Auberges maçonniques (les couverts sont fournis)

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Hommage : Ce 29 mai est décédé, à l’âge vénérable de 104 ans, un immense penseur, Edgar Morin, né Nahoum, fils de parents juifs immigrés de Thessalonique en Grèce, lié par sa mère à la famille Molho qui a tenu, rue Tsimiski, dans la capitale de la Macédoine, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à il y a un peu moins de vingt ans, une célèbre librairie francophone. J’ai bien connu les Molho, pendant une bonne vingtaine d’années, et j’ai fréquenté Edgar Morin, au milieu des années ’80, quand il habitait encore rue Vendrezanne, dans le 13e arrondissement ; nous allions chez lui, pour des conversations philosophiques : c’était encore les débuts très mouvementés d’un concept qu’il avait contribué à fonder : la transdisciplinarité, concept très discuté dans les milieux académiques. Théoricien de la complexité, il est surtout connu pour son œuvre majeure : La Méthode (le premier volume, paru en 1977, intitulé : La Nature de la nature, examine les concepts d’ordre et de désordre, de système, d’information, etc.) et j’extrairai, de son sixième et dernier tome, paru en 2004, intitulé : L’Éthique, qui prône une « éthique de la compréhension » (c.-à-d. une « volonté de lucidité » qui consiste à « reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel »), une citation fort connue qui ne peut que parler aux lecteurs de mes chroniques : « Ne pas sacrifier l’essentiel à l’urgence mais obéir à l’urgence de l’essentiel ». Pour l’anecdote encore, avant d’aller s’installer au Maroc, il aura vécu dans un appartement du Marais, qu’il revendra, par le plus grand des hasards, à une de mes amies… La vie est faite de croisements qui ne sont pas seulement ceux de la pensée, mais on peut s’attacher un peu plus, avec… méthode, à ces derniers ! Jusqu’à la fin de sa vie, il est resté ce penseur généreux, attentif et fraternel. Profond respect pour l’homme et son engagement qui demeure, toutefois, assez solitaire dans l’aventure intellectuelle de son temps.

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J’ai l’impression qu’avec la chaleur, les démangeaisons reviennent. On se pose, en divers articles, dans ces colonnes, moult questions sur « la vraie nature » de la franc-maçonnerie, qui serait tiraillée entre un pôle symboliste et un pôle sociétal, sans compter qu’elle serait divisée entre spiritualistes voire mystiques et rationalistes voire matérialistes. Comme si c’était nouveau…

J’ai rencontré une sœur, lors d’un dîner, qui m’a confié que, pour sa part, universitaire spécialisée dans les représentations symboliques du Moyen-Âge, elle aspirait à une maçonnerie débattant des questions qui agitent la cité aujourd’hui. Symboliste, elle l’était toute la journée et avoir affaire, le soir venu, à des amateurs approximatifs prenant parfois la pose ne l’enthousiasmait guère. Pour ma part, si la maçonnerie ne m’avait pas permis d’expérimenter les réalités ontologiques de l’initiation (je reviendrai sur cette notion) ou seulement les faits de conscience qu’on appelle ainsi, je n’aurais pas passé plus de quarante ans sur les colonnes. Sur le fond, j’ai connu des frères qui n’avaient pas de dispositions particulières pour la philosophie ni a fortiori pour les chemins radieux de la métaphysique et dont le parcours, si profondément humain et généreux, m’a bouleversé à chaque instant. J’en ai connu certains qui avaient franchi tous les degrés et qui semblaient avoir décroché une sorte de brevet de vanité consacrant leurs prouesses, d’autres encore qui avaient traversé toutes les étapes du même circuit, en se simplifiant et en restant d’un abord tout à fait humble. C’est dire que chacun accomplit une trajectoire qui se dessine à la mesure de sa faculté de dépouillement.

Bref, je n’ai pas de conclusions générales à en tirer, à ceci près que je crois à quelques petites recommandations que l’on peut non seulement garder à l’esprit, chaque jour, mais profitablement s’exercer à appliquer, à tout moment : ne jamais faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fût fait, ne jamais être médiocre, ne jamais réagir trop vite. La difficulté ne tient pas à la compréhension de tels préceptes ni à leur respect, les bons jours. Elle est toute dans l’adverbe de temps : en aucune circonstance ! C’est cela qui fait que l’on peut commencer à parler d’initiation. Pareil engagement présuppose que l’on ait fait du chemin en soi, dans la connaissance des réalités et l’acceptation du monde – ce qui n’est pas le produit d’un esprit critique exacerbé, qui, en décochant constamment ses flèches, provoque des résistances et entretient des polémiques, mais ce qui s’obtient notamment par un détachement progressif, une accoutumance au vide, une méditation presque immobile, à l’échelle de la seconde et de l’univers, puis, de là, se manifeste par l’appréciation concomitante des différentes dimensions des phénomènes, par la conscience ou l’intuition des causes qui régissent les comportements et les situations.

Est-ce maçonnique ? Pas exclusivement, sans compter que la franc-maçonnerie se parfume souvent d’initiatique, sans en nourrir l’exigence. En tout état de cause, en certains de ses cadres et de ses enseignements, elle n’en demeure pas moins un lieu idoine sinon idéal pour accueillir une telle expérience dépourvue de passion ; elle est alors, à sa manière, comme discipline du silence, propice à ces états de conscience modifiés qui, à la fois, dissolvent les points de repères habituels et en éveillent d’autres. Elle suggère que le retrait solidifie l’implication. C’est cette « distraction » paradoxale, cette séparation apparente, cette suspension prolongée, qui libère la concentration – révélation du relâchement, somme d’oxymores qui accélèrent la vision globale. Or la franc-maçonnerie se présente aussi comme une sociabilité distinctive et régulée, un  terrain d’échanges libres sur de nombreux sujets. C’est même son origine et elle revendique encore assez largement cet héritage, en y donnant des impulsions et des accents très contemporains… En quoi devrais-je récuser les sœurs et les frères qui se réclament de ces seules pratiques ? En rien, ce me semble. Je bénis seulement le ciel, si je puis dire (la voûte étoilée et le pavé mosaïque m’en sont témoins), d’avoir pu faire mon miel au sein de ces larges voies et, fidèle à l’esprit que j’ai cultivé, je reconnaîtrai volontiers qu’à la plasticité de ces diverses… « orientations » préside indubitablement une égale nécessité, chacun, selon ses choix, découvrant ses débouchés et ses impasses, ses bénéfices et ses angles morts. Je ne suis, par ailleurs, le juge de personne et ce, d’autant moins que j’observe, pour emprunter au langage enfantin, que ce n’est pas toujours celui qui le dit qui l’est. On voudra bien m’accorder que ce trait de lucidité est une simple remarque et non une sentence. Aussi bien, vaille que vaille, réjouissons-nous de cette efflorescence.

Si, malgré nos prétentions universalistes, nos agapes ne ressemblent pas à des soupes populaires, qu’au moins, nos auberges maçonniques[1] soient espagnoles et que celui qui y vienne n’y vienne pas seulement comme il est, mais devienne ce qu’il est et, pour cela, se transforme ! Les outils sont à sa disposition…


[1] Clin d’œil des origines, cette métaphore est empreinte d’un écho historique : les premières loges de la franc-maçonnerie spéculative, ne se réunissaient-elles pas, à Londres, au début du XVIIIe siècle, dans des tavernes, à l’instar de L’Oie et le Gril (The Goose and Gridiron), À la Couronne (At the Crown), Au Pommier (At the Apple-Tree), À la Coupe et au Raisin (At the Rummer and Grape)… ?

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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