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HIRAM : naissance d’un mythe

La Franc-maçonnerie a pour objet le perfectionnement individuel de ses membres. Ceci vaut pour toutes les Obédiences, des plus « séculières » aux plus spiritualistes. Une autre caractéristique essentielle de la franc-maçonnerie est le recours au symbolisme, faisant appel à des représentations, à des archétypes, pour accompagner l’initié sur les voies de la connaissance, connaissance de lui-même, de ses rapports à l’Autre et au monde qui l’entoure.

Ces symboles sont, au moins, de deux types.

Certains, notamment ceux que découvre l’Apprenti dès le cabinet de réflexion ou dans le Temple illuminé sitôt après son initiation, sont des figures géométriques, des objets, des outils. Pour autant qu’ils soient simples, banals, ils sont porteurs de sens, et leur signification pour le franc-maçon peut être fort riche, voire complexe.

L’autre type de représentations archétypales auquel la franc-maçonnerie fait appel offre à considérer une formidable galerie de personnages.

Eux aussi sont pour l’initié les figurations de vertus ou de vices, de valeurs ou de faiblesses, qui sont ceux de l’homme en général, et de l’initié auquel ils sont successivement proposés comme sujets de méditation en particulier.

Certains de ces personnages ont une historicité indiscutable, même si l’image que retient d’eux la geste maçonnique est fragmentaire, redessinée à dessein, pour mieux servir le propos pédagogique du degré auquel ils interviennent.

D’autres, sans qu’il importe de discuter ici de leur historicité avérée, ont à ce point laissé une empreinte profonde dans notre conscience collective qu’ils ont en tous cas valeur de personnages historiques, du moins dans le monde occidental marqué par l’héritage judéo-chrétien et la culture qui en a découlé.

D’autres encore sont de pures créations des fondateurs de nos rites et rituels, façonnés de toutes pièces ou ayant leur origine dans un personnage historique ou culturellement connu. Pour autant que le nom du personnage puisse être retrouvé dans les écrits et les récits fondateurs de notre culture partagée, les attributs de ces personnages, leurs traits de caractère, comme leurs actes, faits et gestes sont de pure invention.

Ils sont ainsi les héros symboliques de notre geste initiatique.

Ils donnent un support, une figure humaine, aux attitudes et aux comportements que nous voulons explorer en nous, que nous proposons d’explorer en eux à ceux qui entament après nous ce cheminement à la fois exigeant et exaltant.

Il est dans cette galerie de portraits un personnage singulier ; sans aucun doute, le plus connu de tous ces personnages, commun aux divers Rites, reconnu par les Anciens autant que par les Modernes, les réguliers tout comme ceux qui ne le sont pas, les déistes, les théistes , autant que les athées et les agnostiques.

Il s’agit d’Hiram.

Hiram Abif, Hiram le Maître Architecte chargé par le Roi Salomon de bâtir non pas un temple quelconque, ni même le plus grand ou le plus beau des temples, mais Le Temple, celui qui devait être la demeure de l’Eternel, celui où la parole de l’Eternel gravée sur les tables de pierre enfermées dans le Tabernacle devait être abritée et vénérée.

Hiram, le personnage clé de la Franc-maçonnerie, celui dont la mère, veuve, est aussi notre mère puisque nous sommes ses Enfants, n’est-il donc qu’un héros imaginaire ?

Pas tout à fait, bien sûr, puisque la Bible fait mention spécifiquement d’un Hiram parmi les artisans réunis par le Roi Salomon pour construire et orner le Temple et ses abords. Mais nullement dans le rôle prééminent que lui attribue la tradition maçonnique. La question se pose dès lors de l’appropriation par la franc-maçonnerie de ce personnage, afin d’en comprendre le sens et la portée.

En d’autres termes, de réfléchir à la construction d’un mythe, du mythe central de la Franc-maçonnerie spéculative. Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler ici quelques éléments caractéristiques d’un mythe.

Un mythe peut être défini comme un récit fondateur et explicatif d’un comportement social. Il se distingue d’une légende en ce que celle-ci se réfère à certains éléments factuels, même s’ils sont largement déformés.

Précisons à cet égard que si l’on privilégie le terme de « mythe » à propos d’Hiram, c’est que la transformation d’un habile artisan fondeur de bronze en l’unique maître architecte chargé de conduire l’érection du Temple est plus qu’une déformation, une transformation significative.

Le Hiram de la Bible et le Hiram de la Franc-maçonnerie ont en commun un prénom, une époque et un chantier. Mais finalement guère plus.

On peut dire des récits mythiques qu’ils ne sont pas de simples récits romanesques, ni poétiques. Rien n’est gratuit ni arbitraire dans leur construction. Ils véhiculent et utilisent des archétypes, qui s’avèrent communs à toutes les sociétés, à toutes les cultures, à toutes les époques. Les mythes racontent une histoire ancienne, à laquelle est conférée une dimension sacrée.

Mircea Eliade, que d’aucuns considèrent comme proche de la Franc-maçonnerie alors que plusieurs de ses écrits sont sinon anti-maçonniques du moins assez méprisants pour la maçonnerie, considérée comme simpliste dans ses jugements[1], a en tous cas été un contributeur indiscutable à l’étude du sacré, des mythes et des croyances religieuses. Eliade explique qu’un mythe est construit pour être exemplaire. Et il précise que « le mythe est assumé par l’homme en tant qu’être total, il ne s’adresse pas seulement à son intelligence ou à son imagination. ». Cela signifie que le mythe demande à être cru : l’adhésion au mythe est l’acte de foi initial, le pré-requis indispensable à l’intégration parmi les adeptes.

Paul Ricoeur a joliment écrit que « le mythe est une espèce de symbole en forme de récit, articulé dans un espace – temps hors de l’histoire et de la géographie »[2] , en tous cas qui s’affranchit de l’histoire et de la géographie.

Comme le notait Raoul Berteaux[3], « le mythe est historiquement faux, mais psychologiquement réel. Il n’y a pas réalité historique, mais réalité psychologique ».

En fait, les mythes diffèrent des légendes par plusieurs critères. Pour Ralph Stehly, professur d’histoire des religions à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, il y a trois critères principaux de différentiation :

1) Le caractère sacré des mythes. Le mythe est une histoire sacrée. Non seulement le thème des mythes n’est pas ordinaire, mais leur narration même est considérée comme ayant quelque vertu en elle-même.

2) Le mythe n’est pas raconté n’importe quand, mais pendant les cérémonies d’initiation, pendant le rite.

3) La thématique a toujours trait aux origines: comment et aux termes de quels enchaînements on est arrivé à l’environnement existentiel qui caractérise la situation d’aujourd’hui. Le thème des mythes a toujours trait à un commencement ou à une transformation.

Le mythe d’Hiram appartient à la catégorie des mythes d’identité. Il devient véridique dès lors qu’il est répété par les membres du groupe qui se reconnaissent en lui et se réclament de sa postérité.

Pour s’en tenir au mythe d’Hiram et à sa construction, il faut naturellement commencer par évoquer ici le Hiram mentionné par la Bible.

Le roi David, l’ancien berger vainqueur de Goliath, le poète auteur des Psaumes, avait formé le projet de construire un temple pour l’Eternel, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui avait fait sortir son peuple Israël d’Egypte sous la conduite de Moïse.

Selon le Deuxième Livre de Samuel chapitre 7 verset 2, le roi David avait eu un échange avec le prophète Nathan et fait le parallèle avec le fait qu’il habitait dans une maison en cèdre tandis que l’Arche d’alliance était dans une tente. David voulait donc construire un Temple.

Mais Dieu dit au prophète Nathan que ce sera le fils du roi David qui construira le temple, car David, s’il était un poète reconnu et un musicien de talent, avait aussi versé beaucoup de sang dans les multiples guerres qu’il avait livrées. Il n’avait pas non plus hésité à envoyer à un combat perdu d’avance le mari de la belle Bethsabée, afin de pouvoir alors épouser cette dernière, ce qu’elle fit en effet avant d’avoir avec son royal époux un fils, qu’ils appelèrent Salomon.

Selon le Premier Livre des Chroniques chapitre 28 verset 11, le roi David a donné les plans du temple à Salomon, non sans avoir, avant sa mort, rassemblé du matériel pour la construction du Temple en grande abondance.

Salomon, devenu Roi, entreprit donc de bâtir l’édifice. Il s’adressa au roi de Tyr, prénommé Hiram. En échange d’une portion du territoire de Galilée, qui appartenait au royaume d’Israël, et de quantités de blé et d’huile vierge, Hiram roi de Tyr fit abattre et livrer à son voisin d’importantes quantités de bois de cèdre et de genévrier.  Il lui loua également les services de plusieurs artisans, maîtres dans l’art de la construction.

Le Livre des Rois rapporte que parmi eux, Salomon demanda d’engager le fils d’un tyrien, artisan du bronze, décédé, et dont la veuve était une Israélite de la tribu de Nephtali. Succédant à son père, le fils, lui aussi prénommé Hiram, était devenu à son tour fondeur et sculpteur de bronze.

Hiram le bronzier réalisa divers ornements essentiels de la Maison du Seigneur voulue par Salomon, et en particulier les deux colonnes dressées à l’entrée du Temple ainsi que la Mer d’airain.

On trouve une seconde mention d’Hiram dans le corpus biblique.

Plus de trois siècles après la rédaction du Livre des Rois que nous venons d’évoquer, fut rédigé le Livre dit des Chroniques. Dans ce texte Hiram, dont le nom est devenu Houram, (avec un vav à la place du iod) est un personnage plus important que dans le récit des Rois : de spécialiste du bronze, il est devenu maître – artisan expert en de nombreuses techniques.

Salomon demande en effet à Hiram roi de Tyr de lui envoyer un «  homme qui s’entende à travailler en or, en argent, en airain, en fer, en écarlate, en cramoisi, et en pourpre, et qui sache graver, [afin qu’il soit] avec les hommes experts que j’ai avec moi en Judée, et à Jérusalem, lesquels David mon père a préparés. » ( 2 Chroniques 2-7).

En trois siècles de transmission, Hiram a pris de l’importance, de l’épaisseur. Il semble donc qu’une légende autour de ce personnage se développa dès l’Antiquité.

Cela dit, en dehors de cette mention, et de la liste des pièces de bronze poli fondues par l’artisan, aucun détail n’est donné sur la vie d’Hiram, et pas davantage sur les conditions de sa mort.

Un Midrash[4] raconte seulement qu’alors que tous les ouvriers qui avaient participé à la construction du Temple furent tués, selon l’usage instauré par les Egyptiens pour les ouvriers des Pyramides, Hiram fût appelé directement au ciel, comme Enoch l’avait été avant lui.

Se pose donc bien la question de l’intrusion d’Hiram dans le corpus maçonnique.

Il faut rappeler que les Maçons opératifs se référaient déjà à diverses légendes, et parmi celles-ci, divers récits liés à la construction du Temple de Jérusalem, faisant allusion à David et, bien davantage, à Salomon. La Maçonnerie ne comportait alors que deux degrés : Apprenti et Compagnon.  Lorsque le grade de Maître devint le degré fort de la maçonnerie symbolique, la légende d’Hiram prit l’importance que nous lui connaissons aujourd’hui.

Philippe Langlet, dans son livre Sources chrétiennes de la légende d’Hiram a recherché la trace d’Hiram à travers plus de cinquante versions différentes, afin d’en trouver le fil conducteur, la trame unificatrice. Son travail « piste » ainsi Hiram, ou plutôt son mythe ou sa légende des sources les plus anciennes jusqu’aux rituels d’aujourd’hui.

Philippe Langlet évoque dans cet ouvrage, la vie et la mort d’Hiram tel que la Bible les évoque, ou plutôt ne les évoque pas. Il présente la suite des enrichissements légendaires qui, progressivement, vont façonner le mythe initiatique qui inspire nos rituels et nos Rites. Car s’il existe des variantes d’un Rite à l’autre, les constantes invariantes dominent.

Pour s’en tenir à ce qui est sérieusement documenté, on retrouve la première mention connue du mythe d’Hiram dans la divulgation « Masonry dissected » de Samuel Pritchard publiée en 1730. Il est question ici d’Hiram comme héros emblématique dont le sacrifice servira d’ossature à la légende du troisième degré et, s’agissant du REAA, de point de départ à tout le moins aux 11 degrés suivants.

Il n’existe aucun document connu à ce jour nous éclairant sur la genèse de la référence hiramique et son introduction dans le corpus fixé depuis longtemps de la maçonnerie de métier. Tout au plus quelques écrits légitimant l’adjonction au cadre maçonnique traditionnel la thématique de la mort et de la résurrection.

La légende des Quatre Fils d’Aymon fait assassiner Renaud de Montauban, trop travailleur, trop parfait, pour n’être pas gênant.

Mais plus encore, on peut évoquer aussi bien la mort et la résurrection du Christ que celles d’Osiris, ou encore de Maître Jacques, que la mythologie compagnonnique fait mourir sous les coups de cinq compagnons.

Le fond du mythe est bien un archétype, que l’on retrouve dans de nombreuses traditions, à de nombreuses époques : un homme instruit des mystères, un homme éclairé, meurt sous des coups portés avec une violence aveugle.

Les ténèbres semblent triompher de la lumière.

Naturellement, les exégètes et les commentateurs ne manquent pas de relever que si Hiram, son œuvre achevée, était mort dans son lit longtemps avoir été fêté et récompensé par Salomon, il n’aurait pu devenir le héros de la dramaturgie maçonnique.

Il faut au mythe une dimension sacrificielle. La mort, brutale, violente, cruelle, est nécessaire, pour sublimer l’individu. Osiris sera déchiqueté par Typhon, le Phénix se consume face au Soleil dans une agonie atroce.

Il faut qu’il y ait un crime rituel pour qu’Hiram accède à sa véritable dimension.

On pourrait au demeurant dire la même chose du Christ, de Jésus flagellé et crucifié.

Au reste, il semble bien que Michaël Segall a fait en son temps ce parallèle, aucunement blasphématoire : la mort d’Hiram paraphrase la mort du Christ qui elle-même apparaît selon les plus antiques civilisations dans le trépas d’un dieu.

Dans le contexte initiatique qui nous concerne, et pour supporter l’une des idées forces qui fondent notre idéal et notre ambition, il faut voir en Hiram le symbole de la connaissance qui ne peut être abolie, de la lumière qui ne peut être éteinte malgré les agressions et les complots.

Hiram est ainsi l’archétype de l’initié qui accepte de mourir, qui fait le choix de mourir, pour pouvoir renaître.

En tout état de cause, on trouve une brève évocation d’Hiram dans les Constitutions d’Anderson dans leur édition première de 1723, où il est simplement mentionné comme l’homonyme du roi de Tyr et le maçon le plus parfait de la Terre. Rien de plus dans l’édition de 1738, qui évoque pour la première fois un troisième degré établi à Londres en 1726.

En 1726, précisément, est rédigé le manuscrit Graham. Le cadavre d’Hiram et ce qu’il en advint y figurent explicitement.

Le célèbre Discours du chevalier de Ramsay de 1736 évoque l’ « illustre sacrifice » d’Hiram, « premier martyr de notre Ordre ».

Le rituel dit « Three Distinct Knocks » de 1760 fait la même référence dans la description d’ une cérémonie d’initiation au 3ème degré et en fait remonter la pratique aux Loges des Antients, donc probablement avant 1717.

On peut citer encore l’une des versions les plus anciennes de ce récit, qui apparaît dans L’ordre des francs-maçons trahi et leur secret révélé (1744) : Adoniram, Adoram ou Hiram, à qui Salomon avait donné l’intendance des travaux de son Temple, avait un si grand nombre d’Ouvriers à payer qu’il ne pouvait les connaitre tous ; il convint avec chacun d’eux de Mots, de Signes et d’Attouchements différents, pour les distinguer

Terminons ce propos en tentant de replacer le mythe d’Hiram dans une perspective élargie, celle d’une légende fondatrice, celle d’un deuil consécutif à un meurtre, présente dans de très nombreuses traditions.

Certains auteurs ont proposé de faire une analogie entre le mythe d’Hiram et le mythe osirien.

Julien Behaegel, né en 1936, fut pendant un an moine dans une Trappe cistercienne. Puis il entreprit une longue quête existentielle, un voyage initiatique dans une perpétuelle recherche de sens. Franc-maçon initié à la R∴L∴ : L’Equité de la Grande Loge de Belgique, son œuvre, tant littéraire qu’artistique, est toute entière tournée vers l’exploration du symbole. Il est mort en juillet 2007.

Dans son livre Osiris, le dieu ressuscité (Berg, 1995), il s’efforce d’élucider le mythe fondateur sans lequel, dit-il, on ne peut rien comprendre au sacrifice divin. « Même athée, on est dualité, matière et esprit. Rencontre des contraires, ombre et lumière. On porte tous en soi une déchirure, et le désir de faire l’unité, c’est-à-dire de reconstruire l’homme total. »

Selon Behaeghel, par rapport au mythe d’Isis, le mythe d’Hiram est dénaturé par l’absence de la vierge initiatrice, représenté par Isis dans le mythe égyptien. Or il y a bien une vierge dans l’histoire de la construction du Temple, la reine de Saba, proche de Salomon.

Il faut rappeler en effet qu’Isis, femme-sœur d’Osiris, reconstitue Osiris (elle rassemble ce qui est épars), non pas afin qu’il reprenne vie lui-même sur Terre, mais pour qu’il règne au ciel. Isis ressuscite Osiris pour que son expiation devienne exemplaire. L’être humain ne peut s’améliorer qu’en connaissant ses limites et ses fautes, qu’en connaissant le drame. Mais l’espoir – d’aucuns parlent ici d’espérance – doit prendre le pas sur le désespoir : Isis la veuve va donner vie à Horus pour venger Osiris.

De là l’idée qu’il ne peut y avoir d’initiation véritable sans mort symbolique suivie d’une résurrection spirituelle par la « Sagesse » de la vierge de régénération.

On peut également faire un rapprochement entre le mythe d’Hiram et celui d’Hermès, Toth pour les Egyptiens. Toth est l’architecte du monde et au Commencement, il est le Verbe. Toth, comme Hiram, représente la force de la construction, la connaissance de l’architecture, symbolisant la construction du Monde.

D’autres auteurs ont montré que la légende ou le mythe d’Hiram tel que la franc-maçonnerie l’a façonné a pu être inspiré par l’Enéide de Virgile, notamment les livres 3 et 6.

Virgile, dans cette fresque prodigieuse, nous raconte comment Enée, dans sa descente aux Enfers, à la recherche son père Anchise, prit un rameau d’or. Compte tenu du lieu où l’histoire se déroule, on peut penser qu’il s’agit d’un rameau d’acacia. Plus tard, Enée retrouvera également le corps de Polydor, le fils de Priam, grâce à un rameau arraché à un buisson.

En fait, on s’aperçoit que dans diverses traditions, la mort violente du héros mythique est une mort libératrice, qui en quelque sorte va condamner les disciples à la liberté. Et l’on pourrait ajouter que les assassins, qui représentant la transgression, la révolte, la désobéissance, ont par là même un rôle symbolique que l’on retrouve lui aussi dans de très nombreuses cultures.

On pourrait encore évoquer l’histoire de Minos et de son grand architecte Dédale.

Mais terminons plutôt en évoquant la version du mythe d’Hiram écrite par Gérard de Nerval. Dans le « Voyage en Orient », écrit en 1850, Nerval offre un récit où se retrouvent toutes les passions, tous les sentiments, qui vont nourrir les degrés successifs proposés à l’initié pour lui permettre de les reconnaître en lui et de les contrôler.

Amour, passion, fanatisme, envie, jalousie, amour propre, orgueil et lâcheté sont mis en scène dans une transposition superbe, qui renvoie le lecteur, bien sûr, à ses propres limites, à ses propres vices.

Hiram est un archétype. Les archétypes sont porteurs de sens bien au-delà de ce que la réalité historique pourrait donner à considérer. Grâce à la mort du Maître, qui est la condition nécessaire pour qu’il puisse être transcendé par la grâce de la résurrection, la construction de notre édifice vertueux peut se poursuivre.

Car l’objet même de notre engagement maçonnique est là : fuir le vice et pratiquer la Vertu.

Le mythe d’Hiram est dans notre tradition le vecteur de son enjeu essentiel, la lutte du Bien contre le Mal.

Le Livre des Rois, au reste, rapporte cette requête explicite de Salomon à l’Eternel : « Accorde à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le Bien du Mal. ».

Comme tout processus initiatique, le nôtre doit être marqué par la mort du Viel Homme. Hiram a été choisi, construit, pour être le héros mythique dont le Rite a besoin pour prendre son sens.

Chacun de nous qui avons été reçus Maîtres maçons sait comment, au terme de la cérémonie d’initiation au 3ème degré, le Bien a triomphé du Mal.

La progression de l’Initié ne s’arrête pas là pour autant. Au contraire, serais-je tenté de dire.

Le mythe d’Hiram est le récit fondateur, initiateur, du parcours, sa condition nécessaire, mais non suffisante.

Pour conclure, en reprenant une vision maintes fois échangée avec Marc Halévy, physicien en même temps que philosophe,  le grand trépied mythique et mystique sur lequel repose tout l’édifice symbolique et spirituel de la Franc-maçonnerie se résume en trois idées qui ont entre elles des relations extraordinairement riches : le roi Salomon qui incarne la Sagesse la plus profonde et représente le Divin parmi les hommes, Hiram, l’architecte parfait et initié accompli, et le Temple voulu par le premier et construit par le second à Jérusalem.

C’est sur ce mythe primordial que les divers systèmes de grades et de degrés prennent appui. Mais ceci serait une autre histoire


[1] Cf par exemple « Océanographie ». Eliade a aussi dénoncé les régimes démocratiques « d’importation étrangère » et l’ « invasion juive »… Il fut attaché culturel du régime antisémite du dictateur Ion Antonescu à Londres puis à Lisbonne. Par ailleurs, il fut vers la fin de savie proche de personnaliutés comme Louis pauwels, et témoigna de son admiration pour René Guénon.

[2] Paul  Ricoeur,, Finitude et Culpabilité. Paris, Aubier, 1960, p. 25

[3] Raoul Berteaux, La Voie Symbolique, Edimaf, 1986, p 69.

[4] Midrash : méthode d’exégèse directe du texte biblique ( par opposition à la Mishna, indirecte). Le mot désigne aussi des textes porteurs de jurisprudence (hahakha) ou des anecdotes, paraboles et autres récits édifiants, comme c’est le cas du midrash évoqué ici.

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Précisions sur la gestuelle de l’épée au RER

Nous avons constaté que les rituels du rite écossais rectifié labellisés et préconisés par les obédiences comportent, hélas, de nombreuses erreurs. Mauvaises transcriptions, ajouts de contre-sens, naïveté et incompétence des correcteurs, tout ceci a concouru à la sédimentation de pratiques qu’il convient désormais de dénoncer en toute légitimité[1].

Il est impératif de retrouver l’intelligence de nos rites tels qu’ils nous ont été légués.

Ce travail sur l’épée, notamment au premier grade, en est le début. Il est complété d’un vade mecum utile aux frères et sœurs de désir. Présenté par Albert Leblanc, Eques a Violis. Loge Emanescence. A.L.S. F.LNF. G.C.O.G.P. Montpellier.

Tout d’abord, il convient de rappeler que l’impétrant, en entrant dans la chambre de préparation, remet son épée et son chapeau au préparateur. Ces accessoires lui seront restitués au terme de la cérémonie de réception par le vénérable maître.

Contrairement à d’autres accessoires tel que le compas, le maillet etc. Le chapeau et l’épée sont des éléments de la vie profane. Ils ne sont pas des meubles immobiles ou mobiles, voire des bijoux tels qu’ils sont définis par les instructions par questions et réponses du rite. Ce sont des objets de la vie courante (de l’époque) qui vont acquérir un nouveau statut pendant, et après la réception.

En effet le chapeau sera ôté de la tête (pour les maîtres) lors de la mise à l’ordre, des prestations de serment, des invocations, des prières etc…

Quant à l’épée, elle sera soit au côté, soit pointe dirigée de la main droite vers l’impétrant (pendant la réception), soit vers les vertus, soit pointe haute main droite lors des serments ou invocations, soit enfin main gauche pointe haute (exclusivement le vénérable maître, pour les trois premiers grades).

Ces différentes gestuelles mises en œuvre par les maçons rectifiés sont explicitement énoncées par le rituel. Elles ne permettent pas des variations.

Malheureusement, les rituels « obédientiels » comportent des ajouts intempestifs introduits par des frères ou des sœurs ignorants de la doctrine du régime, et à tout le moins de la profonde cohérence du rituel, compris dans ses 4 grades.

De quoi s’agit-il ? Les rituels obédientiels (au premier grade) disposent que le maître des cérémonies va chercher le vénérable maître lors de la procédure d’allumage des trois flambeaux, épée main gauche pointe haute :

(….) En prononçant ce dernier mot, le Vénérable Maître pose son épée sur la Bible ouverte au premier chapitre de l’évangile Saint-Jean, prend une bougie du chandelier à trois branches, avec laquelle il va par le midi allumer lui-même en silence les trois flambeaux maçonniques qui sont autour du tapis (S-E; S-O; N-O), et il revient à sa place par le nord, ce qui forme le tour entier de la Loge. (….) Dès que le Vénérable Maître pose son épée sur la bible, le Maître des Cérémonies va le chercher avec l’épée main gauche pointe haute et à l’ordre et reste ainsi jusqu’à son retour à sa place. (…)[2]

Cette gestuelle du maître des cérémonies n’est pas conforme à la lettre et à la doctrine du RER. Tout d’abord par rapport aux manuscrits du rite (y compris le 1782 / 1802 auquel se réfèrent ceux des obédiences) et ensuite par rapport à l’enseignement fondamental du RER ;

Par rapport aux manuscrits :

Aucun texte ne prévoit un tel rôle pour le maître des cérémonies dont les tâches sont strictement et exhaustivement définies par le code des loges réunies :

(…)

 Le Maître des Cérémonies doit veiller au cérémonial de chaque assemblée, et examiner avant l’heure indiquée pour le travail, si tout est disposé convenablement pour la cérémonie du jour, Il doit examiner les Frères visiteurs, leur demander leurs certificats et les mots, signes et attouchements du régime auquel ils appartiennent. En cas de doute, il doit consulter le Vénérable Maître, et même attendre l’ouverture de la Loge, et en demander les ordres avant que de les admettre. Il doit avoir soin de placer tous les Frères suivant leurs grades ou dignités dans le régime rectifié. (…)

Le fait de lui demander d’aller chercher le vénérable maître, en portant l’épée pointe haute main gauche fait de lui une sorte de double du vénérable maître ce que ne prévoit aucun texte.

Par rapport à l’enseignement du RER.

épée maçonnique symbole franc maçon avec fourreau

Examinons le rituel du premier grade : Le cérémonial de l’entrée en loge du vénérable maître est parfaitement codifié : L’épée[3] en main pour les deux surveillants et le maître des cérémonies[4]. (En référence à la garde des avenues).

Le maître des cérémonies ne peut pas – et ne doit pas – avoir l’épée pointe haute main gauche. Pourquoi ?

Pour une raison majeure : Il n’évolue pas dans la même géographie symbolique, ni dans le même espace sacré que le vénérable maître, qui lui, est placé à l’orient.

Rappelons-nous :

Ce n’est qu’en découvrant le mot sacré, dans le rituel de maître écossais de saint André, que (…) Les Frères et Sœurs qui ont été préposés personnellement pour l’illumination, allument les seize bougies des quatre faces de l’appartement et le double triangle flamboyant, que l’on peut faire descendre alors, si l’on veut, en avant du symbole du grade, dont les bougies éclairent le transparent (…)

A ce moment précis l’orient (la lumière) est descendu sur toute la loge. Des lors, tous les frères et sœurs tiennent leur épée pointe haute main gauche quand le respectable député maître leur ordonnera de se mettre à l’ordre. La loge a changé la nature de son espace sacré.

Revenons au premier grade :

En effet, nous l’avons démontré, en aucun cas, le maître des cérémonies ne doit tenir son épée de la main gauche, pointe haute, et accompagner le vénérable maître dans son déplacement. D’abord, il n’est pas nécessairement maître écossais de saint André, et surtout évolue à l’intérieur d’un temple dans lequel l’orient (la lumière) n’est pas descendu. La lumière est à l’orient (c’est suffisamment dit !!!) et c’est bien la raison pour laquelle le vénérable maître laisse son épée sur la bible quand il quitte l’orient pour allumer, seul, les trois flambeaux dans un espace matériel.

J’ajoute que, selon la doctrine, la procédure d’allumage des flambeaux correspond à la recréation du monde[5]. Et donc on voit mal pourquoi le maître des cérémonies, voire les deux surveillants seraient antérieurs à la création du monde (sic) en positionnant leur épée pointe haute.

De surcroît, à la fin de l’assemblée le vénérable maître va éteindre les trois flambeaux du centre de la loge (puis les deux surveillants et le secrétaire, les leurs) puis les trois lumières du chandelier à trois branches. Symboliquement le monde est retourné au « néant » et donc le fait que le maître des cérémonies aille chercher le vénérable maître pour sortir du temple est inapproprié. Les rituels historiques prévoient que les membres de l’assemblée quittent à ce moment-là leurs décors et rien de plus. La séquence maçonnique est close à ce moment précis.

Par conséquent, il convient de ne pas tenir compte des ajouts figurant dans les divers rituels obédientiels et de s’en tenir au rituels manuscrits (fac-similé) de 1788/1802.

Conclusion

Seul le vénérable maître[6], installé à l’orient, peut tenir son épée pointe haute main gauche. Il connaît le mot sacré et il est le garant de l’intelligence du rituel. Dans les trois premiers grades, c’est lui qui professe par ses paroles et sa gestuelle, et personne d’autre, l’enseignement rectifié dans toutes ses dimensions. Dans le monde rectifié d’aujourd’hui, il est essentiel d’avoir une bonne pratique du rite. C’est la condition même de la crédibilité de nos loges rectifiées.

VADE MECUM DE LA GESTUELLE DE L’EPEE AU RER.

Le Vénérable maître :

Épée pointe haute main gauche (pommeau sur l’autel).

Épée posée sur la bible lors de la déambulation d’allumage et d’extinction des flambeaux.

Les surveillants :

Épée pointe basse tenue de la main (gauche ou droite) lors de l’entrée du VM en loge.

Épée au fourreau le reste du temps.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Le Maître de cérémonie :

Comme les deux surveillants, le maître des cérémonies tient son épée de la main droite (ou gauche) pointe basse, lors de l’entrée en loge du vénérable maître.

Épée au fourreau le reste du temps.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Dignitaires à l’orient.

Épée pointe haute main gauche.

Épée pointe haute main droite lors des prestations de serment.

Tous les autres :

Épée au fourreau la plupart du temps.

Épée pointe basse lors de la mise à l’ordre.

Épée posée sur siège (avec le chapeau et les gants) lors de la chaîne d’union.

Enfin il convient de rappeler que les déplacements en loge ne se font pas à l’ordre, et ce faisant, l’épée doit rester au fourreau.


[1]  Extrait du rituel de 1778 : (….)  Il est expressément interdit à tous Vénérables Maîtres, Surveillants, Maîtres des Cérémonies, (…)        d »ajouter à leurs fonctions, soit par actes, gestes ou discours, aucune chose arbitraire qui ne soit pas exprimée dans ce Rituel, (…..)

[2]Rituel Glmf / Gpmf

[3]  (Extrait rituel 1782/1802) …Les deux surveillants accompagnés du Maître des cérémonies, se rendent auprès du Vénérable Maître tenant chacun l’épée en main, vêtus et décorés Maçonniquement. ….)

[4]Ce qui peut se discuter, c’est de savoir s’il s’agit de la main gauche ou de la main droite ? Je préconise la main droite si la personne est droitière, et main gauche dans le cas d ‘un gaucher. En effet ce trio a une fonction de défense du VM et surtout de ce que symbolise le chandelier à trois branches (pensée, volonté et action).

[5]    Il s’agit du schéma cosmogonique Martinézien. .

[6]Et les dignitaires du régime. (Bm Lyon fm4/514 rituel 1802, triple union de Marseille)

Autres articles sur le RER

Gros plan sur « le guide du Passeur d’âmes »

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Qu’est-ce qu’un passeur d’âmes ? Pour l’auteure, c’est un être incarné capable de percevoir les plans subtils, d’apaiser les peurs et de faciliter le passage entre le monde matériel et les dimensions spirituelles. Le livre insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un don réservé à quelques élus, mais d’une compétence spirituelle qui peut se développer avec écoute, respect et discipline intérieure.
Quels sont les différents cas de figure rencontrés ?

  • Les âmes bloquées par une émotion, un traumatisme ou un attachement terrestre ;
  • Les défunts qui ignorent leur état et restent en errance ;
  • Les âmes en transition consciente, notamment dans l’accompagnement de fin de vie
  • Les lieux chargés qui conservent une mémoire émotionnelle ou énergétique.

L’auteure insiste sur l’importance de travailler depuis un espace de calme, de neutralité et de compassion, sans jamais forcer une âme ou agir par ego.

Le livre fournit ensuite une série d’outils pratiques : prières rituels simples pour accompagner un passage, techniques de libération émotionnelle, nettoyage énergétique des lieux, reconnaissance des signes envoyés par les défunts, gestion de ses propres limites et prévention de la fatigue spirituelle.

L’auteure rappelle aussi que le rôle du passeur n’est pas de “sauver” mais d’éclairer un chemin que l’âme franchit librement. Le respect du libre arbitre, la justesse du moment et l’humilité sont au cœur de sa démarche. Enfin, l’ouvrage explore les aspects éthiques : ne jamais intervenir sans discernement, reconnaître quand demander l’aide de praticiens expérimentés, et s’assurer d’un accompagnement énergétique sain. Le rôle de passeur d’âmes s’inscrit dans une mission de service, d’apaisement et de bienveillance envers les vivants comme envers les défunts. (Commander le livre)

Veronique Batter est mathématicienne de formation et a travaillé plus de 10 ans dans le monde scientifique avant de se tourner vers l’accompagnement de l’âme dans les passages de la vie. Après avoir orienté sa pratique vers la naissance et les futurs parents. C’est à 45 ans qu’elle a découvert sa vocation de passeuse d’âme, spécialisée dans la fin de vie et l’après-vie. Elle a déjà formé des centaines de personnes à sa pratique.

« Laïcité, j’écris ton nom ! » au Droit Humain : quand la démocratie retrouve sa boussole

La conférence publique de ce 6 décembre, organisée par la Fédération française du Droit Humain, à la Maison Maria Deraismes à Paris dans le 13e arrondissement, a eu l’élégance rare de rappeler que la laïcité n’est pas seulement une règle de coexistence mais une architecture de la liberté. À quelques jours du 120ᵉ anniversaire de la loi du 9 décembre 1905, la Commission Droits humains et Laïcité a choisi de faire ce que la République elle-même semble parfois oublier de faire à voix haute, instruire, distinguer, pacifier le mot laïcité en lui rendant sa profondeur politique, historique et émancipatrice.

La Maison Maria Deraismes, un lieu qui parle déjà

Il y a des adresses qui font sédiment de mémoire. La Maison Maria Deraismes, liée à l’histoire du Droit Humain, n’est pas un décor neutre. Elle est une chambre d’échos où l’idéal républicain et l’idéal maçonnique se répondent sans se confondre. La conférence l’a d’emblée rappelé par sa scénographie symbolique à la fois sobre et fraternelle, et par un protocole de parole qui, sans s’afficher comme rituel, en reprend l’éthique, on se lève, on s’adresse à tous, on cherche une idée maîtresse plutôt qu’un duel d’egos.

Maurice Leduc : Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain

L’introduction du Grand Maître National Maurice Leduc a installé ce cadre avec clarté en articulant trois lignes de force. La laïcité comme principe fondateur de la démocratie française, la longue maturation historique qui mène à 1905, et la fidélité explicite du Droit Humain à la liberté absolue de conscience et au refus de tout dogmatisme. Dans ce rappel, la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité réapparaît comme une triade opérative, presque un triptyque initiatique de la cité, dont la laïcité serait le secret d’assemblage.

Le propos a aussi offert un point de contexte institutionnel utile au lecteur. La Fédération française du Droit Humain revendique environ 15 000 membres et 740 loges en métropole et en outre-mer, et souligne que sa mixité historique participe d’une même logique d’émancipation.

Martine Cerf, la laïcité comme stabilisateur de République

Martine Cerf a posé une définition nette et pédagogique. La laïcité, c’est la séparation des religions et de l’État, la neutralité de l’État, l’égalité de tous quelles que soient les convictions, et l’émancipation à l’égard des dogmes religieux mais aussi politiques. Elle ancre ainsi la laïcité dans une philosophie de la liberté de conscience qui dépasse la seule mécanique juridique.

Son intervention a développé trois constats structurants.
D’abord un constat historique. La séparation a permis de stabiliser la République en desserrant l’emprise politique de l’Église et en mettant fin à ce « yo-yo » du XIXᵉ siècle où chaque avancée de laïcisation était aussitôt suivie d’un retour clérical lors des bascules autoritaires. Elle a rappelé la chaîne logique qui mène des lois scolaires de la Troisième République à l’acte décisif de 1905.

,Dictionnaire de la laïcité, sous la direction de Martine Cerf et de Marc Horwitz

Ensuite un constat comparatif européen. Les séparations récentes en Suède, en Norvège, ou encore les évolutions luxembourgeoises sont présentées comme des gestes de démocraties arrivées à maturité, tandis que les retours de religion d’État ou d’influence constitutionnelle du christianisme en Hongrie et les reculs des droits des femmes en Pologne sont analysés comme des symptômes de démocraties illibérales. Ici, Martine Cerf ne propose pas une exportation naïve du « modèle français », elle propose un diagnostic, la démocratie recule, la neutralité recule.

Enfin un constat contemporain français. Elle alerte sur une double pression. D’un côté une tentation de « laïcité ouverte » qui réintroduirait l’autorité religieuse dans la sphère politique. De l’autre, des intégrismes qui cherchent à imposer la supériorité de la loi religieuse sur la loi civile. Elle évoque aussi, en liant laïcité et droits des femmes, la manière dont certains combats contemporains contraception, IVG, mariage pour tous, fin de vie rencontrent des résistances religieuses organisées. Même si l’analyse est fortement située, elle a le mérite de rappeler ce point souvent dilué dans le débat public, une démocratie qui abandonne la liberté de conscience abandonne tôt ou tard des libertés concrètes.

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

Jérôme Guedj, réenchanter la laïcité sans la dévoyer

L’intervention de Jérôme Guedj a fait basculer la conférence dans une zone plus politique, mais avec une prudence conceptuelle bienvenue. Son point de départ est essentiel. La loi de 1905 a été pensée comme une loi de concorde, apaisant un pays traversé de fractures religieuses, et non comme une arme identitaire. Or, dit-il, l’inversion accusatoire est aujourd’hui massive, la laïcité est perçue par trop de citoyens comme punitive ou discriminatoire, ce qui en trahit l’intention originelle.

Jérôme Guedj, en 2010

Il propose une typologie des tensions actuelles autour de trois pôles.
Un « catho-laïcisme » qui revendique une laïcité marquée par l’héritage judéo-chrétien.
Une « laïcité ouverte » d’inspiration multiculturaliste qui voudrait étendre l’affichage religieux jusque dans les espaces où la neutralité devrait primer.
Et entre les deux, la masse silencieuse attachée à une laïcité républicaine sans adjectifs, fidèle à l’esprit de 1905. L’idée centrale est moins de désigner des camps que de diagnostiquer une crise de représentation, la position nuancée est politiquement orpheline et médiatiquement inaudible.

Son grief le plus frappant est symbolique mais lourd de sens, l’absence apparente d’une commémoration officielle de grande ampleur pour les 120 ans de la loi de 1905. À ses yeux, cette discrétion institutionnelle alimente le sentiment de flottement et laisse le champ libre aux surenchères législatives ou aux polémiques de circonstance.

Surtout, Guedj plaide pour une politique publique de la laïcité au long cours. Il rappelle l’épisode de la suppression de l’Observatoire de la laïcité en 2021 et la création d’un comité interministériel censé former 100% des agents publics en quatre ans. Or, il pointe l’écart entre l’ambition et le réel, objectifs partiellement atteints et comité qui ne se serait plus réuni ensuite selon son propos. Il n’en profite pas pour disqualifier l’État, mais pour exiger une cohérence d’action. La laïcité, dit-il en substance, ne peut pas survivre comme simple « effet de tribune ».

Maria-Deraismes

Plus technique, mais très éclairant, son détour par l’article 31 de la loi de 1905 sur les pressions exercées pour imposer ou interdire une pratique religieuse. Il illustre un point rarement compris par les jeunes, forcer une femme à enlever un signe religieux dans l’espace public, ou la forcer à le porter, relèvent d’une même atteinte à la liberté de conscience. Cette pédagogie de la symétrie est précieuse, parce qu’elle dégonfle la lecture partisane du principe.

Il avance enfin une proposition volontaire, inscrire un « défenseur de la laïcité » dans l’architecture institutionnelle, à la fois pour rendre le principe plus visible et pour obliger l’exécutif à une politique stable. La proposition suscite des réserves dans la salle, notamment la crainte de dépendre de la personnalité nommée. Guedj assume le caractère d’aiguillon de son idée, et rappelle qu’un cadre institutionnel peut créer l’obligation de résultats là où le consensus politique vacille.

Sa mise en garde la plus juste, et peut-être la plus maçonnique dans son esprit, est celle-ci. Ne pas faire de la laïcité un fourre-tout. On peut combattre des normes religieuses sexistes au nom de l’égalité femmes-hommes, on peut lutter contre des discriminations au nom de l’égalité civique ou du refus du racisme, mais si l’on attribue à la laïcité toutes les batailles morales, on finit par la rendre illisible et donc vulnérable.

Conversation-sur-le-dessin-de-presse-avec-Xavier-Gorce dans-le-contexte-de-l-EMI-emi-enssib-fr

La main vive du dessin, Xavier Gorce

Le troisième intervenant a parlé sans micro, mais avec une acuité redoutable. Peintre, dessinateur et illustrateur, Xavier Gorce s’est imposé depuis des années comme une figure singulière du dessin de presse. Connu pour ses collaborations avec Okapi, Phosphore et lemonde.fr, il a durablement marqué l’actualité par sa série des manchots Les Indégivrables, publiée sur le blog du Monde de 2011 à 2021. Aujourd’hui, il travaille pour diverses publications et intervient ponctuellement en direct pour mettre en image des échanges, comme il l’a fait ici, au fil de la table ronde.

Par ses dessins réalisés sur le vif, il a joué le rôle de miroir ironique et de respiration critique. Ces images, vendues au profit de l’association « Dessinez, Créez, Liberté », rappellent que la liberté d’expression n’est pas un simple ornement de la laïcité. Elle en est l’une des forces intérieures. À l’échelle d’une conférence, le dessin devient une lampe mobile, il isole un détail, révèle un impensé, désamorce une crispation, et ouvre une autre porte de lecture. Une manière salutaire de faire travailler l’intelligence du débat sans l’alourdir, et de rappeler que la République se défend aussi par la finesse du trait.

Une lecture maçonnique en filigrane

Pour un lecteur de 450.fm, l’intérêt de cette conférence est double.
Elle montre d’abord une franc-maçonnerie qui ne confond pas initiation et fuite du monde. En travaillant la laïcité comme un principe vivant, le Droit Humain assume ce que nombre d’obédiences affirment chacune à leur manière, la liberté de conscience n’est pas seulement une valeur interne au Temple, c’est une exigence de la cité.

Elle rappelle ensuite que l’universalisme maçonnique n’a de sens politique que s’il accepte la rigueur de la neutralité publique. La chaîne d’union est inutile si la place publique devient un champ de hiérarchies spirituelles concurrentes. La conférence, sans le dire ainsi, a mis en scène une pédagogie de la mesure. Une laïcité forte, non pour effacer les croyances, mais pour empêcher qu’elles s’érigent en souverainetés rivales.

Temple Pinel DH

Ce que cette conférence apporte au débat de 2025

On sort de cette après-midi avec une conviction difficile à contester. La laïcité n’est ni un reliquaire de 1905 ni une arme de gestion des peurs contemporaines. Elle est un art du commun.
Martine Cerf en a souligné la fonction démocratique structurante, en rappelant que l’histoire européenne récente offre autant d’exemples d’émancipation que de régressions inquiétantes.
Jérôme Guedj a, lui, insisté sur la nécessité d’une politique publique cohérente et d’une pédagogie renouvelée, particulièrement auprès de la jeunesse, faute de quoi le principe restera captif des caricatures opposées.

Dans le paysage maçonnique français, cet événement s’inscrit comme une contribution utile aux débats du 120ᵉ anniversaire. Il rappelle que la laïcité ne s’honore pas seulement par des cérémonies commémoratives, mais par ce travail patient d’intelligence civique, qui ressemble étrangement à l’autre travail, celui de l’atelier, quand il taille la pierre du présent pour qu’elle puisse encore s’ajuster aux arches de demain.

Rue Pinel, Paris 13e arr.

Le Pape (V) : Le Souffle qui relie le Ciel et la Terre

5ᵉ Étape de notre Voyage

Bonjour à vous, chers lecteurs et fidèles compagnons de route ! À ceux qui nous suivent depuis le tout premier pas du Bateleur, qui ont traversé le silence de la Papesse, l’explosion créatrice de l’Impératrice et la rigueur de l’Empereur, bravo. Nous voici arrivés à la cinquième étape de notre périple au cœur du Tarot d’Oswald Wirth. Pour les nouveaux venus, prenez place : le voyage ne fait que s’approfondir.

« Et si… ? »

Oubliez l’image d’Épinal du dogmatique rigide. Le Pape n’est pas un donneur de leçons qui assène des vérités toutes faites. Face à nos certitudes blindées et nos vies parfois trop bien rangées dans le « carré » de nos certitudes, il est cette présence bienveillante qui murmure : « Et si… ? » Et s’il y avait autre chose ? Et si le plafond n’était pas la limite ? Il ne nous force pas à croire. Il lève simplement le doigt vers le haut pour nous indiquer qu’il y a « peut-être » quelque chose de plus grand que nous.

Il est l’éveilleur qui ouvre la fenêtre pour laisser entrer l’air frais du sacré dans une réalité devenue trop mécanique, trop MATÉRIELLE.

Le pape V : Tarot Oswald Wirth – tarot 1889 Paris

Le Pontifex : L’Architecte de l’Invisible

L’Arcane V : le Pape, du grec pappas (père), incarnant une figure paternelle qui guide, protège et transmet, porte bien son nom ! Mais sa fonction première est celle de Pontifex : le « faiseur de ponts ». Après la stabilité de marbre de L’Empereur (IV), qui a structuré notre monde matériel, l’initié doit maintenant apprendre à transmettre et à relier. Le Pape fait le pont entre le visible et l’invisible, entre la matière (le 4) et l’esprit. Il ne s’agit plus de construire des murs pour se protéger, mais de bâtir des arches pour s’élever.

Analyse au cœur du « Miroir des Symboles »

L’ouvrage : Le Tarot miroir des symboles nous offre des clés précieuses pour comprendre cette figure médiatrice :

Le 5, la Verticalisation de l’Être :

Géométriquement, le Pape brise la stabilité statique du Carré (4). Le 5, c’est le point central qui s’ajoute aux quatre coins : la Quinte-Essence. C’est le chiffre de l’homme, mais de l’homme debout, vivant, qui insuffle l’Esprit dans la Matière. Le Pape marque l’étape de la verticalisation spirituelle : il nous invite à quitter l’horizontalité de nos relations quotidiennes pour lever les yeux.

L’Union de la Raison et de l’Intuition :

Regardez les deux petits personnages agenouillés à ses pieds. Ils ne sont pas là en soumission, mais en écoute. Ils représentent les deux pôles de notre compréhension : la Raison et l’Intuition (ou la Foi). Par son geste de bénédiction (deux doigts levés, deux pliés), le Pape unifie ces deux aspects. Il nous enseigne que la véritable Gnose n’est ni une foi aveugle, ni une logique sèche, mais l’alliance intelligente des deux.

Le Miroir de l’Ombre : Le Face-à-Face avec La Lune (XVIII)

Dans la structure cachée du Tarot, chaque carte possède son « pendant« , son reflet inversé. Le Pape (V) fait face à La Lune (XVIII).

  • Le Pape (V) incarne la voie solaire, l’enseignement clair, la Foi lumineuse et le dogme qui rassure en plein jour.
  • La Lune (XVIII) incarne la voie nocturne, l’Illusion, le doute, l’inconscient et les mystères troubles. Pour être complet, l’initié doit connaître les deux : la clarté de l’enseignement doctrinal (Le Pape) et la traversée solitaire des zones d’ombres et des mirages personnels (La Lune). Le Pape est le phare qui nous guide ; La Lune est l’océan obscur que nous devrons un jour explorer.

La Lumière à l’Orient

Pour nos lecteurs familiers des loges, la figure du Pape résonne étrangement. Assis entre deux colonnes ( vertes dans le Tarot de Wirth, symbolisant la nature), il incarne l’autorité spirituelle bienveillante. Il évoque immanquablement le Vénérable Maître siégeant à l’Orient. Comme lui, il a pour charge de transmettre la Lumière et de maintenir la Tradition vivante. Dans certains rites, il rappelle aussi la fonction de l’Expert, celui qui guide le candidat sur le chemin, ou encore l’Orateur, gardien de la Loi. Il est celui qui transforme le rassemblement d’hommes en une assemblée spirituelle.

L’Archétype Narratif : Le Mandateur Spirituel

Si nous relisons le Tarot comme un conte initiatique selon les codes de Vladimir Propp, quel rôle joue le Pape ? Il est le Mandateur (ou Destinateur). Si l’Empereur (IV) donnait au Héros une mission concrète (bâtir, conquérir), le Pape lui confie sa mission spirituelle. Il est le mentor, le « Vieux Sage » (comme Merlin ou Gandalf) qui révèle au héros que sa quête a un sens plus élevé. Il ne donne pas l’objet magique (ce sera le rôle de l’Ermite ou de la Papesse), mais il donne la vocation. Il est l’impulsion qui transforme une simple aventure en quête du Graal.

Aparté : Quand le Bœuf devient « A » (La Magie de l’Écriture)

Puisque Le Pape incarne la transmission et le savoir, arrêtons-nous un instant sur l’outil même de cette transmission : l’Écriture. Comme le détaille le chapitre sur les origines de l’alphabet, saviez-vous que notre alphabet, outil intellectuel par excellence, puise ses racines dans le monde agricole le plus concret ?

Prenez la lettre A. Si vous la retournez, pointe en bas, que voyez-vous ? Un triangle avec deux cornes. Une tête de Bœuf. Dans les écritures proto-sinaïtiques (ancêtres de nos alphabets), on dessinait une tête de bœuf pour désigner l’animal, symbole de force vitale. En langue sémitique, le bœuf se disait ‘Alp (ou Aleph). Par le principe d’acrophonie, on a fini par utiliser ce dessin non plus pour l’animal, mais pour le son initial du mot : « A ».

  • Les Phéniciens ont couché la tête sur le côté.
  • Les Grecs l’ont redressée cornes en bas pour créer l’Alpha.
  • Les Romains ont fini de styliser le tout pour donner notre « A ».
« Le tarot miroir des symboles » éditions LLDMV – 2025.

La lettre hébraïque Aleph (א), associée au Bateleur, garde ce sens de « Bœuf« , d’énergie primordiale. C’est la grande leçon du Pape : le spirituel (la lettre, le concept) prend toujours racine dans le matériel (le bœuf, la force vitale). Pour s’élever, il faut d’abord être bien ancré.

Conclusion : Le Passage vers la Liberté

L’amoureux – Tarot Oswald Wirth – 1889 – Paris

Le Pape n’est pas une finalité, c’est un passage. Il est le pont. Il nous a enseigné, structuré, inspiré. Il a ouvert la fenêtre. Mais le savoir théorique ne suffit plus. Il faut maintenant l’éprouver dans la chair. Il faut quitter la salle de classe et se confronter à la vie, la vraie. C’est la dernière arcane du quinténaire illustrant l’apprentissage des savoirs nécessaires au cheminement initiatique.

Le disciple a écouté le Maître. Maintenant, le disciple doit devenir un homme (ou une femme) libre et faire un choix. L’énergie change. Le cœur s’emballe. La semaine prochaine, nous quitterons la sécurité du Temple pour la croisée des chemins. Nous rencontrerons le doute, le désir et la liberté avec L’Amoureux (VI).

« Je ne suis pas la Lumière, je suis la fenêtre qui la laisse entrer », disait le Pape.

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La Science Quantique et l’Évolution Biologique

La science quantique, qui étudie les phénomènes physiques à l’échelle atomique et subatomique – tels que la superposition, l’intrication et le tunneling quantique[1] – a traditionnellement été associée à la physique. Cependant, depuis les années 2000, un domaine émergent appelé biologie quantique explore comment ces principes quantiques pourraient influencer les processus biologiques, y compris l’évolution.

Bien que l’évolution darwinienne repose principalement sur des mécanismes classiques comme la sélection naturelle et les mutations génétiques aléatoires, la biologie quantique suggère que des effets quantiques pourraient accélérer, optimiser ou même diriger certains aspects de l’évolution.
Cela ouvre des perspectives fascinantes : l’évolution n’aurait pas seulement exploité des processus chimiques et biologiques, mais aussi des phénomènes quantiques pour gagner en efficacité sur des milliards d’années.

Selon des recherches récentes, ces contributions incluent des rôles dans les mutations ADN, la photosynthèse, l’enzymatique et même l’évolution cognitive. Bien que spéculatives pour certaines, ces idées sont soutenues par des expériences et des modèles théoriques. Dans cette réponse, nous explorerons ces apports, en nous basant sur des études scientifiques contemporaines.

La biologie quantique est un domaine émergent à la croisée de la physique quantique et de la biologie. Elle explore comment les phénomènes quantiques – comme la superposition, l’intrication, le tunneling quantique ou la cohérence – influencent les processus biologiques. Ces effets, bien que longtemps considérés comme négligeables dans les environnements biologiques chauds et humides en raison de la décohérence rapide, se révèlent pertinents grâce à des expériences récentes. Ces travaux expérimentaux, souvent menés à l’échelle moléculaire, montrent que des mécanismes quantiques peuvent jouer un rôle dans des processus évolutifs clés comme la photosynthèse, la catalyse enzymatique, la détection magnétique et même les mutations génétiques. Voici une exploration détaillée des principaux exemples expérimentaux en biologie quantique, avec leurs implications pour l’évolution.

La photosynthèse, apparue il y a environ 3,5 milliards d’années, est un processus clé de l’évolution, permettant la conversion de l’énergie solaire en énergie chimique. L’utilisation de la cohérence quantique suggère que l’évolution a optimisé ces complexes pour exploiter des principes quantiques, augmentant l’efficacité énergétique dans des environnements compétitifs. Cela a probablement favorisé la survie des organismes photosynthétiques, influençant l’évolution des écosystèmes primaires.

Les enzymes sont au cœur des processus métaboliques qui ont permis l’évolution des organismes complexes. Le tunneling quantique augmente la vitesse des réactions (parfois par un facteur de 103 à 107), permettant aux organismes de métaboliser plus efficacement les ressources. L’évolution aurait sélectionné des enzymes optimisées pour ce phénomène, favorisant la survie dans des environnements aux ressources limitées. Par exemple, les premières formes de vie anaérobies ont pu bénéficier de cette efficacité pour coloniser des niches écologiques.

La navigation des oiseaux migrateurs, comme le rouge-gorge européen (Erithacus rubecula), repose sur une boussole biologique sensible aux champs magnétiques terrestres. En 2004, Thorsten Ritz, dans Biophysical Journal, ont proposé que cette magnétoréception dépend d’un mécanisme quantique dans la cryptochrome, une protéine de la rétine. L’hypothèse est que des paires de radicaux libres, créées par la lumière, forment des états intriqués dont la dynamique est influencée par le champ magnétique.

La magnétoréception a permis aux oiseaux et autres espèces (comme les tortues marines) de migrer sur de longues distances, augmentant leurs chances de survie en accédant à des ressources saisonnières. L’évolution aurait optimisé ce mécanisme quantique pour la navigation, favorisant la dispersion des espèces et leur adaptation à divers environnements. Cela illustre comment l’évolution peut exploiter des phénomènes quantiques pour des fonctions complexes.

Des chercheurs ont étudié les tautomères (formes isomères) des bases ADN, où un proton tunnelant change l’appariement (ex. : T se lie à G au lieu d’A). Ces erreurs, si non réparées, deviennent des mutations lors de la réplication. Des simulations quantiques ont montré que ce tunneling est plus probable sous stress environnemental (ex. : rayonnement UV).

Le tunneling quantique accélère potentiellement le taux de mutations, augmentant la variabilité génétique disponible pour la sélection naturelle. Sous stress, les bactéries pourraient exploiter des superpositions quantiques pour « tester » des mutations avant leur fixation, accélérant l’adaptation dans des conditions extrêmes. Cela suggère que l’évolution a pu tirer parti de l’incertitude quantique pour explorer plus efficacement l’espace des génotypes.

En 2020, une étude théorique et expérimentale par un traitement quantique de l’information pour les simulations quantiques a utilisé des marches quantiques (quantum walks) pour modéliser l’évolution sur des réseaux de génotypes. Les marches quantiques, où une particule explore plusieurs chemins simultanément via la superposition, contrastent avec les marches aléatoires classiques.
Ces expériences suggèrent que des processus quantiques pourraient avoir permis à l’évolution d’explorer plus rapidement l’espace des génotypes, facilitant l’émergence de nouvelles adaptations. Par exemple, dans les premières formes de vie, où les systèmes moléculaires étaient moins complexes, des effets quantiques auraient pu accélérer la diversification des phénotypes, un avantage crucial dans des environnements instables.

Une étude de 2019 a exploré les effets non-ciblés des radiations, où des cellules non exposées à des rayonnements montrent des dommages génétiques, potentiellement via l’intrication quantique. Ces expériences ont utilisé des cultures cellulaires irradiées partiellement, observant des mutations dans des cellules adjacentes non irradiées.
Ces effets pourraient avoir joué un rôle dans l’évolution en augmentant la variabilité génétique sous stress environnemental (ex. : rayonnements cosmiques). Cela aurait favorisé l’adaptation rapide des organismes primitifs exposés à des conditions extrêmes, comme lors des premières étapes de la vie sur Terre.

Malgré ces avancées, les effets quantiques en biologie restent controversés. La décohérence rapide dans les environnements biologiques chauds et humides limite la durée des états quantiques, rendant leur impact évolutif incertain. Des recherches futures, notamment en biologie quantique synthétique, pourraient confirmer si l’évolution a délibérément exploité ces mécanismes.

Le rôle de la mécanique quantique dans l’évolution basée sur la cognition

Un article, publié en 2023 dans Progress in Biophysics and Molecular Biology, explore de manière innovante les liens entre la mécanique quantique (MQ) et la biologie, en se concentrant sur le rôle de la cognition dans l’évolution.
L’auteur, John S. Torday, part d’une observation faite en 2021 : dans tous les systèmes d’information connus (comme les ordinateurs humains), la cognition génère du code qui contrôle les réactions chimiques, et non l’inverse. Il transpose cette logique à la biologie, contestant la vision classique des manuels selon laquelle les réactions chimiques produisent du code génétique d’où émerge la cognition. Aucune preuve expérimentale n’existe pour valider cette inversion, tandis qu’une démonstration mathématique – basée sur le problème de l’arrêt de Turing[2] – soutient que la cognition précède et crée le code. Torday asoutient que, tout comme il est impossible de prédire l’arrêt d’un programme pour tous les cas, il est impossible de réduire la cognition biologique à un simple produit des réactions chimiques. Au contraire, la cognition (assimilée à un processus décisionnel inductif) joue un rôle actif, analogue à un observateur quantique faisant des choix qui influencent les résultats biologiques. Cette perspective renverse la vision classique où les réactions chimiques produisent du code, puis de la cognition

 La question centrale posée est la nature et l’origine de la cognition en biologie. L’auteur propose une hypothèse audacieuse : la cognition biologique est liée à la MQ. Il suggère que le principe permettant à un observateur de faire s’effondrer une fonction d’onde (un concept clé de la MQ) confère aux organismes leur agency – c’est-à-dire leur capacité à agir sur le monde plutôt que d’en subir passivement les effets. Toutes les cellules vivantes étant cognitives, les humains, composés de ces cellules, seraient des observateurs quantiques.

Cela renforce l’idée centenaire en mécanique quantique que l’observateur ne se contente pas d’enregistrer un événement, mais influence activement son issue.

Le monde classique est régi par des lois déductives (déterministes), tandis que le monde quantique repose sur des choix inductifs (probabilistes). Leur combinaison forme une boucle de rétroaction maîtresse : perception (inductive, quantique) et action (déductive, classique), qui sous-tend toute la biologie. L’auteur applique des définitions basiques d’induction (inférer des généralités à partir de cas spécifiques), de déduction (appliquer des règles générales à des cas particuliers) et de computation (processus algorithmiques) aux propriétés de la MQ pour argumenter que l’organisme, en tant que tout, façonne ses parties et son environnement – et non l’inverse, où les parties assembleraient mécaniquement le tout.

Un exemple clé est fourni par les systèmes informatiques humains : des agents cognitifs écrivent du logiciel qui contrôle le hardware. En biologie, cela se traduit par la cognition cellulaire générant du code génétique qui pilote les réactions chimiques. L’effondrement de la fonction d’onde par l’observateur est présenté comme le mécanisme physique produisant de la négentropie (réduction de l’entropie, ou création d’ordre), essentielle à la vie et à l’évolution.

Les implications sont profondes pour la biologie et la MQ. En biologie, cela résout le « problème de l’information » : la cognition n’est pas un épiphénomène émergent des réactions chimiques, mais leur source première, avec la MQ fournissant le fondement physique pour les choix évolutifs. Pour la MQ, cela élargit le rôle de l’observateur au-delà des expériences physiques, en l’intégrant à la cognition cellulaire et humaine, et en reliant les domaines déductif et inductif dans une boucle unifiée pour la vie.

Cette perspective invite à repenser la biologie non comme un assemblage passif de parties, mais comme un processus actif où le tout influence ses composantes, ouvrant des pistes pour de futures recherches interdisciplinaires.
À l’avenir, des avancées en calcul quantique et en biophysique pourraient révéler d’autres rôles du quantique dans l’histoire du vivant.

Le quantique et l’évolution maçonnique

En reprenant les informations de l’article paru le 9 mai 2023
·  La dualité onde-particule : Analogie avec le franc-maçon qui est à la fois «  pierre brute »  (matière) et « pierre cubique à pointe »  (esprit illuminé): « Le quantum, plus petit que l’atome, défie le temps et l’espace newtoniens – comme l’initié défie les dogmes pour embrasser l’infini. »  
. Le théorème de Bose-Einstein : Exemple central pour illustrer comment des particules simples fusionnent en un tout complexe sous conditions « initiatiqes »  (froid extrême = silence intérieur ?). Cela symbolise l’émergence du vivant et de la conscience maçonnique.
. Relativité et quantique : Einstein pour l’infiniment grand (l’univers comme Temple de Salomon), la mécanique quantique pour l’infiniment petit (le soi comme microcosme). Lien avec le Delta maçonnique : une « trinité consubstantielle »  (énergie, matière, potentiel) qui évoque l’ondicule quantique.
·  Critique du manichéisme profane : Le franc-maçon, par sa perception symbolique, transcende les oppositions binaires (lumière/ténèbres, bien/mal) pour une vision unitaire, « quantique »  de l’existence.
·  Implications initiatiques : Le texte invite à méditer sur le « potentiel d’existence »  – comme un qubit en superposition, l’initié porte en lui toutes les possibilités jusqu’au « mesure »  (l’expérience rituelle).


[1] En mécanique quantique, les particules ne se comportent pas comme des objets solides, mais comme des ondes de probabilité, décrites par une fonction d’onde. Cette fonction rencontre une barrière énergétique, sa fonction d’onde ne s’arrête représente toutes les positions possibles où la particule pourrait se trouver. Lorsqu’une particule pas brutalement : elle s’étend légèrement au-delà de la barrière, même si l’énergie de la particule est inférieure à celle nécessaire pour la franchir. Cela signifie qu’il existe une probabilité non nulle que la particule apparaisse de l’autre côté de la barrière, comme si elle avait « tunnelé » à travers. Le tunneling quantique aurait permis aux enzymes d’évoluer pour devenir ultra-efficaces, donnant un avantage adaptatif aux organismes dans des environnements où les ressources étaient limitées. Cela a probablement favorisé la diversification des métabolismes et la complexification des formes de vie. le tunneling de protons dans l’ADN peut provoquer des mutations, augmentant la diversité génétique disponible pour la sélection naturelle. Cela confère une flexibilité évolutive, permettant aux organismes de s’adapter rapidement à des environnements changeants, comme lors des premières étapes de la vie sur Terre ou sous des stress modernes (pollution, rayonnements). Le tunneling quantique, en accélérant les réactions chimiques et les mutations, aurait contribué à l’émergence de structures biologiques complexes, comme les organismes multicellulaires, au fil de l’évolution.

[2] Ce problème pose une question essentielle : est-il possible de créer un algorithme universel capable de déterminer, pour tout programme informatique et toute entrée donnée, si ce programme va s’arrêter (terminer son exécution) ou continuer à tourner indéfiniment (boucle infinie) ?

14ᵉ Prix National de la Laïcité du Grand Chapitre Général du Rite Français : la Marianne des actes, la République du courage

Le 5 décembre 2025, le Grand Temple Arthur Groussier, au siège du Grand Orient de France au « 16 Cadet », était plein à craquer. La cérémonie du 14ᵉ Prix National de la Laïcité, organisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français, a pris dès les premières minutes une allure d’événement majeur : l’affluence, la densité des présences, la qualité des délégations françaises et étrangères donnaient à cette soirée une tonalité qui dépassait la simple remise de distinctions. On n’assistait pas seulement à une célébration républicaine ; on percevait un véritable moment de cohésion initiatique et citoyenne, à l’échelle d’un réseau international.

Car le Grand Temple réunissait de très nombreuses délégations appartenant à Ramsay, ce regroupement des Grands Chapitres de Rite Français à travers le monde. Cette fédération repose sur un principe essentiel : l’autonomie des obédiences mères, qui reçoivent une patente du Grand Orient de France pour pratiquer les hauts grades. L’architecture est donc fédérative plutôt que centralisée : chaque obédience conserve sa souveraineté, tout en s’inscrivant dans une filiation rituelle et une communauté d’esprit. Une nuance institutionnelle forte se détache toutefois : seule l’entité présidée par Philippe Guglielmi dépend directement du Grand Orient de France, soulignant le rôle singulier du Grand Chapitre Général du Rite Français au cœur de cet ensemble.

Dans ce paysage, la Charte de Lisbonne s’impose comme un texte de référence — un socle symbolique et doctrinal qui unit ces chapitres autour de principes communs, renforçant l’identité et la cohésion du réseau Ramsay et donnant à cette présence internationale une profondeur autre que protocolaire. Ainsi, la cérémonie de la laïcité s’inscrivait, sans emphase inutile, dans une logique de fraternité organisée, où le local et l’universel se répondent.

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Dans une année marquée par le 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905, l’événement a rassemblé un public large – francs-maçons et non-maçons, enseignants, élus, militants laïques, citoyens engagés – pour faire de la laïcité non un concept en vitrine, mais une éthique d’action. La soirée a déployé une grammaire claire : la laïcité n’est pas une neutralité paresseuse, ni un mot d’alignement idéologique ; elle est un chemin d’émancipation, une méthode de liberté partagée, un instrument de concorde civique capable d’ouvrir un espace commun où chacun peut vivre pleinement sans imposer à l’autre le prix de sa propre identité.

Une date qui n’est pas une coïncidence

Quatre jours avant la commémoration du 9 décembre, cette remise de prix prenait une résonance particulière. Loin d’un cérémonial décoratif, le Grand Chapitre Général du Rite Français réaffirmait l’intuition qui anime ce prix depuis 2011 : ce qui a été conquis par l’histoire ne reste vivant que par l’incarnation.

Les interventions ont insisté sur ce point : la laïcité n’est ni une idée figée ni une simple norme juridique. Elle demeure un cadre d’émancipation et une méthode politique et morale qui permet d’habiter ensemble un monde traversé par les tensions identitaires, la peur et les radicalités.

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Philippe Guglielmi : la laïcité comme engagement, et non comme posture

Le cœur battant de la cérémonie, c’est l’intervention de Philippe Guglielmi, Très Sage & Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français. Son discours d’ouverture donne la tonalité : la laïcité est un engagement qui refuse le renoncement, refuse l’indifférence et ne cède pas à la tentation d’un silence confortable.

Il insiste sur une formule essentielle : le mot laïcité doit s’employer seul, sans être fracturé en préfixes, suffixes ou qualificatifs, comme si l’on voulait rappeler que le principe ne gagne rien à devenir un drapeau de factions.

Le-TS–&-PGV-Philippe-Guglielmi

Dans une veine très initiatique, il prend aussi le temps d’éclairer le sens du mot “profane”, non comme un terme de mise à distance mais comme l’indication d’une proximité : celui qui est près du temple. L’idée est précieuse : ce qui s’élabore dans le travail symbolique du Rite a vocation à se traduire dans la cité réelle, auprès des femmes et des hommes de la Terre.

Philippe Guglielmi pose ainsi une laïcité non seulement institutionnelle, mais anthropologique : une discipline de la fraternité civile, une manière de tenir ensemble l’humanisme, la lucidité historique et la responsabilité du présent.

Richard Ferrand : la laïcité et l’État de droit, un même front de vigilance

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Invité d’honneur, Richard Ferrand, président du Conseil constitutionnel, a donné à la soirée un ancrage institutionnel de haute intensité. Son propos tisse un lien direct entre la remise en cause de la laïcité et celle de l’État de droit : les mêmes forces contestent les équilibres patiemment construits, comme si l’on pouvait remplacer le droit commun par le retour brutal de la loi du plus fort.

Il rappelle aussi la vocation même du prix : mettre en valeur des femmes et des hommes qui agissent concrètement, parfois au quotidien, pour faire vivre ce principe. Cette dimension d’incarnation, dit-il en substance, est essentielle pour partager et faire progresser les valeurs humanistes.

Sans entrer dans le domaine du constituant, il évoque les débats publics sur la place constitutionnelle de la laïcité et la prudence que requiert sa fonction : la question ne peut être tranchée que par la souveraineté démocratique elle-même.

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Pierre Bertinotti : République, laïcité, État de droit – une fidélité historique

Tu as raison de corriger : il s’agit bien de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France. La transcription laisse entendre clairement cette articulation forte : République, laïcité, État de droit sont “profondément liés”, parfois contestés ou interpellés, et ne peuvent être dissociés sans fragiliser l’édifice commun.

Son intervention s’inscrit dans un temps long historique : la franc-maçonnerie a porté, au XIXᵉ siècle, une part de l’effort politique qui a permis de consolider la République contre les forces de restauration et d’installer progressivement le principe de neutralité de l’État, garant de la liberté de conscience.

Ce qui ressort de cette parole, c’est une laïcité vivante, non défensive au sens frileux, mais défensive au sens noble : protéger l’espace commun pour que la pluralité des consciences ne devienne jamais une guerre des appartenances.

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Renaud Dély : la laïcité des actes

Le président du jury, Renaud Dély, apparaît comme la figure de l’équilibre entre exigence intellectuelle et lecture du réel. Dans l’esprit du communiqué et de la cérémonie telle qu’elle se comprise à l’écoute, il met en avant des critères simples : engagement concret, impact social, universalité du geste.

Le jury, ici, ne distingue pas des appartenances mais des actions : des pratiques de courage dans une époque où la laïcité est parfois instrumentalisée, parfois caricaturée, trop souvent réduite à un marqueur de pureté idéologique.

Quatre lauréats, quatre visages d’une même lumière

La cérémonie 2025 déploie une dramaturgie nette : quatre lauréats, quatre manières de donner chair à un principe commun. Et Guglielmi conclut sur une image qui dit tout : dans un monde en pénombre, ces engagements apportent une lumière, comme une reprise laïque de l’ancienne devise de clarté après l’obscur.

Katell-Grabowska

1) Katell Grabowska et “Divine Émilie” : la laïcité par l’éducation, la science et l’égalité

C’est l’un des moments les plus puissants de la soirée. Le prix est attribué à Katell Grabowska, professeure au lycée Henri-IV, également enseignante à l’université Paris VII, historienne des sciences, fondatrice et présidente de l’association Divine Émilie, engagée contre les violences et, de façon très marquée, contre le sexisme, particulièrement dans les sciences.

Le nom de l’association est un hommage direct à Émilie du Châtelet (1706-1749), que Voltaire – son compagnon d’esprit et d’amour – surnommait “Divine Émilie”. Le geste symbolique est magnifique : ressusciter une figure de la raison et de la liberté intellectuelle pour en faire un modèle vivant offert aux jeunes générations.

Le discours de la lauréate, tel que restitué par la transcription, ouvre un champ beaucoup plus large que la seule question scolaire. Elle alerte sur la dégradation de la santé mentale des filles et des jeunes femmes, sur le poids du sexisme et des violences, sur l’isolement croissant des enseignants, souvent des femmes, et sur une inquiétude contemporaine majeure : l’arrivée de dispositifs conversationnels dotés d’intelligence artificielle destinés à créer des liens émotionnels avec les enfants, avec les risques d’emprise et de dérive que cela suppose.

2) Un prix à un bâtisseur historique de la cause laïque

Un autre moment fort de cette 14ᵉ édition a consisté à distinguer Alain Simon, dont le parcours semble incarner une forme rare de fidélité silencieuse et structurante : celle de l’architecte qui consolide les fondations pendant que d’autres portent l’étendard. Présenté comme cofondateur du Prix National de la Laïcité et ancien président du jury durant plusieurs éditions, il apparaît aussi comme une figure de continuité au sein des instances laïques du Grand Orient de France.

À travers lui, la cérémonie salue une conviction simple : la laïcité ne se gagne pas seulement dans l’urgence médiatique ou la riposte ponctuelle. Elle se construit par une méthode, un travail de longue haleine, une capacité à articuler l’histoire, le droit, la culture et l’exigence morale.

Alain-Simon-recevant-son-prix des mains de M. Richard Ferrand, invité d’honneur et Président du-Conseil-Constitutionnel

Les éléments biographiques disponibles dessinent un profil à la fois intellectuel et institutionnel. Économiste et juriste de formation, Alain Simon est conférencier et consultant auprès de dirigeants d’entreprises ; il est également maître de conférences associé et chercheur associé au Centre d’études interdisciplinaires des organisations (Université de Rennes 1 – IGR-IAE). Son parcours d’auteur est ancien et solide : on lui doit notamment Créances et Croyances (récompensé en 1994) et Le sens des cartes.

Dans le champ maçonnique et républicain, il est aussi présenté comme haut fonctionnaire, membre du Grand Orient de France depuis une trentaine d’années, et Conseiller de l’Ordre depuis juin 2011. Ses ouvrages abordent explicitement la culture, la laïcité et le droit au logement, indiquant un engagement qui ne sépare pas la liberté de conscience de la question sociale.

Alain Simon

La parution de Le compas d’équerre – Combats pour la liberté de conscience, construit sous forme d’entretiens avec Jean-Michel Reynaud, s’inscrit dans cette logique. L’ouvrage annonce une volonté de clarifier le “fait maçonnique” dans ses expressions les plus constantes – adogmatisme, tolérance, laïcité, secret, symbole –  pour en rappeler la nature et la méthode ; autrement dit, pour réconcilier la fraternité initiatique avec la fraternité citoyenne.

Ce choix éditorial fait écho à l’esprit même du prix : rappeler que la laïcité est un combat de lucidité et de nuance, un art de maintenir l’espace commun respirable dans une société traversée par la tentation du bloc contre bloc.

En distinguant Alain Simon, le Grand Chapitre Général du Rite Français rend ainsi hommage à une figure dont le travail semble avoir consisté à tenir la colonne, à stabiliser l’argument, à transmettre une doctrine de liberté qui ne se réduit pas à une formule, mais s’inscrit dans une pratique. Une manière de dire que la laïcité a besoin, plus que jamais, de ses bâtisseurs autant que de ses voix.

Jacques-Ravenne

3) La culture populaire distinguée : Jacques Ravenne primé, Éric Giacometti honoré par une médaille

La cérémonie a voulu rappeler, avec une justesse très contemporaine, que la laïcité ne se défend pas seulement dans l’arène juridique ou dans la tribune politique, mais aussi dans l’espace plus discret – et parfois plus efficace – des récits qui façonnent l’imaginaire commun. C’est dans cet esprit qu’un prix a été attribué à Jacques Ravenne, écrivain et scénariste, dont l’œuvre coécrite avec Éric Giacometti a largement contribué à faire circuler, au-delà des cercles initiés, une certaine idée de l’éthique républicaine et de la liberté de conscience. Le communiqué et la transcription soulignent explicitement cette volonté de saluer un romancier “très en vue”, dont les ouvrages écrits avec Éric Giacometti ont été traduits et dont le travail a aussi essaimé par le biais de documentaires, au service d’une pédagogie populaire de la République et de la laïcité.

Le geste est symboliquement fort : il consacre la culture populaire – au sens noble du terme – comme un vecteur de vigilance civique. Dans une époque saturée d’images, de discours courts et d’émotions instantanées, le roman peut devenir un laboratoire d’esprit critique. Il n’édicte pas une norme ; il propose une expérience. Il n’impose pas une vérité ; il invite à déplier les contradictions d’un monde où la liberté de croire, de ne pas croire, et surtout de cohabiter, demeure une conquête fragile. En distinguant Ravenne, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France affirme ainsi qu’il existe une pédagogie de l’imaginaire : une manière d’éclairer sans dogmatiser, de transmettre sans sermonner, d’éveiller sans assigner.

Jacques-Ravenne

Dans son intervention, Jacques Ravenne a semblé recevoir cette distinction comme un maillon d’une chaîne plus vaste que sa seule trajectoire d’auteur : une chaîne de femmes et d’hommes qui, chacun à leur poste, travaillent à maintenir une clarté républicaine dans les zones grises du temps. Le propos, tel qu’il transparaît dans la transcription, s’inscrit dans un registre de reconnaissance et de mémoire, où le prix devient moins un couronnement qu’un rappel de devoir : continuer d’écrire, de dire, de transmettre, pour que la laïcité demeure une langue commune plutôt qu’un slogan disputé.

Et parce qu’un duo littéraire est aussi une fraternité de travail, la cérémonie a voulu distinguer l’autre versant de cette œuvre à quatre mains. Absent pour raisons de santé, Éric Giacometti a reçu la médaille du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France – choix délibérément distinct de la statuette ou du trophée classique. Ce détail, loin d’être protocolaire, dit quelque chose de la nature même de l’hommage : la médaille appartient à l’ordre du lien, de la reconnaissance durable, presque de la “preuve de chantier”. Elle signifie que l’engagement peut aussi passer par la création d’un univers narratif où la liberté de conscience n’est pas un concept abstrait, mais une tension vécue par des personnages, des conflits, des choix, des fidélités.

En somme, ce moment a offert l’une des séquences les plus fines de la soirée : une laïcité qui se fait culture, une culture qui devient outil d’émancipation. Là où certains voudraient réduire la laïcité à une injonction froide, la cérémonie a rappelé qu’elle peut être aussi une source de sens partagé – et que le roman, quand il sait parler à tous sans renoncer à l’exigence, est l’un des moyens les plus puissants de faire passer la lumière du débat public dans la vie intérieure des consciences.

Samson-Ozararat,-diplomate-arménien-recevant-une-Marianne-des-mains-du-Grand-Maître-Pierre-Bertinotti

4) Le Prix international : Samson Ozararat, l’horizon arménien et le sens universel du principe de laïcité

Le Prix international de la Laïcité distingue Samson Ozararat, diplomate arménien et ami de longue date des organisateurs, dont l’action est présentée comme un travail constant de rapprochement entre nations et cultures. La référence à l’histoire tragique du peuple arménien — et à la mémoire des violences de masse du XXᵉ siècle — rappelle combien la laïcité peut prendre, à l’échelle du monde, une valeur de protection existentielle, de reconstruction du lien civique et de pacification durable des appartenances.

À travers cette distinction, le Grand Chapitre Général du Rite Français inscrit la laïcité dans une perspective résolument universaliste : la France n’a pas seulement transmis des formes juridiques ou politiques ; elle peut aussi contribuer à porter un modèle de coexistence des consciences, à condition de le comprendre d’abord dans toute sa rigueur chez elle, et de ne jamais en faire un mot de circonstance vidé de substance. L’hommage rendu à Samson Ozararat donne ainsi à la cérémonie une respiration internationale et une profondeur historique, rappelant que le principe laïque, lorsqu’il est vécu avec intelligence et loyauté, peut devenir une langue commune de dignité, au-delà des frontières et des blessures.

La Marianne comme symbole d’une laïcité incarnée

Ton rappel est très utile pour la narration : les lauréats reçoivent une Marianne, statuette qui inscrit la cérémonie dans une filiation républicaine et maçonnique. Ce geste est cohérent avec l’esprit de la soirée : la laïcité n’est pas une abstraction froide, mais une figure de chair et de visage, une idée qui se matérialise dans des parcours humains.

Dans le Temple Arthur Groussier, cette Marianne devient presque une allégorie active : non pas celle d’une République qui surplombe, mais d’une République qui protège, qui éduque et qui relie.

Une cérémonie qui ressemble à une « tenue civique ouverte »

Ce qui frappe, à la lecture de la transcription et à la lumière de l’ensemble des interventions, c’est la cohérence du récit :

  • Philippe Guglielmi donne l’ossature philosophique et initiatique : la laïcité comme engagement et comme méthode d’émancipation.
  • Richard Ferrand apporte la charpente de la légitimité constitutionnelle et de la vigilance démocratique.
  • Pierre Bertinotti replace le tout dans la mémoire historique du Grand Orient de France et dans l’actualité politique d’une République parfois contestée dans ses principes mêmes.
  • Renaud Dély, enfin, relie l’ensemble à la laïcité vécue, celle des acteurs du terrain, des éducateurs, des auteurs, des militants, des “serviteurs du commun”.
Renaud-Dély

L’édition 2025 du Prix National de la Laïcité rappelle une évidence trop souvent oubliée : la laïcité n’est pas une arme identitaire, c’est une protection universelle. Elle ne demande pas d’effacer les convictions ; elle demande de leur refuser le droit d’écraser l’autre. Elle est ce cadre où la dignité humaine passe avant l’appartenance, où l’égalité civique tient tête aux hiérarchies imposées par le dogme ou la peur.

Les-récipiendaires

En distinguant Katell Grabowska et l’association Divine Émilie, en honorant Alain Simon comme bâtisseur historique du prix, en récompensant Jacques Ravenne pour la puissance civique de l’imaginaire littéraire, en saluant Éric Giacometti par la médaille du Grand Chapitre Général, et en donnant au Prix international une dimension mémorielle et diplomatique à travers Samson Ozararat, le Grand Chapitre Général du Rite Français affirme une laïcité à la fois intellectuelle, sociale, culturelle et internationale.

Une laïcité, surtout, qui ne se contente pas de proclamer la République : elle la fait tenir debout.

Temple ArtHur Groussier, fresque

« Réparation » : un cardinal franciscain au chevet de nos relations blessées

Réparation s’ouvre comme un constat dressé à hauteur d’humanité blessée. Mgr François Bustillo regarde notre époque sans complaisance et sans désespoir. Il voit la dérive d’un monde où la relation se défait, où le soupçon devient réflexe, où l’information se change en arme et la parole en projectile. Nous vivons immergés dans un climat de dominant-dominé, de prédateur et de proie, où disparaissent la retenue, la discrétion, la pudeur, la nuance, cette délicatesse qui protège la dignité d’autrui. La société n’est plus seulement traversée par le conflit, elle est rongée par une misère affective qui laisse les êtres désemparés, agressifs, épuisés.

C’est à partir de cette fracture intime que le cardinal propose le mot « réparation », non comme slogan moral mais comme direction spirituelle, presque comme un mot de passe transmis de cœur à cœur.

Au cœur de ce diagnostic, François Bustillo consacre des pages fortes à ce qu’il nomme le déclin de la fraternité et l’exil de l’humanité. La crise n’est pas seulement affective, elle traverse la cité tout entière. La démocratie semble se vider de sa substance lorsque ceux qui s’engagent pour le bien commun deviennent les cibles d’un procès permanent, épuisés par le feu croisé des réseaux sociaux et des indignations spectaculaires. La politique n’est plus perçue comme un service, mais comme le théâtre d’intérêts opaques, ce qui alimente la tentation du retrait ou de la colère. Le cardinal rappelle pourtant qu’une société ne peut respirer sans le souffle de citoyens disponibles au don d’eux-mêmes et sans des responsables capables d’habiter leurs fonctions avec simplicité, courage et transparence. Il appelle à réhabiliter l’engagement politique en le ramenant à sa source, qui est la recherche obstinée du bien commun. Le mot fraternité traverse alors le texte comme un fil discret et puissant. Il ne désigne ni une émotion vague ni un slogan commode, il devient la condition même d’une communauté humaine qui refuse d’abandonner les plus fragiles en bord de route. Pour tout lecteur maçon, ce terme résonne avec une intensité particulière, tant il rejoint la vocation de travailler à une cité plus juste en conjuguant liberté, égalité et lien vivant entre les personnes.

Le livre avance par touches qui reviennent, comme la reprise obstinée d’un thème musical. François Bustillo décrit d’abord la manière dont la distance s’est érigée en mode d’existence. Nous vivons proches dans l’espace, reliés par des flux numériques permanents, mais séparés de l’intérieur. L’hypercommunication ne débouche plus sur la communion, elle amplifie les polarisations, elle encourage, dans le secret confortable des écrans, les jugements tranchants et les condamnations irréversibles. Nous croyons avoir besoin d’être informés de tout pour exister, et cette prétention à tout savoir nourrit une sociabilité de rumeurs, de commentaires instantanés, où la responsabilité se dilue. La parole perd sa qualité de promesse pour devenir verdict. Ainsi se construit une société livrée à la méfiance, hantée par la peur, obsédée par la nécessité de se protéger en disqualifiant l’autre.

Au fil des pages, François Bustillo montre que cette dureté n’est pas seulement le fruit de la malveillance. Elle naît souvent d’une souffrance enfouie, d’épreuves qui n’ont pas trouvé d’oreille accueillante. Le livre revient sur cette dynamique subtile que nous connaissons tous. Nous devenons sévères parce que nous avons été blessés, nous cédons à la violence verbale parce que nous nous sentons en insécurité, nous sommes tentés d’ériger notre propre douleur en norme qui autorise tous les excès. L’auteur convoque une image lumineuse en évoquant la question de l’enfant dans Kirikou qui interroge son aïeul : « Pourquoi la sorcière est-elle méchante ? » et la réponse qu’il reçoit, d’une simplicité désarmante : « Parce qu’elle souffre. » Toute la perspective du livre est là. Il ne s’agit pas de justifier le mal, mais de refuser de le réduire à une abstraction. Les crispations sociales ont un visage, une histoire, une blessure. Réparer suppose d’entrer dans cette histoire plutôt que de la juger de loin.

À partir de ce diagnostic, François Bustillo déploie une véritable pédagogie de la relation. Il affirme que la vie sociale repose sur un tissu invisible de gestes silencieux, de délicatesses discrètes, de fidélités obstinées. Ce tissu s’est déchiré, non sous l’effet d’une catastrophe unique, mais par accumulation d’indifférences, de petites lâchetés, de violences ordinaires. Réparer signifie retrouver un art de vivre où le lien est premier, où la parole vise à relever, non à écraser. La spiritualité chrétienne est ici présentée comme un art de la seconde chance. Le pardon n’est pas déni du mal commis. Il constitue ce geste qui défie la logique du monde, cette décision intérieure qui refuse que la faute dise le dernier mot sur la personne. L’auteur parle de la beauté d’une seconde chance, non comme idée généreuse abstraite, mais comme expérience possible pour tout être humain qui se sait lui-même débiteur de miséricorde.

L’itinéraire proposé traverse des thèmes qui dessinent une véritable ascèse relationnelle. Il s’agit d’abord de reconnaître qu’un lien peut sauver, qu’une présence fidèle peut empêcher la chute définitive. Habiter autrement le monde, c’est apprendre à marcher plus lentement, à laisser de l’espace à la parole d’autrui, à consentir à la différence au lieu de la vivre comme menace. Vient ensuite la redécouverte de la quête intérieure. L’auteur insiste sur la nécessité de retrouver un centre, une intériorité qui permette de résister aux emballements passionnels. La foi devient alors source de relèvement parce qu’elle ouvre un horizon de sens plus large que les rapports de force. Elle rappelle à chacun que sa valeur ne se réduit pas à son utilité sociale ni à son image médiatique.

Dans cette progression, certains mots reviennent avec insistance. L’indulgence est présentée comme visage concret de la miséricorde. L’innocence, loin de toute naïveté, est décrite comme lumière retrouvée, regard capable de voir en l’autre plus que ses fautes. Le recul et le silence apparaissent comme des actes de résistance dans un monde saturé de réactions immédiates. La vraie liberté n’est plus confondue avec la toute-puissance, elle est celle du cœur ouvert qui accepte de s’exposer, au risque d’être blessé, pour que le lien ne soit pas rompu. La bénédiction est enfin évoquée comme ultime parole contre la malédiction. Bénir, c’est dire du bien, non pour flatter, mais pour rappeler à chacun sa vocation à la dignité, même lorsque tout semble compromis.

François d’Assise sur une fresque de Cimabue dans la basilique d’Assise.

À travers cette réflexion, se dessine la silhouette de François d’Assise. Même lorsqu’il ne le nomme pas, François Bustillo parle en fils de la famille franciscaine. Réparer évoque immédiatement l’appel entendu à San Damiano, lorsque le Crucifié demande à François de relever une Église en ruines. L’auteur transpose cet appel dans l’aujourd’hui de nos sociétés. Il ne s’agit plus de réparer seulement des murs de pierre, mais les structures invisibles de la confiance, les architectures fragiles de la fraternité. La minorité franciscaine – cette manière de se tenir volontairement du côté des petits, sans emprise ni revendication de pouvoir – irrigue tout le texte. Le cardinal appelle à une sobriété de la parole, à une simplicité de vie, à une proximité avec les blessés de l’existence qui rappelle la tradition des frères allant de village en village, porteurs de paix plutôt que de doctrines abstraites.

Ce choix franciscain entre en profonde résonance avec une lecture maçonnique. Entre tradition franciscaine et tradition initiatique, une même exigence se laisse percevoir. Réparer, pour tout lecteur familiarisé avec les différents rites pratiqués en franc-maçonnerie, évoque immédiatement la lente reconstruction du Temple intérieur. Là où le cardinal parle de « grand chantier relationnel et spirituel », nous reconnaissons la métaphore du chantier initiatique, où chaque geste posé sur la pierre brute correspond à une conversion de regard, un renoncement à la violence gratuite, une victoire patiente sur les réflexes de domination.

François_Bustillo (Wikimedia Commons)

La distance devenue mode d’existence rappelle les figures de désagrégation que le rituel s’efforce de traverser. À l’inverse, la fraternité, la miséricorde, la seconde chance s’accordent avec cette pédagogie lente qui invite chaque frère à quitter la logique de la vengeance pour entrer dans celle de la réconciliation.

La démarche de François Bustillo rejoint profondément la sensibilité des obédiences de tradition, par sa manière d’articuler héritage spirituel, intériorité et humanisme. L’auteur ne se contente pas de réclamer un simple retour à l’ordre moral, il dessine un véritable chemin de maturation intérieure. Réparer les liens suppose de se laisser réparer soi-même.

Cela implique de reconnaître notre propre part de dureté, nos crispations identitaires, nos jugements hâtifs. Le regard n’est pas braqué sur les fautes des autres, mais sur la manière dont chacun peut devenir artisan de paix. C’est là que la proximité avec le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) est la plus sensible. Les degrés invitent à passer de la lettre qui condamne à l’esprit qui vivifie, de la loi de la revanche à la justice tempérée par la clémence. Le livre de François Bustillo appelle, lui aussi, à ce passage intérieur, à ce tissage patient d’une fraternité qui ne nie pas les conflits mais refuse de s’y résigner.

L’auteur insiste souvent sur la responsabilité de la parole. Dire un mot de trop, humilier publiquement, enfermer quelqu’un dans une étiquette, ce n’est pas un détail, c’est une atteinte au lien. Inversement, risquer une parole de paix, offrir un pardon, reconnaître sa propre faute, ce sont des actes qui ont une portée symbolique immense. Pour un lecteur initié, cette attention au verbe fait écho au travail sur la Parole dans les rituels maçonniques, où chaque mot prononcé en Loge engage celui qui le porte. Réparer, c’est aussi purifier le langage, lui retirer sa charge de cynisme et de dérision pour qu’il redevienne instrument de vérité et de consolation.

François Bustillo n’idéalise pas la communauté humaine. Il sait la lenteur des conversions, la force d’inertie des structures de péché, la tentation permanente de la lassitude. Pourtant, son texte demeure habité par une confiance inébranlable. La vie relationnelle est décrite comme un chantier toujours en mouvement, un labeur incessant qu’il faut consentir jour après jour. Il ne promet pas un avenir radieux mais il affirme qu’une société plus pacifique reste possible si chacun accepte de travailler à son propre cœur. Là encore, la tonalité rejoint ce qu’une démarche maçonnique authentique propose : pas de solution magique, seulement la persévérance humble d’un travail jamais achevé, au service de l’humain.

Ce livre s’inscrit dans un parcours déjà nourri. François-Xavier Bustillo, né en 1968 à Pampelune dans une famille profondément croyante, entre très jeune au petit séminaire franciscain de la vallée de Baztan avant de poursuivre sa formation à Padoue puis en France. Religieux franciscain conventuel, il a été supérieur provincial des frères de France et de Belgique, puis gardien du couvent de Lourdes, très engagé auprès des personnes vulnérables et dans le gouvernement diocésain. Évêque d’Ajaccio depuis 2021, créé cardinal en 2023, il a patiemment construit une œuvre où l’expérience pastorale dialogue avec une exigence spirituelle exigeante. En 2013, il publie en Italie La fraternità pasquale. Raccontare la vita comunitaria, méditation sur la vie fraternelle vécue comme prolongement de la Pâque. Avec La vocation du prêtre face aux crises. La fidélité créatrice paru en 2021 chez Nouvelle Cité, il interroge le ministère ordonné à l’heure des scandales et de la sécularisation. L’année suivante, dans Passons sur l’autre rive. Vers une vie religieuse renouvelée, il appelle les communautés consacrées à quitter les sécurités institutionnelles pour retrouver l’audace de l’Évangile. Le cœur ne se divise pas, publié chez Fayard en 2023, approfondit cette quête d’unification intérieure que suppose toute charge de gouvernement. Réparation, en 2025, prolonge ces étapes successives en les orientant vers le grand chantier des relations humaines, comme si l’auteur rassemblait désormais son expérience de frère, de pasteur et de cardinal dans une seule invitation adressée à la conscience contemporaine.

Le livre paraît dans la collection « Choses vues » chez Fayard, confiée à Nicolas Diat, qui rassemble des voix où l’expérience spirituelle se laisse éprouver par la réalité la plus concrète de l’existence. Cette série accueille des textes très divers, mais traversés par la même exigence de lucidité et de vérité. On y trouve notamment le Catéchisme de la vie spirituelle du cardinal Robert Sarah et un ample questionnement sur l’existence de Dieu, mais aussi des récits plongés au cœur de communautés monastiques ou des méditations sur les blessures de notre temps, de la reconstruction de Notre-Dame aux diagnostics inquiets du « déclinocène ». Nicolas Diat, écrivain et éditeur, poursuit là une œuvre déjà largement reconnue. Compagnon de route du cardinal Sarah avec Dieu ou rien, La Force du silence et Le soir approche et déjà le jour baisse, auteur d’Un temps pour mourir, du Grand Bonheur ou de Ce qui manque à un clochard, il explore depuis des années cette zone où la foi se confronte à la maladie, à la solitude, aux grandes décisions ecclésiales comme aux fractures sociales. Sa collaboration avec le cardinal François Bustillo et Mgr Edgar Peña Parra dans Le cœur ne se divise pas trouve dans Réparation un écho discret, comme si l’éditeur prolongeait, de livre en livre, une même attention à la fragilité de l’humain.

Blason deu Cardinal François-Xavier Bustillo – En lui était la Vie (Jn 1,4)

Dans ce paysage, Réparation occupe une place singulière. L’ouvrage propose à la fois un miroir lucide de nos crispations contemporaines et un appel intérieur adressé à chacun. Nous y reconnaissons la marque d’une spiritualité franciscaine qui invite à choisir la minorité plutôt que la domination, la douceur plutôt que la brutalité, la fraternité plutôt que le repli identitaire. Pour qui travaille en Loge, ce texte résonne comme une méditation sur le chantier discret où se façonne, degré après degré, un art de vivre ensemble à hauteur de cœur humain. François Bustillo ne se contente pas d’exhorter, il convie à un véritable travail de réparation qui commence au plus intime de nos relations et rejoint, par là même, la quête initiatique d’une humanité réconciliée.

Réparation

Cardinal François BustilloFayard, coll. Choses vues, 2025, 162 pages, 21,90 €

Pourquoi les Francs-maçons s’appellent-ils « Frères » et « Sœurs » ?

Dans l’univers de la Franc-maçonnerie, le mot « frère » est omniprésent. Entre eux, les initiés s’appellent « Frères » ou « Sœurs », utilisent des formules comme « Mon très cher Frère », « Bien-aimée Sœur », « accolade fraternelle » ou « avec toute ma fraterno-sororité ». En dehors des loges, et indépendamment des obédiences, les maçons se réunissent aussi dans des « fraternelles » professionnelles – avocats, parlementaires, policiers, enseignants, médecins… L’importance de ce registre lexical traduit la valeur centrale que représente la fraternité dans les loges :

elle est le troisième pilier de la devise républicaine – Liberté, Égalité, Fraternité – que la Franc-maçonnerie a portée bien avant la Révolution française.

Une origine qui ne vient pas du compagnonnage

Les Constituions d’Anderson (1723) – musée de la franc-maçonnerie ; Hôtel du Grand Orient de France.
Les Constituions d’Anderson (1723) – musée de la franc-maçonnerie ; Hôtel du Grand Orient de France.

Contrairement à une idée reçue tenace, le terme « frère » ne provient pas du compagnonnage médiéval français, mais des guildes de maçons opératifs anglo-saxonnes dès le XIe siècle. Les premiers manuscrits maçonniques connus, les Old Charges (fin XIVe – XVe siècle), parlent déjà des « fellows » et « brethren » (compagnons et frères). Les Constitutions d’Anderson de 1723, texte fondateur de la Franc-maçonnerie spéculative moderne, reprennent et systématisent cette terminologie :
« Les maçons sont, en tant que frères, sur le même niveau »
« Les frères doivent agir comme il convient à des hommes moraux et sages ».

C’est cette tradition britannique qui, au XVIIIe siècle, passe sur le continent. Le premier livre d’architecture français connu, le registre Coustos-Villeroy de 1736, marque la transition : il distingue clairement le « Frère » du « profane » ou du « récipiendaire » et pose le principe fondamental :


« Vous cultiverez l’amour fraternel, qui est la base, la pierre angulaire, le ciment et la gloire de notre ancienne confrérie. »

La fraternité comme ciment de l’ordre initiatique

La Franc-maçonnerie ne se contente pas d’utiliser le mot « frère » comme une simple politesse : elle en fait un devoir moral et une pratique concrète. L’amour fraternel est défini comme le lien qui unit tous les initiés au-delà des différences sociales, politiques, religieuses ou nationales.

Il s’exprime par :

  • L’entraide matérielle et morale entre membres
  • La solidarité en cas de difficulté
  • Le soutien discret mais réel (ce que les profanes appellent parfois, à tort, le « piston maçonnique »)
  • L’engagement collectif pour le progrès humain

C’est au nom de cette fraternité vécue que les Francs-maçons ont été, à différentes époques, en première ligne pour l’abolition de l’esclavage (Victor Schœlcher, maçon), la laïcité scolaire (Ferdinand Buisson, Jules Ferry, tous deux initiés), les congés payés de 1936 (soutenus par de nombreux frères du Front populaire), ou encore les grandes lois sociales de la Libération.

Ne pas négliger l’aspect initiatique du Rituel

Est-il utile de rappeler que les enfants de la veuve sont Frères et Soeurs plus encore depuis que leur père à perdu la vie assassiné.

Quand le Grand Orient tenta de remplacer « fraternité » par « amitié »

16 rue Cadet – GODF

Il y a une quinzaine d’années, le Grand Orient de France, dans un souci de modernisation et pour éviter toute connotation trop « religieuse » ou trop liée à la devise républicaine, avait proposé de valoriser le mot « amitié » au détriment de « fraternité ». L’expérience fut de courte durée. Les loges refusèrent massivement : la fraternité n’est pas un simple sentiment d’amitié, elle est un engagement plus profond, presque ontologique, qui dépasse l’individu pour toucher à l’idée même d’humanité une et indivisible.

Frères et sœurs : l’évolution vers la mixité et la féminité

Depuis la fin du XXe siècle, le vocable s’est enrichi du terme « sœur ». Les obédiences féminines (Grande Loge Féminine de France, créée en 1945) et mixtes (Droit Humain, fondé en 1893 par Maria Deraismes et Georges Martin) ont pleinement intégré la « sororité ». Dans ces loges, on s’appelle « Ma Sœur », « Mon Frère », et l’on parle d’« accolade fraternelle et sororale ». La fraternité maçonnique n’est plus uniquement masculine : elle est devenue universelle, au sens le plus littéral du terme.

Une fraternité tournée vers l’humanité entière

La Franc-maçonnerie ne limite pas la fraternité aux seuls initiés. Les Constitutions d’Anderson le disent déjà :

les maçons doivent « pratiquer la morale, la charité et la bienfaisance envers tous les hommes ».

Cette fraternité élargie explique l’engagement historique des loges dans les grandes causes humanistes : droits de l’homme, instruction publique, paix entre les peuples, écologie, bioéthique…

Aujourd’hui encore, dans un monde marqué par les replis identitaires, la Franc-maçonnerie continue de porter ce message simple et révolutionnaire : tous les êtres humains sont frères et sœurs. Non pas parce qu’ils partagent la même origine biologique ou la même croyance, mais parce qu’ils participent d’une même humanité perfectible.

Le mot « frère » ou « sœur », prononcé en loge, n’est donc pas une formule creuse. Il est le rappel constant d’un idéal : construire, pierre après pierre, une humanité plus juste, plus libre, plus fraternelle.

Et c’est peut-être pour cela qu’il reste, après trois siècles, aussi vivant.

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Spécial « Agapes & Abdomen »

Mes Très Chers Frères, mes Bien-Aimées Sœurs, Après trente ans de tablier, on finit tous par ressembler à Bouddha. Pas la version « illumination sous l’arbre » hein, non non… la version « pneu Michelin autour du nombril ». Le ventre rond, serein, parfaitement sphérique, qui entre dans la loge cinq bonnes minutes après son propriétaire.
On appelle ça la « bedaine initiatique ».

C’est le seul grade qu’on obtient vraiment à l’ancienneté : Apprenti = plat, Compagnon = petite bouée, Maître = ballon de baudruche, et à partir de 33e degré on peut jouer au basket avec.

Pendant la tenue, on est exemplaires.

On respire à peine (parce que si on respire trop fort on risque d’avaler une bouffée d’encens et de tousser pendant le serment, ce qui fait très mauvais genre).
On pratique l’apnée spirituelle : « Je ne mange point, je ne bois point, je ne digère point, je suis pur esprit. »
L’estomac crie famine, mais on le fait taire d’un « À moi les enfants de la Veuve ! » bien placé.

On médite sur la Voie du Milieu, l’équilibre cosmique, la tempérance, la juste mesure…
Et puis la colonne d’harmonie annonce :

« Mes Frères, les agapes nous attendent ! »

Et là, c’est la ruée vers le buffet comme si on sortait de quarante jours de jeûne dans le désert. 22 h 30. L’heure où même les loups font régime.
L’heure où tous les diététiciens profanes (ces pauvres hères qui n’ont pas la Lumière) hurlent en chœur :

« NE MANGEZ RIEN APRÈS 19 h, BANDE DE FOUS ! »

Mais nous, on attaque le saucisson comme si c’était la dernière andouillette avant la fin du monde. Foie gras en hiver, melon en décembre, huîtres en mois sans R, rosé bien frais en janvier… parce que bon, les saisons, c’est pour les profanes. Nous, on est au-dessus de ça.
On est dans le symbolisme.

Le melon hors saison ? C’est une allégorie de l’abondance.
Le camembert qui coule ? Représentation du delta lumineux.
La troisième bouteille de pomerol ? Évidemment un hommage à la veuve Clicquot, qui était… euh… presque maçonne, on va dire.

Et on se goinfre. Sans modération.
Parce que « fraternité » ça veut aussi dire

« si tu ne finis pas l’assiette de ton Frère, tu n’es pas solidaire ».

On rote la tolérance, on pète l’égalité, on éructe la liberté.

À 1 h du matin on rentre chez soi, la ceinture défaite, en se disant « Demain je jeûne… ou au moins je saute l’entrée la prochaine fois. »

Et puis le lundi matin, on poste sur les réseaux sociaux maçonniques :
« La franc-maçonnerie, c’est la quête de l’équilibre parfait entre le corps et l’esprit. »
Photo en noir et blanc, regard pénétrant, citation de Confucius (qui était sûrement maçon aussi, on n’a juste pas retrouvé sa planche).

Frères et Sœurs, soyons honnêtes cinq minutes :

On va changer le monde, c’est sûr.
On va imposer la laïcité, les droits humains, la paix universelle et le revenu universel…
Mais on le fera avec 112 de tour de taille et une haleine de fond de tonneau.

Parce que c’est ça aussi la Franc-maçonnerie :
Penser très fort à sauver l’humanité… entre la poire et le fromage.
À 23 h 17. À lundi prochain,
Le Vené (qui a pris deux kilos rien qu’en écrivant ce billet du lundi)