La revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France consacre son onzième numéro à l’art comme puissance de pensée et de transformation. Sous l’emblème de Sisyphe et de sa pierre, le dossier interroge ce qui, dans la beauté, résiste à l’immédiateté de notre temps et demande, pour se livrer, la patience d’un regard formé.
Le rouge d’une sphère contre le bleu d’une pente, et cette silhouette penchée qui pousse sans relâche son fardeau, voilà l’image que la Grande Loge Mixte de France a choisie pour ouvrir son onzième cahier.
Sisyphe ne désespère jamais, il recommence
Albert Camus voulait que nous l’imaginions heureux, et c’est cette joie têtue du recommencement que la revue place en exergue de sa méditation sur l’art. L’art qu’elle pense ici se refuse à la consommation immédiate. Il demande que nous le reprenions, que nous le roulions encore vers ce sommet de nous-mêmes qui se dérobe à chaque pas.
Félix Natali ouvre la marche en rappelant que tout commence par une émotion, ce mot venu du latin ex movere, ce qui nous met en mouvement et nous arrache au chemin déjà tracé.
L’émotion ne suffit pourtant pas, elle n’est qu’un seuil
Pour aller au-delà de ce que la vie propose, pour consentir au pluralisme et parfois pour lutter, il nous faut nous ouvrir, et cette ouverture n’a rien d’aisé. Le rédacteur propose alors d’emprunter la méthode des francs-maçons, celle qui recourt à l’analogie et au symbole. Là se tient le rôle de l’art. Nous reconnaissons dans cette entrée en matière la conviction qui irrigue tout le numéro, à savoir que l’art n’est pas un ornement de l’existence mais un instrument de connaissance, une voie d’élévation qui passe par le sensible pour atteindre l’intelligible.
Félix Natali, Grand Maître GLMF
Le préfacier confie une question d’enfance, celle qu’il se posait devant les peintures rupestres en se demandant pourquoi les hommes de la préhistoire avaient couvert de dessins des grottes où nul ne paraissait habiter. La réponse, il la trouve dans l’art lui-même, dans ce besoin premier de l’humain de traduire son émotion et de l’inscrire dans la durée. L’art offre la chance d’éprouver des sentiments partagés, ce dénominateur commun qui rapproche de nous celui qui ne pense pas comme nous. Et parce que nous ne répondons pas tous de la même manière aux mêmes œuvres, nos différences mêmes deviennent matière à dialogue. Le chemin initiatique, rappelle-t-il, est pavé, et aucun édifice bâti dans la hâte n’a jamais résisté au temps.
Cette construction de nous-mêmes que l’éditorial appelle de ses vœux ne se décrète pas
Elle se gagne par étapes, comme se gagne la tempérance, cette retenue qui ménage entre la sensation et la réflexion l’espace où mûrit le jugement. Félix Natali cite à ce propos l’article de Philippe Gaillard et la pierre brute reconnue comme point de départ, comme matière à travailler. Il rejoint également Annette Sivadier lorsqu’elle voit dans l’art un espace de calme propice à la réflexion. Nous mesurons combien cette pédagogie de la patience contredit l’air du temps, lui qui voudrait que tout se donne aussitôt, sans délai ni effort. La revue prend ici un parti courageux, celui de défendre la durée contre la vitesse, le mûrissement contre la consommation immédiate.
C’est donc très justement que le dossier s’ouvre, après cet éditorial, par Philippe Gaillard et son article intitulé « Le regard initiatique à l’épreuve des formes »
Toute initiation, suggère-t-il, commence par une mise en forme, et l’homme se saisit du beau avant même de saisir les idées. La beauté n’apaise pas seulement, elle met en mouvement, elle déplace le regard et oblige à sortir de l’évidence. Voilà pourquoi elle constitue une épreuve, au sens le plus exigeant du terme, une expérience intérieure qui réclame du temps. Philippe Gaillard fait de cette lenteur la vertu cardinale du regard initié, et il oppose à la saturation des images contemporaines la patience d’une contemplation qui creuse.
Le Temple maçonnique lui sert d’école du regard
Architecture destinée à agir sur la conscience plutôt qu’à parer l’espace, il enseigne par ses proportions, par l’alternance des pleins et des vides, par la présence du silence, une mesure que rien ne vient brusquer. La pierre brute et la pierre cubique y relèvent de la même beauté, l’une reconnue comme point de départ et matière à travailler, l’autre belle de porter encore la mémoire d’un effort patient. Le pavé mosaïque, dans l’entrelacs du noir et du blanc, apprend à habiter la complexité du réel sans la nier. Philippe Gaillard convoque Mircea Eliade pour rappeler qu’un symbole n’agit que s’il est vécu, et que la forme juste se construit dans la répétition. Nous touchons là au cœur de sa thèse, cette idée que le symbole ne comble pas, qu’il creuse, et qu’il oriente celui qui accepte de demeurer devant lui. Vient alors l’épreuve que les formes contemporaines font subir à ce regard. Philippe Gaillard relit Walter Benjamin et sa réflexion sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique
Il observe la circulation massive des images qui modifie notre accès au sensible et finit par dissoudre l’aura dans l’instantané
L’expérience immersive, séduisante par sa puissance, risque de combler trop vite et d’affaiblir en nous la capacité du désir profond. Or le beau, lorsqu’il se confond avec l’effet, perd la densité qui le faisait demeurer. Contre cette économie de la saturation, l’auteur plaide pour une éducation lente du regard, une réhabilitation de la distance et de l’attente. Sa conclusion résonne longtemps en nous, car il s’agit moins de transmettre des images que de transmettre une expérience, et le Temple demeure l’un des lieux où cette transmission patiente se travaille encore.
Hervé Vigier prend ensuite le relais avec « La civilisation de l’universel », reprenant la formule par laquelle Léopold Sédar Senghor rêvait un rendez-vous du donner et du recevoir entre les peuples
Hervé Vigier – Babelio, détail
L’humain, rappelle-t-il, a d’abord puisé ses images dans la nature avant de bâtir et de penser le monde. Les flûtes taillées voici des dizaines de milliers d’années, les peintures des cavernes, les premiers rythmes de percussion témoignent d’un besoin de créer aussi ancien que l’espèce. De ce fonds commun, Hervé Vigier tire une conviction généreuse, celle d’un art qui n’a pas besoin de langue parce qu’il demeure intraduisible par les mots, et que seul l’humanisme rend communicable d’un peuple à l’autre. Il défend le chef-d’œuvre comme patrimoine immatériel de chaque région du monde, contre l’uniformisation marchande qui voudrait tout dissoudre dans le même.
Hervé Vigier ne se contente pas de célébrer la diversité des génies
René Descartes
Il en tire une leçon politique au sens le plus noble. À l’heure où une culture impériale s’arroge le droit de juger toutes les autres, où le folklore et le primitif servent parfois de mots méprisants, il rappelle que chaque culture prend sa place dans le panorama complet de l’humanité. Le « je pense donc je suis » de René Descartes y cède le pas à un « nous sommes », à une construction commune que la culture rend possible et que la violence dépare. L’émotion, dont l’étymologie dit le mouvement vers le dehors de nous-mêmes, devient alors le ciment qui relie les artistes par-delà les frontières. Le propos rejoint la Maçonnerie quand il nomme Art Royal cette dénomination qui lie les artistes de la planète, et quand il évoque la restitution récente du tambour parleur djidji ayôkwé à la Côte d’Ivoire, geste où la justice rejoint l’émotion. Lorsqu’il se souvient qu’un hebdomadaire américain titrait jadis sur la mort de la culture française, Hervé Vigier renverse le constat en espérance, car l’art demeure cette vocation de transmettre à l’humanité l’émotion qu’engendre chaque forme accomplie.
Autour de ces deux grandes entrées, le dossier se déploie en variations qui se répondent Charles-Albert Helenon, avec « La loge, le tambour et la mer », porte le regard vers une Caraïbe maçonnique et invite à considérer comme initiés des arts longtemps tenus pour du folklore. Rémy Bucciali interroge le mythe d’Orphée et la fatalité de ce retournement qui perd Eurydice, méditation sur le seuil et sur ce que coûte le désir de voir trop tôt. Jean-Marc Glénat consacre au théâtre une réflexion où l’éthique et l’esthétique se nouent, lui pour qui le rire libère et dissipe les illusions du pouvoir, bien loin d’un simple divertissement.
Michel Baron prolonge cette veine en lisant le rituel maçonnique comme une théâtralité agissante. Annette Sivadier part en quête du sens caché, tandis que Pierre Yana affronte la question redoutable de l’art mis au service du pire, cet art nazi qui rappelle que la beauté peut aussi se laisser capter par les ténèbres. Olivier Spinelli referme le dossier sur le jeu de l’ombre et de la lumière, et Christiane Vienne, dans sa recension consacrée à Les grandes oubliées, restitue leur place à celles que l’histoire a effacées.
Dans la part de l’éditorial qui regarde vers la cité, Félix Natali rappelle que l’art conserve une fonction de résistance, qu’il n’est pas seulement ornemental, mais qu’il interroge les pouvoirs et tisse un lien entre des citoyens que tout sépare.
Michel Baron
Il convoque Caton l’Ancien et sa question demeurée vive, celle de savoir ce qui distinguerait un homme d’une souche si nous lui ôtions la capacité de s’émouvoir. Il rappelle l’hommage de John Fitzgerald Kennedy au poète Robert Frost, et la conviction de Daniel Pennac selon laquelle la culture relève de ces maladies dont nous avons tous envie d’être affectés. Sous ces voix diverses court une même alarme fraternelle, celle d’un temps où les moyens dévolus à l’art se rétractent, où des structures menacent de disparaître, et où des forces voudraient neutraliser la complexité au profit d’un récit unique.
Qu’il nous soit permis, avant de quitter ce cahier, une remarque que la seule fraternité nous souffle. Les précédents numéros offraient au lecteur 80 pages pour un prix identique, là où celui-ci s’en tient à 68. Le propos demeure dense et la tenue éditoriale soignée, mais nous formons le vœu fraternel que la revue retrouve bientôt l’ampleur qui faisait aussi sa générosité, car un dossier de cette qualité mérite l’espace de respirer.
Reste, au terme de ces pages, l’image initiale, Sisyphe et sa pierre rouge dressée contre le ciel Le dossier nous aura redit que l’art véritable ne se donne pas tout entier d’emblée, qu’il faut y revenir, le travailler, le laisser germer en nous comme une pierre se polit sous la main. La beauté qui résiste au temps est celle qui demande du temps, et l’effort patient du Maçon rejoint ici celui de l’artiste, l’un et l’autre roulant vers le sommet une œuvre qui jamais ne s’achève. C’est dans ce recommencement, et non dans la prise hâtive, que se loge la transformation promise par le titre. Imaginons Sisyphe heureux, et avec lui le regard qui consent à durer.
Sisyphe – L’Art, penser et transformer Revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France
Conform édition, N°11, mai 2026, 68 pages, 12 € / Conform édition, le SITE
Après l’Assemblée générale de Lisbonne du 31 mai 2026, l’Alliance Maçonnique Européenne (AME) entend rappeler une évidence trop vite oubliée. Un incident statutaire ne saurait résumer l’activité d’une organisation engagée auprès des institutions européennes, notamment dans le cadre de l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Son président, Yves-Max Viton, remet les faits en perspective et rappelle que l’AME demeure un espace de liaison, d’observation, d’étude et d’action au service des valeurs humanistes, philosophiques et maçonniques en Europe.
L’Assemblée générale de l’Alliance Maçonnique Européenne, réunie le 31 mai 2026 à Lisbonne sous l’organisation du Grand Orient Lusitanien, n’a pu délibérer valablement faute de quorum. Le fait est connu. Il mérite d’être dit sans dramatisation inutile, mais aussi sans raccourci hâtif. Car l’absence de quorum ne signifie ni effacement, ni paralysie, ni disparition d’une volonté européenne.
Pour Yves-Max Viton, président de l’Alliance Maçonnique Européenne, la situation s’explique notamment par des défections tardives. Une obédience disposant de cinq voix s’est excusée le samedi 30 mai. Le dimanche matin, avant même l’ouverture de l’Assemblée générale, trois autres obédiences ont également présenté leurs excuses, représentant au total treize voix. Sans ces retraits de dernière minute, l’Assemblée aurait réuni la moitié de ses membres, tandis que les huit procurations confiées aux présents représentaient plus de la moitié des voix nécessaires à la tenue régulière des travaux.
Il ne s’agit donc pas de nier une difficulté. Il s’agit de la qualifier justement.
Les statuts ont été appliqués à la lettre
L’Assemblée n’a pas pu valablement délibérer. L’élection prévue n’a pas pu se tenir. Les demandes d’adhésion n’ont pas pu être examinées.Dans l’attente d’une nouvelle convocation, Yves-Max Viton demeure président de l’AME. Voilà les faits. Rien de plus, mais rien de moins.
Cette situation appelle naturellement une réflexion interne
Le président de l’AME le reconnaît lui-même. Les règles relatives aux votes et aux procurations devront évoluer afin d’éviter qu’une telle configuration ne se reproduise. Toute institution vivante rencontre des fragilités. Une organisation qui sait les regarder en face, les nommer et les corriger n’est pas une organisation condamnée. Elle est au contraire une organisation qui travaille à sa propre régénération.
Mais réduire l’Alliance Maçonnique Européenne à cet épisode reviendrait à passer à côté de l’essentiel
L’AME n’est pas seulement une structure statutaire réunissant des obédiences. Elle est d’abord un outil de présence, de vigilance et de parole dans l’espace européen. Son objet demeure la diffusion et la promotion des valeurs et principes dont la Franc-Maçonnerie se veut l’héritière vigilante. Elle constitue un centre de liaison, d’observation et d’études destiné à améliorer l’action commune de ses membres auprès de l’Union européenne, des États membres et des institutions européennes.
C’est ici que se situe le véritable enjeu
Depuis trop longtemps, les organisations philosophiques et maçonniques ont laissé d’autres paroles occuper seules l’espace institutionnel européen. Or l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne impose à l’Union de maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Églises, les communautés religieuses, mais aussi avec les organisations philosophiques et non confessionnelles. Dans cet espace de dialogue, l’Alliance Maçonnique Européenne a sa place. Elle y porte une voix humaniste, laïque, adogmatique, attentive aux libertés de conscience, à la dignité humaine, à la solidarité et à l’éthique démocratique.
Yves-Max Viton rappelle ainsi que l’AME est intervenue à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée dans ce cadre européen
Le 2 décembre 2025, elle a porté une réflexion sur l’apport de l’article 17 à un cadre financier pluriannuel fondé sur l’éthique, la solidarité et l’inclusion. Le 9 février 2026, elle a participé à une réunion de dialogue informelle avec Michaela Moua, coordinatrice de la Commission européenne pour la lutte contre le terrorisme, le racisme et les formes de haine. Le 25 février 2026, elle est intervenue sur les priorités et activités liées à la mise en œuvre de l’article 17. Le 8 juin 2026, elle a également contribué à la réflexion sur l’impact éthique et social de l’intelligence artificielle.
Ces interventions ne relèvent pas d’une activité marginale
Elles indiquent au contraire une orientation claire. À l’heure où l’Europe affronte la montée des crispations identitaires, la fragmentation des espaces démocratiques, les défis technologiques, les bouleversements sociaux et les inquiétudes éthiques liées à l’intelligence artificielle, il est essentiel qu’une parole maçonnique européenne puisse se faire entendre. Non pour imposer une doctrine. Non pour parler au nom d’une vérité unique. Mais pour rappeler que la conscience humaine, la liberté intérieure, la fraternité concrète et la dignité de la personne doivent rester au cœur du projet européen.
Il serait donc bien léger de confondre un incident de quorum avec un bilan d’ensemble
Une Assemblée générale empêchée de délibérer ne suffit pas à effacer un travail institutionnel, ni à disqualifier une présence régulière auprès des instances européennes. La Franc-Maçonnerie connaît mieux que quiconque la différence entre le bruit de surface et le travail profond. Le chantier ne se juge pas à une pierre momentanément déplacée, mais à l’orientation du plan, à la cohérence de l’édifice, à la fidélité des ouvriers à l’œuvre entreprise.
L’avenir de l’AME ne saurait davantage être réduit à une simple question arithmétique
Le nombre d’obédiences membres ne suffit pas à mesurer la portée d’une alliance. La qualité de l’engagement, la représentativité réelle, la capacité à travailler ensemble et la volonté de porter une parole commune comptent davantage que l’accumulation de signatures ou l’élargissement sans discernement. Yves-Max Viton le souligne clairement. L’admission de structures plus modestes n’est pas la priorité actuelle. L’enjeu n’est pas de grossir pour grossir. Il est de consolider, de clarifier, de participer utilement au débat européen et de construire une parole maçonnique audible.
Les derniers travaux du Comité stratégique de l’AME, réunis le 28 mars 2026, vont dans ce sens
La prise en compte des propositions formulées dans le cadre de l’article 17, ainsi que l’ouverture annoncée d’un grand chantier sur les grandes questions auxquelles sont aujourd’hui confrontées les obédiences maçonniques, programmé pour octobre et décembre 2026, montrent que l’Alliance ne se situe pas dans une logique de repli. Elle se projette au contraire dans une séquence de travail, de réflexion et de refondation.
Il faut aussi entendre un aveu lucide. L’AME souffre d’un déficit de communication. Cette faiblesse, reconnue par son président, explique sans doute une partie des malentendus. Une organisation qui travaille sans suffisamment faire connaître son action laisse le champ libre aux interprétations rapides. Il lui appartient désormais de mieux dire ce qu’elle fait, de mieux rendre visibles ses interventions, de mieux expliquer son rôle dans l’espace européen. La discrétion peut être une vertu initiatique. Elle devient une faiblesse lorsqu’elle empêche la juste compréhension d’une action collective.
L’Alliance Maçonnique Européenne se trouve donc à un moment charnière
Non pas au bord d’un effondrement annoncé, mais face à une exigence de clarification. Elle doit adapter ses statuts, renforcer la participation de ses membres, améliorer sa communication, poursuivre son implantation dans les dialogues européens et donner davantage de lisibilité à son projet. Ce n’est pas une tâche secondaire. C’est même une nécessité majeure pour une Franc-Maçonnerie européenne qui ne veut pas rester spectatrice des transformations du monde.
Car l’Europe ne manque pas seulement de règlements, de directives et de procédures
Elle manque souvent d’âme, de souffle, de verticalité intérieure. Elle a besoin de lieux où la pensée puisse se construire loin des passions immédiates. Elle a besoin de voix capables de rappeler que la démocratie n’est pas qu’un mécanisme électoral, que la laïcité n’est pas une absence de spiritualité, que l’universalisme n’est pas une abstraction froide, que la fraternité n’est pas une formule décorative.
Et puisque les Francs-Maçons ont toujours eu vocation à construire des ponts plutôt qu’à dresser des murs, il est regrettable de voir certains, par goût du dénigrement et par réflexe antimaçonnique primaire, jeter des pierres sur tout ce qui tente encore de relier les hommes, les consciences et les peuples.
Le monde n’est pas dangereux à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.
Albert Einstein
La banalité du mal, on connaît. La soumission servile à l’autorité aussi. Les études scientifiques l’ont largement démontré : donnez à un individu intelligent un tablier et un titre ronflant, et vous obtiendrez, avec une régularité désespérante, un mouton parfaitement capable de voter des résolutions parfaitement injustes tout en gardant un air de dignité offensée.
Le plus beau dans l’affaire, c’est que ces excellents exécutants se dédouanent ensuite avec une mauvaise foi olympique :
« Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. »
Formule magique qui a déjà si bien réussi par le passé. On appelle ça « l’agentisation », un mot savant pour dire :
« Je ne suis qu’un petit engrenage, ne me reprochez rien. »
Le complice docile : vrai chef-d’œuvre de lâcheté
Mais quand on y réfléchit deux secondes, le plus pathétique n’est pas le tyran. Le tyran, au moins, il assume. Il a un plan, un intérêt, une ambition, parfois même un certain panache dans sa malhonnêteté.
Le véritable chef-d’œuvre, c’est le complice docile. Celui qui, par pure lâcheté,
vote l’injustice,
applaudit le scandale,
et soutient son Grand Maître quoi qu’il arrive.
Lui n’a même pas le courage de ses propres compromissions. Il trahit par confort, par peur du conflit, par terreur de ne plus être invité à la table des puissants. Et le lendemain, il se regarde dans la glace en se récitant des maximes sur la fraternité et la rectitude.
Dans le secret de son petit cœur flétri, il sait. Il sait qu’il est un couard. Il sait qu’il est complice. Mais plutôt que d’affronter cette vérité inconfortable, il préférera toujours trouver :
une excuse sophistiquée,
un précédent historique,
ou une lecture « ésotérique » qui justifiera sa soumission.
La difficulté de concilier tablier et vérité
Alors comment fait-il, le soir, pour concilier ce misérable spectacle avec son travail de maçon ? Mystère. Personnellement, je n’ai pas la réponse. Et entre nous… je préfère largement rester à ma place.
La question reste posée : dans une institution qui prêche la rectitude, la fraternité et la transformation intérieure, comment un homme peut-il voter l’injustice tout en se disant maçon ? Et surtout, comment fait-il pour regarder ses propres mains sans voir qu’elles sont déjà sales ?
Pour finir…
Le mal en Loge n’est pas seulement celui du tyran qui impose. Il est surtout celui du complice qui accepte, du maçon qui vote, du frère qui applaudit sans rien dire.
La vraie question maçonnique n’est donc pas «Qui est le tyran ? » mais « Qui accepte de devenir son complice ? ». Et c’est précisément là que le tablier, au lieu de protéger, devient un masque de complicité.
Quand la forêt devient Temple et que le géant devient ouvrier du monde. Dans les immenses forêts d’Amérique du Nord, là où les pins semblent vouloir toucher le ciel, une silhouette se dresse au-dessus des hommes, des arbres, des montagnes et des fleuves. Elle porte une chemise de bûcheron, tient une hache, marche à pas de géant, et avance aux côtés d’un étrange compagnon, Babe, le bœuf bleu.
Son nom est Paul Bunyan
Figure du folklore des États-Unis et du Canada, héros des récits de camps, enfant de la frontière, il appartient à cette famille de personnages dont la taille dépasse volontairement le réel afin de mieux dire la vérité profonde d’un peuple. Ses pas auraient creusé des lacs. Sa hache aurait tracé des vallées. Sa marche aurait donné naissance au Mississippi.
À première vue, nous sommes dans la démesure joyeuse du conte populaire.
Mais, derrière la légende, se cache une méditation puissante sur le travail, la nature, la puissance humaine, la transformation du monde et la limite que tout bâtisseur doit apprendre à reconnaître.
Paul Bunyan appartient à la grande fraternité des géants
Chaque civilisation semble avoir eu besoin, à l’origine de son imaginaire, de placer un être immense entre la terre et le ciel. Les Grecs avaient leurs Titans. Les peuples nordiques connaissaient Ymir, dont le corps démembré devint monde. La tradition biblique évoque les Nephilim, êtres puissants et mystérieux. La littérature française connaît Gargantua, dont la bouche, le ventre et les gestes transforment la géographie en théâtre symbolique. Paul Bunyan s’inscrit dans cette lignée. Il n’est pas seulement grand par la taille. Il est grand parce qu’il incarne une puissance de commencement.
Le géant apparaît toujours lorsque le monde n’est pas encore ordonné
Il surgit dans un espace sauvage, avant la ville, avant la loi, avant la mesure. Il appartient au temps des fondations. Paul Bunyan avance dans la forêt comme un homme primordial. Il ne contemple pas seulement la nature. Il la travaille. Il coupe, dégage, ouvre, trace. Cette action peut sembler brutale. Elle l’est parfois. Mais elle possède aussi une signification initiatique. Car toute initiation commence par une traversée de la matière obscure. La forêt est ici le lieu du désordre apparent, de l’enchevêtrement, de la perte possible. Elle est le labyrinthe végétal où l’homme ne sait plus où placer son pas. La hache de Paul Bunyan devient alors l’outil qui sépare, qui distingue, qui libère un passage.
Dans le regard maçonnique, cette hache ne doit pas être comprise comme une arme, mais comme un outil.
Elle rappelle que l’homme n’entre pas dans le chantier les mains vides
Le Franc-Maçon travaille avec des instruments symboliques. Le maillet, le ciseau, l’équerre, le compas, la règle, le levier, tous disent la même exigence. Transformer la matière sans oublier de se transformer soi-même. La hache de Paul Bunyan relève de cette grammaire de l’outil. Elle tranche ce qui encombre. Elle abat ce qui empêche le passage. Elle ouvre dans la forêt une clairière où la lumière peut descendre. Le geste du bûcheron devient alors une opération intérieure. Il faut couper en soi les branches mortes, les excroissances de l’orgueil, les broussailles de l’ignorance, les bois trop épais de la peur.
Paul Bunyan est donc un ouvrier
Un ouvrier immense, certes, mais d’abord un travailleur. Il ne règne pas depuis un trône. Il œuvre. Il appartient au monde du chantier, de l’effort, de la fatigue, de la fraternité rude des hommes qui bâtissent, scient, portent, mangent ensemble, dorment ensemble, racontent ensemble. Les récits de camps de bûcherons dans lesquels la légende s’enracine ne sont pas de simples divertissements. Ils forment une mémoire orale du travail collectif. On y exagère pour survivre. On agrandit les gestes pour supporter la dureté du réel. On fait rire les hommes pour les empêcher de se sentir écrasés par la forêt, le froid, la solitude et le danger. Le conte devient ainsi une Loge imaginaire, un lieu de parole, de transmission et de cohésion.
Le compagnon de Paul Bunyan, Babe, le bœuf bleu, mérite une attention particulière
Dans de nombreuses traditions, le bœuf est l’animal de la force patiente. Il tire, porte, laboure. Il est lié à la terre, aux sillons, aux cycles agricoles, à la fécondité. Mais Babe est bleu. Cette couleur le détache du simple registre terrestre. Le bleu est la couleur du ciel, de la profondeur, de l’infini, mais aussi celle de la Loge symbolique. Babe unit donc la puissance de la terre et l’appel du ciel. Il est la force instinctive devenue auxiliaire de l’esprit. Il ne parle pas, mais il accompagne. Il n’explique pas, mais il tire avec patience. Il rappelle que le bâtisseur ne peut rien sans l’énergie silencieuse de la nature, sans l’aide animale du monde, sans cette puissance première que l’homme doit apprivoiser et non humilier.
Le bœuf bleu est aussi une figure d’humilité
Face au géant humain, il représente l’autre force, moins orgueilleuse, plus profonde, plus ancienne. Paul Bunyan agit avec sa hache. Babe avance avec son poids. L’un taille. L’autre trace. L’un sépare. L’autre imprime. Ensemble, ils modèlent le paysage. Cette alliance de l’homme et de l’animal dit quelque chose d’essentiel. L’humanité n’est pas seule au chantier du monde. Elle travaille avec des forces qui la précèdent. Elle doit reconnaître les puissances du vivant, les cycles, les saisons, les eaux, les arbres, les bêtes, les terres. Une lecture initiatique contemporaine ne peut ignorer cette dimension. Le mythe de Paul Bunyan célèbre la puissance humaine, mais il nous avertit aussi contre sa démesure.
Car la légende est ambivalente. Elle chante le courage des pionniers et la grandeur du travail.
Mais elle porte aussi l’ombre de la conquête
Paul Bunyan avance dans une nature présentée comme vide, disponible, offerte à la hache. Or aucune terre n’est vide. Les forêts nord-américaines étaient habitées, nommées, chantées, parcourues, transmises par des peuples autochtones dont les récits de création précédaient de très loin le géant bûcheron. C’est ici que le regard maçonnique doit demeurer vigilant. L’initiation n’est jamais exaltation aveugle de la force. Elle est apprentissage de la mesure. Elle demande de reconnaître la dignité de toutes les mémoires, visibles et invisibles. Là où le mythe populaire voit un géant qui crée des lacs par ses pas, l’esprit initiatique doit aussi entendre les voix plus anciennes qui savaient déjà que l’eau, la terre et la forêt étaient sacrées.
Les pas de Paul Bunyan auraient créé les Grands Lacs
Cette image est magnifique. Le pied du géant s’enfonce dans la terre, l’empreinte demeure, puis l’eau vient la remplir. À l’échelle symbolique, le lac est un miroir. Il recueille le ciel dans la profondeur de la terre. Il unit le haut et le bas. Il permet au voyageur de voir non seulement le monde, mais son propre visage. Si les pas du géant créent des lacs, cela signifie que toute marche véritable laisse derrière elle des lieux de contemplation. L’initié avance, mais son passage doit ouvrir des miroirs. Il ne suffit pas de conquérir l’espace. Il faut laisser derrière soi des eaux où d’autres pourront se reconnaître.
Le Mississippi, quant à lui, appartient au langage du fleuve
Il traverse, irrigue, relie. Dans une lecture maçonnique, le fleuve évoque la circulation de la vie, de la parole, de la mémoire et de la fraternité. Il est une colonne liquide. Il descend, serpente, rassemble des affluents, traverse des territoires différents et les relie sans les confondre. Que Paul Bunyan soit associé à la création d’un tel fleuve indique que le géant n’est pas seulement un destructeur d’arbres. Il est aussi, dans l’imaginaire, un créateur de passage. Le fleuve est la voie ouverte. Il porte les troncs, les hommes, les marchandises, les récits. Il est le chemin mouvant de la civilisation.
Mais ici encore, la légende appelle une mise en garde.
Ouvrir un passage n’autorise pas à tout ravager
Tracer une route ne signifie pas effacer ceux qui étaient déjà là. Couper un arbre n’est juste que si l’on sait pourquoi l’on coupe, ce que l’on bâtit, ce que l’on respecte, ce que l’on transmet. Dans le Temple, l’outil n’a de sens que dans la main maîtrisée. Le maillet sans conscience devient violence. Le ciseau sans règle devient mutilation. La hache de Paul Bunyan, si elle n’est pas éclairée par la mesure, peut devenir l’emblème d’un progrès sans sagesse.
C’est pourquoi Paul Bunyan est une légende précieuse pour notre temps.
Elle nous oblige à interroger notre rapport à la puissance. Nous vivons encore sous le signe des géants. Géants industriels, géants numériques, géants financiers, géants technologiques. Ils marchent à travers le monde et leurs empreintes deviennent parfois des lacs d’inquiétude. Comme Paul Bunyan, ils modifient les paysages, déplacent les frontières, creusent des fleuves nouveaux. Mais la question demeure la même. Leur force est-elle initiée ou profane ? Sert-elle la construction d’un Temple commun ou l’épuisement de la terre ? Ouvre-t-elle une clairière pour la lumière ou abat-elle la forêt jusqu’au silence ?
Le mythe du géant bûcheron nous invite aussi à relire la notion de taille
Paul Bunyan est grand, mais la vraie grandeur ne se mesure pas à la hauteur du corps. Elle se mesure à la capacité de servir. Dans l’Art Royal, l’homme n’est pas appelé à devenir immense pour dominer ses semblables. Il est appelé à s’agrandir intérieurement pour mieux comprendre, mieux aimer, mieux bâtir. Le géant véritable n’est pas celui qui écrase le monde sous ses pas. Il est celui dont le passage rend le monde plus habitable. Toute la question initiatique tient là. Quelle trace laissons-nous derrière nous ? Une blessure ou une source ? Une souche ou une colonne ? Une clairière ouverte à la lumière ou un désert de bois mort ?
Paul Bunyan, sous son apparence de conte joyeux et excessif, devient ainsi une figure du bâtisseur confronté à sa propre puissance.
Il tient la hache comme l’Apprenti tient ses outils
Il marche dans la forêt comme le Compagnon voyage dans le monde. Il façonne le paysage comme le Maître comprend que toute construction engage une responsabilité envers les vivants et les morts. Babe, le bœuf bleu, l’accompagne comme une force venue de la terre et transfigurée par le ciel. Ensemble, ils composent une image puissante de l’homme à l’œuvre, entre matière et esprit, entre instinct et conscience, entre travail et contemplation.
La légende de Paul Bunyan n’est donc pas seulement une fantaisie nord-américaine
Elle est un miroir tendu à toutes les civilisations qui ont cru pouvoir grandir en abattant sans compter. Elle nous rappelle que l’arbre est plus qu’une ressource. Il est axe, colonne, mémoire verticale. Il relie les racines à la lumière. Il enseigne la patience, la croissance, la solidité, mais aussi la fragilité. Abattre un arbre peut être nécessaire pour bâtir une maison. Détruire la forêt revient à perdre le Temple vivant où l’humanité apprit d’abord à lever les yeux.
À la fin, Paul Bunyan demeure sur le seuil
Il n’est ni un saint ni un monstre. Il est une force à instruire. Il porte en lui l’enthousiasme du chantier et le danger de la démesure. Il nous dit que l’homme peut transformer le monde, mais qu’il doit d’abord apprendre à transformer son regard. Ses pas ont peut-être créé des lacs. À nous désormais de faire de ces lacs des miroirs de conscience. Sa hache a peut-être ouvert des routes. À nous d’en faire des chemins de fraternité. Son bœuf bleu a peut-être marqué la terre de son empreinte. À nous de comprendre que le bleu du ciel ne vaut que s’il descend jusqu’à la terre respectée.
Ainsi Paul Bunyan rejoint, par-delà les forêts d’Amérique du Nord, la grande mythologie initiatique des bâtisseurs
Il nous apprend que toute légende populaire porte une parcelle de lumière. Il suffit de l’approcher avec l’œil du symbole. Alors le géant bûcheron cesse d’être seulement un personnage extravagant de folklore. Il devient l’image agrandie de l’homme face au monde, de l’ouvrier face à la matière, du Franc-Maçon face à sa pierre intérieure. Et dans le silence des grands bois, derrière le rire énorme des récits de camp, on croit entendre une parole ancienne. Ne coupe que ce que tu peux transfigurer. Ne marche que là où ton pas pourra devenir source. Ne bâtis que ce qui rendra la terre plus fraternelle.
Et parce que les légendes vivent aussi de celles et ceux qui les recueillent, les transmettent et les sauvent de l’oubli, 450.fm entend poursuivre ce patient travail de mémoire et d’émerveillement. Nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.
Alors, plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.
Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs » et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.
On connaît tous ce moment étrange : vous êtes sous la douche, l’esprit vagabonde, et soudain une idée claire, profonde, presque évidente surgit. Un problème qui résistait depuis des semaines se débloque en quelques secondes. Un symbole que l’on croyait opaque prend enfin sens. Ce phénomène n’a rien d’une simple anecdote. La psychologie et les neurosciences le décrivent comme un effet d’incubation : après un travail conscient, le cerveau continue de traiter l’information en arrière-plan, notamment lorsque l’attention se relâche.
Le cerveau en mode incubation
Les recherches sur la créativité montrent qu’une période de pause peut améliorer la résolution de problèmes, surtout quand elle laisse place à une activité modérément engageante mais non absorbante, propice à l’errance mentale. Dans cet état, le réseau du mode par défaut, souvent associé à la rêverie, à l’introspection et aux associations libres, devient plus actif.
Autrement dit, plus on force parfois, moins on trouve. Et plus on laisse l’esprit respirer, plus il relie des éléments éloignés entre eux.
Une logique très maçonnique
La Franc-Maçonnerie a, depuis longtemps, donné une forme rituelle à ce mécanisme. La tenue correspond au temps du travail conscient : on écoute, on débat, on confronte les symboles, on mobilise l’intelligence de l’instant. Puis vient l’entre-deux : le retour à soi, la maturation silencieuse, l’atelier intérieur qui poursuit son œuvre hors du Temple.
C’est là qu’intervient la vraie fécondité du rituel. La répétition, la structure, le rythme et le silence créent des conditions favorables à la réflexion différée, à la digestion symbolique et à l’émergence d’intuitions plus profondes. Plusieurs travaux sur l’incubation soulignent d’ailleurs que la créativité peut bénéficier autant de la distraction que du sommeil ou de la distance temporelle avec le problème.
Le trait de lumière
Beaucoup de frères en font l’expérience : un symbole entendu en loge semble d’abord obscur, puis se révèle au détour d’une promenade, d’une lecture, d’un rêve, d’une douche. Ce moment de bascule ressemble à ce que les psychologues appellent l’insight : la solution apparaît d’un seul coup, comme si elle avait toujours été là.
Dans cette perspective, la Lumière ne se force pas. Elle se reçoit. Elle ne surgit pas toujours dans l’effort tendu, mais souvent dans l’accueil, la disponibilité et le relâchement intérieur. La tradition maçonnique rejoint ici une intuition très moderne de la science cognitive : le cerveau invente aussi quand il cesse de vouloir tout contrôler.
Le rôle des agapes et du temps long
Les agapes prolongent cet état intermédiaire. Elles ne sont pas une simple respiration conviviale : elles font partie du cheminement. Elles permettent de laisser retomber la tension intellectuelle, d’ouvrir la parole autrement, et de faire mûrir ce qui a été entendu dans le Temple.
Les travaux sur l’incubation montrent justement que la distance, le repos relatif et les tâches peu contraignantes favorisent certaines formes de pensée créative. Dans une loge comme dans la vie intérieure, l’après compte autant que le pendant.
Une leçon pour notre époque
Dans un monde obsédé par la performance immédiate, la disponibilité permanente et l’illusion du contrôle total, la Franc-Maçonnerie rappelle une vérité simple : tout ne se résout pas par la tension. Certaines réponses viennent quand on accepte de ne plus les arracher.
Faire une pause, marcher sans but, relire une planche sans se précipiter, laisser reposer un symbole ou une question : voilà des gestes d’apparence modeste, mais puissants. La douche, au fond, n’est qu’une métaphore commode de cet état de disponibilité où l’esprit cesse de s’épuiser et commence à associer librement.
Pour terminer…
Peut-être que les meilleures idées maçonniques naissent précisément là où cesse l’effort volontaire : dans le silence, le repos, la rêverie, l’intervalle. Ce n’est pas une fuite du travail initiatique, mais l’une de ses conditions les plus discrètes.
Le Temple ne se construit pas seulement sous les regards et les outils. Il se bâtit aussi dans les coulisses de l’esprit, là où l’invisible travaille patiemment avant de devenir lumière.
Aux origines de la Franc-Maçonnerie bisontine… Le samedi 20 juin 2026, le Petit Kursaal de Besançon accueillera un colloque consacré aux origines de la Franc-Maçonnerie bisontine au XVIIIe siècle. Autour de la Loge Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies, plus connue sous le nom de SPUCAR, c’est toute une mémoire urbaine, philosophique et initiatique qui sera remise en lumière. Une mémoire de papier, de pierre, de gestes et de transmission.
Blason de Besançon (Doubs)
Il est des villes dont l’histoire visible se lit dans les façades, les places, les clochers, les fortifications et les rues anciennes
Besançon (préfecture du département du Doubs et siège du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté)est de celles-là. Ville de Vauban, cité comtoise, ville de culture et de fidélité patrimoniale, elle porte aussi dans ses archives une histoire plus discrète, longtemps réservée aux chercheurs, aux Frères, aux historiens de la sociabilité et aux amateurs de Lumières. Celle de la Franc-Maçonnerie bisontine, dont l’une des plus anciennes Loges, Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies, témoigne d’une continuité exceptionnelle depuis le XVIIIe siècle.
Le samedi 20 juin 2026, à partir de 10 heures, le Petit Kursaal de Besançon accueillera un colloque intitulé À l’origine, une Loge maçonnique au XVIIIe siècle à Besançon. Organisée dans le cadre du 260e anniversaire d’une Loge maçonnique bisontine, cette journée d’étude proposera cinq conférences ouvertes au public, en accès libre. L’événement ne concerne pas seulement les passionnés d’histoire maçonnique. Il touche à l’histoire même de la ville, à son rapport aux Lumières, à ses réseaux intellectuels, à ses sociabilités savantes, à cette circulation des idées qui fit du XVIIIe siècle un laboratoire de la modernité.
La Loge SPUCAR, placée sous l’obédience du Grand Orient de France, est considérée comme la plus ancienne Loge maçonnique de Besançon et comme l’une des plus anciennes de France encore en activité.
Son existence est attestée dès 1764
À cette date, la Franc-Maçonnerie française n’est pas encore ce paysage institutionnel multiple que nous connaissons aujourd’hui. Elle est un monde en formation, traversé par des héritages britanniques, des pratiques de sociabilité aristocratique et bourgeoise, des aspirations philosophiques, des formes nouvelles de fraternité et une interrogation profonde sur l’homme, sa place dans la cité et son rapport à la lumière.
À Besançon, cette aventure prend racine dans un terreau singulier
Ville administrative, militaire, religieuse, intellectuelle et artisanale, la capitale comtoise réunit alors plusieurs milieux propices à la naissance d’une sociabilité maçonnique. Les militaires, les hommes de loi, les horlogers, les lettrés, les administrateurs, les artisans instruits et les notables y croisent leurs chemins. La Loge devient un lieu de rencontre où les conditions sociales ne disparaissent pas magiquement, mais où elles se trouvent travaillées par une autre règle du jeu, celle de l’égalité symbolique, de la parole réglée, de l’écoute et de la recherche commune.
Le nom même de SPUCAR dit déjà quelque chose de cette histoire
Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies n’est pas seulement une appellation administrative.
C’est presque une profession de foi. La sincérité renvoie à la droiture intérieure, à cette parole qui ne cherche pas l’effet mais l’accord profond entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on tente de devenir. La parfaite union évoque le travail difficile de l’assemblage, cette pierre que l’on taille pour qu’elle puisse trouver sa place dans l’édifice commun. La constante amitié, enfin, rappelle que la fraternité n’est pas une émotion passagère, mais une fidélité éprouvée par le temps.
Le colloque permettra ainsi de revenir sur la genèse de cette Loge au cœur du siècle des Lumières
Besançon,la_cour_du_Palais_Granvelle
Il rappellera que la Franc-Maçonnerie n’est pas née hors du monde, dans une abstraction coupée de la société, mais au contraire dans les villes, les correspondances, les bibliothèques, les sociabilités savantes et les débats de son temps. La Loge fut un atelier de pensée, mais aussi un espace de civilité. Elle apprit à organiser la parole, à codifier les débats, à ritualiser la fraternité, à faire de la réunion humaine autre chose qu’un simple rassemblement.
L’un des intérêts majeurs de cette journée tient à la richesse exceptionnelle des archives conservées à Besançon
La mémoire de SPUCAR repose en effet sur un fonds considérable, déposé auprès des institutions patrimoniales de la ville. Livres d’architecture, tableaux de Frères, correspondances, règlements, diplômes, livres comptables, documents rituels, brochures et pièces iconographiques permettent de suivre, presque pas à pas, l’évolution d’une Loge de province depuis ses origines. Le mot province ne doit pas ici tromper. Dans l’histoire maçonnique, les Orients dits provinciaux furent souvent des lieux d’une intensité remarquable. Ils révèlent une Franc-Maçonnerie moins parisienne, moins institutionnelle parfois, mais profondément enracinée dans la vie des cités.
Ces archives ont connu leur propre destin initiatique
Elles ont traversé les épreuves du temps, les ruptures de l’histoire, les menaces de destruction et les silences imposés. Durant l’Occupation, lorsque les Francs-Maçons furent pourchassés, une partie des archives fut cachée, une autre enterrée. Ce détail bouleversant donne à ces documents une puissance particulière. Ce ne sont pas seulement des papiers anciens. Ce sont des témoins rescapés. Ils portent les traces d’une mémoire menacée, sauvegardée, transmise. Ils disent que l’archive, en Franc-Maçonnerie, n’est jamais un simple dépôt du passé. Elle est une lampe tenue dans la nuit.
On sait combien les livres d’architecture sont précieux pour comprendre la vie réelle des Loges.
Ils ne livrent pas seulement des noms et des dates
Ils racontent une manière de se réunir, de décider, de recevoir, de transmettre. Ils permettent de saisir le rythme d’un atelier, ses difficultés, ses espérances, ses fidélités, ses évolutions rituelles et ses relations avec d’autres Loges. À travers eux apparaît une Franc-Maçonnerie vivante, concrète, parfois fragile, mais toujours soucieuse de laisser trace.
La présence d’un premier livre d’architecture daté de 1764 donne à cette mémoire une valeur remarquable
On y voit se dessiner les premiers gestes d’une institution naissante, les premiers pas d’une sociabilité appelée à traverser les régimes, les crises et les mutations de la société française. À travers les documents conservés, c’est aussi tout un réseau d’amitiés maçonniques qui se laisse entrevoir, reliant Besançon à d’autres Orients de France, d’Europe et du monde. La Loge n’est jamais une île. Elle est un foyer, un carrefour, une chambre d’échos.
Le programme réunira plusieurs spécialistes reconnus
Daniel-Keller
Éric Saunier
Lionel Estavoyer, historien de l’art, conservateur du patrimoine et fin connaisseur du XVIIIe siècle bisontin, apportera son regard sur le contexte local, urbain et social dans lequel cette Franc-Maçonnerie a pris forme. Maurice Weber, chercheur en sciences sociales, auteur de travaux consacrés à la Loge Sincérité et à son registre d’architecture, prolongera cette exploration au plus près des sources. Daniel Keller, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, donnera à cette mémoire historique une résonance institutionnelle et contemporaine. Le maçonnologueRoger Dachez, président de l’Institut Maçonnique de France depuis 2002, apportera sa contribution. Éric Saunier, historien moderniste, spécialiste des réseaux de sociabilité et secrétaire général de l’IDERM, replacera cette histoire dans le vaste mouvement des sociabilités urbaines et intellectuelles du XVIIIe siècle.
Une telle affiche dit assez l’importance de cette journée
Elle montre que l’histoire maçonnique, lorsqu’elle est traitée avec exigence, n’est ni folklore ni anecdote. Elle relève pleinement de l’histoire culturelle, sociale, politique et spirituelle. Elle permet de comprendre comment des hommes ont cherché, dans des temps de mutation, à inventer une manière nouvelle d’être ensemble. Non pas hors de la cité, mais au cœur d’elle. Non pas contre le monde, mais pour le travailler autrement.
L’ancienne chapelle des Antonins, devenue temple maçonnique de Besançon, ajoute encore à cette profondeur symbolique
Le lieu lui-même parle. Une chapelle transformée en temple maçonnique n’est pas seulement une reconversion architecturale. C’est un passage de mémoire. Le sacré change de langage sans perdre nécessairement toute verticalité. La pierre ancienne accueille d’autres rites, d’autres paroles, d’autres gestes. Elle devient le témoin d’une continuité souterraine entre quête spirituelle, discipline intérieure et recherche de la lumière.
À l’heure où la Franc-Maçonnerie est parfois réduite, dans l’espace public, à des fantasmes, à des caricatures ou à des polémiques sans profondeur, ce colloque rappelle une évidence essentielle
La Franc-Maçonnerie appartient aussi au patrimoine intellectuel et culturel de la France. Elle a produit des archives, des formes de sociabilité, des textes, des pratiques, des bibliothèques, des lieux, des engagements. Elle a accompagné les transformations de la société, parfois discrètement, parfois plus visiblement, toujours en nouant le travail intérieur et le souci de la cité.
Besançon, en revenant sur les origines de sa plus ancienne Loge, ne célèbre donc pas seulement un anniversaire
Elle ouvre un chantier de mémoire. Elle invite le public à regarder autrement les Lumières, non comme une abstraction scolaire, mais comme une expérience vécue par des hommes réunis autour d’une méthode, d’un rituel, d’une fraternité et d’une exigence morale. Elle rappelle que l’histoire maçonnique n’est pas enfermée dans les Temples. Elle irrigue les villes, les bibliothèques, les archives, les consciences.
Il faut saluer cette initiative, car elle participe d’un mouvement nécessaire
Hôtel_Ville_-Besançon
Rendre accessible la mémoire maçonnique ne signifie pas profaner ce qui relève de l’intime initiatique. Cela signifie au contraire distinguer avec intelligence ce qui peut être transmis au public et ce qui appartient au vécu intérieur de l’initiation. L’histoire, les archives, les lieux, les figures, les contextes, les sociabilités peuvent et doivent être étudiés. Ils permettent de mieux comprendre la place de la Franc-Maçonnerie dans la formation de la modernité française.
Le colloque du 20 juin à Besançon sera donc bien plus qu’une journée savante
Il sera une invitation à entrer dans une mémoire longue. Une mémoire où les mots sincérité, union et amitié retrouvent leur densité première. Une mémoire où l’archive devient pierre, où la pierre devient trace, où la trace devient lumière. En célébrant les origines de SPUCAR, Besançon ne regarde pas seulement vers 1764. Elle rappelle que toute Loge véritable, lorsqu’elle demeure fidèle à son nom, travaille contre l’oubli, contre la dispersion, contre l’indifférence. Elle maintient allumée, dans le silence patient des siècles, une lampe fraternelle offerte à celles et ceux qui cherchent encore à comprendre comment les hommes peuvent se réunir pour devenir meilleurs.
Repères pratiques
Le colloque À l’origine, une Loge maçonnique au XVIIIe siècle à Besançon se tiendra le samedi 20 juin 2026 à partir de 10 heures au Petit Kursaal, place du Théâtre, 25000 Besançon. L’entrée est libre et gratuite. La réservation est conseillée.
Volet n°3/3 : la prophétie, la responsabilité et l’initiation comme mémoire
La dernière partie de la conférence de Sylvain Paquette élargit encore le regard : après le Cercle, les quatre directions et les résonances initiatiques, voici le temps de la responsabilité. Le propos se déplace vers une idée essentielle : l’initiation n’est pas seulement une connaissance à recevoir, mais une mémoire à porter et un avenir à protéger.
La parole comme engagement
Dans cette conclusion, l’orateur revient à une idée simple et puissante : dans les traditions initiatiques, la parole n’a de valeur que si elle s’accompagne d’un engagement réel. Les symboles, les gestes, les alliances et les cérémonies ne sont pas des ornements ; ils rendent visible une vérité intérieure. À travers cette idée, la conférence montre que la reconnaissance entre initiés ne repose pas uniquement sur l’identité ou l’appartenance, mais sur une manière d’être au monde.
Cette réflexion rejoint l’univers des Premières Nations, où la relation au vivant, à la communauté et aux générations futures constitue une forme d’éthique sacrée. On ne reçoit pas un enseignement pour soi seul. On le reçoit pour mieux servir, mieux transmettre et mieux honorer ce qui nous dépasse.
La prophétie des Sept Feux
L’un des moments les plus forts de la fin du propos est l’évocation de la Prophétie des Sept Feux, enseignement fondamental de la tradition anishinaabe. Sans entrer dans un exposé exhaustif, la conférence laisse comprendre que cette prophétie est à la fois un récit de continuité, un avertissement et une feuille de route spirituelle. Elle rappelle qu’une nation, comme un être humain, doit apprendre à discerner, choisir et se responsabiliser.
Dans la logique exposée par Sylvain Paquette, la prophétie n’est pas un vestige du passé. Elle est une grille de lecture pour le présent et une boussole pour l’avenir. Elle dit que les peuples, comme les initiés, doivent apprendre à reconnaître les signes du temps, à préserver ce qui élève et à se détourner de ce qui détruit.
Cette idée donne à la conférence sa pleine profondeur : l’initiation n’y apparaît plus seulement comme un chemin individuel, mais comme une manière d’habiter l’histoire avec conscience.
Honorer ce qui vient
Le dernier mouvement du discours insiste sur une responsabilité essentielle : celle de ne pas rompre la chaîne. Honorer le passé, vivre le présent, créer l’avenir — cette formule, déjà présente dans les supports visuels de la conférence, résume à elle seule l’esprit du propos. Il ne s’agit pas de se réfugier dans la nostalgie, mais de maintenir vivante une continuité entre mémoire, action et transmission.
L’initiation, dans cette perspective, devient un acte de fidélité. Fidélité à la Terre, aux Ancêtres, aux enseignements reçus et aux générations à venir. C’est aussi ce qui relie, dans le discours, la démarche maçonnique à la sagesse autochtone : dans les deux cas, il est question de transformation intérieure au service du monde.
L’orateur ne cherche jamais à réduire les différences. Au contraire, il affirme la singularité des traditions autochtones, leur enracinement, leur langue propre, leur cosmologie propre. Mais il montre que des traditions différentes peuvent porter une même exigence : devenir meilleur pour mieux servir.
Une conclusion ouverte
La fin de la conférence laisse le lecteur dans un espace de réflexion plutôt que dans une conclusion fermée. C’est un choix très juste sur le plan éditorial. Car le sujet traité ne peut pas se clore par une formule définitive : il appelle la méditation, le dialogue et l’approfondissement. Le Cercle, au fond, n’a ni début ni fin ; il renvoie à une continuité où chaque génération reçoit le devoir de transmettre à la suivante ce qu’elle a su préserver.
C’est peut-être là le point le plus marquant de ce troisième volet : l’initiation n’est pas seulement un langage symbolique, elle est une mémoire en mouvement. Une mémoire qui ne se contente pas de regarder en arrière, mais qui apprend à marcher en avant sans trahir l’essentiel.
Cette fin de série offre un angle particulièrement fort : elle relie la réflexion symbolique à une véritable vision du monde, où la spiritualité, l’éthique et la responsabilité collective se rejoignent. Le texte de Sylvain Paquette n’oppose pas le Temple et le Cercle ; il les met en dialogue autour d’une même question, celle de la transformation de l’être humain.
En cela, cette conférence dépasse le simple cadre d’une présentation initiatique. Elle devient un plaidoyer pour une sagesse de la relation, de l’écoute et de la transmission.
Et elle rappelle qu’au-delà des formes, des rites et des traditions, la vraie initiation se mesure peut-être à une seule chose : la manière dont un être humain apprend à servir le vivant.
Avec Tintin et l’Alph-Art, Georges Remi laisse à la postérité bien davantage qu’une aventure interrompue. Il lègue une œuvre de seuil, un chantier ouvert, une énigme graphique où le dessin, encore traversé par les hésitations de la main, devient matière spirituelle. Pour une lecture maçonnique, cet ultime Tintin n’est pas seulement le dernier état d’un récit. Il est la planche à tracer d’un créateur face au mystère de sa propre fin, un alphabet dispersé où chaque lettre semble demander à être relevée, comprise, transmise.
Il est des livres dont la force naît de leur perfection achevée
Il en est d’autres, plus troublants, plus intérieurs, qui nous retiennent précisément parce qu’ils demeurent en suspens. Tintin et l’Alph-Art appartient à cette seconde famille. L’album posthume de Georges Remi, dit Hergé, publié après sa disparition, ne nous offre pas la clôture lumineuse d’une aventure maîtrisée jusqu’à sa dernière case. Il nous place devant une œuvre en devenir, devant un récit dont le mouvement s’est arrêté au bord de l’abîme, non par volonté esthétique, mais par l’irruption de la mort dans l’atelier. Rien n’est plus émouvant, pour qui sait lire avec les yeux du cœur, que cette rencontre entre l’élan créateur et l’inachèvement. Là où tant de récits cherchent à masquer leur fabrication, celui-ci montre la main au travail, la pensée encore chaude, la forme avant sa pleine incarnation. Nous ne sommes pas devant une ruine, mais devant une fondation ouverte.
Herge-Italie-1965-Linus
Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931
Georges Remi naît à Etterbeek, en Belgique, le 22 mai 1907. Très jeune, il dessine dans les revues scoutes et adopte le nom d’Hergé, né du renversement sonore de ses initiales RG. Le 10 janvier 1929, Tintin apparaît dans Le Petit Vingtième, accompagné de Milou, et la bande dessinée européenne reçoit bientôt un visage, une cadence, une éthique du trait. De Tintin au pays des Soviets au Lotus bleu, de L’Oreille cassée au Sceptre d’Ottokar, du Secret de La Licorne au Trésor de Rackham le Rouge, du Temple du Soleil au diptyque lunaire, puis de Tintin au Tibet aux Bijoux de la Castafiore, Georges Remi ne cesse d’élargir son art. Il passe de l’aventure extérieure à l’exploration morale, de la satire politique à la méditation sur l’amitié, de l’enquête au dépouillement. Avec Tintin et les Picaros, son dernier album achevé, le monde de Tintin avait déjà perdu une part de sa transparence héroïque. Avec Tintin et l’Alph-Art, ce monde devient plus fragile encore, car le mystère ne vient plus seulement des ennemis, des routes et des pièges. Il vient du langage même de l’art, de son pouvoir de révélation, de sa capacité à mentir, de son commerce avec la vanité, la croyance et le simulacre.
Cette dernière aventure commence sous le signe du cauchemar
Archibald Haddock n’est plus le marin tonitruant seulement menacé par les récifs, les pirates ou les bouteilles. Il est atteint dans sa nuit intérieure, dans ce lieu où les images remontent comme des fumées de l’inconscient. Bianca Castafiore surgit aussitôt comme une puissance vocale, une visitation sonore, presque une épreuve. Pour lui échapper, Archibald Haddock se réfugie dans une galerie d’art, et ce geste de fuite devient, sans qu’il le sache, l’entrée dans une autre chambre de vérité. La galerie Fourcart n’est pas seulement un lieu mondain. Elle est un espace de signes, de lettres, de surfaces, de reflets et de transactions. Elle expose l’Alph-Art de Ramo Nash, cet art de l’alphabet réduit à des lettres-objets, à des signes devenus marchandises, à des initiales suspendues entre sens et valeur.
Le H acheté par Archibald Haddock mérite une attention particulière
Dans l’ordre profane, il n’est qu’une œuvre de plexiglas, un objet d’art contemporain offert à l’ironie du lecteur. Dans une lecture symbolique, il devient l’une des clefs les plus subtiles de l’album. H peut être entendu comme l’initiale d’Haddock, bien sûr, mais aussi comme l’ombre du nom Hergé, comme la lettre muette qui ouvre un souffle sans se prononcer, comme une porte graphique entre deux montants. La lettre n’est pas encore parole. Elle attend une voix, un sens, une mise en ordre. L’Alph-Art nous ramène ainsi à l’alphabet primordial, à l’alpha des commencements, à ce moment où le monde naît parce qu’un signe surgit dans le chaos. Toute tradition initiatique connaît ce passage. Avant le Temple, il y a le tracé. Avant la parole, il y a la lettre. Avant la lumière reçue, il y a l’obscurité où le symbole demeure incompris.
Pour une sensibilité maçonnique, Tintin et l’Alph-Art se révèle alors comme une méditation sur le signe juste et sur le faux signe.
La Franc-Maçonnerie travaille avec des outils, des lettres, des nombres, des mots, des silences
Elle sait qu’un symbole peut élever l’être ou l’égarer. Tout dépend de l’usage, de l’intention, de la rectitude intérieure. Dans l’album de Georges Remi, l’art contemporain apparaît sous une double lumière. Il peut être recherche, dépouillement, audace de l’esprit. Il peut aussi devenir mascarade, fétiche de marché, pouvoir de fascination, monnaie d’un culte dévoyé. Cette ambivalence donne au récit sa profondeur. L’art n’y est jamais condamné. Le faux art l’est. La quête n’y est jamais moquée. La fausse initiation l’est avec vigueur.
Endaddine Akass incarne cette contrefaçon de la lumière
Il se présente comme un maître, un mage, un guide, un être capable de poser les mains, de guérir, de fasciner et de rassembler. Autour de lui, les disciples forment une assemblée où la parole ne libère plus, mais captive. Cette figure est essentielle pour une lecture initiatique. Elle rappelle que toute voie spirituelle possède son ombre. À côté de la transmission authentique existe toujours la séduction du gourou. À côté de la lente construction de soi existe toujours le vertige de l’obéissance. À côté du silence qui élève existe toujours la formule qui hypnotise. Georges Remi saisit avec une acuité remarquable ce danger moderne. Les années où il conçoit ce récit sont traversées par la fascination pour les sectes, les maîtres de pacotille, les promesses de salut immédiat, les commerces du merveilleux. Dans ce monde-là, le mystère n’est plus une profondeur. Il devient une technique d’emprise.
Le contraste avec la démarche maçonnique est frappant.
L’initiation véritable ne confisque pas la conscience
Elle l’éveille. Elle ne demande pas de renoncer au discernement. Elle l’aiguise. Elle ne transforme pas l’être en adepte docile. Elle l’appelle à devenir plus libre, plus responsable, plus fraternel. Endaddine Akass, au contraire, réduit le mystère à un pouvoir personnel. Il fait du rite une scène de domination, du symbole une arme, de la parole une cage. Sa pseudo-spiritualité est une inversion. Elle ressemble à ces lumières trompeuses qui brillent trop vite et aveuglent ceux qui n’ont pas appris à reconnaître la clarté durable.
Cette inversion trouve son équivalent dans le trafic des faux tableaux
Le cœur de l’intrigue repose sur une falsification généralisée. Des œuvres sont copiées, validées, revendues, sanctifiées par des certificats et par l’autorité de ceux qui savent manipuler le désir de posséder. Le faux n’est pas seulement économique. Il est métaphysique. Il attaque la relation entre l’œuvre et la vérité. Il remplace la présence par la signature, la vision par la cote, l’émotion par la spéculation. Là encore, Georges Remi touche à une question capitale. Qu’est-ce qu’une œuvre vraie. Qu’est-ce qui fait qu’une forme porte une âme. Qu’est-ce qui distingue la main habitée du geste mécanique. Le marché peut créer de la valeur, mais il ne crée pas la vérité. L’expert peut authentifier une toile, mais il ne donne pas la vie intérieure à la matière. Le collectionneur peut acquérir, mais il ne possède jamais le mystère qui a fait naître l’œuvre.
Cette interrogation rejoint une antique inquiétude hermétique.
Depuis les alchimistes, nous savons que la matière peut être travaillée selon deux voies
L’une cherche la transmutation intérieure. L’autre ne poursuit que l’or extérieur. L’une fait de l’opération un miroir de l’âme. L’autre exploite les apparences de la science sacrée pour séduire les ignorants. Dans Tintin et l’Alph-Art, le polyester liquide qui menace d’engloutir Tintin prend alors une valeur saisissante. Cette matière industrielle, coulée sur le vivant, devient la caricature monstrueuse d’une alchimie inversée. Là où l’œuvre spirituelle devrait dégager l’être de ses gangues, la fausse œuvre l’ensevelit. Là où la quête devrait rendre plus vivant, elle transforme le sujet en objet. Là où l’initiation devrait conduire de la pierre brute à la pierre taillée, la contrefaçon réduit l’homme à un produit exposable, titrable, vendable.
La menace faite à Tintin est sans doute l’une des intuitions les plus puissantes de Georges Remi
Le reporter, celui qui marche, enquête, interroge, traverse les frontières et déjoue les masques, risque d’être immobilisé dans une sculpture. La mobilité de l’esprit est menacée par la fixation marchande. Le témoin devient pièce à conviction. L’être libre devient objet d’exposition. Le vivant est recouvert par une matière qui l’empêche de respirer. Dans une lecture maçonnique, cette image est terrible. Elle dit ce qui arrive lorsque le monde profane triomphe absolument. L’homme n’est plus une conscience en chemin. Il devient une forme assignée, un nom de catalogue, une marchandise parmi d’autres. Le vrai crime d’Endaddine Akass ne consiste pas seulement à tuer ou à tromper. Il consiste à nier la vocation intérieure de l’être humain, à faire taire le souffle sous la couche brillante de la matière.
Georges Remi n’a pas conduit officiellement son récit jusqu’à son terme
Cette absence de fin n’est pas un défaut à effacer. Elle est devenue la vérité profonde du livre. Le lecteur de Tintin avait l’habitude d’être conduit, après les périls, vers un retour à l’ordre, vers le château de Moulinsart, vers la paix retrouvée, vers l’éclat d’un rire final. Ici, la paix se dérobe. Le chemin reste ouvert. La dernière aventure officielle n’enseigne pas la victoire. Elle enseigne l’attente. Elle laisse le héros dans une zone de passage, et cette suspension donne à l’album une puissance spirituelle que nul achèvement ne pourrait entièrement remplacer. Nous comprenons alors pourquoi les tentatives d’achèvement, même lorsqu’elles témoignent d’un amour sincère pour l’œuvre, ne peuvent abolir le silence de Georges Remi. Elles prolongent un désir de lecteur. Elles ne remplacent pas la main absente. Elles montrent combien le manque travaille encore l’imaginaire, mais elles ne ferment pas la porte laissée ouverte.
La beauté de Tintin et l’Alph-Art tient aussi à sa dimension testamentaire
Georges Remi avait souvent exploré les mondes extérieurs, les pays lointains, les régimes politiques, les civilisations enfouies, les mystères scientifiques, les montagnes de l’âme. Dans ce dernier projet, il revient vers un monde qui lui était devenu intime, celui de l’art contemporain. Il ne s’agit pas d’un détour mondain. Il s’agit d’une confrontation avec son propre statut de créateur. Après avoir donné à la bande dessinée une clarté, une rigueur, une lisibilité qui ont fondé une esthétique, Georges Remi interroge ici la valeur de l’art, la signature, l’original, la reproduction, le faux, le regard du collectionneur, la croyance du public, la parole de l’expert. Il place Tintin devant la question qui hante tout créateur à la fin de son parcours. Que reste-t-il d’une œuvre lorsque la main qui l’a tracée disparaît. Que devient un personnage lorsque son auteur n’est plus là pour lui donner route, voix et mouvement.
La réponse du livre n’est pas théorique
Elle est sensible. Elle tient dans le tremblement du trait. Les crayonnés, les esquisses, les indications narratives, les fragments dialogués ne diminuent pas le pouvoir de l’album. Ils le déplacent. Nous ne contemplons plus seulement le résultat. Nous approchons l’atelier. Nous voyons la construction en train de se chercher, la case avant sa pleine densité, le geste avant la netteté souveraine de la ligne claire. Pour le profane impatient, cette matière peut sembler insuffisante. Pour le lecteur initié, elle est bouleversante. Toute initiation enseigne que l’œuvre achevée n’est qu’un état visible d’un travail plus secret. Le chantier révèle parfois davantage que le monument poli. Il montre l’effort, le repentir, l’attente, la tension entre l’idée et la forme. Tintin et l’Alph-Art nous rend témoins de ce moment fragile où l’image n’est pas encore installée dans son évidence. Elle respire encore la possibilité.
Nous pouvons même dire que cet album est l’un des plus maçonniques de Georges Remi, non parce qu’il contiendrait une appartenance ou un message codé à réduire à des correspondances faciles, mais parce qu’il met en scène les questions fondamentales de toute voie initiatique.
Qu’est-ce qu’un maître véritable
Qu’est-ce qu’un faux maître. Qu’est-ce qu’un signe. Qu’est-ce qu’un simulacre. Qu’est-ce qu’une œuvre vivante. Qu’est-ce qu’un objet sans âme. Comment discerner la lumière de l’éclat trompeur. Comment rester libre lorsque le monde veut nous convertir en marchandise, en image, en statut social, en rôle assigné. Ces questions traversent l’album avec une intensité d’autant plus forte qu’elles ne sont jamais exposées comme un programme. Elles apparaissent dans les détours de l’aventure, dans le comique de situation, dans les colères d’Archibald Haddock, dans la fidélité de Milou, dans le courage obstiné de Tintin, dans la voix envahissante de Bianca Castafiore, dans l’inquiétante douceur d’Endaddine Akass.
Bianca Castafiore, souvent réduite à sa fonction comique, mérite ici une lecture plus généreuse
Elle est la voix, la démesure lyrique, la présence excessive qui dérange l’ordre domestique. Par elle, le récit bascule. Elle introduit Archibald Haddock dans le champ de l’art, l’arrache à son confort, le place devant un objet qu’il ne comprend pas. Elle n’est pas seulement une perturbatrice. Elle est, comme souvent dans les récits initiatiques, celle par qui l’épreuve commence. Sa voix ouvre la porte que le Capitaine voulait éviter. Elle agit presque comme une trompette involontaire du destin. Ce qui fait rire devient instrument de passage.
Ramo Nash, créateur de l’Alph-Art, incarne une autre ambiguïté
Il est à la fois artiste, mondain, séducteur, produit d’un marché qui adore les concepts lorsqu’ils deviennent objets de luxe. Son alphabet en plexiglas pose pourtant une question décisive. À partir de quand le signe cesse-t-il d’être signe pour devenir idole. À partir de quand l’art quitte-t-il la recherche pour rejoindre la mise en scène de lui-même. L’Alph-Art n’est pas sans noblesse possible. La lettre, après tout, est au commencement de la parole, et la parole est au commencement de bien des cosmogonies. Mais chez Ramo Nash, cette puissance est exposée à la tentation du vide brillant. La lettre n’ouvre plus nécessairement vers le Verbe. Elle peut devenir surface, reflet, capital symbolique. Dans cet écart se tient toute la finesse de Georges Remi. Il ne ridiculise pas l’avant-garde. Il en interroge les risques spirituels.
Le monde de Tintin et l’Alph-Art est ainsi saturé de doubles
Vrai art et faux art. Initiation et emprise. Collection et possession. Lettre et silence. Maître et imposteur. Enquête et hallucination. Vie et objet. Cette structure du double donne à l’album une profondeur presque gnostique. Le héros doit discerner, sous les apparences, la nature réelle des forces en présence. Il ne combat pas seulement des malfaiteurs. Il traverse un monde où les signes ont été contaminés. Le mal, ici, ne se présente pas d’abord sous la forme brutale de la violence, même si la violence surgit. Il se présente sous la forme de l’élégance, de la mondanité, de la connaissance prétendue, de la spiritualité affichée, de l’art célébré. Voilà pourquoi le récit demeure actuel. Le faux n’a jamais été aussi puissant que lorsqu’il emprunte les vêtements du vrai.
Dans cette perspective, Tintin garde son rôle d’éveilleur
Il ne possède pas de doctrine. Il ne prononce pas de grands discours. Il observe, il questionne, il relie les indices. Son intelligence est une éthique du regard. Il refuse l’évidence fabriquée. Il ne se laisse pas prendre aux surfaces. Il cherche ce qui manque, ce qui cloche, ce qui résiste. Le maçon reconnaît là une attitude familière. Avant de conclure, il faut mesurer. Avant de juger, il faut éprouver. Avant de parler, il faut écouter. Tintin est moins un héros triomphant qu’un chercheur de justesse. Il marche dans le monde comme un fil à plomb vivant, non parce qu’il serait sans faille, mais parce qu’il revient toujours vers l’axe de la vérité.
Archibald Haddock, de son côté, représente la matière humaine dans sa chaleur, ses excès, ses peurs, ses fidélités
Face à l’Alph-Art, il commence par l’incompréhension. Face à la manipulation, il réagit avec l’énergie de celui qui sent l’injustice avant de la conceptualiser. Son langage déborde, ses jurons deviennent une contre-musique à la froideur des trafiquants. Il rappelle que la vérité n’est pas seulement affaire d’intelligence, mais aussi de tempérament moral. Il y a, chez Archibald Haddock, une fraternité instinctive qui vaut bien des traités. Il ne comprend pas tout, mais il ne trahit pas. Il s’emporte, mais il aime. Il vacille, mais il accompagne. Dans l’ordre initiatique, cette fidélité compte autant que la lucidité.
Milou demeure la petite conscience blanche de l’aventure
Il flaire, pressent, accompagne, s’inquiète, proteste. Sa présence animale rappelle que la vérité passe aussi par l’instinct, par le corps, par l’attention immédiate au danger. Dans un album dominé par les faux signes, Milou appartient au registre de la vérité organique. Il ne théorise pas. Il sent. Et ce sentir, chez Georges Remi, possède souvent une valeur supérieure aux discours savants. Là encore, le récit touche une intuition spirituelle profonde. La lumière ne vient pas seulement par l’intellect. Elle passe aussi par la fidélité, par l’attention, par cette part de nous-mêmes qui reconnaît le danger avant que notre raison l’explique.
La dimension religieuse du livre ne doit pas être comprise comme adhésion à une croyance constituée Elle réside plutôt dans la confrontation entre le sacré et sa caricature. Endaddine Akass détourne les gestes de bénédiction, les formules, les signes de reconnaissance, les assemblées ferventes. Il fabrique une religion de la dépendance. Georges Remi semble avertir que le sacré, lorsqu’il se coupe de la liberté intérieure, devient théâtre de domination. La spiritualité véritable ne se mesure pas au nombre d’adeptes, ni au prestige du maître, ni à l’étrangeté des rites. Elle se reconnaît à ses fruits. Rend-elle plus libre. Rend-elle plus vrai. Rend-elle plus fraternel. À cette aune, le monde d’Endaddine Akass est spirituellement nul, malgré ses ornements.
Il faut enfin considérer l’inachèvement comme la dernière leçon
Dans l’Art Royal, la perfection n’est pas donnée comme possession.
Elle demeure horizon, appel, orientation. Le chantier n’est jamais entièrement clos. La pierre reste à travailler. La lumière se reçoit par degrés. Le Temple se construit dans le temps, avec des mains faillibles, des silences, des reprises, des transmissions. Tintin et l’Alph-Art est peut-être si poignant parce qu’il rejoint cette vérité. Il ne nous donne pas l’illusion d’une œuvre totale. Il nous donne la vérité d’un travail interrompu, et cette interruption devient une forme de transmission. Georges Remi s’efface avant de conclure. Tintin demeure au bord de la forme. Le lecteur reçoit non une solution, mais une responsabilité d’imaginer, de méditer, de garder vivant ce qui n’a pas été clos.
Toute grande œuvre laisse une part d’ombre afin que la conscience du lecteur y poursuive sa marche
Ici, cette part n’est pas calculée. Elle est existentielle. Elle vient de la disparition de l’auteur, de ce moment où le trait cesse, où la voix se tait, où les personnages demeurent comme suspendus dans l’attente. Cette attente, loin d’affaiblir l’album, l’élève vers une dimension presque sacrée. Tintin et l’Alph-Art devient le tombeau ouvert de Georges Remi, non un tombeau de mort, mais un tombeau de signes, comme ces monuments initiatiques où l’absence du maître oblige les disciples à comprendre que la véritable transmission n’est jamais répétition servile. Elle est fidélité créatrice, discernement, silence respecté.
La chute la plus juste tient peut-être dans cette evidence
Georges Remi n’a pas achevé Tintin et l’Alph-Art, mais il a laissé Tintin au lieu exact où l’œuvre rejoint le mystère. Entre l’alphabet et le silence, entre la lettre et le souffle, entre l’objet d’art et la vérité vivante, cet album nous demande de choisir. Choisir le vrai plutôt que le faux. Choisir le chemin plutôt que l’emprise. Choisir le symbole qui libère plutôt que le signe qui capture. Dans ce dernier chantier, Tintin ne disparaît pas. Il demeure en marche dans notre regard. Et la ligne claire, brusquement interrompue, devient alors une ligne intérieure, tendue vers cette lumière que nul faussaire, nul gourou, nul marché ne pourra jamais enfermer sous le polyester des illusions.
Ici s’arrête notre regard symbolique et maçonnique sur les 24 albums des Aventures de Tintin
Non pas comme se ferme une porte, mais comme se suspend une lumière au-dessus de la table où nous avons travaillé, relu, médité, aimé, interrogé. De Tintin au pays des Soviets à Tintin et l’Alph-Art, nous avons suivi le petit reporter à la houppette comme nous suivrions un compagnon de route, parfois dans la poussière des pistes, parfois sous les astres, parfois au cœur des temples perdus, parfois devant les faux-semblants du monde moderne, toujours avec cette certitude intérieure que la bande dessinée, lorsqu’elle touche à l’universel, devient bien davantage qu’un art de l’enfance. Elle devient un miroir de l’âme.
Ces lectures n’ont jamais voulu enfermer Tintin dans un système
Elles ont cherché à écouter ce qui résonne derrière l’aventure, derrière le rire, derrière le mouvement, derrière l’apparente limpidité de la ligne claire. Nous avons voulu faire entendre la part secrète du voyage, la fraternité des compagnons, la fidélité de Milou, les colères lumineuses d’Archibald Haddock, les silences de Tintin, les seuils franchis, les épreuves traversées, les fausses lumières démasquées, les vérités retrouvées au bout du chemin. À travers ces albums, nous avons vu se dessiner une pédagogie du regard, une morale de la marche, une quête de justesse, une invitation à demeurer debout lorsque le monde se brouille.
Nous espérons que ces pages auront apporté à nos fidèles lectrices et lecteurs un peu de joie et de bonheur, ce fameux J. B. qui donne à la lecture sa chaleur fraternelle et son parfum de partage. Joie de retrouver un univers aimé. Bonheur de le relire autrement. Joie de découvrir, sous le récit d’aventure, une profondeur symbolique insoupçonnée. Bonheur de comprendre que l’enfance, lorsqu’elle est visitée par l’esprit, n’est jamais derrière nous, mais devant nous, comme une source claire vers laquelle nous revenons pour mieux poursuivre notre route.
Nous avons désormais l’espérance de rassembler prochainement ces chroniques en un seul ouvrage
Ce projet naît d’un désir très fraternel. Le plaisir de partager. Le plaisir de transmettre. Le désir d’offrir à celles et ceux qui nous lisent depuis le commencement la possibilité de conserver à jamais cette traversée, comme une trace, un témoignage, une mémoire vivante de ces lectures initiatiques consacrées à Tintin.
Car écrire sur Georges Remi, ce n’est pas seulement commenter une œuvre. C’est rendre grâce à ce qu’elle a semé dans notre imaginaire, dans notre conscience, dans notre manière d’aimer les signes et d’habiter le monde.
Puissent ces pages avoir donné autant de plaisir à être lues que j’en ai eu à les écrire
Puissent-elles prolonger, chez chacune et chacun, cette fraternité discrète qui unit les lecteurs autour d’un même feu intérieur. Et puisse Tintin continuer de marcher, encore longtemps, dans cette lumière de papier où l’aventure devient initiation, où le trait devient passage, où l’enfance rejoint la sagesse, et où la ligne claire, par-delà les années, demeure une invitation à chercher la vérité avec un cœur droit, un regard libre et une âme toujours disponible à l’émerveillement.
Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.
« Nous devons lutter contre l’injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obscurcissent l’un à l’autre et qui les empêchent de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant : la longue fraternité des hommes en lutte contre leur destin »
Albert Camus (1949. « Le temps des meurtriers »)
Il faut dire que cela m’apparaissait, intuitivement, de façon trop calme, trop pépère, à deux doigts de la routine, voire de l’ennui !
J’avais raison : Soudain, avis de tempête, presque un tsunami. L’origine : un article dans 450 sur une obédience, dans le ton humoristique (mais aussi sérieux) que nous connaissons à son auteur. Par Jupiter ! Les foudres se mettent à tomber sur le patron et les auteurs, de façon globale, dont votre serviteur fait partie ! Et dans l’Obédience en question, le remue-ménage prend la place du remue-méninge : ostracisme, surexploitation d’une critique qui, selon toute évidence, venait de l’intérieur de l’Obédience, montrant ainsi les dysfonctionnements internes, avec documents fournis par les opposants et difficilement contestables. Surprise de ma part : pour une fois, j’étais totalement dans la candeur absolue !
Franck Fouqueray
J’avoue une certaine faiblesse pour 450.fm et ses recherches vers une nouvelle expression de la Franc-maçonnerie. Ce qu’on lui reproche et à Franck en particulier (personnage douteux, très, très noir si l’on en croît les attaques de ses détracteurs !) c’est une réussite : les Maçons lisent sur ce qui les concerne dans la variété et la profondeur de nombreux articles. Je comprends que cela soit un peu rageant pour les obédiences qui ont peine à entretenir des revues (de bonne qualité souvent) qui ont du mal à se diffuser. Bon, dans cette affaire, à la base, un très banal problème de jalousie devant le succès alors que les « Frères et Soeurs » devraient se réjouir de cette initiative interobédientielle. Mais, cela nous donne l’occasion de voir, dans cette affaire, d’autres motifs qui ne sont pas inintéressants.
Pour les amateurs de psycho-sociologie voilà une étude-type telle qu’on les aime : d’une grande simplicité d’un côté (Certaines mauvaises langues diront « simpliste » !) et de l’autre un lyrisme quasiment romantique, se voulant mobilisateur, sur la défense sacrée de l’Institution (« Aux armes citoyens » !).
Bon, on résume le très classique processus :
Vous prenez un groupe quelconque, traversé de problèmes divers assez permanents et, soudain, Merci petit Jésus ! une critique extérieure, attaque ou se moque de l’institution. Pain béni ! La communauté divisée n’attendait que cela : obtenir un consensus d’unité retrouvée pour un très faible moment, en exagérant les faits pour créer la mobilisation sous les drapeaux. Quitte à retrouver, ou inventer, une autre menace fictive, dès que les problèmes internes qui n’ont jamais cessé reprennent du poil de la bête. Merci et bienvenue « Ennemi extérieur » que nous allons diaboliser à outrance de façon à faire durer au maximum la pseudo unité retrouvée. Comme disait Chateaubriand : « Venez, orages désirés » !
Mine de rien, le grand Satan extérieur permet aussi de continuer doucement les petites magouilles intérieures : liquidations de personnes censées être une « cinquième colonne » de l’ennemi présumée et celles dont on est jaloux (Là, c’est une exécution massive, évidemment proportionnée au niveau humain et intellectuel du groupe !). Il faut ajouter à cela la mobilisation intérieure d’ambitieux souvent lamentablement médiocres qui, en soutenant avec une ferveur déguisée le leader, espèrent (s’il gagne !) en avoir une récompense de statut, les faisant sortir de l’anonymat où ils se trouvent…
En tout cas, merci pour la démonstration hyper classique. Quel sens de la pédagogie !
Dans ce genre d’affaire, on touche aux domaines les plus imprévus : ainsi était signalé l’aspect quasiment théologique de luttes internes entre loges bleues et de hauts- grades. Qu’elle drôle de surprise ! Depuis toujours nous connaissons les luttes de pouvoirs entre des instances qui se veulent autonomes et se vantent d’être les représentants de la vérité. Tout cela pour nous rappeler sans doute que, durant un long temps, l’Eglise catholique avait deux Papes, l’un à Rome et l’autre à Avignon !
Que vais-je devenir, MOI, pauvre pécheur par omission pour ne pas courir le risque des flammes éternelles : me jeter aux pieds du Saint-Père et faire acte de contrition ?!
Je crains finalement d’avoir mauvais fond : parfaitement innocent comme l’enfant qui vient de naître, je vais continuer à écrire allégrement là où cela me plaît ! Cela doit relever de la mauvaise influence que m’a donné la Franc-maçonnerie sur ma liberté de conscience et de la méfiance des donneurs de leçons…
Ah oui, il faut toujours remercier les gens qui vous apportent de nouvelles connaissances. Alors, merci aux responsables de la GLMF : je viens de me renseigner sur le mot « Ostracisme ». Figurez-vous que c’est un mot grec « Ostrakon », « coquille » où les citoyens, mécontents de leurs dirigeants, pouvaient demander leur bannissement de la cité pour dix ans. Si je comprends bien, il va falloir que, isolé, je bouffe des coquillages pendant dix ans ?
Bon, qu’à cela n’y tienne, j’y inviterai Franck Fouqueray. Mais à lui d’apporter le blanc sec !
Quand la Grande Loge Mixte de France décide de placer un homme condamné par la justice à la tête de son instance souveraine, on est en droit de se demander si l’obédience n’a pas simplement perdu la raison.
Ce matin, les membres du Convent 2026 de la Grande Loge Mixte de France ont fait un choix pour le moins stupéfiant : élire Joël Canapa comme président du Convent. Un choix qui, à lui seul, résume mieux que n’importe quel article le profond malaise qui ronge cette obédience quarantenaire. Car Joël Canapa n’est pas un frère comme les autres. C’est un homme au lourd passé judiciaire, déjà exclu du Grand Orient de France, et dont les condamnations sont publiques et documentées.
Un parcours judiciaire bien rempli
Joël Canapa, ancien vice-président du conseil régional PACA et ancien premier adjoint de La Garde (Var), traîne derrière lui plusieurs affaires qui auraient dû, en toute logique, l’écarter durablement des responsabilités.
En 2015, il est condamné par le tribunal correctionnel de Toulon à 10 000 euros d’amende pour avoir laissé une facture téléphonique de 117 000 euros sur le dos de l’office HLM Terres du Sud Habitat qu’il dirigeait. S’il a été relaxé du détournement de fonds publics, le tribunal a retenu sa culpabilité pour le surplus.
En 2020, nouvelle condamnation, cette fois plus grave : le tribunal correctionnel de Marseille le condamne à un an de prison ferme pour blessures involontaires après un accident de la route sur l’A50. Il roulait avec un permis invalidé (perte totale de points) et a percuté un véhicule en bande d’arrêt d’urgence, blessant une grand-mère, sa fille et son bébé. Le tribunal a même révoqué un sursis antérieur et retenu la récidive légale.
Autant de faits qui font de lui un repris de justice au sens strict du terme. Et c’est cet homme-là que le Convent de la GLMF a choisi ce matin pour présider ses travaux.
Une obédience qui cumule les dysfonctionnements
Ce choix ubuesque intervient alors que la GLMF traverse une zone de fortes turbulences. Ces dernières semaines, 450.fm a révélé plusieurs affaires embarrassantes :
Malgré ces signaux d’alerte répétés, les membres de l’obédience s’apprêtent à reconduire Félix Natali pour un troisième mandat de Grand Maître, accompagné d’un nouveau Conseil de l’Ordre. Dans ce contexte déjà tendu, élire Joël Canapa à la présidence du Convent ressemble moins à un choix malheureux qu’à un acte de sabotage intérieur. C’est comme si une partie de la GLMF avait décidé d’appuyer elle-même sur l’accélérateur de sa propre déchéance.
Cynisme maçonnique
Photo non contractuelle (IA)
Certains frères de la GLMF s’offusquent que la presse maçonnique indépendante relate ces faits. Pourtant, la direction de l’obédience nous facilite grandement la tâche. À chaque fois qu’on pense avoir touché le fond, elle trouve le moyen de creuser encore un peu plus.
On en arrive à ce paradoxe savoureux : une obédience qui se revendique de valeurs morales élevées, de rectitude et d’exemplarité, choisit pour présider son instance la plus importante un homme condamné à plusieurs reprises par la justice républicaine. On appelle ça, en langage courant, un magnifique pied de nez à la notion même d’intégrité.
Une confiance qui va devoir être aveugle
Les membres de la GLMF vont donc devoir, une fois encore, accorder leur confiance à Félix Natali pour un troisième mandat, et à un Conseil de l’Ordre qui devra travailler avec un président du Convent au casier judiciaire bien rempli.
On est loin de la « maçonnerie de tradition » et de l’exigence initiatique. On est clairement entré dans une autre ère : celle de la maçonnerie de l’entre-soi, où l’on préfère protéger les siens plutôt que de préserver l’honneur de l’institution. La question que beaucoup se posent désormais est simple :
Jusqu’où ira la GLMF avant de comprendre que la tolérance a des limites, même en maçonnerie ?