Peut-on désormais être Franc-maçon et sympathisant LFI ?

Une tension difficile à penser ? Être sympathisant de La France Insoumise et franc-maçon : une compatibilité en question. La Franc-Maçonnerie française, qu’elle relève du Grand Orient de France, de la Grande Loge de France ou d’autres obédiences, s’appuie traditionnellement sur quelques repères fondamentaux : une certaine idée de la laïcité, une fraternité pensée comme universelle, le recours à la raison critique et une vigilance face aux formes de dogmatisme.

Ces principes, souvent invoqués, ont nourri l’engagement républicain des loges depuis le XIXe siècle, notamment dans leur rapport à la liberté de conscience et à la lutte contre diverses formes d’obscurantisme.

S’il existe un consensus généralement accepté au sujet de l’incompatibilité avec le RN, le débat portant sur la compatibilité LFI/FM est assez récent.

Dans ce contexte, une question peut émerger : comment articuler ces références maçonniques avec certaines évolutions récentes du paysage politique, en particulier celles attribuées à La France Insoumise (LFI) ? Depuis plusieurs années — et plus encore depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023 —, certains observateurs estiment percevoir un déplacement idéologique du mouvement, évoquant une plus grande attention portée aux questions identitaires, religieuses ou postcoloniales. Mais comment interpréter ces évolutions ? S’agit-il d’un tournant profond, d’une stratégie politique circonstancielle ou d’une lecture partielle amplifiée par le débat public ?

Dès lors, la compatibilité entre un engagement maçonnique et une sympathie pour LFI relève-t-elle d’une contradiction insurmontable ou d’une tension féconde qui mérite d’être examinée ? La réponse semble moins évidente qu’il peut y paraître, de prime abord.

Les principes maçonniques à l’épreuve du pluralisme contemporain

Les obédiences maçonniques françaises ont historiquement défendu une conception exigeante de la laïcité : séparation des sphères religieuse et politique, égalité des citoyens, refus des assignations identitaires. Mais cette laïcité doit-elle être interprétée de manière stricte et uniforme ou peut-elle évoluer dans ses formes d’expression au regard des transformations sociales ?

De même, la fraternité universelle, souvent mise en avant, suppose-t-elle une neutralisation complète des appartenances particulières ou peut-elle coexister avec la reconnaissance de certaines expériences sociales différenciées ? Enfin, la primauté de la raison implique-t-elle une mise à distance de tout discours militant ou bien un effort constant de dialogue avec les tensions du monde contemporain ?

Ces questions traversent aujourd’hui les loges elles-mêmes et il n’est pas certain qu’elles appellent des réponses uniques.

Les prises de position de LFI : rupture, continuité ou relecture ?

Les réactions de LFI aux événements du 7 octobre 2023 ont suscité de vifs débats. L’absence initiale du terme « terrorisme » dans certaines déclarations ou encore les propos de figures du mouvement ont été diversement interprétés : pour certains, ils traduisent une ambiguïté problématique ; pour d’autres, ils relèvent d’une volonté de replacer les éléments dans une lecture géopolitique plus large.

De même, l’accent mis par LFI sur la cause palestinienne, sur la dénonciation de l’islamophobie ou sur certaines revendications liées aux minorités peut être lu de différentes manières. Est-ce le signe d’un glissement vers des formes de communautarisme ? Ou l’expression d’une tentative — discutable ou non — de répondre à des réalités sociales perçues comme insuffisamment prises en compte ?

Les données électorales, les initiatives parlementaires ou les départs de certains militants alimentent ces interrogations, sans nécessairement clore le débat.

La vie des loges face aux débats contemporains

Assemblée nationale en France
Assemblée nationale en France

Au sein même de certaines obédiences, notamment au Grand Orient de France, des tensions ont été rapportées autour de l’introduction de thématiques comme l’islamophobie ou la question palestinienne. Pour certains frères, ces sujets risqueraient de déplacer le travail maçonnique vers des terrains trop directement politiques ou identitaires ; pour d’autres, ils reflètent simplement l’inscription des loges dans leur époque.

Faut-il voir dans ces évolutions une forme d’entrisme idéologique ou plutôt l’expression d’une pluralité interne, inhérente à toute organisation vivante ? Où placer la limite entre débat légitime et dénaturation des travaux maçonniques ? Et qui en décide ?

L’histoire rappelle, d’ailleurs, qu’en France, les relations entre engagement politique et appartenance maçonnique ont toujours été complexes, parfois conflictuelles.

Universalisme et reconnaissance des différences : une opposition si nette ?

Une des lignes de fracture les plus souvent évoquées concerne l’opposition entre universalisme républicain et approches plus attentives aux identités ou aux discriminations spécifiques. Mais cette opposition est-elle aussi tranchée qu’on le dit ?

La laïcité, par exemple, doit-elle être comprise comme une stricte invisibilisation du religieux dans l’espace public ou comme un cadre permettant l’expression régulée des convictions ? La fraternité suppose-t-elle l’indifférence aux différences ou leur dépassement conscient ? Et la raison peut-elle intégrer des dimensions émotionnelles, historiques ou sociales, sans se renier ?

Dans cette perspective, les positions de LFI apparaissent à certains comme incompatibles avec l’idéal maçonnique, tandis que d’autres y voient une relecture — certes, contestée mais indéfiniment soumise à discussion — de ces mêmes principes.

Pour finir : une question de conscience… et de discernement

Plutôt que d’affirmer une incompatibilité absolue, ne faudrait-il pas envisager cette question sous l’angle, d’abord, d’un appel à la réflexion individuelle ? Être à la fois franc-maçon et sympathisant d’un mouvement politique implique sans doute de naviguer entre des tensions, des arbitrages et, le cas échéant, des inconforts et ce n’est point exclusivement réservé à un secteur de l’opinion, en particulier. Cependant, à ce stade, on ne peut s’empêcher de se demander s’il existerait, malgré tout, un éventail d’engagements « acceptables », au sein du spectre politique global. Ce n’est pas une mince affaire…

Et ce n’est pas, non plus, une mince affaire quand on s’interroge, en son for intérieur, sur le point de savoir jusqu’où l’on peut aller sans trahir ce que l’on considère comme les valeurs initiatiques essentielles ? À partir de quel moment une divergence de comportement ou de conviction devient-elle une contradiction ? En d’autres termes, la fidélité aux principes intangibles de la franc-maçonnerie ne peut-elle, en certaines circonstances, que conduire à un aménagement des positions politiques, de manière qu’exigence de lucidité et cohérence personnelle continuent d’aller de pair, dans un plein et constant exercice de la conscience ?

Se pose, alors, a minima, dans la confrontation à l’opinion d’autrui, la question de la tolérance et du respect mutuel, de l’honnêteté et de la tempérance des échanges. L’inquiétude reste nourrie par le choix de la « conflictualité » opéré par les figures majeures de LFI et c’est cette « brutalisation » du débat qui ne peut trouver place en loge ni même entre frères et sœurs, en dehors des travaux. Comme on ne peut réduire un être humain à une pièce sur un échiquier, il reste à espérer que son engagement maçonnique permette de le révéler dans sa complexité et sa nuance.

Au fond, la franc-maçonnerie n’échappe pas aux tourments contemporains mais elle doit résister aux tourmentes historiques. Sa question se résume, en quelque sorte, à ceci :

Comment rester fidèle à un idéal de raison, de fraternité et de liberté de conscience dans un monde où la violence des situations abolit les repères, où la vision des injustices comme les conceptions de la justice se fracassent constamment ?

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15 Commentaires

  1. Je haïssais le FN, et maintenant je hais le RN, à tel point que j’ai cessé de voir un ami de longue date, car il a eu l’imprudence de me dire qu’il votait désormais RN.
    Dans LFI, je n’aime que le titre, mais je pense aussi qu’on ne peut pas avoir un avis aussi tranché qu’avec le RN. Pour LFI est violent, accueille les antisémites et il est difficile pour un FM d’en être né serait-ce que sympathisant

  2. Si de plus en plus d’électeurs se tournent vers le RN, faut-il pour autant que les FM acceptent de renier leurs idéaux pour faire plaisir à ces électeurs ?

  3. Une « planche » ou post qui pourrait de prime abord paraître passionnante qui n’ose jamais affirmer quoi que ce soit, pas de prise de position mais un nombre considérable de questions…et pas l’ombre d’une réponse ni même une tentative. Peut-être que ke courage est ce qui manque le plus à la franc-maçonnerie, peut-être n’est plus suffisamment politique, peut-être que le temps avance trop vite, peut être que la parole du franc-maçon n’est plus libre à force d’écouter les injonctions de Cnews. Mes frères et sœurs, vous avez votre propre libre arbitre, vous êtes libres et de bonnes mœurs, donc osez. Personnellement, je voterai LFI à la prochaine élection car ce sera le dernier parti respectant ses convictions, le dernier parti de gauche et humaniste.
    Il me semble avoir dit 😉

  4. pour répondre de façon maçonnique a certains commentaires pas très lointains… Les prises de positions les moins sectaires sont de loin les plus réfléchies, et de loin les plus intelligentes ( au sens étymologique d’ailleurs). Triple bise a ceux qui nous haïssent…

  5. C’est effectivement une vraie question, et je crains qu’il y ait plus de place accordée à la passion qu’ à la raison, de la part de tous ceux qui participent au débat. D’une part il y a le programme de LFI, qui présente l’intérêt de proposer une alternance de rupture sur plusieurs plans, y compris institutionnels, qui ne devrait pas nous laisser indifférents, ne serait-ce que pour alimenter les travaux sur le thème de comment réparer la République. D’autre part il y a les postures et les discours, qui éclipsent un peu le programme, sans parler de l’acharnement médiatique. Il faut noter que certaines déclarations, ou même actions, à l’extrême droite trouvent beaucoup moins d’écho dans des médias dont une grande majorité sont aujourd’hui aux mains de soutiens de l’extrême droite (Bolloré entre autres). Il y a ce que l’on sait aussi du management au sein de LFI, visiblement très éloigné des valeurs maçonniques, qui a contraint des personnalités telles qu’Alexis CORBIERES à quitter le mouvement pour se réfugier dans un nouveau micro parti « l’après ». Et point de rupture, il y a le 7 Octobre. A la base, il y a une réaction du Hamas à un calendrier de signature des accords d’Abraham qui officialiseront la disparition du peuple Palestinien, lâché par le monde entier, y compris le monde arabe. Vouloir y réagir est un acte que nous pouvons qualifier de résistance. La confrontation des notions de résistance et de terrorisme est toujours sujet à interprétation selon le point de vue où l’on se place. Nos résistants de la période de l’occupation nazie était considérés par les forces d’occupations comme des terroristes. Mais le 7 Octobre, c’est autre chose, des résistants ne massacrent pas des civils, des femmes, des enfants, des personnes âgées. La réalité est que le Hamas est un mouvement profondément religieux intégriste qui veut en découdre avec le judaïsme. Et le gouvernement actuel de l’Etat d’Israël est dirigé par des religieux intégristes qui cherchent par tous les moyens, à étendre le judaïsme, en commençant par effacer la Palestine au profit d’un grand Israël. Il ne faut pas croire qu’ils s’arrêteront aux palestiniens, ni même aux seuls musulmans. Pour revenir à notre situation Nationale, mon avis est que les postures, prises de positions publiques, mauvais jeux de mots des responsables de LFI plombent leur programme, prêtent le flan à sa diabolisation, entrainant la gauche dans son sillage, au plus grand profit de l’Extrême droite, donc sert ses intérêts en définitif. Mon avis est que la Franc-Maçonnerie semble bien dans son ensemble être tétanisée, pas nécessairement apte à se positionner facilement. Que de silences sur le massacre de la Palestine et de la Cisjordanie, sur la souffrance des peuples libanais et Iraniens du fait de la guerre menée actuellement, que de binarité dans nos réflexions, à l’image de notre société, on a du mal à accepter que l’on puisse en même temps condamner le massacre du 7 Octobre et ceux commis par Israël depuis un demi siècle, que l’on puisse à la fois condamner le régime des Mollahs en Iran, et la guerre déclenchée par Israël et son allié Américain, à entendre les milliers de voies juives, d’Israël ou de la diaspora, qui condamnent l’action du gouvernement actuel d’Israël, à appréhender la souffrance de ces milliers de civils de tous bords qui sont nos frères et soeurs en humanité. J’ai de plus en plus le sentiment que d’être en maçonnerie amène plus à un positionnement qu’à une réflexion. Je finis par me demander si la meilleure solution n’est pas de sortir de toute structure militante ou de réflexion, pour être certain de garder son idéal d’universalisme.

    • Le 7 octobre est à l’origine une opération, militaire contre des militaires, en réponse à une colonisation et un apartheide ; mais elle a été détournée par le gouvernement israélien, ceci a été démontré (ce qui n’enlève rien à votre réflexion sur l’extrémisme religieux des deux camps). Mais il est de notre devoir de tenter la concorde universelle dans nos Loges pour l’apporter à l’extérieur. Le chemin est bigrement long encore. Mais nous sommes tenus d’y travailler.

  6. je suis sympathisant LFI pour le programme de politique économique que porte ce mouvement, je combats et l’antisémitisme et la politique du gouvernement israélien que des membres de la communauté juive veulent amalgamer ( voir le projet de loi Dayan ). je suis un laïcard fier de son engagement. le GODF dont je suis membre a pris des décisions que je ne soutiens pas pas plus que je ne soutiens certaines déclarations de représentants LFI. en clair j’essaie de faire le tri entre ce que je trouve important et accessoire. et j’évite de confondre opinion politique et vie en loge.
    j’ai dit

  7. Les sujets clivants tels que la politique ou la religion ne sont pas admis en loge, tout au moins à la Grande Loge de France. Cela est de tout temps. La vision est autre concernant le Grand Orient. Mélenchon en fit partie lui-même

  8. Chacun suit sa conscience, l’essentiel est ailleurs. Dans le Temple nous devons travailler à la concorde universelle, si les idées politiques sont contraires au sein de la Loge, c’est un travail que de ne pas s’exprimer sur le sujet et d’aimer l’autre sans tenir compte de ces contraires.

  9. Vous vous poser bien trop de questions… melanchon qui était FM a taillé sa pierre d’une drôle de façon. C’est pas lui qui fabrique, l’entrisme, le clientéliste,la séparation entre les français : » tout blanc tout moche  » l’anti semitisme ?
    Faut le mettre au pied du mur .c’est là qu’on voit le maçon , mais je ne crois pas que ce type sache se servir d’une truelle.
    Il faut ignorer ce  » minus habens  » , même pas parler de lui .
    Faut être un peu sérieux, il y a bien d’autres questions à se poser.

  10. Hormis les idées je ne vois pas de difference entre RN et LFI. Chacun désigne son bouc émissaire et attise la haine pour pousser ses troupes à la violence aveugle. On a vu le résultat et je pense que ce n’est pas prêt de s’arrêter. Le seul objectif des « chefs » = prendre le pouvoir non pas sur des programmes mais sur des peurs.

  11. Au delà de la laïcité, une vraie crise en perspective LFI, cas par cas au municipales pour des candidats non RN sur une liste RN dégage !
    A force d’épurer encore et encore, on va dans le mur en klaxonnant. On fait quoi des LR aux propos pire que ceux du RN ???
    LFI idem que faire ???

  12. C’est un vaste débat sur des conceptions de la laïcité qui sont irréconciliables. La conception de l’invisiblité et celle du pluralisme revendiqué qui est à l’opposé des législateurs de la loi de 1905.
    Le GODF a choisi semble t il et c’est heureux de rester dans la doxa d’il y a 120 ans et de ce point de vue l’éviction de christian eyschen est chargée de sens. Il est clair que ce dernier tentait d’imposer dans l’obédience les thèses de la LP qui n’ont plus rien à voir avec les fondements de ce mouvement qui est devenu au fil des temps un proxy de lfi sans aucun lien avec V.Hugo ou J.Rostand , dont ils se réclament.
    La recherche de la vérité exige du courage…je le retrouve au GO.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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