
L’Église catholique occupe une place centrale dans l’histoire de l’antimaçonnisme : depuis la bulle In eminenti de 1738, Rome a constamment déclaré l’appartenance aux loges incompatible avec la foi catholique, position réaffirmée en 1983 puis en 2023. Mais il faut distinguer la doctrine d’une Église, qui fixe les règles de ses fidèles, de l’usage polémique qui en a été fait pour bâtir une image démoniaque ou complotiste de la franc-maçonnerie. Cette notice retrace les textes, les raisons invoquées, les moments de durcissement et les tentatives de dialogue.
Trois siècles de condamnations

La première condamnation pontificale est la bulle In eminenti apostolatus specula de Clément XII, datée du 28 avril 1738. Elle est suivie de Providas Romanorum de Benoît XIV (1751), puis, au XIXe siècle, de nombreux textes : Pie VII contre les Carbonari en 1821, Léon XII avec Quo graviora en 1826, Pie IX avec Qui pluribus en 1846. L’encyclique Humanum genus de Léon XIII (20 avril 1884) constitue le réquisitoire le plus structuré. Le Code de droit canonique de 1917 frappe d’excommunication automatique l’adhésion à la franc-maçonnerie.
Les raisons invoquées
- Le secret des réunions et le serment, jugés contraires à l’autorité légitime de l’Église et de l’État.
- La réunion d’hommes de confessions différentes, interprétée comme indifférentisme religieux.
- Le « naturalisme », c’est-à-dire une morale fondée sur la seule raison humaine, sans révélation.
- La conception d’un Grand Architecte de l’Univers jugée trop vague pour être compatible avec le Dieu de la foi chrétienne.
- Au XIXe siècle, le rôle prêté aux loges dans l’anticléricalisme, la laïcisation et l’unité italienne.
Du droit canonique de 1983 à aujourd’hui
Le nouveau Code de droit canonique, promulgué en 1983, ne nomme plus explicitement la franc-maçonnerie, ce qui fit naître l’espoir d’un assouplissement. La Congrégation pour la doctrine de la foi y répond par une déclaration du 26 novembre 1983, signée par le cardinal Joseph Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II : le jugement négatif demeure, les fidèles membres d’associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la communion. En novembre 2023, répondant à un évêque des Philippines, le Dicastère pour la doctrine de la foi, sous la signature du cardinal Víctor Manuel Fernández et avec l’approbation du pape François, a confirmé que cette déclaration reste en vigueur.
Quand la doctrine devient polémique

Le passage de la position doctrinale à l’antimaçonnisme se fait au XIXe siècle, dans le contexte du conflit entre l’Église et les États libéraux. La presse catholique intransigeante, les ligues antimaçonniques et des auteurs comme Mgr Ernest Jouin transforment une incompatibilité théologique en accusation globale : satanisme, complot judéo-maçonnique, gouvernement occulte. L’affaire Léo Taxil, qui trompa une partie du clergé jusqu’en 1897, montre la crédulité qu’un climat de combat pouvait produire. La divergence doctrinale devenait récit de guerre.
L’Occupation et ses ambiguïtés
Sous Vichy, la législation antimaçonnique de 1940-1941 fut accueillie favorablement par une partie des milieux catholiques, qui y voyaient la revanche des lois laïques. D’autres catholiques, résistants, partagèrent pourtant les combats et parfois les camps des francs-maçons persécutés. Cette période rappelle que l’Église n’est pas un bloc : institution, hiérarchie, théologiens et fidèles n’ont pas toujours parlé d’une même voix.
Des tentatives de dialogue
Après le concile Vatican II, dont la déclaration Dignitatis humanae (1965) reconnaît la liberté religieuse, des rencontres ont eu lieu entre ecclésiastiques et francs-maçons dans plusieurs pays, et des historiens catholiques ont étudié la franc-maçonnerie avec rigueur. Ces échanges n’ont pas modifié la position officielle, mais ils ont contribué à dissiper bien des fantasmes. Du côté maçonnique, de nombreuses obédiences accueillent des catholiques et affirment ne pas exiger de renoncer à une foi.
Le saviez-vous ?
La bulle de 1738 ne fut jamais enregistrée par le Parlement de Paris : en vertu des libertés gallicanes, elle n’eut pas force de loi dans le royaume. Au XVIIIe siècle, de nombreux ecclésiastiques fréquentaient ainsi les loges françaises sans être inquiétés.
Pour approfondir : ouvrages de référence
- Léon XIII, encyclique Humanum genus, 20 avril 1884 (texte sur le site du Vatican).
- Congrégation pour la doctrine de la foi, Déclaration sur les associations maçonniques, 26 novembre 1983.
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Éditions L.O.L., 2026.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Bulles pontificales (antimaçonnisme), Indifférentisme religieux (antimaçonnisme), Liberté de conscience (antimaçonnisme), Excommunication (antimaçonnisme), Humanum genus (antimaçonnisme), Haine de la laïcité (antimaçonnisme).
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