La maison des Compagnons du devoir de Nîmes, fondée en 1974, a organisé des journées portes ouvertes le samedi 23 mars, à l’occasion de ses 50 ans.
Plus de 36 métiers sont à découvrir à la maison des Compagnons de Nîmes (située 3 chemin du Compagnon, près du rond-point de Carémeau sur la RN 106) qui a ouvert ses portes au public le samedi 23 mars.
Formateurs, apprentis et itinérants en cours seront sur place, de 9h30 à 17h30, pour ouvrir leurs ateliers et présenter leurs métiers dans les domaines du bâtiment et de l’aménagement (charpenterie, génie climatique, taille de pierre…), dans les technologies de l’industrie (carrosserie, fonderie, électrotechnique…), dans les métiers du goût (boulangerie, pâtisserie, charcuterie, culture de la vigne et fromagerie), dans les matériaux souples (maroquinerie, podo-orthèse, tapisserie d’ameublement…) et aussi dans la maréchalerie et la tonnellerie.
L’univers passionnant du compagnonnage
Dès 15 ans, les jeunes apprentis bénéficient d’une formation en alternance allant du CAP à la licence professionnelle avec la possibilité, pour ceux qui le souhaitent, de la poursuivre en réalisant un tour de France pour devenir Compagnon du devoir. Car au-delà de la formation, le compagnonnage est une véritable expérience humaine et culturelle ; il est inscrit depuis 2010 au Patrimoine mondial immatériel de l’Unesco.
Près de 11 000 jeunes sont formés chaque année, dont 2 600 à travers le tour de France. 90% d’entre eux obtiennent un emploi à l’issue de cette itinérance.
Programme des animations
Le samedi 23 mars, à l’occasion de ses 50 ans, la maison des Compagnons a ouvert ses portes pour des visites guidées et des conférences sur l’histoire et le futur du compagnonnage, et sur son rayonnement en terres gardoises depuis 50 ans. Une exposition a mis également en lumière l’histoire de l’œuvre d’Armand Pellier, compagnon tailleur de pierre et célèbre architecte qui rénova l’ancien four à chaux de Nîmes pour le compléter par une maison des Compagnons pour 60 résidents, construite en pierre de Vers-Pont-du-Gard.
Ont été abordés : * L’histoire et les événements inhérents à la maison de 1969 à 2024 * L’histoire des métiers et leurs influences sur le contexte économique dans le Gard * Le compagnonnage dans le monde * Le compagnonnage à aujourd’hui.
Un nouveau laboratoire de boulangerie-pâtisserie
La veille à 18h, la Maison des compagnons de Nîmes ont inauguré son tout nouveau laboratoire boulangerie-pâtisserie, en présence de nombreux partenaires de l’association et de Christian Pons, président des Compagnons du devoir.
La maison des Compagnons du devoir de Nîmes a en effet rénové ses laboratoires afin d’accueillir un plus grand nombre d’apprentis et proposer une formation de qualité toujours meilleure. La surface de production a ainsi été doublée et plus de 200 apprenants sont formés chaque année dans les métiers de la boulangerie et de la pâtisserie. Le laboratoire est devenu Centre d’Excellence en boulangerie pour les Worldskills (championnat du monde des métiers). Il accueille les entraînements de Robin Couchourel, le compétiteur qui représentera la France lors des finales internationales à Lyon en septembre prochain.
L’architecture de la semaine : la façade de l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Paris
Au XVIIe siècle, des artistes français osent casser les codes de l’architecture religieuse, longtemps fidèle au style gothique. À partir de 1616, Samuel de Brosse dote d’une façade classique l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Paris (4e arrondissement). Photo : John Gillespie/Wikimedia L’architecte trouve ses modèles dans les monuments de la Grèce ou de la Rome antique. La façade est structurée par des colonnes et des frontons triangulaire et curviligne (au sommet). Surtout cet ouvrage applique rigoureusement la théorie antique des ordres. À chaque niveau, doit correspondre un type de colonnes Au rez-de-chaussée, le dorique, reconnaissable à ses chapiteaux géométriques et sobres. Au 1er étage, l’ionique, et ses chapiteaux à volutes (des enroulements). Au 2e étage, le corinthien, aux chapiteaux sculptés abondamment de feuilles d’acanthe. Moi qui vous habitue depuis des années à vous montrer des exemples d’architecture romane ou gothique, vous trouverez peut-être cette façade classique bien plus froide. Cependant, à l’époque, le résultat plaît beaucoup. Vers 1650, l’amateur d’architecture Henri Sauval juge l’ouvrage « si plein de savoir, de majesté, que ceux du métier le tiennent pour le plus excellent d’Europe ». Curieusement, cette façade agit comme un masque. Car une fois passée la porte, vous vous retrouvez dans une église typiquement gothique. Les plus belles clés de voûte. La semaine dernière, je vous montrais une superbe clé de voûte : la nef bayonnaise dans la cathédrale de Bayonne. Elle représentait un grand bateau médiéval. Cette sculpture échappe à la plupart des visiteurs, faute d’avoir le réflexe de regarder au-dessus de leur tête lors d’une visite. Vous ne le faites pas encore ? J’espère que ces quelques images photographiées lors de mes visites vous convaincront de cet effort musculaire. On commence par cette clé de l’église Sainte-Radegonde à Poitiers, représentant le Christ bénissant. Dans la cathédrale de Strasbourg, les clés présentent des visages sur les côtés. Dans l’église Saint-Malo de Dinan, Dieu et des anges portent une image du Christ imprimée sur un tissu. Dans la basilique Saint-Seurin de Bordeaux, l’architecte fut audacieux dans cette clé dite pendante. Elle montre le couronnement de la Vierge par le Christ. Ces clés pendantes deviennent une habitude à la fin du Moyen Âge. La chapelle des Bourbons dans la cathédrale de Lyon les multiplie. Cette magnifique clé, récemment restaurée, se trouve dans une église modeste de Bourgogne, Saint-Julien à Sennecey-le-Grand. Entouré d’anges et des symboles des évangélistes, le Christ montre ses plaies aux mains. Cette dernière clé m’émeut. Comme quoi… Saint Michel délivre des griffes du diable une âme. A voir dans l’église de Caudebec-en-Caux (Seine-Maritime). L’œuvre de la semaine : Notre-Dame de la Brune Exposée dans l’abbatiale Saint-Philibert de Tournus (Saône-et-Loire), cette Vierge à l’Enfant appartient à la catégorie des Vierges en majesté : Marie est assise sur un trône, l’Enfant Jésus sur ses genoux. Quand vous êtes face à une Vierge en majesté, je vous conseille de l’analyser selon 6 critères :Le matériau employé La position des personnages Leur visage et expression Leurs attributs La disposition des vêtements et des plis L’allure du siège. Vous saisirez mieux l’intérêt et l’originalité de la statue. L’expression de Marie est grave, en accord avec celle de son fils. D’une main, l’enfant bénit ; de l’autre il tient un livre symbolisant son message. Malgré leur proximité physique, mère et fils ne se regardent pas et n’expriment aucune tendresse l’un envers l’autre. Ces caractéristiques nous orientent vers une statue de l’époque romane, du XIIe siècle précisément. Le monogramme du socle (NDB) nous conduit vers son nom : Notre-Dame-la-Brune. Cette appellation ne fait pas référence à ses cheveux, mais à la couleur sombre de son bois, couleur que la dorure des habits, ajoutée au XIXe siècle, nous cache. Par l’archaïsme et la rigidité de la sculpture, cette Vierge à l’Enfant dégage une impression de force et de stabilité. Cette brune ne compte pas pour des prunes. Votre question de la semaine : les copies d’églises L. André du Québec : En France, une église du Berry (Neuvy-Saint-Sépulchre) ressemble à l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, reliques incluses. Y a-t-il quelques églises en France qui sont une relative réplique d’autres églises et/ou sanctuaire reconnus ? Moi : Les églises ne se ressemblent généralement pas. Elles sont uniques. Néanmoins certains monuments font des citations architecturales. Ils imitent certaines caractéristiques d’une église admirée ou vénérée : le plan au sol, la façade, une rosace… La différence de moyens financiers et l’évolution des goûts limitent cependant l’exactitude de la réplique par rapport à l’original. L’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem est un modèle que les bâtisseurs ont essayé d’imiter. Elle est considérée comme le site le plus saint de la chrétienté, puisque bâtie sur le lieu de la crucifixion, de l’enterrement et de la résurrection de Jésus-Christ. Dans ce monument composite et plusieurs fois reconstruit, se distingue une rotonde dominée par une coupole. Rotonde qui fut reproduite un peu partout en Europe. Vous citez la basilique de Neuvy-Saint-Sépulchre, située dans un village de l’Indre et datée du XIe siècle. On connaît des versions encore plus modestes et plus libres comme la chapelle du Saint-Sépulcre à Peyrolles-en-Provence. PHOTO : PMRMaeyaert/Wikimedia Commons Plus largement, l’architecture de certaines églises marqua tellement les esprits qu’on essaya de les copier. Ainsi un peu de la cathédrale d’Amiens se retrouve dans le chœur de la cathédrale de Cologne. Dans l’ordre cistercien, les abbatiales de Cîteaux et de Clairvaux furent des modèles. Ces rapprochements sont parfois facilités par l’intervention d’une même équipe de bâtisseurs sur les différents chantiers. Puisque vous habitez le Québec, je suppose que votre question est aussi inspirée par la cathédrale Marie-Reine-du-Monde à Montréal. Construite après 1875, cette église tente de copier la basilique Saint-Pierre de Rome. Là aussi, sans les mêmes moyens, mais la confusion est possible sur cette photo Photo : Pierre5018/Wikimedia Commons
L‘histoire n’est pas seulement faite de grands événements. Elle est aussi faite de grands discours, de phrases qui ont marqué des générations et restent, encore aujourd’hui, gravées dans tous les esprits.
Qui n’a jamais rêvé de plaider comme Badinter, de se révolter comme Zola, de captiver comme Malraux, d’éconduire comme Valmont ou de mobiliser les foules comme Martin Luther King ?
Convaincre, défendre, rendre hommage, séduire ou manipuler : découvrez, à travers ce top 10 des phrases qui ont marqué l’histoire et la littérature, comment les mots peuvent changer nos vies et le regard que nous portons sur le monde.
10. « La justice française ne sera plus une justice qui tue », Robert Badinter
Le 17 septembre 1981 est une date historique en France : le gouvernement abolit la peine de mort. Le garde des Sceaux, Robert Badinter, a lutté sans relâche pour parvenir à convaincre l’Assemblée nationale alors que l’opinion française était majoritairement favorable au maintien de la peine capitale. Sa brillante plaidoirie démontre l’inefficacité et les risques d’une anti-justice qu’il considère comme une honte pour l’humanité. C’est l’aboutissement d’un long combat mené au nom des droits de l’homme et du respect de la vie. La loi qui garantit que nul ne peut être condamné à mort en France est inscrite dans la Constitution depuis 2007.
9. « ¡No pasarán! » (Ils ne passeront pas !), Dolores Ibárruri
Cette célèbre formule espagnole est aujourd’hui un symbole universel de résistance contre la tyrannie et l’oppression. C’est en 1936, alors que le général Franco et ses troupes tentent, par la force, de prendre le pouvoir en Espagne, que Dolores Ibárruri, députée communiste, lance cet appel à la résistance. Cette négation catégorique est un cri de révolte contre le totalitarisme qui menace son pays et les valeurs démocratiques. Il s’agit de rallier toutes les forces républicaines pour défendre la liberté dans une Europe au bord du chaos.
8. « I have a dream » (J’ai un rêve), Martin Luther King
Quand le célèbre pasteur américain Martin Luther King monte à la tribune le 28 août 1963, il s’adresse à une foule immense qui manifeste à Washington en faveur de l’emploi et de la liberté. De violentes tensions agitent alors les États-Unis : elles opposent les partisans des lois ségrégationnistes et leurs opposants. Le président Kennedy s’apprête à présenter au Congrès un projet de loi pour l’égalité et Martin Luther King prononce un discours pour le soutenir. En le ponctuant par cette formule pleine d’espoir, « I have a dream », il transmet toute la force de sa conviction. Il affirme que son rêve pourra devenir réalité, que les citoyens américains seront un jour tous égaux quelles que soient leurs origines ethniques, religieuses ou sociales. Il espère qu’un jour l’Amérique sera une nation unie, fraternelle et égalitaire.
7. « Prends garde à toi », dans l’opéra Carmen de Georges Bizet
On doit cette célèbre injonction au compositeur Georges Bizet. Le conseil, teinté de menace, est adressé par la séduisante Carmen à son amant dans l’un des airs d’opéra les plus célèbres au monde. Il est surprenant à l’époque que ce soit une femme qui, avec une concision remarquable, nous mette en garde contre les dangers de la passion amoureuse. Du latin passio, qui signifie « souffrir », ce sentiment obsessionnel échappe à la raison et entraîne les amants dans des tourments aussi périlleux que délicieux. La modernité des propos de Carmen l’érige aussitôt en symbole : elle incarne à tout jamais le désir et le goût de la liberté.
6. « Pas de corps, pas de preuve », Moro-Giafferri
Le risque d’erreur judiciaire : c’est sur cet argument logique que maître Moro-Giafferri, l’avocat d’Henri Désiré Landru, fait reposer sa plaidoirie. Son client comparaît en novembre 1921 : il est accusé d’avoir assassiné dix femmes et d’avoir fait disparaître leur corps. La stratégie de l’avocat est brillante, son argument irréfutable. En effet, la justice exige des preuves tangibles pour condamner un individu. Ainsi, en l’absence de corps, Moro-Giafferri avance que rien ne prouve la culpabilité de son client, comme le souligne le parallélisme. En dépit de cette plaidoirie convaincante, d’autres preuves accablent Landru, qui est finalement condamné à mort.
5. « Ce n’est pas ma faute », dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos
Par cette dénégation cruelle, le vicomte de Valmont, héros malfaisant des Liaisons dangereuses de Laclos, met fin à son aventure avec sa douce et vertueuse maîtresse. Après avoir œuvré habilement pour la séduire, il la quitte en se dédouanant de toute responsabilité. Le roman de Laclos, qui fut longtemps censuré pour l’immoralité de ses propos, adresse en réalité au lecteur une leçon instructive sur le pouvoir des mots. Les deux personnages principaux ont une parfaite maîtrise du langage, qui leur permet de manipuler leurs proies en les séduisant pour mieux les compromettre ensuite. L’auteur nous met donc en garde contre la duplicité de certains discours.
4. « Battez-vous pour vos vies », Emma Gonzales
C’est par cette injonction saisissante que cette jeune étudiante achève un poignant discours en l’honneur de ses camarades disparus après une effroyable tuerie, dans un lycée de l’état de Floride aux États-Unis, en 2018. Elle devient rapidement le symbole d’une jeunesse qui réclame une réforme sur les armes à feu. Son discours critique les politiques partisans du droit à porter une arme et le puissant lobby de la NRA (National Rifle Association, l’association américaine de promotion des armes à feu). Cependant, malgré la multiplication des manifestations, aucune mesure concrète n’a été prise par le gouvernement américain depuis ces évènements.
3. « Entre ici Jean Moulin », André Malraux
Ce sont des hommes de cette trempe qui nous manquent!
Par une froide journée de décembre 1964, les cendres de Jean Moulin, figure majeure de la Résistance, sont transférées au Panthéon. Le ministre de la Culture, André Malraux, prononce alors, d’un ton solennel et fraternel, l’un des éloges funèbres les plus célèbres de l’histoire. Par sa voix, la patrie rend hommage au courage d’un homme qui lutta contre la tyrannie du régime nazi au péril de sa vie. Malraux érige le grand résistant en modèle pour les jeunes générations. Cet hommage porte l’espoir que d’autres sauront défendre la liberté avec toute la bravoure dont Jean Moulin fit preuve. Malraux en fait également un symbole pour honorer la mémoire de tous ceux qui luttèrent pour défendre la France, et qu’il nomme métaphoriquement « le peuple né de l’ombre ».
2. « J’accuse », Émile Zola
L’Aurore : J’accuse…!
En 1898, Émile Zola place cette phrase en tête d’un article qu’il fait paraître dans le journal L’Aurore pour prendre la défense d’Alfred Dreyfus. Accusé à tort, ce capitaine de l’armée française a été condamné pour haute trahison et envoyé au bagne. Le texte de Zola dénonce les vrais coupables de cette affaire, qui est l’un des scandales judiciaires les plus retentissants de l’histoire. La formule « J’accuse » marque les esprits par sa concision et son ton catégorique alors que l’absence de complément crée un effet d’attente chez le lecteur. Elle a depuis été souvent reprise pour dénoncer toute forme d’injustice.
1. « Je suis Charlie »
La formule est publiée sur les réseaux sociaux par un directeur artistique le 7 janvier 2015, après l’attentat islamiste au cours duquel huit collaborateurs du journal Charlie Hebdo et quatre autres personnes ont été assassinés. Il exprime ainsi spontanément sa solidarité et son émotion. La formule est reprise par des millions de gens sur les réseaux sociaux ou dans la rue lors de manifestations. Les personnalités médiatiques s’en emparent et le phénomène dépasse même les frontières de la France. Par la substitution du complément, la formule « Je suis … » est désormais souvent déclinée pour témoigner soutien et solidarité.
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Retrouvez ces formules inspirantes et bien d’autres dans Les Discours les plus éloquents par Soledad Bravi, Candice Zolynski et Romain Boulet. Une bande dessinée pour redécouvrir vingt discours remarquables et mieux les comprendre !
En 2023, nous commémorions le tricentenaire des Constitutions dites d’Anderson, un événement crucial qui a marqué la naissance de la Franc-Maçonnerie moderne. Cette année anniversaire était l’occasion idéale de se plonger dans les origines de la fraternité, institution fascinante. L’occasion, aussi, de découvrir ses secrets les mieux gardés…
C’est dans cet esprit que nous vous présentons un ouvrage majeur John Theophilus Desaguliers – Faits et légendes de Philippe R. Langlet, publié chez Le compas dans l’œil.
Le livre de Philippe R. Langlet représente une contribution significative à la compréhension de l’histoire de la franc-maçonnerie et de l’un de ses personnages les plus énigmatiques.
Cette exploration approfondie de la vie et de l’œuvre de John Teophilus (Jean Theophile) Desaguliers, figure incontournable de la Franc-Maçonnerie, offre un regard inédit sur les fondements de la franc-maçonnerie spéculative. Plus qu’une simple biographie, le dernier opus de Philippe R. Langlet est une véritable plongée dans l’univers intellectuel et spirituel du XVIIIe siècle.
À travers un travail minutieux de recherche et d’analyse, l’auteur tente de démêler le vrai du faux dans la vie de Desaguliers, souvent embelli ou mal interprété par des décennies de récits. En se concentrant sur des documents vérifiés et en croisant les sources, cet ouvrage offre une perspective rafraîchissante sur les contributions réelles de Desaguliers à la franc-maçonnerie moderne et cherche à corriger les erreurs historiques qui ont longtemps brouillé son héritage.
Philippe R. Langlet.
L’auteur, Philippe R. Langlet, avec son expérience et sa connaissance approfondie de la franc-maçonnerie, apporte une légitimité et une profondeur uniques à cet examen. Sa carrière diversifiée et son engagement actif dans les études maçonniques, à travers la publication d’ouvrages et d’articles ainsi que sa participation à des conférences et colloques, enrichissent son analyse et offrent aux lecteurs une perspective éclairée sur les intrications historiques et culturelles de la franc-maçonnerie.
En publiant cet ouvrage à l’occasion, en 2023, du tricentenaire des constitutions d’Anderson, Langlet ne se contente pas de réévaluer la figure de John Teophilus Desaguliers ; il invite également à une réflexion plus large sur la manière dont l’histoire de la franc-maçonnerie est racontée, comprise, et parfois mythifiée.
JAKIN ! cféation janvier 2018 par la cie de la lettre G – De la création de la Franc-maçonnerie moderne au début du 18e siècle par Newton et ses amis.
Desaguliers a fait des contributions significatives à la fois dans le domaine de la science et dans celui de la franc-maçonnerie. Sur le plan scientifique, il est surtout connu pour ses travaux en physique. Il a d’ailleurs été élu membre de la Royal Society en 1714, une reconnaissance par ses pairs de ses réalisations et de sa contribution au corpus scientifique. Cette distinction prestigieuse n’était pas attribuée à la légère. Elle reconnaissait l’apport majeur de Desaguliers à la science, à une époque où l’exploration et l’innovation scientifiques étaient au cœur des progrès intellectuels et technologiques.
Desaguliers a été un fervent promoteur des idées de Sir Isaac Newton et un membre particulièrement influent dans la diffusion ses idées. Par ses conférences, il a rendu la physique newtonienne accessible à un public plus large, démontrant par des expériences les principes de la mécanique et de l’optique. Sa capacité à communiquer des concepts complexes de manière compréhensible a grandement contribué à l’adoption et à l’acceptation des théories de Newton, qui sont aujourd’hui considérées comme fondamentales dans le champ de la physique.
John Teophilus Desaguliers
Dans le domaine de la franc-maçonnerie, John Teophilus Desaguliers est, encore maintenant, célébré comme l’un des fondateurs de la franc-maçonnerie moderne. Il a été un membre influent de la première Grande Loge de Londres et de Westminster, formée en 1717, et a joué un rôle crucial dans l’élaboration des rituels et des pratiques maçonniques. Il a été grand maître adjoint sous le duc de Montagu et est considéré comme un artisan clé dans le développement de la franc-maçonnerie spéculative, qui a commencé à intégrer des éléments philosophiques et éthiques en plus des traditions opératives des maçons de l’époque. En somme, John Teophilus Desaguliers a été une figure de transition, à la fois un homme de science et un franc-maçon influent, dont les travaux ont laissé une empreinte durable sur les deux domaines. Sa vie et son œuvre continuent d’être étudiées et célébrées pour leur impact sur la science et la franc-maçonnerie moderne. L’ouvrage de Philippe R. Langlet est très éclairant.
Après des prolégomènes où l’auteur présente, de sa plume érudite, le cadre de son étude, il apporte quelques précisions préalables où il nous explique la manière d’écrire le nom Desaguliers. Abordant, dans son premier chapitre, l’évocation du plus ancien représentant connu de la famille Desaguliers dont nous trouvons trace en Corrèze, Philippe R. Langlet s’appuie aussi sur de nombreux documents d’archives. Il nous entretient aussi de la famille de Jacques Desaguliers. Et bien évidemment de Jean, futur pasteur de la religion de la région rocheloise. Il nous parle bien évidemment de sa formation académique et de son ministère, à Aytré, une commune située en Charente-Maritime. L’auteur nous rappelle aussi combien il est important de dépouiller les documents et de les analyser afin d’établir des faits. Il en est ainsi du fameux questionnaire d’Oxford. A-t-il été vraiment écrit par Desaguliers ?
Une fois établi à Londres, Langlet saisit également cette opportunité pour esquisser un tableau de la situation des églises françaises à Londres. Cette exploration fournit un contexte riche, situant Desaguliers non seulement dans le tissu familial mais aussi dans le cadre socio-religieux de son époque.
La question de la vocation théologique de Desaguliers est abordée avec une curiosité investigatrice. En interrogeant sa possible inclination vers la théologie, Langlet enrichit la dimension complexe de cet illustre personne, posant la question de l’impact de ses croyances et de son éducation sur ses contributions ultérieures à la science et à la franc-maçonnerie.
L’examen des écrits antimaçonniques français révèle une autre facette de l’époque de Desaguliers et du contexte dans lequel il évoluait. En passant notamment en revue les travaux de François Bournand, disciple de l’antisémite Édouard Drumont, Langlet expose les courants de pensée et les oppositions que Desaguliers et ses contemporains francs-maçons devaient affronter.
Reverend John Theophilus Desaguliers (1683–1744) – Thomas Richard Hinks Beaumont (1857–1940) – Museum of Freemasonry
L’appartenance de Desaguliers à la franc-maçonnerie est détaillée avec une précision chronologique, de son initiation en 1714 jusqu’à sa mort en 1744. Cette séquence temporelle offre un aperçu de son évolution au sein de l’organisation, soulignant son rôle influent et ses contributions significatives. Philippe R. Langlet ne se limite pas à retracer l’histoire; il analyse les écrits de Desaguliers, qu’ils soient de nature scientifique ou personnelle, et étudie ses contributions à la Royal Society. Ce faisant, il met en lumière l’ampleur de l’impact de Desaguliers dans différents domaines de la connaissance.
Les illustrations qui accompagnent le texte ne sont pas de simples embellissements; elles servent de fenêtres visuelles sur l’époque de Desaguliers, enrichissant la narration de l’auteur. La bibliographie, quant à elle, est une invitation à la découverte, offrant aux lecteurs les clés pour explorer plus avant les thèmes abordés. L’explication du blason de Desaguliers, en conclusion, ajoute une touche personnelle et historique, reliant l’homme à son héritage familial et symbolique.
Les armes de Desaguliers.
En fin d’ouvrage, la chronologie détaillée des Desaguliers, s’étendant de 1534 à 1780, offre non seulement un aperçu de l’histoire familiale mais aussi une réflexion sur l’empreinte durable de cette lignée. Philippe R. Langlet, à travers cette œuvre, ne se contente pas de narrer, il engage le lecteur dans un dialogue avec l’histoire, révélant la richesse et la complexité de la vie de John Teophilus Desaguliers et de son époque.
John Theophilus Desaguliers est une figure incontournable pour comprendre l’essor de la science expérimentale et de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle. Que vous soyez un franc-maçon passionné, un historien curieux ou simplement un lecteur en quête de connaissances, c’est une lecture essentielle pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’art royal, ainsi qu’à la méthodologie historique en général, démontrant l’importance de s’appuyer sur des sources fiables et de remettre constamment en question les narrations établies. Cet ouvrage vous invite à un voyage fascinant au cœur d’une tradition millénaire. Ne manquez pas cette occasion unique de percer les mystères de la franc-maçonnerie moderne et de découvrir l’héritage d’un homme qui a marqué son époque.
Sur 450.fm, il est d‘usage de présenter l’éditeur quand nous chroniquons pour la première fois un de ses ouvrages.
Spécialisée dans la publication d’ouvrages sur la franc-maçonnerie et l’ésotérisme, Le compas dans l’œil est une maison d’édition du groupe V Publications diffusée par Editis-Interforum, un des plus importants diffuseurs en France,
Extrait du site : Nouveau logo, nouvelle charte, nouvelle équipe.
Que nous vous invitons à retrouver sur notre site, nos auteur(e)s seront accueillis dans trois collections.
L’initié(e) proposera aux frères un véritable corpus maçonnique et abordera tous les thèmes pour partager des connaissances, des savoirs. Cette collection devrait rapidement s’enrichir de dizaines de titres. Elle va débuter par un titre majeur à l’heure du tricentenaire des Constitutions d’Anderson (fondatrices de la franc-maçonnerie moderne) avec la biographie très fouillée et documentée de « John Teophilus Desaguliers, faits et légendes » par Philippe R. Langlet.
La Parole circule ! accueille les frères et les sœurs qui apportent leur témoignage maçonnique et leur éclairage. Cette collection est déjà riche de deux titres et va accueillir très prochainement deux nouveaux talents dès les offices du mois de mars prochain, des titres que vous trouverez rapidement dans la boutique.
Enfin, L’égrégore rassemblera tous les types d’œuvres rédigés par des francs-maçons, que ce soit des nouvelles, des romans, de la poésie ou des beaux livres.
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Pour une franc-maçonnerie ouverte. Pour nous, la franc-maçonnerie est celle des idées, du progrès des lumières et des spiritualités ouvertes. Elle est aussi celle du partage de la connaissance et de la fraternité agissante.
Notre travail sur le chantier
Nous diffusons des ouvrages accessibles à tous, qui mettent en lumière la diversité des idées maçonniques.
Nous sélectionnons aussi des ouvrages pratiques accessibles aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres maçons.
Et si notre chaîne d’union passait par Le compas dans l’œil !
Le compas dans l’œil, Coll. L’initié(e), 2024, 464 pages, 39 €
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Dieu a créé les eaux dès l’origine (la Bible ne le dit pas explicitement), en même temps que le ciel et la Terre. Au commencement, l’eau existait sous une forme singulière, le “grand abîme”, une profondeur impénétrable qui s’étendait depuis la surface de la Terre jusqu’au ciel. Il n’y avait pas encore de lumière pour l’illuminer.
Dieu a ensuite séparé les eaux d’en haut de celles d’en bas par le firmament, et au troisième jour, il a rassemblé les eaux d’en bas pour que la terre ferme apparaisse. Ces eaux primitives sont à la source de toutes les eaux , douces et salées.
Les eaux sont à la fois eaux de la mort, l’abîme où les êtres disparaissent et perdent leur forme et meurent, et eaux de la vie, qui lui donnent naissance comme une matrice, qui fertilisent, qui régénèrent, ce sont les eaux « cosmogoniques » (Science de la formation des objets célestes).
Le symbolisme de l’eau est donc radicalement ambivalent. Pas de vie sans eau : dans le ventre de sa mère, l’enfant grandit dans les eaux, sources fécondes, sources maternelles. Toute sa vie, l’enfant, devenu homme, aura un besoin radical d’eau pour boire et aussi pour se laver .
C’est ainsi que le monde est sorti du chaos originel, chaos essentiellement humide, avec les eaux d’en haut et les eaux d’en bas. Il fallait séparer le sec ou le « continent » de cette masse des eaux. Les eaux sont la substance primordiale et le fondement du monde entier. L’eau est « germinative » et source de toute vie. L’eau est appelée « eau vive ».
Scientifiquement parlant l’eau est constituée de deux molécules (très inflammable): un atome d’oxygène (O) relié à deux atomes d’hydrogène (H), formant ainsi la molécule d’eau (H₂O) . Cette structure moléculaire confère à l’eau ses propriétés uniques et essentielles pour la vie telle que nous la connaissons.
Le corps humain contient entre 60 et 75 pour cent d’eau, ce chiffre est influencé par différents facteurs tels que l’âge et le sexe. La masse corporelle des nouveau-nés est composée d’eau à environ 75 pour cent, et se situe autour des 65 pour cent chez les adultes.
Du déluge à une nouvelle création.
Mais les eaux sont aussi celles du déluge destructeur de toute vie. L’histoire du déluge est celle d’un cataclysme mortel comme un cyclone. L’eau d’une inondation subite après un orage est une eau qui détruit et qui tue. Mais, paradoxalement, après la mort vient la vie : le déluge ouvre sur le récit d’une nouvelle création, d’une régénération. L’univers repart à neuf. La vie renaît aussitôt après. C’est ce qu’évoque, dans notre inconscient collectif, tout rite de passage par l’eau : il «renvoie à des eaux primordiales» d’où sont sortis tous les êtres déterminés. «Le rite des eaux a donc valeur de recréation et de renaissance pour l’existence historique» (L. Beirnaert prêtre jésuite français).
Le déluge Michel-Ange 1508-9.Chapelle Sixtine, Vatican
Ce symbolisme de vie et de mort est lié à celui de l’eau purificatrice. La psychologie jungienne y verra un de ces archétypes qui habitent la « psychè » de l’humanité. Mircea Eliade estime que le rite de l’immersion exprime l’abolition de l’histoire.
En franc-maçonnerie, l’eau revêt une signification profonde et symbolique. Voici quelques interprétations liées à l’épreuve de l’eau.
Mémoire vive et mystère initiatique:
L’eau est porteuse du mystère initiatique. Dans certains mythes, les eaux délivrent la pierre de lumière.
«Ces mots résonnent comme un poème mystique, une énigme de l’univers. L’eau, fluide et changeante, transporte-t-elle en elle la clé de la lumière? La pierre, solide et ancienne, cache-t-elle un secret divin?
Peut-être que les eaux, dans leur danse incessante, portent en elles la sagesse des étoiles. Peut-être que la pierre, avec sa patience millénaire, détient la vérité de l’aube. »
La pierre brute et la pierre cubique découlent de cette symbolique.
La vie elle-même est portée par l’eau, qui est en mouvement constant en raison de sa nature mobile et fluide .
Les trois épreuves initiatiques:
Après avoir triomphé de la Terre, le néophyte est introduit en loge pour accomplir trois voyages initiatiques.
L’épreuve de l’eau fait suite à l’épreuve de la Terre (plongée dans la matière pour la connaissance de soi) et à l’épreuve de l’Air (tentative d’élévation vers le Principe supérieur).
Contrairement à l’épreuve de l’Air, l’épreuve de l’Eau symbolise le chemin de la persévérance dans la connaissance de soi .
Rite de purification:
L’épreuve de l’eau est apparue bien avant la franc-maçonnerie.
Dans le temple, les rites sont des épreuves préparatoires à l’initiation.
Ils servent à purifier l’initié par les éléments (au sens cosmologique), le ramenant à un état pur pour qu’il soit apte à recevoir la lumière .
En somme, l’eau en franc-maçonnerie représente à la fois la connaissance, la purification et le mystère qui entoure l’initiation.
L’eau, élément essentiel à la vie, a captivé l’esprit des philosophes à travers les âges. Voici quelques réflexions et textes sur l’eau :
Héraclite : Le philosophe présocratique Héraclite considérait l’eau comme un symbole du changement perpétuel. Il affirmait que tout est en mouvement constant, tout comme les flux d’une rivière.
Héraclite
Gaston Bachelard : Dans son ouvrage “L’Eau et les Rêves”, Bachelard explore l’imaginaire lié à l’eau. Il propose une connaissance du réel à travers les quatre éléments, dont l’eau, qui évoque l’imaginaire et la profondeur de nos rêves.
Olivier Rey : Dans “Réparer l’eau”, Rey critique la place de la science dans notre société et souligne l’importance des rivières. Il invite à prêter attention à ces cours d’eau plutôt que de simplement les protéger par des lois.
Jean-Philippe Pierron : La poétique de l’eau nous rappelle que changer notre imagination peut transformer notre existence. L’eau, canalisée et distribuée, semble ordinaire, mais elle reste un élément essentiel de notre condition humaine.
En somme, l’eau transcende sa réalité physique pour devenir un symbole puissant dans la pensée philosophique. Elle nous invite à méditer sur la vie, le changement et notre relation au monde.
Tout est « dissout » dans l’eau, aucune forme n’est intégrée, aucune histoire ne subsiste après une immersion dans l’eau, aucun profil, aucun « signe » ni aucun « événement ». Sur le plan humain, l’immersion équivaut à la mort, et sur le plan cosmique, à la catastrophe (le déluge), qui dissout périodiquement le monde dans l’océan primordial.
Désintégrant toute forme et abolissant toute histoire, les eaux possèdent cette vertu de purification, de régénération et de renaissance.
Une chose est sûre, car dans notre soif de vérité, de connaissance, de rêves, d’amour, nous devons sans cesse boire, l’eau étanche notre soif de connaissance, alors, aurions-nous le plaisir de lever nos verres et de nous écrier, buvons, buvons à l’eau, buvons à l’eau-de-vie …
Pour conclure une ode à l’épreuve de l’eau Pèlerin d’idéal, je traverse une plaine Que le brouillard complice enveloppe et j’entends Les chocs d’armes, les cris d’aveugles combattants Qu’affrontent leurs instincts de folie et de Haine. Plus loin, je vais chercher plus de sagesse humaine, Mais un fleuve m’arrête et je reste hésitant, Penché sur l’eau perfide aux remous clapotants, Car le flot est rapide et la rive est lointaine.
Reculer, c’est déchoir. Mieux vaut risquer la mort Que renoncer au but promis à mon effort. Je veux me libérer en acceptant l’épreuve. Je plonge, nage, lutte, enfin je touche au port. Et je goutte, vainqueur, cette dignité neuve : Me posséder moi-même en triomphant du sort. J. Corneloup (Le symbolisme 1922)
Le mot participe en latin de l’idée d’imitation. Une image copie le réel, même de manière très éloignée. D’où la méfiance qu’elle peut inspirer. Les Grecs, à ce propos, n’ont jamais fait de distinction très nette entre imaginer, feindre et mentir.
Imagerie, imagination, imaginaire.
Le propre de l’imagination est d’être surpris par ce qu’on a justement l’habitude de voir, en se laissant emporter dans une déformation ou une re-formation, pourrait-on dire, selon des critères de regard autres. Il n’est qu’à détailler ce que fait le génial dessinateur-graveur suisse, Max Escher.
L’imagination se montre la « folle du logis » dans une maison ivre d’elle-même.
Le clair-obscur, l’obscurité contribuent à ce règne de l’imaginaire. Peut-on imaginer l’étonnement, la peur, voire la terreur qui saisissaient les hommes des cavernes, plongés dans l’obscurité et qui entendaient des voix parler autour d’eux, des parois parlantes, sans corps ni visages, mais avec leurs seules voix, qui parlaient la même langue qu’eux ?
Marcel Proust, si pointilleux dans la description de la réalité ambiante, disait : « Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. » Comme si la réalité de la joliesse ne laissait pas d’espace au délire potentiel d’une autre forme de beauté à inventer.
Ce qu’Albert Einstein exprime autrement : « La logique vous mènera d’un point A à un point B. L’imagination vous mènera absolument partout ».
Ainsi s’est-on toujours méfié de ce qui relevait de l’imagination, parce que la raison se montrait impuissante à la canaliser, donc à y exercer un pouvoir absolu. D’où l’interdit fait aux femmes de s’adonner à la lecture, comme contraire à leur fonction présupposée. Jugé néfaste pour l’imaginaire débridé, ce plaisir est perçu comme dérobé, clandestin, hors de contrôle autre que le rationnement de la bougie ! Dans cette « école de la chambre », les filles, forcément autodidactes, ont de tout temps puisé les sources de leurs savoirs, de leur culture, depuis l’invention de l’imprimerie. Labouré aussi, hors de toute coercition, les champs de leur imaginaire en liberté.
Un espace de liberté dangereuse aux yeux de tous les tyrans domestiques, religieux ou politiques, qui n’ont pas encore trouvé la parade à cette échappatoire.
Et pourtant, dans leurs pires fantasmes d’enfermement et de désir de soumission, que de remèdes n’ont-ils pas tenté d’élaborer jusqu’au coeur même de l’intimité féminine ! Une des preuves les plus barbares, toutes sociétés confondues, en a été le raffinement exacerbé de la ceinture de chasteté… Le pire des imaginaires dans les sévices, au service de la pureté !
Mais il y aura toujours quelque baume, quelque parfum, tel l’encens, associé aux imaginaires de l’Orient, mille et une nuits de la saveur et de la langueur !
Et, quand l’imagination invente l' »antipode », que de cris d’orfraie devant cette impossibilité à concevoir des êtres marchant la tête à l’envers, de l’autre côté d’une barrière de feu infranchissable qui entourerait l’Equateur ! Comment imaginer des fils d’Adam dans cette autre zone ! Vive la Terre plate pour écarter l’hérésie de cette inqualifiable croyance !
Rabelais invente la coquecigrue, mot-valise issu du coq, de la cigogne et de la grue, un oiseau imaginaire monstrueux, et son cortège de synonymes, illusion, fantasme, faribole, sornette, fadaise, baliverne. Une absurdité jubilatoire !
N’est-ce pas le physicien Etienne Klein, avec sa rieuse imagination, qui propose l’anagramme entre migraine et imaginer …?
Annick DROGOU
Tant d’images qui peuplent notre imaginaire. Imaginer, c’est se laisser embarquer vers une terre inconnue. Larguer les amarres, et voguer, simplement voguer, à partir de notre capacité d’infini. Ne rien faire, se laisser porter. Tout un univers de rêveries, comme on regarde le feu dans l’âtre, comme on contemple un paysage, comme on voudrait voir au-delà de l’horizon. Ciel illimité.
Qu’est-ce qui est réel ? Les apparences prosaïques ou l’imagination poétique ? Qu’est-ce qui est utile ? la frénésie digitale ou le silence de la main ? Qu’est-ce qui est aimable ? Seulement de vous imaginer heureux qui êtes là et de me souvenir de vous qui n’y êtes plus.
Légèreté, éther de l’imaginaire qui est le seul sensible. Imaginaire porté par l’amour premier qui peut transfigurer vos visages et le monde. Rien d’égotique ou de phantasmatique. Image ou reflet ; reflet de quoi ? Il y a deux façons d’utiliser un miroir : se mirer, se complaire dans sa propre image ou orienter le miroir pour découvrir et contempler ce qu’on ne saurait pas voir directement. C’est cela l’imaginaire ; un jeu de miroirs infini qui laisse apparaître des images si fugaces qu’on n’ose pas les reconnaître éternelles, comme entraperçues.
Etoile de la maçonnerie féminine et des ordres mixtes
« Si l’homme n’a pas la liberté de penser, il faut donc lui ôter la raison ».
Olympe de Gouges (Le Bonheur primitif de l’homme ou les Rêveries patriotiques. Avril 1789)
Le pasteur Luthérien, Rudolf Bultmann (1884-1976) fut à l’origine du mot « démythologisation », influencé en cela par Martin Heidegger et son travail philosophique « Sein und Zeit » (« Être et temps »), qui influencera aussi Jean-Paul Sartre pour son « l’Être et le néant » et la naissance de l’existentialisme. Bultmann, en bon luthérien, combat l’idée d’un surhomme quelconque qui pourrait faire concurrence au Principe, première préoccupation théorique du croyant qu’il invite à faire « tabula rasa » de ses admirations pour qui ne serait pas un être plongé dans la faiblesse de la nature humaine.
Il invite à faire de même pour les idoles institutionnelles afin d’échapper à une forme de paganisme ou à une sainteté imaginaire. Pour lui, il n’y a ni saints religieux ou laïcs. La Franc-Maçonnerie a-t-elle un travail de démythologisation à opérer ? A-t-elle dressé des statuts dans ses temples et a-t-elle un panthéon imaginaire ? Oui, bien entendu ! Notamment, chez les femmes : Louise Michel, Maria Deraismes, et Olympe de Gouges, qui n’était pas Franc-Maçonne, mais qui bénéficie d’une aura maçonnique incontestable. C’est sur cette dernière que nous porterons nos réflexions. Nous sommes toujours partagés entre deux sentiments quand nous abordons la personnalité d’Olympe de Gouges : celle d’une certaine tendresse pour la fragilité d’une femme affrontant seule une époque violente et celle d’une ironie où pointe un manque de discernement certain et une vision utopique des choses qui vont lui coûter la vie.
Elle est le reflet d’un temps où tout bascule et où sa propre histoire ne fait que compliquer les choses : née le 7 mai 1748 à Montauban dans une famille modeste, de son vrai nom Marie Gouze, elle est peut-être une enfant naturelle conçue entre sa mère, Anne-Olympe Mouisset et le poète, dramaturge et académicien, Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. Cette vie « entre deux » va l’amener à se sentir près du peuple et un imaginaire tournant autour de sa noblesse et de qualités qu’elle aurait héritées de son vrai père, en matière de talents d’écrivaine. Vérité ou « roman familial » peu importe, car nous connaissons les effets d’un imaginaire sur l’orientation d’une vie. En tout cas, Olympe va être prise dans une terrible contradiction : le choix entre le Tiers-Etat auquel elle appartient et la noblesse paternelle qu’elle revendique, et la place de l’homme comme image du pouvoir politique et intellectuel qu’elle attribue à son père naturel. Elle reportera cette figure du père dans son royalisme et son désir d’égalité avec les hommes pour mieux ressembler à cette figure qui constitue la toile de fonds de sa vie, avec ce désir toujours présent : « qu’IL me reconnaisse comme telle ! ».
A 17 ans, elle se marie avec un traiteur, qui meurt accidentellement en 1766, quelques mois après la naissance de leur fils Pierre. La jeune veuve va s’installer à Paris en 1770. Elle participe à la vie des salons parisiens et fréquente assidûment les théâtres et l’opéra. Elle prend la décision de devenir écrivain et, en 1784, elle écrit un premier roman, à consonance très autobiographique : « Mémoires de Madame de Valmont. Sur l’ingratitude et la cruauté de la famille de Flaucourt envers la sienne, dont les sieurs de Flaucourt ont reçu tant de services ». Certaines pièces de théâtre d’Olympe, bien que reçues par les Comédiens Français, ne seront jamais jouées. Prise dans l’ambiance du temps, ses écrits vont prendre des aspects politique, souvent inspirés par les écrits de Jean-Jacques Rousseau. Dans « Zamore et Mirza, ou l’Heureux Naufrage », pièce reçue à la Comédie Française, le 8 juillet 1785, Olympe de Gouges dénonce les pratiques de l’esclavage et la traite des noirs. Proche de Brissot qui fonde la « Société des Amis des noirs », elle va poursuivre sa dénonciation de ce trafic, en février 1788, dans un texte qui prône l’abolition de l’esclavage : « Réflexions sur les hommes nègres ». De façon intéressante, elle va très vite effectuer un parallèle entre la situation des gens de couleur, des pauvres, et surtout des femmes. Dès lors, elle va multiplier les brochures et pamphlets révolutionnaires.
Les Etats généraux se tiendront en mai 1789, mais déjà le 6 novembre 1788, Olympe de Gouges avait publié sa « Lettre au peuple, ou Projet d’une caisse patriotique », où elle propose l’instauration d’un impôt volontaire, sous forme de dons en espèces ou en nature. Un mois plus tard, elle fait paraître ses « Remarques patriotiques », dans lesquels elle espère ouvrir les yeux des privilégiés sur l’état dans lequel la France populaire se trouve. Elle écrit : « La supériorité doit se faire, et faire place à la raison ; et dans une semblable calamité, barons, marquis, comtes, ducs, princes, évêques, archevêques, éminences, tout doit-être citoyen ; tous doivent donner l’exemple de cet amour patriotique au reste de la Nation, pour concourir ensemble au bonheur de l’État, et à la gloire de son pays » (Remarques patriotiques, par la citoyenne auteur de la lettre au peuple. Page 39). Vœux pieux ! Le pays vient d’entrer dans les violences d’une guerre civile, où la noblesse et la bourgeoisie révolutionnaire de 1789 n’ont nullement envie de partager avec quiconque… Elle va proposer une action sociale et solidaire, notamment en faveur des femmes parturientes, des veuves et des enfants en créant des centres d’accueil qui pourraient aussi fonctionner en hiver « pour les ouvriers sans travail, les vieillards sans force et les enfants sans appui ». Les brochures se multiplient et elle élabore plusieurs projets de réforme de la société : « Projet d’impôt étranger au peuple, et propre à détruire l’excès du luxe et à augmenter les finances du trésor, réservé à acquitter la dette nationale ; projet utile et salutaire ». En fait, un impôt sur les grandes fortunes avant la lettre !
Mais, son grand combat reste celui en faveur des femmes, reléguées à des tâches ancillaires, menacées dans les périodes de famine et souvent réduites à la galanterie pour survivre. Une fois encore, elle va être inspirée par Rousseau, notamment par son célèbre ouvrage, « La nouvelle Héloïse » (1). Dans son livre célèbre, « Femme, Réveille-toi ! » Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », elle va tenter de transcender la ségrégation dont les femmes sont victimes, en créant une sorte d’être fictif, mutant, idéalisé : la citoyenne, qui serait égalitaire avec l’homme (2) : « Je suis un animal sans pareil ; je ne suis ni homme ni femme. J’ai tout le courage de l’un, et quelquefois les faiblesses de l’autre. Je possède l’amour de mon prochain et la haine de moi seul. Je suis fier, loyal et sensible. Dans mes discours, on trouve toutes les vertus de l’égalité ; dans ma physionomie, les traits de la liberté ; et dans mon nom, quelque chose de céleste ». Olympe de Gouges, pour en arriver à l’égalité, étrangement, va se désincarner, nier sa féminité, pour mettre en scène un concept. C’est sans doute là que réside une forme d’échec : la femme se cache derrière la citoyenne pour être sur le même plan que l’« homme citoyen ». Elle va d’ailleurs osciller entre la revendication des droits de la femme et un discours « classique » sur la fragilité des femmes et la manipulation liée à leur « nature ». Concernant la revendication, elle écrit : « Un grand nombre de femmes bien nées sont perdues, parce que les hommes, qui se sont emparés de tout, ont privé les femmes de s’élever, et de se procurer des ressources utiles et durables. Pourquoi donc, mon sexe ne serait-il pas un jour sauvé d’une foule d’inconséquences, auxquelles l’expose son peu d’émulation ? » (Le bonheur primitif de l’homme. Page 103). Côté critique de la féminité, en revanche, elle écrit ces lignes étonnantes : « Ô sexe, tout à la fois séduisant et perfide ! Ô sexe tout à la fois faible et tout puissant ! Ô sexe à la fois trompeur et trompé ! Ô vous qui avez égaré les hommes qui vous punissent aujourd’hui de cet égarement par le mépris qu’ils font de vos charmes, de vos attaques et de vos nouveaux efforts ! Quelle est actuellement votre consistance ? Les hommes se sont instruits par vous-mêmes, de vos travers, de vos ruses, de vos inconséquences ; et ils sont enfin à leur tour devenus femmes » (Le bonheur primitif de l’homme. Page 109) …
Entre novembre 1788 et mai 1789, elle publiera quatre brochures où son engagement politique est nettement défini (3) : « Lettre au peuple, ou projet d’une caisse patriotique, par une citoyenne », « Remarques patriotiques, par la citoyenne auteur de la lettre au peuple », « le bonheur primitif de l’homme », « Le cri du sage, par une femme ». Ses idées ne varieront pas : défense et égalité pour les minorités exploitées (Noirs, pauvres, gens de service), égalité entre les hommes et les femmes, protection des enfants, mise en place d’une imposition plus juste, pratique d’une véritable démocratie et, sur un plan purement politique, l’instauration d’une monarchie parlementaire, comme elle fonctionne en Grande-Bretagne et qui était un modèle pour les philosophes du XVIIIem siècle.
La Révolution Française va générer des vocations féministes qui seront vite remises au pas au bout de quelque temps, même si leur engagement était total au service de la Révolution. Comme, par exemple, celui d’Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt (1762-1817), fille d’agriculteurs belges qui, curieusement, rajoutera à son nom Théroigne le « de Méricourt » (Vieille nostalgie de la noblesse si enviée et si haïe !). Elle sera de toutes les manifestations et votera la mort du roi. Elle participera avec passion aux « clubs de femmes citoyennes républicaines révolutionnaires » fondés le 10 mai 1793, à Paris, mais qui n’auront qu’une courte existence, interdits par décret. D’humiliations en humiliations, Théroigne de Méricourt terminera sa vie à la Salpetrière, comme malade mentale.
Comme elle, Olympe n’avait pas compris que l’image de la femme égale de l’homme, un sabre à la main et la pipe à la bouche, les « allumeuses » comme les qualifiait Restif de la Bretonne, n’étaient que tolérées au début de la Révolution où elles avaient porté des piques et des sabres pendant les journées révolutionnaires et étaient même à l’armée pour quelques-unes. Tolérées pendant un temps au milieu des soldats, elles furent chassées par décret à partir de 1793, décret renouvelé plusieurs fois avant qu’une loi définisse la seule place ici accordée aux femmes : cantinière ! Les femmes devaient donc se contenter de servir à boire aux hommes ou défiler maquillées en idoles des fêtes de la Raison. Elles furent contraintes d’abandonner les revendications politiques qu’elles avaient exprimées de Paris à Versailles en 1789, puis dans tous les rassemblements urbains ou les clubs. Avec l’Être suprême, le génie révolutionnaire redevint masculin et les femmes furent de nouveau enfermées à la maison pour un siècle ou deux. L’ascétique Robespierre, à l’image de la Cène, ne voulait voir qu’une table symbolique, mais la plupart des révolutionnaires voulaient aussi en éloigner les femmes et les reléguer à la cuisine. Elles furent alors condamnées à s’enfermer dans l’espace domestique, pour s’ennuyer et souvent pour boire. Révolution bourgeoise par excellence, 1789, va enfermer les femmes dans les codes très jansénistes de sa philosophie dominante, bien plus que sous l’Ancien Régime, où elles exerçaient leur influence dans la sphère publique ou privée.
A-t-on déjà vu, d’ailleurs, une présidente de la République française ?!
Bien entendu, on ne peut comparer les deux femmes sur le plan politique : Théroigne de Méricourt est l’image même de la révolutionnaire, de la « tricoteuse », proche de la philosophie et de l’action des « Montagnards », tandis qu’Olympe de Gouges se reconnaît dans l’idéologie des « Girondins », donc partisane d’une monarchie constitutionnelle et d’une décentralisation provinciale. Elle écrira : « Le roi est comme un père, dont les affaires sont dérangées ; il est donc de l’honneur de ses enfants et de leur amour, ainsi que de leur respect, de voler au secours de ce père malheureux » (Lettre au peuple. Page 25) ; ou encore : « Ô Français!Véritables Français, connaissez mon âme toute entière : ce n’est point par ambition que j’écris cet épître ; le bien seul de ma patrie, et l’amour et le respect que j’ai pour mon roi, ont seuls excité ma verve ». (Lettre au peuple. Page 33). Elle est réformatrice de nature et se méfie de la République : « Les hommes étant parvenus à fonder des Etats et des gouvernements sur toute la surface de la terre, le Despotisme, la Monarchie, l’Aristocratie et la Démocratie fixèrent l’autorité dans tout l’Univers. De ces différents gouvernements, lequela été le plus heureux pour les peuples ? Il me semble que c’est la monarchie : c’est encore l’État le plus paisible pour les hommes. Voyez les tyrannies perpétuelles des républicains ; les citoyens ont mille tyrans pour maître : les prétentions des premières places les portent à se dévorer, à se persécuter continuellement » (Le bonheur primitif de l’homme ou les Rêveries patriotiques. Avril 1789. Page 94). Elle sera aussi une actrice de la laïcité par sa volonté de séparer l’Église et l’État : « C’est donc à tous les ministres de la religion à maintenir le sacré caractère de la loi de Dieu, à donner de bons exemples, et à veiller sans cesse à la conservation de cette loi : toute autre administration leur doit être interdite » (Remarques patriotiques. Page 48).
Mais, plus la Révolution progresse, plus la dictature s’installe et avec elle la Terreur : condamnation à mort du roi et de la reine, massacres de septembre 1792, guerres de Vendée, extension des condamnations contre les « ennemis de la nation »… Olympe appelle à faire preuve de discernement et ne recule pas à dire tout haut ce qu’elle pense et se présente à nos yeux d’aujourd’hui comme l’une des représentantes du Tiers-Etat, de ce que nous appellerons « les classes moyennes », et qui représentent la majorité de la nation, entre noblesse, clergé et groupuscules révolutionnaires. C’est pour elle une manière de conjurer son histoire personnelle : « Il n’y a pas un jour qu’un noble sans fortune ne sollicite la main d’une demoiselle du Tiers-Etat. Il
n’y a pas de demoiselle de sang illustre qui n’ait mêlé ce sang avec celui du Tiers-Etat » (Lettre au peuple. Page 110). Elle multiplie les articles, les affiches et les pamphlets ; tout cela à compte d’auteur, profitant d’une petite notoriété acquise dans les cercles parisiens de Condorcet et de la marquise de Montesson (1738-1806), femme de lettres, salonnière et épouse secrète du duc d’Orléans. Robespierre est furieux de cette critique de la Terreur et de la politique jacobine et elle est arrêtée le 20 juillet 1793 et va être condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire le 2 novembre, pour la publication de textes antijacobins. Elle sera exécutée le lendemain. Reniée par son propre fils au moment de son procès, sans doute par peur, elle étendra une symbolique maternelle quand, montant à l’échafaud, elle dira : « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort ! ».
C’est surtout par l’écriture qu’Olympe luttera contre la tyrannie durant ses 45 ans d’existence, jusqu’à ce que cette dernière pensera en avoir fini avec elle et l’avoir fait taire. Grossière erreur : elle en fit une martyre, comme souvent cela se passe dans les persécutions. La liberté d’expression et la liberté de pensée arrivent toujours à contourner les barrages. Olympe proposera des solutions pleines d’audace, souvent manquant de réalisme, avec des contradictions qui sont le reflet de son histoire personnelle. Mais, c’est une femme de conviction, influencée fortement par Jean-Jacques Rousseau, et qui veut aller vers une société meilleure en profitant, en tant que femme, des brèches de l’histoire. Cette dernière va la broyer, mais c’est, paradoxalement, un encouragement pour nous : pas de super-héroïne mais une femme fragile qui nous dit qu’au-delà des manques ou des contradictions inconscientes, on peut rêver de changer les choses…
NOTES
– (1)Rousseau Jean-Jacques : Julie ou la nouvelle Héloïse. Paris. Editions Garnier-Flammarion. 1967.
– (2) De Gouges Olympe : « Femme, réveille-toi ! » – Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits. Paris. Folio (n° 5721). 2018. (Page 73).
– (3) De Gouges Olympe : Lettre au peuple et autres textes. Paris. Editions Gallimard. 2018.
BIBLIOGRAPHIE
– Blanc Olivier : Olympe de Gouges. Des droits de la femme à la guillotine. Paris. Editions Tallandier. 2014. – Faucheux Michel : Olympe de Gouges. Paris. Editions Gallimard. 2018.
La franc-maçonnerie s’ouvre au public. La Grande loge mixte universelle fête ses 50 ans d’existence. Son antenne de Rochefort, la loge Hypatie, a accueilli des profanes pour une séance inédite de questions réponses. Reportage de Noémie Furling, Sébastien Poirier.
Lieux du pouvoir-Une histoire secrète et intime de la politique dirigée par Sébastien Le Fol et publiée par Perrin en 2024, est une œuvre collective qui plonge le lecteur dans les coulisses de l’exercice du pouvoir en France.
À travers une série de vingt-et-un chapitres déclinés sur les rabats de la couverture – ajoutant une belle touche au livre en lui donnant un aspect encore plus luxueux – et rédigés par des journalistes et des écrivains reconnus, dont la notice biographique figure à la fin, l’ouvrage de 384 pages propose une exploration fascinante des espaces où se façonne, se discute et s’exerce le pouvoir politique français, du plus ostentatoire au plus discret.
Le franc-maçon d’aujourd’hui et plus encore le grand public, sans parler des complotistes, auraient pu logiquement croire, qu’en France, les lieux du pouvoir seraient les temples ou les loges maçonniques. Que nenni ! Ils sont ailleurs…
Sébastien Le Fol.
Le livre se démarque par son approche inédite, mettant en lumière les dimensions à la fois physiques et symboliques des lieux de pouvoir. En s’intéressant à des espaces variés – résidences officielles, lieux de décision cachés, sites historiques – l’ouvrage révèle comment ces lieux participent à la construction de l’autorité politique et à sa représentation auprès du public.
Des questions intrigantes trouvent réponse dans ces pages, comme les raisons pour lesquelles certains présidents choisissent des bureaux chargés d’histoire ou comment des décisions cruciales sont prises dans des lieux inattendus, tels que l’avion présidentiel ou un bunker secret sous l’Élysée.
Le sommaire lui-même est une invitation à explorer ces espaces de pouvoir, avec des contributions sur l’Élysée, le Fort de Brégançon, la résidence de Latche de François Mitterrand, ou encore la symbolique brasserie Lipp à Paris. Chaque chapitre dévoile des anecdotes et des faits peu connus, enrichissant la compréhension du lecteur sur la politique française.
Lieux du pouvoir n’est pas seulement un récit sur l’architecture ou la géographie politique, c’est une immersion dans l’intimité du pouvoir, offrant un aperçu unique sur les personnalités qui ont façonné et continuent de façonner la France. À travers ses pages, les auteurs réussissent à montrer que les lieux du pouvoir sont bien plus que de simples décors : ils sont le théâtre des ambitions, des stratégies et des idéaux qui animent la vie politique française.
Le palais de l’Élysée.
Parcourons-les ensemble. À commencer par le premier d’entre eux, l’Élysée, résidence officielle du président de la République, symbole du pouvoir exécutif français. Son atout résidant dans son prestige historique et sa position centrale dans la vie politique française. De Gaulle à Macron, Solenn de Royer, grand reporter au journal le Monde, nous dévoile « Les secrets du ‘’bureau qui rend fou’’ ».
Suit les vingt autres centres d’influence :
L’avion présidentiel : Un Airbus A330 MRTT offrant sécurité et communication optimale pour le président en déplacement. Son atout majeur est sa capacité à garantir la continuité du pouvoir en tout lieu ;
Brégançon (Var) : La résidence d’été des présidents français, située sur la côte méditerranéenne. Son atout réside dans son cadre paisible et sa proximité de la mer, propice au repos et à la réflexion ;
Latche (Landes) : La propriété privée du président François Mitterand, un lieu de ressourcement et de détente loin des regards indiscrets. Son atout est sa discrétion et son caractère privé ;
Château de Chambord (Loir-et-Cher ) – Photographie Patrick Giraud.
Les chasses présidentielles (Rambouillet, Marly-le-Roi, Chambord) : Ce dernier étant un château Renaissance symbolique de la puissance et de la grandeur de la France. Son atout réside dans son architecture grandiose et son statut de patrimoine mondial de l’UNESCO. Quant aux chasses présidentielles, historiquement, elles étaient l’occasion pour les chefs d’État d’inviter des dignitaires étrangers, des politiciens, des hommes d’affaires et d’autres personnalités influentes, dans le but de renforcer des liens politiques et personnels dans un cadre informel et exclusif. Bien que les activités cynégétiques présidentielles aient été officiellement suspendues en 1995, l’héritage et le symbolisme associés à ces événements continuent d’évoquer l’intersection entre pouvoir, tradition et diplomatie. Ces chasses présidentielles sont encore vues comme des arènes d’influence, où se déroulent des interactions stratégiques importantes sous couvert de traditions sportives et de loisirs ;
Cour d’honneur, Hôtel de Matignon
Matignon : La résidence officielle du Premier ministre, chef du gouvernement français. Son atout est sa proximité du Palais de l’Élysée et des lieux de pouvoir institutionnels ;
Souzy-la-Briche (Essonne) : Sans doute la résidence la plus méconnue. Le manoir de Souzy-la-Briche, entouré de son parc et de ses terres agricoles, permet aux chefs du gouvernement de s’éloigner momentanément des contraintes et du stress inhérents à leur position. Utilisée pour des séjours privés ou pour des réunions informelles, cette résidence offre un espace de tranquillité et de réflexion, ainsi que la possibilité d’accueillir des invités dans un cadre plus personnel et moins formel que les lieux officiels de pouvoir parisiens. Loin des regards, Souzy-la-Briche joue un rôle dans la diplomatie informelle et dans la préparation de décisions politiques, servant parfois de lieu pour des rencontres discrètes entre hauts fonctionnaires et personnalités politiques. En ce sens, elle reflète une facette du pouvoir qui privilégie la confidentialité et l’intimité, essentielle à la gestion des affaires de l’État ;
Versailles (Yvelines) : Un château historique qui a marqué l’histoire de France et qui sert aujourd’hui de cadre à des réceptions officielles. Son atout réside dans sa splendeur et son importance symbolique ;
Notre-Dame de Paris, en 2012 – Photo YG.
Notre-Dame de Paris (Paris) : Une cathédrale gothique classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et haut lieu de la spiritualité française. Son atout réside dans sa dimension symbolique et historique ;
La cour des Invalides (Paris) : Un complexe architectural regroupant des bâtiments militaires et le tombeau de Napoléon Bonaparte. Son atout réside dans son importance historique et sa symbolique militaire. Et un lieux de commémoration et hommage aux grands personnages ou militaires serviteurs de l’État ;
Le Val-de-Grâce (Paris) : Un ancien hôpital militaire reconverti en centre culturel et de recherche. Son atout réside dans son architecture historique et son cadre paisible.
Le PC Jupiter (Elysée) : Le centre de commandement et de communication du président de la République. Son atout est sa haute technologie et sa capacité à gérer les situations de crise.
La tribune du 14 Juillet (Paris) : La tribune officielle où le président assiste au défilé militaire du 14 juillet. Son atout symbolique est sa place centrale dans la célébration de la fête nationale ;
L’Institut National du Service Public (INSP) à Strasbourg, anciennement l’ENA : L’école d’administration publique française qui forme les élites de la haute fonction publique. Son atout réside dans son prestige et son influence sur le système de décision français ;
Quai d’Orsay, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
.Le Quai d’Orsay (Paris) : Le ministère des Affaires étrangères, symbole de la diplomatie française. Son atout est son expertise et son réseau international ;
Bruxelles (Belgique) : Le siège de l’Union européenne, où se prennent des décisions importantes pour l’avenir de la France. Son atout est sa position centrale dans la gouvernance européenne ;
Le Louvre (Paris) : Un musée d’art et d’histoire de renommée mondiale, symbole de la culture française. Son atout réside dans sa richesse et sa diversité, qui en font un lieu incontournable de la vie culturelle française.
Saint-Germain-des-Prés (Paris) : Un quartier historique et intellectuel, lieu de rencontre et d’échanges pour les élites politiques et culturelles. Son atout réside dans son ambiance et son dynamisme intellectuel.
.Lipp (Paris) : Un restaurant célèbre fréquenté par les élites politiques et économiques, lieu de discussions informelles et d’influence. Son atout est son réseau d’influence et son atmosphère feutrée.
Les clubs : Des lieux de sociabilisation et d’échanges pour les élites, où se discutent les affaires et se nouent les réseaux. Leur atout réside dans leur discrétion et leur capacité à influencer les décisions. Le Jockey Club de Paris, fondé en 1834, c’est l’un des clubs les plus anciens et les plus prestigieux de France. Le Siècle, fondé en 1974 par Jean-Jacques Servan-Schreiber, un club (discret) d’influence regroupant des personnalités issues du monde des affaires, de la politique, des médias et de la culture dont l’objectif est de promouvoir le dialogue et la réflexion entre les élites françaises. Enfin, l’Interallié, fondé en 1919 par des anciens combattants de la Première Guerre mondiale. Il est fréquenté par des intellectuels, des artistes, des journalistes, des hommes d’affaires et de francs-maçons. Il est réputé pour son atmosphère conviviale et son esprit de liberté. Il est célèbre pour son prix littéraire et reste l’un des plus prestigieux de France.
La tribune du Stade de France (Saint-Denis) : La tribune officielle où le président assiste aux matches de l’équipe de France de football. Son atout symbolique est sa place centrale dans la célébration du sport et de l’unité nationale.
Le Val-de-Grâce (Hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, ou HIA Val-de-Grâce).
Cette description de lieux du pouvoir nous fait prendre vraiment conscience d’une histoire secrète et intime de la politique.
Un ouvrage fascinant qui explore les dimensions à la fois visibles et cachées du pouvoir en France. Le choix d’analyser des lieux spécifiques, qu’ils soient des symboles de pouvoir traditionnels ou des espaces moins connus du grand public, permet d’aborder la politique sous un angle original et intime.
Latche – Source Hosiho.net.png
La sélection des auteurs et des lieux abordés, qu’ils soient célèbres (Versailles, Matignon, Bruxelles), méconnus (Souzy-la-Briche) ou prestigieux (Chambord, Notre-Dame de Paris), montre une volonté de couvrir un large spectre d’influences et de pratiques politiques, allant de la gestion quotidienne de l’État aux moments de détente et de stratégie moins formels. Cela souligne l’omniprésence du pouvoir et de la politique dans la vie française, ainsi que la complexité des interactions entre les différents acteurs politiques.
Bormes-les-Mimosas_(83), Fort de Brégançon.
Ce livre, original et instructif qui nous offre une vision inédite de la politique française, intéressera à la fois les passionnés d’histoire, les observateurs de la politique contemporaine, et toute personne curieuse de comprendre les coulisses du pouvoir en France.
Les lieux du pouvoir–Une histoire secrète et intime de la politique
« C’est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu’un jour ou l’autre, nous prend l’envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. C’est aussi une maladie qui nous mène à la solitude » (Léo Ferré) La mauvaise graine
La lucidité du poète se rapproche de celle du psychanalyste Jacques Lacan, quand il énonce que « les -noms-dupes errent ». Cette solitude et cette errance sont-elles le lot programmé de « ceux qui comprennent » où sont-ils obligés de composer avec la duperie ? Ou pour faire plus simple : la relation à l’autre n’est-elle possible qu’en y incluant la croyance au père Noël ?!…
Le couple représente, par excellence, le lieu où cette contradiction cohabite le plus intensément. Maçons dans une obédience mixte, il est sans doute judicieux de nous y intéresser, mais aussi en tant qu’acteurs de nos relations à l’autre sexe, dans la vie dite « profane ». La question fondamentale étant, au-delà des lieux communs, de tenter de répondre à la question : « A quoi sert le couple ? »
Dans le couple se déroulent des phénomènes qui dépassent les acteurs eux-mêmes. Dans l’acte de s’unir à quelqu’un (fait subjectif par excellence), il semblerait que l’on dise tout autre chose que ce que l’on croit dire. Ce « tout autrechose » c’est l’inconscient qui échappe au sujet qui parle et qui parle en particulier de s’unir à un autre sujet qui parle lui aussi. Cette parole que l’on veut sincère, nous constatons que nous ne la maîtrisons pas et que nous faisons très souvent l’inverse de ce que nous souhaitons. C’est ce que constate St Paul, dans l’Epître aux Romains (chapitre 7, versets 15 à 25). La lassitude, l’angoisse que l’on sent dans ce texte viennent de la découverte qu’un « au-delà » de notre volonté est plus puissant que notre agir conscient. Et c’est cet « au-delà » du plaisir de « bien faire » qui est à l’œuvre dans chaque couple et qui met en mouvement sa relation.
couple avec enfant sous le soleil couchant
Sujet partagé, clivé par excellence, entre son conscient et son inconscient, entre ses pulsions et les interdits nécessaires à la sauvegarde de toute société, l’homme va demander à l’autre ce qu’il ne peut lui donner : l’unité retrouvée, la fin du clivage en lui. Ce clivage qui est le drame de la nature humaine et qu’elle n’a jamais accepté. Le couple, imaginairement, serait ce lieu où les contradictions se résoudraient et ce, jusqu’à la négation de la différence des sexes : l’idéal biblique ne dit-il pas : « L’homme et la femme s’uniront et ne formeront plus qu’une seule chair » ? Idéal biblique déjà revendiqué par l’Antiquité dans son admiration pour l’hermaphrodite.
Cette quête de restitution de l’unité perdue est la première des demandes formulée à l’autre qui est lui-même partagé. Cette demande de « ne faire qu’un » ressemblerait assez à une demande de régression à une vie prénatale, là où tout est chaud, sans tension, finalement sans désir. Le couple, c’est d’abord, inconsciemment, le désir de remettre en place le liquide amniotique, la sexualité ne venant qu’au second plan dans le désir de constitution du couple, ce dernier n’étant d’ailleurs pas nécessaire pour la vivre. Elle peut-être même un obstacle à ce qui est souhaité : la reconstitution d’un monde apaisé, à l’abri des tensions, y compris sexuelles. Ce que Freud va appeler « l’instinct de mort » ou « le principe de Nirvana », un retour à l’indifférencié, sorte de « sentiment océanique » qu’évoque Romain Rolland dans sa correspondance avec Freud. Etat où la parcelle regagnerait le Tout au terme de l’éradication des désirs, donc des manques.
Le couple répondrait donc à ce souhait de l’instauration d’un Nirvana : la presse people en fait régulièrement ses « unes ». Il est intéressant de constater, de manière pathologique, surtout chez les adolescents, que l’union, à son acmé va conduire, parfois, le couple au suicide, car les protagonistes sentent bien que l’Un est illusoire et que le Deux va bientôt resurgir, réanimant le clivage dans le couple et en soi-même.
Une autre dimension apparaît : celle de l’image. Le couple est le lieu où l’on demande à l’autre ce qu’il ne peut donner ou à qui l’on adresse une parole qui ne lui est pas destinée en réalité : comme si, à-travers le corps et l’esprit de l’autre, le dialogue s’instaurait avec « quelqu’un » dont l’autre ne sert que de masque. Le couple ne serait plus alors deux, mais quatre ; les deux partenaires et ceux qui sont derrière, avec lesquels se passe le vrai dialogue du sujet. Et ce, pour le meilleur ou pour le pire. Le couple devient le lieu, à plus ou moins forte dose, où l’on se sert de l’autre pour dire quelque chose à des personnages de son enfance, que cela soit sous forme d’aveux ou de règlement de comptes. « Repartir à zéro », pour mettre une distance par rapport au passé familial en instaurant un couple est un leurre. Souvent, le couple se construit sur une névrose complémentaire et dure très longtemps, à la satisfaction des protagonistes. Par exemple, dans le cas d’un œdipe non- résolu, voir l’autre comme son père ou sa mère, peut apporter une immense satisfaction sans risquer le phantasme de castration, puisqu’il n’y a pas de désirs en direct sur le parent, mais sur le conjoint légal. On voit, chez les vieux couples, les effets tardifs de ces transferts quand ils s’appellent, avec tendresse, « papa » ou « maman » ! A une certaine époque de la vie, il n’y a plus de risques à jeter bas les masques : l’inconscient peut se payer le luxe de parler en direct.
Un Couple à la plage
L’inconscient est comme Janus : la double face peut s’exercer dans le domaine des règlements de compte : le sujet choisit, inconsciemment, l’autre pour liquider des conflits latents qu’il porte dans sa musette depuis l’enfance. L’un et l’autre peuvent s’utiliser pour régler ce qui n’a jamais été dit avant, dans leurs histoires individuelles, par crainte ou désir de ne pas faire mal à celui ou celle a qui devait s’adresser le message. L’autre devient le punching-ball rêvé du conflit interne. On parle beaucoup de ce fameux concept de « guerre des sexes », mais cette guerre n’est-elle pas seulement un combat d’arrière-garde avec son propre passé ?
Quelle est l’issue de ce combat contre les ombres du passé ? Il peut être de deux sortes : le couple ayant épuisé son reliquat de problèmes psychologiques non-résolus auparavant, se retrouve, lucide ou désenchanté, acceptant de voir l’autre comme réellement autre, dans une altérité consentie, où la personne « en face », irrémédiablement différente de moi, choisie inconsciemment, au départ, parce qu’elle avait une ressemblance avec le passé, passe du statut de hasard à celui de destin, afin que, comme le dit magnifiquement, le philosophe Paul Ricoeur (1) : « Deviennent ainsi fondamentalement équivalents l’estime de l’autre comme un soi-même et l’estime de soi-même comme un autre ».
Couple âgé, Brașov, Roumanie – photo wikimedia
En dernier lieu reste la solution de la séparation, du divorce. Mais, d’emblée, une question nous vient à l’esprit : « Dans le fond, d’avec qui divorce-t-on ? » Est monsieur ou madame X, ou bien d’avec la famille d’où l’on vient et avec laquelle on n’avait pas rompu, emprisonné dans un cordon ombilical qui nous étouffait peu à peu et qu’il fallait bien, question de vie ou de mort, trancher à un moment ? Le couple n’a joué alors qu’un rôle de transfert. Une analyse sauvage en quelque sorte. Et, comme en analyse, si le transfert est réussi, on a plus besoin de l’autre, comme on a plus besoin de l’analyste : on ne le reconnaît plus dans sa spécificité propre mais comme un reliquat de son propre passé. On peut passer alors à autre chose et aborder une autre relation plus épurée, avec moins de scories. C’est dans ce sens que Freud pense que les deuxièmes unions marchent mieux que les premières qui payent les reliquats de la vie inconsciente passée (2). Malheureusement, l’issue n’est pas toujours aussi nette : si les résidus névrotiques sont loin d’avoir été épuisés dans la première union, alors nous assistons à une interminable répétition, comme dans le cas d’une « analyse interminable » où le sujet prend l’autre comme objet dont il se sert inconsciemment pour ne rien régler de ses problèmes et rester une sorte d’objet fétiche qui met en place, le maintien plus ou moins pervers dans la jouissance de ce qui se passait dans l’enfance, que ce soit avec le même partenaire ou avec d’autres. Qui n’a en mémoire l’exemple de ces couples qui se déchirent en se donnant en spectacle, mais qui ne se séparent jamais ?
Le couple a pour fonction d’être un pont qui relie le passé au présent des sujets et qui peut leur permettre de quitter une enfance « réparée » tant bien que mal, afin d’accéder à un âge dit adulte. Le couple est un deal entre partenaires : soit un aménagement dans une altérité acceptée, soit une rupture qui peut être une catharsis ou le début d’une démoniaque répétition.
Tout est donc possible et tout peut s’envisager. Ou comme Jean-Claude Lavie dans son livre « L’amour est un crime parfait » qui écrit (3) : « Et à quoi s’expose-t-on quand on aime ? Au pire évidemment ! De l’autre comme de soi » ou du poète persan Saadi qui dit (4) « Il est prodigieux que je conserve l’existence en même temps que toi ». Le couple est une alchimie où, au-delà de l’œuvre au noir, l’un et l’autre attendent de voir apparaître de l’or ou que tout parte en fumée…
NOTES
– (1) Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990. (page 226).
– (2) Freud Sigmund : La vie sexuelle. Paris. PUF. 1969.
– (3) Lavie Jean-Claude : L’amour est un crime parfait. Paris. Ed. Gallimard. 1997.
– (4) Saadi : Gulistan.Le jardin des roses. Paris. Ed. Robert Laffont. 1980.