Mes Très Chers Frères, mes Bien-Aimées Sœurs, Après trente ans de tablier, on finit tous par ressembler à Bouddha. Pas la version « illumination sous l’arbre » hein, non non… la version « pneu Michelin autour du nombril ». Le ventre rond, serein, parfaitement sphérique, qui entre dans la loge cinq bonnes minutes après son propriétaire. On appelle ça la « bedaine initiatique ».
C’est le seul grade qu’on obtient vraiment à l’ancienneté : Apprenti = plat, Compagnon = petite bouée, Maître = ballon de baudruche, et à partir de 33e degré on peut jouer au basket avec.
Pendant la tenue, on est exemplaires.
On respire à peine (parce que si on respire trop fort on risque d’avaler une bouffée d’encens et de tousser pendant le serment, ce qui fait très mauvais genre). On pratique l’apnée spirituelle : « Je ne mange point, je ne bois point, je ne digère point, je suis pur esprit. » L’estomac crie famine, mais on le fait taire d’un « À moi les enfants de la Veuve ! » bien placé.
On médite sur la Voie du Milieu, l’équilibre cosmique, la tempérance, la juste mesure… Et puis la colonne d’harmonie annonce :
« Mes Frères, les agapes nous attendent ! »
Et là, c’est la ruée vers le buffet comme si on sortait de quarante jours de jeûne dans le désert. 22 h 30. L’heure où même les loups font régime. L’heure où tous les diététiciens profanes (ces pauvres hères qui n’ont pas la Lumière) hurlent en chœur :
« NE MANGEZ RIEN APRÈS 19 h, BANDE DE FOUS ! »
Mais nous, on attaque le saucisson comme si c’était la dernière andouillette avant la fin du monde. Foie gras en hiver, melon en décembre, huîtres en mois sans R, rosé bien frais en janvier… parce que bon, les saisons, c’est pour les profanes. Nous, on est au-dessus de ça. On est dans le symbolisme.
Le melon hors saison ? C’est une allégorie de l’abondance. Le camembert qui coule ? Représentation du delta lumineux. La troisième bouteille de pomerol ? Évidemment un hommage à la veuve Clicquot, qui était… euh… presque maçonne, on va dire.
Et on se goinfre. Sans modération. Parce que « fraternité » ça veut aussi dire
« si tu ne finis pas l’assiette de ton Frère, tu n’es pas solidaire ».
On rote la tolérance, on pète l’égalité, on éructe la liberté.
À 1 h du matin on rentre chez soi, la ceinture défaite, en se disant « Demain je jeûne… ou au moins je saute l’entrée la prochaine fois. »
Et puis le lundi matin, on poste sur les réseaux sociaux maçonniques : « La franc-maçonnerie, c’est la quête de l’équilibre parfait entre le corps et l’esprit. » Photo en noir et blanc, regard pénétrant, citation de Confucius (qui était sûrement maçon aussi, on n’a juste pas retrouvé sa planche).
Frères et Sœurs, soyons honnêtes cinq minutes :
On va changer le monde, c’est sûr. On va imposer la laïcité, les droits humains, la paix universelle et le revenu universel… Mais on le fera avec 112 de tour de taille et une haleine de fond de tonneau.
Parce que c’est ça aussi la Franc-maçonnerie : Penser très fort à sauver l’humanité… entre la poire et le fromage. À 23 h 17. À lundi prochain, Le Vené (qui a pris deux kilos rien qu’en écrivant ce billet du lundi)
Avec son numéro 11 de décembre 2025, LUMEN propose une radiographie nette de la vie de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) et de ses axes de transmission. Le dossier consacré à l’antimaçonnisme rappelle surtout une évidence moderne : le vieux soupçon a changé d’outils, pas de logique.
Une lettre d’information qui conjugue mémoire, vie des Provinces et vigilance contemporaine
La Grande Loge Nationale Française publie avec ce numéro 11 de LUMEN une lettre d’information d’une densité notable, où se croisent l’actualité institutionnelle, la vitalité provinciale, la transmission rituélique et une réflexion lucide sur les vents contraires qui, périodiquement, cherchent à obscurcir l’Art Royal. Fidèle à l’esprit d’une publication interne ouverte sur le monde, ce numéro fait dialoguer l’immédiat et le long terme, la gestion et l’initiation, la culture et la protection de l’image de l’Ordre.
Grand Temple de la GLNF à Paris
L’éditorial du Grand Maître, le TRF Yves Pennes, place d’emblée la barre sur un moment fédérateur. La Tenue annuelle de Grande Loge, tenue à Paris le 6 décembre, y est décrite comme bien davantage qu’une séquence administrative, même si elle demeure le temps nécessaire des bilans et des votes. Elle est surtout présentée comme une expérience vécue de fraternité, un rassemblement où l’unité d’une Obédience et la diversité de ses pratiques rituelles se rendent visibles, dans une atmosphère où l’on se reconnaît, où l’on se retrouve et où l’on se relie. La présence de délégations étrangères y apparaît comme un signe de rayonnement et d’universalité de la franc-maçonnerie régulière.
Dans la rubrique consacrée à la vie de l’Obédience, le numéro met en avant une actualité à la fois patrimoniale et dynamique. L’inauguration de la nouvelle Bibliothèque de la GLNF transforme un espace du siège en un véritable sanctuaire du savoir. 2500 ouvrages y sont désormais exposés, accompagnés d’objets maçonniques rares qui rejoindront en 2026 le futur musée en préparation. Le lecteur y croise des jalons d’histoire et de culture remarquables, tels que les Constitutions de 1723, une édition ancienne de la Divine Comédie, la collection de Villard de Honnecourt, ou encore une rarissime reliure maçonnique triangulaire de Gruel. Cette mise en valeur du patrimoine dit quelque chose d’essentiel. Une tradition vivante ne se contente pas d’honorer ses archives, elle les transmet comme une lumière utile au présent.
UGLE
Ce même mouvement de transmission se retrouve dans l’annonce d’une grande première. La GLNF s’est dotée d’une Loge d’Instruction et de Démonstration Émulation (LIDE), inaugurée le 24 octobre 2025, dans une filiation qui fait écho à l’Emulation Lodge of Improvement (ELOI) de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA). Une première démonstration de cérémonie d’initiation a réuni plus de 80 Frères au Temple de Pisan, et d’autres rendez-vous sont prévus en 2026. Le signal est clair. La régularité ne se proclame pas uniquement, elle se travaille, se montre et s’enseigne.
Les pages provinciales dessinent ensuite une cartographie vivante d’initiatives. La Province Paris-Plaine Monceau expérimente une communication plus lisible et plus pédagogique, associant un canal WhatsApp à une série vidéo quotidienne, La Minute, conçue pour rappeler avec simplicité ce que l’on fait en Loge et ce vers quoi conduit la voie initiatique. La Province d’Aquitaine valorise l’installation de ses nouveaux Vénérables Maîtres, tandis que la Province d’Occitanie organise une cérémonie du souvenir à Toulouse, en présence de représentants d’autres obédiences et d’autorités civiles, dans une émotion où l’étoile flamboyante devient la métaphore d’une fidélité qui continue de guider les pas.
Côté Tenues provinciales, plusieurs temps forts témoignent d’une fraternité active et d’un goût certain pour la mise en forme symbolique. L’évocation d’une Tenue commémorative marquée par la construction d’une pyramide symbolique lisible comme un triptyque mémoire-engagement-avenir illustre ce souci de donner chair au langage du rite. D’autres rassemblements importants, réunissant plusieurs centaines de Frères et de délégations, confirment une sociabilité initiatique qui s’exprime autant dans la rigueur des travaux que dans la beauté d’un esprit de Province.
RSE – Tartan_ Royal Stuart
La rubrique Nos Rites poursuit son exploration du paysage rituélique interne avec un éclairage sur le Rite Standard d’Écosse. Présenté avec son précepteur national, il est décrit comme un rite chaleureux, ancien et exigeant, attaché à la transmission orale, à une forte place accordée aux chants et à la musique, et à une atmosphère d’accueil où le visiteur est littéralement célébré. Le texte rappelle aussi la profondeur historique de ce Scottish Working et ses particularités symboliques et vestimentaires, comme le tablier porté sous la veste ouverte et l’ornementation de tartan, signes d’une mémoire opérative transposée dans la maçonnerie spéculative.
Maillet d’or de l’Oeuvre d’Assistance Fraternelle
On notera enfin la présence de rubriques culturelles et d’ouverture. Des conférences ouvertes au public mettent en valeur une franc-maçonnerie qui assume son articulation entre spiritualité et initiation, notamment autour d’un thème significatif, La spiritualité maçonnique, source de bien. Les salons du livre de Bordeaux et Strasbourg rappellent, eux, que la transmission passe aussi par la cité, dans le dialogue avec le public et avec les autres sensibilités maçonniques.
Quelques données viennent enfin apporter un éclairage de contexte.
Au 1er septembre 2025, la GLNF comptait 32 676 Frères.
La lettre mentionne aussi des repères d’ancienneté et de tranches d’âge, signes d’une Obédience attentive à sa démographie interne et à l’équilibre des générations.
Focus
L’antimaçonnisme 2.0 ou la vieille ombre à la vitesse des plateformes
Le cœur analytique du numéro se déploie dans un dossier au titre explicite, L’Antimaçonnisme 2.0, fantasmes anciens, réseaux modernes, sous-titré par une formule qui résume l’enjeu contemporain, Le complot maçonnique à l’ère des réseaux sociaux.
Le dossier part d’un constat historique simple et puissant. L’antimaçonnisme, depuis le XIXe siècle, se nourrit d’un récit très stable, nourri par des mythologies déjà connues, de Léo Taxil aux représentations de propagande comme Forces occultes sous Vichy. Le décor change, la trame demeure. Société secrète, desseins occultes, infiltration de tous les centres de décision. Une rhétorique de soupçon fabriquée pour produire du vertige.
La rupture ne se situe donc pas tant dans la nature des accusations que dans leur mode de circulation. Les réseaux sociaux ont constitué un accélérateur inédit. Des messageries comme WhatsApp ou Telegram remplacent le bouche-à-oreille, YouTube se substitue aux anciennes salles de projection militantes, TikTok fabrique des chambres d’écho bien plus rapides que les pamphlets d’autrefois. Le dossier insiste sur la dimension mondiale de cette diffusion et sur la difficulté désormais à circonscrire un discours qui se régénère en permanence.
Il dresse une cartographie des figures actuelles de cette dénonciation numérique, en soulignant la variété de leurs origines idéologiques et la manière dont certains anciens francs-maçons deviennent des cautionnements médiatiques de récits construits sans preuves. Le texte évoque aussi la convergence de l’antimaçonnisme avec d’autres grands récits complotistes contemporains, où se mêlent peurs technologiques, fantasmes d’ingénierie sociale et réécritures pseudo-religieuses de l’histoire du monde. L’usage de vidéos dopées à l’IA et de procédés proches du deepfake est présenté comme un facteur d’attractivité supplémentaire, renforçant l’illusion documentaire.
L’intérêt du dossier est de ne pas se contenter de décrire. Il suggère une ligne d’attitude. Répondre frontalement à tous les récits revient souvent à alimenter un puits sans fond. Il est plus juste de cultiver une image vertueuse, de rendre visibles les œuvres réelles, les valeurs vécues, la dimension spirituelle et initiatique du travail maçonnique. Dans cet esprit, la présence de la GLNF sur TikTok, qui relaie des témoignages de Frères et compte près de 18 000 abonnés, est présentée comme un signe encourageant d’un contre-récit plus juste et plus transparent.
Au fond, ce dossier fait écho à tout le reste du numéro. La meilleure réponse à la caricature demeure souvent la patience de la preuve, la pédagogie de la tradition, la discrète solidité du travail accompli. Une bibliothèque rénovée, des loges d’instruction actives, des Provinces qui expliquent mieux ce qu’elles vivent, des conférences ouvertes qui reprennent la parole dans la cité. Autant de manières de rappeler que la franc-maçonnerie n’a pas besoin d’un mythe pour exister. Elle a besoin de lumière, de méthode et de Frères en marche.
LUMEN n°11 montre une Obédience qui travaille sur deux fronts complémentaires. D’un côté, consolider la transmission, les rites, la culture et la vie des Provinces. De l’autre, regarder sans naïveté la mécanique contemporaine du soupçon et la vitesse des plateformes. L’antimaçonnisme 2.0 ne se combat pas par l’indignation. Il se neutralise par la constance, la clarté et la qualité du travail maçonnique rendu visible quand il le faut.
Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e
Cette remarquable exposition portée par l’association Marianne de France et accueillie à la Maison de Ma Région à Nîmes, s’inscrit pleinement dans le cycle de commémoration des 120 ans de la loi de 1905, en faisant dialoguer art, histoire et pédagogie républicaine. Elle offre un terrain privilégié de réflexion pour un lectorat maçonnique sur la façon dont le visage de Marianne continue de condenser, de questionner et de mettre à l’épreuve l’idéal laïque français.
Un écrin républicain pour une icône
Installée du 8 au 31 décembre 2025 dans les Maisons de Ma Région à Nîmes et Alès, l’exposition s’affirme comme un événement culturel gratuit, ouvert à tous, inscrit dans la politique mémorielle de la Région Occitanie autour du 120e anniversaire de la séparation des Églises et de l’État. Le choix de la Maison de Ma Région, au cœur de l’espace public, souligne que la laïcité n’est pas un thème de musée, mais un enjeu vivant de citoyenneté quotidienne.
Au-delà de la simple commémoration, le partenariat avec l’association Marianne de France inscrit l’exposition dans un réseau d’initiatives qui, à Millau comme ailleurs, utilisent la figure de Marianne pour interroger le lien entre République, laïcité et pédagogie civique, notamment via des « parcours citoyens » destinés aux scolaires. Le soutien explicite de la Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée rappelle combien la laïcité est aujourd’hui pensée comme un axe structurant des politiques publiques territoriales.
Marianne, un visage pluriel de la République
Le cœur de l’exposition repose sur une sélection de bustes de Marianne issus de mairies du Gard et d’une collection particulière, couvrant les XIXe et XXe siècles. Cette diversité de visages – classiques, réalistes, stylisés, voire inspirés de figures médiatiques – offre une traversée sensible de l’histoire politique et culturelle de la République, comme l’ont montré d’autres manifestations consacrées aux « visages de la République » dans les musées ou sur les timbres.
La Marianne « maçonnique »
Chaque buste raconte une époque, une tonalité, un rapport au peuple et à l’État : tantôt la Marianne guerrière et cuirassée, tantôt la Marianne apaisée, maternelle, ou résolument moderne. À travers ces variations, c’est le destin même de l’allégorie républicaine qui se donne à voir : capable d’incarner la souveraineté populaire, les combats laïques, mais aussi les fractures et recompositions successives du corps social français.
La laïcité en filigrane des bustes
En sous‑titre de l’exposition, la mention « miroir de la République laïque française » rappelle que Marianne n’est pas en soi un symbole de la laïcité, mais bien de la République qui en est le cadre politique. Les organisateurs choisissent de faire de son visage un miroir dans lequel se reflètent les avancées et les tensions de la laïcité à la française, comme le montrent de multiples initiatives locales qui associent bustes, conférences et journées de la laïcité.
Ce « miroir » renvoie aussi à l’idée de vigilance : la laïcité n’est ni acquise ni figée, elle se lit dans le regard que la République porte sur elle‑même, et dans la manière dont ses symboles sont appropriés, détournés ou contestés. En invitant le visiteur à confronter ces images au texte de la loi de 1905 et à son actualité, l’exposition propose une forme de pédagogie par l’allégorie, accessible et exigeante à la fois.
Objets du quotidien et imaginaire citoyen
En complément des bustes, l’exposition présente des objets du quotidien et des documents graphiques illustrant l’attachement des Français à leurs symboles républicains depuis la Révolution. Affiches, reproductions d’iconographie civique ou objets usuels marqués de l’effigie de Marianne montrent comment la République ne se limite pas aux institutions, mais infuse les gestes ordinaires et les paysages urbains.
Cette mise en scène des « petites patries républicaines » – mairies, écoles, bureaux de poste, places publiques – permet de saisir comment se construit un imaginaire partagé, parfois plus efficace que de longs discours. Pour un public maçonnique, cette dimension de symbolisme diffus et d’intériorisation progressive des valeurs résonne avec la fonction pédagogique des rites et des emblèmes au sein des loges.
La parole laïque : conférence et débats
France. Paris le 2017/09/19 Philippe Foussier Grand Maitre du Grand Orient de France GODF. Philippe Foussier posant avec la Marianne Maconnique
L’exposition est prolongée par une conférence sur « l’évolution de la République française laïque », programmée le 11 décembre 2025, avec l’intervention de Philippe Pecout, président de l’association Marianne de France, et de Philippe Foussier, journaliste, ancien Grand Maître du Grand Orient de France et vice‑président d’Unité Laïque. La présence de ce dernier inscrit explicitement l’événement dans le sillage d’un engagement maçonnique historique en faveur de la laïcité, depuis les combats pour l’école publique jusqu’aux débats contemporains.
À travers ce dialogue entre un acteur associatif et un militant laïque issu de la tradition maçonnique, la conférence propose de replacer les bustes de Marianne dans une généalogie intellectuelle et militante. Elle offre aussi au public l’occasion de mesurer l’actualité de la loi de 1905, au croisement des enjeux de liberté de conscience, d’égalité des droits et de neutralité de l’État, thèmes familiers aux lecteurs de 450.fm.
Pour la franc‑maçonnerie, Marianne se situe dans le même horizon de construction d’un citoyen libre, éclairé et responsable. En tant qu’allégorie de la souveraineté populaire, elle traduit dans l’espace profane ce que le temple maçonnique cherche à élaborer dans l’espace initiatique : un être humain affranchi des tutelles dogmatiques, capable de penser et de choisir par lui‑même.
Les loges, en particulier celles engagées dans la défense de la laïcité scolaire et institutionnelle, trouvent dans ce type d’exposition un outil précieux de médiation culturelle et civique, à proposer aux profanes comme aux néophytes. En articulant symboles républicains et réflexion critique, l’événement de Nîmes prolonge une longue tradition de coopération entre milieux laïques, élus, associations et acteurs maçonniques.
Une pédagogie laïque pour aujourd’hui
L’un des enjeux majeurs de cette exposition est de montrer que la laïcité n’est pas un « patrimoine poussiéreux » mais un cadre vivant permettant de concilier pluralisme des convictions et unité politique. En réinvestissant la figure de Marianne à l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, l’association Marianne de France et la Région Occitanie répondent à la nécessité d’une pédagogie renouvelée, en particulier auprès de la jeunesse.
Marianne noire -Toulouse
l’exposition « Marianne, miroir de la République laïque française » apparaît ainsi comme une invitation à faire vivre la laïcité non seulement dans les discours, mais dans les lieux, les œuvres et les regards qui composent notre cité commune.
Cette démarche rejoint d’autres programmes, nationaux ou locaux, qui cherchent à soutenir les défenseurs des droits humains et à promouvoir les valeurs démocratiques, dans la continuité de l’engagement de la France pour les libertés fondamentales.
Depuis trois siècles, la Franc-Maçonnerie avance avec son cortège de fantasmes : complots planétaires, sociétés secrètes tentaculaires, Illuminati tapis dans l’ombre… Avec ce volume consacré à La Franc-Maçonnerie dans la collection « Vérités & légendes », Pierre-Yves Beaurepaire choisit de ne pas s’indigner ni de se moquer. Il fait ce qu’il sait faire mieux que personne : ouvrir les archives, replacer les choses dans leur contexte, et répondre point par point à une série de questions simples, mais redoutables, qui structurent tout l’ouvrage.
La table des matières donne le ton. « Adam est-il le premier franc-maçon ? », « La Franc-Maçonnerie est-elle d’abord née en Écosse ? », « Les Templiers sont-ils devenus francs-maçons ? », « La Franc-Maçonnerie a-t-elle subi ou enfanté la Révolution ? », « Vichy a-t-il fait la guerre aux francs-maçons ? », « Les francs-maçons sont-ils excommuniés par l’Église catholique ? »… Au total, vingt-deux (tout un symbole) questions, formulées dans la langue même des rumeurs, organisent un parcours qui va des mythes des origines jusqu’aux mémoires douloureuses du XXᵉ siècle. Le lecteur comprend d’emblée que le livre ne se contente pas d’expliquer l’Art Royal. Il raconte aussi la manière dont elle a été regardée, fantasmée, combattue.
Les Illuminati
L’introduction pose le cadre : la maçonnerie moderne naît avec la Grande Loge de Londres de Westminster et les Constitutions dites d’Anderson, mais son succès ne va pas de soi. Dès le XVIIIᵉ siècle, elle intrigue, irrite, fascine. Pierre-Yves Beaurepaire rappelle comment, très tôt, brochures, libelles et divulgations se multiplient. Des auteurs comme Samuel Pritchard font découvrir au public les mots de passe, les gestes, les rituels. Les premiers textes antimaçonniques apparaissent presque en même temps que les premiers catéchismes maçonniques. L’historien montre ainsi que le face-à-face entre loges et accusateurs fait partie de l’ADN de l’institution : l’histoire de la Maçonnerie est inséparable de l’histoire de ceux qui cherchent à la dénigrer ou à la percer à jour.
Chaque chapitre suit la même démarche : partir de la légende, revenir aux sources, puis reconstituer patiemment le cheminement des idées. Quand il examine le lien supposé avec les Templiers, Pierre-Yves Beaurepaire ne se contente pas de dire que rien ne permet d’affirmer une filiation directe. Il montre comment, à partir du XVIIIᵉ siècle, des auteurs maçons ou proches de la maçonnerie ont eux-mêmes nourri ces récits chevaleresques, dans un contexte où l’on cherche des ancêtres prestigieux aux sociétés de pensée. De même, lorsqu’il aborde la question des Illuminati ou des prétendues « loges politiques secrètes », il replace l’ordre bavarois d’Adam Weishaupt dans son contexte précis, puis suit la longue postérité complotiste de ce nom devenu étiquette magique.
Déclaration des droits de l’Homme
L’un des mérites majeurs du livre tient à cette attention constante aux circulations : circulations des hommes, des rituels, des textes, des peurs. Spécialiste des réseaux au siècle des Lumières, Pierre-Yves Beaurepaire sait combien les loges ont été des lieux de passage, où se croisent nobles, bourgeois, savants, marchands, voyageurs, parfois étrangers. Il rappelle que la Franc-Maçonnerie n’est ni un bloc homogène ni un « État dans l’État » : les pratiques varient selon les pays, les obédiences, les périodes. Quand il traite de l’ouverture des loges aux juifs, des relations avec l’islam, ou de la place des femmes, il insiste sur ces nuances, refusant les généralités faciles. Loin d’un discours apologétique, l’ouvrage n’hésite pas à mettre en lumière les lenteurs, les contradictions, les angles morts de l’institution maçonnique.
Révolution française
Les chapitres consacrés à la Révolution française, à l’Empire et à l’Occupation témoignent de la même rigueur. La question « Napoléon Ier a-t-il créé un empire maçonnique ? » permet de distinguer ce qui relève de la propagande, des fantasmes du XIXᵉ siècle, et la réalité de loges effectivement mobilisées dans le cadre d’un projet politique. De même, en étudiant la politique de Vichy et les mesures d’exclusion visant les Francs-Maçons, l’auteur montre comment une obsession antimaçonnique ancienne trouve, dans le contexte de la défaite et de la collaboration, l’occasion de se traduire en persécutions administratives, sociales, parfois judiciaires. Le livre restitue la violence de ces moments sans céder à la tentation du grand récit victimiste.
Chap. 5, Le temple maçonnique s’est-il ouvert aux Juifs ?
Pour le lecteur maçon, l’intérêt de La franc-maçonnerie – Vérités et légendes ne se limite pas à la démystification. À travers l’examen des sources, c’est toute une réflexion sur le secret, la discrétion, la parole donnée qui affleure. Que signifie appartenir à une institution qui, dès ses débuts, est à la fois société de pensée, réseau de sociabilité et objet de soupçon ? Comment les loges ont-elles négocié, selon les époques, leur place entre espace religieux, politique et civil ? En répondant à des questions très concrètes – les Francs-Maçons ont-ils lutté contre l’esclavage, ont-ils été excommuniés, ont-ils espionné l’armée ? – l’ouvrage invite aussi chacun à réfléchir aux usages contemporains du mot « complot » et à la responsabilité de tout groupe qui travaille derrière des portes fermées.
L’écriture reste claire, pédagogique, sans jargon inutile. Pierre-Yves Beaurepaire sait résumer en quelques pages des dossiers complexes, sans sacrifier la précision. Le format de la collection – chapitres courts, centrés sur une interrogation – permet une lecture en continu ou au gré des questions, au choix du lecteur. Les références érudites ne sont jamais pesantes ; elles servent la démonstration, qu’il s’agisse d’un manuscrit d’archives, d’une encyclique, d’un tract antimaçonnique ou d’un témoignage maçonnique oublié. Ce souci constant de la source donne au livre une autorité tranquille, précieuse à l’heure où circulent, sur les réseaux sociaux, des affirmations spectaculaires mais rarement étayées.
On lira donc ce volume comme bien plus qu’un vade-mecum pour répondre aux idées reçues sur la Maçonnerie. C’est une invitation à exercer, sur un sujet brûlant d’imaginaires, les réflexes élémentaires de l’esprit critique : dater, vérifier, comparer, contextualiser. Le profane curieux y trouvera une synthèse fiable pour comprendre ce que fut et ce que reste la Franc-Maçonnerie dans l’histoire européenne. Le frère ou la sœur y gagnera un miroir parfois exigeant, qui rappelle que l’Ordre a toujours été pris dans des jeux de pouvoir, des intérêts, des illusions, mais aussi dans des élans de fraternité, de curiosité et d’universalisme qui continuent de nourrir les travaux en loge.
En choisissant de consacrer un volume de « Vérités & légendes » à la Franc-Maçonnerie, les éditions Perrin confient le sujet à l’un des meilleurs connaisseurs du terrain. Le résultat est à la hauteur : un livre accessible, rigoureux, qui ne cherche ni à accabler ni à sanctifier, mais à comprendre. Dans le tumulte des discours complotistes et des pamphlets antimaçonniques, c’est déjà beaucoup.
Pierre-Yves Beaurepaire (Source Wikipedia)
À propos de l’auteur Historien de renommée internationale, spécialiste du XVIIIᵉ siècle, Pierre-Yves Beaurepaire enseigne l’histoire moderne à l’Université Côte d’Azur. Membre de l’Institut universitaire de France, il a consacré de nombreux travaux aux réseaux de sociabilité, aux circulations en Europe et dans le monde au temps des Lumières, et à la Franc-Maçonnerie comme phénomène culturel global. On lui doit notamment L’Autre et le Frère – L’Étranger et la Franc-maçonnerie au XVIIIᵉ siècle, La République universelle des francs-maçons, ainsi que Les Illuminati – De la société secrète aux théories du complot, couronné par le Prix du Sénat du livre d’histoire 2023.
« S’engager, partager, se ressourcer » – Saint-Ouen, 3 décembre 2025
Mercredi 3 décembre 2025, l’hôtel de la préfecture de la Région Île-de-France, 2 rue Simone Veil à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), a accueilli le 2e Colloque des référents laïcité. Sous la houlette du philosophe Pierre-Henri Tavoillot, référent laïcité de la Région, la journée a rassemblé une centaine de référents issus de la fonction publique, de l’école, du monde associatif, du sport et de l’entreprise, autour d’un objectif clair : passer de la prise de conscience à l’outillage concret.
Logo Région IdF
Une ouverture placée sous le signe de l’alerte et de la mobilisation
En ouvrant les travaux, Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, rappelle que la première édition, en 2024, avait posé « la pierre de la prise de conscience ». Cette année, explique-t-elle, il s’agit d’entrer dans « le temps de l’action, du réseau et des outils ». Elle décrit une pression identitaire croissante, des revendications religieuses plus sophistiquées, des accommodements et renoncements trop fréquents, tandis que plus de 80 % des Français disent percevoir la laïcité comme en danger.
Valérie Pécresse
Face à la montée des modèles communautaristes, la responsable francilienne réaffirme le choix d’un modèle républicain universaliste, qui n’oppose pas les appartenances mais protège la liberté de chacun. Elle revient sur les décisions prises par la Région : charte régionale des valeurs de la République et de la laïcité conditionnant les subventions, formation des agents, vigilance dans le sport et les lycées, grande cause régionale 2025, et grande campagne de sensibilisation par le dessin de presse auprès des lycéens.
Carte Région IdF
Surtout, Valérie Pécresse présente deux outils structurants promis lors du premier colloque et désormais opérationnels : le LaïcoScope, baromètre et recueil de cas concrets de terrain, et une plateforme numérique de soutien aux référents, destinée à rompre leur isolement et à harmoniser les réponses. Aucun référent, insiste-t-elle, ne doit plus « être seul face à la vague ».
Samuel Paty
La journée se conclura, annonce-t-elle déjà, par un hommage à Samuel Paty avec la remise du premier Prix national de la laïcité de la Région à Émilie Frèche, Muriel Mayette-Holtz et Carole Bouquet pour leur pièce Le Professeur, consacrée aux derniers jours de l’enseignant assassiné.
Matinée : penser la laïcité, du texte au terrain
La première table ronde, « La nécessité d’un réseau des référents laïcité », réunit Astrid Panossyan-Bouvet, ancienne conseillère d’Emmanuel Macron, députée de Paris de juin 2022 à octobre 2024 puis ministre du Travail et de l’Emploi dans le gouvernement Michel Barnier puis dans le gouvernement François Bayrou et députée (membre de la Commission des affaires étrangères), Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) – opérateur principal de la direction générale des étrangers en France (DGEF) qui conçoit et pilote les politiques d’immigration et d’intégration en France –, et Mejdi Jamel, directeur général éthique et conformité de la RATP et référent laïcité de l’entreprise. Les intervenants reviennent sur la longue histoire des « actes laïcs » – état civil, école, hôpital – qui ont progressivement soustrait la vie commune à l’emprise d’une religion unique. La laïcité apparaît moins comme une doctrine abstraite que comme une architecture patiente de libertés concrètes.
Mais tous constatent un retour offensif du religieux dans l’espace public et la montée d’un individualisme qui oppose systématiquement « mon choix personnel » à l’intérêt collectif. La difficulté actuelle, soulignent-ils, tient à cette tension : comment rappeler que les comportements individuels ont un impact sur le bien commun, sans basculer dans la stigmatisation ? La laïcité, insistent-ils, n’est ni hostilité aux croyances ni neutralisation des identités, mais protection d’un espace partagé où chacun peut exister à égalité.
La seconde table ronde, « Charte et règlement intérieur de son organisation », met au travail deux juristes de haut niveau, Richard Senghor, conseiller d’État et référent laïcité de la juridiction administrative, et Jean-Pierre Hunckler, président de la Fédération française de basket-ball. Ils analysent la prolifération de chartes, guides et règlements : s’ils témoignent d’un engagement réel, ils créent parfois un « bavardage normatif » qui brouille la hiérarchie des normes et peut conduire les juges à censurer des chartes mal rédigées ou excessives. D’où un message clair aux référents : revenir au droit positif, mutualiser les ressources plutôt que réinventer chacun son texte, et veiller à la cohérence entre principes affichés et pratiques effectives.
La fin de matinée est consacrée à des ateliers de mises en situation. Par groupes de quatre, les participants jouent des cas réels construits avec le Conseil des sages de la laïcité : agent portant un signe religieux en service, demandes de congés pour motifs cultuels, usager contestant une règle de neutralité, etc. L’enjeu n’est pas de trouver « la bonne réponse », mais d’oser se confronter à l’ambiguïté, de comparer les réflexes et de voir combien la laïcité s’apprend dans l’épaisseur des relations humaines plus que dans les seuls textes.
Simone Veil
Après-midi : la boîte à outils et le réseau
La reprise s’ouvre sur la table ronde « La boîte à outils du référent laïcité ». Emma Boissier, référente laïcité à la préfecture de région, présente le Conseil départemental de la laïcité mis en place à Paris : deux réunions par an, réunissant administrations, établissements scolaires, RATP, SNCF, missions locales, etc., pour partager diagnostics, bonnes pratiques et difficultés. De ces rencontres naissent des outils très concrets : affiche type de présentation du référent, mail standardisé expliquant sa mission, harmonisation de supports pour les journées de la laïcité.
À ses côtés, Benoît Drouot, du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, expose l’arsenal disponible pour l’Éducation nationale : vade-mecum laïcité, puis un second dédié à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, fiches pratiques, statistiques mensuelles des atteintes à la laïcité. Il rappelle que ces atteintes prennent des formes répétitives : port de signes ou tenues religieuses, contestation de cours, refus d’activités, pressions sur les commémorations de Samuel Paty ou Dominique Bernard. Mais, insiste-t-il, la plupart des situations se résolvent par le dialogue pédagogique, avant toute sanction.
Une intervention du Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT) détaille ensuite l’offre de formation pour les agents publics : apports juridiques, études de cas, MOOC, formats courts, actualisation régulière des connaissances. Il s’agit de renforcer la posture professionnelle des agents – impartialité, respect, sens du collectif – autant que leur maîtrise des textes. Les référents laïcité, souvent isolés, trouvent là un appui pour diffuser une véritable culture de la laïcité au sein de leurs services.
Moment attendu de la journée, la présentation de la plateforme numérique R-Laïcité concrétise la promesse faite un an plus tôt. Réservée aux référents dûment nommés, cette plateforme sécurisée permet de s’identifier entre pairs, d’échanger sur des cas (sans jamais nommer de personnes ni d’organisations), de partager documents, retours d’expérience et actualités. R-Laïcité se veut à la fois centre de ressources, forum et outil de veille, prolongeant à distance l’esprit de cordée évoqué le matin.
Le LaïcoScope, enfin, est présenté comme un baromètre évolutif : à partir de situations fréquentes – agent public, association subventionnée, entreprise délégataire – il indique, en un tableau, le cadre légal applicable et les réponses possibles. L’outil n’a de sens que nourri par le terrain : les référents sont invités à y verser leurs propres cas, à signaler les phénomènes émergents, en particulier dans le champ éducatif où un groupe de travail spécifique sera constitué.
TR-Grands-témoins
Grands témoins : une laïcité offensive, projet de société
La dernière table ronde, « Grands témoins – la nécessité des référents laïcité et d’un réseau sur le terrain », donne la parole, entre autres, à Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation nationale, à Juliette Méadel, ancienne secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Aide aux victimes sous mes gouvernements Manuel Valls et
Bernard Cazeneuve et ancienne ministre déléguée chargée de la Ville dans le gouvernement François Bayrou, et au journaliste, poète et écrivain franco-syrien Omar Youssef Souleimane. Tous trois replacent la laïcité dans une perspective de longue durée : elle n’est pas seulement un garde-fou juridique, mais l’ossature d’un projet de civilisation où la liberté de conscience, l’égalité des citoyens et la fraternité construisent une espérance politique.
Jean-Michel Blanquer insiste sur la nécessité de sortir d’une laïcité seulement défensive : sans récit positif ni horizon désirable, les extrémismes prospèrent. Il plaide pour une laïcité « offensive », capable de parler à la jeunesse, de montrer que derrière les débats parfois techniques se joue rien de moins que la possibilité de vivre libre ensemble. Il rappelle la création du Conseil des sages de la laïcité, des équipes « Valeurs de la République » et d’outils pédagogiques comme la « fresque de la République », qui donnent chair à ces principes dans la vie quotidienne des élèves.
Les interventions croisent ainsi les regards de la ville, de l’école et des médias : la laïcité apparaît comme un bien commun fragile, particulièrement exposé dans les quartiers populaires et dans l’espace numérique, mais aussi comme une ressource pour résister aux logiques de séparatisme et de haine.
Remise-du-Prix-Laïcité
Un esprit de cordée républicaine
En clôturant la journée, Valérie Pécresse revient sur le fil rouge du colloque : rompre la solitude des référents laïcité. Réseau francilien, LaïcoScope, plateforme R-Laïcité, formations, conseils départementaux, Conseil des sages : autant de pierres qui, ensemble, dessinent une véritable cordée républicaine, pour que chaque agent, chaque bénévole, chaque responsable associatif puisse trouver soutien, expertise et fraternité lorsqu’il se heurte à des tensions autour de la laïcité.
Ce colloque montre combien la laïcité n’est pas un dogme figé, mais une démarche vivante de discernement, faite de textes, certes, mais surtout de rencontres, de paroles partagées, d’expériences mises en commun. Une manière de rappeler, au-delà des appartenances religieuses ou philosophiques, que la République n’est pas seulement un cadre juridique : elle est aussi une école de liberté intérieure, où chacun est invité à faire de la neutralité de l’espace commun non une contrainte, mais une chance d’élévation pour toutes et tous.
Dans la sérénité ou dans la fausse tranquillité d’un mois de douceur fraîche, a débuté une déferlante qui a frappé tout le pays par sa frénétique vague de surconsommation.
Les compas se sont mis à tourner en dépit du bon sens, que mêmes les équerres n’ont pu en assurer le contrôle car submergées dans cet étendu triangle plus proche des Bermudes que de l’isocèle ou de l’équilatéral.
Je veux parler de ce fameux événement « pluripseudo economico culturel sociétal » nommé « Black Friday »
hautement symbolique par sa couleur noire, un label pour les représailles et un rappel à l’ordre pour ne pas oublier que nous allons bientôt basculer de nouveau dans tous les excès d’achats impulsifs avec le mois de décembre.
A moins que cette campagne de vente marketing soit conçue pour être les premiers à consommer dans des conditions avantageuses. Être en avance, attaquer le marché avant l’heure, classique de stratégie de vente…
Certains vont parler de « bonne guerre » mais la guerre en décembre, il vaut mieux éviter.
Nous allons avancer tranquillement pour se relâcher financièrement durant les fêtes, enfin pour ceux qui le peuvent diront certains esprits critiques, réalistes ou éclairés!
Nous allons préparer nos solstices d’hiver avec les traditions propres à chaque loge.
Nous allons nous mettre en condition pour le pont de la fin de l’année!
Durant tout le mois, nous parlerons d’espoir, de fraternité dans ce monde qui nous échappe.
En Italie nous dirons « nous allons faire Bella Figure », nous montrer sous notre plus beau jour à travers les discours, les décisions politiques et personnelles qui se veulent plus douces, plus raisonnées comme l’exige cette période de réflexion et comme nous le propose Le Grand René dans sa vidéo ci-dessous :
Après les « Cartes postales du dimanche »,450.fm ouvre une nouvelle série : chaque semaine, une légende, quelque part en France (ou d’ailleurs), au petit matin du dimanche. Avec, toujours, un regard maçonnique…
Carte de la forêt de Fontainebleau, 1895
On commence par la forêt de Fontainebleau et son Grand Veneur, ce chasseur noir qu’on entendrait galoper dans la nuit avant les grandes catastrophes. Entre chasses royales, mythes païens recyclés et lectures symboliques, une histoire où la forêt a clairement le dernier mot.
La forêt de Fontainebleau a l’habitude de faire travailler l’imagination
Le jour, on y croise des marcheurs, des grimpeurs, des peintres, des photographes. La nuit, surtout quand la brume tombe sur les allées de chasse, on y croise autre chose : une réputation. Celle du Grand Veneur, un chasseur fantôme que l’on n’aperçoit presque jamais, mais qu’on entendrait très bien.
Le décor est posé depuis des siècles. Une immense forêt royale, des allées tirées au cordeau pour les équipages, des carrefours marqués par des croix de pierre. Parmi elles,la croix du Grand-Veneur, plantée au milieu des pins et des rochers. Elle apparaît déjà sous ce nom sur le plus ancien plan de la forêt, celui de Nicolas Picart en 1624 ; sur le plan de Jean Boisseau, elle est bien dessinée, mais sans légende. Pierre Dan la mentionne « au milieu du chemin de Fontainebleau à Chailly ».
François-VI-de-La-Rochefoucauld.
Abattue puis relevée, rétablie en 1670 aux frais de François VI, duc de La Rochefoucauld, reconstruite en bois en 1827 puis en grès en 1846, la croix a connu plusieurs vies. Au pied de ce repère obstiné, les rois venaient à Fontainebleau pour chasser ; les guides, eux, viennent encore y raconter qu’un autre équipage, beaucoup plus discret, galoperait parfois sans laisser de traces.
L’épisode le plus célèbre remonte à Henri IV
Celui qu’on surnomme le Vert Galant, premier Bourbon sur le trône de France, n’est pas seulement l’artisan de l’édit de Nantes et du retour à la paix après les guerres de Religion. C’est aussi un passionné de chasse, qui affectionne particulièrement les forêts royales comme celle de Fontainebleau. Un jour, alors qu’il y mène l’équipage, entouré de seigneurs et de gentilshommes, la partie semble se dérouler comme d’habitude. Les chiens sont lancés, les chevaux bien tenus, les allées rectilignes guident la traque. Et soudain, la forêt se met à résonner d’une autre chasse : des cors qu’on ne reconnaît pas, des cris lointains, une meute en plein travail.
Vision-d’Henri-IV du Chasseur noir-forêt-de Fontainebleau (La-Chasse-illustrée)
Or, ce jour-là, aucune autre chasse n’est annoncée…
Intrigué, le roi fait dépêcher l’un de ses proches pour aller voir ce qui se passe…Juste un grand homme sombre qui s’avance, à une distance tout à fait raisonnable, et lance : « M’entendez-vous ? » Puis plus rien. La scène est rapportée dans une lettre d’époque, et les paysans du coin affirment que ce n’est pas la première fois que ça arrive.
À partir de là, la légende fait son travail !
On explique que le Grand Veneur se manifeste avant les grands malheurs, que sa chasse invisible annoncerait des défaites, des abdications, des bouleversements. On parle de bûcherons qui l’auraient aperçu à la veille de l’effondrement de l’Empire. On se repasse l’histoire comme on se repasse une consigne : si, un soir, la forêt se met à chasser sans chevaux ni chiens, ce n’est pas bon signe.
La-chasse-sauvage-d’Odin de Pierre-Nicoles Arbo (1831-1892)
Les folkloristes vont plus loin. Ils rapprochent ce Grand Veneur des récits de « chasse sauvage » qu’on retrouve dans toute l’Europe du Nord. Là-bas, ce n’est plus un chasseur anonyme mais Odin lui-même qui conduit une cavalcade de morts et d’esprits dans le ciel d’hiver. Les chiens deviennent des ombres, les cors des vents violents, les cavaliers des âmes en transit. Avec le temps, les dieux changent de nom, les mythes changent de pays, mais le motif reste : un cortège invisible qui traverse la nuit et bouscule les vivants.
À Fontainebleau, on a simplement habillé ce vieux scénario d’un costume français
Une forêt royale, un vocabulaire de chasse, un nom de fonction – le veneur, responsable de la meute – devient titre fantomatique. On n’invoque plus Odin, on parle d’un chasseur noir. On ne regarde plus le ciel, on tend l’oreille au fond des bois.
La géographie du lieu aide beaucoup. Fontainebleau, ce sont des vallons encaissés, des blocs de grès, des zones où le son se répercute de tous côtés. Un coup de cor peut se démultiplier, un galop isolé se transformer en meute entière dans l’oreille de celui qui écoute. La nuit, on entend sans voir, et c’est l’imagination qui complète le tableau. La légende se nourrit de ces illusions acoustiques, des peurs de ceux qui rentrent tard, des récits qu’on se transmet au café ou à la veillée.
Au fil des siècles, la figure se stabilise
Le Grand Veneur ne parle presque pas. Il passe et annonce. Ce n’est ni un héros ni un monstre détaillé. C’est un signal. On lui colle l’étiquette de mauvais présage, on lui attribue rétrospectivement des apparitions à la veille de tel ou tel événement. La précision historique importe peu ; c’est le climat qui compte. Fontainebleau devient une forêt où l’on ne chasse pas seulement le cerf : on traque aussi des signes.
Fontainebleau : Croix_du_Grand-Veneur (1905)
Pour le visiteur d’aujourd’hui, la légende a changé de fonction
On ne guette plus anxieusement le prochain désastre national à chaque coup de vent. On vient se faire un peu peur, on tend l’oreille en rigolant sur le chemin du retour, on se dit que ce serait “marrant” d’entendre une chasse là où il n’y a personne. On se raconte le Grand Veneur à la lumière d’un smartphone, en consultant le plan des sentiers. La forêt a gagné des parkings, des topo-guides, des voies d’escalade cotées au millimètre. Elle a gardé ses histoires.
Un regard maçonnique sur le Grand Veneur
Si on prend maintenant cette légende avec un regard maçonnique, elle ressemble moins à un simple conte de peur qu’à une métaphore discrète du travail intérieur.La forêt de Fontainebleau, d’abord. C’est un espace à moitié maîtrisé : des allées tracées et numérotées, mais aussi des zones broussailleuses, des chaos rocheux, des recoins où l’on se perd facilement. On peut y voir l’image d’un être humain qui a ordonné une partie de sa vie – projets, fonctions, responsabilités – et laissé dans l’ombre tout un monde de pulsions, de souvenirs et de peurs. La chasse royale, bien cadrée, renvoie à ce qui est visible et socialement valorisé ; la chasse invisible, elle, évoque ce qui travaille en souterrain.
La Grand du Grand Veneur
Le Grand Veneur, ensuite. Il n’abat pas de gibier. Il passe et interroge : « M’entendez-vous ? » Ce n’est pas un détail. Du point de vue symbolique, on n’est pas dans le registre du spectacle mais de l’écoute. La question maçonnique par excellence n’est pas « qu’est-ce que tu as vu ? » mais « qu’est-ce que tu entends encore ? » Es-tu disponible à ce qui vient te déranger dans tes certitudes, dans tes habitudes, dans ta course ?
La chasse fantôme peut représenter cette part de nous-même qui ne se laisse pas totalement absorber par le bruit du monde. On croit mener sa propre chasse – carrière, image, agenda surchargé – et quelque chose, à l’arrière-plan, se met à sonner autrement. Appel de la conscience, rappel à l’humilité, prise de conscience que l’Histoire ne se laisse pas domestiquer : chaque Frère, chaque Sœur peut y projeter ce qu’il ou elle a déjà ressenti en Loge, quand une planche, une phrase rituelle, un silence ont soudain pris une dimension inattendue.
Enfin, l’idée d’« égrégore » de forêt rejoint une expérience bien connue des Ateliers. Dans une Loge, on sent rapidement que les travaux répétés, les questions, les émotions partagées finissent par imprégner le lieu. La légende du Grand Veneur montre comment un espace profane peut lui aussi accumuler des couches de mémoire, de peur, de fascination. La différence tient au travail qui en est fait : on peut rester prisonnier de ce climat en se contentant de trembler, ou l’utiliser comme support de réflexion sur la manière dont nos imaginaires collectifs fonctionnent.
Le Franc-Maçon n’est pas invité à croire ou à ne pas croire au Grand Veneur. Il est invité à se demander ce que cette histoire dit de notre rapport à la peur, à l’invisible, au temps qui vient. Et peut-être à admettre que, dans nos propres forêts intérieures, il y a encore quelques chasses sauvages qui galopent sans qu’on les ait vraiment regardées en face.
D’ici là, si d’aventure la forêt se met à chuchoter à vos oreilles, souvenez-vous que les légendes parlent souvent davantage de nos peurs et de nos désirs que des fantômes eux-mêmes. Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain, pour une nouvelle légende de France (ou d’ailleurs), si vous le voulez bien…
Dans cet épisode de Sous le Bandeau, Franco Huard reçoit Franck Fouqueray, fondateur de 450.fm, le média francophone dédié à la Franc-maçonnerie le plus suivi. Ensemble, ils explorent un sujet rarement abordé : le journalisme maçonnique et ses défis.
Franck Fouqueray partage son expérience de terrain. Avec 210 000 lecteurs et 38 000 newsletters envoyées chaque matin, 450.fm est devenu un acteur incontournable de l’information maçonnique. Mais cette liberté éditoriale a un prix : pressions des obédiences, critiques de certains frères et sœurs, et parfois même des poursuites judiciaires.
Au fil de la conversation, les deux hôtes abordent la structure des grandes obédiences françaises, les enjeux de pouvoir liés à l’immobilier maçonnique, et l’omerta qui règne encore dans certains milieux. Franck explique pourquoi le journaliste n’est jamais vraiment aimé en maçonnerie, et comment 450.fm a choisi l’indépendance totale : pas de publicité, pas d’annonceurs, uniquement des bénévoles.
L’épisode revient également sur l’affaire de la loge Athanor, cette loge française dont plusieurs membres sont accusés de meurtres, et sur ce que cela révèle des failles dans les processus d’enquête des candidats.
En fin d’émission, Franco présente son projet Logia 360, un logiciel de gestion complète pour les loges maçonniques actuellement en développement.
Un épisode essentiel pour comprendre les coulisses de l’information dans le monde maçonnique.
Qui, Quoi, Où, Quand, Comment, Combien ? Pourquoi. Ces sept questions scolastiques permettent d’examiner la quasi-totalité des problèmes humains.Nous tâcherons de répondre à la plupart de ces questions dans l’exposé forcément élémentaire présenté ici !
Le but principal de cet exposé est de donner envie aux lecteurs d’approfondir par eux-mêmes ce sujet qui exige de nombreuses définitions, de longs développements sans pour cela que le fonds soit très complexe tout en ayant une forme et une histoire compliquées par la superposition d’une chronologie de plusieurs siècles, d’une vaste étendue géographique du Moyen Orient à l’Europe, et de l’usage d’idiomes, de concepts, de logiques et d’alphabets très divers.
Il n’y a pas de voyelles en hébreu, et le mot K’b’l’ qui caractérise ce qu’a vécu Moïse sur le Mont Sinaï est un verbe signifiant « révélation » ou « réception ». Il s’agit à la fois de la réception d’un message, du message reçu et de celui qui a reçu le message. Le récipiendaire est donc constitué en tant que constituant potentiel du message reçu.
Dans notrecorpus maçonnique le terme « initiation » semble le plus approchant dans ses diverses acceptions.
Une nouvelle histoire commence, une construction nouvelle est entreprise
La Kabbale est apparue au XII ème siècle de notre ère dans les communautés juives de Provence, Languedoc et Catalogne, avec des pointes vers la Castille et l’Aragon d’une part, et le bassin méditerranéen à partir de 1492, date de l’expulsion des Juifs d’Espagne. Un retour en Israël et en Égypte se produit et de solides écoles y sont fondées avec une diaspora vers le nord de l’ Europe, Allemagne, Pologne, Ukraine, et Pays Baltes.
C’est à cause de l’Exode que les kabbalistes ont réuni leurs enseignements secrets pour passer d’une Tradition orale dont la fiabilité était reconnue et prouvée à une Tradition scripturaire plus sensible aux variations, ajustements et commentaires ainsi qu’aux déviations et biais idiomatiques.
La Kabbale, telle que nous pouvons la percevoir aujourd’hui, résulte de deux mouvements opposés dans la chronologie : une phase de coagulation et cristallisation et une phase de dispersion et dissertation, chaque groupe alors différenciant un courant spécifique à partir de 1500 environ.
La Kabbale établit ses théories scrupuleusement non-dogmatiques à partir de trois livres principaux dont la rédaction s’étend sur quasiment deux millénaires.
Les noms donnés à ces livres sont des acronymes évoquant leurs parties constituantes
Le premier est le TaNaKh :
T comme Thora-Chebiktav, Loi de Moïse, écrite, que nous nommons « Pentateuque » faite de cinq livres composant la ThoRa
Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.
N comme NéViiM, comportant les Vingt-et-un livres des Prophètes et Juges.
K comme KéTouViM, comportant les treize livres des écrits dits « Hagiographiques » qui relatent les faits et gestes marquants du peuple juif.
Le deuxième est le TaLMuD, ou ThoRa-ChéBéaL-Pé qui fut à l’origine un enseignement exclusivement oral dit « Acroamatique » car réservé à une élite d’initiés ; l’exode poussa les rabbins à l’écrire pour ne point risquer d’abolir la Loi par des oublis ou des erreurs.
Le TaLMuD est composé de deux parties :
la MiCHNa, partie invariable qui reflète la Loi et les Prescriptions ;
la GuéMaRa, qui se présente sous deux versions :
Celle de Jérusalem, datant de 380 après J.C.
Celle de Babylone, élaborée entre 376 et 500 après J.C.
Rappelons l’oralité des premiers temps, l’écriture manuelle de 1492 et après, et enfin l’impression à Venise et Mantoue en 1523 assortie de deux commentaires :
celui de RACHI (Rabbi Chlomo Ytzakhi qui vécut en Champagne entre 1050 et 1120)
et celui des Tossafistes (de tossafot signifiant « additions ») groupe d’auteurs ayant écrit en France, Angleterre et Allemagne aux XII ème et XIII ème siècles. Pour être complet notons que le Talmud ainsi lu comporte deux catégories de textes :
une partie juridique de droits civils et religieux, c’est la HaLaKah, ou « cheminement » ;
une partie comportant homélies, prédications, exégèses, données scientifiques et symboliques, c’est la Aggada, ou « le dire » contenant donc les Aggadot.
Ces deux parties ne sont pas étanches ; dans le Aggada il y a toujours une perspective juridique, dans la Halakah, il y a toujours une connotation scientifique ou exégétique.
Le troisième livre est le Zohar, qui est une œuvre pseudépigraphique attribuée donc à un auteur mythique par son auteur réel,Moïse de Léon qui – au cœur de la Castille – le rédigea en araméen entre 1240 et 1305, et l’attribua au Rabbin Siméon Bar Yochaï et à son fils qui vécurent reclus dans des grottes en Israël pendant 13 ans au II ème siècle de notre ère, lors de la répression romaine. Cette attribution est un hommage manifestant la continuité de la Tradition.
Deux courants principaux irriguent donc la Kabbale :
Le courant théosophique, le plus abondant, apparu au XII ème siècle en Languedoc et à Gérone ; représenté par Isaac el Ciego et Nahmanide. L’exode du XVI ème siècle fit migrer Moïse Cordovero en Israël ; il fonde à Safed une école où se distingue Isaac Louria qui réinterprète en quelques années le Zohar et l’ensemble des textes fondateurs, créant ainsi la « Kabbale lourianique ».
L’influence néoplatonicienne de Maïmonide s’unit aux espérances messianiques et apocalyptiques issues des textes anciens post-exiliens contemporains de la destruction du premier Temple en 580 avant J.C.
Nous noterons la vision d‘Ezéchiel du char divin ou Merkaba, le livre d’Enoch, les prophéties d’ Elie le premier, qui donnent une extrême complexité à cette topographie du divin où les uns cherchent par la raison, et les autres par le sentiment ou l’intuition à atteindre leur vie intérieure afin d’y rencontrer l’idée de Dieu ! (Freud saura s’en souvenir!)
L’autre courant est le courant prophétique, né en 1270, représenté par Aboulafia à Saragosse. Il centre tout sur l’Homme, et considère que l’expérience mystique est le but suprême ; c’est la Kabbale extatique où, après de nombreux exercices et une longue ascèse, on obtient d’être en présence de Dieu lors de ce que nous nommerions aujourd’hui « un état modifié de conscience ». Les soufis musulmans, les hésychastes chrétiens, les disciples de Saint Ignace de Loyola et ses « exercices spirituels »et Sainte Thérèse d’Avila ou Angèle Foligno usent de techniques similaires et prétendent à des résultats identiques ; Georges Bataille, dans « L’expérience intérieure » définit ainsi une spiritualité athée – voire « athéistique » – en rapprochant l’extase de la crise comitiale affectant le cerveau lors de l’orgasme sexuel ou lors d’une souffrance extrême qui inonde le cerveau d’endorphines et d’ocytocine.
Franz Kafka en1923
Un troisième courant, magique et théurgique, est de moindre importance, c’est le Sabatianisme ; apparu en 1660, il s’acheva catastrophiquement en apostasie ; il subsiste encore, caché et profondément modifié soit dans une pratique populaire de voyance et de guérisseurs, soit dans des fictions romanesques telles « le Golem » de Gustav Meyrink, ou « Le Baphomet » de Pierre Klossowski de Rolla, soit encore dans les gravures de Alfred Kubin, ami de Franz Kafka. Les occultistes actuels, sans même le savoir, usent, mésusent et abusent des pseudo-enseignements de cette Kabbale pervertie … hélas celle-là seule qui est prétendument « dévoilée » par une presse en manque de tirages !
Pour être complet, il faut évoquer le Hassidisme qui est caractérisé par deux périodes distinctes en deux aires distinctes.
Le Hassidisme médiéval allemand tout d’abord, qui se développe entre 1150 et 1250 ; il se démarque un peu des spéculations abstraites théosophiques et mystiques pour donner un ensemble de règles de vie conduisant à un idéal humaniste d’un type d’Homme accompli selon la Loi, certes, mais aussi selon les contraintes du temps, des lieux, des autres religions.
Le Hassid Ashkénaze d’Allemagne est un homme pieux dont la Foi mystique est soutenue par l’observance des règles purement religieuses ; ascétisme, renoncement et altruisme en sont les Maîtres Mots.
Cet homme fait l’hypothèse d’une « après-vie » dans laquelle – grâces à ses vertus – il verra la Gloire de Dieu et ainsi vivra parmi les Anges.
Il est convaincu de l’efficience magique des formules, mais proclame sa méfiance de l’orgueil de la possession de ces pouvoirs ; on comprend très bien que des dérives hérétiques eurent lieu … humain ! Trop humain !
Kabbale de la misère provoque souvent les misères de la Kabbale !
Le Hassidisme polonais & ukrainien n’a aucun rapport avec le précédent ; il est apparu aux XVIII & XIX èmes siècles.
Israël Baal Shem Tov en est le fondateur et la figure emblématique décédé en 1760.
Les éléments messianiques sont réduits à la portion congrue par une extrême défiance quant au mélange trop démobilisant des vues apocalyptiques et des phantasmes mystiques.
La théorie de l’exil, où il est dit qu’il est plus utile de servir Dieu hors de Palestine que de l’adorer en Palestine, fait accepter des situations dont nous connaissons les atroces conséquences, encore de nos jours où la Bête s’agite et tente de mordre ou d’égorger !
Les enseignements sont diffusés sous forme de contes, d’anecdotes et de récits dont on peut reconnaître une très lointaine parenté avec la « Légende dorée » de Jacques de Voragine.
Les histoires décrivent les pratiques et actes quotidiens qui établissent une relation avec Dieu l’Éternel.
Il y a prépondérance de la Parole vers Dieu et de l’Action vers les Hommes pour manifester en synergie une Foi vivante.
La Kabbale intellectuelle semble bien loin, mais nous y revenons incontinent en parlant de ces concepts et mots que vous attendez tous et qui constituent le fonds de commerce ésotérique à la FNAC ou chez AMAZON !
Les temps, les lieux, les hommes étant posés, voyons maintenant quel est le travail du kabbaliste, quelles sont ses méthodes.
Le kabbaliste définit 4 niveaux de lecture ou compréhension pour un même texte.
Le premier niveau est le PSCHAT. C’est le sens littéral qui respecte la logique narrative ; il est lisible et compris par tous comme s’il s’agissait d’un roman historique édifiant ; ce sens est donc accessible aux commentaires grammaticaux, philologiques, historiques, moraux et philosophiques.
Le deuxième niveau est le REMEZ. C’est le sens allusif ; il est présent dans le texte mais ne se dégage qu’après associations d’idées ; il est lisible comme le serait une poésie ou une allégorie : par métaphores et antonomases, ou des syllepses jouant sur la polysémie, qui sont tournures rhétoriques ; le commentaire est interprétatif, la logique peut être tournée ou contournée par des contrastes voulus ou du « non-sense », les données spatio-temporelles sont parfois bousculées !
Le troisième niveau est le DRACH. C’est le sens sollicité ; il est absent du texte, mais résulte des réponses apportées aux questions posées à propos du texte et son contexte (ou prétexte!) L’interprétation est intérieure au lecteur, dépend de lui, de sa culture, de son vécu : elle est donc existentielle ; il n’y a plus aucune logique autre que conjoncturelle, c’est-à-dire en lien direct de causalité avec l’état du lecteur et de ses capacités à un débat intime et intellectuel : ce que l’on nomme en médecine le « colloque singulier » du praticien formulant « ab imo pectore » son diagnostic, son pronostic et sa prescription thérapeutique.
Le quatrième niveau est le SOD. C’est le sens caché, ou secret ; il est voilé au point que nul ne sait s’il existe, si même il a été voulu ; il est absent du texte, quand bien même serait-ce sous formes d’ellipses, d’aposiopèses, de lacunes, d’illogismes, de fatrasies, coquecigrues,asyndètes, amphigouris, de cacographies, de phébus (ainsi que je me délecte ici à le faire comme exemples possibles de ce que n’est pas ce sens secret!)
Dieu a pris Hénoch, comme dans Genèse 5:24 : « Et Hénoc marchait avec Dieu, et il n’était pas ; car Dieu l’a pris. (KJV) illustration des Figures de la Bible de 1728 ; illustré par Gérard Hoët (1648-1733) et d’autres, et publié par P. de Hondt à La Haye ; image reproduite avec l’aimable autorisation de la collection biblique Bizzell, bibliothèques de l’Université de l’Oklahoma
Les initiales de ces quatre mots forment l’acronyme PaRDèS qui signifie « verger », et dont nous avons fait « paradis » que nous confondons abusivement avec le « jardin d’Éden » qui – lui – est géographiquement situé par le mythe entre les deux fleuves Tigre et Euphrate d’où Henoch, Fils de Caïn à ne pas confondre avec Enosch fils de Yared et père de Mathusalem, arrière-grand-père de Noé, ou Enoch fils de Seth, qui partira pour fonder à l’Est, au Levant, à l’Orient, la première ville mythique. Tout est lié, comme vous le constatez ! Enosch, fils de Yared, est le septième patriarche biblique, identifié par la littérature rabbinique àMétatron, il est celui qui révéla la Parole divine à Moïse ; Il y a donc un Hénoch, fils de Caïn qui nomme les choses et définit un espace, et un Enosch, fils de Yared qui utilise la Parole pour commencer le décompte du temps. La fête juive HANOUKKA fait mémoire de cette double initiation spatio-temporelles.
Nous avons mentionné, dans notre définition, du courant théosophique de la Kabbale rabbinique, qui appuyait ses enseignements sur la vision apocalyptique d’Ézéchiel ; cette doctrine se divise en deux thèmes :
le premier est le Ma’sch Bereshit, relatif au premier mot de la Genèse : « Bereshit » / « au commencement », écrit et identifié cependant avec la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, la première étant « Aleph » ! C’est un enseignement cosmologique et cosmogonique qui recentre en permanence sur la Torah les spéculations gnostiques qui foisonnent dans les controverses rabbiniques.
C’est précisément le rôle de la Michna, la Loi invariable, que de mettre en garde contre des approfondissements dangereux provoqués par de téméraires ratiocinations !
Le deuxième thème est le Ma’asch Merkaba qui traite d’un voyage extatique accompli par le prophète Ézéchiel, à la suite duquel il décrit « le Char et le Trône divins » avec une profusion de détails et de structures sur la traversée des 7 cieux.
Toute une littérature, dite des Heykhalot, ou Palais divins,est issue de ces écrits rassemblés aux III et IV èmes siècles.
Pour la petite histoire, nous noterons que des auteurs en mal de merveilleux ont interprété ces textes comme étant des récits d’extra-terrestres en avance sur nos civilisations et venus de lointaines galaxies ! Cela continue aujourd’hui car certains prétendent que le CoVid est en provenance de Sirius !
Dans la suite de ces textes est situé le Séfer Yetsira, Livre de la Création et de la Formation, écrit en 946 par Sabbataï Donnolo en Italie du Sud.
C’est dans cet ouvrage que sont évoqués les trente-deux voies merveilleuses de la sagesse, qui réaffirment que le Monde est une émanation de Dieu.
Trente-deux résulte de l’addition des dix Séphirot ou nombres primordiaux avec les vingt-deux lettres de l’alphabet, fondatrices de la nomination puis de la description du Monde.
Saint Augustin
Nous dirons simplement que cette forme de Kabbale postule l’existence d’un Dieu caché, unique et tout-puissant, ubiquiste et omnipotent dénommé En SoF : infini, inconnaissable, deus absconditus tel que traduit par Saint Augustin. Il est la Cause Première, Cause des causes, et l’on reconnaît là une nette influence aristotélicienne, introduite par Maïmonide et ses disciples.
Les dix Séfirot sont donc une manifestation en quelque sorte « éclatée » ou « analytique » d’ En Sof, issus de l’ ÉTINCELLE NOIRE de la Percussion de la Parole contre le Néant ; le Néant se fendille, explose dans ce qui est nommé « la brisure des vases », d’où est issu l’Adam Kadmon, androgyne primordial d’où jaillit l’Humanité ; il est une préfiguration du « REBIS » des alchimistes et du redoutable « BAPHOMET » des satanistes occultistes.
Remarquons au passage cette « COÏNCIDENTIA OPPOSITORUM » d’origine pythagoricienne, disséquée par Nicolas de Cues dans son traité « De docta ignorantia », et qui alimentera également les « quodlibétales » scolastiques théologiques et nominalistes médiévales.
Nous retrouverons cette pratique anticipatrice du « brain storming » moderne dans les discussions et commentaires adogmatiques des rabbins pratiquant le « Mahloqet ».
Isaac Louria explique la Manifestation par le « Tsim Tsoum », ou retrait de Dieu en Lui-même. Il ne s’agit pas d’une concentration, mais bien d’un retrait ménageant un espace réel dans le Néant primitif.
Le Kabbaliste a pour mission de réparer cette brisure des vases qui, seule pourtant, lui donne prise sur le réel par les possibilités – très cartésiennes – d’isoler un temps d’étude des éléments de l’ensemble. Le travail, nommé tiqquoun permettra de réparer. Une seconde brisure des vases est inhérente à l’Homme lui-même en raison de son orgueil à prétendre définir l’infini, et de sa vaniteuse présomption à vouloir simplement s’atteler à la tâche.
Le Chemin des Séfirot est donc issu de la Kabbale rabbinique, mystico-apocalyptique, revue et sur-interprétée par Isaac Louria.
Un deuxième chemin est issu de la Kabbale dite extatique et pratique, d’Abulafia, c’est le Chemin des Noms.
Abulafia a cherché quelque chose susceptible d’acquérir la plus haute importance sans avoir – par elle-même – une quelconque importance. L’alphabet hébreu possède ces critères. Abulafia se base sur la forme abstraite des lettres sur lesquelles il développe une théorie de contemplation mystique en tant que constituant du – ou des – nom(s) de Dieu.
La Kabbale extatique s’attache à découvrir dans les lettres et combinaisons de lettres, tous les noms de Dieu par systèmes d’équivalences, puis se dédie à organiser ces noms en formules qu’il s’agira de répéter « jusqu’à plus soif », jusqu’à se trouver en transes et donc en présence de Dieu ! Les soufis et les moines hésychastes chrétiens ne font pas autrement.
Les lettres hébraïques résultent d’une réécriture totale d’un alphabet hiéroglyphique antérieur de plusieurs siècles dit « protosinaïtique ».
La Kabbale
Les lettres changent de forme, mais conservent leur sens originel en conservant le son de leur prononciation désignant les substances, des objets, des animaux ou des gestes. Les signes sont générés par la circulation d’un point selon les déplacements rectilignes d’une matrice carrée. Quelques arrondis adoucissent les formes et facilitant une écriture rapide et cursive. Nos compagnons opératifs créant leur marque distinctive de tâcheron, n’agissent pas autrement.
L’alphabet se présente donc comme une figure idéogrammatique reconstruite par simplification des tracés, réduction des sons en phonèmes presque monosyllabiques et abstraction des associations des signes associés en mots capables de contenir la création en la nommant, et la décrivant, définissant en elle des relations, des lois, des analogies par les différentes fonctions et natures des mots telles que substantives, adjectives, verbales, etc.
Susceptibles aussi de dire ce qui ne se voit pas par des figures de rhétorique telles que métaphores et symboles, exprimant donc la Parole de Dieu et la Loi grâce aux niveaux de lecture, méthodes d’interprétations dont nous avons précédemment parlé.
Se souvenir en permanence que l’humain n’a de métaphores qu’humaines en provenances analogiques avec ses perceptions, sensations et émotions.
Il y a la genèse des lettres à partir des lettres-mères ; il y a la prononciation de la lettre au moyen des lettres de son nom ; le dessinateur Hergé pour son pseudonyme a utilisé le procédé en isolant les initiales de son patronyme,Rémi, et de son prénom, Georges ; on voit que l’on peut réitérer le procédé quasiment à l’infini :
Victor Hugo
Hache Eu Erre Gé É, ou encore : Gé Eu O Erre Gé Eu Esse Erre Ai Aime I … Etc.
De même Victor Hugo dans Booz endormi :
« Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeh » où la ville imaginaire gagne son nom par l’absence de rime à la consonance « D » du verbe « demandait » terminant le dernier vers du poème.
Nous voyons qu’un monde surgit au-dessus du monde en provenance de cette réaction en chaîne, surtout si un réseau est établi entre ce que désignent les mots dans la réalité tangible et ce que désignent les pictogrammes originels.(on peut établir une analogie de conception de ce qui précède avec ces « prédelles » explicatives autant qu’ornementale que la peinture religieuse prévoit sous ses polyptyques ou retables).
Il y a ensuite les manipulation dans les mots qui se font selon deux techniques principales.
La première est d’aspect mathématique. Les lettres hébraïques servaient également à la numération et avaient la valeur de chiffres et de nombres. On peut donc les additionner selon certaines règles concernant la prise en compte, ou non, des retenues en base décimale. On réduit ainsi les mots en nombres et en les ajoutant, on les accouple, les réduit encore et en les décryptant, on trouve d’autres mots qui sont dits descendants des premiers ou apparentés. Cette technique est nommé « la Guématrie », et se subdivise en sous-techniques dont aucune n’est antinomique aux autres ou exclusive des autres. La souplesse du système n’a donc d’égale que sa complexité.
La deuxième a déjà été vue : c’est la technique des acronymes, rencontrée avecTaNaKH, ou encore PaRDèS. Nous l’utilisons aujourd’hui fréquemment pour nommer des institutions ou entreprises ou encore pour créer des néologismes … à la différence près que nous sourions des jeux de mots qu’ils permettent au lieu de leur donner un sérieux qui permettrait de les utiliser en poésie ou en art lyrique : influence du PAF sur le PIF, OTAN en emporte l‘ONU… Cette technique est nommée Notarikone, et autorise la construction de textes codés que Cervantès, Juif, utilisa et que Georges Pérec, Juif lui aussi, réemploya dans l‘Oulipo, entendez « OUvroir de la LIttérature POtentielle ».
Une troisième technique vous est connue et vous paraîtra ludique ou puérile : c’est la technique des jeux de mots, :
Pierre Larousse pousse l’arrière, je t’aime souvent je sème à tous vents.
Palindromes ; tu l’as trop écrasé, César, ce Port-Salut ;
Homonymes : aire/aire //homophones : ère/erre ;
Paronymes : Conjoncture /conjecture ;
Pataquès : élimination/illumination ;
Calembours : le combat sanglant de l’arène ;
Contrepèteries : Duce, tes gladiateurs circulent dans le sang, signé de notre Frère Pierre Dac sur radio Londres.
Nous en terminerons là avec « la philanthropie des ouvriers charpentiers » abreuvés à « La cuvée de Bernard Laporte » étant bien connu que « Le poète est un coureur de fond(s) ;
Devant nos fouilles curieuses, ta chute impie devant le Temple !
Le fait qu’en hébreu on n’écrive pas les voyelles accroît le champ des possibilités : rien que le son des lettres épelées donne un message homophonique : « elle aime haine », « Elle est Maine », « hélé, mène », et l’anagramme donne : « aime Hélène », « aime Héllène », paronymie donne : « l’amant, Léman,lamine, l’amine, limon, l’iman, l’humain, lumen, Lhomond, l’Oman, ».
Cette technique est nommée TéMouRa, et permet de changer aisément un texte en un autre, ce dont se sont emparés tous les charlatans et gourous qui se sont évertués à démontrer que la Bible annonçait Tchernobyl, la Vache folle et la fin du monde à Bugarach.
Il est important de dire que le Kabbaliste honnête entreprendra son travail selon deux axes principaux : un premier axe qui respectera scrupuleusement l’a-dogmatisme, non-polémique des origines pour une totale ouverture des discussions, l’acceptation sans exclusives de toutes les opinions, à charge – évidemment – de réciproque ; un deuxième axe, où il n’utilisera dans son étude que ce qu’il sait et non ce qu’il paraît, qu’il emprunte sans références, ou vole dans des rumeurs infondées. Il peut donc s’approprier une idée mais en citant ses sources ; en opérant une critique serrée des motifs de son emprunt.
Ce volume reprend, en les rassemblant, dix-huit études de Michel Pastoureau publiées entre 1989 et 2009 dans des ouvrages collectifs, des actes de colloques ou des revues spécialisées, pour la plupart devenus difficiles d’accès. L’avant-propos, daté d’octobre 2012 et conservé tel quel dans cette réédition, rappelle que le recueil prolonge deux volumes antérieurs (Figures et couleurs et Couleurs, images, symboles. Études d’histoire et d’anthropologie), et précise les choix éditoriaux : les textes ont été pratiquement laissés dans leur état d’origine, à l’exception d’un article légèrement remanié, tandis que l’iconographie a été enrichie et que les références complètes aux premières publications sont regroupées en fin d’ouvrage dans une rubrique « Sources ». L’ensemble se présente ainsi comme une mise à disposition raisonnée d’un pan important de l’œuvre de l’auteur.
Un cahier central de vingt planches en couleurs – douze consacrées aux animaux, six aux végétaux et deux aux objets – vient prolonger et rendre visibles les analyses de l’auteur.
Avant d’entrer dans les quatre sections thématiques – animaux, végétaux, couleurs, objets – Michel Pastoureau ouvre le volume par un chapitre programmatique intitulé « Pour une histoire symbolique du Moyen Âge ». Ce texte, qui tient à la fois du manifeste méthodologique et de la mise au point historiographique, constitue la véritable clé de lecture du recueil. L’historien y rappelle que le symbole est, pour les auteurs médiévaux, un mode de pensée et de sensibilité tellement « naturel » qu’il n’appelle ni définition préalable ni justification théorique. La première difficulté pour l’historien contemporain tient ainsi au lexique : le latin médiéval recourt à tout un faisceau de termes – signum, figura, exemplum, similitudo, memoria – et de verbes qui renvoient à l’idée de « signifier », mais ne sont jamais interchangeables. La diversité de ce vocabulaire, que Michel Pastoureau analyse avec soin, montre que la culture médiévale dispose d’un outillage conceptuel précis pour penser les relations entre choses visibles et réalités invisibles.
À partir de ce constat, l’auteur plaide pour une « histoire symbolique » encore largement à écrire. Celle-ci doit prendre au sérieux les procédures par lesquelles les sociétés médiévales investissent le réel de significations multiples : rôle de l’analogie, importance de l’étymologie savante ou populaire, jeux d’échelle entre la partie et le tout, ambivalence et polysémie des signes, superposition de niveaux de lecture. Loin d’être un simple décor de l’histoire sociale, le symbolique en est une dimension constitutive : les « pratiques symboliques » et les « faits de sensibilité » appartiennent pleinement au champ de ce que l’historien peut et doit étudier. Le chapitre liminaire donne ainsi sa cohérence théorique à la diversité des études rassemblées.
Le Léopard d’or, 2012, 1re éd.
La première partie, consacrée aux animaux, illustre concrètement ce programme. Qu’il s’agisse des procès intentés aux bêtes entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, du bestiaire du Roman de Renart et de la figure de l’ours, des ménageries princières ou du bestiaire des cinq sens, Michel Pastoureau croise constamment sources juridiques, textes littéraires et documentation iconographique. Les procès d’animaux ne sont pas abordés comme curiosités pittoresques, mais comme révélateurs des frontières mouvantes entre humanité et animalité ; la place paradoxale de l’ours, tour à tour animal royal, marginal et bouffon, éclaire les tensions d’une société chrétienne face à un animal qui conjugue force, sauvagerie et proximité avec l’homme. L’analyse est toujours menée à partir d’un corpus précis, mais vise à dégager des logiques anthropologiques plus larges.
Hercule-Les-Pommes-dOr-des-Hesperides.
La section sur les végétaux, plus brève, n’en est pas moins exemplaire de la méthode. On y trouve notamment une étude sur la pomme, suivie d’un texte sur la symbolique du bois et des arbres. L’auteur y montre comment un fruit apparemment banal concentre des significations multiples – de la pomme biblique à la pomme mariale – et comment les arbres se situent au croisement de pratiques techniques, de savoirs naturalistes et de représentations religieuses. L’exemple du tilleul, présenté comme « arbre musical » par excellence en raison à la fois de ses propriétés acoustiques et de son lien traditionnel avec les abeilles, illustre parfaitement cette façon d’articuler observation matérielle, traditions littéraires et usages artisanaux : sans avoir lu Virgile ni les encyclopédistes, l’artisan médiéval sait intuitivement quel bois se prête à tel usage, et c’est cette compétence incorporée que l’historien est invité à prendre au sérieux.
Forêt très verte vue de ciel avec les cimes
La troisième partie, la plus importante quantitativement, est consacrée aux couleurs, domaine où Michel Pastoureau fait autorité. Les études réunies abordent successivement la place des couleurs chez les Cisterciens au XIIᵉ siècle, l’émergence des couleurs liturgiques, l’évolution du regard porté sur les couleurs au XIIIᵉ siècle, la promotion du bleu, les métamorphoses du vert, puis l’instauration, à la fin du Moyen Âge, d’un nouvel ordre chromatique articulé autour du noir, du gris et du blanc.
Loin de proposer une simple typologie symbolique, l’auteur insiste sur les contraintes institutionnelles (décisions conciliaires, normes monastiques), sur les usages sociaux (vêtements, bannières, armoiries) et sur les héritages scripturaires qui encadrent la perception des couleurs. Le bleu royal et marial, le vert ambigu, à la fois couleur de la jeunesse et de l’instabilité, ou encore la dignité nouvelle acquise par le noir dans la société urbaine et bourgeoise, sont autant de cas qui montrent comment changements politiques, mutations économiques et recompositions religieuses se lisent dans le système chromatique.
La dernière partie se concentre sur les objets – gant, cor, sceau – et prolonge la réflexion sur les « pratiques symboliques ». Le gant est étudié comme signe de pouvoir, instrument de transfert de droit et marque de statut social ; le cor, comme objet à la fois sonore et animal, se situe à la rencontre de la chasse, de la guerre et de l’imaginaire de l’appel ; le sceau, enfin, est envisagé comme outil de validation juridique et comme image sociale, par laquelle individus et communautés se donnent à voir. Dans chacun de ces dossiers, Michel Pastoureau montre que les objets ne sont pas seulement des auxiliaires de l’action, mais des médiateurs de sens, au croisement du droit, du rituel et de la représentation.
Pris dans sa globalité, Symboles du Moyen Âge dépasse largement la logique du simple recueil. La juxtaposition d’articles de dates et de contextes divers pourrait faire craindre l’hétérogénéité ; le chapitre introductif, la constance de la problématique et la rigueur de l’écriture assurent au contraire une forte unité d’ensemble. Quelques redites ponctuelles, inhérentes à la reprise de textes autonomes, ne nuisent pas à la lecture et peuvent même être utiles pour un public qui n’est pas familier de l’ensemble de l’œuvre de l’auteur. L’ouvrage s’impose ainsi comme une synthèse particulièrement représentative d’un demi-siècle de recherches sur la symbolique médiévale.
Michel-Pastoureau,-en-2019
Historien médiéviste né en 1947, Michel Pastoureau est directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études, où il a occupé pendant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale. Spécialiste des couleurs, des images et des emblèmes, il est l’auteur d’une soixantaine de livres, parmi lesquels les célèbres monographies chromatiques (Bleu, Noir, Vert, Rouge, Jaune), plusieurs ouvrages consacrés aux animaux (L’Ours, Le Roi tué par un cochon, Bestiaires du Moyen Âge) et de nombreuses études sur l’héraldique. Traduit dans une trentaine de langues, il a largement contribué à faire de l’histoire des symboles et des sensibilités un champ central de la recherche historique contemporaine, dont Symboles du Moyen Âge offre une présentation exemplaire.
Symboles du Moyen Âge – Animaux, végétaux, couleurs, objets
Michel Pastoureau – Les Éditions Dervy / Le Léopard d’or, 2025, 368 pages, 26 €