Le cinéma antimaçonnique de propagande a forgé nos esprits… comment Hollywood continue ?

Le cinéma est généralement utilisé pour forger la pensée. Il crée ainsi une propagande au service du « maître » – qu’il s’agisse d’un État, d’une idéologie ou d’une puissance impériale. En matière de maçonnerie, le meilleur exemple reste Forces occultes (1943), ce film de propagande vichyste et nazie qui a servi à diaboliser la Franc-Maçonnerie pendant l’Occupation. Mais le phénomène dépasse largement ce cas français. Depuis la création de Hollywood, les États-Unis ont systématiquement utilisé le 7e art comme une usine à fabriquer l’ennemi, légitimant conquêtes coloniales, guerres et hégémonie mondiale.

M. Pierre Conesa

Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et spécialiste des questions stratégiques, a décortiqué ce mécanisme dans son ouvrage Hollywood, arme de propagande massive (Robert Laffont). Son analyse, tirée d’une longue interview sur France Culture, révèle comment le cinéma américain a forgé une vision du monde binaire – le Bien contre le Mal – qui a modelé l’opinion publique mondiale pendant plus d’un siècle.

Forces occultes (1943) : le cas emblématique de la propagande antimaçonnique.

Produit en pleine Occupation, ce moyen-métrage français de 43 minutes est le seul film de propagande explicitement antimaçonnique commandité par un État en Europe occidentale pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après la loi du 13 août 1940 du régime de Vichy interdisant les sociétés secrètes, Bernard Faÿ (administrateur du Grand Orient de France dissous et fervent antimaçon) impulse la production. Le film est commandé par la Propaganda Abteilung (délégation nazie en France occupée).

Jean Mamy dans Comœdia du 3 avril 1922

Réalisé par Jean Mamy (alias Paul Riche), ancien franc-maçon passé à la collaboration et agent de la Gestapo, avec un scénario de Jean Marquès-Rivière (lui aussi ex-maçon reconverti au Parti populaire français de Jacques Doriot), le film suit un jeune député ambitieux qui rejoint le Grand Orient de France pour faire carrière. Il découvre que la Franc-Maçonnerie, alliée aux Juifs et aux puissances anglo-américaines, complote pour pousser la France à la guerre contre l’Allemagne.Le film montre des scènes d’initiation (tournées au Palais-Bourbon et au siège du GODF, rue Cadet) présentées comme des rites sataniques et manipulateurs. Il mêle antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme. Sorti le 9 mars 1943 à Paris, il est présenté comme un « document de vulgarisation sur une question d’intérêt national ».

M. Marquès-Rivière pendant son allocution. » (Présentation du film Forces occultes le 9 mars 1943).

Après la Libération, les auteurs sont lourdement sanctionnés : Jean Mamy est exécuté en 1949, Jean Marquès-Rivière fusillé en 1945. Pourtant, le film, malgré sa très mauvaise qualité cinématographique, connaît une seconde vie dans les milieux conspirationnistes et antimaçonniques contemporains, où il est souvent présenté comme un « documentaire ».

C’est l’exemple parfait d’un État utilisant le 7e art pour justifier la répression (arrestations, internements, spoliations de biens maçonniques) en accusant la Franc-Maçonnerie d’avoir causé la défaite de 1940. Le cinéma ne se contente pas de refléter une opinion : il la fabrique pour légitimer la violence d’État.

La fabrique de l’ennemi par Hollywood : la même mécanique à l’échelle mondiale

Depuis le début du XXe siècle, les États-Unis font exactement la même chose avec toutes les minorités pour justifier leurs conquêtes coloniales et leur hégémonie. Pierre Conesa, dans son livre Holy Wars et dans une longue interview sur France Culture, analyse ce vaste catalogue de films américains comme une « usine à représentation » qui a forgé l’opinion publique en inscrivant le monde dans un axe du Bien et du Mal dessiné par Washington.

« Si on avait une espèce de comparaison historique, j’ai l’impression de me trouver dans la situation de Martin Luther quand il critiquait les indulgences »

explique Conesa. Il compare Hollywood à la papauté : une institution qui vend une vision du monde et qui rapporte énormément d’argent.

Le cinéma américain n’est pas seulement artistique : c’est une propagande commerciale et politique masquée. Contrairement aux films soviétiques ou asiatiques, où la propagande est démonstrative, Hollywood légitime le héros jacksonien – l’individu seul contre le système qui finit toujours par avoir raison.

Conesa insiste sur un chiffre frappant : il y a eu 2 700 westerns. Dans la masse, « l’Indien est rarement le gentil, le cow-boy le méchant ». Cette mécanique a légitimé un génocide aux yeux de plusieurs générations d’Américains : « De ma génération, je ne pouvais être que le cow-boy, je ne pouvais pas être l’Indien. »

Comment Hollywood forge l’ennemi successif

Le processus est systématique et commercial. Le producteur sait ce que le public attend : l’autre ne peut être qu’un envieux, un criminel, un porteur de vice, car « on vit dans le meilleur système du monde ».

  • Les Noirs : stéréotypés comme serviteurs ou criminels pendant des décennies.
  • Les Indiens : sauvages sanguinaires justifiant la conquête de l’Ouest.
  • Les Mexicains : bandits rasés de près, ricanant, avec leur « bomba latina » pour contourner la censure morale.
  • Les communistes : ennemis de la liberté.
  • Les Arabo-musulmans : terroristes irano-islamistes qui font aujourd’hui peur au monde entier.
  • Les Français : collabos dans Casablanca, ou Français bashing post-2003 (Irak) où les acteurs français se voient proposer uniquement des rôles de méchants.

Conesa note que cette propagande a été pensée dès les années 1920-1930, mais elle s’est internationalisée avec les accords Blum-Byrnes de 1946 : la France, ruinée, ouvre son marché aux films américains en échange d’un prêt. Résultat : un sondage montre qu’en 1945 les Français pensaient que l’URSS avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne (60 %). Aujourd’hui, c’est les États-Unis (60 %). Le soft power a réécrit l’Histoire.

Même les défaites américaines sont réécrites : les films sur le Vietnam montrent la souffrance du soldat américain, jamais la légitimité de la lutte vietnamienne. Rambo repart au Vietnam pour libérer des prisonniers imaginaires et tue des dizaines d’ennemis. Conesa ironise :

« Imaginez un film où un ancien combattant français retourne en Algérie tuer 76 Algériens… le scandale serait énorme. »

Auto-critique interne et propagande externe

Hollywood excelle dans l’auto-critique du système américain… mais jamais dans sa relation à l’autre. Les films critiques sur le Vietnam ou l’Irak (American Sniper) montrent la souffrance du GI, jamais celle de l’ennemi. Les producteurs indépendants (Robert Redford, Marlon Brando) ont parfois porté des contre-récits, mais les « mauvais films » de masse (Chuck Norris, Stallone) restent les plus influents.

Aujourd’hui, des contre-narratifs émergent (Black Panther, films de Spike Lee), mais Conesa reste lucide : le succès se mesure au nombre de spectateurs, pas à la qualité. Les majors continuent de produire la masse qui forge l’opinion.

Le cinéma comme récit national et arme géopolitique

Pour Conesa, le cinéma remplit aux États-Unis le rôle que les manuels d’histoire jouent en France : il construit le récit national. Une société fière de son identité malgré l’esclavage, la ségrégation et le génocide indien trouve dans Hollywood son mythe fondateur – le héros qui porte le Bien universel.

Carl Schmitt l’avait théorisé : le politique définit l’ennemi. Hollywood le fabrique en images. Ce n’est pas un complot centralisé, mais une logique commerciale qui sert parfaitement le pouvoir : « Le producteur sait ce que le public attend. »

Clap de fin : le cinéma, arme de propagande massive

Du Forces occultes de 1943 qui diabolisait la Franc-Maçonnerie pour justifier la répression vichyste, aux milliers de westerns, films de guerre et blockbusters hollywoodiens qui ont successivement désigné l’Indien, le Noir, le communiste, le musulman ou le « Frenchie » comme ennemi, le cinéma de propagande forge nos esprits avec une efficacité redoutable.

Il ne se contente pas de divertir : il légitime la conquête, réécrit l’Histoire et construit une vision binaire du monde au service du « maître » du moment. Comme le dit Pierre Conesa, Hollywood est une « arme de propagande massive » qui a su masquer son caractère propagandiste derrière le glamour et le divertissement.

Aujourd’hui encore, face aux plateformes de streaming et aux séries, la mécanique perdure. Comprendre comment le cinéma fabrique l’ennemi reste donc un impératif démocratique : car celui qui contrôle les images contrôle les esprits. Et l’Histoire nous l’a montré à plusieurs reprises :

quand le 7e art devient l’arme du pouvoir, c’est toute la pensée qui est mise en danger.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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