Frères en politique, quand la loge croise l’urne

À l’approche des élections, le vieux refrain revient. Dès qu’un franc-maçon s’avance dans l’arène électorale, certains ne regardent plus un programme, un bilan, un parcours ni un rapport de forces. Ils cherchent aussitôt un réseau, une influence cachée, une arrière-boutique. C’est plus simple que d’examiner les faits. C’est aussi plus paresseux.

Car l’urne, elle, se montre beaucoup moins sensible aux fantasmes qu’aux réalités très concrètes d’une campagne, d’un territoire, d’un contexte et d’un lien de confiance.

La vie électorale n’a rien d’un roman ésotérique

Elle se joue dans les engagements publics, les fidélités, les reniements, les promesses, les échecs, les réussites et cette rude exposition qu’impose le suffrage. La loge travaille l’homme intérieur. L’élection, elle, expose l’homme public. Entre les deux, il n’y a ni magie ni passe-droit. Il y a une épreuve. Et cette épreuve a un juge très profane, très concret, souvent impitoyable. Le vote.

Gérard Collomb, la transparence sans immunité

Gérard Collomb (OE) n’a jamais fait mystère de son appartenance au Grand Orient de France. Cette franchise a une vertu. Elle coupe court au théâtre des révélations tardives et prive les rumeurs d’une part de leur aliment. Mais elle ne protège de rien. En politique, un homme public n’est pas jugé sur le symbolisme que d’autres lui prêtent. Il l’est sur ce qu’il fait, sur ce qu’il incarne, sur ce qu’il décide, sur ce qu’il laisse derrière lui. Les légendes de réseau pèsent peu face aux actes, aux choix et aux responsabilités assumées.

François Rebsamen, l’atelier ne remplace pas le suffrage

François Rebsamen a lui aussi été publiquement relié à la loge Solidarité et Progrès du Grand Orient de France à l’Orient de Dijon. Il a même expliqué ne plus avoir fréquenté l’atelier depuis son élection à la mairie, comme pour rappeler une vérité élémentaire. La loge ne gouverne pas à la place de l’élu. L’appartenance initiatique ne dispense ni du contradictoire, ni de l’usure du pouvoir, ni de la vérification permanente du réel. L’élection ne récompense pas une sociabilité de milieu. Elle soumet un homme à l’épreuve de la durée, du conflit, du jugement public et de la responsabilité.

Xavier Bertrand, un coming out maçonnique… validé par le suffrage

Le cas de Xavier Bertrand éclaire utilement le sujet. En 2008, il reconnaît publiquement être franc-maçon et explique avoir adhéré en 1995 à une loge du Grand Orient de France.

Ce geste de clarté n’a pourtant jamais valu capital électoral automatique. Sa trajectoire montre au contraire que seule compte l’épreuve du vote. Député de l’Aisne, il est élu en 2002, réélu dès le premier tour en 2007, puis de nouveau en 2012 au second tour. Surtout, il conquiert la région en 2015 dans un contexte très tendu en battant Marine Le Pen au second tour avec 57,77 %, avant d’être reconduit en 2021 à la tête des Hauts-de-France avec 52,37 %. Autrement dit, son appartenance assumée n’a ni empêché ses victoires ni suffi à les produire. Elle n’a pas tranché pour lui. Ce sont ses campagnes, son implantation et sa capacité à convaincre qui ont décidé du résultat.

Roger Dachez, du tablier maçonnique à la veste électorale

Roger Dachez essuie la cinglante sécheresse des chiffres. Lors des élections législatives de 1993, dans la 6e circonscription des Hauts-de-Seine, il recueille 584 voix, soit 1,43 % des suffrages exprimés. Ce score dérisoire démontre combien l’érudition maçonnique ne galvanise pas les foules… Sorti de sa tour d’ivoire, ce monarchiste de conviction, qui s’était, toutefois, présenté sous l’étiquette « Union écologie et démocratie », préférera ne plus tâter des urnes. Il éprouva ainsi, une fois pour toutes, la loi brutale de la démocratie dont Winston Churchill a pu dire, en 1947, que ce régime politique était « le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres », restriction que l’inamovible ou doit-on dire l’indétrônable président de l’Institut maçonnique de France ne manqua sans doute pas de nuancer en son for intérieur…

Les élections libres et universelles constituent la seule (et saine) base de légitimité, à l’écart des rumeurs complotistes propagées à l’encontre de la franc-maçonnerie.

Le procès qui vise à dénoncer la franc-maçonnerie comme papillonnant dans les sphères du pouvoir et manipulant les décisions politiques rappelle les bien funestes souvenirs de la dernière guerre (1939-1945). On sait combien la diabolisation est un procédé facile, dont usent éhontément ceux qui ont toujours violemment combattu l’idéal républicain et qui s’en prennent, par un tour de passe-passe, à ceux qui, dans leur écrasante majorité, n’ont cessé de le servir avec un zèle impénitent. Cette imposture ombrageuse permet tous les soupçons, tous les amalgames, toutes les accusations. Certes, quand il y a faute, il faut circonscrire les faits et châtier les auteurs mais cela n’en fait pas l’opprobre de tout un courant de pensée et ne doit pas se transformer en un prétexte nauséeux. À ce compte-là, la maçonnerie devient le passe-partout de tous les fantasmes, une clé imaginaire pour des serrures que l’on refuse d’ouvrir sérieusement.

Il faut tenir une ligne plus sobre et plus ferme. Il y a toujours une perversité machiavélique à sombrer dans l’insulte et la paranoïa. Convenons-en : Pas plus que l’appartenance maçonnique n’équivaut à un brevet de vertu, elle ne saurait davantage supposer un esprit de manœuvre. Revenir aux parcours, aux déclarations publiques, aux contextes, aux résultats, aux carrières réelles. Puis seulement penser.

Toute élection devrait être une mise à nu

La loge enseigne une discipline intérieure. Le suffrage exige une responsabilité visible. Quand un franc-maçon se présente, il n’apporte aucune puissance occulte. Il se soumet à une contrainte plus rude que les fantasmes qui circulent. Il doit convaincre sans se réfugier derrière quelque mythe que ce soit. Il doit servir sans raconter d’histoires. Il doit accepter cette vérité simple que les urnes rappellent mieux que bien des discours : le vrai pouvoir n’est pas de régner dans l’ombre. Le vrai pouvoir est plus rare, plus élevé, plus difficile. C’est d’abord celui de se gouverner soi-même avant de prétendre gouverner au destin d’autrui.

18 Commentaires

  1. Bis repetita. Hélas, trois fois hélas, je ne peux que réécrire mon commentaire mis pour le salon maçonnique d Portugal le 11 mars dernier. Bien vu 450.fm.
    Ah, l’inamovibilité…
    Ce beau mot du droit français, réservé aux juges du siège pour les protéger des caprices du pouvoir exécutif : pas de révocation, pas de mutation forcée, pas de suspension sans procédure ultra-protectrice. Une garantie d’indépendance absolue, presque sacrée, face à l’amovibilité ordinaire des fonctionnaires lambda.
    Et puis il y a l’usage courant : ce qui est inamovible, c’est ce qu’on ne peut ni changer, ni déplacer, ni faire bouger d’un pouce. Comme une vérité proustienne qui s’incruste pour toujours, ou une bosse originelle qui ne part pas avec un simple rideau jaune.Eh bien, appliquons ça à Roger Dachez, président de l’Institut Maçonnique de France depuis sa fondation en 2002 – 24 ans de mandat ininterrompu en 2026 !
    Pas élu pour un temps limité avec renouvellement obligatoire, non : président-fondateur, donc inamovible par essence. Pas de Grand Orient, de GLDF ou encore de GLNF ici pour imposer des mandats de 3 ans max, des rotations, des scrutins compétitifs ou des limites anti-cumul. L’IMF, c’est son bébé, sa création, sa présidence à vie (ou presque).
    Dans une institution maçonnique qui prône l’égalité, la fraternité, l’alternance des charges pour éviter les papautés et les dynasties, voilà un cas d’école d’inamovibilité de fait : immuable, indélogeable, intouchable.
    Comme si la Constitution française de 1875, qui a posé les bases de la Troisième République en France mais aussi consacré l’inamovibilité des magistrats du siège (les juges), pour garantir leur indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif , avait été réécrite pour lui seul : « sous réserve de garanties exorbitantes… mais sans garanties du tout, en réalité. »
    Bonjour la démocratie maçonnique version IMF !
    On théorise la pierre brute qui se polit par le frottement collectif, mais quand le président est taillé dans du granit inamovible depuis un quart de siècle, on se demande si ce n’est pas plutôt la pierre qui polit les autres… sans jamais se laisser tailler elle-même.
    Respect pour la longévité historique, quand même.
    À ce niveau, on frôle le record des charges « à vie » dans l’histoire maçonnique française. Chapeau ! Mais pour les puristes de l’alternance et du non-cumul : oups, petit malaise ?
    Et si quelqu’un(e) ose proposer un renouvellement ou une rotation : procédure exorbitante activée… ou simplement silence radio ?

  2. Si, malgré cela, Roger ne met pas un peu d’eau dans son vin, lui qui paradait fin février en annonçant partout un salon maçonnique parisien pour le 2 mai 2025, c’est qu’il persiste à confondre autorité morale, communication tapageuse et singulière amnésie.

  3. j’espère que ce cher frère a respecter l’article 23 du RG GO interdiction de placer dur les cordons des emblèmes monarchiques

  4. Jacques CAMY 14 03 2026 14h08
    Je lis des commentaires qui me déçoivent. Nous aussi, Francs-Maçons, tombons dans le piège de la polémique, dommageable quelle qu’en soit la substance. Cet article, fort bien fait ne serait-ce qu’il est rare d’en lire de semblables, se suffisait à lui-même et les commentaires sont inutiles.
    Mais je vous aime tous !

  5. René Guilly (O.E.), après des études de lettres, fut journaliste au journal Combat, avant de rejoindre les Musées de France comme conservateur en chef. Il dirigea les ateliers de restauration du Louvre et professa à l’École du Louvre.
    Le Frère René Guilly, fondateur de la L.N.F., présenta « La Charte de la Maçonnerie traditionnelle Libre », document essentiel pour la L.N.F. d’antan.
    La Charte (1968-1969) en 9 articles
    Cette charte, pilier de la Loge Nationale Française (L.N.F.) et de la Franc-Maçonnerie Traditionnelle Libre (FMTL), pose les fondements spirituels, initiatiques et apolitiques issus des scissions maçonniques des années 1960.
    Article 1 : Foi en le Grand Architecte
    Croyance obligatoire en Dieu (G.A.D.L.U.) comme base spirituelle ; exclusion de l’athéisme ou agnosticisme.
    • Article 2 : Symbolisme sacré de la Bible
    La Bible (Ancien Testament et Évangile de Saint Jean) sur l’autel des serments, comme Livre de la Loi sacrée.
    • Article 3 : Travail spirituel et initiatique
    Loges vouées au perfectionnement moral via anciens rites, sans profane.
    • Article 4 : Interdiction du politique et social
    Pas de débats politiques, sociaux ou religieux ; focus sur l’essence initiatique.
    • Article 5 : Régularité et reconnaissance mutuelle
    Respect de la régularité et pratique exclusive des rites traditionnels (R.E.A.A., Français).
    • Article 6 : Instruction maçonnique
    Priorité à l’étude des Mystères et symboles ; rejet des innovations.
    • Article 7 : Exclusion des engagements profanes
    Refus des obédiences adogmatiques ou mixtes ; homogénéité spirituelle et masculine.
    • Article 8 : Fidélité aux landmarks
    Respect absolu des principes d’Anderson (1723) et Constitutions.
    • Article 9 : Lien perpétuel avec les origines
    Engagement à perpétuer fidèlement les principes fondateurs.
    Ces articles distinguent cette obédience dite « régulière » des courants libéraux français.
    Fidélité stricte de Dachez ?
    Pour beaucoup, Dachez n’a pas incarné une fidélité stricte à cette charte dans un sens dogmatique ou exclusif. Initié à la G.L.D.F., membre de la L.N.F. depuis 1985, président du conseil national (1992-1997) et Grand Maître des L.N.F.U. jusqu’en 2025, il fut disciple direct de René Guilly et promoteur de la « Franc-Maçonnerie Traditionnelle Libre ».

  6. Aliende et Pinochet, Frères de loge !!! ou quand le mythe d’H devient réalité !
    De quelle Fraternité parle-t-on ? Ici, de frères ennemis, à n’en point douter !
    Être Franc-Maçon ne donne pas ipso facto ni un certificat de vertu , ni un certificat de sagesse. Dommage ! TAF 🙋‍♂️

  7. Tellement plus aisé de critiquer sûrement à tort à bien des égards le Président de l’IMF et d’avoir occulté le trop bien connu « Faustien » ayant quitté le GODF, assurément cela aurait fait grand désordre. Soyez francs que diable !

  8. Certains propos ou commentaires au sujet du faible score électoral obtenu par Roger Dachez en 1993 sont foncièrement injustes. Qu’on se le dise, dans l’espace électoral, n’importe quelle chaussette revêtue d’une bonne investiture politique réalise dans la plupart des cas un résultat significatif. Dans son parcours maçonnique, Roger Dachez a fait preuve d’une qualité intellectuelle pour le bien de la franc-maçonnerie. Voilà donc l’essentiel. Hélas, nuire ou discréditer un frère ou une sœur sur des faits qui ne présentent aucun intérêt, relève davantage de la jalousie. Jalousez, jalousez, il en restera toujours quelque chose !

  9. Cet article est très réussi parce qu’il ne se contente pas d’un nom ou d’un cas particulier. Il montre avec justesse que, chez les frères engagés en politique, les trajectoires sont diverses, les réussites inégales, les échecs bien réels, et qu’au bout du compte la loge ne remplace jamais le suffrage. C’est précisément cette mise en perspective qui rend le texte si fort.

  10. Roger Dachez aime manifestement la hauteur des tribunes plus que la rude vérité des urnes. Quand on a réuni 584 voix et 1,43 % des suffrages, on ferait mieux de cultiver un peu de modestie avant de se draper dans une posture d’autorité intellectuelle sur la démocratie et la vie publique.

  11. Belle article. Juste et parfait. Merci 450.fm de nous offrir autre chose que de sempiternelles annonces de conférences ou pire des invitations à des tenues auquelles on ne peut pas aller.
    À la veille des élections, votons !

  12. Rappelez-moi ? C’est bien Dachez qui a interdit la double appartenance et a introduit la mixité ?
    C’est le fondateur René Guilly, dit René Désaguliers, qui doit qui se retourner dans sa tombe…

  13. Article excellent, juste, net et salutaire. Il remet les choses à leur place avec une clarté rare. Non, la loge ne remplace ni le suffrage ni le réel, et oui, les urnes demeurent le seul vrai juge dans une démocratie. Voilà un texte qui démonte les fantasmes sans faiblesse et rappelle avec intelligence que la responsabilité publique ne se mesure ni aux rumeurs ni aux mythologies.

  14. Ce qui frappe chez notre frère Roger, c’est ce mélange de magistère professoral et d’impuissance électorale. L’érudition peut impressionner dans les colloques, mais elle ne vaut ni enracinement populaire ni légitimité civique.
    Les chiffres rappelés ici ont au moins le mérite de dégonfler la statue.

  15. Il y a chez Roger Dachez une contradiction assez savoureuse.
    Se dire monarchiste de conviction et venir ensuite donner des leçons sur la souveraineté du suffrage universel a quelque chose d’assez commode. Dès que la réalité électorale l’a ramené sur terre, il semble avoir préféré le confort du commentaire à l’épreuve du verdict populaire.
    TAF
    Jessica

  16. À l’IMF, Roger Dachez aura tellement duré que la présidence semble relever moins d’un mandat que d’une installation. À ce stade, l’indétrônable n’est plus un hommage, c’est presque un diagnostic.

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Franck Fouqueray
Franck Fouqueray
Fondateur du Journal 450.fm en 2021 - Président des Éditions LOL depuis 2016 - Auteur de nombreux ouvrages maçonniques. Parmi ses nombreuses activités, on peut noter qu'il est fondateur du réseau social maçonnique On Va Rentrer qui regroupe plus de 6 500 Frères et Soeurs. Il est aussi le créateur du premier Festival d'humour maçonnique de Paris. Il a présidé de 2017 à 2022, la Fraternelle des écrivains maçonniques. En 2024, il a lancé le Premier Monastère Maçonnique Laïc (Manoir d'Hiram - Thouars 79) pour accueillir les retraites maçonniques.

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