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II – Progression Initiatique, progrès en médecine

C’est sur la recherche en biologie et en médecine que nous nous appuierons ici. Si l’on revient à la notion de «placer l’homme au centre», nous exprimons notre foi en ce qu’il est convenu d’appeler une médecine humaniste.

Qu’est-ce que l’humanisme ?
Par « humanisme », nous entendons précisément « qui met l’homme au centre de ses préoccupations ». Il s’agit de prendre en compte la globalité de l’individu et plus particulièrement, s’agissant de médecine, de considérer non seulement sa maladie, au sens limité de ses symptômes, mais au-delà son être tout entier, son individualité sociale, ses croyances, ses sentiments…
Que signifie «une médecine humaniste» ?
L’Organisation Mondiale de la Santé elle-même veut s’inscrire dans cette perspective globale, voire holistique, puisque sa Charte fondatrice, dès 1948, définissait la santé comme «un état global de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.»

Hormis les décès fortuits et purement accidentels, nul être vivant n’est en parfaite santé pour basculer brutalement dans la maladie au stade ultime. À l’inverse, un individu même très gravement malade possède encore bien des organes, bien des fonctions, en parfait état de santé. En fait, chaque individu, à chaque instant de sa vie, se trouve à une certaine distance, quasi-constamment variable, entre les deux pôles que sont la santé parfaite et la maladie extrême.

Sur l’échelle que constitue ce continuum santé – maladie, la position d’un être humain est ainsi le résultat d’une interaction, résultant de facteurs internes et externes, personnels et environnementaux. Ceux-ci vont en permanence stimuler ou limiter les effets de la lutte du sujet contre les atteintes à sa santé. Parmi les facteurs influençant la réponse de l’individu aux agressions pathogènes, d’où qu’elles viennent et quelle qu’en soit la nature, y compris l’éventuel déterminisme génétique, on sait aujourd’hui qu’interviennent son contexte social et son parcours de vie.

La médecine humaniste est celle qui s’efforce de prendre en compte ces diverses composantes. Il s’agit bien de rechercher les moyens de préserver ou de rétablir la santé de chaque individu mais aussi la santé de la collectivité telle que s’en préoccupe cette discipline qu’est la santé publique – trop méconnue sauf en période de crise de la vache folle, de chikungunya, de dengue ou de grippe aviaire… – en mettant l’homme au centre dans toutes ses dimensions et non seulement dans celle simplement de «malade» ou, pire encore, celle qui ne serait que technicienne, ne s’intéressant qu’à la seule maladie.

Il n’y a ni confusion des genres ni dérive sectaire d’aucune sorte, qui pourrait conduire, au contraire de l’objectif poursuivi, à un rétrécissement du champ de conscience et d’investigation au nom d’on ne sait quel a priori dogmatique.
Au contraire, il résulte de la simultanéité des deux démarches, des deux engagements, une plus grande ouverture, une sensibilisation à davantage d’aspects du questionnement, une fertilisation croisée dynamique, une synergie féconde qui permet de donner du sens au progrès.

Plus que tout autre chercheur sans doute, le chercheur en santé ne cherche pas « dans l’absolu » d’une science désincarnée. Le sujet de sa démarche l’incite à se souvenir qu’il est un homme au service d’autres hommes. Et que cette dimension d’homme ne se limite pas à une séquence de paramètres biologiques.

Mais tous les chercheurs en médecine ne sont pas Francs-maçons ! 

Pour autant qu’elles sont largement le fait de chercheurs profanes,  la médecine et la recherche biomédicale peuvent-elle méconnaître l’homme ?
Ainsi posée, la question paraît n’être qu’une provocation stupide: il semble évident que la médecine et la recherche en médecine et en biologie humaine ont l’homme pour objet et sa santé pour finalité.

Pourtant, à y regarder de plus près, de nombreuses carences voire de nombreuses dérives doivent alerter celui qui entend cultiver à la fois la vertu du soignant, la légitime curiosité du chercheur et les valeurs éthiques qui expriment un humanisme bien compris

Ainsi, chacun se réjouit de voir nos pays développés offrir à tous un accès aux soins relativement équitable. Chacun apprécie ainsi le progrès que constitue l’organisation d’un système de santé efficace et accessible. Pourtant, il suffit d’interroger certains patients sortant d’un hôpital pour les entendre simultanément louer la qualité technique des soins et la carence humaine du système hospitalier. Devenus des numéros, ils ont été pris en charge par des techniciens, anonymes malgré leur badge, dans des usines à produire du soin. Comme le dénonçait un jour l’un d’entre eux : « Il n’y a personne dans cet énorme endroit. Aucun être humain. Ni malade ni soignant; rien que des fonctions !».

Entouré de dizaines de professionnels le plus souvent irréprochables dans leur compétence technique, le malade est désespérément seul. Même la mort, pourtant un moment essentiel de la vie, un moment qui devrait être sacré car en quelque sorte l’apogée de notre condition d’homme, est ramenée à une dimension technique, évacuée, cachée.

Est-ce à dire que la médecine, lorsque la technicité à laquelle elle s’est elle-même laissée réduire n’a pu traiter la maladie, a soudain honte d’avoir échoué ?

Ici encore, l’engagement maçonnique conforte le soignant qui entend aller plus loin que la seule prestation technique que l’on attend de lui. La charité, cette vertu « théologale » essentielle que le Franc-Maçon apprend à cultiver et sur le sens de laquelle il travaille longuement, a ici celui de prise en compte globale de l’homme qui souffre et qui va mourir.

Écoute, présence, en un mot, Amour. C’est le sens profond que nous donnons au mot Fraternité.

Si le médecin doit éviter de trop s’investir dans le destin individuel de chacun de ses patients, sous peine de risquer de s’y consumer, il me semble qu’il a le devoir de prodiguer, outre les soins que la technique met à sa disposition, ce remède sublime qu’est l’Amour, ne serait-ce que par quelques regards, quelques attitudes simples mais ô combien signifiantes face à la terrible solitude de celui qui sait que son terme est proche.

En matière de recherche médicale, la relation au malade n’a pas – ou pas seulement – ce caractère personnel «d’âme à âme» autant que d’homme à homme. Elle prend une dimension à la fois collective et prospective.

L’humanisme va donc s’y exprimer autrement, et en particulier selon deux axes, celui de l’orientation de la recherche et celui du rapport entre expérimentateur et sujet d’expérimentation.

Condamner le profit en santé, et en particulier dénoncer les firmes pharmaceutiques au motif qu’elles gagneraient trop d’argent «sur le dos de la misère humaine» n’est pas sérieux. Les entreprises du médicament affichent une profitabilité convenable et suffisante à maintenir la confiance des investisseurs dans le monde d’économie libérale dans lequel nous vivons. Qu’on le veuille ou non, la perspective de profits potentiels est un puissant moteur de la créativité, en matière de recherche pharmaceutique comme dans bien d’autres domaines. Le caractère extrêmement aléatoire du processus, qui nécessite aujourd’hui pour un seul médicament d’investir près d’un milliard d’euros sur 10 ans, doit conduire à réviser bien des jugements hâtifs.

Reste que tandis que certaines firmes ne se concentrent que sur les seuls marchés à fort potentiel, d’autres équilibrent leur pipe-line de recherche entre molécules destinées aux pathologies les plus lourdes et les plus fréquentes dans les pays développés et solvables et d’autres permettant de lutter contre des fléaux moins fréquents ou survenant dans des pays au statut économique plus précaire. L’humanisme, ici, consiste pour celui qui en a la responsabilité ou qui y a quelque influence, à infléchir le choix vers davantage d’équilibre entre médicaments susceptibles d’engendrer une profitabilité majeure ou en tous cas significative et médicaments destinés à traiter des populations à l’abandon, sans espoir de véritable retour sur l’investissement consenti.

Il faut saluer ici les actions entreprises par les pouvoirs publics en faveur des « médicaments orphelins » dirigés contre les maladies rares,  ou encore des «médicaments génériques essentiels» destinés aux pays en développement. Mais il convient d’aller plus loin, sans mettre en péril toutefois l’équilibre et le dynamisme économique des firmes concernées. La pérennité même de ces firmes est en jeu, et avec elle leur capacité à créer l’innovation que médecins et malades attendent.

Sans avoir en la matière une quelconque exclusivité, force est de constater que de nombreux Francs-maçons se trouvent impliqués dans ces démarches de recentrage, conscients de leur responsabilité à la fois dans la performance de leurs entreprises et dans le progrès à offrir en partage à l’humanité.

Il en est de même dans les diverses commissions et instances soucieuses d’éthique en matière de recherche biomédicale. La notion de consentement éclairé, l’équité en matière d’accès aux nouvelles solutions thérapeutiques, sont représentatifs de ces préoccupations vers lesquelles la réflexion maçonnique oriente en quelque sorte naturellement.

En ces temps où les impératifs économiques, pour légitimes qu’ils soient, paraissent être le seul moteur du monde, l’éthique, bien comprise, a vocation à en être l’ultime – et dans bien des cas le seul – contrepoids. Il faut en effet trouver le cadre et les limites de la jonction entre les nouveaux savoirs et le marché. Il faut qu’une réflexion, capable de se traduire en action, soit poursuivie pour maintenir son caractère sacré à la vie , et aux moyens de sa préservation.

Peut-on, au nom du progrès, faire commerce de tout ? Par exemple, comment se définir par rapport à la question des banques d’information et de matériel génétiques ? Ces banques, indispensables à la recherche en génomique, sont au cœur d’interrogations éthiques d’autant plus prégnantes que, comme l’avait écrit le généticien Axel Kahn : «le gène est devenu une véritable matière première, comme le pétrole ou l’uranium. Du coup, ces banques d’ADN sont bien souvent, à travers le monde, devenues des marchandises qui se négocient fort cher».

Quelles limites définir ? Par quelles instances, sur quel territoire et pour quelle durée ? Au risque de quelles sanctions en cas d’infraction ?

Si l’on considère le champ de la santé publique, le questionnement éthique y joue un rôle tout aussi essentiel. Les politiques de prévention et de soins ne peuvent faire l’économie de ces interrogations. On se souvient par exemple des inquiétudes soulevées quant à la possible discrimination des porteurs du virus VIH. De plus en plus, les instances en charge de ces questions imposent des politiques respectueuses des droits des patients et condamnant toute forme de marginalisation.

La loi française comme les textes européens ont considérablement évolué sur ces points, dans une démarche visant à « placer les droits de l’homme au centre des politiques sanitaires, à l’heure où les problèmes d’accès aux soins, comme les évolutions de la biologie et des techniques médicales, peuvent menacer la dignité et les libertés individuelles ».

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur les enjeux et l’importance d’une telle démarche, ni sur l’intérêt de soutenir la réflexion de tous ceux qui y sont impliqués. Il faut donner à ces responsables dont les choix engagent l’avenir de notre société l’opportunité de mieux évaluer les interactions entre les diverses valeurs et les divers impératifs à prendre en compte.

Le travail maçonnique tel que le conçoit le R.E.A.A. crée les conditions et ouvre des pistes pour de telles évaluations, en invitant à se poser sans cesse la question des valeurs et du sens de l’action.

Le Franc-Maçon cherche à devenir un homme de connaissance. Il cherche avec la même ardeur à être un homme de conscience.

Le Grand Maître de la Franc-maçonnerie chilienne en visite à Temuco

De notre confrère tiempo21.cl

Le Grand Maître de la Franc-maçonnerie du Chili a effectué à Temuco une visite particulièrement soutenue, mêlant rencontres officielles, échanges avec les autorités locales et participation à des cérémonies maçonniques d’importance pour la région de l’Araucanie. Cette séquence, soigneusement organisée, s’inscrit dans une logique de présence territoriale et de dialogue avec les acteurs publics et associatifs du territoire.

La visite a notamment été marquée par la célébration des 60 ans de la Respectable Loge Manuel de Lima N°121 et des 30 ans de la Respectable Loge Amulén N°177, deux jalons symboliques qui ont rassemblé des représentants de plusieurs ateliers et des membres de l’institution. Au-delà de l’aspect commémoratif, ces anniversaires ont offert un cadre propice à la mise en valeur de la continuité maçonnique dans une région où l’implantation de l’ordre s’inscrit dans la durée.

Rencontres institutionnelles

Au cours de son déplacement, le Grand Maître a d’abord tenu une réunion protocolaire avec le délégué présidentiel régional, Francisco Ljubetic, afin d’aborder différents aspects liés à la réalité de La Araucanie et à son contexte actuel. Cette rencontre souligne l’intérêt de la Franc-maçonnerie chilienne pour les dynamiques locales, dans une région où les enjeux sociaux, territoriaux et institutionnels sont particulièrement sensibles.

Il a ensuite rencontré le maire de Temuco, Roberto Neira, avec qui il a évoqué le développement de la capitale régionale, ainsi que les principaux défis urbains, sociaux et de projection auxquels la commune doit faire face. La journée s’est prolongée par une visite au maire de Padre Las Casas, Mario González, dans un échange qualifié de protocolaire, mais aussi orienté vers le renforcement des liens institutionnels.

Ces entretiens montrent une volonté claire de la Franc-maçonnerie de ne pas se limiter à sa seule vie interne, mais de s’inscrire dans une relation active avec les autorités civiles et les réalités du territoire. Dans cette perspective, la visite du Grand Maître prend la forme d’un déplacement de représentation autant que d’un geste de présence civique.

Une présence territoriale assumée

D’après la communication relayée par la source, la démarche poursuivie à Temuco vise à renforcer les liens avec les communautés locales, à mieux connaître les différentes réalités territoriales et à contribuer au dialogue avec les acteurs publics et sociaux de la région. Cette dimension est importante, car elle traduit une conception de la Franc-maçonnerie comme institution attentive à son environnement social, et non comme cercle replié sur lui-même.

La présence du Grand Maître dans plusieurs lieux et auprès de plusieurs autorités illustre aussi une stratégie de visibilité institutionnelle. En multipliant les échanges, la Grande Loge cherche à montrer que la tradition maçonnique peut dialoguer avec les problématiques contemporaines sans renoncer à sa singularité.

Le sens des anniversaires

Les commémorations des loges Manuel de Lima N°121 et Amulén N°177 donnent à cette visite une profondeur particulière. Les anniversaires d’ateliers ne sont pas de simples dates calendaires : ils rappellent la continuité d’un engagement collectif, la transmission d’une méthode de travail, et l’existence de sociabilités maçonniques enracinées dans leur milieu.

Dans le cas de Temuco, ces célébrations témoignent d’une vitalité locale et d’un ancrage ancien de la Franc-maçonnerie dans la région. Elles offrent aussi un moment de mémoire, de reconnaissance mutuelle et de projection vers l’avenir, en réunissant plusieurs générations de frères autour d’un même héritage.

Un signal pour la Grande Loge

À travers cette tournée, la Grande Loge du Chili donne à voir une institution qui cherche à conjuguer tradition et présence publique. Loin d’être une simple suite d’actes cérémoniels, le déplacement du Grand Maître s’inscrit dans une logique de maillage territorial et de dialogue avec la cité.

Cette orientation rejoint une tendance plus large observée dans le monde maçonnique contemporain : affirmer une identité symbolique forte tout en renforçant les liens avec la société civile, les autorités locales et les communautés de proximité. Temuco devient ainsi, le temps de cette visite, un point de rencontre entre mémoire maçonnique, relations institutionnelles et ancrage régional.

Un déplacement à forte portée symbolique

Au fond, cette visite dit beaucoup sur la manière dont la Franc-maçonnerie chilienne entend se présenter aujourd’hui. Elle se veut présente, dialoguante et attentive aux réalités du terrain, tout en honorant ses anniversaires, ses loges et ses traditions.

À Temuco, la succession des rencontres et des cérémonies a permis d’articuler plusieurs niveaux de lecture : le protocole, le travail fraternel, la mémoire institutionnelle et la relation au territoire. C’est précisément cette articulation qui donne à l’événement sa portée, au-delà du seul calendrier des activités.

Pour terminer…

La visite du Grand Maître de la Franc-maçonnerie du Chili à Temuco apparaît ainsi comme un moment significatif de la vie de l’Ordre dans le sud du pays. Entre rencontres avec les autorités, célébrations de loges historiques et volonté affichée de renforcer les liens avec la communauté, elle illustre une maçonnerie en dialogue avec son époque et son territoire.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Quand les gardiens de la puissance entrent dans le cercle.

Trente et un ans après leur dernière venue dans la capitale, les maîtres du sumo ont retrouvé Paris les samedi 13 et dimanche 14 juin 2026. Soixante-deux rikishi, parmi lesquels les deux yokozuna Hōshōryū et Ōnosato, ont investi l’Accor Arena à l’occasion d’un tournoi exceptionnel célébrant le centenaire de la Japan Sumo Association.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Derrière le fracas spectaculaire des corps est alors apparu un univers de rites, de grades, de légendes et de devoirs. Car le sumo ne glorifie jamais la puissance pour elle-même. Il cherche à l’ordonner, à la purifier et à la placer au service d’une dignité. Sous la toiture suspendue au-dessus du dohyō, le Franc-Maçon pouvait reconnaître une autre manière d’entrer dans le cercle, de maîtriser sa force et de comprendre que tout rang véritable est d’abord une charge.

Paris ouvre une porte sur le Japon

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Durant deux jours, l’Accor Arena ne fut plus seulement l’une des grandes salles de spectacle parisiennes. Elle devint le seuil provisoire d’un monde dont les racines plongent dans les mythes fondateurs du Japon, une enceinte où le sport, la culture et le sacré ne se séparent jamais complètement. Les soixante-deux lutteurs professionnels réunis sur le dohyō parisien appartenaient à cette communauté singulière que le public français désigne volontiers par le mot « sumotori ». Le terme japonais le plus précis demeure pourtant celui de rikishi, que l’on peut traduire par « homme de force »

Mais la force dont il est ici question ne se mesure pas seulement au poids du corps, à l’épaisseur des muscles ou à la violence d’une poussée. Elle désigne une énergie éduquée par des années d’ascèse, soumise à une règle et façonnée par une tradition qui ne cesse de rappeler que la puissance abandonnée à elle-même n’est encore qu’une forme de désordre.

Deux noms dominaient naturellement l’affiche

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste
Accor Arena, Bercy

Hōshōryū, devenu en janvier 2025 le soixante-quatorzième yokozuna de l’histoire, et Ōnosato, élevé quelques mois plus tard au rang de soixante-quinzième yokozuna. Leur présence commune donnait à la rencontre une portée historique, tant il est rare de voir les détenteurs du rang suprême se produire ensemble hors du Japon.

Le Tournoi de Paris célébrait également le centenaire de la Japan Sumo Association L’institution présente elle-même le sumo comme un héritage vivant où s’entrelacent la discipline sportive, la culture japonaise et une spiritualité héritée du shintō. Ce qui avait voyagé jusqu’à Paris n’était donc pas une simple exhibition athlétique destinée à émerveiller les foules. C’était une parcelle du Japon traditionnel, venue avec ses gestes, ses rythmes, ses vêtements, ses hiérarchies, ses arbitres, ses chants et ses silences.

Avant même que les corps ne se heurtent, tout indiquait que le combat ne serait jamais l’unique sujet de ce qui allait se dérouler. Le sumo commençait bien avant l’affrontement et se prolongeait longtemps après la chute. Il appartenait à un ordre plus vaste, à une architecture invisible dans laquelle chaque geste trouvait sa place et chaque homme son office.

Une lutte née parmi les dieux

Les origines du sumo ne se laissent pas enfermer dans une chronologie sportive. Elles appartiennent d’abord à la mémoire mythique du Japon. Le Kojiki, compilé au début du VIIIe siècle, rapporte le combat qui opposa les divinités Takemikazuchi et Takeminakata.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

De cette lutte aurait dépendu la maîtrise du territoire japonais. Avant d’être un sport, l’affrontement apparaît ainsi comme une épreuve de souveraineté. Le vainqueur ne remporte pas seulement une victoire personnelle. Par son triomphe, il contribue à fonder un ordre, à établir une autorité et à donner une forme au monde.

Le Nihon Shoki, achevé en 720, relate une autre rencontre devenue légendaire

Sous le règne de l’empereur Suinin, Nomi no Sukune aurait affronté Taima no Kehaya, réputé invincible. Le combat fut d’une extrême violence. Nomi no Sukune finit par terrasser son adversaire et demeure depuis lors l’une des figures tutélaires de la tradition du sumo.

Ces récits ne doivent évidemment pas être reçus comme de simples comptes rendus historiques. Leur vérité se situe ailleurs. Ils enseignent que deux puissances peuvent être appelées à s’affronter afin qu’un ordre soit reconnu. Le chaos des forces exige une mesure, une limite et un centre. La souveraineté elle-même ne se reçoit pas sans épreuve.

Les premières formes de lutte furent également associées aux sanctuaires shintō, aux fêtes saisonnières, aux prières adressées aux kami et aux demandes de récoltes abondantes

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Le combat participait d’une relation entre les êtres humains, la terre nourricière, les puissances invisibles et le grand cycle des saisons. Le corps du lutteur devenait un médiateur. En frappant le sol, il manifestait la vitalité de la communauté, écartait symboliquement les forces malfaisantes et réveillait la terre dont dépendait la subsistance des hommes.

Cette origine sacrée éclaire encore les gestes accomplis aujourd’hui. Sous l’apparence d’un spectacle sportif se maintient la mémoire très ancienne d’un dialogue entre la chair et le sol, entre la puissance humaine et un ordre qui la dépasse.

De la cour impériale aux foules d’Edo

À partir de l’époque de Nara, au VIIIe siècle, le sumo entra dans les cérémonies de la cour impériale. Des rencontres annuelles furent organisées devant l’empereur, accompagnées de musiques, de danses et de célébrations liées au calendrier agricole. La lutte, encore rude, commença alors à recevoir une forme plus précise. Des règles apparurent, certaines pratiques dangereuses furent limitées et le geste guerrier se transforma progressivement en une discipline codifiée.

Au cours du Moyen Âge japonais, les guerriers comprirent l’intérêt d’un art qui apprenait à conserver son équilibre, à absorber un choc, à lire le mouvement adverse et à retourner contre l’autre la puissance qu’il croyait maîtriser. La lutte participa ainsi à la formation du bushi, aux côtés de l’équitation, du tir à l’arc et du maniement des armes.

Puis vint l’époque d’Edo, entre le XVIIe et le XIXe siècle

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Le sumo quitta en partie les enceintes de cour et les espaces guerriers pour devenir un spectacle populaire. Des tournois furent organisés au bénéfice de temples, de sanctuaires ou d’œuvres pieuses. Des groupes professionnels se constituèrent et les plus grands lutteurs devinrent des figures admirées, dont les visages et les exploits furent immortalisés par les maîtres de l’estampe.

Le sumo moderne porte encore la mémoire de toutes ces strates. Il demeure à la fois rite agraire, cérémonie de cour, discipline martiale et spectacle offert aux foules. Cette superposition explique l’étrangeté qu’il conserve pour le regard occidental. Le combat lui-même peut ne durer que quelques secondes, tandis que sa préparation occupe de longues minutes. Le résultat sportif importe, mais il n’épuise jamais la signification de ce qui vient d’être accompli.

Tout se passe comme si la brièveté de l’affrontement devait être précédée d’une lente construction du temps. Avant la fulgurance vient l’attente. Avant le choc vient le silence. Avant la décision vient le rite.

Paris, Jacques Chirac et une ancienne amitié

La venue des rikishi à Paris s’inscrit également dans une histoire franco-japonaise singulière. La première grande représentation parisienne eut lieu en 1986, à l’initiative de Jacques Chirac, alors maire de Paris et passionné de sumo. Une seconde suivit en 1995. Depuis cette date, aucun rassemblement d’une ampleur comparable n’avait été organisé en France.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste
Jacques Chirac en 1997

L’attachement de Jacques Chirac au sumo dépassait largement la curiosité que pourrait susciter une tradition exotique. Il connaissait les lutteurs, leurs résultats, leurs tempéraments, leurs styles et les subtilités d’une hiérarchie souvent déroutante pour le non-initié. Il avait surtout compris que le sumo pouvait ouvrir une voie privilégiée vers l’histoire spirituelle et sociale du Japon.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste
Armoiries République française

La Coupe de l’Amitié franco-japonaise, remise à un vainqueur de tournoi, prolongea cette relation. Le retour du Grand Sumo à Paris ne relevait donc pas d’une programmation fortuite. Il ravivait un lien culturel ancien et rendait indirectement hommage à celui qui fut l’un de ses plus fervents passeurs français.

Paris et Tokyo se retrouvaient ainsi autour d’une interrogation universelle. Comment transmettre une tradition sans la réduire à une attraction touristique. Comment ouvrir un rite au regard étranger sans lui retirer sa profondeur. Comment permettre à un héritage de voyager sans le déraciner ni le vider de sa substance.

Le tournoi parisien apporta une réponse par la fidélité aux formes. Le dohyō, les vêtements, les coiffures, les offices, les chants et les cérémonies ne furent pas remplacés par un décor destiné à flatter le public occidental. Le Japon ne vint pas se déguiser à Paris. Il y apporta son propre ordre.

Le dohyō, une terre séparée du monde

Au centre de cet ordre se trouve le dohyō.

Le combat se déroule sur une plateforme carrée constituée d’une terre spéciale, soigneusement compactée puis recouverte d’une fine couche de sable. Au centre, un cercle d’environ 4,55 mètres de diamètre est délimité par des ballots de paille de riz partiellement enfouis dans le sol. Le carré constitue l’assise terrestre du combat. Le cercle en dessine la frontière active.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Cette rencontre du carré et du cercle ne peut laisser indifférent celui qui porte sur le monde un regard symbolique. Le carré évoque l’établissement, la matière ordonnée, la construction et les quatre directions. Le cercle renvoie à l’unité, au mouvement, au cycle et à ce qui semble ne connaître ni commencement ni fin.

Il serait naturellement abusif de transformer le dohyō en symbole maçonnique.

Pourtant, le Franc-Maçon y reconnaît une structure qui lui est familière. Un espace a été distingué du monde ordinaire. Une limite a été tracée. Des orientations ont été reconnues. Le passage à l’intérieur de cette enceinte suppose une préparation, car on ne pénètre pas impunément dans un lieu où l’on va être éprouvé.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Au-dessus du dohyō est suspendue une toiture évoquant celle d’un sanctuaire shintō. Quatre grandes houppes colorées ont remplacé les piliers qui soutenaient autrefois cette couverture. Elles renvoient aux directions et aux saisons, comme si le combat devait se dérouler sous une représentation condensée du cosmos.

L’espace du sumo n’est donc jamais neutre

Le cercle et le carré forment un monde en réduction, un univers ordonné autour d’un centre. Avant les grands tournois officiels, le dohyō fait d’ailleurs l’objet d’une cérémonie de consécration au cours de laquelle des offrandes sont enfouies dans sa terre. Celle-ci cesse alors d’être une simple surface utile. Elle devient le dépositaire d’une mémoire, le socle d’une présence et l’assise d’un ordre rituel.

Lorsque les deux rikishi s’y affrontent, ils ne se rencontrent pas sur un terrain quelconque. Ils entrent dans une terre préparée, consacrée et séparée. Leur combat devient ainsi plus qu’un duel. Il prend place dans un monde dont les limites obligent chacun à révéler son équilibre véritable.

Purifier avant de combattre

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste
Jacques Chirac en 1997

L’un des gestes les plus connus du sumo est le jet de sel. Le rikishi saisit une poignée de cristaux et les répand largement sur le dohyō. Dans la tradition shintō, le sel possède une fonction purificatrice. Il éloigne la souillure, restaure la disponibilité rituelle et prépare l’espace à recevoir ce qui doit s’y accomplir.

Le lutteur ne se contente donc pas de nettoyer symboliquement un lieu extérieur. Par son geste, il se prépare lui-même à y entrer. La purification du cercle répond à une purification intérieure. Le combat ne peut commencer qu’après que l’homme a tenté de déposer ce qui troublerait la justesse de son action.

Vient ensuite le shiko. Le rikishi lève une jambe aussi haut que possible, la maintient un instant dans un équilibre impressionnant, puis frappe puissamment la terre du pied. L’exercice développe les jambes, les hanches et la stabilité. Mais sa signification traditionnelle dépasse l’entraînement physique. Le choc du pied contre le sol est censé repousser les puissances mauvaises qui pourraient s’y dissimuler.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Dans ce geste, l’élévation et l’enracinement ne s’opposent pas. La jambe monte vers le ciel, mais le pied doit revenir frapper la terre. Plus l’élévation est haute, plus le retour au sol doit être assuré. La leçon dépasse largement le sumo. Il n’existe pas d’élévation durable sans racines, pas d’ascension véritable sans une fidélité profonde à la terre dont nous sommes issus.

Le rikishi frappe également ses mains, étend les bras, retourne ses paumes et montre qu’il ne dissimule aucune arme. Ce geste, appelé chirichōzu, proclame la loyauté de l’affrontement. Les mains sont ouvertes. Rien n’est caché. Le combat pourra être rude, mais il ne sera pas perfide.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

L’eau de force, ou chikara-mizu, permet enfin au lutteur de rincer symboliquement sa bouche. Par cette ablution, il purifie sa parole et sa présence avant d’entrer pleinement dans l’épreuve. Le corps est essuyé à l’aide d’une feuille de papier, comme si tout ce qui appartient au dehors devait être laissé à la limite du cercle.

Le Franc-Maçon peut entendre ici l’écho de la préparation qui précède l’entrée dans le Temple. On n’aborde pas un espace consacré comme on franchit la porte d’un lieu ordinaire. Il faut se rendre disponible, reconnaître la limite, déposer ce qui encombre et consentir à ce que le passage transforme le regard.

Dans les deux traditions, la purification ne prétend pas rendre l’homme parfait. Elle lui rappelle simplement qu’il ne peut entreprendre l’épreuve en demeurant exactement celui qu’il était avant d’en franchir le seuil.

Le face-à-face et la recherche du temps juste

Lorsque les deux rikishi s’accroupissent derrière les lignes blanches tracées au centre du cercle, le silence se resserre. Les regards se croisent. Les corps semblent déjà engagés, bien que le combat n’ait pas encore commencé. Les lutteurs se relèvent, reprennent du sel, reviennent vers les lignes et recommencent.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Cette phase appelée shikiri pourrait sembler interminable à celui qui ne voit dans le sumo qu’un affrontement sportif. Elle ne relève pourtant ni de l’hésitation ni d’une théâtralité gratuite. Elle construit la tension, éprouve la concentration et recherche le moment juste.

Le combat ne débute pas au son d’un coup de sifflet. Le tachi-ai naît lorsque les deux adversaires posent leurs poings au sol et acceptent simultanément l’affrontement. Le départ dépend ainsi d’une reconnaissance mutuelle. Aucun des deux ne peut véritablement commencer sans l’autre.

Cette synchronisation donne au combat une profondeur singulière. Les rikishi ne sont pas seulement deux ennemis cherchant à s’abattre. Ils deviennent les partenaires nécessaires d’une même épreuve. Chacun a besoin de l’autre pour manifester sa propre valeur, découvrir ses failles et éprouver la vérité de son équilibre.

Toute démarche initiatique connaît ce paradoxe. L’obstacle n’est pas seulement ce qui entrave notre progression. Il est aussi ce qui nous révèle. L’adversaire, l’épreuve ou la contradiction deviennent parfois des maîtres de circonstance. Ils nous montrent ce que nous ignorions de nous-mêmes.

Le tachi-ai porte également une leçon sur le temps. Partir trop tôt, c’est rompre l’accord. Partir trop tard, c’est abandonner l’initiative. Il faut trouver cet instant presque insaisissable où la décision, la présence et le mouvement ne font plus qu’un.

La maîtrise ne consiste donc pas à agir toujours plus vite. Elle réside dans la capacité à reconnaître le moment où l’action devient juste.

Une simplicité qui ouvre sur l’infini

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Les règles fondamentales du sumo paraissent d’une simplicité presque enfantine. Le lutteur perd dès qu’une partie de son corps autre que la plante de ses pieds touche le sol. Il est également vaincu lorsqu’il sort du cercle, même s’il demeure debout. Une main, un genou, un coude, l’extrémité d’un doigt ou parfois une simple mèche de cheveux peuvent suffire à décider de l’issue.

Cette simplicité apparente ouvre pourtant sur une extraordinaire richesse technique. La Japan Sumo Association reconnaît quatre-vingt-deux kimarite, c’est-à-dire quatre-vingt-deux techniques officielles permettant de remporter un combat. Le rikishi peut pousser, projeter, déséquilibrer, soulever, esquiver, faire trébucher ou utiliser une prise sur le mawashi.

Parmi les techniques les plus fréquentes se trouvent le yorikiri, qui consiste à conduire l’adversaire hors du cercle en le maintenant à la ceinture, et l’oshidashi, qui permet de le repousser sans saisir directement son mawashi. Mais derrière ces gestes apparemment élémentaires se cache un art complexe du placement, du centre de gravité, de la vitesse, de la respiration et de l’anticipation.

Certains actes demeurent interdits

Il est défendu de frapper avec le poing fermé, de tirer les cheveux, d’attaquer les yeux, d’étrangler ou de porter des coups de pied à l’abdomen et à la poitrine. La partie verticale du mawashi protégeant les organes vitaux ne peut être saisie.

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La violence reste donc contenue dans une forme. Elle ne disparaît pas, mais elle reçoit une limite. Sans cette limite, la puissance cesserait d’être un art pour redevenir brutalité.

Le sumo professionnel ne connaît par ailleurs aucune catégorie de poids. Un rikishi peut affronter un adversaire considérablement plus lourd. La masse joue naturellement un rôle, mais elle ne garantit rien. La vitesse, le placement des mains, la mobilité des hanches, l’intelligence du mouvement et la capacité à utiliser l’élan adverse peuvent permettre au plus léger de l’emporter.

La force véritable n’est jamais seulement accumulation. Elle est science de l’espace, économie du geste et compréhension de l’autre. Elle sait parfois céder un instant pour mieux conduire, accompagner pour mieux renverser et accueillir une poussée afin de la détourner.

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Le mawashi et le dépouillement du combattant

Le rikishi combat vêtu du seul mawashi, une longue bande de tissu solidement enroulée autour de la taille et de l’aine. Ce dépouillement rend l’affrontement immédiatement lisible. Aucun équipement complexe ne vient protéger le corps ou dissimuler une intention. L’homme apparaît dans la réalité de sa puissance, mais aussi dans celle de sa fragilité, de ses blessures et de ses déséquilibres.

Le mawashi constitue en même temps le principal point de prise. Ce qui protège devient donc ce par quoi l’adversaire peut agir. La ceinture qui maintient peut également offrir la possibilité d’être déplacé, soulevé ou projeté.

La leçon symbolique est remarquable.

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Nos protections peuvent devenir nos vulnérabilités. Ce à quoi nous nous attachons peut fournir à l’autre le moyen de nous atteindre. Le travail ne consiste pourtant pas à supprimer toute faiblesse, entreprise impossible, mais à apprendre comment demeurer stable lorsque l’adversaire a découvert notre point d’appui.

Le rikishi entre presque nu dans le cercle. Il n’a rien à opposer à l’épreuve que son corps, sa technique, son courage et les années de discipline inscrites dans sa chair. Le Franc-Maçon entre symboliquement dépouillé de ses métaux dans le Temple. Là encore, l’essentiel ne tient plus à ce que l’homme possède, mais à ce qu’il est capable de manifester lorsqu’il ne peut plus se dissimuler derrière ses titres, ses richesses ou ses apparences.

Le dépouillement n’est pas une pauvreté. Il est une mise à nu de la vérité.

Le banzuke, une échelle de mérite et de devoir

Le monde du sumo est organisé par une hiérarchie d’une précision extrême appelée banzuke. Tout en bas se trouve la division jonokuchi. Viennent ensuite jonidan, sandanme, makushita, jūryō et enfin makuuchi, la première division.

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À l’intérieur de la division makuuchi, la progression conduit des maegashira aux komusubi, puis aux sekiwake, aux ōzeki et enfin aux yokozuna. Ce classement est publié sous la forme d’une calligraphie traditionnelle où la taille des caractères et la place occupée sur la feuille traduisent immédiatement la position de chacun dans l’ordre du sumo.

Après chaque grand tournoi, les résultats entraînent des promotions ou des rétrogradations

Le rang ne constitue donc jamais un titre décoratif acquis une fois pour toutes. Il doit être continuellement justifié par le travail, les victoires et la conduite.

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Feuille de ginkgo

Les rikishi appartenant aux divisions jūryō et makuuchi sont appelés sekitori. Ils reçoivent un salaire, bénéficient de certains privilèges et portent une coiffure plus élaborée en forme de feuille de ginkgo. Les lutteurs des divisions inférieures accomplissent quant à eux les tâches quotidiennes nécessaires à la vie de leur maison et au service de leurs aînés.

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Cette organisation peut paraître rigoureuse, parfois même impitoyable. Elle rappelle néanmoins une vérité que les voies initiatiques ne devraient jamais oublier. Le passage d’un degré à l’autre ne constitue pas seulement l’acquisition d’un honneur ou d’un privilège. Il marque un accroissement des responsabilités.

Plus l’homme s’élève, plus il devrait devenir digne de servir de repère. Le rang ne l’autorise pas à se soustraire au devoir. Il l’y attache davantage.

Yokozuna, la corde et la charge

Le mot yokozuna signifie littéralement « corde horizontale ». Celui qui porte ce rang suprême ceint autour de sa taille une lourde corde blanche inspirée du shimenawa des sanctuaires shintō. Des bandes de papier plié, appelées shide, y sont suspendues. Dans la tradition japonaise, cette corde signale la présence d’un lieu ou d’un être investi d’un caractère sacré.

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Lors de son entrée rituelle, le yokozuna est accompagné de deux rikishi. L’un porte symboliquement l’épée tandis que l’autre ouvre la marche. Le champion frappe des mains, étend les bras afin de montrer qu’il ne porte aucune arme, puis lève successivement les jambes avant de frapper le sol.

Deux grands styles de cérémonie existent, Unryū et Shiranui, que l’on distingue notamment par la position des bras et la forme de la corde.

Mais la particularité essentielle du rang de yokozuna réside ailleurs. Aucun titulaire ne peut être rétrogradé. Lorsqu’il n’est plus en mesure d’assumer son rang, il doit se retirer.

Cette règle transforme profondément la nature du grade. Le yokozuna n’est plus seulement celui qui a vaincu. Il est celui qui doit désormais incarner. Ses résultats demeurent importants, mais sa conduite, sa dignité, sa retenue et sa maîtrise de lui-même le deviennent tout autant. Il n’est plus seulement un champion parmi les autres. Il devient le gardien visible de la tradition.

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Une faute qui resterait individuelle chez un lutteur ordinaire prend chez lui une dimension institutionnelle, car son comportement engage davantage que sa propre personne. La corde blanche qu’il porte n’est donc pas seulement l’emblème d’un triomphe. Elle est le signe d’un lien, d’une obligation et d’un poids.

Le monde maçonnique pourrait longuement méditer cette exigence.

Recevoir une charge ne confère pas davantage de droits sur les autres. Elle impose davantage de devoirs envers eux. Le rang suprême ne devrait jamais être l’aboutissement d’une ambition personnelle. Il devrait marquer l’entrée dans une forme plus haute de service.

Le yokozuna rappelle ainsi que l’autorité véritable ne consiste pas à dominer. Elle consiste à devenir responsable de ce que l’on représente.

Une communauté d’offices et de transmissions

Autour des rikishi agit tout un peuple de serviteurs du rite. Le champion attire naturellement les regards, mais il ne pourrait rien accomplir sans ceux qui préparent la terre, nouent les ceintures, entretiennent les coiffures, appellent les noms, donnent le rythme et veillent sur la règle.

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Le gyōji, arbitre vêtu d’un costume inspiré de la cour ancienne, dirige le combat à l’aide d’un éventail appelé gunbai. Son vêtement, ses ornements et la couleur de ses glands révèlent son propre rang. Lui aussi progresse dans une hiérarchie et porte la responsabilité de décisions qui peuvent être contestées.

Autour du dohyō siègent en effet des juges susceptibles de se réunir au centre lorsqu’un doute survient. Ce débat, appelé mono-ii, peut conduire à confirmer la décision du gyōji, à la renverser ou à ordonner un nouveau combat. Même au cœur d’un ordre fortement hiérarchisé, la décision n’est donc pas nécessairement solitaire. Le doute appelle l’examen collectif.

Les yobidashi annoncent les lutteurs, entretiennent le dohyō, manipulent les bannières et rythment la journée au son des tambours. Les tokoyama prennent soin des coiffures traditionnelles. D’autres membres de l’institution organisent les déplacements, la préparation matérielle et le déroulement des cérémonies.

Le sumo rappelle ainsi qu’aucune œuvre collective ne repose exclusivement sur ceux qui occupent la lumière

Le champion n’existerait pas sans le travail discret de celui qui prépare la terre. Il n’existe pas de petit office lorsque chacun concourt à la justesse de l’ensemble.

Cette transmission se poursuit dans la heya, terme souvent traduit par « écurie », bien que le mot français ne rende qu’imparfaitement la réalité de cette institution. La heya est à la fois une maison, un lieu d’entraînement, une communauté de vie et une école.

Elle est dirigée par un oyakata, ancien lutteur devenu maître. Les jeunes rikishi y apprennent les techniques, les usages, la cuisine, l’entretien des lieux, la manière de se vêtir et la conduite attendue d’un membre du monde du sumo. Leur formation ne s’arrête jamais au bord du dohyō. Elle embrasse l’existence entière.

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Les moins gradés se lèvent les premiers, préparent la salle, accomplissent les travaux collectifs et servent leurs aînés

Les sekitori bénéficient d’assistants et d’un statut plus favorable. L’ascension dans le banzuke transforme donc profondément les conditions de vie.

La transmission repose sur la relation entre le maître et le disciple, mais également sur l’observation quotidienne. Les gestes ne sont pas seulement expliqués. Ils sont regardés, répétés, corrigés, éprouvés puis incorporés. Peu à peu, le savoir devient corps.

Le rapprochement avec l’apprentissage initiatique doit toutefois rester prudent. Toute hiérarchie peut transmettre, mais toute hiérarchie peut aussi écraser. L’obéissance ne possède de valeur que lorsqu’elle conduit l’être humain vers l’autonomie intérieure, jamais lorsqu’elle exige la soumission de la personne.

Sumodō, la voie au-delà de la victoire

La Japan Sumo Association emploie le terme sumodō, la voie du sumo. Cette expression signifie que la pratique ne peut être réduite à une simple accumulation de victoires. Le rikishi est invité à se développer comme être humain, à rechercher une maîtrise dépassant l’efficacité immédiate et à inscrire sa conduite dans une continuité culturelle.

La retenue du vainqueur en offre l’image la plus visible. Il ne danse pas autour de l’adversaire terrassé. Il ne l’humilie pas et ne transforme pas sa victoire en spectacle personnel. Il reçoit la décision, s’incline et quitte l’espace.

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La victoire ne lui donne pas le droit d’avilir celui sans lequel elle n’aurait pu advenir.

Le sumodō valorise la sincérité, la droiture, l’endurance, le respect du maître, la loyauté envers la communauté et la maîtrise de soi. La puissance ne reçoit sa véritable valeur qu’en acceptant une limite.

Le plus redoutable adversaire n’est donc pas toujours l’homme placé de l’autre côté des lignes blanches. Il peut être la précipitation, la peur, l’orgueil, la colère ou l’incapacité à revenir au centre après avoir été ébranlé.

Le lutteur travaille sans cesse son centre de gravité. Il apprend à descendre dans ses appuis, à habiter son propre poids et à ne pas se laisser arracher à son axe. Le Franc-Maçon recherche lui aussi un centre intérieur. Il tente de ne pas quitter cette ligne invisible qui relie la conscience, la parole et l’action.

L’un sait qu’une fraction de seconde de déséquilibre peut provoquer la chute. L’autre découvre qu’aucun grade ne le met définitivement à l’abri de lui-même.

Les ombres d’une tradition

Célébrer le sumo comme un patrimoine vivant ne doit pourtant pas conduire à l’idéaliser. Comme toute institution humaine, il porte ses grandeurs et ses ombres.

Le monde du sumo a connu des affaires de violence, de harcèlement, de paris clandestins et de combats arrangés. La Japan Sumo Association a elle-même reconnu que la sauvegarde du sumodō exigeait un renforcement de la gouvernance et une véritable politique d’intégrité.

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Les exigences de droiture, de bon sens et d’honnêteté ne peuvent rester de simples principes affichés. Elles doivent se traduire dans la conduite des hommes, la protection des plus jeunes et la capacité de l’institution à regarder ses propres défaillances.

La place des femmes demeure également l’objet d’un débat important.

Le sumo professionnel reste masculin et l’accès des femmes au dohyō demeure interdit lors des cérémonies officielles. Cette règle, régulièrement contestée au Japon comme à l’étranger, interroge la manière dont une tradition peut préserver son identité sans se soustraire aux exigences contemporaines de dignité et d’égalité.

Une tradition ne demeure vivante qu’à la condition d’accepter l’examen de conscience. Être gardien ne signifie pas défendre indistinctement tout ce qui a été transmis. Cela signifie discerner ce qui porte une sagesse, ce qui appartient à un contexte révolu et ce qui doit évoluer afin de ne pas contredire les valeurs que la tradition prétend servir.

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Le Franc-Maçon connaît cette difficulté. La fidélité n’est pas l’immobilité. Transmettre ne consiste pas à reproduire aveuglément. Il faut parfois restaurer, parfois élaguer, parfois retrouver l’esprit sous l’épaisseur des usages.

Une tradition authentique n’est pas un musée de gestes morts. Elle est une mémoire assez forte pour accueillir la conscience.

Ce que le Franc-Maçon peut entendre

Le dohyō n’est pas une Loge. Le gyōji n’est pas un Vénérable Maître. Le yokozuna n’est pas un Grand Maître. Le banzuke ne constitue pas une échelle de degrés initiatiques. Toute assimilation directe serait réductrice et trahirait la singularité des deux traditions.

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Pourtant, certaines résonances peuvent nourrir la méditation. Un espace est séparé du tumulte du monde. Il est orienté, purifié et placé sous une couverture symbolique. Les participants accomplissent des gestes connus. Chacun possède une place, un rang, un vêtement et un office. La parole demeure rare, car le corps parle avant elle.

Le sel rappelle la nécessité de la purification. Le shiko enseigne que toute élévation doit retrouver la terre. Les mains ouvertes proclament l’absence d’arme cachée. Le cercle établit une limite. Le tachi-ai exige l’accord silencieux des deux adversaires. Le combat dévoile les déséquilibres, tandis que le salut final replace la victoire sous le signe de la mesure.

Le rikishi entre presque nu dans le cercle. Le Franc-Maçon entre symboliquement dépouillé de ses métaux dans le Temple. L’un travaille son centre de gravité. L’autre recherche son centre intérieur. L’un apprend à ne pas sortir du cercle. L’autre tente de ne pas quitter l’axe.

L’un découvre qu’un instant d’orgueil suffit à le faire tomber. L’autre sait qu’aucun tablier, aucun titre et aucune charge ne le délivreront du travail qu’il doit poursuivre sur lui-même.

La leçon la plus profonde demeure peut-être celle du yokozuna

Plus l’homme s’élève dans la hiérarchie, moins il devrait lui appartenir de vivre pour lui seul. Le rang suprême ne constitue pas une récompense achevée. Il devient une obligation permanente d’exemplarité.

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Le véritable maître n’est pas celui qui exhibe sa puissance. Il est celui qui sait la contenir, la régler et la mettre au service d’une œuvre qui le dépasse.

Paris a refermé le cercle

Le dimanche 14 juin, la seconde journée s’ouvrit au rythme des tambours yosedaiko, dont les vibrations semblaient appeler la foule autant que réveiller la mémoire. Puis vinrent les chants du sumo jinku, les démonstrations des sekitori et le patient travail des coiffeurs traditionnels. Avant même que les combats ne reprennent, le public comprit que le sumo était tout autant un patrimoine vivant qu’une discipline d’affrontement.

La cérémonie du nouage de la corde du yokozuna, consacrée à Ōnosato, précéda l’entrée rituelle des lutteurs de la division makuuchi, puis celle des deux détenteurs du rang suprême. Sous la toiture suspendue, les corps massifs semblaient soudain appartenir à un ordre plus ancien que la salle qui les accueillait.

Après le temps cérémoniel vint la succession rapide des affrontements

Les chocs furent brefs, parfois foudroyants. Un déplacement de quelques centimètres, une main posée trop tôt sur la terre ou un talon franchissant la limite suffisaient à convertir la puissance en défaite. Dans le cercle, rien ne pardonne l’instant d’inattention. Tout se joue dans l’accord fragile entre l’élan, l’équilibre et la maîtrise.

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Kotozakura, maître du cercle parisien

Le dimanche 14 juin 2026, la seconde journée du Tournoi de Paris porta le yokozuna Hōshōryū jusqu’à la victoire. Rapide, mobile, capable de transformer en un instant la poussée adverse en déséquilibre, le soixante-quatorzième yokozuna de l’histoire s’imposa au terme du tournoi dominical et gagna ainsi le droit d’affronter Kotozakura dans la grande finale générale.

L’ōzeki Kotozakura arrivait dans cet ultime combat auréolé de sa victoire de la veille. Le samedi 13 juin, il avait déjà dominé Kirishima dans une finale entre ōzeki, le conduisant hors du cercle par yorikiri, cette technique frontale qui consiste à maintenir l’adversaire avant de le pousser méthodiquement au-delà de la limite.

Le dernier affrontement du week-end mit donc face à face deux expressions de la puissance. D’un côté, la vivacité de Hōshōryū, son art du déplacement et sa science du déséquilibre. De l’autre, la stabilité de Kotozakura, sa densité, son enracinement et cette poussée méthodique qui ne cherche pas l’éclat, mais avance avec la force continue d’une nécessité.

C’est finalement Kotozakura qui imposa sa mesure. Solidement établi sur ses appuis, il contint l’engagement du yokozuna, absorba sa puissance, puis le conduisit hors du dohyō par yorikiri. Il remporta ainsi la grande finale et devint le vainqueur général du Tournoi de Paris 2026.

La scène portait en elle une leçon plus profonde que le seul résultat sportif

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Hōshōryū, gardien suprême de la tradition, venait de remporter la journée. Pourtant, dans l’instant décisif, le rang ne suffisait plus. Il fallait retrouver le centre, maintenir l’équilibre et donner à la puissance une direction juste.

Le sumo rappelait ainsi, devant le public parisien, qu’aucune dignité, si haute soit-elle, ne dispense de l’épreuve. Le titre permet d’entrer dans le cercle, mais seule la justesse du geste permet d’y demeurer. Toute charge doit être à nouveau méritée au moment où elle s’exerce.

Devant une Accor Arena comble, forte d’environ 15 000 spectateurs, Kotozakura reçut le trophée du champion général, tandis que Hōshōryū, vainqueur du dimanche, saluait le public en français par quelques mots de remerciement et d’au revoir.

Après trente et un ans d’absence, le Grand Sumo quittait Paris en ayant offert bien davantage qu’une succession de combats.

Il avait montré que la force véritable ne réside pas seulement dans la capacité de résister ou de renverser, mais dans cet art plus secret qui consiste à conserver son axe au moment même où tout pousse à le perdre.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

La rencontre s’acheva par le yumitori-shiki, la cérémonie de l’arc, puis par la remise des prix. Paris avait ainsi accueilli bien davantage qu’une compétition sportive. La capitale avait vu se déployer une tradition où chaque geste, chaque vêtement, chaque silence et chaque rang appartiennent à une architecture invisible.

Le public aura naturellement retenu les chocs, les projections, les déséquilibres soudains et les victoires arrachées au bord du cercle. Mais il aura également découvert que le sumo commence longtemps avant le combat et qu’il se prolonge bien après la chute. Car l’affrontement n’est que le centre visible d’un ensemble plus vaste, composé de rites, de transmission, de discipline, de mémoire et de silence.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Lorsque les tambours se turent, que la dernière poignée de sel retomba sur la terre et que la corde du yokozuna quitta le cercle, il resta davantage que le souvenir de quelques affrontements prodigieux.

Il resta l’image d’hommes puissants qui commencent par purifier leurs mains

Celle de champions qui montrent qu’ils ne portent aucune arme. Celle, enfin, d’un cercle dont la limite oblige chacun à découvrir la vérité de son propre équilibre. Le sumo nous enseigne que la force la plus haute n’est pas nécessairement celle qui renverse. Elle est celle qui pourrait tout emporter, mais choisit de servir une règle, de respecter l’adversaire et de demeurer fidèle au centre. Sur le dohyō comme dans le Temple, la véritable victoire ne consiste peut-être pas à faire tomber l’autre.

Elle consiste à ne pas être terrassé par sa propre puissance.

Le sumo à Paris – Héritage, histoire, symboles et légendes dans le cercle de la force juste

Le sumo fait son grand retour en France avec un tournoi historique à Paris • FRANCE 24

Sumo, le poids des traditions – reportage intégral

Grande Loge du Gabon : Jacques-Denis Tsanga fragilisé à quelques mois d’une échéance décisive ?

De notre confrère gabonmediatime.com

À quelques mois d’une assemblée générale annoncée comme décisive, la Grande Loge du Gabon traverse une zone de fortes turbulences. Selon L’Aube, l’obédience ferait face à une crise d’adhésion, à des tensions internes et à une contestation croissante de la gouvernance de son Grand Maître, Jacques-Denis Tsanga.

Longtemps perçue comme l’une des organisations les plus influentes du pays, la Grande Loge du Gabon semble aujourd’hui confrontée à une forme de crise existentielle. Derrière la discrétion qui entoure traditionnellement la vie maçonnique, des lignes de fracture apparaissent désormais au grand jour, révélant un malaise plus profond qu’une simple querelle de personnes.

Une gouvernance sous pression

Générée par Gemini © D.R.

L’arrivée de Jacques-Denis Tsanga à la tête de l’obédience, en février 2024, devait ouvrir une nouvelle séquence après le refus du président Brice Clotaire Oligui Nguema de reprendre la fonction traditionnellement exercée par les chefs de l’État. L’actuel gouverneur du Haut-Ogooué avait alors hérité d’une responsabilité lourde : conduire une structure symbolique, influente et politiquement scrutée.

Selon les éléments relayés par L’Aube, plusieurs réformes auraient bien été engagées sous son mandat, notamment sur l’organisation interne, la gestion financière, le patrimoine foncier et le rayonnement international de la GLG. Ces chantiers témoigneraient d’une volonté de modernisation et de rupture avec certaines pratiques antérieures.

Mais ces efforts ne semblent pas avoir suffi à apaiser les tensions. À l’approche de l’échéance de novembre 2026, le climat se serait considérablement dégradé, au point de fragiliser la légitimité même du Grand Maître auprès d’une partie des membres.

Une crise d’adhésion

L’un des signaux les plus préoccupants évoqués par la presse est la baisse de la fréquentation des temples. Toujours selon L’Aube, la GLG compterait près de 600 adhérents revendiqués, mais seulement 200 membres réellement actifs. Cet écart, s’il est exact, en dit long sur le niveau de démobilisation interne.

Cette situation traduirait un malaise de fond : certains membres parleraient de radiations contestées, d’une perte du sens fraternel et d’un discours de rupture qui n’aurait pas totalement produit les effets attendus. Dans une institution où la cohésion symbolique compte autant que les équilibres de pouvoir, une telle érosion de la participation n’est jamais anodine.

La crise ne serait donc pas seulement quantitative, mais qualitative. Elle toucherait à l’engagement, à la confiance et à la perception même de l’institution par ses propres membres.

Des réformes qui divisent

Les réformes engagées par Jacques-Denis Tsanga auraient pu être comprises comme un effort de remise en ordre. Mais elles semblent aussi avoir nourri des résistances, notamment lorsqu’elles touchent à la gestion des ressources, au foncier ou à l’architecture interne de l’obédience. Dans un contexte où la transparence est souvent perçue comme une exigence, chaque changement devient un test de gouvernance.

La difficulté est classique dans les structures fortement codifiées : moderniser peut être interprété comme une rupture, et réformer comme une remise en cause des équilibres établis. Si certains saluent des initiatives de clarification, d’autres y voient une centralisation accrue ou une manière de redessiner les rapports de force.

C’est précisément ce qui rend l’échéance de novembre si sensible. L’assemblée générale ne sera pas seulement un rendez-vous administratif ; elle pourrait devenir un moment de vérité sur l’état réel de l’obédience et sur la capacité de son leadership à fédérer.

L’enjeu de novembre 2026

La prochaine assemblée générale prévue en novembre 2026 apparaît désormais comme un tournant. Deux scénarios semblent se dessiner : soit Jacques-Denis Tsanga parvient à reprendre la main et à faire valider sa ligne, soit la contestation interne ouvre la voie à une recomposition plus profonde.

Dans tous les cas, l’enjeu dépasse la seule personne du Grand Maître. C’est l’avenir institutionnel de la première obédience maçonnique du Gabon qui se joue, dans un contexte où la franc-maçonnerie reste étroitement observée pour ses liens historiques avec les élites politiques et administratives du pays.

L’état de la GLG renvoie ainsi à une question plus large : comment une institution fondée sur la fraternité, la discipline et la transmission traverse-t-elle les secousses du changement politique et des rivalités internes ?

Une obédience au carrefour

La situation de la Grande Loge du Gabon est d’autant plus délicate qu’elle intervient après une séquence de transformation déjà marquée par le départ d’Ali Bongo de la tête de l’obédience, puis par l’ascension de Jacques-Denis Tsanga. Cette transition n’a pas seulement changé les hommes ; elle a aussi déplacé les équilibres, les attentes et les loyautés.

Les informations publiées ces derniers mois montrent une organisation en recherche d’un nouveau point d’équilibre, entre héritage et renouvellement, autorité et adhésion, symbolique et efficacité. C’est précisément dans cet intervalle que naissent les fragilités les plus durables.

Pour la GLG, le défi ne consiste donc pas seulement à organiser une assemblée générale. Il s’agit de reconquérir la confiance, de restaurer la participation et de redonner du sens à une structure dont l’influence historique demeure forte, mais dont la cohésion semble aujourd’hui mise à l’épreuve.

Pour terminer…

À quelques mois d’une échéance cruciale, Jacques-Denis Tsanga apparaît fragilisé par une accumulation de tensions internes, de critiques sur la gouvernance et de signes de démobilisation au sein de la Grande Loge du Gabon. La prochaine assemblée générale dira si ces turbulences relèvent d’un simple passage difficile ou d’une crise plus profonde de légitimité et de projet.

Ce dossier révèle en tout cas une réalité incontournable : dans une institution comme la Grande Loge du Gabon, la force symbolique ne suffit plus si elle ne s’accompagne pas d’une adhésion réelle des membres.

La question n’est plus seulement celle du pouvoir, mais celle du lien.

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La Cour Suprême Maçonnique de Cuba expulse huit membres pour trahison, fraude et détournement de fonds

De notre confrère fr.cibercuba.com

La Cour Suprême Maçonnique de Cuba a expulsé huit membres pour trahison, fraude et malversation dans une crise impliquant le Ministère de la Justice du régime.

La Court Suprême de Justice Maçonnique de Cuba a expulsé définitivement huit membres de l’Ordre pour des délits qui incluent «trahison à la Fraternité et ses Institutions», abus, fraude, détournement de fonds et participation à ce que le jugement qualifie de coup d’État interne. Le portail d’actualités CubaNet a rapporté que la Circulaire Spéciale No. 15 du Grand Secrétariat, émise le 5 juin dernier, confirme l’expulsion de huit membres de l’institution, pour leur implication dans une crise qui a débuté en janvier 2024, lorsque le vol de 19 000 dollars du bureau de l’ancien Grand Maître Mario Alberto Urquía Carreño au siège de la Grande Loge de Cuba (GLC) a été signalé.

Une audit postérieur a révélé qu’Urquía Carreño et l’ancien Grand Trésorier Airam Cervera Reigosa avaient détourné près de 5 millions de pesos de l’institution par le biais d’une escroquerie, avec manipulation comptable et falsification de factures.

Mario Urquía Carreño a mis en danger « le bon fonctionnement du Conseil suprême et le Traité d’amitié et de reconnaissance mutuelle », indiquent-ils. (Facebook)

Tous deux figurent parmi les huit expulsés, reconnus coupables de « abus, fraude et détournement de biens ou de fonds maçonniques ». Urquía Carreño avait démissionné de son poste de Grand Maître en août 2024 après le scandale et le rejet généralisé de la communauté maçonnique.

Son successeur, Mayker Filema Duarte, loin de résoudre la crise, a refusé de convoquer des élections générales pour se perpétuer au pouvoir et a mis en place une persécution contre les francs-maçons qui s’opposaient à lui, y compris le Souverain Grand Commandeur José Ramón Viñas Alonso et l’écrivain et ancien prisonnier politique Ángel Santiesteban Prats. Tanto Urquía Carreño que Filema Duarte ont bénéficié du soutien du Ministère de la Justice cubain pendant la crise. La gestion de Filema Duarte a conduit à des manifestations massives en juillet 2025, lorsque des dizaines de francs-maçons ont forcé l’entrée du siège de la GLC, situé aux croisements des rues Belascoaín et Carlos III à La Havane, entonnant l’Hymne de Bayamo et criant « Vive la franc-maçonnerie cubaine !» et « Vive Cuba ! ».

La sentence qualifie ces faits de « coup d’État qui a porté atteinte à la démocratie électorale » de la Maçonnerie, mais reconnaît comme « légitime » l’intention de ceux qui tentaient d’accéder au siège pour rétablir l’ordre constitutionnel. Entre les expulsés figure également Rancell Montero Romero, ancien président de la propre Cour Suprême de Justice Maçonnique, qui a suspendu plus d’une centaine de loges et des dizaines de maçons, et a été l’artisan de l’expulsion de Viñas Alonso et Santiesteban Prats au début de 2025.

Grande Loge de cuba

Les accusations portées contre lui incluent «parjure, disparition ou soustraction malicieuses de documents, grave abus de fonction dans l’exercice d’un mandat maçonnique et infractions malicieuses accompagnées de culpabilité grave et de préjudice possible». Montero Romero est également vice-président de l’Association Yoruba de Cuba. Completent la liste des sanctionnés Jesús Martínez Frómeta, qui a aspergé de l’alcool sur le visage de plusieurs collègues lors des échauffourées de juillet 2025 ; Igor Larramendi Ador, ancien président de la Commission de Jurisprudence et des Affaires Générales ; Juan Carlos Yero Ramos, ancien Grand Trésorier ; et Juliannis Galano Gómez, ancien Grand Secrétaire.

Le jugement souligne que ces individus ont conduit la Grande Loge à « un chaos sans précédent ».

Les appels présentés par tous les accusés ont été déclarés « sans lieu ». Le jugement avertit qu’« il est nécessaire d’éradiquer de notre franc-maçonnerie symbolique tout vestige d’une posture dictatoriale ou celles qui la soutiennent, car cela constitue une menace existentielle pour la franc-maçonnerie ».

Le maçon Sergio Alfonso Vidal a affirmé que la mesure «constitue un acte non seulement de justice mais de réparation», et a dénoncé que les expulsés «faisaient partie de ce qui, sans aucun doute, était non seulement un amas d’ambitions mais le service d’hommes périmés à l’ombre d’un pouvoir politique qui s’est servi d’eux pour persécuter des maçons au sein de la même Institution». La ratification formelle des expulsions restera en attente jusqu’à la Session Semestrielle de la Haute Chambre de la Grande Loge de Cuba, prévue pour septembre 2026. D’ici là, les huit personnes concernées restent exclues de l’exercice de tout droit maçonnique, y compris la participation aux séances des loges.

Le Troisième Testament ou la Connaissance pour seul autel

Avec Ouverture vers une Religion Laïque Universelle, François Lorre ose une hypothèse qui dérange autant qu’elle élève, celle d’une spiritualité affranchie du dogme révélé et reconduite vers l’Unité, là où le sacré ne relève plus ni des hommes ni des dieux mais de la Connaissance que l’homme porte en lui sans toujours le savoir.

Il est des ouvrages qui ne se laissent pas seulement lire mais qui demandent à être éprouvés, et celui que François Lorre nous adresse appartient à cette famille exigeante

François Lorre

Né dans le Trégor en 1944, ancien cadre commercial de la société Kodak-Pathé, peintre à ses heures et nourri de longue date par les sagesses de l’Extrême-Orient, l’auteur est aussi un franc-maçon de patience, initié en 1982, parvenu au terme des degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, ancien Vénérable de sa loge mère Goethe à la Grande Loge de France. Cette trajectoire n’a rien d’accessoire car elle irrigue chaque page d’une expérience vécue plutôt que démontrée, et nous comprenons vite que sa pensée ne procède pas d’un savoir entassé mais d’un chemin parcouru, de cette manière dont l’initié remonte vers la source en descendant d’abord au plus profond de lui-même.

Le propos tient en une hypothèse considérable que l’auteur formule sans détour

L’humanité pourrait voir émerger un jour une Religion Laïque à caractère universel dans laquelle les religions traditionnelles viendraient se fondre en une manière de syncrétisme, conservant leurs apports éthiques et spirituels mais renonçant à leurs dogmes, et reconnaissant seulement l’existence d’une entité supérieure et indéfinissable à l’origine de la création du monde. Sans Dieu révélé, cette voie cesserait d’être celle de la Révélation pour devenir celle de la Connaissance, accessible par la seule introspection, dans la recherche du sacré universel de la vie dont l’homme demeure le dépositaire. Voilà une proposition de nature à secouer les esprits, et François Lorre ne s’en défend pas, lui qui revendique le franc-parler et la liberté d’un homme qui rêve autant qu’il raisonne.

Avant d’avancer, il prend soin de peser les mots, car disserter des religions demeure le plus délicat des sujets

Le latin Fides désigne d’abord la confiance, ce qui se fixa ensuite sur le mot de Foi. Croire s’appuie sur une conviction née d’éléments tenus pour suffisamment tangibles, et cette conviction reste révisable, soumise au doute qui la nourrit. La Foi, elle, demeure inaltérable, car le fidèle se soumet à un Être invisible et sans substance dont la manifestation matérielle échappe à toute perception. Là réside le mystère qu’aucune preuve ne dissipe, et l’auteur ne cherche pas à le forcer, préférant lui rendre la place du doute qui le maintient vivant.

Le sous-titre, glissé avec une malice qu’il assume, parle d’un Troisième Testament

Portrait de Spinoza (1665), anon., Herzog August Bibliothek.

Il ne s’agit en rien d’un livre nouveau venu s’ajouter aux deux premiers, mais d’un geste de pensée qui prolonge l’Ancien et le Nouveau pour les reconduire vers une spiritualité de la Connaissance. L’auteur s’autorise alors une fiction d’une grande hardiesse, celle d’imaginer la pensée du rabbi Jésus, non point fondateur d’une religion qu’il n’avait jamais voulue, mais passeur d’un relais offert à chacun. Le « Dieu s’est fait chair » devient sous sa plume l’invitation faite à tout homme de prendre en charge l’idée de Dieu en lui-même, puisque Dieu n’a nulle forme et que rien ne saurait l’enfermer où que ce soit.

Édouard Schuré

Nous reconnaissons là un spinozisme avant l’heure, cette intuition d’une divinité confondue avec la nature dans sa totalité, que Baruch Spinoza théorisa et que Bernard de Clairvaux pressentait déjà lorsqu’il écrivait que Dieu, insaisissable, ne se trouve nulle part et que rien pourtant ne peut l’inclure. La pomme du jardin d’Éden, sous cette lumière, cesse d’être une faute pour devenir le premier acte d’émancipation, la chute constructive par laquelle l’homme conquiert son libre arbitre, ainsi que l’entrevoyait Édouard Schuré.

Thomas-d’Aquin

Cette manière de penser culmine dans les pages où l’auteur se demande s’il est seulement possible de conclure, et place sa réflexion sous le signe de Vladimir Nabokov, pour qui la mort pourrait bien être une surprise au même titre que la vie. Reprenant le mot attribué à Thomas d’Aquin selon lequel rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens, il rappelle que la matérialité physique nourrit l’intellect avant de s’effacer devant lui, et que la franc-maçonnerie, loin de mépriser la chair, assume les deux pôles de notre dualité, la matière et l’esprit. La bougie lui offre son enseignement le plus pénétrant. La cire est la matière, la flamme est l’âme, l’air est le souffle, et la lumière qu’elle répand alentour figure cette élévation par laquelle l’initié éclaire ce qui l’entoure comme il s’éclaire lui-même.

L’âme, nous dit-il, n’est pas connaissance mais sentiment, car la connaissance demeure concept quand le sentiment se fait expérience, et l’âme se cherche et se reconnaît à travers ce qu’elle éprouve. Hermès Trismégiste et sa Table d’Émeraude veillent en filigrane, rappelant que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et que toute quête, quels que soient ses détours, revient toujours à l’Unité.

La méditation sur l’Âme traverse tout le livre et lui donne sa chaleur

Maimonides

Moïse Maïmonide la tenait pour périssable, soumise aux aléas de la vie et incarnée dès la naissance, là où Saint Augustin distinguait l’Âme de l’esprit, interface du corps et principe vital, instrument qui permet à l’esprit de capter le souffle de la vie. Saint Irénée y voyait le lieu où s’exprime l’esprit, et l’auteur, qui convoque ces voix sans les dresser l’une contre l’autre, les mène à la lumière des penseurs et des théologiens à la manière de Jean-Jacques Gaubicher, pour mieux dire combien l’âme demeure le foyer où se joue notre vérité. Cette traversée n’a rien d’une démonstration froide, elle tient du dialogue intérieur, de cette conversation que l’initié entretient avec les anciens afin de mieux s’entendre lui-même.

Le sacré occupe ici une place souveraine, et François Lorre le tient pour premier de tout

Il le décrit comme l’intouchable et l’inviolable, ce qui n’appartient ni à la sphère religieuse ni aux hommes ni aux dieux, mais qui coiffe et couronne les valeurs procédant de la création. Le Livre de la Loi Sacrée, dont il observe avec une pointe de mélancolie qu’il ne fut jamais ouvert durant ses quarante-quatre années de maçonnerie, devient le symbole de pages blanches où chacun inscrirait en esprit ce qui le fait naître. C’est vers ce UN, vers ce TOUT dont l’homme représente l’élément le plus accompli, que l’auteur fait converger sa pensée, en initié qui sait que la réalisation de soi demeure l’ambition la plus haute et la moins souvent atteinte.

L’enracinement maçonnique de cette pensée ne se dément jamais.

Probable caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi

L’auteur convoque la Grande Loge Unie d’Angleterre et son exigence d’un Dieu révélé, la Grande Loge de France et le Volume de la Loi Sacrée déposé sur l’autel des serments, les trois Grandes Lumières que sont ce Volume, le Compas et l’Équerre où se condense, dit-il, tout l’esprit de l’Ordre, la Morale, la Construction et la Rectitude. Il cite Richard Dupuy, pour qui la morale future des francs-maçons aurait pour vertu première l’universalisme, cette conscience d’une solidarité indissoluble avec tout ce qui vit, a vécu ou vivra, et fait remonter cette ambition de concorde jusqu’à André-Michel de Ramsay, disciple de François de Fénelon. L’athéisme lui-même n’est pas écarté avec dédain, car l’auteur se reconnaît dans la parole d’Albert Camus selon laquelle les foules au travail lasses de souffrir et de mourir sont des foules sans spiritualité, et il en conclut que la place du franc-maçon se tient dès lors à leur côté, loin des anciens et des nouveaux docteurs. De Blaise Pascal, qui voyait en l’homme un milieu entre le Tout et le rien, à Trinh Xuan Thuan, pour qui le Tout excède toujours la somme de ses parties, la réflexion tisse une cohérence qui fait du holisme une intuition spirituelle autant que scientifique, et qui refuse de réduire l’homme à ses constituants séparés.

Un mérite plus discret de l’ouvrage tient à la manière dont il prend la défense de l’Ordre sans jamais verser dans l’apologie

Contrairement à une idée encore colportée, la franc-maçonnerie ne s’est pas dressée contre les religions, elle procède au contraire d’une spiritualité universelle qui doit beaucoup aux traditions révélées et à la Bible en particulier. François Lorre rappelle ce que la propagande antimaçonnique, de Léo Taxil au cinéma de la Collaboration, a semé de soupçons durables, et il s’appuie pour le mesurer sur les observations que Charles-Albert Delatour livra dans nos colonnes de 450.fm, lorsqu’il notait que subsistent encore, en notre temps, quelques cercles traditionalistes prompts à dénoncer une prétendue emprise maçonnique sur la laïcité et sur les politiques sociales. Que l’auteur se tourne vers cette source pour étayer son propos confère à son essai une actualité qui ne le quitte jamais, et rappelle que la quête de l’Unité s’écrit aussi contre ceux qui en redoutent la lumière.

Le geste final de l’ouvrage a quelque chose qui émeut

Rudyard_Kipling

François Lorre propose une version franc-maçonnisée du poème célèbre de Rudyard Kipling, ce frère initié à Lahore qui fonda plus tard sa propre loge, et il la nomme À mon frère. Le vers fameux qui promettait à l’enfant de devenir un homme s’y mue en promesse de devenir un maçon, et cette transposition, loin de trahir l’original, en révèle la sève initiatique demeurée jusque-là voilée. Nous y entendons l’aboutissement de tout le livre, cette conviction que devenir pleinement homme et devenir pleinement frère relèvent du même travail intérieur, du même patient ouvrage sur la pierre brute que nous sommes.

Reste une question que l’auteur n’élude pas et qu’il nous laisse en partage

Une telle synthèse est-elle souhaitable, et surtout est-elle possible, quand chaque tradition tient à ses formes autant qu’à son fond. François Lorre le pressent, qui avance avec la prudence du voyageur et la ferveur d’un croyant sans dogme. Son essai ne prétend pas trancher, il préfère allumer une étincelle et nous laisser entrevoir la moitié du Tout, à charge pour nous de rattraper le temps passé devant la porte. Doutons donc, mais espérons, ainsi qu’il nous y convie, car telle est peut-être la seule conclusion qui convienne à un homme ayant fait de l’incertitude le commencement de sa sagesse.

Ouverture vers une Religion Laïque Universelle – Entre Conclave et Convent ou Le Troisième Testament

François Loore – Le compas dans l’œil, coll. La parole circule, 240 pages, 22 €

Le compas dans l’œil, le SITE

Le Frère des deux mondes Lafayette aux Archives nationales, entre histoire et légende

Jusqu’au 14 juillet 2026, les Archives nationales consacrent à l’hôtel de Soubise une grande exposition à Gilbert du Motier de Lafayette. À l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis et du bicentenaire du Lafayette College, cette manifestation interroge une figure à la fois héroïque, politique, controversée et profondément symbolique. Avec son catalogue publié par GrandPalaisRmn et les Archives nationales, l’exposition offre bien davantage qu’un hommage. Elle propose une traversée de l’âge des Lumières, de l’opinion publique naissante, de la célébrité moderne et de l’idéal maçonnique de liberté.

Hôtel de Soubise – La cour d’honneur.

Il est des hommes dont la vie semble avoir été tracée sur une carte plus vaste que leur propre destin

Lafayette

Gilbert du Motier de Lafayette appartient à cette famille rare. Né en 1757, mort en 1834, il traverse les grandes secousses du monde moderne, de la guerre d’Indépendance américaine aux premiers élans de la Révolution française, de la chute de Napoléon Ier à la monarchie de Juillet. Il ne se contente pas d’habiter son siècle. Il le parcourt comme on traverse une mer, avec ses vents contraires, ses promesses, ses naufrages et ses aurores.

L’exposition Lafayette entre France et Amérique

Histoire et légende, présentée au musée des Archives nationales, à l’hôtel de Soubise, du 1er avril au 14 juillet 2026, vient rappeler combien ce nom demeure l’un des plus puissants traits d’union entre deux rives. D’un côté, l’Amérique, où Lafayette reste le « héros des deux mondes », compagnon de Washington, ami de la liberté, jeune aristocrate français venu offrir son épée à une nation en naissance. De l’autre, la France, où son souvenir demeure plus complexe, parfois admiré, parfois discuté, toujours inséré dans les tensions de 1789, de 1791, de 1830 et des débats infinis sur la Révolution.

Le catalogue de l’exposition, publié en mars 2026 par GrandPalaisRmn et les Archives nationales, prolonge cette lecture avec une grande richesse documentaire

George_Washington_by_Peale_1776

En 208 pages, il accompagne le visiteur dans cette double histoire, politique et imaginaire. Il rappelle que Lafayette a construit son personnage autant qu’il fut construit par les autres. Mémoires, portraits commandés, gravures, chansons, rapports de police, articles, objets fabriqués en série, images admiratives ou caricaturales composent un vaste miroir. Lafayette n’est pas seulement un acteur de l’histoire. Il devient l’un des premiers grands personnages publics de la modernité.

C’est là l’un des fils les plus passionnants de l’exposition

Lafayette appartient à ce moment où l’opinion publique entre dans le jeu politique. Le XVIIIe siècle invente une nouvelle manière de voir les figures publiques. Le héros n’est plus seulement célébré par les cours, les armées ou les institutions. Il circule dans les journaux, les estampes, les chansons, les objets du quotidien. Il devient image, rumeur, affection, accusation, légende. Sa personne est reproduite, discutée, vendue, aimée, attaquée. L’homme devient figure. La figure devient mémoire.

Cette célébrité, Lafayette l’a connue dans toute son ambivalence

Aux États-Unis, elle prend les traits d’une véritable ferveur. Son voyage triomphal de 1824-1825 déclenche une « Lafayette-mania » faite de réceptions, de banquets, de portraits, de souvenirs, de produits dérivés. L’Amérique voit en lui un témoin vivant de sa naissance politique. En France, le même homme est exposé à la violence des pamphlets, des caricatures et des campagnes hostiles. Il est loué comme défenseur des libertés, puis accusé par les uns de trahison, par les autres de modération excessive. La gloire devient épreuve. La renommée devient combat.

Lafayette fut d’abord un homme de passage

Passage entre l’Ancien Régime et les révolutions modernes. Passage entre noblesse héréditaire et mérite civique. Passage entre l’Europe et l’Amérique. Passage entre la guerre et le droit. Il quitte très jeune la sécurité de son rang pour rejoindre les insurgés américains. Ce départ a quelque chose d’initiatique. Il faut rompre avec le monde reçu pour entrer dans un monde à bâtir. Il faut traverser l’océan pour comprendre que la liberté n’est pas seulement une idée philosophique mais une œuvre à accomplir.

Cette dimension éclaire fortement la partie maçonnique de l’exposition

Groupe en bronze de Bartholdi (1890) – sur le socle : « La Fayette et Washington »

Lafayette appartient à cet univers des Lumières où les Loges, les sociétés de pensée, les cercles savants et les réseaux intellectuels font circuler les idées d’émancipation, de tolérance, de perfectibilité et de fraternité. La Franc-Maçonnerie du XVIIIe siècle ne se confond pas avec un parti politique. Elle est d’abord un espace de formation morale, de sociabilité choisie, de travail sur soi et d’ouverture à l’universel. Elle offre un langage symbolique à une époque qui cherche à penser l’homme autrement que par la naissance, le privilège ou la soumission.

Dans cette perspective, Lafayette apparaît comme une figure naturellement lisible à la lumière maçonnique.

Il est l’homme de la liberté conquise, de la parole engagée, de l’alliance entre l’idéal et l’action

Son itinéraire réunit ce que la tradition initiatique ne cesse d’enseigner. Il ne suffit pas de proclamer la lumière. Il faut la servir. Il ne suffit pas d’aimer l’humanité en idée. Il faut risquer quelque chose pour elle. Il ne suffit pas de parler de fraternité. Il faut franchir les frontières qui séparent les peuples, les langues, les régimes et les mémoires.

La présence, dans l’exposition, de l’épée de Lafayette prêtée par le musée de la franc-maçonnerie constitue à cet égard un moment particulièrement fort

L’objet dépasse la simple évocation militaire. Une épée peut être l’arme du soldat, le signe du commandement ou le souvenir d’un combat. Mais dans une lecture maçonnique, elle est aussi un symbole de rectitude, de vigilance et de discernement. Elle garde le seuil. Elle protège l’espace sacré. Elle rappelle que la force doit être maîtrisée par l’esprit, que le courage doit être orienté par la justice, que la puissance n’a de sens que soumise à une exigence morale.

L’épée de Lafayette dit donc beaucoup plus qu’une carrière militaire

Elle résume une tension intérieure. D’un côté, le fer, la guerre, le combat, la décision. De l’autre, la lumière, le droit, la liberté, la construction d’un ordre plus juste. Elle est l’image même de cette force convertie en service. Dans les mains d’un homme comme Lafayette, elle n’est pas l’instrument de la domination mais celui d’un engagement. Elle ne célèbre pas la violence. Elle rappelle que certaines libertés ont dû être défendues contre l’arbitraire.

La partie consacrée à la Franc-Maçonnerie permet ainsi de replacer Lafayette dans un paysage spirituel et intellectuel plus vaste

Les Lumières ne furent pas seulement un mouvement d’idées abstraites. Elles furent aussi des lieux, des rencontres, des correspondances, des réseaux, des serments, des gestes. La Loge, dans ce monde en transformation, offrait une pédagogie de l’égalité symbolique. Des hommes de conditions différentes pouvaient s’y reconnaître Frères. Dans cet espace, le rang social s’effaçait devant le travail commun. La parole circulait. L’homme apprenait à se penser comme être perfectible.

Lafayette, bien sûr, ne se réduit pas à cette appartenance ni à cette sensibilité

Mais la dimension maçonnique permet de comprendre une cohérence profonde de son parcours. Il ne fut jamais seulement un aristocrate libéral, un soldat idéaliste ou un personnage politique d’équilibre. Il fut aussi l’un de ces hommes pour qui la liberté devait devenir une architecture. Une architecture intérieure et extérieure. Une manière de bâtir l’homme en même temps que la cité.

Le catalogue insiste à juste titre sur cette construction de la figure publique

Lafayette a produit, commandé, reçu et suscité des images. Il a laissé des traces personnelles, mais aussi une immense constellation de regards posés sur lui. Mirabeau, Napoléon, Germaine de Staël, Chateaubriand, Lamartine et tant d’autres ont contribué à façonner son image. Certains l’admirent, d’autres le jugent avec sévérité. Mais tous reconnaissent qu’il occupe une place singulière dans le théâtre politique de son temps.

Cette exposition montre donc un Lafayette double, triple, multiple

Le jeune héros américain. Le général de la Garde nationale. L’homme de 1789. Le prisonnier. Le témoin critique de l’Empire. L’ami fidèle des États-Unis. L’acteur de 1830. Le nom donné à des rues, des établissements, des navires. Le visage imprimé sur des objets. Le personnage chanté, caricaturé, collectionné, célébré.

La force de l’exposition tient précisément à ce refus de simplifier

Lafayette n’y est pas présenté comme une statue sans ombre. Il apparaît comme une figure vivante, donc traversée de contradictions. Sa fidélité aux libertés individuelles et collectives ne l’a pas toujours protégé des ambiguïtés de l’action politique. Son désir d’équilibre l’a parfois rendu suspect aux yeux des extrêmes. Son attachement à l’ordre constitutionnel l’a placé dans une zone difficile entre l’ardeur révolutionnaire et la peur du désordre. Mais c’est peut-être cette difficulté même qui le rend encore actuel.

Car Lafayette pose une question que notre temps n’a pas résolue

Comment servir la liberté sans la livrer au tumulte ? Comment défendre l’égalité sans abolir la mesure ? Comment vouloir la fraternité sans la réduire à une émotion passagère ? Comment demeurer fidèle à une idée lorsque l’opinion publique transforme les héros en cibles et les figures politiques en objets de consommation ?

Pour un regard maçonnique, l’exposition est précieuse parce qu’elle invite à méditer sur la relation entre l’homme et son image.

Le Maçon sait que l’apparence n’est pas l’être, que le portrait n’est pas la présence, que le métal doit être travaillé, que la pierre brute doit être dégrossie

Lafayette fut lui-même une pierre exposée aux coups de son temps. L’éloge l’a poli. La critique l’a entaillé. L’histoire l’a déplacé. La légende l’a agrandi. Mais quelque chose demeure, sous les couches de mémoire, comme un noyau lumineux.

Ce noyau tient sans doute à une fidélité

Lafayette a voulu servir l’idée que les peuples peuvent se gouverner eux-mêmes, que les libertés ne sont pas des faveurs accordées d’en haut, que l’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il se tient debout. Cette conviction, née dans les Lumières, éprouvée par l’histoire, prolongée par le symbole, trouve dans l’exposition des Archives nationales un écrin particulièrement juste.

L’hôtel de Soubise, lieu d’archives et de mémoire, accueille ainsi une figure qui a beaucoup écrit, beaucoup reçu, beaucoup inspiré. Dans ce palais du Marais, les documents ne racontent pas seulement le passé. Ils interrogent notre manière de fabriquer les héros, d’entretenir les légendes, de juger les hommes qui ont voulu agir dans la complexité du monde.

Le catalogue, par la diversité de ses auteurs et la richesse de ses approches, prolonge cette interrogation

Historiens, conservateurs, spécialistes français et américains croisent leurs regards. Cette pluralité convient parfaitement à Lafayette, homme de circulation, de correspondance, de diplomatie et de passage. Publié en français et en anglais, l’ouvrage accompagne lui aussi ce mouvement entre deux mondes.

Il faut donc voir cette exposition non comme une simple commémoration, mais comme une méditation sur la fabrique de la liberté

Lafayette n’y apparaît pas seulement comme un personnage du passé. Il devient une question posée au présent. Que faisons-nous des Lumières reçues ? Que faisons-nous des libertés héritées ? Que faisons-nous de nos épées symboliques ? Les laissons-nous dormir dans les vitrines de l’histoire ou savons-nous encore les comprendre comme des appels à la vigilance ?

Lafayette n’a pas seulement uni deux rives. Il a donné à voir ce que peut être un homme lorsque l’histoire l’oblige à choisir entre le confort de son rang et le risque de son idéal.

Aux Archives nationales, son épée, ses images, ses traces et sa légende composent moins le portrait d’un héros que celui d’un passage. Passage de l’Ancien Monde vers le Nouveau. Passage de la noblesse vers la citoyenneté. Passage de la gloire vers la mémoire. Passage, enfin, de l’histoire vers cette lumière fragile que les hommes libres ont toujours mission de transmettre.

Informations pratiques

Lafayette entre France et Amérique. Histoire et légende

Musée des Archives nationales – Hôtel de Soubise 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris

Du 1er avril au 14 juillet 2026 / Entrée gratuite / Ouverture : Lundi, mercredi, jeudi et vendredi de 10 h à 17 h 30 6 Samedi et dimanche de 14 h à 19 h – Fermeture le mardi et le 1er mai

Catalogue de l’exposition

Lafayette, entre France et Amérique. Histoire et légende – Éditions GrandPalaisRmn / Archives nationales – Mars 2026, 208 pages, 35 € – ISBN 978-2-7118-8179-6 / Aussi disponible en version anglaise sous le titre Lafayette, between France and America. History and legend

La parole du Vénérable du lundi – « Rosa Parks en Loge, vraiment ? »

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Mes Très Chers Frères, Mes Très Chères Soeurs,

Rosa Parks

Rosa Parks était une femme noire américaine qui, un beau jour de 1955, a simplement refusé de se lever pour céder sa place à un Blanc dans un bus. Un geste minuscule et pourtant, un geste immense. Elle a dit non à l’injustice, non à l’autorité imbécile, non à la soumission tranquille du pouvoir injuste des blancs.

Et nous, chers Frères et Soeurs ?

Nous, on vote pour un repris de justice à la présidence d’un Convent, on applaudit poliment, et on se raconte ensuite qu’« il ne faut pas juger », que « tout le monde a droit à une seconde chance », « qu’il a présenté un casier vierge à son arrivée » et que « c’est la volonté de la majorité ». On est forts pour trouver des excuses philosophiques à notre lâcheté. Rosa Parks a risqué sa vie et sa liberté pour un principe. Nous, on risque… quoi ? Un regard noir du Grand Maître ? Une exclusion temporaire du banquet ? La perte d’un pin’s doré ? Nous posions la question dans nos colonnes de la manipulation des maçons l’an dernier… nous avons la réponse.

Pauvres de nous.

Hannah Arendt au 1er Congrès des critiques culturelles, 1958

La banalité du mal, comme disait Hannah Arendt, ce n’est pas seulement l’obéissance aveugle aux ordres. C’est surtout cette complaisance molle, cette complicité souriante, cette capacité à fermer les yeux en se disant « ce n’est pas mon combat ». C’est voter une injustice en levant la main avec le sourire, puis aller trinquer à la fraternité comme si de rien n’était.

Combien sommes-nous, dans nos Loges et dans nos Obédiences, à voir des dérives, des incompétences crasses, des malversations à peine dissimulées, et à nous taire ? Combien sommes-nous à préférer la paix du Temple (et surtout la paix de notre petite carrière maçonnique) plutôt que de risquer de « faire des vagues » ? Rosa Parks n’a pas demandé la permission. Elle ne s’est pas dit « attendons de voir ce que va faire la majorité ». Elle s’est simplement assise, et elle est restée assise pour que tous les autres noirs d’Amérique n’aient plus jamais à se lever pour laisser leur place à un blanc.

Où sont nos Rosa Parks en tablier ?

Où sont ceux qui osent se lever (ou rester assis, selon le cas) quand on élit un homme condamné par la justice à une fonction symbolique majeure ? Où sont ceux qui refusent de cautionner l’inacceptable par leur silence ou leur vote de complaisance ? On préfère se raconter qu’« en Maçonnerie on ne juge pas », qu’« il faut rester unis », qu’« on lave son linge sale en famille ». Traduction : on préfère la paix des cimetières à la vérité qui dérange. Frères, Soeurs, un jour viendra où l’Histoire nous posera la même question qu’à tous ceux qui ont préféré se taire :

« Et vous, qu’avez-vous fait ? »

Et nous répondrons, la gorge un peu serrée :

« Nous… nous avons voté à main levée. »

Fraternellement vôtre (enfin… ce qu’il en reste),

Le Vénérable qui commence à en avoir assez

Évitons l’Impasse !

1

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

À rebours de ses convictions rationalistes, nous avons récemment recueilli, à la Rédaction, une interview métapsychique de Voltaire. Le bougre a de la suite dans les idées. Le « bougre » ? Je le dis, à la rigueur, dans la première acception que le terme a rencontrée en français, c.-à-d. « hérétique » – l’étymologie renvoyant à de vulgaires Bulgares qui n’entendaient rien à la religion ! –, et certainement pas au sens que le mot reçut, par derrière, de « sodomite », Émilie du Châtelet m’en soit témoin ! Enfin, je confesse qu’à tout prendre, j’aurais encore préféré avoir pu le traiter ainsi de « sacré gaillard », n’était sa constitution chétive qui ne le laissait point paraître, la nature ne l’ayant comblé que par l’esprit. Aussi osé-je espérer que les mannes de ce fichu persifleur m’épargneront toute rancune, tant mille fois mieux que moi il brocarda son monde…

Bref, sans renier les combats que la franc-maçonnerie mena à son époque, elle a pu fort différemment et simultanément, au cours des siècles, réaménagé ses échéances envers l’humanité. C’est tout l’objet de ce billet que de confier à son porteur les valeurs du temps présent qui, s’il prodigue sommairement des apaisements sur certains plans, n’en a pas, pour autant, sur d’autres, remisé les anxiétés au magasin des accessoires. Or actuellement, tous les troubles du monde me font me demander si l’on peut vivre sans spiritualité, en s’accordant sur le fait que celle-ci correspondrait globalement à une quête intérieure visant à comprendre la place de l’homme dans l’univers et à trouver un sens à sa vie. Pour autant, cette tranquille définition recouvre pudiquement les funestes prétentions et les sinistres rivalités que déploient les représentants de certains dogmes et leurs affidés, auprès de vastes pans de population ou avec leur concours.

La vision de la spiritualité est aujourd’hui très vaste dans ses courants or, à l’époque de Voltaire, elle se confondait encore, en Occident, avec la religion, c.-à-d. qu’elle s’intéressait strictement aux relations de l’être humain avec des entités supérieures principalement identifiées à Dieu et au Diable.  Et c’est peu à peu que la spiritualité se mit à déborder de la théologie mystique pour embrasser tous les mouvements plus ou moins approchants jusqu’aux efforts philosophiques ou plus précisément métaphysiques cherchant à donner un  sens à nos existences communes, en passant par des démarches intérieures, aux qualifications diverses, se proposant d’explorer les dimensions invisibles des réalités. L’Orient, ses écoles de sagesse et ses tribus polythéistes, sans compter les entichements taciturnes pour les sciences occultes, seront passés par là et auront rebattu les cartes, dans l’univers des croyances… La franc-maçonnerie[1] aura relayé ces évolutions, par son attention à toute une variété d’ésotérismes. Fondée sur un même socle de valeurs conjuguant la tolérance et la bienveillance, elle présente, désormais, en France (en France, du moins), des visages protéiformes, même si elle a majoritairement conservé une large trame rationaliste.

Tout cet élargissement comporte des flopées de complications qui, à la différence des montres suisses, ne fonctionnent pas dans un même système. La Maçonnerie est prise entre bien des feux. Elle a beau aimer la Lumière, elle ne peut se contenter, à l’invitation de Voltaire, de voir simplement des hommes d’horizons différents se serrer la main et exposer, à tour de rôle, les progrès des sciences et des arts, à supposer qu’ils en soient encore capables… Du reste, il faut trouver des clés plus pénétrantes pour ouvrir les cœurs, à un moment où, de surcroît, il serait urgent de passer à des énergies douces, alors que le moteur de l’histoire demeure à explosion.

illustration pour « Ecrasons l’infâme ! », hymne des libres penseurs diffusé par « La république anticléricale » dans les années 1880

Face aux immenses défis que l’humanité doit relever dans les décennies à venir, la maçonnerie ne peut guère aligner que de bien maigres divisions, si l’on peut dire. En toute hypothèse, elle risque de se noyer dans l’épaisseur du trait, attendu précisément la faiblesse de ses effectifs qui culminent à un quart pour cent de la population nationale.

Soyons lucides et prenons-nous y de notre mieux : qu’importe que nous ayons en tête de tirer, de la caisse des symboles, le viatique nécessaire à la préparation intérieure des hommes ou de souffler dans la trousse à idées pour réchauffer nos arrière-boutiques, de toutes façons, chacun de nous devra se débrouiller avec une petite pharmacie de campagne… J’aurais tellement aimé pouvoir dire à ce roué de François-Marie Arouet : « Arouet, roué et demi ! », mais la dureté des temps m’impose, en saluant cette haute figure des Lumières, de reprendre les deux initiales de la formule dont Voltaire signait ses lettres : E. I., pour « Écrasons l’Infâme »,  et d’en parapher cette chronique : E. I., pour « Évitons l’Impasse ! »


[1] Ce 10 juin 2026, 450.fm a lancé le 1er annuaire mondial des obédiences maçonniques, qui constitue, à l’échelle planétaire, une innovation majeure dans l’accès à l’information maçonnique. Unique en son genre, ce répertoire « encyclopédique, évolutif, méthodique et sourcé » est en libre accès sur le site, sous un nouvel onglet. Pour sa présentation, cliquer ici.

Annuaire mondial des obédiences maçonniques

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Oscar Wilde

Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde (1854-1900) fut l’un des plus grands artisans du paradoxe moderne : écrivain, dramaturge, poète, critique, esthète, et aussi frère initié en Franc-Maçonnerie au sein de l’Apollo University Lodge № 357, à Oxford, où il fut reçu le 23 février 1875, puis élevé au grade de Maître Maçon, le 25 mai de la même année (alors que, né le 16 octobre 1854, il avait moins des 21 ans requis et avait donc dû bénéficier d’une dispense, peut-être sur les instances de son frère aîné William, qui était déjà franc-maçon). Quoiqu’il en soit, son goût inné pour le rituel, le masque, la mise en scène et la forme symbolique fait de lui un interlocuteur presque naturel, lorsque l’on interroge un homme sur le Temple, la Lumière, le secret et la transformation intérieure.

Plus que relevant d’une simple anecdote biographique, sa qualité maçonnique éclaire, en retour, une partie de son imagination littéraire : le théâtre de la vie, le travail sur soi, la pierre brute polie par l’art, la beauté qui précède, oriente et parachève la morale.

450.fm : Monsieur Wilde, qu’est-ce qui vous a poussé, jeune étudiant, à frapper à la porte du Temple ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Oscar Wilde

Oscar Wilde : La curiosité, mon cher, cette délicieuse maladie dont je n’ai jamais voulu guérir, et je doute que je l’aurais même pu, car elle est, par un doux paradoxe, l’un des seuls remèdes contre l’ennui moral, où l’esprit meurt à petit feu dans le ressassement des idées reçues. J’étais jeune, idéaliste – comme il serait coupable de ne pas l’être à cet âge –, volontiers crâneur – avec toutes les intempérances des énergies neuves –, et, par conséquent, immanquablement attiré par tout ce qui répandait un parfum de mystère et imposait une auguste beauté avec des colonnes, des portiques, des mosaïques et des trônes. Je me méfiais épidermiquement des évidences confortables. Aussi bien, la Franc-Maçonnerie ne m’apparaissait pas, à cette époque, comme une institution morale austère, mais bien comme une promesse : celle d’un théâtre secret où ce qui se joue n’a pas vocation à distraire, mais à révéler à l’être les voies de sa transformation.

J’y voyais un univers où le symbole volatilisait les plates apparences, où l’on ne se contentait pas d’invoquer un homme idéal, mais où l’on s’appliquait à dégager les scories, à rendre la conscience de soi plus attrayante par son élan purifié. Un étudiant, je le sais bien, n’aspire pas seulement à des vérités abstraites, mais se laisse aussi conquérir par la vaillance de leurs chatoiements, l’accomplissement de leurs harmonies. C’est un besoin d’incarnation : une voix, un visage, dans l’agrandissement de la lumière. La Loge, à mes yeux, offrait précisément cela : non un corpus de réponses implacablement articulées mais un art de souffler le chaud et le froid, d’instiller les questions et de les faire vibrer.

En outre, la Franc-Maçonnerie semblait, à mes yeux d’étudiant à Oxford, une société où le rang, la fortune et l’origine pesaient infiniment moins que dans les salons londoniens. C’était déjà une invitation à imaginer un monde où l’intelligence et la sensibilité auraient plus de prix que les titres et les héritages. Et je soupçonnais, peut-être un peu naïvement, que ce monde existait déjà, dans un repli de l’humanité, à l’écart du bruit et de la vanité du monde.

450.fm : Comment avez-vous vécu votre initiation ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Oscar Wilde

Oscar Wilde : Avec un mélange exquis d’amusement et d’émotion, ce qui est à mes yeux la seule manière honnête de vivre les choses. Il y avait dans cette scène tout ce que j’aime : le secret cardinal et cardiaque, la suspension temporelle et lumineuse, la parole saisissante et lapidaire, l’étrange noblesse des gestes codifiés, la présence d’un silence qui ne se consumait pas à vide, mais s’élevait dans une conscience ineffable. Être conduit les yeux bandés, entendre des voix graves, sentir que l’on passe d’un monde à un autre, c’est déjà du grand art dramatique ; c’est même l’une des rares formes de théâtre qui prétendent transformer celui qui y entre, et non seulement le distraire, c.-à-d. non point lui offrir un petit détour en dehors de soi mais le retourner brusquement à l’intérieur de lui-même.

J’ai immédiatement compris que j’entrais dans une société qui prenait le beau très au sérieux, nullement au sens superficiel de l’apparence, mais au sens profond de la forme s’élevant par son principe même. La véritable initiation ne consiste pas seulement à recevoir des symboles, à apprendre des mots, à mémoriser des gestes ; elle consiste à accepter de ne plus être tout à fait le même après les avoir reçus, c.-à-d. intériorisés. Or c’est là une des choses les plus rares au monde. La plupart des hommes ne veulent pas changer ; ils veulent seulement être un peu plus flattés, fût-ce sous les dehors de la critique, c.-à-d. magnifiés après avoir été momentanément égratignés.

La dramaturgie de l’initiation maçonnique m’a séduit parce qu’elle donnait au silence une ampleur et une dignité absolument inconnues de la vie mondaine. D’ordinaire, on parle pour occuper le vide ; en Loge, le silence est le siège de la présence. Je sentais, pour la première fois, que le vide ne signale pas toujours un défaut, une carence, mais est alors rempli d’élévation et de solennité. Et je compris, peut-être un peu rapidement, en cultivant ma pente, que la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale, mais une esthétique de la transmutation où l’homme apprend à se remodeler, lentement, avec patience, avec art.

450.fm : La Maçonnerie a-t-elle influencé votre conception de l’art ?

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Oscar-Wilde-par-Napoléon-Sarony_Crop

Oscar Wilde : Sans doute, de façon souterraine, car je soupçonne l’art d’avoir secrètement rêvé d’être initiatique sans oser l’avouer. La Franc-Maçonnerie enseigne que l’homme est une pierre brute qu’il faut polir avec art. N’est-ce pas là la plus belle définition de l’esthétisme ? Transformer le vulgaire en beauté, la matière en chef-d’œuvre, l’homme ordinaire en œuvre d’art vivante. L’art, comme la Loge, ne consiste pas à nier la nature humaine, mais à la sculpter jusqu’à ce qu’elle se débarrasse des vulgarités factices auxquelles elle croit parfois même s’identifier et à libérer un souffle qui la transfigure et ne se réduise plus à sa banale respiration mécanique.

J’ai toujours pensé que la vie devait imiter l’art, et non l’inverse. Or la Maçonnerie est une des rares institutions qui ne se contentent pas de moraliser ; elle pratique la forme, le rite, l’ordonnance, l’harmonie. Elle comprend qu’un symbole bien placé peut enseigner davantage qu’un sermon mal écrit et que la beauté est une forme de vérité souvent plus puissante que la réalité brute. Elle ne se contente pas de dire à l’homme qu’il doit être meilleur ; elle le fait entrer dans un espace où la transformation devient possible – et même désirable.

En ce sens, la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale : c’est une esthétique de la transformation intérieure. L’art, pour moi, ne vise pas seulement à représenter le monde, mais à lui donner une forme plus noble. La Franc-Maçonnerie propose exactement cela à l’homme : une forme plus noble de lui-même. Et c’est là que l’art et la Maçonnerie se rejoignent, non dans une simple union superficielle – une expression –, mais dans une rencontre profonde entre la substance et la forme – une fusion.

450.fm : Quel est le symbole maçonnique qui vous a le plus frappé ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Oscar Wilde

Oscar Wilde : Le fil à plomb, sans hésiter – je dirais plutôt marqué que frappé, vous comprenez pourquoi – ; en effet, il rappelle à l’homme qu’il n’est jamais aussi gracieux qu’il le croit. Tout être humain se redresse volontiers devant les autres – il bombe le torse –, mais il s’incline assez vite devant ses propres contradictions – il se vautre. Le fil à plomb n’a aucune indulgence : il n’est que rectitude, il exige de se tenir droit, dans un monde où, en général, alternent la pose et la posture, la courbure et la sinuosité. C’est un symbole sans complaisance ni flagornerie, à ce point épuré qu’il en est immatériel. C’est l’axe intransigeant par nature, puisqu’il est l’absolu traversant la matière. En tant que tel, il est voué à ne demeurer qu’un symbole. On pourrait imaginer son pendant, sous la voie lactée, dans le scintillement de l’étoile du Berger, guide céleste et planète brûlante, pour l’homme qui chemine dans le semi-désert, le maquis, le marécage de l’histoire humaine.

J’aime aussi l’acacia, parce qu’il est l’un de ces symboles imputrescibles qui reculent les limites du temps, sans cesser d’être modestes. Nous sommes tous tragiquement mortels et c’est justement pourquoi nous avons inventé les signes, les rites et les récits : pour entourer notre sentiment de finitude d’autres choses que de vapeurs d’encens et de halos de lumière. Le symbole maçonnique a cette élégance rare de ne jamais expliquer lourdement ce qu’il suggère, avec, cependant, une vigueur impérissable. C’est une allégorie muette qui se laisse peu à peu deviner par qui veut bien sincèrement l’explorer.

Le fil à plomb, l’acacia, l’équerre, le compas, le tablier, la pierre brute : chacun de ces symboles est une invitation à devenir autre. Et c’est précisément là que la Maçonnerie rejoint l’art : elle ne se contente pas de dire à l’homme ce qu’il est, elle le met en position d’envisager ce qu’il pourrait être.

450.fm : La fraternité maçonnique correspondait-elle à votre idéal ?

Tombe d'Oscar Wilde
Tombe d’Oscar Wilde

Oscar Wilde : La fraternité est une idée charmante, tant qu’elle reste esthétique, tant qu’elle ne se réduit pas à un simple impératif moral. J’ai rencontré dans les Loges des hommes cultivés et spirituels, capables de silence, d’écoute et de conversation, et même, à ce stade, de vérité, je veux dire d’une vérité qui ne s’abat pas sur vous comme un verdict, une vérité composite et vivace qui se discipline dans le chaos. La fraternité maçonnique m’a intéressé parce qu’elle prétendait unir ce que le monde sépare : l’origine, le rang, la fortune, les vanités. C’était déjà, en elle-même, une sorte de miracle, dût-on s’arrêter à ces premières considérations. C’est évidemment bien plus, pour qui s’est engagé sur le chemin.

Mais je dois ajouter que la fraternité véritable, pour moi, n’est pas seulement morale ; elle est aussi intellectuelle et sensible. Deux esprits qui se reconnaissent enfin dans la beauté échappent plus aisément au ridicule que deux consciences, toutes éblouies de leurs vertus, qui s’inclinent, à la première occasion, pour se congratuler. Le monde est plein d’hommes « bons », à les en croire ; il est bien plus rare d’y rencontrer des êtres empreints d’élégance dans la pensée, de justesse dans le sentiment, de force dans le silence.

La fraternité maçonnique, lorsqu’elle est vraie, est une fraternité de l’âme et de l’esprit, elle fait fi des conventions et des convenances. Or c’est précisément là mon idéal : une fraternité où la beauté, la matière et l’esprit s’allient pour aiguillonner la vérité, non une vérité de glace ou de marbre devant laquelle on s’agenouille, mais une vérité tenant toute dans la sublimation de l’art et qui, à la manière de l’homme qui se transforme, se transforme elle-même indéfiniment.

450.fm : Avez-vous été déçu par la Maçonnerie ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Oscar Wilde

Oscar Wilde : Déçu ? C’est un adjectif trop abrupt, pour un sentiment plus pointilliste, disons plutôt que j’ai découvert, comme dans toutes les institutions humaines, de nombreux petits abîmes creusés au pied de l’idéal. La Franc-Maçonnerie promet la Lumière, mais certains de ses adeptes semblent surtout y chercher un éclairage flatteur pour leur ego. Entre nous, je n’avais pas besoin de cela, étant même parvenu à faire passer pour de l’humour la déclaration de mon propre génie[1]… En revanche, ce travers universel manque d’éclat quand il s’étale avec suffisance et avec sottise. Vous le retrouvez en maçonnerie, parmi ceux qui font mine de s’éprendre des symboles et sur qui ils glissent, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne rien exiger en retour, c’est bien et c’est même prudent, quand vous vous adressez aux autres ; mais c’est moins bien et c’est même fort laid quand vous vous mettez vous-même en scène et que vous vous placez au centre du jeu (je dis bien jeu : J-E-U). Ici, l’orthographe compte car certains s’y méprennent avec autant de constance que d’inconsistance. (N’oubliez pas que je parle assez bien votre langue pour y faire des jeux de mots : n’ai je pas écrit directement en français, en 1891, une tragédie intitulée : Salomé ?) Pour revenir à notre propos, je dirai que ces buses infatuées s’affublent, avec autant de solennité que d’ennui, d’un petit moi tout décoré de symboles, dans le vain espoir de masquer leurs oripeaux.

Ces cas pathétiques se concentrent le plus souvent en certains points de la hiérarchie, puisque cette hiérarchie qui devrait être intérieure est loin de l’être exclusivement, la course aux hochets n’y étant pas un sport négligeable. J’inclus ainsi ces fanfarons empanachés dans la cohorte des « frères » qui, au cours des temps et sous diverses latitudes, ont pu transformer une voie de perfectionnement, pas seulement en gentils clubs services ou en cercles d’influence à peine occultes, mais, de proche en proche, l’ambition dégradant les comportements, en réseaux d’affaires plus ou moins tentaculaires voire en organisations aux activités rigoureusement inavouables, comme la chronique judiciaire l’illustre actuellement à Paris. Il est déjà regrettable que le tablier puisse devenir un déguisement, quand il recouvre une pierre qui reste brute. De fait, cela comporte inévitablement des risques de dérive. Mieux vaut alors un individualisme débridé, voyez-vous ! un individualisme qui ne doit rien à personne.

Pour autant, majoritairement, la franc-maçonnerie ne déçoit pas ses membres dans les grandes largeurs, quoique, marginalement aussi, chez ceux qui la quittent, pour sa trivialité et sa paresse. Cela ne concerne pas un très grand nombre d’ateliers mais on devrait y réfléchir, être un peu plus soucieux de l’assiduité au travail ! Certes, la franc-maçonnerie a eu et a encore ses grands moments et ses grands mouvements et, comme alors elle est vertueuse, on n’en parle pas. Si vous voulez mon sentiment qui ne vise pas qu’elle, une institution est toujours plus belle, sous le jour radieux de ses objectifs, qu’à la lumière crue de certaines de ses pratiques. C’est pourquoi, à mon avis, il est important de garder à l’esprit que tout Temple réclame des sacrifices ; or il existe toujours de prétendus adeptes qui n’y déposent, comme offrandes, que de la pacotille ou des couronnes flétries. Je n’ai jamais regretté la Maçonnerie dans la justesse ni la hauteur de ses conceptions, mais, au delà des légers étourdissements pittoresques – et plutôt naïfs – que certains y éprouvent, je me demande comment vous pourriez corriger les grossiers simulacres auxquels confinent ces grand-messes où des mamamouchis quêtent inlassablement de la reconnaissance, dans un panurgisme somnolent. Même si les loges sont suffisamment indépendantes pour qu’on ne puisse pas dire que le poisson commence à pourrir par la tête, c’est toujours le chef d’orchestre qui conduit la symphonie et il faut aussi que le hautbois et le premier violon donnent le « la ». Bref, en l’état du monde et dans la condition d’affaiblissement où se trouve la franc-maçonnerie, j’augure mal son avenir, si elle ne s’attache pas, toute entière, à trouver, à l’unisson de ses principes, une fréquence universelle pour les temps présents ? Quant au diapason, il ne varie pas : c’es toujours 440 Hz…


[1] Allusion à une anecdote se rapportant à son arrivée aux États-Unis, le 2 janvier 1882, où, avec une feinte ingénuité, il répond à un douanier : « Je n’ai rien à déclarer, hormis mon génie » (« I have nothing to declare except my genius »).

450.fm : Si vous vous en référez à votre expérience, le secret maçonnique vous plaisait-il ?

Oscar Wilde : Par principe, car le secret est l’un des derniers refuges du charme. Tout ce qui est trop visible s’achève en vulgarité ; tout ce qui est commodément accessible perd de son intensité poétique. Le secret, au contraire, donne de la profondeur, de la gravité à ce qui n’en avait pas encore. Il en devient musical, mélodique, harmonique. Il y a toujours quelque chose d’assez ridicule et, pour tout dire, d’assez sot à s’échiner à livrer toutes les explications du monde en une phraséologie interminable, alors qu’on dit beaucoup plus en disant moins. Par l’arrêt qu’il impose, le secret maçonnique vous y invite. Je ne parle pas spécialement ici du secret d’appartenance qui peut être la source des problèmes que j’ai évoqués tout à l’heure mais qui reste nécessaire dans les contextes d’hostilité qu’affrontent un peu partout les partisans de la liberté de conscience. je vise les secrets propres aux cérémonies, aux rituels, et aux symboles. Vous direz, c’est un peu ridicule car on trouve toute une littérature sur ces sujets. Qu’importe ! Ce qui compte, c’est d’en maintenir la magie et cette magie est enclose dans le vécu des membres en loge. Il faut donc continuer à en interdire la divulgation même si cette divulgation est à portée de main, depuis des siècles. Je suis connu comme le prince du paradoxe et je ne suis donc pas gêné pour vous le dire. Quant aux mots secrets, aux mots de passe, aux mots de semestre, ce sont de bons exercices pour la mémoire. N’oubliez pas que vous vieillissez aussi et c’est mentalement excellent pour vous !

La franc-maçonnerie est un chemin que les errances et les dissipations de ma vie, mes foucades et mes mondanités, bref, la volatilité de mon caractère ne m’ont pas permis de retrouver ; mais cela ne m’empêche pas de dresser un parallèle entre l’art et la franc-maçonnerie. La leçon est la suivante et elle se vérifie, dans les deux cas : l’intelligence joue aux cartes et ce n’est certainement pas en les étalant sur la table qu’on engage la partie. Il y a un temps pour les abattre et c’est à la fin, à chaque fin, celle d’un chapitre ou celle d’un degré. Vous êtes sans doute comme moi : vous n’aimez pas les joueurs trop pressés… C’est en quoi le secret maçonnique, lorsqu’il est digne de ce nom, n’a rien d’une coquetterie : c’est une discipline toute en retenue. Il oblige l’homme à mesurer sa parole, à peser ce qu’il transmet, à comprendre que le mystère n’est pas l’ennemi de la vérité, mais parfois sa mise en scène la plus éloquente et la plus élégante. Le secret l’aide à franchir des étapes, à progresser dans sa propre histoire. Ce n’est pas une vérité cachée suspendue d’avance au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès ou un angelot psalmodiant l’Esprit Saint, mais une vérité qui s’offre patiemment à qui la mérite et qui, comme en art, prend, à chaque fois, une forme singulière. Dites-vous bien que rien de ce qui est précieux ne se dissipe par enchantement dans la clameur du monde.

450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie personnelle ?

Le portrait de Dorian Gray - Oscar Wilde
Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde

Oscar Wilde : Elle a, au moins, confirmé en moi cette intuition profonde qu’un homme ne se sauve pas seulement par ses idées, mais par la forme qu’il donne à son existence. J’ai toujours pensé que la vie devait être belle avant d’être utile, et la Maçonnerie m’a donné l’exemple d’une école du geste, de la tenue, de la répétition signifiante. Un rituel bien conduit vaut mieux qu’une pensée maladroite. Mettez cela en balance : les pensées maladroites pullulent, alors, un peu de rituel, là-dessus, ça ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ? À cet égard, il y a une locution latine dont certains rites ont fait une devise et que je vous propose de méditer à loisir, c’est: Ordo ab Chao, que je traduirais volontiers par « l’Ordre extrait du Chaos », où l’on doit comprendre qu’il s’agit d’une action et de son résultat et non d’un composant que l’on mettrait à part. J’ai choisi ce participe passé pour faire allusion aux mystères multiples de cette extraction dont chacun doit concocter sa recette, à sa façon. Et ce n’est pas pour autant qu’il en est quitte pour toujours. Il apprend, il acquiert du métier mais c’est une épreuve qui ne s’arrête jamais vraiment. C’est un défi permanent car, comme le chaos est perpétuel – et sur ce constat, l’artiste et le franc-maçon convergent, avec l’homme de la rue, au demeurant… –, eh bien, l’ordre est toujours à recommencer, pour reprendre le verbe qu’utilisera, en 1920, Paul Valéry, dans son célèbre poème : « Le cimetière marin » :  La mer, la mer, toujours recommencée ! 

La franc-maçonnerie m’a aussi rappelé que l’on peut être vrai jusque dans la manière d’être théâtral. Ce n’est pas parce qu’un geste est magistralement symbolique qu’il est faux ; c’est précisément parce qu’il est symbolique qu’il peut être magistralement exécuté. C’est tout l’art du pinceau dans la calligraphie chinoise ou de la gestuelle stylisée du théâtre nô, au Japon. Autant dire qu’il n’y a pas lieu de glorifier l’indistinction des situations banales : leur brouillard est aussi fait de nos embrouillements. Plutôt qu’à jouer sa vie comme une mauvaise pièce où l’on improvise de façon trouble et désordonnée, la Maçonnerie m’a appris à mieux tenir mon rôle, à savoir le porter haut, à y donner une direction… si possible, jusqu’à la scène finale dont, de toutes façons, on ignore tout, auparavant. Pour mon compte, il fut certainement préférable que je n’en susse rien d’avance car mes derniers jours furent obscurs et misérables. Je crois que vous en direz un mot au bas de cet entretien.

Soyons plus gai ! La Maçonnerie m’a aussi donné des symboles, des frères, des soirées, et même une forme de solitude plus riche, plus solennelle. Elle m’a appris que l’homme peut être seul sans être isolé et que le silence est le contraire du silence (vous commencez à discerner en moi un amateur invétéré de paradoxes ; cela tombe bien, la maçonnerie n’en est pas avare, non plus). Je disais donc que le silence est le contraire du silence, précisément parce qu’il imprime dans notre esprit davantage de sens que la plupart de nos bavardages, fussent-ils savants ou philosophiques.

450.fm : Que pensez-vous de l’égalité en Loge ?

Oscar Wilde : L’égalité est une belle et nécessaire fiction, une de ces idées qui ne sont peut-être pas vraies dans le monde, mais qui sont indispensables dans le Temple. En Loge, elle possède au moins la vertu de mettre en suspens les titres et les fonctions, ce qui est déjà un soulagement pour les âmes épuisées par les conventions et les disparités sociales. Le noble et le roturier s’y disent frères et, pour l’espace de quelques instants – et non en l’espace de quelques instants, un tel bouleversement serait une illusion abyssale –, l’humanité retrouve quelque chose de sa dignité perdue, c.-à-d. de son unité originelle.

Mais il faut bien admettre que l’égalité est plus facile à proclamer qu’à vivre. Les hommes transportent toujours avec eux leur vanité, leur rang, leur désir de gloire. La Loge est intéressante précisément parce qu’elle essaie, contre l’évidence de la société, de faire exister une fraternité, là où le monde fabrique sans cesse des distinctions et des divisions, à la faveur des ambitions et des injustices. D’ailleurs, je le relevais, tout à l’heure, elle est un peu rattrapée par la patrouille des chapeaux pointus et des chemises à fleurs. Sous leurs grands airs de componction, ce n’est jamais, pour eux, qu’une apothéose de carnaval où ne leur manquent plus que les confetti, les sarbacanes et les serpentins – piètre caravane de haines recuites et d’orgueils indurés entonnant, dans les cérémonies, l’amour fraternel et la paix universelle.

Cependant, dans beaucoup de tenues, quand les choses se passent bien – et c’est souvent le cas, même si je raille certains comportements que ma bonne nature ne saurait épargner –, l’égalité en Loge est, il faut bien le dire, une sorte de miracle, une espérance, certes, appelée à demeurer au seuil de nos vies sociales, mais une promesse qui, même si on ne la tient pas durablement envers ses semblables – je dis, à la fois, « semblables » par antiphrase et en référence à notre irréductible condition humaine –, une promesse qui, néanmoins, se renouvelle à chaque fois que l’on se tourne sincèrement vers le centre du cercle, c.-à-d. dans le déploiement du monde, vers le point qui contient tout.

On retrouve ici l’idée du fil à plomb que j’ai évoqué au début de cet entretien, où vous me demandiez de vous désigner, en quelque sorte, un « symbole totémique », une analogie esthétique rappelant visuellement, pour moi, l’idéal le plus difficile à atteindre ; et, n’ayez crainte, je fais dûment la distinction d’avec un « symbole fétiche » car nous savons bien – et cela m’a plu – qu’en maçonnerie, il n’y a que des représentations qui donnent à réfléchir, aucun emblème que l’on vénère ; ce pourrait être, à la limite, le cas du delta lumineux, qui est allumé à l’orient au-dessus du maître de loge, que l’on nomme ainsi parce qu’il a une forme de triangle équilibré s’approchant de celle de la quatrième lettre de l’alphabet grec, en majuscule : Δ,  et qui, en l’occurrence, comporte en son centre un motif, tantôt un œil, celui de la conscience, voire celui d’Horus qui, après sa restauration, eut magiquement une capacité de vision s’étendant à « l’invisible », tantôt le tétragramme hébreu YHWH [יהוה]  qui signifie « être » avec les marques de conjugaison du passé et du futur: « Celui qui était, qui est et qui sera », vous voyez Qui je veux dire, cet Ineffable dont ce serait le nom, eh bien, même là, il ne s’agit nullement d’un symbole d’adoration ; c’est dire que, même quand on fait allusion de façon quasi transparente au Grand Architecte de l’Univers, sous couvert, parfois, de diverses traditions recourant à une sorte de métrologie sacrée, le delta lumineux ne fait l’objet d’aucune piété, d’aucun acte de dévotion : il renvoie à l’infini, à l’inconnu, à l’inconnaissable, donc, à l’univers et spécialement à ce qui en serait le Principe, en Occident : l’Un. Certes, on se tourne vers lui, mais on ne s’y prosterne pas car, si l’on va vers la sagesse avec humilité, c’est sans servilité ni supplication. C’est cela le respect pour moi. Il ne peut être, à chaque étape, qu’un acte de liberté. Et, à l’échelle de la Loge, il se témoigne naturellement par cette règle d’égalité qui place chacun de plain pied avec l’autre, en reconnaissant à tous les mêmes droits et – comme j’aimerais y croire – les mêmes devoirs.

450.fm : Avez-vous continué à fréquenter les Loges après Oxford ?

Oscar Wilde : Moins que je ne l’aurais souhaité et moins encore que j’aurais pu m’enhardir à le confesser à ces employés de la morale publique que sont les juges. La vie londonienne, les dîners, les succès, les amitiés brillantes, les fatigues sociales : tout cela prend le pas sur les engagements discrets. Mais l’éloignement n’est pas l’abandon, il n’est pas l’oubli. Un être n’efface pas ce qu’il a réellement éprouvé, sous prétexte qu’il a vieilli ou voyagé, surtout s’il a fait vœu d’écrire sur ce qu’il a pu comprendre des hommes.

C’est pourquoi je n’ai jamais renié mon appartenance. Au contraire, j’ai toujours trouvé quelque noblesse à ces fidélités silencieuses qui ne réclament pas de publicité. Les fraternités véritables continuent d’agir, même lorsqu’on ne les fréquente plus assidûment. Elles se présentent alors moins comme un carnet de rendez-vous que comme un pôle magnétique, à celui qui a traversé les mers.

La Maçonnerie, pour moi, ne fut jamais assimilée à une institution que l’on visite : c’est une forme de mémoire intérieure, une manière de porter en soi un Temple invisible, même quand on ne franchit plus les portes du Temple matériel, même si la vie vous a constamment entraîné au delà des sentiers battus. Je crois que figure, dans certains rituels, un bien connu « pas de côté » qui constitue « une invitation à rencontrer, à agir, à découvrir le monde ». Eh bien, voyez-vous, pour ma part, je fus un familier des changements de perspectives et c’est l’art qui fut mon alignement.

450.fm : Vous semblez nous en asséner la démonstration, tout du long, mais revenons-y une bonne fois et avec bonne foi (je sais que vous n’aimez pas trop cette expression) : pour autant, la Maçonnerie est-elle, de votre point de vue, foncièrement compatible avec l’esthétisme  ?

Certificat de maitre maçon d'Oscar Wilde
Certificat de maitre maçon d’Oscar Wilde

Oscar Wilde : Elle l’est à discrétion, si j’ose dire, c.-à-d. à souhait et surabondamment – ce qui est, de ma part, un compliment rare. La Maçonnerie est une œuvre d’art collective : ses rites ont la précision d’une composition, ses symboles la profondeur d’une métaphore, son architecture morale l’élégance d’un système qui veut tout relier sans jamais simplifier. En vérité, elle ne se contente pas de parler à l’esprit ; elle s’adresse à l’œil, à l’oreille, à l’imagination, à l’être entier, dans toute la profondeur de son histoire et de ses générations, dans toute l’étendue de ses expériences et de ses connaissances. Et, pour le faire, elle met en branle toute une esthétique, très épurée, très condensée : par ses symboles, par ses décors, par ses rituels, etc.

L’esthétisme n’est pas seulement l’amour du beau : il repose sur la conviction que la forme a un pouvoir spirituel. Or la Maçonnerie sait depuis longtemps ce que beaucoup de philosophes ignorent encore : l’homme se transforme par ce qu’il contemple, répète et met en scène. Elle est donc bien plus proche de l’art qu’on ne le croit, et sa puissance morale réside beaucoup plus dans son esthétique que ne l’imaginent, en général, ceux qui se revendiquent d’elle. Eux qui, pourtant, s’échinent à former une belle pensée, pourquoi ne se l’avouent-ils pas ? Serait-ce qu’ils y voient des artifices sorciers et, alors qu’ils y succombent, certes, assez souvent avec une grâce médiocre, voudraient-ils conjurer ces sortilèges et les livrer hypocritement au bûcher des vanités comme tous ces objets impies trop richement travaillés ? Je me demande parfois si ce qui l’emporte dans la réprobation morale de l’esthétisme, dénoncé à peu de frais comme un culte éperdu de la beauté, n’est pas un complexe d’infériorité. Il est vrai que, pour ma part, je ne me suis guère empoisonné l’existence par une perception négative de mon talent…

Alors, convenons-en, la Maçonnerie n’est pas seulement une éducation morale, qui, d’ailleurs, se comprend différemment selon les lieux et les temps, les cultures et les individus : c’est une éducation par la forme, par le geste, par le silence, par la parole, par la lumière. Elle est, en ce sens, une des plus belles œuvres d’art jamais conçues par l’homme, à son propre usage. Bien comprises, la tension et l’attention esthétiques, quand l’homme les intègre, peuvent contribuer à élargir et à alléger les perspectives. L’esthétique se situe au delà de la morale, de la morale défensive des sociétés, de la morale coercitive et cléricale, que, du reste, ni les policiers ni les prêtres ne respectent. Je me demande parfois si la morale antique, qu’on semble souvent révérer en en disant tout et n’importe quoi, n’était pas, en réalité, plus juvénile. Et, m’étant, aussi bien à Oxford que par la suite, beaucoup intéressé à la Grèce, j’ai quelques éléments de réponse, soit dit avec cet art de la litote qu’affectionnent aussi les francs-maçons. Je pourrais encore m’engager sur le terrain des morales primitives et il y aurait, alors, beaucoup à dire, en matière de justice et de cruauté. Quittons ce sujet et accordons-nous sur l’observation générale suivante : l’esthétique est, par essence, spirituelle, aussi bien par son inspiration que par son œuvre. Et faisons-en chacun notre miel, pour notre vie et le train du monde, si je puis dire, en empruntant à William Congreve le titre qu’il donna, en 1700, je crois, à l’une de ses comédies : The Way of the World…

450.fm : Quels conseils donneriez-vous aux maçons d’aujourd’hui ?

Oscar Wilde : Je leur conseillerais, d’abord, de ne pas confondre sérieux et rigorisme, même si certains ont, nous l’avons vu, une conception plutôt souple de leur devoir, mais ce n’est pas à eux que je m’adresse : ils n’ont, d’ailleurs, cure de mes recommandations. En tout cas, il ne faut pas vivre le moindre mouvement de pensée, dans un dilemme constant avec l’hédonisme, et je ne vous empêche pas de prendre cela comme un reproche voilé.

Poursuivant, si je me concentre sur l’objet principal de toute présence en loge, j’observerai, pour faire image, qu’on peut travailler sur la pierre brute sans être aussi raide qu’un fonctionnaire contrôlant un administré. Soyez plus beaux, oui, mais surtout plus vivants, plus chatoyants, plus joyeux, plus capables d’ironie envers vous-mêmes, car l’homme qui ne rit jamais, ni de soi ni du monde, demeure une statue mal équarrie. Et, que diable, ne distillez pas de la morosité, ne mettez pas de glaçon dans votre whiskey mais de l’effluve et de la jubilation ! Ne soyez pas seulement alertes, mais allègres !

Et puis, je leur dirais ceci : n’oubliez pas que le symbole n’est pas un trophée, mais un objet sensible correspondant à une vertu. Porter un tablier ne sert à rien si l’on ne sait pas congédier son orgueil. La Maçonnerie serait infiniment plus puissante s’il y dominait la conscience que la Lumière ne se mesure pas à la longueur des discours, mais à la qualité de la transformation intérieure.

Je leur conseillerais, enfin, de ne pas se contenter de répéter les rites, mais de les habiter. Un rite qui n’est pas habité est un costume de scène informe et rapiécé. Un rite habité remplit son… office : il est la vie. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, faites en sorte que la beauté y parle aussi fort que la morale, car une vérité bien dite est toujours plus fraternelle qu’un dogme mal porté.

450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle appris quelque chose sur vous-même ?

Oscar Wilde : Elle m’a appris que l’on peut être sincère sans être austère, profond sans être ennuyeux, et même vrai sous une allure théâtrale. Ce n’est pas une petite leçon. Je dirais même qu’elle ne manque pas de panache car le panache n’est pas qu’un plumet d’uniforme qui se dandine et se pavane dans les cérémonies, sans trop faire illusion, c’est, dans l’éclat de la substance même, la légèreté qui la couronne, c’est l’élégance spectaculaire des idées vaillantes, une dextre épée flamboyante, comme je pourrais dire en mélangeant les langages héraldique et maçonnique, qui transperce les trompeuses certitudes dont sont tout caparaçonnés les sots, les fats et les puissants.

D’une subtilité à l’autre, le Temple m’a également montré que le masque n’est pas toujours un mensonge et qu’en tout cas, le mensonge s’y lit : il peut être une forme de protection, de calcul ou d’indifférence. Souvenons-nous, d’ailleurs, du sens originaire du mot : personne, par lequel on désigne un individu parce qu’il est doué d’une conscience et mérite de la considération de par sa dignité : eh bien, ce mot dérive du latin persona, qui renvoie au « masque de l’acteur », vocable qui, à l’époque chrétienne, signifiera « visage, face ». Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Ne serait-ce qu’à entendre que le masque cristallise les traits les plus profonds d’un caractère, dévoile les ambivalences d’un personnage… les vérités de l’homme, en quelque sorte.

J’ai compris aussi que l’identité n’est pas un bloc, mais une construction. Nous nous faisons et nous nous défaisons par symboles, par rencontres, par fidélités, par ruptures. La Maçonnerie, en cela, m’a donné une image de l’homme comme être de passage, toujours au travail, jamais terminé, et, loin de susciter la lamentation, c’est peut-être la plus grande courtoisie qu’on puisse rendre à la nature humaine.

Pour résumer, elle m’aura enseigné que l’on peut aimer la vérité sans cesser concomitamment d’aimer la forme et plus encore que l’on peut chercher la Lumière sans chasser l’ombre en tout point – ce qui compte, c’est la lucidité et, pour moi, cette faculté qui émet ou réfléchit la lumière, qui paraît immédiate sans jamais être courte, qui voit à travers les choses jusqu’au don de double vue, ce que j’appellerai la clairvoyance, en un mot comme en deux : claire voyance, je la juge inséparable de l’art.

450.fm : Regrettez-vous, en quoi que ce soit, d’avoir été franc-maçon ?

Photographie d'Oscar Wilde en tenue maçonnique
Photographie d’Oscar Wilde en tenue maçonnique

Oscar Wilde : Pas le moins du monde. On regrette ce qui a été fade, inutile ou humiliant ; or je n’ai jamais trouvé la Maçonnerie ni insipide ni inconsistante ni dégradante. Bien au contraire – je me demande si je ne l’ai pas déjà dit, en partie, –, elle m’a offert des rites, des symboles, des frères, des soirées, et ce qui vaut plus encore pour un créateur, la sensation qu’un monde plus intense existe derrière le monde ordinaire. L’envers du décor ne signifie pas seulement une part sombre, la moins reluisante, où, sous les apparences, on tire les ficelles ; c’est aussi un ensemble de ressorts secrets grâce auxquels se construit un monde désirable. Il s’agit alors de la face cachée des choses la plus honorable, la plus noble, or c’est, je crois, parce qu’il se produit, dans les multiples fantasmes de l’opinion, une confusion entre ces deux états que la franc-maçonnerie est d’autant plus facilement suspectée de jouer sur les deux tableaux. Pour ma part, en tant qu’artiste, j’aurais été bien bête de renoncer à l’enseignement et à l’apport de la franc-maçonnerie, alors même qu’elle a nourri, à une époque de formation, ma vision du monde.

Je dirais même que j’aurais regretté l’inverse : ne pas avoir traversé cette expérience. Les institutions ne valent pas seulement par ce qu’elles accomplissent objectivement, mais par ce qu’elles éveillent dans l’esprit d’un être singulier. Et dans mon imaginaire, la Franc-Maçonnerie a laissé une marque plus profonde que les succès mondains, par nature plus fugaces, plus évanescents.

450.fm : Vous avez été tout à l’heure assez critique. Alors, la Maçonnerie est-elle, en définitive, une société d’hypocrites ou un cercle de chercheurs ?

Oscar Wilde : Elle est, naturellement, les deux. Toute institution humaine qui prétend élever l’homme attire à la fois ceux qui cherchent la Lumière et ceux qui recherchent la lumière des projecteurs ou… l’ombre des complicités. Les hypocrites se servent du symbole comme d’une parure ; les chercheurs s’en servent comme d’un outil. La différence est immense, mais elle ne saute pas toujours aux yeux car les tartufes sont habiles et les charlatans, que ce soit là comme ailleurs, en orateurs pompeux et en puissants manœuvriers, y gagnent parfois des positions élevées.

J’ai, quant à moi, une tendresse particulière pour les chercheurs, d’une part, par ce que ce sont les plus nombreux, que c’est eux qui sont trahis avant le reste du monde, et surtout parce qu’ils savent encore douter d’eux-mêmes. L’hypocrite a, en fait, le culot de ne douter de rien, et surtout pas de sa malice et, le reste, il s’en fiche. Le chercheur accepte, pour sa part, de ne pas savoir et il a de la sympathie pour qui, venant d’autres horizons, ne sait pas non plus ou, à l’inverse, soumet à son jugement de nouveaux éléments. Et c’est cette modestie-là, partagée dans un effort commun, qui sous-tend l’élévation.

La Maçonnerie, en ce sens, est un miroir, un miroir réaliste et magique, à la fois : elle montre à l’homme ce qu’il est dans sa diversité et ce vers quoi il peut tendre dans son unité.

450.fm : Si vous deviez résumer la Franc-Maçonnerie en une phrase ?

Oscar Wilde : « Une société secrète qui tente de transformer des hommes ordinaires en œuvres d’art, avec plus ou moins de succès. »

Mais j’ajouterais volontiers que c’est aussi l’une des rares institutions qui osent proposer à l’homme une tâche noble sans rien lui promettre, tout en lui disant que ce ne sera pas facile… On comprend mieux qu’avec un tel programme, comme vous diriez aujourd’hui, il y ait des « sorties de route »… La franc-maçonnerie demande donc du temps, de la patience, du silence, du style, et j’insiste sur cette dernière vertu, désormais à peu près exsangue, qui consiste à vouloir devenir meilleur sans cesser d’être élégant. N’y voyez pas une afféterie mondaine, mais un raffinement spirituel car l’élégance, qui est aussi une élégance morale, vous maintient en température et vous aide à tenir le cap.

La Maçonnerie n’est pas seulement une école de vie en société, adoucissant les mœurs, c’est une éducation progressive à toutes les formes de beauté, dans différents registres ; elle vous apprend à les combiner ; je crois sincèrement, même si j’ai pris ultérieurement des chemins de traverse pour y parvenir, que la maçonnerie est aussi un laboratoire de transformation intérieure, à condition que vous consentiez à vous émanciper par un effort régulier. Pour ma part, dans cette recherche de la vie authentique, j’ai assez tôt préféré l’art comme voie d’assomption.

450.fm : Un dernier mot pour les francs-maçons du XXIe siècle ?

Oscar Wilde : Messieurs… et Mesdames, désormais, soyez plus beaux, plus drôles, plus paradoxaux… La Lumière a horreur de l’ennui, tandis que la monotonie se calfeutre dans l’ombre, et le Temple n’a jamais gagné à ressembler à une salle de repos pour esprits las et consciences en berne. Si vous devez porter un tablier, au moment de le ceindre, qu’il vous oblige à penser, à sourire, à vous élever un peu au-dessus de la condition commune ! N’ayez pas peur d’échapper à la médiocrité ambiante !

N’oubliez jamais que la vraie noblesse d’une Loge ne tient pas à ses belles paroles ni à sa bonne humeur – toutes capacités à la portée de la moindre assemblée prête à ripailler –, mais à la qualité des âmes qui la composent et qui, par l’œuvre qu’elles y entreprennent, s’efforcent de devenir un peu plus lucides, un peu plus généreuses. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, je vous répéterai mon leitmotiv : faites en sorte que la beauté y parle d’un même ton que la morale, car une idée proférée avec grâce vaut mieux qu’une vérité assénée avec arrogance. J’aimerais que cela devienne aussi votre préoccupation dominante. La fraternité, ce me semble, ne s’en porterait que mieux…

Ainsi, soyez des maçons qui pensent, qui rêvent, qui aiment, qui sourient, qui… débrutissent et espèrent. Vous y gagnerez en beauté et je vous en serai poliment reconnaissant, comme on disait autrefois.

Petite notice d’adieu…

Attendu sa personnalité excentrique, Oscar Wilde n’aurait jamais pu chercher, dans la Franc-Maçonnerie, un moule à gaufres : c’eût été, de toutes façons, dans l’esprit même de cette tradition, un symbole antinomique d’une volonté très affirmée et consubstantielle de respecter les différences, même si l’on ne peut pas tout à fait exclure que vienne s’insinuer ici où là, dans les loges, un certain prêt-à-penser, qu’il s’agisse tantôt de conservatismes anciens, tantôt de néo-conformismes. Dans sa jeunesse, Oscar Wilde incluait sans doute la maçonnerie dans sa manière originale de vivre, dans son art de consolider ses relations et, surtout, dans son appétit de découverte esthétique, augmentée d’une dramaturgie subtile de l’âme et d’une profuse discipline des symboles. Son passage à l’Apollo University Lodge № 357 rappelle que cet Atelier a pu séduire des personnalités fort différentes, y compris l’un des plus brillants esprits paradoxaux dont la littérature s’honore encore Outre-Manche, même s’il fut victime du moralisme obsessionnel de l’époque victorienne où l’on allait, par décence, jusqu’à juponner les pieds des pianos à queue… Le goût du paradoxe était non seulement honorable au Royaume-Uni mais faisait pendant au « British humor », que l’on traduit restrictivement par « humour anglais », ce qui valut une fulgurante et croissante renommée à l’auteur irlandais de ce roman majeur: Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray), de la pièce maîtresse : L’Importance d’être Constant (The Importance of Being Earnest) et d’un essai si personnel: Le Critique en tant qu’artiste (The Critic as Artist), sans compter qu’il fut également un poète célèbre jusqu’à la fin, quand il écrivit, après son emprisonnement, La Ballade de la geôle de Reading (The Ballad of Reading Gaol), long poème décrivant les derniers moments d’un condamné à mort. Passèrent donc les écarts contrôlés de langage d’un homme d’esprit ; en revanche, ne passèrent pas les écarts incontrôlés de conduite d’un homme s’assumant pleinement. Le 25 mai 1895, s’achève le procès du « dandy désinvolte », condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. L’écrivain ne se relèvera pas de cette épreuve. Ruiné, il prendra le chemin de l’exil et se réfugiera à Paris où, dans un complet dénuement, il mourra, le 30 novembre 1900, à l’âge de 46 ans.

Dans cette interview imaginaire, nous avons surtout voulu rendre hommage à sa profonde inclination pour l’esthétisme, agrémentée d’un vif et légendaire penchant pour l’humour – que nous n’avons pu qu’imparfaitement restituer –, et ce, en écho – quelque peu abusivement sollicité[1], avouons-le – à un idéal de beauté de la franc-maçonnerie qui est loin d’être toujours léger – et ce, encore moins au plan des allusions spirituelles fleurissant si rarement sur les colonnes, alors qu’elles pourraient non seulement relever, avec une ironie charmante, les aspects saugrenus ou simplement plaisants des réalités, mais aussi et surtout, par leur climat propice, préserver les Sœurs et les Frères de l’esprit de sérieux qui les guette si facilement en loge.

Merci de vos encouragements et de votre fidélité. Merci de nous accompagner dans ces rêveries un tantinet transgressives et, pour le moins, insolites auxquelles nous trouvons le charme de notre espérance commune – un charme sans doute complaisant mais jamais vénéneux, qui s’autorise, au gré de son audacieux programme, des libertés on ne plus extrapolantes mais toujours, souhaitons-le, respectueuses de nos invités, tous personnages mythiques, qu’ils aient ou non vécu ! Cette manière extravagante de nourrir nos imaginaires n’a qu’un but : stimuler notre amour de l’Art Royal, tout en nous divertissant. C’est, d’ailleurs, la saison : profitons-en ! Faisons comme nos enfants ou petits-enfants qui, n’ayant plus la tête à l’étude, s’adonnent en classe à des jeux culturels…


[1] Bien entendu, il ne s’agit ici, cent cinquante ans plus tard, que de nous inspirer de la préoccupation esthétique, du penchant théâtral et de la causticité d’Oscar Wilde. Les références maçonniques que nous mettons dans sa bouche ne sont ni de son époque ni de son rite (nous cédons à l’emprise du Rite Écossais Ancien et Accepté !). On sait que c’est immuablement le Rite émulation qui fait référence à la Grande Loge unie d’Angleterre. Ainsi, par exemple, le « pas de côté » du Compagnon qu’évoque l’illustre écrivain irlandais est, alors, pratiquement inconnu des Maçons anglais qui, au demeurant, dans leur immense majorité, ignorent les trois premiers grades du REAA, et ce, d’autant plus à la fin du XIXe siècle… Oscar Wilde ne fut-il pas reçu apprenti, le 23 février 1875, puis directement passé maître, le 25 mai suivant, comme nous l’avons relevé dans le chapeau de cet article ? De même, le Delta lumineux, sur lequel s’attarde avec précision Oscar Wilde, dans cette interview imaginaire, n’apparaît qu’extrêmement rarement à l’Orient d’une loge anglaise, même si, en ce temps-là, Outre-Manche, son symbolisme n’est pas étranger aux connaissances maçonniques, étant observé, toutefois, que son importance est, alors, purement anecdotique. Au sujet des représentations intérieures de temples typiquement anglais, on ne saurait trop recommander de consulter les cinq volumes de Neville Barker Cryer, Masonic Halls of England (Lewis Masonic, 1989).

Quant à la présence d’Oscar Wilde en loge ou à des événements correspondants, « il semble que [sa] dernière apparition maçonnique à Oxford ait eu lieu, lors du bal du 17 juin 1879 » (« Wilde’s last masonic appearance in Oxford seems to have been at the Ball on l7 June 1879 », AQC 112, p. 192, avec d’autres précisions sur sa fréquentation, p. 217, en n. 72). Par ailleurs, on ne trouve guère, dans son œuvre, d’influences évidentes de la franc-maçonnerie, sauf, peut-être, d’une façon pour le moins décalée, dans sa pièce de théâtre : Vera, or, The Nihilists (New-York, 1883), dont le « seul intérêt pour nous est que le premier acte s’ouvre sur une réunion de conspirateurs où des mots de passe sont échangés et où se déroule une sorte de cérémonie d’ouverture catéchétique avant la récitation d’un serment terrifiant » ! (« Its sole interest to us is that the first Act opens with a meeting of conspirators at which pass-words are exchanged and a kind of catechetical opening ceremony takes place before a fearful oath is recited », AQC 93, p. 14).

Nous remercions notre Frère Bernard Dat de ses remarques circonstanciées et invitons nos lecteurs à prendre connaissance, à titre complémentaire, d’un épisode se rapportant principalement au séjour d’Oscar Wilde dans les geôles de sa Gracieuse Majesté, en cliquant ici.

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