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2024-2026 : les salons maçonniques, passés, présents… et avenir ?

De Nantes à Rodez, de Limoges à Toulouse, en passant par Bordeaux ou Lyon, les salons maçonniques se multiplient, se transforment, se concurrencent parfois… pendant que Paris regarde encore ses cartons d’archives et cherche la clé du prochain grand rendez-vous national. Entre événements déjà passés, éditions en préparation et projets encore chuchotés à voix basse – prix littéraires, BD, laïcité, spiritualité et cafés gourmands compris – 450.fm te propose un tour d’horizon de cet étrange bestiaire culturel où les Frères et Sœurs finissent toujours, tôt ou tard, par se retrouver… autour d’un stand de livres.

Et pourtant, depuis les années 2000, que de chemin parcouru !

Depuis la fin du Salon maçonnique du livre de Paris (IMF, 2019), la carte des salons s’est organisée en constellations régionales : Nord, Loire, Sud-Ouest, Méditerranée, Rhin, Belgique et même Québec… Dégageons dégager, en quelques repères, les rendez-vous passés, présents et à venir.

Les grands salons déjà installés (2024-2025)

  • Toulouse – Salon de l’ITEM (Centre des congrès Pierre-Baudis) : aujourd’hui le plus grand salon maçonnique de France, ~2 000 visiteurs, forte proportion de profanes, forum des Grands Maîtres, annonce d’un « Prix Goethe » à partir de 2026.
  • Masonica Lille (Ronchin) : carrefour Nord France / Belgique, ~1 500 visiteurs, quasi toutes les obédiences ; en 2025, structuration de prix littéraires, avec Yonnel Ghernaouti président du jury pour la Première Œuvre maçonnique.
  • Masonica Tours (MAME) : biennale ligérienne en 2024, 800–1 000 visiteurs, remarquable village des obédiences, librairie Savoir-Être, grands auteurs (Roger Dachez, Michel Maffesoli, etc.), prochaine édition les 6-7 juin 2026.
  • Nantes / Carquefou – Salon du CERAL 44 : 4ᵉ édition en 2024, temple interobédientiel, fort ancrage laïcité / symbolisme, librairie Savoir-Être, organisé par le CERAL 44.
  • Bordeaux – 6ᵉ Biennale culturelle maçonnique (Pessac, octobre 2025) : thème « Vivre ensemble : de l’utopie à la réalité », 9 conférences, 2 tables rondes, exposition, librairie Mollat, panel très large d’obédiences, près de 1200 visiteurs.
  • • Lyon / Villeurbanne – Rencontres culturelles maçonniques : sous l’égide de leur président Bernard Fieux, ces Rencontres sont devenues, en une seule journée, un véritable laboratoire symbolique et sociétal : format ramassé mais dense, organisation impeccable, salles pleines, et cette impression, au soir, d’avoir vraiment donné souffle et chair à la vie maçonnique lyonnaise.
  • • Épinal – Imaginales maçonniques et ésotériques : sans doute la plus belle manifestation maçonnique culturelle de tout le Grand Est, où se croisent franc-maçonnerie, ésotérisme et mondes de l’imaginaire, portée par une programmation exigeante et le Prix Cadet Roussel, qui consacre chaque année un ouvrage à la fois audacieux, profond et accessible.
  • • Bruxelles – Masonica Bruxelles : longtemps resté un rendez-vous un peu végétatif lors de ses trois premières éditions sous la responsabilité de Jiri Pragman, le salon a changé de dimension depuis sa relance en 2024 dans le magnifique Temple Henri La Fontaine, sous la houlette directe du Grand Orient de Belgique (GOB). Avec le GOB véritablement à la manœuvre, Masonica Bruxelles est devenu un vrai succès : une grande librairie centrale y présente une impressionnante palette d’ouvrages, de très nombreux auteurs dédicacent toute la journée, et Frères comme Sœurs de Wallonie… mais aussi du Nord de la France, y viennent désormais bien volontiers comme à l’un de leurs rendez-vous culturels incontournables.
  • • Salon du Livre & de la Culture maçonnique GLDF (Paris, rue Louis Puteaux) : en 2025, ce format « maison » s’était affirmé avec un beau programme solide et résolument maçonnique, porté par des conférences de fond et un prix littéraire intéressant. Il avait notamment mis en valeur les éditeurs proches de la Grande Loge de France, comme Le compas dans l’œil, ainsi que la librairie Detrad, voisine du 3 rue Louis Puteaux, société commerciale qui, depuis 1980, fabrique décors et bijoux maçonniques et édite de nombreux ouvrages de référence.
  • Québec, Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, Rencontres Initiatiques – Spiritualité en FM : formats plus ciblés, très portés par le bénévolat, mais essentiels pour l’extériorisation hors grandes métropoles.
  • Rodez – Salon maçonnique Nord-Occitanie
    8 novembre 2025, aux Archives départementales de l’Aveyron : premier salon interobédientiel ruthénois, plus de 500 visiteurs autour des stands de libraires, d’auteurs et d’objets symboliques. Conférences de Jacques Anglade (« Trois siècles de Franc-Maçonnerie en Aveyron ») et dialogue Sylvain Zeghni / Yonnel Ghernaouti sur « Les valeurs du sport et de la Franc-Maçonnerie ». L’événement installe Rodez « capitale d’un jour de la franc-maçonnerie en Nord-Occitanie », avec une projection déjà annoncée vers une nouvelle édition en 2027.
  • Masonica Nice 2025 (Parc Phénix, 25-26 octobre 2025) : future grande scène méditerranéenne, interobédientielle, avec mise en place de prix littéraires (Prix Lumière, prix de Transmission, prix Symbole) dont Yonnel Ghernaouti assure l’architecture et la présidence du jury.
  • Strasbourg – 1ʳᵉ Journée du Livre maçonnique : GLDF/GLNF/GLFF/DH, une prétendue « journée d’initiation au livre maçonnique ouverte aux profanes ». En réalité, un temple GLNF en Alsace, espace restreint sur inscriptions obligatoires – un non-sens absolu pour un salon qui pue l’entre-soi élitiste. Quatre obédiences se sont congratulées, annonçant déjà une édition en 2026… Une « ouverture » qui ressemble plus à une porte entrebâillée pour initiés…

Quant aux projets de 2026, nous les laissons volontairement de côté pour l’instant.
Ils feront l’objet d’un autre article, en début d’année prochaine, lorsque nous vous présenterons nos vœux. Nous y reviendrons alors avec beaucoup de plaisir, en levant peut-être un coin du voile sur quelques nouveautés : prix littéraires, présidents de jury… et sur quelques salons à venir, histoire de montrer qu’en matière de culture maçonnique, l’encre est loin d’avoir fini de couler.

Reste alors la vraie question…

Sans doute, celle qui fâche un peu sous le vernis fraternel : quel avenir pour ces salons maçonniques qui, d’une ville à l’autre, recyclent les mêmes thématiques, réinventent les mêmes tables rondes, convoquent souvent les mêmes intervenants ? Certes, le public n’est pas le même à Toulouse, Rodez, Nantes ou Limoges. Mais à l’heure où l’information circule plus vite que la lumière de l’Orient, où vidéos, podcasts et réseaux sociaux saturent déjà nos écrans, il faut oser demander si le modèle « stands + conférences + dédicaces » peut encore suffire.

D’autant que nous le savons très bien, même si personne n’aime l’entendre : une partie des Frères et des Sœurs lisent peu, ou lisent mal, et nombreux sont ceux qui, hier, allaient déjà chercher leurs planches prêtes à l’emploi sur des sites plus ou moins sérieux.

120 ans de laïcité au GODF : François Hollande, la République en majesté au Temple Arthur Groussier

Blason GODF

Le 9 décembre 2025, jour anniversaire des 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, le Grand Orient de France a accueilli François Hollande pour une conférence intitulée « 120 ans de laïcité, 120 ans de liberté ». Dans le Grand Temple Arthur Groussier, rempli à ras bord, l’ancien président de la République a livré une parole à la fois historique, politique et civique, en résonance directe avec l’ADN d’une obédience dont l’engagement laïque demeure l’une des signatures majeures.

Pierre-Bertinotti,-Grand-Maître-accueillant-François-Hollande,-un-moment-fort

Il y a des dates qui ne sont pas de simples rendez-vous calendaires…

Elles sont des nœuds de mémoire, des points d’incandescence où la République se souvient d’elle-même. Le 9 décembre 2025, le Grand Orient de France a choisi d’être au cœur de ce battement d’histoire en accueillant François Hollande, député et ancien président de la République, pour une conférence au titre aussi clair qu’ample, « 120 ans de laïcité, 120 ans de liberté ». L’événement n’avait rien d’un hommage de circonstance. Il s’inscrivait, au contraire, dans une continuité qui fait du GODF l’un des ateliers les plus vigilants et les plus constants de la pensée laïque en France.

Au « 16 Cadet », et plus précisément dans le Grand Temple Arthur Groussier, la soirée a pris d’emblée un relief particulier. Ce temple n’est pas un décor. C’est un langage. C’est un espace où l’histoire républicaine et la méthode maçonnique s’articulent pour rappeler que les principes ne vivent que lorsqu’ils sont travaillés, discutés, transmis. Le public, venu nombreux, a renforcé ce sentiment qu’il ne s’agissait pas seulement d’écouter une voix connue, mais de participer à une séquence civique où l’obédience assumait pleinement sa vocation de vigie et d’éclaireur.

Le regard se porte alors naturellement vers les quatorze cartouches qui ornent ce grand espace.

François-Hollande,-une-parole-qui-compte

Ils forment une sorte de frise des valeurs et des savoirs, un panthéon discret des forces humaines mises au service de la cité. On y lit l’astronomie, la science, la culture, la beauté, la navigation, l’algèbre, l’architecture, mais aussi l’industrie, la force, l’agriculture, la sagesse, la musique, l’histoire, la peinture. Ce chapelet de mots agit comme une boussole. Il rappelle que la laïcité n’est pas une abstraction juridique suspendue au-dessus du monde. Elle est un principe qui protège le réel, un souffle qui permet à toutes ces formes de l’intelligence humaine de coexister sans qu’aucune ne s’arroge le droit de dominer les autres au nom d’un absolu exclusif.

François-Hollande,-une-parole qui conte… aussi !

Dans ce cadre, la parole de François Hollande semblait presque attendue par les murs eux-mêmes. Son propos, tel que tu le restitues, a eu la justesse des rappels essentiels. Revenir à 1905, rappeler la fonction pacificatrice de la loi, insister sur la liberté de conscience comme clef de voûte. C’est là une manière de refuser deux caricatures contemporaines. D’un côté, une laïcité instrumentalisée, réduite à une posture identitaire, brandie comme un outil de soupçon. De l’autre, une laïcité édulcorée qui deviendrait une simple tolérance molle et accepterait des régimes d’exception au nom des pressions du temps. Entre ces deux écueils, la ligne défendue rejoint ce que le GODF porte depuis longtemps. Une laïcité de clarté, d’équité, de droit commun.

Le-Grand Maître-Pierre-Bertinotti

Cette soirée a aussi rappelé combien le Grand Orient de France demeure une institution de transmission. Non seulement par ses travaux internes, mais par sa capacité à s’adresser au monde profane sans renoncer à sa profondeur. Les documents distribués en sont un signe concret et intelligent. Le livret « La laïcité en 10 questions », mis à jour en octobre 2025, joue le rôle d’un outil pédagogique prêt à l’emploi. Datation historique, définitions nettes, rappel des cadres juridiques, points d’application dans la vie publique, mises en garde contre les idées reçues. C’est une invitation à comprendre plutôt qu’à réagir. À fonder une opinion sur la connaissance. À préférer la rigueur à l’agitation.

La brochure « Une Obédience maçonnique au XXIe siècle : le Grand Orient de France en 7 points » complète ce dispositif. Elle dit au visiteur, avec simplicité, ce qu’est le GODF aujourd’hui. Une obédience historique, démocratique, qui assume sa tradition humaniste et son engagement républicain. Un lieu d’initiation où l’on vient travailler l’homme et le citoyen, sans dogme, sans sectarisme, avec le refus constant de confondre spiritualité de la conscience et emprise sur les consciences. Cette articulation entre une grande conférence et des supports de compréhension accessibles donne à la soirée une dimension supplémentaire. L’événement n’était pas seulement brillant. Il était utile.

Et il faut ici reconnaître la force du choix opéré par le GODF

Inviter François Hollande un 9 décembre, ce n’est pas uniquement convier un ancien chef de l’État. C’est rappeler que la laïcité appartient à la longue durée républicaine et qu’elle doit être défendue avec compétence, calme, et hauteur de vue. C’est refuser que ce principe soit détourné en slogan ou abandonné aux polémiques de surface. C’est le replacer au centre de sa vocation première. Protéger la liberté de croire, de ne pas croire, de douter, de chercher. Garantir l’égalité de tous devant la loi. Maintenir la fraternité comme horizon politique.

Dans le Grand Temple Arthur Groussier, les cartouches semblaient alors se répondre à la parole. Comme si la République des arts et des sciences, la République du travail et de l’intelligence, la République de l’histoire et de la beauté, trouvait ce soir-là un écho parfaitement accordé. Oui, on pourrait presque ajouter, avec un sourire complice, une vertu supplémentaire à cette frise. L’éloquence. Non comme une parure. Mais comme un art de dire le commun, de rendre intelligible ce qui nous tient ensemble, et de rappeler que la laïcité n’est jamais un réflexe de fermeture. Elle est une discipline de liberté.

« La Franc-maçonnerie instruisant les nations », allégorie peinte par le Frère Poisson, vers 1854

Ce 9 décembre 2025, le Grand Orient de France n’a pas seulement commémoré une loi. Il a réaffirmé une architecture de l’esprit, une colonne de liberté dressée au cœur de la cité. Dans un temple où l’astronomie, l’architecture, la sagesse et la beauté se répondent en silence, la parole de François Hollande a rappelé avec éclat que la laïcité n’est pas le vestige d’un passé glorieux, mais une force de présent, une exigence de paix civile, une promesse de fraternité active. Une soirée de mémoire, oui, mais surtout un acte de vigilance et une leçon d’avenir.

Merci Monsieur le Président !

Grand-Temple-Arthur-Groussier,-une-assistance-très-nombreuse-et-conquise-d’avance

L’étranger d’Albert Camus : de l’absurdité à la passion de l’indifférence

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« Quel est donc cet incalculable sentiment qui prive l’esprit du sommeil nécessaire à la vie ? Un monde qu’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais, au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé des souvenirs d’une partie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. Ce divorce entre l’homme de sa vie, l’acteur de son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité ».

 Albert Camus (Le mythe de Sisyphe. 1942.)

Ce passage résume parfaitement la pensée camusienne : la vie se termine mal et tout projet s’inscrit dans l’absurdité puisque la finalité humaine est limitée par sa disparition. Faut-il inscrire ce destin dans une pensée religieuse où la mort serait une ouverture vers une éternité sous le sceau du divin dans les monothéismes ou une renaissance permanente dans les religions orientales avec la très rare issue d’être délivré par l’accès au Nirvâna ?

Camus, incroyant, fait appel à l’Antiquité : l’homme ne peut que transcender sa destinée en se référant au mythe de Sisyphe et accepter de rouler sa pierre vers le sommet, en sachant qu’il va échouer et en ne sachant pas pourquoi il est condamné par les dieux à une telle punition. Une seconde voie, de type stoïcien, s’ouvre également au sujet : s’abstraire du monde en y devenant étranger, tant sur le plan de l’action que de l’affect.

Le parcours de la vie devient, essentiellement pour la majorité des hommes, une quête pour lui trouver un sens dans la mesure où nous devenons conscients de repousser les limites de conscience de soi-même si cela exige une confrontation difficile avec nous-mêmes, ou bien de devenir étranger aux autres et à soi-même dans une ataraxie à la limite entre normal et pathologique (1). Le personnage que Camus met en scène dans son roman publié en 1942, Meursault (meurt sot ?!) va fasciner le monde de la psychologie et de la philosophie, d’autant que les assauts d’un monde violent ne font que croître et que la tentation de l’indifférence est constante.

Le cinéma lui-même va s’emparer du livre d’Albert Camus. François Ozon (Et il ose !) n’a pas froid aux yeux en reprenant le livre-phare d’Albert Camus après une première version cinématographique du même thème (2). Avec succès, en noir et blanc, il suit jusqu’au crime et au jugement ce personnage mutique, antithèse d’un Camus tourmenté et passionné décrivant, finalement, ce qu’il ne sera jamais, exposé aux coups du destin, avide de reconnaissance. Peut-on vivre dans l’indifférence en tant que Franc-Maçon ?

I- DU ROMANTISME A LA PSYCHOSE

Q La caractéristique première de l’indifférent est la solitude, ignorant des regards, à commencer par le sien, et voguant dans le vide, passif, flottant dans une existence sans goût ni couleurs. Il s’en arrange parce qu’il s’y range, couleur muraille, mais marchant au bord d’un précipice qu’il ne veut pas voir, mais qui le menace en permanence. L’indifférence est l’organisatrice qui s’ignore de rencontres, de relations qui visent à la neutralité, ni empathiques ni rejetantes.

Au contraire de l’amour qui ne voit que ce qu’il veut voir, l’indifférence ne veut rien voir. Si l’indifférence choisit, elle choisit de ne pas choisir ! Pourtant, elle peut-être un camouflage d’une haine profonde, haine de soi dans la mélancolie, haine de l’autre dans l’insensibilité à ses tourments. L’indifférence est une passion qui habite, dépasse et possède celui qui en est le prisonnier. Dans le meilleur des cas, le sujet aboutit à ce que Camus appelait dans l’Etranger « la tendre indifférence du monde ». Mais le « Petit Robert » la présente comme une légère apathie où ne s’éprouvent ni crainte ni désir.

L’absence de sentiments ou d’émotions, le détachement au monde aux autres et parfois à soi-même crée un silence assourdissant qui raisonne dans un désert psychique. La psychanalyste Martine Menès interroge l’indifférence comme « un barrage contre une mort annoncée-comme elle l’est toujours, de naissance-dans une angoisse asphyxiante ? Faire le mort pour tromper la mort ? Une fuite espérant assécher le désir dévorant porteur de tous les dangers ? » (3). Lalande, dans son « Vocabulaire de la philosophie » décrira l’indifférence comme un état mental qui ne contient ni plaisir, ni douleur, ni même un mélange de l’un et de l’autre, une sorte d’état « Au-delà du principe de plaisir » de Freud. Donc de l’attirance vers thanatos…

 L’affect passe par le corps et l’on voit parfois l’indifférence se prolonger dans une insensibilité corporelle : le sujet voit sans regarder, entendre sans écouter, manger sans déguster, vivre la sexualité comme des exercices lourds d’ennui. Dans toute l’histoire des idées, l’indifférence est mal vue : elle est souvent assimilée à la froideur affective. La Bible elle-même la condamne en rejetant les « tièdes » (Apocalypse I-VII 15,16) et en les vomissant.. La littérature s’y intéressera : par exemple Alberto Moravia dans son ouvrage « Les indifférents » (4), où le rapport à l’autre est toujours calculé, sans désir, dans un simulacre permanent. Marcel Proust produira lui-même un roman intitulé « L’indifférent » (5) où le personnage central est séduisant, « gentil mais insignifiant » en apparence, ce qui traduit le sentiment de ceux qui les rencontrent et qui y trouvent des personnages sans désir apparent, sans intention repérable, sans conflit, se satisfaisant d’une vie morne au regard des autres. Freud ne manquera pas d’y lire des traces de sa « pulsion de mort » dans ce penchant pour l’inanimé. Vivant ou mort c’est pareil, car l’indifférence est une déclinaison de l’absence à soi dans une sorte de mort anticipée où le slogan principal est la formule « ça m’est égal ». Meursault est étranger à la vie car il pense que l’existence est en quelque sorte inutile. Quelque chose se joue là d’une existence fantomale…

 Il convient de nuancer l’idée que l’indifférence est forcément un signe de psychose : l’indifférent ne veut rien savoir de ce qui le mène à cet endroit figé de sa vie. Il ne veut rien savoir non plus de l’autre qui n’est pas forcément rejeté, mais ignoré « dans une attitude d’aimable indifférence », comme le décrivait Freud à propos de « l’homme aux loups » (6). La disparition des proches se vit dans l’indifférence également ou même dans une sorte d’euphorie : Virginia Woolf fut prise d’un rire imprévue lors du décès de sa mère tant aimée et elle dira : « Je craignais de ne pas avoir assez de sentiments ». Pas assez ou trop ? Hannah Arendt parlera de la banalité du mal quand elle sera présente au procès d’Eichmann en avril 1961 (7) en mettant au premier plan, en philosophe, l’indifférence comme conséquence du crime.

Eichmann apparaît comme un homme trop normal et cette « normalité » est ce qu’il y a de plus effrayant : un individu banal peut commettre des horreurs sans avoir la capacité de se rendre compte de la gravité de ses actes. L’indifférence en matière politique consiste à n’être ni pour, ni contre, mais s’abstenir, donc devenir complice du pire par une incapacité de choisir entre faire et résister et mettre en avant des clichés idéologiques, toujours sans suite naturellement. Nous pourrions employer là, le concept de « As if », comme si, devenant tout entier dans l’imitation, le faux semblant. Les indifférents sont étrangers à leurs sentiments, pas plus que l’angoisse ne les atteint. Il s’agit de personnes « trop » normales, lisses, sans troubles ni symptômes, sans plaintes non plus, polis et sans chaleur.

La seule faille qui les font repérables est leur absence totale d’affects si ce n’est, parfois, d’adopter un modèle standart pour en adopter les mêmes intérêts. Mais ceux-ci sont immédiatement oubliés si le « sélectionné » vient à disparaître et sont remplacés par d’autres. Derrière les « as if » se révèle une inaffectivité de type psychotique, « cette inertie affective » comme l’appelait Antonin Artaud. Les indifférents sont étrangers à tout affect, étrangers à eux-mêmes, étrangers à demeure. Rien de ce qui satisfait l’autre n’est désiré car le désir flotte, loin de ses repères, dans la désorganisation. L’indifférence est le paradigme et son effet sur l’autre est totalement méconnu par celui qui l’agit. Loin des yeux, l’autre n’existe pas, ce qui l’amène indifférent à l’impression de n’être jamais à la bonne place.

Derrière la passivité un affect se devine cependant : l’angoisse qui insiste tellement sur l’idée de la mort. L’anesthésie affective est une manière d’endormir la mort. La mélancolie peut parfois intervenir puisque la douleur insiste et ne se laisse pas éteindre et, dès lors, « l’indifférence serait comme la convalescence illimitée de la mélancolie » (8). L’indifférence est souvent un rempart mortifère derrière lequel se meut le désir, tout en demeurant farouchement dans une solitude amoureuse : l’absence de lien libidinal avec un autre corps ne fait pas symptôme pour eux. Ils vivent une froideur désirante et sont indifférents au bien et au mal : la haine et l’amour peuvent facilement se métamorphoser en intérêt intellectuel, en désir du savoir…

 II- ET SI L’INDIFFERENCE POURRAIT-ÊTRE UNE POSITION ETHIQUE ?

 Cette attitude d’indifférence peut devenir parfois une attitude éthique spontanée, une orientation philosophique ou spirituelle. Elle se traduit par une indifférence mesurée, paisible, sans calcul, qui s’est construite sur l’inexistence constatée d’un Principe et sur le vide de l’objet. Cette « Liberté d’indifférence » étant déjà prônée par les stoïciens, qui éloigne de « L’esclavage des passions » et conduit à l’« apatheia », l’absence de passion. Le stoïcisme prône d’ailleurs une forme d’impassibilité, un détachement serein, une acceptation des événements, de tout ce qui ne dépend pas d’une volonté personnelle.

Epictète conseillait, au 3è siècle avant notre ère, d’accueillir ce qui nous arrive, bon ou mauvais, comme cela arrive, pas comme nous le souhaiterions. Epicure nommera cette position « plaisir statique », que Freud n’était pas sans renvoyer à la pulsion de mort. Pour les philosophes de l’Antiquité, c’était le pouvoir de dire oui au réel comme le dit Epictète, dans son Manuel : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements sur les choses ».

Le Franc-Maçon pourrait être un stoïcien bienveillant, non dépourvu d’émotions, mais détaché de toute demande qui serait hors de son idéal. Nul ne cherche à être un saint, il le devient ! Il conviendrait donc de devenir indifférent, sauf à l’altérité et à l’accueil de la différence, objets ultimes qui motivent, orientent, le désir du Maçon.

Cela passe nécessairement par un retour sur soi-même et la distance au « monde flottant », comme le traduit le poète chinois Po Chu-Yi (772-846) :« A l’aise à l’intérieur, sans la moindre pensée allègre, j’oublie où je suis, le coeur avec le vide confondu ». (9).

 Comment rester indifférent quand Albert Camus nous fait voyager de Bab El Oued aux montagnes chinoises en nous arrêtant pour une courte discussion avec les stoïciens !

 NOTES

 (1) Canguilhem Georges : Le normal et le pathologique. Paris PUF. 1972.
 (2) La version cinématographique de l’étranger sera faite par Luchino Visconti en 1967.
 (3) Menès Martine : La passion de l’indifférence. Paris. Ed. Nouvelles du Champ Lacanien.2022. (Page 9).
 (4) Moravia Alberto : Les indifférents. Paris. Ed. Flammarion. 1991.
 (5) Proust Marcel : L’indifférent. Paris. Ed. Gallimard. 1978.
 (6) : Freud Sigmund : Cinq psychanalyses. Paris PUF. 1979. (Page 328).
 (7) Arendt Hannah : Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal. Paris. Ed. Gallimard. 1991.
 (8) Menès Martine : idem (Page 30).
 (9) Ouvrage collectif : De l’art poétique de vivre en hiver/ le poêle et le poète. Paris. Ed. Moundarren. 2025. (Page 22).

 BIBLIOGRAPHIE

  • Alba- Albanel Véronique : Le Christ d’Albert Camus. Paris. Ed. Désclée de Brouwer. 2025.
  • Berg- Bergeret J. : La personnalité normale et pathologique. Paris. Ed. Dunod. 1974.
  • Berg
  • Bergeret J. :Abrégé de psychologie pathologie. Paris. Ed. Masson. 1974.
  • Piaget J. :La psychologie de l’intelligence. Paris. Ed. Dunod. 1967.
  • Sén – Sénèque : De la brièveté de la vie. Paris. Ed. Rivages poche. 1988.
  • Sénèque : De la tranquillité de l’âme. Paris. Ed. Rivages poche. 1988.

Laïcité attaquée, République en danger !

À l’heure des cent vingt ans de la loi de 1905, Que vive la laïcité ! rassemble une polyphonie de voix qui refusent la laïcité de vitrine et rappellent la laïcité de structure. Cette somme agile et combattive montre un principe vivant, une discipline de la liberté, une grammaire du commun qui protège la conscience sans céder aux pressions des dogmes ni aux manipulations politiques. Nous y lisons moins une commémoration qu’un acte de résistance civique.

Que vive la laïcité ! est une somme resserrée par le format numérique et pourtant vaste par la densité de ses voix, une constellation d’une cinquantaine de contributions rassemblées pour accompagner les cent vingt ans de la loi du 9 décembre 1905 et réaffirmer la laïcité comme principe vivant, discuté, contesté, défendu, parfois mal compris, toujours décisif pour l’équilibre républicain. L’ouvrage, publié par les Éditions de la Fondation Jean-Jaurès en décembre 2025, porte d’emblée une ambition de clarté et de pluralité, assumant le croisement des regards universitaires, pédagogiques, politiques et journalistiques, comme si la laïcité ne pouvait plus être pensée depuis un seul pupitre mais devait être reprise collectivement, dans la rumeur raisonnée du forum civique.

Nous reconnaissons très vite la main de Hadrien Brachet et la rigueur pédagogique de Iannis Roder qui coordonnent l’ensemble en veillant à ce que la laïcité ne soit pas seulement un héritage mais une méthode de discernement pour notre temps… mais aussi l’engagement politique de Laurence Rossignol et la vivacité argumentative de Milan Sen. Hadrien Brachet, journaliste et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, apporte l’oreille du temps présent, la capacité à entendre le bruit des controverses et à en isoler les enjeux profonds. Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie et directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès, inscrit le principe dans l’épreuve scolaire et civique, là où se forge la liberté intérieure des citoyens de demain. Laurence Rossignol, ancienne ministre et sénatrice du Val-de-Marne, porte la dimension féministe et sociale d’une laïcité qui protège sans assigner. Milan Sen, collaborateur parlementaire et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, assume une ligne de vigilance combative contre les contrefaçons idéologiques.

S’il fallait esquisser une brève bibliographie d’orientation autour de ces coordinateurs, nous dirions que leur travail s’inscrit au carrefour de l’histoire politique, de la philosophie de l’émancipation et de l’actualité institutionnelle, et que l’ouvrage convoque aussi, par la présence de multiples contributeurs, des références majeures de la pensée laïque contemporaine. Patrick Weil, par exemple, rappelle la cohérence juridique et l’ambition universaliste de la loi de 1905, en insistant sur le lien organique entre les articles consacrant la liberté de conscience et ceux destinés à la protéger contre les pressions, notamment à travers le régime dit de police des cultes. Cette insistance, d’une actualité brûlante, nous invite à relire la loi non comme une relique symbolique mais comme un instrument complet, à la fois libérateur et protecteur.

C’est ici que l’ouvrage gagne une profondeur presque initiatique. Il n’énonce pas seulement un principe. Il nous place devant une discipline de la liberté. À travers l’histoire longue des conflits entre souveraineté civile et autorité spirituelle, à travers l’examen des monothéismes et des tensions modernes de la croyance, à travers les débats philosophiques sur la nature même de la neutralité et de l’émancipation, le texte propose une pédagogie de la juste distance. La laïcité y apparaît comme un art du seuil, une manière d’organiser le monde commun sans trahir la pluralité des consciences. Nous sentons remonter, derrière le droit, une anthropologie du citoyen capable d’habiter sa conviction sans imposer sa loi intime à l’espace public.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

Pour des lecteurs formés à la symbolique maçonnique, cette polyphonie résonne avec une évidence particulière. La laïcité ne s’y confond jamais avec un antireligieux de réflexe. Elle se présente comme ce cadre de souveraineté intérieure qui permet à la diversité des quêtes de ne pas devenir rivalité de dogmes. La contribution de Philippe Foussier rappelle que la franc-maçonnerie, née dans l’élan des Lumières et confrontée à la défiance de l’Église catholique, a progressivement inscrit son action dans la lutte contre l’intolérance et dans la promotion de ce qui deviendra la laïcité moderne. Ce rappel n’a rien d’un geste d’autosatisfaction mémorielle. Il éclaire une continuité. La sociabilité initiatique peut être comprise comme l’un des laboratoires historiques de la liberté de conscience organisée, ce lieu où des êtres différents apprennent à construire un centre commun sans renoncer à leurs singularités spirituelles.

L’ouvrage est d’autant plus précieux qu’il refuse l’illusion d’un consensus définitif. Il note que la laïcité, que beaucoup croyaient pacifiée, se retrouve exposée à des offensives idéologiques dont la violence est parfois diffuse, parfois frontale. L’idée d’un cléricalisme offensif sous des formes multiples, islamistes comme chrétiennes, est formulée sans détours. Cette lucidité n’a pas pour fonction d’alimenter une peur identitaire. Elle oblige à replacer la laïcité dans sa vérité dynamique. Nous ne protégeons pas un simple arrangement administratif entre cultes et État. Nous protégeons l’autonomie de la personne face à toute entreprise de capture du politique par le religieux et, symétriquement, face à toute tentation d’instrumentaliser la laïcité pour désigner des boucs émissaires.

Nous retenons aussi l’ouverture contemporaine la plus stimulante, celle qui déplace la question vers l’espace civil, le travail, l’école, les médias, jusqu’aux réseaux sociaux et aux nouvelles technologies. L’analyse de Daniel Szeftel évoque même l’usage d’une intelligence artificielle de classification pour étudier des réponses citoyennes issues du Grand débat national, signe que la laïcité affronte désormais des territoires d’opinion et d’influence où la parole se démultiplie, s’emballe, se fragmente. Dans une époque hantée par les guerres culturelles accélérées, nous comprenons que la laïcité aura besoin d’une ingénierie de pédagogie publique, d’une présence joyeuse et ferme dans les lieux où se fabrique la perception du réel.

Au fil de cette lecture, nous mesurons à quel point la loi de 1905 demeure une pierre d’angle dont la force tient à son équilibre. Elle affirme une liberté fondatrice, organise la séparation comme garantie de neutralité, et prévoit les moyens de protéger concrètement les consciences contre les coercitions. C’est peut-être là le geste le plus fécond de l’ouvrage. Il nous invite à ne pas dissocier l’idéal de ses outils, la philosophie de son droit, la mémoire de son actualité. Pour une sensibilité initiatique, cette cohérence a une saveur particulière. Elle rappelle que la liberté ne se déclare pas seulement, elle se règle, elle se garde, elle se transmet, et qu’aucune construction du commun ne tient debout si elle oublie que la dignité de la conscience individuelle est le premier sanctuaire de la République.

Ainsi, Que vive la laïcité ! n’est pas un simple outil commémoratif. Nous y lisons une œuvre de vigilance républicaine et de réflexion collective, capable d’articuler histoire, droit, philosophie et politique sans perdre le fil humain de la question laïque. Cette somme nous aide à retrouver la laïcité dans sa verticalité éthique et sa fonction d’architecture invisible. Elle garde la République droite et nous garde libres, ensemble, non par incantation, mais par une intelligence patiente de ce que signifie vivre côte à côte sans se vaincre les uns les autres au nom d’un absolu.

La laïcité n’a pas besoin d’être réinventée.
Elle a besoin d’être comprise, tenue, défendue.
Elle est la charpente du vivre ensemble, le fil à plomb d’une République qui refuse les tutelles.
Quand elle vacille, ce n’est pas un mot qui s’abîme, c’est notre liberté commune qui prend la poussière.

Que vivent la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905.

Hadrien Brachet, Iannis Roder (coord)

Fondation Jean Jaurès , 2025, 209 p., téléchargement gratuit

La Fondation Jean Jaurès est l’une des grandes maisons françaises du débat d’idées, à la fois think tank, acteur de terrain et centre d’archives, tournée vers celles et ceux qui défendent le progrès démocratique. Reconnue d’utilité publique en 1992, elle s’inscrit dans un héritage socialiste et républicain tout en travaillant au présent, par des études, des formations et des initiatives ouvertes au large espace civique.

Pour notre lectorat (newsletter adressée à près de 38 000 membres), elle offre un cadre utile quand la laïcité exige autre chose que des postures, une pensée structurée, une mémoire historique solide et une capacité à affronter les tensions contemporaines sans perdre la boussole émancipatrice.

Fondation Jean Jaurès – Penser pour agir, le site

Jean Jaurès en 1904 par Nadar

Jean Jaurès naît en 1859 à Castres et devient l’une des grandes consciences républicaines et socialistes de la IIIᵉ République. Philosophe de formation, professeur, puis député, il incarne un socialisme humaniste qui cherche à unir justice sociale, démocratie et idéal républicain, tout en refusant le cynisme de la force et les renoncements de l’opportunisme.

Son œuvre politique se déploie dans la défense des travailleurs, la bataille pour l’école, la lutte contre les inégalités et un engagement majeur dans l’Affaire Dreyfus, où il choisit la vérité contre la raison d’État et l’antisémitisme.

Fondateur du journal L’Humanité en 1904, il devient aussi le grand porte-voix d’un internationalisme pacifiste, convaincu que la fraternité des peuples doit l’emporter sur la mécanique des blocs.

Assassiné le 31 juillet 1914, à la veille de la Grande Guerre, Jean Jaurès demeure la figure d’un socialisme de conscience, où la République n’est jamais un décor mais une exigence morale, et où l’émancipation collective commence par la dignité intacte de chaque être humain.

Le Langage Maçonnique : une voie d’initiation

L’art de dire, l’art d’élever

Lorsque nous franchissons la porte du Temple, nous entrons dans un espace où chaque mot devient un outil, où chaque parole est pesée, où chaque silence est un acte. Nous le savons : « Ici, tout est symbole », et le langage en est un des plus puissants. Dans nos Temples, les mots n’ont pas la même couleur que dans le monde profane. Ils prennent un poids, une densité, parfois même une aura. Le langage maçonnique ne sert ni à briller, ni à convaincre, ni à polémiquer : il construit, il relie, il éclaire. C’est une véritable voie initiatique, une discipline intérieure qui structure notre manière d’être.

Ce thème m’a conduit à considérer notre manière de parler, non comme un simple code, mais comme une véritable voie de construction intérieure, un travail équivalent à la taille de notre pierre.

Cet article propose une exploration de ce langage singulier, fait de grammaire propre et de rhétorique élevée, afin de mieux comprendre comment la parole devient, en Franc-Maçonnerie, un outil de croissance spirituelle.

Car « la parole du Maçon doit être pure comme la Lumière et droite comme la règle ». Et c’est dans cette perspective que je voudrais aborder la grammaire et la rhétorique maçonniques.

I. La grammaire maçonnique : une architecture de l’être

Notre première transformation initiatique est linguistique : nous apprenons une autre manière d’habiter la langue.

La grammaire maçonnique ne se limite pas à l’orthographe ou à la syntaxe. Elle est une manière de penser et de se tenir dans la parole.

1.1. Le pronom initiatique : de « je » à « Frère/Sœur ». En Loge, l’individu s’efface au profit du lien : « Nous sommes tous Fils de la Veuve», et c’est en Frère/Sœur que je parle, jamais en propriétaire de ma parole.

Le premier acte symbolique du Maçon est de reconnaître l’autre comme Frère/Sœur. Cette appellation n’est pas décorative : elle constitue une syntaxique morale, un contrat de respect et d’humanité.

Avant même de parler, le Maçon crée le lien : « Très Cher Frère/Sœur, que la Lumière guide nos échanges. » Le je ne disparaît pas, mais il se discipline. Il se spiritualise. C’est un acte grammatical de fraternité. Elle crée immédiatement l’espace d’une relation sacrée.

1.2. Le temps verbal de l’initiation, de la quête. Le langage maçonnique utilise un temps particulier : le présent en travail.

On dit : « Je poursuis mon perfectionnement » « Je chemine vers l’Orient. », et non : « Je suis arrivé ». L’initiation est une action en cours.

Le passé est toujours rupture : « J’ai laissé mes métaux à la porte du Temple », comme on abandonne une grammaire profane pour entrer dans une syntaxe spirituelle.

Le futur exprime l’engagement : « Je m’efforcerai d’être fidèle à mes obligations. »

Cette grammaire du temps accompagne la transformation intérieure.

1.3. Un lexique opératif : les mots comme outils. Notre vocabulaire emprunte aux anciens métiers :

  • Tailler sa pierre
  • Dresser une colonne
  • Tracer son plan
  • Chercher le centre du cercle
  • «Travailler à l’édification du Temple
  • S’avancer vers la Lumière

Chaque mot est un instrument, chaque phrase un levier. « Polir sa pierre, c’est retrouver son visage intérieur. ». Ce lexique n’est pas métaphorique : il est opératif, car il oriente réellement notre travail intérieur.

1.4. Le silence comme articulation sacrée. Le silence n’est pas absence de parole : il en est la matrice. « Le silence du compagnon instruit plus que les discours les plus éloquents », dit une parole de tradition.Dans la grammaire maçonnique, il est présence. « Le silence enseigne ce que la parole n’ose dire. »

Il est un signe, un espace grammatical, un lieu d’écoute active. Il prépare la parole et la purifie. La grammaire maçonnique est un tissage de mots et de silences, comme la respiration de l’âme.

II. La rhétorique maçonnique : l’art d’élever par la parole

La rhétorique maçonnique n’est pas oratoire : elle est initiatique. Elle vise moins à convaincre qu’à éveiller.

2.1. L’allégorie : langage du Temple intérieur. L’allégorie maçonnique n’enseigne pas : elle ouvre.

L’allégorie est omniprésente : Temple, Lumière, Voyages, Colonnes, Orient. « Je m’avance de l’Occident vers l’Orient pour chercher la Lumière. ». Nous ne disons pas : « Travaille sur toi-même », mais : « Polissons notre pierre afin qu’elle puisse s’ajuster harmonieusement au Temple ».

Elle permet d’accéder à des réalités qui ne peuvent être dites frontalement. Elle est le voile qui montre. L’allégorie nous arrache à la pensée profane et nous introduit dans la hauteur symbolique.

2.2. La métaphore comme outil de transmutation. Le langage maçonnique s’appuie sur des images fondatrices : la Lumière, l’Orient, le Voyage, les Colonnes. Elles agissent comme des leviers spirituels.

Dire : « La Lumière m’a touché » n’est pas une figure littéraire, mais une réalité initiatique.

2.3. L’anaphore : rythme ternaire de l’esprit – harmonie du discours. Notre rhétorique aime le ternaire parce qu’il est équilibre et élévation : « Sagesse pour concevoir, Force pour exécuter, Beauté pour parfaire », ou encore : « Liberté de penser, Égalité d’estime, Fraternité de cœur ».

Ce rythme structure la pensée et donne à la parole une cadence initiatique. Le ternaire donne au discours sa dimension rituelle.

2.4. Le style voilé : dire sans dévoiler. La parole maçonnique protège le mystère.

La rhétorique maçonnique suggère plutôt qu’elle n’expose : « Chacun recevra ce que la Lumière voudra bien lui révéler. ». On dit souvent : « Je n’en dirai pas davantage, car le reste appartient au silence du Temple », ou encore : « Chacun recevra ce que la Lumière voudra bien lui révéler ».

C’est une rhétorique du voile, respectueuse du chemin de chacun.

III. Une éthique du verbe

Parler en Loge, c’est employer des mots qui deviennent des outils de construction morale.

3.1. Parole mesurée. La parole juste est celle qui « bâtit ». « La langue du Maçon ne doit jamais blesser », dit la tradition. Elle doit être un instrument de paix et non une arme. Chaque mot est pesé : il doit unir, non diviser.

3.2 Parole rare. En Loge, le verbe est précieux : « Ne parle que si ta parole est plus belle que ton silence ».

3.3. Parole humble. « Si mes mots manquent la Lumière, que vos regards fraternels les rectifient. ». La parole maçonnique reconnaît ses limites.

3.4. Parole vraie. La rhétorique maçonnique ne supporte pas l’ostentation : « Ce que je dis doit être conforme à ce que je suis ». La langue du Temple exige l’authenticité du cœur. « Que ma langue soit ma règle et mon cœur mon compas. ». La parole n’est initiatique que lorsqu’elle concorde avec l’être.

3.5 Parole qui édifie. Chaque phrase est une pierre posée sur l’autel commun. « Travaillons ensemble à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » est une rhétorique de construction, jamais de séparation.

IV. Le langage comme voie initiatique

La grammaire maçonnique discipline l’esprit. La rhétorique maçonnique élève l’âme. Ensemble, elles forment un chemin intérieur, une ascèse du verbe.

Chaque fois que nous parlons en Loge, nous sommes invités à :

  • nous relier,
  • nous aligner,
  • nous élever.

Parce qu’ici, « la parole est un acte », et l’acte un moyen de transformation. Dans le Temple, les mots deviennent des outils : règle pour mesurer, levier pour soulever, maillet pour éveiller.

La langue profane décrit. La langue maçonnique transfigure.

V. Dix phrases typiquement maçonniques à savourer et à méditer

Pour prolonger la réflexion, voici une sélection de phrases dans la plus pure rhétorique maçonnique :

  1. « L’Orient est moins un lieu qu’un état de l’âme. »
  2. « Mes pas mesurent mon progrès. »
  3. « Le Temple que nous bâtissons est plus vaste que nos mains. »
  4. « Je dépose cette parole sur l’autel du Temple : que chacun y prenne ce que la Lumière lui révélera. »
  5. « Là où la Lumière règne, la paix demeure. »
  6. « La fraternité n’est pas un sentiment : c’est une discipline du cœur. »
  7. « La parole du Maçon doit consoler, éclairer, unir. »
  8. « Celui qui cherche la Lumière doit accepter d’être éclairé jusque dans ses ombres. »
  9. « Le silence est la demeure du mystère. »
  10. « Nous ne parlons pas pour convaincre, mais pour édifier. »

VI Un langage pour se transformer

Le langage maçonnique n’est pas un jargon. C’est une forme de vie, une manière d’habiter le monde, une pédagogie intérieure.

Nous savons que les mots peuvent être des métaux lourds ou des pierres polies. Ici, dans le Temple, ils doivent devenir des lumières.

Car enfin, « Le Maçon n’est pas celui qui parle beaucoup, mais celui dont la parole contribue à l’édification du Temple intérieur. »

En apprenant à parler autrement, nous apprenons à penser autrement, puis à être autrement. Grammaire et rhétorique maçonniques forment ainsi une voie de transformation, lente, profonde, exigeante : un chemin du Verbe vers la Lumière.

« Que nos paroles deviennent des pierres, que nos silences soient des colonnes, et que nos échanges éclairent le Temple que nous bâtissons ensemble. »

Puissions-nous laisser nos mots devenir des actes, nos phrases devenir des pierres, et nos silences devenir des colonnes de sagesse.

Je vous remercie, Cher lecteur, de m’avoir donné la Parole. Je la rends à l’Ordre.

20/12/25 – Académie maçonnique Paris : « Résonances symboliques : Chamanisme, Vaudou, Franc-maçonnerie »

Ce samedi 20 décembre à 10h30, l’Académie maçonnique Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, pour une conférence intitulée :

« Résonances symboliques : Chamanisme, Vaudou, Franc-maçonnerie »,

Karine DELLIÈRE,

Vénérable Maître de la Loge de Mission (internationale) « Samarcande » du Grand Orient de France.

Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN__VgokbOkSPSag168j8865A

Dans son cycle annuel 2025-2026 qui a pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra la T⸫ C⸫ S⸫ Karine DELLIÈRE, Vénérable Maître d’une loge nomade, la Loge de Mission (internationale) « Samarcande » du Grand Orient de France.

On peut utilement se reporter à cette page de présentation, pour mieux comprendre la particularité de cet Atelier qui a déployé son « tapis de loge dans divers Orients. Des délégations de Samarcande sont allées à Shanghai, Hongkong, Bangkok, Pondichéry, Beyrouth, Marrakech, Tunis, Prague, Berlin, Montréal… et même jusqu’à Samarcande », afin de recueillir des « résonances symboliques transculturelles ». C’est donc en se référant à la puissance suggestive d’une allégorie que cette Loge a choisi comme titre distinctif le toponyme de cette ville d’Ouzbékistan sur la route de la soie qui reliait la Chine à la Méditerranée.

La personnalité de la conférencière est à l’aune de la vocation de la Loge qu’elle préside car elle se situe à la confluence de pratiques spirituelles intercontinentales : française par son père et sami par sa mère (les Samis sont un peuple autochtone d’une zone qui couvre le nord de la Suède, de la Norvège et de la Finlande), elle « grandit entre la France et ses cigales, à Saint-Rémy-de-Provence, et la Finlande et ses rennes, en Laponie ». Plus tard, elle séjournera longuement au Bénin, qui constituera le « terrain » de sa thèse de doctorat.

Elle en adoptera même la nationalité, étant désormais franco-béninoise…

C’est ainsi qu’elle évoquera le Chamanisme, le Vaudou et la Franc-maçonnerie, pour le public de l’Académie maçonnique Paris, et ce, pas seulement en connaisseuse mais en praticienne de ces Voies.

Cette rencontre, animée par Christian Roblin, s’annonce des plus passionnantes.

En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :
https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN__VgokbOkSPSag168j8865A
Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

La Grande Loge Mixte Universelle fait de la laïcité une école de liberté de conscience

Le samedi 6 décembre 2025, la Grande Loge Mixte Universelle a tenu, à son siège de Montreuil, son Agora sur la laïcité, dans le cadre symbolique du 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905. À travers cette journée ouverte, la GLMU a rappelé qu’en son ADN même, la mixité n’est pas seulement un choix d’organisation, mais une pédagogie de l’universel qui trouve dans la laïcité son climat naturel.

L’Agora a ainsi pris la forme d’un espace de transmission et de débat serein, où la parole circule avec cette qualité d’écoute que nous connaissons bien en franc-maçonnerie, lorsqu’un sujet engage tout à la fois l’éthique, le droit et la vie quotidienne.

GLMU, Montreuil

L’accueil, très fraternel, a immédiatement donné le ton. Le public, dense et attentif, formait un véritable miroir de la cité, des jeunes et des anciens, des enseignants, des acteurs associatifs, des citoyens engagés, des profanes venus comprendre, et des initiés venus approfondir. Cette diversité, réunie sans crispation, a incarné d’emblée ce que la laïcité rend possible quand elle est pensée comme une confiance civique et non comme une arme de tri.

La matinée s’est ouverte sur l’intervention de Michel Larive, né le 22 août 1966 à Paris, homme politique français, membre de La France insoumise, député dans la 2e circonscription de l’Ariège de 2017 à 2022. Son exposé, intitulé « 1905-2025, 120 ans de liberté », a replacé la loi de séparation dans sa densité historique et dans ses prolongements contemporains. Il a présenté 1905 comme une grande loi de sécularisation, à la fois fondatrice et vulnérable, fruit d’un moment politique rare. Son fil conducteur est demeuré limpide. La loi de 1905 ne doit pas être traitée comme un monument du passé, ni comme un texte qu’on retouche au gré des émotions du temps. Elle demeure un équilibre vivant, qu’il faut protéger de la tentation contemporaine de légiférer au rythme des crises et des faits divers.

Michel Larive

Michel Larive a rappelé que l’acceptation sociale de 1905 fut progressive. L’opposition entre catholiques et laïcs s’est longtemps déplacée vers le terrain scolaire et culturel avant de s’apaiser, au fil des décennies, dans une reconnaissance plus stable de la liberté de conscience. Il a évoqué les périodes de tension, les moments de consolidation, et la manière dont la République a appris, lentement, à faire de la séparation une condition de paix civile plutôt qu’une confrontation de dogmes. Il a aussi abordé les débats persistants, notamment autour du financement de l’enseignement privé, soulignant que ces lignes de fracture touchent au cœur de la promesse d’égalité et demeurent, pour cette raison, des points sensibles de la mémoire laïque française.

Enfin, l’orateur a relié cette mémoire longue à l’actualité la plus récente, en évoquant les évolutions du statut des associations cultuelles, les exigences de transparence des financements et la nécessité de préserver la frontière claire entre le politique et le religieux. Son avertissement a été formulé avec netteté. Si l’on refuse que la religion fasse de la politique, la puissance publique ne doit pas exiger des religions une soumission de principe qui brouillerait l’esprit de 1905. Ce rappel de méthode, sobre et ferme, a donné à son intervention une portée à la fois pédagogique et civique, en parfaite cohérence avec l’esprit de cette Agora.

Dans le prolongement, la séquence attendue sur la neutralité des services publics et la liberté d’expression des élus a pris une coloration particulière en raison de l’absence du maire Patrice Bessac, excusé. Son premier adjoint, Gaylord Le Chequer, a assumé l’exercice avec une présence attentive et une tonalité profondément ancrée dans la réalité montreuilloise. Il a rappelé combien ce rendez-vous avec la GLMU s’inscrit, pour la ville, dans une relation de confiance déjà éprouvée, et combien le 120ᵉ anniversaire de 1905 offrait une occasion précieuse de redire ce que signifie gouverner au contact d’une population diverse sans que la règle commune perde sa clarté.

Refusant toute posture de tribune, il a préféré livrer des lignes de force issues du terrain. Son axe central s’est détaché avec netteté. La loi de 1905 doit être appliquée dans son intégralité, sans découpe opportuniste. Il a insisté sur l’équilibre des deux exigences, la neutralité de l’institution et la garantie active de la liberté de conscience. Méfiant face à la multiplication des adjectifs accolés à la laïcité, il a rappelé que l’esprit de 1905 suffit à guider l’action publique, à condition de ne pas en fragmenter le sens.

Gaylord Le Chequer – compte X ex-Twitter.jpg

Son intervention a donné chair à ces principes à travers des situations concrètes, notamment dans les services au contact des enfants et des jeunes. Il a évoqué la nécessité de tenir la règle sans raideur, d’expliquer sans humilier, de rappeler que la neutralité de l’institution protège la liberté de construction des mineurs et la dignité de tous. Cette pédagogie, a-t-il reconnu, exige une formation solide des agents et un travail de consolidation intellectuelle pour les élus eux-mêmes. Il a souligné l’importance d’outils municipaux de réflexion sur le fait religieux, et la nécessité de rappeler inlassablement un principe simple, ne jamais cibler une religion mais faire vivre une règle générale et égale pour tous. Dans une conclusion à la fois lucide et fraternelle, il a exprimé sa préoccupation face aux crispations nationales et aux accélérations médiatiques, tout en affirmant sa confiance dans la capacité des acteurs locaux, associatifs et éducatifs à maintenir une culture partagée du vivre-ensemble.

Laïcité livret individuel

La troisième séquence du matin, « Le principe de laïcité au quotidien ? Parlons-en ! », conduite par Michel Roux, membre du conseil collégial de l’Amicale Laïque d’Île-de-France, a déplacé le centre de gravité vers l’action éducative. En présentant une structure née en 2023 d’une volonté de transmission et organisée de manière horizontale, indépendante de toute obédience et de tout parti, il a insisté sur une ambition de terrain, faire comprendre la laïcité avant qu’elle ne devienne un sujet de fracture. L’association revendique une méthode fondée sur l’expérimentation et des projets pilotes, avec une pédagogie concrète à destination des élèves, notamment au moment charnière du cycle 3 et de l’entrée au collège, grâce à des expositions itinérantes, des supports d’échanges, des quiz et des dispositifs participatifs menés en lien direct avec les équipes éducatives.

Cette intervention a été enrichie par des prises de parole complémentaires qui ont donné chair à l’ensemble. Valéry, professeur de collège, est ainsi intervenu pour évoquer la réalité du terrain scolaire et rappeler combien la laïcité se joue dans une matière sensible, les dynamiques de groupe, la construction identitaire à l’adolescence, la nécessité d’un cadre clair pour préserver un espace d’apprentissage apaisé. Son rappel du contexte historique ayant conduit à la loi du 15 mars 2004, après une accumulation de tensions depuis la fin des années 1980, a montré que l’école demeure un observatoire décisif de la République en action.

Un témoignage féminin est venu compléter ce tableau avec une tonalité très incarnée. Il a mis l’accent sur les pressions possibles dans certains environnements sociaux et sur la valeur protectrice d’une règle commune stable, pensée non comme une contrainte abstraite mais comme une condition d’émancipation. En filigrane, cette parole a rappelé que la laïcité scolaire peut être un rempart discret contre les formes d’influence coercitive et un levier d’égalité réelle quand elle est expliquée avec justesse et appliquée avec constance.

Kakémono-Laïcité

Au total, cette séquence a offert à l’Agora un ancrage précieux. Elle a montré comment une démarche associative, modeste par ses moyens mais claire dans sa boussole, peut rendre à la laïcité une existence quotidienne, non polémique et profondément formatrice. En reliant la règle républicaine à des outils de compréhension et à la parole d’un enseignant de terrain, puis à un témoignage de vie, Michel Roux et les intervenants ont donné à la matinée une densité très concrète, une laïcité non seulement dite, mais éprouvée, transmise, et rendue intelligible.

L’après-midi a prolongé ce mouvement avec une thématique volontairement accessible et fédératrice, « Sport, laïcité, même combat ? »

L’après-midi a prolongé ce mouvement avec une thématique volontairement accessible et fédératrice, « Sport, laïcité, même combat ? ». La table ronde est partie d’une évidence que l’Agora a tenu à formuler sans détour. Le sport, lui aussi, rassemble. Il traverse les territoires, unit des publics très différents, joueurs professionnels ou amateurs, bénévoles, éducateurs, supporters. À ce titre, il demeure l’un des laboratoires les plus concrets du vivre-ensemble. Mais parce qu’il se situe à la jonction du service public, de l’espace public et de la sphère sociale, il devient aussi un observatoire sensible des tensions contemporaines. Il peut unir, et parfois diviser, en raison même de sa puissance identitaire et de ce qu’il met en jeu de visibilité, d’appartenance, de reconnaissance.

Les échanges ont ainsi posé une question simple et structurante. Le sport est-il toujours ce terrain d’apprentissage de la tolérance et du compromis auquel nous aimons croire. Comment contribue-t-il aujourd’hui à la vie collective. Jusqu’où le fait religieux vient-il interroger l’universalité de la pratique sportive. Ce questionnement n’était pas un prétexte de polémique, mais un effort de lucidité. Les signes ostentatoires sont plus fréquents, les pratiques rituelles s’invitent de plus en plus dans certains contextes, la mixité et la place des femmes redeviennent des sujets de tension ou de débat, comme si le corps sportif devenait parfois le théâtre d’un affrontement symbolique qui le dépasse.

C’est ici que la formule la plus nette de la séquence a pris tout son poids. Un terrain de football, un stade, un gymnase, un dojo, une piscine ne sont pas des lieux d’expression religieuse ou politique. Ce sont des espaces de neutralité, où ne doivent primer que les valeurs du sport, l’égalité, la fraternité, l’impartialité, le respect de soi et de l’autre, le dépassement de soi. Cette neutralité n’est pas une froideur. Elle est une protection active du commun. Elle empêche que la compétition devienne concurrence identitaire, que la cohésion d’équipe se transforme en logique de clan, et que la règle sportive soit supplantée par la revendication d’une visibilité particulière.

La table ronde a également assumé une nuance importante. Le principe de laïcité est clair, mais il reste objet d’interprétations multiples, parfois contradictoires. Les cadres internationaux évoluent. Le mouvement olympique autorise aujourd’hui le voile. La FIFA autorise le voile ou le turban. Mais l’Agora a tenu à refuser un débat réduit au commentaire des règlements. Au-delà des textes, il faut regarder les personnes, leurs trajectoires, leurs choix, leurs aspirations. Comprendre les tensions, mais aussi les chemins d’émancipation. Et surtout, écouter les femmes, parce que ce sont souvent elles qui portent, dans la réalité de terrain, les arbitrages les plus délicats entre liberté, tradition et autonomie. Elles inventent parfois, avec lucidité et courage, des solutions de conciliation pragmatiques qu’il faut entendre, sans renoncer à la clarté du cadre, et sans céder à l’aveuglement des jugements rapides.

Ainsi, la laïcité appliquée au sport est apparue comme une architecture très concrète, appuyée sur trois piliers, la raison, la tolérance et le droit. Une philosophie républicaine solide et un cadre juridique clair. Elle ne vise ni à effacer les convictions, ni à humilier les personnes. Elle vise à conserver au sport ce qu’il est censé transmettre à la cité, une discipline du respect, une école de coopération, une manière d’apprendre à être citoyen en action. Dans cette articulation, le sport doit rester un levier d’intégration, de lutte contre l’échec scolaire, d’émancipation personnelle et de réduction des inégalités sociales et culturelles.

Cette séquence a ainsi donné à l’Agora un souffle particulier. Elle a rappelé que lorsque nous pratiquons un sport, nous ne sommes ni de telle origine, ni de telle opinion, ni de telle croyance. Nous sommes simplement des femmes et des hommes qui essayent de donner le meilleur d’eux-mêmes. Et si cette évidence vient à être contestée, alors oui, il nous appartient de réagir, non par réflexe d’exclusion, mais par intelligence de la règle commune, par pédagogie du cadre partagé et par volonté de préserver l’universel vivant que le sport peut encore incarner.

Dans le prolongement naturel de cette Agora, un repère éditorial de la Grande Loge Mixte Universelle

Ce repère vient, fort justement, donner à la journée une profondeur supplémentaire et une cohérence de fond. Le numéro spécial Le fil à plomb 2024, « Laïcité : une éthique politique et une éthique de vie – Culture de la guerre, culture de la paix – Universalisme » (collectif, 89 pages, publié en septembre 2024, en téléchargement gratuit sur le site de l’obédience), apparaît comme un véritable arrière-plan intellectuel et symbolique de l’initiative du 6 décembre 2025. Là où l’Agora fait vivre la parole dans la cité, la revue organise la mémoire, stabilise les repères et propose une respiration longue, presque une méthode de discernement à l’usage des temps troublés.

Le choix du titre est déjà un engagement. Le fil à plomb est l’outil de la rectitude et de la vérification, celui qui révèle l’inclinaison avant qu’elle ne devienne fracture. Appliqué à la laïcité, il dit une exigence simple et forte, tenir la ligne juste, ne pas laisser le principe pencher sous les pressions identitaires, les simplifications médiatiques ou les adjectifs trop faciles qui découpent la laïcité en chapelles concurrentes. La GLMU rappelle ainsi que 1905 n’est ni une relique ni un slogan. C’est une architecture de liberté qui protège sans humilier, qui garantit la liberté de conscience sans confondre convictions intimes et loi commune, qui rend l’universel habitable parce qu’elle en refuse l’appropriation partisane.

La revue inscrit cette vigilance dans une filiation assumée. La mémoire d’Éliane Brault et de Raymond Jalu, fondateurs de l’obédience, traverse l’ensemble comme une boussole morale et politique. Elle rappelle que la mixité, l’égalité, le refus de tout dogmatisme religieux ou politique ne sont pas des formules d’identité, mais des conditions de travail sur soi et sur le monde. L’éditorial de Bernard Dekoker-Suarez prolonge ce même souffle en liant la laïcité à une culture de paix, comprise non comme une incantation, mais comme un effort collectif de lucidité, de méthode et d’humanisme, face aux crispations contemporaines.

Le fil à plomb 4e de couv

Ce numéro donne aussi une place importante à une réflexion très concrète sur les dérives possibles, celles qui voudraient transformer la laïcité en outil d’exclusion, ou au contraire la dissoudre en principe vague, sans prise sur la réalité. L’entretien croisé de Pierre Juston et Corine Marcien souligne avec justesse que la laïcité n’a pas besoin d’être “ouverte” pour être juste. Elle est un socle républicain autosuffisant dès lors qu’elle demeure fidèle à sa promesse d’égalité et à sa vocation protectrice. Dans ce cadre, la vigilance n’est pas une posture défensive mais une responsabilité civique, celle de refuser les entorses ordinaires à l’égalité, y compris dans les domaines où elles se masquent sous des habitudes, des pressions sociales ou des accommodements locaux.

En reliant enfin la laïcité à l’universalisme et à la culture de la paix, Le fil à plomb ne propose pas un simple dossier thématique. Il suggère une éthique de vie et une méthode d’élévation. La loi de 1905 y apparaît comme une promesse à reconduire, une pierre d’angle qui ne tient pas par la seule commémoration, mais par la transmission, l’éducation et la pratique quotidienne du commun. À la lumière de l’Agora, cette revue prend alors tout son sens. Elle ne vient pas après l’événement comme un supplément. Elle en est l’écho profond et le soubassement, une manière de prolonger la chaîne d’union dans l’espace civique, en rappelant que la laïcité n’est pas seulement une thématique de plus, mais une des formes majeures de notre raison de vivre républicaine.

Œil, Grand Temple GLMU

Au terme de cette Agora, une évidence s’impose sans emphase. À la GLMU, la laïcité n’est pas une rubrique commémorative mais une manière de tenir droit, ensemble, dans la cité. Entre parole publique et exigence intérieure, elle apparaît comme une éthique de liberté de conscience qui refuse les simplifications et choisit la vigilance fraternelle. Une journée qui rappelle, avec une tranquille fermeté, que 1905 demeure une lumière vivante quand on accepte de la faire servir, humblement, au bien commun.

Le mot du mois : « Étoffe »

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« Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil », dit Prospéro, dans La Tempête de Shakespeare.Étoffe, tissu, fil, et autres mots si immédiatement concrets et quotidiens qu’ils ne présentent en apparence aucune obscurité. Le corps s’en habille, la dignité s’en drape. Mais leur champ lexical réserve bien des surprises.  

Étoffe, *stuppè, en grec. De l’étoupe, on fait le bouchon qui obture le trou dans la coque du bateau. En ancien haut allemand, le verbe*stopfôn, « boucher », induit l’étoffe, l’étouffement, latouffeur insupportable de la canicule. Et le verbe stopper.

L’étoffe en écharpe supporte une arme en bandoulière. Au cou des guerriers croates, on fera une cravate plus pacifique.

Le drap, qui abrite ébats et sommeil, rêves et insomnie, vient du gaulois *drappo, qui est aussi le patronyme du chef gaulois des Sénons, qui mena l’ultime résistance contre César en 51 avant notre ère.

Vêtir les pénitents d’un drap blanc manifestait le péché de luxure qui leur était imputé, comme en contraste avec la noirceur de leurs défauts. D’où la litote, « être dans de beaux draps » !

Le champ lexical de l’étoffe offre souvent une connotation négative.

Tel le verbe latin *fullare, « fouler une étoffe » dans le vocabulaire des foulons. En sont issus le refoulement, le défoulement, la foule et ses houles inquiétantes.

Tel le lambeau d’étoffe, * lacinia en latin, qu’on associe à la déchirure, à la lacération. À ce qui est lancinant.

Frapper l’étoffe pour l’apprêter se dit *polire en latin, aussi dans la langue des foulons. Les règles de la politesse s’avèrent ainsi un polissage de tout ce que l’étoffe, physique ou métaphorique, peut avoir de grossier et de rugueux.

Ce peut être aussi un filtre à impuretés, comme l’étoffe grossière que traduit le mot grec, issu du phénicien, *sakkos, *saccus latin. D’où le sac, utile mais peu raffiné. Besace, bissac, sachet, sacoche. Mais aussi sac et saccage. Le sak hébreu, fait d’étoffe grossière en peau de chèvre, trouve ses avatars depuis la plus haute antiquité. Le cunéiforme sumérien l’atteste.

Dans le même ordre d’idées, tout est bien affaire de tissu, c’est-à-dire ce qu’on fabrique, travaille à la hache, construit comme une charpente. * Tek-. *stégô en grec, couvrir, protéger, *tektôn, le charpentier de marine, l’*architektôn maître d’œuvre. *Tekhnê, le savoir-faire, l’habileté à faire métier.

*Tectum en latin désigne le toit qui abrite, grâce à la tuile *tegula. On détecte, assure la protection. La toge protège le corps.

L’idée d’entrelacer, voire de tramer, s’inscrit dans la même idée de tisser une toile, *tela. Texture, textile, donc le texte qui se tisse comme trame et chaîne des mots. Prétexte à dire et à raconter, inséré dans un contexte, d’autant plus subtil que c’est le fil qui se glisse sous la chaîne, fil du récit, chaîne de l’intrigue, trame de la réflexion.

Ne sommes-nous pas, dans le fil apparemment chaotique de nos songes, ballottés sous la voile marine de nos navigations sans contrôle, dans un dévoilement peut-être révélateur de nos errances indispensables hors d’une réalité absurde ou douloureuse ?

Nos nuits s’agitent, se « co-agitent » dirait-on, dans ces pensées bizarrement entremêlées, issues de la texture étrange et subtile d’expériences tissées à notre insu diurne, mais qui profitent du songe débridé pour se coaguler autrement, se cailler comme le fromage pressé dans sa toile.

Tissu d’un quotidien qui se croit lucide, mais n’échappe pas à ce qui risque de le décatir, au sens propre de « perdre de sa fraîcheur », comme l’usure érode l’apprêt d’un tissu. Nos pensées nocturnes suivent le fil de leur dérive salutaire, leur *funiculum, ficelle en latin. Cette formidable invention, qui date d’au moins 40.000 années, tisse, noue, entrelace, le vêtement, la ligne de pêche, le filet, le piège, le cordage marin, la fronde et l’arc.

Et l’imagination suit son filon aurifère, le filigrane de la réflexion, le profil…

Nous sommes de l’étoffe tissée de nos rêves ou de nos cauchemars. Pourquoi tel schéma, telle image et pas d’autres, en traversée paradoxale de nos sommeils, pour des échafaudages aléatoires de  bouts de vie ? Pourquoi cette porosité onirique chahute-t-elle les contraintes de nos veilles ?

Sans doute craignons-nous de voir ainsi s’effriter les frontières d’une intimité jalousement voilée, à l’orée d’une si absolue liberté…

« Le sommeil de la raison engendre des monstres », et Goya s’y connaissait…

Annick DROGOU

L’étoffe de nos vies

Tout ce qui se trame au long de nos jours, ce que nous tissons, ce que nous tricotons et détricotons, toutes nos déchirures et nos raccommodages, tout cela constitue l’étoffe de nos vies.

Ainsi nos jours s’ordonnent, chaînes et trames,
broderies hésitantes où chaque fil compte,
même celui qu’on ne voit pas.
Nous vivons à coups de points lancés, petits points repris,
points rompus parfois :
un motif apparaît, s’égare, revient —
histoire de patience plus que d’adresse.

Certains avancent sous des étoffes râpeuses,
plus lourdes que des manteaux d’hiver,
où l’on devine les blessures non refermées.
D’autres s’installent dans des vies capitonnées,
où la certitude sert de doublure molle.
D’autres encore se drapent de brocards éclatants,
comme pour s’inventer un destin de parade.

Mais sous les habits du monde subsiste l’autre étoffe,
celle qui touche la peau intérieure.
Tulle fragile des commencements.
Serge ou bure des traversées austères.
Tissus synthétiques de nos modernités pressées,
sans âme, jamais froissés.

La voie profonde ne s’habille pas ainsi.
On commence, ni nu ni vêtu, dans la simplicité des origines.
On ceint le tablier pour mieux éprouver la texture du réel.
On apprend que chaque vie a son grain propre,
sa densité, sa résistance,
et que nul ne peut porter l’étoffe d’un autre
sans s’y perdre ou l’y étouffer.

De quoi t’habilles-tu ?
D’un voile qui protège le mystère sans le dissoudre ?
D’un manteau d’Arlequin, fait de contradictions toujours recousues ?

Et lorsque tombe la dernière parure,
que reste-t-il ?
La laine bourrue des heures longues
et la soie d’amour des instants de grâce.

Unique soie d’amour : pas de prêt-à-porter.

Jean DUMONTEIL

La liberté de conscience n’est pas une nouveauté d’agenda

Il existe des livres qui s’alignent sur l’actualité comme un écho docile, et d’autres qui la traversent comme une lame. Le Compas d’Équerre appartient à cette seconde famille. Son format est bref ; son ton, sobre, presque dépouillé ; mais cette retenue fait sa force. Loin des effets de scène, il tient une ligne. Et surtout, il la tient sans demander la permission au calendrier.

Ce relief apparaît aujourd’hui avec une netteté particulière. À la faveur du 120e anniversaire de la loi de 1905, une obédience française choisit de placer la liberté de conscience au centre de sa communication et d’inscrire ce principe comme thématique de travail interne pour 2026. L’initiative n’est pas en soi inutile, même si l’on peut regretter cette obsession des contemporains à se raccrocher à l’actualité, quand les sujets en cause ont une acuité permanente. Loin de moi, toutefois, l’idée de limiter à une simple commodité d’agenda le traitement que souhaite faire une institution du pilier républicain que constitue pareil thème. C’est plutôt vers nous que je me tourne pour que nos préoccupations s’inscrivent autrement que dans des effets de mode, c’est-à-dire dans une continuité qui échappe à la polarisation des éphémérides.

Face à cela, le livre d’Alain Simon et de Jean-Michel Reynaud fonctionne comme un rappel implacable. En 2014, ils avaient déjà posé les termes essentiels du débat. Sans attendre l’anniversaire. Sans attendre le moment institutionnel propice. Sans attendre la commodité d’un thème “naturellement incontournable”. Leur liberté de conscience n’est pas une idée opportunément remise à l’ordre du jour. C’est une colonne. Et une colonne ne se déplace pas selon les saisons.

Le choix du format d’entretiens renforce encore cette impression de justesse. Ici, la parole ne cherche ni la grandiloquence ni l’ambiguïté protectrice. Elle travaille. Elle clarifie. Elle refuse le catéchisme des formules automatiques. Questionner, préciser, nuancer, reprendre, c’est déjà pratiquer une éthique maçonnique du discernement. La liberté de conscience apparaît alors pour ce qu’elle est vraiment, non seulement un droit garanti par la République, mais une discipline intérieure, un art de rester libre sans devenir agressif, ferme sans devenir dogmatique.

Christian Bataille en 2014
Guy Lengagne – Source Assemblée nationale

Le livre est d’autant plus solide qu’il est encadré par deux signatures dont le rôle n’est pas décoratif. Christian Bataille, député et président de la Fraternelle parlementaire (FraPar) en 2014, donne au propos une gravité républicaine immédiate. Il rappelle que la laïcité n’est pas une posture d’opinion et que la liberté de conscience n’est pas un luxe philosophique. Ce sont des conditions concrètes de la paix civile et du pluralisme réel. Guy Lengagne, ancien ministre et ancien président de la FraPar, prolonge cette exigence par la légitimité de l’expérience. Sa postface fait entendre une idée simple et forte. Une laïcité qui se contente de s’afficher s’épuise. Une laïcité qui se vit dans la durée résiste.

Alain Simon

Au centre, les deux auteurs conjuguent deux angles complémentaires. Alain Simon, haut fonctionnaire, Conseiller de l’Ordre du Grand Orient de France depuis 2011, relie la liberté de conscience à la responsabilité publique, à la dignité sociale, au refus des enfermements idéologiques. Jean-Michel Reynaud apporte une profondeur de réflexion nourrie par ses travaux sur la laïcité, l’économie sociale et la philosophie. Leur convergences sont plus importantes que leurs différences. Ils ne jouent pas à l’équilibre rhétorique. Ils font tenir une argumentation.

Leur propos clarifie ainsi ce que trop de discours publics brouillent. La franc-maçonnerie ne se confond ni avec un bloc d’influence ni avec un folklore rassurant. Elle est une méthode de transformation de soi qui prend sens dans la cité. L’adogmatisme, la tolérance, le symbolisme, le secret cessent d’être des mots de vitrine. Ils redeviennent des gestes intérieurs, des exigences de comportement, une manière de protéger la lenteur du travail initiatique contre le bruit et la suspicion. À ce niveau, le secret n’est plus une ombre sociale. Il est une pudeur de l’âme.

La progression du livre conduit alors naturellement vers la laïcité. Non comme un thème ajouté pour conclure proprement, mais comme un horizon logique. Tout ce qui a été dit avant y mène. L’engagement, la méthode, la maturation symbolique, l’idée de perfectionnement sans vanité, tout converge vers cette conviction. La liberté de conscience ne se réduit pas à un article de loi. Elle est une compétence humaine à construire, une architecture intime qui rend possible un vivre-ensemble digne et apaisé.

C’est ici que le contraste avec l’air du temps devient impossible à ignorer. La Grande Loge de France annonce 2026 comme un rendez-vous majeur de réflexion sur la liberté de conscience. Très bien. Mais Le Compas d’Équerre rappelle, sans hausser le ton, qu’un principe de cette nature ne gagne rien à être “redécouvert” au rythme des programmations. Il demande mieux qu’une fenêtre d’actualité. Il exige une fidélité longue. Autrement dit, la différence entre un thème et un pilier.

Et c’est peut-être là la leçon la plus piquante de ce petit livre. Quand certains consacrent 2026 à ce que l’histoire et l’urgence imposent depuis toujours, Alain Simon et Jean-Michel Reynaud avaient déjà montré, dès 2014, que la liberté de conscience n’est pas un sujet à lancer. C’est un devoir à tenir.

Le Compas d’Équerre – Combat pour la liberté de conscience /Alain Simon, entretien avec Jean-Michel Reynaud – Préface de Christian Bataille – Postface de Guy Lengagne
Éditions bruno leprince, 2014, 120 pages, 10 €
/ L’éditeur, le site

À l’occasion du 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905, et dans le même esprit, notre prochaine chronique portera sur l’essai de Marlène Schiappa et Jérémy Peltier, Laïcité, point ! – Avant-propos inédit, publié en version poche en mars 2021 aux éditions de l’Aube, « éditeur engagé – auteurs du monde » – 1re édition en janvier 2018 –, dans la collection Mikrós. Marlène Schiappa a été ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, chargée de la Citoyenneté, et Jérémy Peltier était directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, fondation politique reconnue d’utilité publique.

Les Maçons Cubains Célèbrent le 166e Anniversaire de leur Grande Loge

De notre confrère fr.cibercuba.com

Un Symbole de Résilience et d’Autonomie

La Havane, cette ville emblématique de Cuba, où l’histoire se mêle à la modernité dans un tourbillon de couleurs et de rythmes, a récemment été le théâtre d’un événement chargé de symbolisme et d’émotion. Le 7 décembre 2025, la Grande Loge de Cuba a marqué son 166e anniversaire par un gala culturel somptueux au Théâtre Benito Juárez, un lieu historique niché au cœur de la capitale. Cet anniversaire n’était pas seulement une commémoration du passé glorieux de la franc-maçonnerie cubaine, mais aussi un vibrant témoignage de sa renaissance après des années de turbulences internes et d’ingérences extérieures.

Un Rassemblement Fraternel et International

Près de 600 maçons, issus de diverses loges à travers l’île, se sont réunis pour cette occasion mémorable. Accompagnés de membres de leurs familles, ils ont été rejoints par des représentants internationaux venus du Mexique, d’Italie, du Mali et d’Espagne, soulignant ainsi les liens universels de la franc-maçonnerie. L’événement a été orchestré sous la direction du Grand Maître José Manuel Valdés Menéndez-Cuesta, entouré des hauts dignitaires de la Grande Loge. Parmi les figures notables présentes figurait également José Ramón Viñas Alonso, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grade 33 pour la République de Cuba. L’atmosphère a été animée par les mélodies envoûtantes de la Banda Municipale de Regla, qui a apporté une touche musicale festive à la soirée.

Ce gala n’était pas qu’une simple célébration ; il symbolisait la fin d’une période sombre marquée par des tensions internes et des interventions du régime cubain. En effet, la franc-maçonnerie cubaine a traversé une crise majeure en 2024, éclaboussée par un scandale de corruption impliquant l’ancien Grand Maître Mario Urquía Carreño. Ce scandale a exacerbé des divisions au sein de l’institution et a été perçu comme une tentative de contrôle étatique, avec des harcèlements, des persécutions financières et des procédures pénales contre des leaders maçonniques.

Une élection tendue et une victoire symbolique

L’élection du nouveau Grand Maître en octobre 2025 a été un moment pivotal, empreint de suspense et d’avertissements contre d’éventuelles interférences externes. José Manuel Valdés Menéndez-Cuesta a émergé victorieux de ce scrutin, marquant le début d’une ère d’autonomie retrouvée. Le gouvernement cubain a finalement reconnu cette nouvelle présidence, mettant un terme officiel aux ingérences et permettant à la Grande Loge de respirer librement. Comme l’a confié un maçon présent à la journaliste Camila Acosta : « Nous avons rempli le théâtre, il est rare dans l’histoire de la franc-maçonnerie de ces dernières années d’avoir vu quelque chose de semblable. Les maçons étaient heureux, cela se ressentait dans l’atmosphère et se faisait entendre dans les commentaires ; nous célébrions non seulement notre anniversaire mais aussi la récente victoire après plus d’un an de lutte contre les ingérences du régime cubain. » Ces mots capturent l’essence de la joie collective, un mélange de soulagement et d’optimisme pour l’avenir.

Un appel à l’action et à la Fraternité

Au cœur de la soirée, le discours de Yuniesky Carracedo Ortiz a résonné comme un manifeste pour l’avenir. Avec une éloquence inspirée, il a rappelé que « chaque crise a été une occasion de renforcer notre fraternité et de réaffirmer notre mission. Que ce 166e anniversaire soit un appel à l’action. Qu’il inspire chacun d’entre nous à être des agents de changement dans nos communautés. Que nous nous souvenons toujours des enseignements de nos prédécesseurs et que nous suivions l’exemple de ceux qui ont lutté pour un avenir meilleur pour tous. » Il a conclu en exhortant à « travailler ensemble pour un avenir où prévalent les valeurs maçonniques et où une société plus juste est construite pour tous. » Ces paroles, imprégnées des principes fondamentaux de la maçonnerie – liberté, égalité, fraternité –, ont électrisé l’assemblée, rappelant que la Grande Loge n’est pas seulement une institution historique, mais un pilier actif de la société cubaine.

Un héritage vivant et un avenir prometteur

Fondée il y a 166 ans, la Grande Loge de Cuba incarne un héritage riche, influencé par les idéaux des Lumières et adapté au contexte unique de l’île. Malgré les défis posés par le régime politique, elle a su préserver son indépendance spirituelle et morale. Cet anniversaire marque non seulement la longévité de l’institution, mais aussi sa capacité à se réinventer face à l’adversité. Comme l’indique l’article, la maçonnerie cubaine semble clore l’année 2025 sur une note positive, avec une autonomie pleinement restaurée et une communauté unie. En ces temps incertains, où les valeurs démocratiques et humanistes sont souvent mises à l’épreuve, la célébration des maçons cubains nous rappelle l’importance de la persévérance et de la solidarité. C’est une histoire de résilience qui transcende les frontières, inspirant tous ceux qui croient en un monde plus juste et fraternel.

La Grande Loge de Cuba, avec ses 166 ans d’histoire, continue d’éclairer le chemin vers un avenir meilleur.

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