Avec Laurent Segalini, Gargantua quitte le seul rire rabelaisien pour redevenir une puissance très ancienne du sol, du ciel et de la mémoire. Sous la figure du grand avaleur reparaissent une mythologie gauloise, des survivances chrétiennes, des rites de métiers et toute une géographie sacrée que la franc-maçonnerie peut encore entendre.
Il fallait un regard singulièrement exercé pour rendre à Gargantua son antique gravité

Laurent Segalini y parvient avec une sûreté remarquable. Son livre arrache le géant à l’habitude scolaire qui le réduit trop volontiers à l’ombre portée de François Rabelais. Il le reconduit vers une profondeur plus obscure, plus vaste, plus ancienne aussi, où la littérature, le folklore, la mémoire des terroirs, les mutations religieuses et les vieux soubassements mythiques cessent de s’opposer pour recomposer une seule et même présence. Gargantua n’est plus seulement un personnage. Il devient une force, presque une fonction sacrée, un principe de modelage du monde. Il avale, il déplace, il taille, il creuse, il laisse des empreintes, il renverse des blocs, il féconde les terres, il marque les cols, les buttes, les rivières, les mégalithes, les sanctuaires et jusqu’aux souffles du ciel. Ce que Laurent Segalini restitue avec une rare justesse, c’est cette souveraineté du mythe sur l’espace. Le géant ne vit pas au-dessus du paysage, il le pense de l’intérieur, il lui donne forme, il y dépose sa mémoire.
Cette lecture nous touche d’autant plus qu’elle rejoint des régions symboliques que la sensibilité initiatique reconnaît aussitôt.
Le Gargantua de Laurent Segalini appartient à la terre, certes, par ses pas, sa gorge, son ventre, sa pilosité, sa vigueur fécondante, ses meules, ses pierres et ses jeux de force

Mais il appartient aussi au ciel. Le livre montre admirablement comment les traditions rapportées au géant s’ordonnent autour des cycles de l’année, des vents, des pluies, du soleil, de l’orage, de la lumière caniculaire et même de Sirius. Cette dimension céleste n’est pas un ajout tardif. Elle donne à la figure gargantuine sa stature véritable. Le géant n’est pas un colosse de foire. Il est un médiateur entre les étages du monde. Il se tient à la jonction du tellurique et de l’astral, du corps et du cosmos, de la gorge qui dévore et du verbe qui ordonne. Laurent Segalini suit avec finesse la manière dont cette puissance a pu être successivement rapprochée d’Hercule gaulois, de saint Christophe, de saint Michel, de saint Blaise, de saint Jacques, parfois de figures plus archaïques encore, serpentines, taurines ou solaires. L’érudition ne dessèche jamais l’intuition. Elle la fortifie. Nous comprenons alors que Gargantua fut moins une fable qu’une immense chambre d’échos où se sont conservées des strates de sacré.
Il faut dire aussi combien la beauté visuelle de l’ouvrage contribue à cette remontée dans les profondeurs

L’auteur ne propose pas seulement un texte nourri, il compose un véritable parcours du regard. Les illustrations sont d’une qualité remarquable, non seulement par leur intérêt documentaire, mais par leur pouvoir d’évocation. Elles ne viennent jamais orner le propos comme un supplément aimable. Elles l’approfondissent, elles le déploient, elles lui donnent chair. Chaque image agit comme une preuve sensible et comme une relance de l’imaginaire. Gravures anciennes, chroniques imprimées, figures de saints, cartes postales, images populaires, réminiscences carnavalesques ou légendaires, tout cela compose une procession iconographique d’une grande intelligence. Le lecteur ne reçoit pas seulement des arguments, il voit la longue survie du géant. Il la voit dans les traits d’une barbe effrayante, dans l’allure d’un roi démesuré, dans la courbe d’un rocher, dans l’étrangeté d’un timbre, dans l’archaïsme d’une image pieuse ou dans la vigueur d’une scène populaire. C’est là une des forces majeures du volume. Les illustrations ne commentent pas le mythe, elles montrent comment le mythe continue de migrer d’un support à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’une croyance à l’autre.
Cette qualité iconographique est d’autant plus précieuse qu’elle répond exactement au sujet.
Gargantua appartient à une civilisation du signe incarné

Il laisse des traces, des profils, des silhouettes, des reliefs, des visages de substitution. Il fallait donc que le livre sache donner à voir cette sédimentation du sens. Laurent Segalini y réussit pleinement. Certaines reproductions possèdent la rudesse des témoignages anciens, d’autres la naïveté savante de l’imagerie populaire, d’autres encore la force équivoque des survivances religieuses. Toutes disent à leur manière que la mémoire ne se transmet pas seulement par le texte, mais par la vision, par l’empreinte, par la persistance des formes. Nous retrouvons là une leçon profondément initiatique. Voir juste, ce n’est pas illustrer une idée, c’est reconnaître dans une forme la survivance d’un monde. Ce livre nous invite précisément à cet exercice du regard.
C’est ici que l’ouvrage devient, pour nous, particulièrement précieux.
Car Laurent Segalini ne se contente pas d’éclairer une survivance populaire


Il touche à une vérité plus haute concernant la transmission elle-même. Une tradition ne naît pas au moment où elle s’écrit. Elle circule longtemps avant dans les chemins, dans les pèlerinages, dans les noms de lieux, dans les usages d’atelier, dans les substitutions chrétiennes, dans les réemplois de sanctuaires et dans la patience des peuples. Le géant de ce livre est un passeur. Il traverse les siècles comme il traverse les monts. Il change de visage sans perdre son noyau. Sous les noms de saints, sous les habits du carnaval, sous la satire rabelaisienne, sous la morale chrétienne, sous les interprétations savantes, quelque chose demeure. Ce quelque chose, Laurent Segalini le nomme sans lourdeur et sans emphase. C’est une vitalité. Une énergie formatrice. Une mémoire qui ne renonce jamais tout à fait à elle-même.
La portée maçonnique du livre apparaît alors avec éclat.
Car ce Gargantua des pierres, des hauteurs et des passages rejoint toute une méditation sur l’acte de bâtir

Il y a chez lui du maître d’œuvre primordial. Il distribue des masses, institue des seuils, dresse des repères, règle des circulations, sacralise des emplacements. Lorsque Laurent Segalini explore les liens entre Gargantua, les métiers du bâtiment, la symbolique de l’Hercule gaulois, les confréries de bâtisseurs, la polarité des dates, la lecture des noms saints et jusqu’à certaines résonances avec le Temple de Salomon et les deux colonnes, il ne verse jamais dans la surinterprétation gratuite. Il montre comment un imaginaire de métier a pu reconnaître dans le géant une très ancienne dignité opérative. Nous y entendons, nous-mêmes, quelque chose de profondément fraternel. Non pas un dogme plaqué sur les récits, mais l’intuition qu’avant même les codifications spéculatives, l’Europe des constructeurs, des tailleurs de pierre, des passeurs et des pèlerins travaillait déjà dans un bain symbolique commun où le cosmos, la route, la pierre et le souffle dialoguaient sans cesse.
La réussite du livre doit beaucoup à la qualité de son auteur

Laurent Segalini n’est pas seulement un historien des XVIe et XVIIIe siècles et un préhistorien, docteur en anthropologie, chercheur associé au CNRS. Il est aussi, de toute évidence, un lecteur des continuités cachées. Sa trajectoire le montre. Sous divers noms de plume, il a consacré de nombreux travaux à l’hermétisme, aux initiations de métiers et aux traditions populaires.

Sa bibliographie, dispersée en apparence mais très cohérente dans son mouvement profond, poursuit la même quête, celle des passages entre culture savante et mémoire symbolique, entre rite et territoire, entre histoire et survivance. Son travail actuel de conservateur du musée de la franc-maçonnerie donne à cette enquête une résonance supplémentaire. Il connaît le poids des objets, la lente éloquence des signes, la manière dont une civilisation se raconte à travers ce qu’elle croit avoir laissé derrière elle. C’est pourquoi son écriture possède cette densité rare qui n’écrase jamais le lecteur. Elle avance avec clarté, mais une clarté habitée, nourrie de longue fréquentation des mythes, des archives et des formes.
Ce que nous retenons surtout, c’est la manière dont Laurent Segalini rend à Gargantua sa noblesse spirituelle sans l’arracher à sa chair populaire.
Le géant demeure gourmand, truculent, parfois grotesque, volontiers carnavalesque

Mais cette corporéité n’abaisse rien. Elle dit au contraire la grandeur d’une pensée qui ne sépare pas la matière de l’esprit. Dans cette perspective, Gargantua peut être lu comme une figure de l’homme total, non encore amputé, tenant ensemble la montagne et la gorge, le soleil et la meule, la pluie et le chantier, l’excès de vie et l’ordre des formes. Cette leçon résonne puissamment aujourd’hui. Dans une époque qui fragmente tout, Laurent Segalini nous rappelle que les anciens savaient confier à un géant ce qu’ils pressentaient de la création, de la fécondité, de la violence, du langage et du sacré. Il fallait retrouver cette stature. Ce livre y parvient avec une autorité tranquille, et parfois avec une véritable beauté intérieure.
Avec Laurent Segalini, Gargantua redevient plus qu’un nom célèbre de notre littérature

Il redevient une mémoire debout, un ancien maître des passages, un veilleur colossal posé entre la pierre, le souffle et l’astre. Et grâce à la splendeur discrète de son appareil iconographique, cette résurrection ne se contente pas d’être démontrée. Elle se donne aussi à voir. C’est beaucoup plus qu’une étude savante sur un géant. C’est une méditation sur ce que la France profonde n’a jamais tout à fait cessé de savoir.
Gargantua
Laurent Segalini – Éditions Dervy, coll. Les symboles de notre Histoire, 2026, 80 pages, 12,90 € – numérique 8,99 € / DERVY, une marque du groupe Guy Trédaniel

