Babylone ou l’empire des saveurs et du sacré

Avec Les cuisiniers royaux au temps de Babylone, Daniel Bonneterre fait surgir un monde que nous croyions enseveli sous la poussière des siècles. Par la nourriture, par les rites de table, par les gestes du palais et les exigences du sacré, il rend à la civilisation babylonienne sa chair, sa pensée et sa profondeur. Un livre d’histoire, certes, mais surtout une méditation sur l’art de transformer la matière en ordre, la nécessité en culture et le repas en langage du monde.

Dans ce livre d’une rare densité, Daniel Bonneterre ne choisit pas la voie attendue des grandes batailles, des règnes illustres ou des pierres monumentales. Il préfère approcher Babylone par ce qui nourrit, par ce qui se prépare, par ce qui se partage, par ce qui s’offre. Ce déplacement est admirable. Il nous rappelle qu’une civilisation se révèle moins dans ses proclamations que dans ses gestes quotidiens, moins dans ses façades que dans son rapport à la vie même. Or ce que montre ici Daniel Bonneterre est essentiel. À Babylone, manger ne relève jamais de la seule subsistance. Nourrir, c’est déjà instituer. C’est classer, hiérarchiser, purifier, célébrer, protéger, relier le visible et l’invisible.

La grande réussite de cet ouvrage tient à cette intelligence profonde du concret

Les denrées, les plantes, les boissons, les viandes, les interdits, les usages du banquet, les devoirs d’hospitalité, les précautions sanitaires ou religieuses, tout cela compose bien davantage qu’un tableau des mœurs. C’est une architecture du monde. La table des dieux, celle du roi, celle des maîtres et celle des hommes ordinaires dessinent une géographie sacrée du pouvoir et du lien. Le palais n’apparaît plus seulement comme centre politique. Il devient aussi un lieu de transformation où la matière brute passe par le feu, la mesure, le savoir-faire et la règle pour devenir nourriture légitime. Dans cette traversée du cru vers le cuit, du brut vers l’ordonné, nous retrouvons une véritable symbolique de la transmutation.

C’est ici que le livre touche à quelque chose de profondément initiatique.

Le cuisinier royal n’est pas un exécutant de second rang

Il devient un opérateur discret de l’équilibre. Il veille à ce que les produits du monde soient rendus dignes d’entrer dans l’espace du pouvoir, du culte ou de la convivialité. Il agit entre la terre et le temple, entre les ressources et leur juste emploi, entre l’abondance et la menace de la souillure. Cette figure du passeur, Daniel Bonneterre la fait apparaître avec une force singulière. Nous comprenons alors que la cuisine, dans les mondes anciens, touche à une forme de sacerdoce pratique. Elle relève d’une science de la mesure, d’une maîtrise des cycles, d’un art de discerner ce qui convient, ce qui protège, ce qui honore, ce qui corrompt.

Le regard maçonnique trouve ici une matière de réflexion particulièrement féconde

Les ruines de la ville de Babylone.

Car ce livre parle, au fond, d’un patient travail sur la matière. Il parle d’ordonnancement, de hiérarchie, de transmission, de maîtrise, de passage du désordre vers la forme juste. Il rappelle que toute élévation passe par une discipline du geste et par une intelligence des correspondances. Le feu qui cuit, transforme et purifie rejoint alors, par une secrète analogie, le feu intérieur que toute démarche initiatique cherche à entretenir. Daniel Bonneterre n’écrit évidemment pas un traité ésotérique. Pourtant son livre laisse paraître, avec beaucoup de finesse, cette vérité ancienne selon laquelle rien n’est jamais seulement matériel. Toute substance engage un imaginaire, une loi, un rapport au divin, une certaine idée de l’homme.

La grande qualité de l’auteur est de tenir ensemble l’érudition la plus sûre et une véritable respiration anthropologique

Tête_royale_dite_tête_de_Hammurabi_-_Musée_du_Louvre

Spécialiste reconnu du Proche-Orient ancien, docteur en langues et civilisations de cet espace majeur, Daniel Bonneterre a enseigné en Amérique du Nord et participé à plusieurs recherches archéologiques en France, en Italie, en Syrie et en Israël. Mais cette autorité savante ne tourne jamais à la sécheresse. Elle sert au contraire une restitution sensible des mondes anciens. Daniel Bonneterre sait faire parler les textes, les usages et les traces avec une sobriété lumineuse. Il ne fige pas Babylone dans le musée des curiosités. Il lui rend sa pulsation, sa complexité, sa grandeur terrestre.

Il faut lire ce livre pour ce qu’il apporte à l’histoire de l’alimentation, bien sûr, mais aussi pour ce qu’il révèle de plus vaste

Car derrière les recettes, les rituels, les produits et les dangers, c’est toute une conception du monde qui se découvre. Une civilisation vaut aussi par la manière dont elle nourrit les siens, accueille l’étranger, honore ses dieux et impose une forme au chaos des besoins. En ce sens, Les cuisiniers royaux au temps de Babylone est un ouvrage précieux. Il nous apprend que la cuisine fut l’un des grands langages de la royauté, de la religion et de la culture. Et qu’au cœur même de la table se jouait déjà quelque chose de la vérité humaine.

Louvre_Code_Hammourabi

Nous apprécions également la carte du royaume de Babylone sous Hammourabi reproduite en troisième de couverture, précieuse pour situer d’un regard l’ampleur territoriale, politique et symbolique de cet univers que Daniel Bonneterre restitue avec tant de force.

Il faut également saluer l’inscription de ce volume dans la collection Realia des Belles Lettres – dirigée le latiniste et historien de Rome Jean-Noël Robert, qui a pour vocation d’éclairer « la réalité des choses » et de ressaisir les civilisations par leurs pratiques vécues, leurs objets, leurs rites, leurs métiers et leurs usages. Ce cadre éditorial convient parfaitement au livre de Daniel Bonneterre, tant celui-ci redonne chair à Babylone par la matière, le geste et la vie même.

Sous la main de Daniel Bonneterre, Babylone cesse d’être une ruine illustre et redevient une civilisation vivante, traversée de gestes, de saveurs, de peurs, d’offrandes et de règles.

Le lecteur y découvre que la nourriture n’est jamais un détail de l’histoire. Elle en est l’un des foyers les plus secrets, là où la matière se fait culture, où le pouvoir se fait rite, et où le pain des hommes rejoint encore, dans la pénombre des siècles, la part invisible du monde.

Les cuisiniers royaux au temps de Babylone

Daniel BonneterreRealia / Les Belles Lettres, coll. REALIA, 2026, 272 pages, 25,90 € Les Belles Lettres, le SITE

2 Commentaires

  1. Merci pour cet article qui devrait nous rappeler à tous que manger n’est pas anodin, même si nous le faisons la plupart du temps par réflexe, nécessité ou gourmandise. Or, en prenant le temps de réfléchir à ce que représente l’acte de manger, on comprend que l’on est intimement relié au monde, que l’homme n’est pas un être indépendant hors sol, mais qu’il fait partie d’une chaîne dans laquelle tout s’organise, tout s’articule pour que les sources d’énergies naturelles extérieures deviennent forces vitales intérieures. À chaque fois que nous mangeons, c’est le monde que nous intégrons en nous. À nous alors de savoir ce que l’on veut en faire : une simple consommation, égoïste et inconsciente, ou une participation responsable et respectueuse ? Là réside aussi très certainement le sens profond des Agapes…

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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