La publication d’un livre de Jean-Louis Honquet, Enigmatique Nicolas Poussin aux éditions PUR m’a replongé dans ce tableau Et in Arcadia Ego.
Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine
Au XVIIe siècle, la peinture puise autant dans la Mythologie que dans les Écritures, mêlant habilement ces deux thèmes afin de dissimuler un message subtil. Cette manière d’interpréter l’image, oscillant entre ce qui est visible et ce qui demeure voilé, était particulièrement appréciée par les Jésuites, qui organisaient chaque année des concours dans leurs collèges. Les étudiants devaient alors déchiffrer des œuvres qualifiées de « hiéroglyphiques ». Parmi ces œuvres, la plus célèbre est celle de Nicolas Poussin, Les Bergers d’Arcadie, dans sa seconde version.
Les Bergers d’Arcadie représentent quatre figures, trois bergers et une femme, positionnées devant un tombeau. Deux des bergers s’inclinent, scrutant attentivement une inscription gravée sur la pierre tombale. L’un d’eux se tourne vers la femme, qui reste debout, la main posée sur son épaule, semblant fixée dans le vide. En arrière-plan, s’étend un paysage de montagnes, évoquant l’Arcadie, pays idéal. Cependant, la présence du tombeau et de l’inscription « Et in Arcadia Ego » rappellent avec force que nul n’échappe à l’inéluctable : la mort.

Selon toute vraisemblance, Nicolas Poussin aurait dissimulé, au sein de cette œuvre, un « secret » réservé à quelques initiés, transmis de génération en génération. Le sens précis de cette énigme demeure toutefois voilé, et on ne peut s’empêcher de faire un lien avec une lettre datée du 17 avril 1656, de l’abbé Louis Fouquet à son frère Nicolas, dont le contenu continue de conserver toute sa mystérieuse aura :
« J’ai rendu à M. Poussin la lettre que vous luy faites l’honneur de luy escrire ; il a témoigné toute la joie imaginable. Vous ne scauriez croire, Monsieur, ni les peines qu’il prend pour vostre service, ni l’affection avec laquelle il les prend, ; ni le mérite et la probité qu’il apporte en toutes choses. Luy et moy nous avons projetté de certaines choses dont je pourray vous entretenir à fond dans peu, qui vous donneront par M.Poussin les avantages (si vous ne les voulez pas méspriser) que les roys auroient grande peine à tirer de luy, et qu’après luy peut-estre personne au monde ne recouvrera jamais dans les siècles advenir ; et, ce qui plus est,, cela seroit sans beaucoup de dépenses et pourroit mesme tourner à profit, et ce sont choses si fort à rechercher que quoy que ce soit sur la terre maintenant ne peut avoir une meilleur fortune ne peut-estre esgalle. Comme en luy rendant vostre lettre je ne le vis qu’au moment en passant, j’oubly de luy dire que vous ferez retirer son brevet renouvelé en termes honorables… ».
Personne n’a jamais pu élucider le véritable contenu de ce message, et il est indéniable que cette lettre peut aisément être exploitée à des fins diverses. Quant au célèbre tableau que Louis XIV finit par acquérir, il le conservera jusqu’à la fin de ses jours, dans ses appartements privés.

Ce tableau occupe une place centrale dans l’affaire de Rennes-le-Château. Dans L’Or de Rennes, Gérard de Sède dévoile, pour la première fois, une enquête approfondie sur les mystères entourant l’abbé Saunière. L’analyse de ce livre met en lumière plusieurs éléments faisant référence à la célèbre œuvre de Nicolas Poussin, Et in Arcadia Ego, dans sa version secondaire. La question qui se pose est de savoir si cette utilisation de la peinture résulte d’une instrumentalisation par Pierre Plantard ou si ce dernier détenait un secret qu’il aurait en partie révélé à travers trois ouvrages : Les Templiers sont parmi nous, L’Or de Rennes et La Race Fabuleuse.
Selon Gérard de Sède, l’abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château, aurait découvert des parchemins dans son église, ainsi qu’une mystérieuse dalle dans le cimetière, dont l’inscription était cryptée. Cette dalle, celle de la marquise de Blanchefort, recèlerait un code permettant de découvrir le message caché du grand parchemin, l’un des deux documents découverts par l’abbé Saunière dans l’Autel de l’église :
« Bergère pas de tentation que Poussin Téniers gardent la clé PAX DCLXXXI par la Croix et le Cheval de Dieu j’achève le daemon de gardiens à midi pommes bleues ».
Cette dalle ne résulte pas de l’imagination de Gérard de Sède. Selon les récits, elle aurait initialement été située au hameau des Pontils, dans leur cimetière, avant d’être transférée au cimetière de Rennes-le-Château. C’est d’ailleurs aux Pontils qu’en 1903 fut construit un tombeau, celui d’Arques, qui sera modifié dans les années 1930-1932. Ce tombeau adopte la forme de celui représenté par Nicolas Poussin, et le paysage en arrière-plan semble identique à celui de la peinture.

Nicolas Poussin n’a jamais voyagé dans le Razès, ce qui explique pourquoi il n’a pas pu représenter le paysage en arrière-plan du tombeau des Pontils. À moins qu’il ne se soit appuyé sur une connaissance, le moine des Augustins de Toulouse, Ambroise Frédeau, auteur de la peinture représentant Saint Antoine de Notre-Dame de Marceille. Le fond de la seconde version de Et in Arcadia Ego pourrait correspondre à trois sommets de la région des Pontils : ceux du Cardou, de la Pique Grosse du Bugarah, et la falaise de Bézu. S’agit-il d’un simple hasard, ou Nicolas Poussin aurait-il reçu pour mission de peindre ce paysage spécifique, évoquant une zone géographique précise et renfermant peut-être un « secret ».
Revenons à présent au livre de Gérard de Sède, L’Or de Rennes, et à sa source principale, Pierre Plantard. La famille de ce dernier aurait entretenu des contacts avec l’abbé Saunière : son grand-père, puis son père, auraient été envoyés à Rennes-le-Château pour récupérer certains documents. Pourtant, c’est finalement Pierre Plantard lui-même qui s’y est rendu en dernier en 1938. Nous restons sceptiques face à cette version. Bien que Pierre Plantard ait semblé être l’initiateur de la « révélation » dans l’affaire de Rennes-le-Château, cela aurait été fomenté à l’initiative d’un contact demeuré anonyme.
Qui êtes-vous, monsieur Pierre Plantard ? Telle est la question que Gino Sandri a choisie comme titre pour le manuscrit posthume de Geneviève Beduneau, publié en 2019 aux éditions Dervy. Dans cet ouvrage, Geneviève Beduneau consacre un chapitre intitulé « L’hermétiste de Gisors », évoquant ainsi la première apparition publique de Pierre Plantard après la guerre. En effet, ce dernier apparaît en annexe dans Les Templiers sont parmi nous, de Gérard de Sède. Cet entretien sera publié en fac-similé, en tirage limité, et déposé à la Bibliothèque Nationale sous le titre de Gisors et son secret.

Dans cet entretien entre Pierre Plantard et Gérard de Sède, il est évoqué une carte de France, représentée par un hexagone façonné comme un cristal. Cette carte est divisée en un zodiaque à treize signes, avec, en son centre, la ville de Bourges, formant le sommet d’un triangle constitué de trois cités. Cette représentation renferme une forme de magie, nécessitant la lecture du ciel – un zodiaque céleste – la maîtrise de la magie du cristal, ainsi que l’utilisation d’un triangle magique d’évocation, mais non d’invocation. Ce triangle repose sur trois signes d’eau : Poissons (Neptune), Cancer (Lune) et Scorpion (Mars).
Depuis 1956, Pierre Plantard a fondé une association appelée « Prieuré de Sion ». Ce « Prieuré » a été utilisé comme un écran pour dissimuler une société secrète, créée avant la guerre et réactivée à la Libération : Alpha-Galates. Pour y pénétrer, le novice doit être approché par un membre du cercle intérieur et répondre à une question figurant dans l’annexe des Templiers sont parmi nous. La clé d’accès consiste à résoudre une énigme permettant de « forcer » les trois portes du triangle : Jarnac, Gisors, Montrevel.
Comment doit-on lire cette carte de France ? Pierre Plantard a-t-il tenter à la fois d’opérer magiquement sur la France en créant un égrégore ou en tentant de le domestiquer ? Il est explicitement fait référence à la petite partie consacrée aux égrégores dans La Kabale magique de Robert Ambelain. Gino Sandri me confia que le véritable auteur de ce passage n’était autre que le rabbin Ovadia dont la synagogue était située dans le 17e arrondissement.
Qu’est-ce qu’un égrégore ? : « une force générée par un puissant courant spirituel et alimentée à intervalles réguliers selon un rythme en harmonie avec la vie universelle du Cosmos ou à une réunion d’entités unies par un caractère commun ».
Pour cela, il s’agit de constituer un cercle, un Circuit (Nom donné au bulletin de l’association Prieuré de Sion. Il, s’agit de favoriser la circulation psychique intérieure des cellules constituant le circuit par des rites de vitalisation en se reposant sur une masse passive (ceux qui vont recevoir l’information et la subir) activée par le cercle extérieur, composé des membres qualifiés. Lez cercle intérieur se constituait de Pierre Plantard activant ses portes plumes : Philippe de Cherisey, Gérard de Sède… qui passait l’information aux lecteurs.

Pierre Plantard va donc transmettre à Gérard de Sède un synopsis à suivre scrupuleusement et dans le cadre de L’Or de Rennes renvoyant au tableau de Nicolas Poussin. Il ne s’agit pas de trouver un trésor, et donc, non pas de creuser, mais de décrypter une série d’éléments constituant un puzzle dont la pièce maîtresse est le tableau de Nicolas Poussin. Ainsi, Pierre Plantard inventa une visite de l’abbé Saunière au Louvre :
« Bérenger s’attarda ainsi au musée du Louvre ; après s’être documenté sur leurs auteurs, il acheta des reproductions de trois tableaux qu’il accrochera dès son retour aux murs de son modeste logis : Les Bergers d’Arcadie de poussin, le Saint Antoine Ermite de David Téniers et un portrait déniché on ne sait où, du pape Saint Célestin V. Assortiment assez étrange ».
Il y a un lien entre Poussin et Téniers, on l’a vu plus haut, un moine, Ambroise Frédeau. Ce dernier connaissait les deux peintres, et il était lui-même l’auteur d’un Saint Antoine.
Gérard de Sède rappelle dans le livre la légende du berger Paris :

« Au printemps de l’an 1645, donc, Ignace Paris, jeune berger de Rennes, cherchait une brebis perdue. Soudain, il entendit bêler : l’animal était tomber au fond d’un gouffre. Paris y descendit : au fond un étroit boyau s’enfonçait sous terrer ; il s’y engagea et découvrit, émerveillé, une grotte où gisaient des squelettes et où étaient entassés des monceaux d’or ». Il fut ensuite assassiné. Le tombeau de Et in Arcadia ego représenterait il symboliquement celui de ce berger ? Le mythe d’Arcadie concerne un lieu sacré, une résidence des Dieux située sous terre, lieu des morts et où l’on cache un trésor. Le berger en est le gardien, portant sur son dos un bélier, symbole d’un secret voilé.
L’affaire qui nous concerne ici repose sur un secret attribué à Nicolas Poussin, dévoilé par lui à travers la seconde version des Bergers d’Arcadie. Elle constitue à la fois une manipulation, fondée sur un dossier dont les créateurs pourraient être des prêtres de la région du Razès. Deux de ces figures ont été authentifiées : l’abbé Henri Boudet, auteur de La langue celtique et le Cromleck de Rennes-les-Bains et l’abbé Jean Jourde, le maître supposé de toute cette affaire qui continue à faire couler beaucoup d’encre.
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