Accueil Blog Page 400

« Les races n’existent pas MAIS… », où comment confronter histoire et réalité

Le dernier livre de Charles Susanne, personnalité éminente dans le domaine de l’anthropologie et de la génétique humaine, aborde des thématiques essentielles relatives au racisme, à l’humanisme, et à l’éducation.

Susanne souligne l’importance de veiller à ce que les évolutions sociales, scientifiques, technologiques et économiques soient au bénéfice de tous, et non exclusivement au profit de certaines nations ou classes sociales élevées. Il insiste sur l’idée que les progrès doivent être qualifiés d’humanistes uniquement s’ils répondent à cette condition d’équité et d’inclusion​

L’auteur explore également la problématique du racisme, tant dans son contexte historique que dans sa manifestation actuelle. Cette perspective historique et contemporaine offre une compréhension plus profonde des dynamiques du racisme et de ses implications dans la société moderne​

​​En outre, Susanne discute de l’utopie de l’humanisme, soulignant combien la paix perpétuelle et la concorde entre tous les humains sont difficiles à atteindre. Il met en lumière le rôle crucial de l’éducation dans la promotion de rassemblements plus fraternels et de la fraternité humaine, en particulier dans le contexte actuel marqué par des tendances communautaristes culturelles, ethniques et religieuses​.

Le sous-titre « Le racisme d’hier et d’aujourd’hui » indique clairement que l’auteur aborde non seulement la question de la race et de son inexistence biologique, mais aussi la persistance et l’évolution du racisme à travers le temps. Il examine comment les notions obsolètes de race ont influencé et continuent d’influencer les attitudes, les politiques et les pratiques sociales. En reconnaissant que les races en tant que catégories biologiques distinctes n’existent pas, Susanne met en lumière le caractère construit et social du racisme. Il analyse comment ce racisme, bien qu’ayant évolué, reste un problème significatif dans la société contemporaine, affectant les vies et les droits de nombreux individus à travers le monde.

Rappelons qu’en anthropologie et dans les études sociales, le concept de race a historiquement été utilisé pour catégoriser les humains en groupes basés sur des caractéristiques physiques comme la couleur de la peau, la forme du visage, etc. Cependant, ce concept est aujourd’hui largement réfuté par la communauté scientifique.

Et Charles Susanne de bien définir le concept de race – faisant référence à des groupes de groupes de classés principalement sur la base de caractéristiques physiques, comme la couleur de la peau, la forme du visage et d’autres traits corporels et le terme d’ethnie – définie davantage par des facteurs culturels et sociaux que par des traits biologique –, renvoyant à un groupe de personnes qui s’identifient ou sont identifiées par d’autres sur la base de caractéristiques culturelles partagées, pouvant inclure la langue, l’origine géographique, la religion, les traditions, les pratiques culturelles, l’histoire et parfois des éléments d’ascendance commune.

Charles Susanne.

Charles Susanne offre une exploration profonde et éclairée sur un sujet souvent mal compris : la notion de race dans le contexte humain. Les races n’existent pas MAIS… est un ouvrage essentiel pour quiconque souhaite comprendre en profondeur les dynamiques de la diversité humaine, loin des clichés et des simplifications. C’est un livre qui éclaire, qui challenge et qui invite à une réflexion plus nuancée et informée sur ce que signifie vraiment être humain dans toute notre diversité. Une lecture incontournable pour ceux qui cherchent à enrichir leur compréhension du monde et de ses habitants.

Les races n’existent pas MAIS… Le racisme d’hier et d’aujourd’hui

Charles SusanneNumérilivre, 2023, 258 pages, 24 €

Le Dessin de… Jissey « Diabolisation »

0

Un article du 27 décembre parle de la diabolisation des Francs-maçons en Espagne. Qu’en sera t-il au paradis ?

Tout m’est égal

3

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Un peu avant Noël, j’ai croisé un ami et « néanmoins » frère (en maçonnerie, on est d’abord frère, avant de devenir éventuellement ami). Il me fait l’honneur de lire régulièrement mes éditos, ce qui l’a conduit à me taquiner sur mes belles impatiences en faveur de la liberté[1], qu’il aurait bien voulu voir doubler d’une aussi ardente révérence au principe d’égalité. Je lui ai dit que la liberté l’emportait d’elle-même. Permettez-moi de m’en expliquer.

C’est, au demeurant, bien simple : comment défendre la liberté dans sa plus large extension pacifique, sans réputer qu’elle s’asseye sur la capacité de tous à l’exercer, c’est-à-dire sur leur égalité. Certes, il ne s’agit là que d’une égalité de droit. Et, si ce droit souffre peu de conditions, il en est une qu’il pose en préalable : que chacun soit en mesure d’accéder sans entrave au sentiment, à l’expression et à la pratique de cette liberté. Je concède volontiers que, quand toutes sortes d’inégalités se creusent dans l’espace social, quand tant de handicaps sont placés sous la selle des plus humbles, les champions sortent de plus en plus du même moule, c’est-à-dire qu’on les retrouve principalement dans des classes aisées qui se reproduisent jalousement.

En fait, en matière d’ascension sociale, on agit exactement à l’inverse de ce que l’on fait pour les courses de chevaux où les petites plaques de plomb glissées dans les poches latérales du siège du cavalier visent à égaliser les chances des concurrents, tout cela pour rendre plus passionnantes les rivalités. On est, d’ailleurs, dans un tout autre contexte et ce n’est pas davantage ce qu’il faudrait faire, quoique cette tentation lancinante inspire bien des mesures prétendument correctrices dont la moindre semble être la discrimination positive[2] qui intervient, au reste, assez tard dans certaines filières de formation. On a, en fait, mauvaise conscience, quoique l’on porte aux nues une obsession de hiérarchie des savoirs et de classement des performances qui abîme toute entreprise réaliste de la progression de tous, tant il s’agirait, en définitive, pour le système, dans sa sublime conception fantasmatique, de culminer graduellement, d’un ressort à l’autre, vers le prix Nobel ou vers cette version locale, mondaine et abâtardie que l’on nomme l’Académie française.

D’une manière générale, convenons-en, dans le cursus scolaire qui semble pour le moins, désormais, avoir perdu de sa superbe, on met très tôt en place des modes de sélection qui favorisent les élèves en détenant originairement les codes, sans se soucier suffisamment, dans un tel modèle de réussite académique, d’accroître le potentiel des plus faibles… ce qui retentit mécaniquement sur des parcours professionnels valorisant hautement les marques initiales d’excellence. De ce côté-là, depuis les années 80, c’est un échec de nos politiques[3]. Il appartient donc au citoyen que je suis, comme à tout autre, de veiller, dans ses choix collectifs, à des garanties de rétablissement ou de réduction, selon l’expansion que l’on voudra donner au mot choisi.

Pour autant, placer l’égalité au sommet de toutes choses a toujours conduit à la dictature et dans un premier temps à celle des médiocres, c’est-à-dire à celle de ceux qui, à force de ne pas vouloir voir dépasser les têtes (sauf les leurs, il va de soi), ont tôt fait d’avoir la faiblesse de les couper. L’égalité est trop souvent l’excuse de la tyrannie, même si elle prend soin d’épargner les nomenklaturas. Elle est le prétexte aux condamnations sommaires, aux atteintes flagrantes à la liberté. Je ne vais pas ici céder à la facilité d’en citer mille exemples. Chacun, de bonne foi, en aura pléthore à l’esprit.

Donc, prenons garde que la liberté, en faisant les frais d’une égalité qui s’époumone, ne[4] se noie dans une bien-pensance aussi bien réactionnaire que révolutionnaire. « En même temps », comme j’ai cru pouvoir le montrer, cette crainte ne doit pas être répulsive au point de faire l’impasse sur une saine exigence d’égalité, qui, non seulement gît au cœur de notre devise républicaine (comme au sein du Rite Écossais, Ancien et Accepté), mais gouverne l’équilibre et l’avenir de nos sociétés. Cette égalité est, d’ailleurs, le fruit naturel du troisième terme de notre triade sacrée : la fraternité. C’est cette fraternité qui en est l’agent heureux et résolu car elle en est à la fois l’aliment et la dimension.

C’est pourquoi, je persiste à le proclamer, la liberté est toujours le thermomètre de la santé du corps social. Que vous la preniez par n’importe quel bout, la liberté reste la signature éclatante du respect de l’Homme. Sans réduction des inégalités, sans diversité des propositions d’accomplissement, les sociétés ne peuvent être qu’en crise. On le voit : elles couvent comme des volcans. Il faut donc veiller à offrir, à la liberté, de multiples champs d’épanouissement, pour qu’elle ne soit pas plus une manifestation distinctive réservée à quelques-uns  qu’un symptôme vacillant chez tous les autres. C’est alors que chacun, rendu à sa liberté, pourra s’écrier, non avec mépris, mais avec fierté : « Tout m’est égal ! »


[1] V. mon édito du 15 décembre 2023 : « Un front uni vers elle : la liberté ».

[2] La « discrimination positive » consiste à traiter de manière préférentielle certaines catégories de population pour améliorer l’égalité des chances.

[3] Et même Les Échos s’en font l’écho.

[4]  Petit clin d’œil à mon Très Cher Frère Gilles, adepte de la nuance, dont la réputation de finesse n’est plus à faire et qui a découvert avec délice la thèse d’une jeune chercheuse en linguistique, Chloé Tahar : La négation explétive : des impératifs aux connecteurs : approche diachronique et formelle. Soyons plus explicite encore, le Gilles en cause n’est autre que Gilles Saulière, érudit et surprenant mélomane, connu pour être l’infatigable animateur de la « sympathique » radio web, RadioDelta, dont ce Journal fait fraternellement la promotion.

17/01/24 : Café Laïque présente « Missak Manouchian au Panthéon »

Le Café Laïque nous invite, dans sa récente newsletter et à quelques semaines du transfert au Panthéon des cendres de Missak Manouchian, poète, ouvrier, résistant, symbole de la résistance des étrangers, de venir échanger avec Jean-Pierre Sakoun, initiateur et porteur de la démarche de panthéonisation et président du Comité « Missak Manouchian au Panthéon ».

Missak Manouchian, en 1930.

Pour tout comprendre de la vie du héros, de la portée symbolique républicaine et universaliste de son entrée dans la temple de la République le 21 février 2024 et du processus-même de la panthéonisation.

L’Affiche rouge. affiche de propagande allemande placardée massivement en France sous l’Occupation, dans le contexte de la condamnation à mort de 23 membres des FTP-MOI.

[NDLR : Missak Manouchian était un poète, homme politique, traducteur, résistant, journaliste, syndicaliste, et tourneur d’origine arménienne. Né le 1er septembre 1906 dans l’Empire ottoman, il est devenu une figure importante de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale. Survivant du génocide arménien, Manouchian s’est réfugié en France en 1925. Il s’est engagé dans le mouvement antifasciste animé par le Parti communiste français après la crise du 6 février 1934. En tant que militant, il a travaillé pour plusieurs publications et organisations, dont le journal Zangou et l’Union populaire franco-arménienne.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, après l’attaque allemande contre l’URSS, Manouchian a été arrêté mais rapidement libéré. En février 1943, il a rejoint les Francs-Tireurs et Partisans – Main-d’Œuvre Immigrée (FTP-MOI) de la région parisienne, où il a finalement été nommé commissaire militaire en août 1943. Sous son commandement, son groupe a mené près de trente attaques réussies contre les intérêts allemands d’août à novembre 1943. Malheureusement, il a été arrêté par la police collaborationniste française et fusillé par les Nazis au Mont-Valérien le 21 février 1944.

Tombe de Missak et Mélinée Manouchian.
Cénotaphe des FTP-MOI inauguré le 20 mai 1989 près du Mur des Fédérés, au Père Lachaise, par Georges Marchais, secrétaire du PCF, et Mélinée Manouchian entourée de la direction du parti.

Missak Manouchian est aujourd’hui reconnu comme un héros de la Résistance française, et son histoire est une part importante de la relation bilatérale entre l’Arménie et la France. Son héritage continue d’être célébré et honoré en France et en Arménie​. Sa panthéonisation célèbre sa contribution à la Résistance française et son statut de poète et de combattant pour la liberté.]

Infos pratiques : Le Chevalier de la Barre et Unité Laïque ont le plaisir de vous convier à notre prochain Café Laïque qui aura lieu le 17 janvier 2024 à 18h30

Au RÉGENT 70 rue Lafayette, 75009 PARIS/Métro CADET – PAF : 10 € – Consommation incluse/Inscription : contact@unitelaique.org

La nostalgie de l’Unité

De notre confrère blog-glif.fr

Notre Bien-aimé Frère Thierry Mudry, qui a une longue et profonde pratique du Rite Écossais Rectifié, tente de montrer en quoi ce Rite peut être qualifié globalement de: « nostalgie de l’Unité ». Il écrit :

Une Tradition de la « proximité du lointain ».

Le Rite Écossais Rectifié vient s’ancrer dans une longue tradition qui transcende les distinctions, somme toute modernes, entre philosophie et religion, entre ésotérisme et mystique . Ce Rite associe indissolublement pensée et action, discours et vécu. Bien sûr, cette tradition n’est pas sans présenter des divergences importantes et des dissonances en son sein, dont ce rite a pu d’ailleurs se faire l’écho.

Retenons donc en premier lieu ce syntagme évocateur: la « nostalgie de l’Unité ». Et retenons avec lui la formule du philosophe allemand Martin Heidegger qui, dans son texte intitulé « Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? », pose cette définition de la nostalgie : « la nostalgie est la douleur que nous cause la proximité du lointain ». Dieu, en effet, est plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes énonçait Maître Eckhart après Saint-Augustin. Pourtant il nous paraît si lointain, comme absent de l’horizon qui se dessine devant nous, que cet éloignement apparent nous est souffrance et désarroi.

Rien n’illustre mieux cette nostalgie que la citation qui figure en couverture de L’Homme de désir, l’ouvrage de l’un des maîtres de notre rite, Louis-Claude de Saint-Martin: « Si des éclairs brillants et passagers sillonnent quelquefois dans nos ténèbres, ils ne font que nous les rendre plus affreuses, ou nous avilir davantage, en nous laissant apercevoir ce que nous avons perdu ».

On sait que le Rite Écossais Rectifié est un rite chrétien. On devrait rajouter que l’ensemble de la Franc-maçonnerie régulière universelle est chrétienne. Notre rite tient pour vrais la double nature humaine et divine du Christ et le dogme de la Sainte Trinité, du Dieu unique en trois personnes distinctes, toutes croyances fondées sur les conclusions des Conciles œcuméniques d’Alexandrie et de Chalcedoine de 381 et 451.

Religion chrétienne ou religion venue du fond des âges ?

Joseph de Maistre. Peinture de Karl Vogel von Vogelstein, ca. 1810.

Pour autant, selon les mots mêmes de Saint-Augustin dans ses Révisions ou Retractationes (Livre I, chapitre XIII, n*3): « la même religion qu’on appelle maintenant religion chrétienne était déjà celle des Anciens. Elle a conservé son empire depuis nos premiers parents jusqu’à l’avènement du Verbe incarné. La vraie foi ne porte le nom de religion chrétienne que depuis le Christ, mais son existence remonte plus haut ». Notre Frère Joseph de Maistre ne dira pas autre chose dans le mémoire qu’il adressera au Grand Maître de la Stricte Observance Templière, le duc de Brunswick, dans la perspective du convent de Wilhelmsbad de 1782: « la vraie religion a bien plus de 18 siècles. Elle naquit le jour où naquirent les jours ».

Quelle est donc cette religion dont font état Saint-Augustin et Joseph de Maistre et dont nous recueillons l’héritage en tant que Francs-Maçons du Rite Écossais Rectifié ?

Est-ce l’expression de la Tradition primordiale, mise à jour par René Guenon et les auteurs pérennialistes ? Sans aucun doute, mais plus précisément encore, elle est l’expression de cette nostalgie de l’Unité, déjà évoquée et si présente dans l’histoire de notre Occident, depuis au moins Platon et les néo-platoniciens qui ont inspiré Saint-Augustin et les Pères grecs de l’Église comme Clément d’Alexandrie et Origène avant lui.

Qui dit nostalgie de l’Unité, c’est-à-dire de l’Unité « perdue (et je renvoie pour la conscience de cette perte à la citation de Louis-Claude de Saint-Martin), dite « quête », on devrait dire « quête renouvelée et incessante », de l’Unité. C’est ce qu’exprime notre Frère Joseph de Maistre quand il évoque « les temps où ‘l’homme revêtu de son corps de gloire’, sera enfin reçu au sein de ‘l’Unité’ , réintégré dans sa véritable nature divine, dans sa première propriété, vertu et puissance spirituelle primitive, non-séparée de sa véritable origine » (https://www.directoirerectifiedefrance.org/joseph-de-maistre-et-la-doctrine-du-regime-ecossais-rectifie/).

La quête de l’Unité, c’est le retour à l’origine.

Maître Eckart,  Andrea di Bonaiuto[1]

Quelle est cette quête de l’Unité ? C’est la recherche du retour à l’origine dont parle Joseph de Maistre, de la fusion avec l’Un, le Dieu au-delà de Dieu qu’invoque Maître Eckhart dans ses sermons.

Mais quel est le chemin qui peut nous y mener ?  Ledit chemin, nous pouvons l’appeler, avec la théologienne Marie-Anne Vannier, la « voie négative », une appellation peut-être plus pertinente que celle communément usitée de « théologie négative » . Cette voie, elle a été d’abord tracée en Grèce par Parménide et Platon, puis par les néo-platoniciens, tant païens que juifs ou chrétiens. C’est Denys l’Aréopagite, ou plus exactement le Pseudo-Denys, un moine syrien des Ve/VIe siècles, qui procéda à la christianisation du message qu’elle véhicule. La voie négative conflue pour partie avec le chemin suivi par Moise. Des chrétiens (pas tous !) empruntent cette route et ils y croisent les juifs kabbalistes.

Quel est le message délivré ? On ne peut rien dire sur l’Un, qui est l’origine, la matrice et le destin de l’homme et de toutes choses, « qui a donné l’être à tout ce qui existe ». L’Un est « éternel et infini » (nous percevons l’écho de ce message, mais un écho assourdi, dans la prière d’ouverture du rituel d’apprenti). L’Un est donc inconnaissable et insaisissable. D’où l’injonction de Maître Eckhart: « Tu veux être parfait, ne jappe pas sur Dieu », qui peut s’interpréter de la sorte : « plutôt que de parler de Dieu, efforce-toi de t’unir à lui ».

Jean Scot Erigène.

Manuscrit Clavis physicae – Honorius Augustodunensis, Paris, Bibliothèque Nationale

Ce message serait toutefois incomplet si, au IXe siècle, l’Irlandais Jean Scot Érigène, un proche du petit-fils de Charlemagne, le roi Charles le Chauve, dont il fut le théologien officiel (rappelons qu’à l’époque, moines et théologiens irlandais jouèrent un rôle décisif dans la christianisation de l’Europe du Nord-Ouest), si Jean Scot Érigène n’y avait pas ajouté que, aussi inconnaissable qu’il soit, Dieu est présent, infiniment présent, dans l’homme et dans la Création. Portant en lui toutes les possibilités de manifestation et de non-manifestation, Dieu se manifeste lui-même dans l’homme et dans la totalité de la Création.

Ineffable, inconnaissable, Dieu est ainsi, pour parler une nouvelle fois comme Maître Eckhart et Saint-Augustin, plus proches de nous que nous le sommes de nous-mêmes puisque nous tenons notre être de lui et de lui seul (« Ô Toi, qui a donné l’être à tout ce qui existe »).

Une doctrine puissante qui donne sens à la démarche initiatique du Rite Écossais Rectifié.

Portrait de Martinez de Pasqually, imagine par Léo Taxil.

Ayant ainsi très brièvement, très caricaturalement même, évoqué cette voie sinueuse vers l’Unité, voyons en quoi le Régime Écossais Rectifié vient s’y placer. Quelques allusions ont déjà été faites dans ce sens. Mais pour être un peu plus précis, il faut commencer par l’examen de la doctrine de la Réintégration de Martinez de Pasqually, fondatrice de notre Régime.

Nous savons que Pasqually se réclamait de la tradition maçonnique jacobite ou stuartiste, d’inspiration ouvertement kabbalistique. Pour être reconnu comme un Franc-Maçon régulier par la Grande Loge de France et autorisé à créer un atelier à Bordeaux, Pasqually avait produit une patente attribuée au prince Charles Édouard Stuart, le jeune prétendant jacobite, petit-fils du roi Jacques II. Cette patente, dont l’authenticité a été mise en doute par divers historiens de la Franc-maçonnerie, aurait été délivrée en 1738 par le prince Charles Édouard, qui se présentait comme le Grand Maître des loges présentes « sur la surface de la terre », au père de Pasqually et à lui-même.

De manière très significative, une deuxième version de la patente de 1738, retrouvée assez récemment dans les archives soviétiques, comportait l’arbre séfirotique de la Kabbale.

A l’époque où Pasqually sollicitait la reconnaissance de sa régularité maçonnique, il avait déjà commencé à élaborer son rituel d’Élus Coëns, destiné à compléter, voire à surmonter l’initiation maçonnique stricto sensu. Il avait déjà formulé sa doctrine de la Réintégration et ouvert un temple Coën à Bordeaux.

 

L’influence kabbalistique se dévoilait très clairement à la fois dans la doctrine martinésiste et dans les pratiques de l’Ordre des Élus Coëns, comme nous le verrons.

Une filiation kabbalistique.

Un point doit être souligné ici: Pasqually était issu d’une famille marrane, c’est-à-dire juive espagnole convertie au catholicisme romain, mais il n’y a pas lieu de douter de la sincérité de cette conversion. La preuve en est que l’appartenance à l’Ordre des Élus Coëns était exclusivement réservée aux catholiques. C’est donc certainement par la filiation jacobite que l’influence kabbalistique s’est transmise à Pasqually.

Rappelons que, principale expression de l’ésotérisme juif, la Kabbale remonterait à Moïse quand ce dernier s’était vu dicter par l’Éternel des lois écrites et transmettre, aux dires des kabbalistes, des lois orales et secrètes dont ils se prétendaient les dépositaires. Héritière du mosaïsme, la Kabbale l’est également du néo-platonisme dont elle avait assimilé les enseignements dans la Provence et le Languedoc du Moyen-Âge. Cheminant, elle aussi, sur la voie négative, la Kabbale distingue au-delà de la manifestation, le Dieu caché – l’Ein Soph (ou En Soph ou En Sof) ou l’Infini.

Robert Amadou, dans son introduction au Traité de la Réintégration (dont le titre complet est : « Traité de la Réintégration des êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissance spirituelles divines », souligne que dans la Kabbale comme chez Martinez de Pasqually « priment les thèmes théosophiques de la descente et de la remontée; de la chute, de la dispersion et de la restauration, de la réintégration ».

À cet égard, les analogies entre la doctrine martinésiste et celle du kabbaliste Isaac Louria en particulier, chef de file de l’école de Safed, sont particulièrement révélatrices: pour Isaac Louria, la formation de l’Adam Kadmon, l’homme primordial émané de l’En Sof, a débouché sur un cataclysme: sur la dispersion de la lumière – la chevirat hakelim ou brisure des vases, à laquelle il ne pourra être remédié que par le tikkun olam ou réparation des vases, mission dévolue à l’homme qui devra retrouver en lui-même et libérer les étincelles de lumière divine dont il est porteur.

Quant aux opérations magiques (théurgiques) auxquelles les Élus Coëns se livraient dans leur rituel, et qui n’avaient pas emporté la conviction de Willermoz et de Saint-Martin, elles apparaissaient tout à fait similaires à celles du Baal Shem de Londres comme l’observe Gershom Sholem, historien de la Kabbale et du messianisme juif. Le Baal Shem (ce qui signifie le « Maître des Noms (de Dieu) » en langue hébraïque) n’étant autre que le rabbi kabbaliste Samuel Jacob Falk.

Laissant maintenant Martinez de Pasqually de côté, si nous examinons la contribution de Willermoz au Régime Écossais Rectifié, elle est évidemment primordiale mais elle n’apparaît pas tant doctrinale, car, de ce point de vue, Willermoz s’en tient à la doctrine martinésiste, que rituelle, étant entendu cependant que toute la doctrine du Régime Écossais Rectifié se trouve exposée dans son rituel.

Le « sans-fond » théosophique.

 Jakob Böhme (1575–1624); Portrait par Gottlob Glymann

Il en va différemment pour Louis-Claude de Saint-Martin dont la rencontre avec l’œuvre de Jacob Boehme, plus encore que la rencontre avec Martinez de Pasqually va s’avérer, de son propre aveu, décisive.

C’est, en effet, après cette rencontre par livres interposés (ils ne sont pas contemporains: Jacob Boehme, né en 1575, s’était éteint en 1624), que Louis-Claude de Saint-Martin écrira ses principaux ouvrages. Il sera le premier traducteur de Boehme en langue française et contribuera à le faire reconnaître en Allemagne, apparaissant de la sorte comme l’un des initiateurs du romantisme allemand, largement tributaire de la pensée de cet auteur.

Jacob Boehme, qui se place même le savoir dans la continuité de Jean Scot Érigène et de Maître Eckhart, va incarner plus que tout autre la voie négative dont il réunit les courants constitutifs dans ce que David Konig décrit comme une « synthèse théologique, hermétique et mystique, dont le mode d’expression est symbolique et non conceptuel » (Le fini et l’infini chez Jacob Bohme, page 10).

Cette synthèse se construit autour de la notion d’Ungrund, de « sans fond », seule à même de nommer Dieu, mais aussi de définir le chemin qui peut nous mener à Lui.

Dans son Mysterium magnum, Boehme écrit: « Quand je considère ce que Dieu est, je dis : vis-à-vis de la créature il est l’Un qui est en même temps le Néant éternel. Il n’a ni détermination ni début ni lieu ; Il ne possède rien en dehors de lui-même ; Il est la volonté de ce qui n’a pas de motif. Il n’est qu’Un en lui-même ; Il n’a besoin ni d’espace ni de place ; Il s’engendre en lui-même d’éternité en éternité ; Il n’est identique ou semblable à rien et n’a aucun endroit où Il réside ».

Comment parvenir jusqu’à lui ? La voie négative devient, avec Louis-Claude de Saint-Martin, une voie intérieure qui éveille l’homme à la conscience d’une perte et suscite le Désir de l’Unité retrouvée.

Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe Inconnu ».Portrait au physionotrace, dessiné par Jean-Baptiste Fouquet et gravé par Gilles-Louis Chrétien.

ThM, 12/2023.

[1] Crédits— https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Andrea_di_Bonaiuto_-_Cappellone_degli_Spagnoli_-_Via_Veritas#/media/File:Andrea_di_Bonaiuto_fresco_01.jpg, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=123058755

Les différents serments

Le serment est évoqué à de nombreuses reprises lors de l’initiation ou des passages aux degrés supérieurs. Il préfigure un engagement que prend le franc-maçon et il impose des obligations.

Il est souvent théâtralisé, mis en valeur par le Vénérable Maître (VM) qui insiste sur son importance et sa gravité comme nous allons le voir.

Mais il existe également dans le monde profane.

LES SERMENTS PROFANES.

2 mains posées sur le Bible pour le serment

Il y a des serments à portée historique. Celui du jeu de Paume du 20 juin 1789, prêté par les députés de la Nation qui jurent de ne pas se séparer avant d’avoir établi une Constitution. Celui de Koufra du 2 mars 1941, prêté par le colonel Philippe de Hauteclocque – futur Général Leclerc – et ses soldats dans une oasis du sud libyen, tous jurant de ne déposer les armes que lorsque le drapeau français flottera sur Strasbourg.

Il y a les nombreux serments professionnels des magistrats, avocats, policiers, gendarmes, notaires, médecins, architectes, experts-comptables ou juridiques et ceux des témoins d’une affaire judiciaire.

Et on pourrait en citer d’autres …

Une grande variété donc mais ils ont un point commun :

Ils sont de l’ordre du devoir, de l’obligation, de l’impératif.

Et ils obligent ceux qui les font au respect des engagements pris devant des supérieurs, des pairs ou des tiers. Mais seuls les serments prêtés en toute liberté et volontairement engagent leurs auteurs. Car un serment extorqué sous contrainte n’a évidemment pas de poids et il est normal de s’en affranchir dès que faire se peut.

LES SERMENTS MAÇONNIQUES

Le Serment (Dionysos Tsokos, 1849) illustre une cérémonie d’initiation : le pope semble être Grigórios Phléssas, le combattant Theódoros Kolokotrónis.

De quoi s’agit-il alors et qu’est-ce qu’un serment maçonnique ?

On s’intéresse ici au champ lexical et au champ sémantique.

Le champ sémantique c’est l’ensemble des sens que peut prendre un mot selon le contexte dans lequel il se trouve. Par exemple dans le mot “jurer”, il y a l’idée de prêter serment et de prendre un engagement, c’est le sens qui nous intéresse. Mais il y a également l’idée de proférer un juron, ce qui n’a évidemment rien à voir.

Le champ lexical nous intéresse également et désigne quant à lui l’ensemble des mots qui gravitent autour d’un sens identique ou au moins similaire. Prêter un serment c’est jurer, promettre, garantir, assurer, certifier, s’engager à, s’obliger à, et ce sont là des mots du même champ lexical.

UN EXEMPLE PRÉCIS : LE SERMENT AU 1ER DEGRÉ

Lors de l’initiation au 1er degré du Rite Écossais Ancien et Accepté en Grande Loge de France (GLDF), le VM demande au candidat-postulant de prêter un serment solennel pour être initié aux mystères de la Franc-maçonnerie et de contracter un engagement de fidélité.

Ce premier serment initiatique est prêté par le postulant sur l’Autel du même nom, avec les yeux encore bandés. Il est invité à poser sa main droite sur les Trois Grandes Lumières de la Franc-Maçonnerie (FM), l’Équerre, le Compas et le Volume de la Loi sacrée.

C’est évidemment le VM qui lit le texte du serment, le postulant n’étant pas en mesure de le faire.

Il exige de ce dernier le respect des secrets qui lui seront confiés, le respect des principes de l’Ordre, la participation régulière aux Travaux et la pratique de la fraternité à l’égard des membres de la Loge.

Le postulant écoute le texte tout en ayant la main droite posée sur le Volume de la Loi sacrée.

Enfin, à la demande du VM, il lève sa main droite et s’engage par serment en disant “Je le jure”.

Cette locution donne sa force à un engagement formel et solennel.

Dans cette même cérémonie, le second serment, se fait un peu plus tard, après que le postulant soit entré dans la chaîne d’union, et que le bandeau lui ait été retiré.

Il a demandé la Lumière. Elle lui a été donnée.

Le VM lui demande alors de confirmer “sans restriction” le serment prêté précédemment sous le bandeau et de jurer fidélité aux principes et valeurs de l’Ordre, la main droite toujours posée sur les Trois Grandes Lumières.

Cette séquence est fortement dramatisée et théâtralisée par le VM qui demande au frère présentateur du postulant de prêter lui aussi serment, de s’engager à suivre son filleul et de l’éclairer de ses conseils sur son chemin maçonnique.

LANGAGE VERBAL ET NON-VERBAL

On voit que le serment prend à la fois une forme verbale et comportementale.

Verbale car il est demandé au postulant de s’exprimer : “Je le jure”.

Non verbale – comportementale car le geste est joint à la parole : la main droite est posée sur les Trois Grandes Lumières donnant ainsi une dimension solennelle à l’engagement pris.

L’approche sémiologique considère, à juste raison, qu’un geste peut être aussi considéré comme un mode d’expression, une manière de communiquer, un véritable langage. Ce constat est relativement banal.

Mais on peut parallèlement considérer tout autant que la parole, peut aussi être considérée comme un acte.

C’est ce qui se produit lors de la prestation de serment car on est alors dans un registre d’expression à la fois verbale et corporelle auquel on peut ajouter une dimension émotionnelle.

Autrement dit, on s’engage alors à la fois par l’esprit, par le corps et par le cœur.

Le langage alors n’est pas uniquement informatif – se limitant à donner une information – mais aussi performatif, car il transforme une parole en acte créateur.

C’est d’ailleurs ce qui se produit peu après cette prestation de serment lorsque le VM transforme le postulant – jusque-là encore profane – en Franc-maçon du Premier degré du REAA. Le VM, posant l’épée flamboyante sur les épaules et la tête du postulant déclare :  » Je vous crée, constitue et reçois Apprenti Franc-Maçon Premier degré du REAA … « .

Sa parole inaugure une transformation du profane. Elle contribue à une conversion de sa réalité.

Le candidat devient Franc-maçon par la puissance de cette parole performative et créatrice.

Pour le VM, « dire c’est faire » comme le théorise le philosophe John Austin dans son ouvrage « Quand dire c’est faire » (Seuil 1970) .

Le Serment pris sur l’Autel se prolonge par un engagement qui donne du sens à la vie de chacun de ceux qui le prononcent, l’entendent et le partagent.

Car lorsque l’on s’engage, ce que l’on donne en gage, c’est soi-même. Et ce qui est dit nous lie aux autres frères et sœurs par nos actes.

C’est pourquoi il est essentiel que chacun sache être à la hauteur de son serment, vies maçonnique et profane confondues, car lorsqu’on est maçon, c’est toute sa vie durant et pas seulement lors des tenues régulières mensuelles.

EN SYNTHÈSE

Le serment initiatique concrétise l’engagement du franc-maçon et son avenir. Cet engagement est pris devant des pairs et devant des frères ou sœurs de degrés inférieurs ou supérieurs. Sa forme est à la fois verbale et non-verbale. Il a une dimension rationnelle, émotionnelle et physique et son expression verbale et physique se confondent.

Sa théâtralisation par le VM dans le cadre du rituel renforce la solennité du moment et conforte le souvenir qui en restera. Le serment s’impose dès lors à celui qui l’a pris comme un impératif catégorique au sens kantien : il doit être respecté en toute circonstance sauf, cela va de soi, en cas de force majeure.

Le mystère de Plazac – Par Laurent Ridel

Du site de Laurent Ridel : decoder-eglises-chateaux.fr

Il y a quelques jours, je vous soumettais un document présentant brièvement près de 40 églises et monastères à visiter en France. Il vous a inspiré quelques idées de voyage. Tant mieux, c’était le but. Vous m’avez aussi signalé quelques petites erreurs et fautes d’orthographes. Aujourd’hui je vous le propose

Il y a deux semaines, une abonnée, Laure, m’envoyait un mail et une photo :  « Dans une église de Dordogne, Plazac, à l’entrée du chœur, proche de la grille de communion, est accrochée au mur une structure en bois fermée par un rideau. – avez-vous déjà rencontré ceci ailleurs ? – comment s’appelle cet élément ? – à quoi sert-il ? (statue à l’intérieur, forme de dais ?) »
Pour ma part je donnais ma langue au chat (avec vous dans le rôle du chat). Quelques-uns d’entre vous m’ont effectivement répondu. Vous allez savoir si l’énigme est résolue.   47 mn après l’envoi de mon infolettre et de mon interrogation, je recevais une réponse en image de Noé. D’après une ancienne photo, l’emplacement correspondait à une chaire à prêcher. J’avais pensé aussi à cette hypothèse. La partie supérieure en bois ressemblait en effet à un abat-son de chaire à prêcher. D’autres abonnés, Pierre-Yves du Béarn, Jean du Pays d’Auge et Pierre de Belgique, ont renchéri. Je pensais l’affaire pliée. Prise de Veies, enluminure du manuscrit Fr 365
Grâce à une autre photo, Marie-Christine de Belgique m’a remis les yeux en face des trous. 
La chaire à prêcher ne correspond pas à l’emplacement de la structure mystère. De plus cette structure est dupliquée à l’entrée du chœur. Difficile d’imaginer 3 chaires à prêcher dans une église ! J’ai donc poursuivi avec curiosité la lecture de vos mails à la recherche d’autres hypothèses.  Myrelingues et Marc de Bourgtheroulde proposent un conopée, voile enveloppant le tabernacle où sont conservées les hosties consacrées. Très peu utilisé de nos jours, ce textile symboliserait la tente de l’Exode, à l’intérieur de laquelle les Hébreux protégeaient l’Arche d’Alliance. Je ne parle pas ici de l’Arche de Noé, mais de ce coffre précieux, symbole de l’alliance entre Dieu et son peuple.  Est-ce un conopée pour autant ? Je ne le pense pas. Pourquoi en mettre deux ? Et pourquoi à l’entrée du chœur ? Dans une église paroissiale comme celle de Plazac, il n’y avait qu’un seul tabernacle et donc un seul canopée, le tout au fond du chœur.  Un autre abonné, Claude du Maine-et-Loire, transmet l’hypothèse d’un ami : il s’agit d’un dais recouvrant une colombe eucharistique. Là aussi, cela mérite quelques explications. Certains autels étaient surmontés d’une colombe en bois qui contenaient les hosties consacrées. Eglise néogothique de Vimoutiers
J’oppose le même argument que précédemment. Pourquoi deux dais pour une colombe eucharistique ? Il n’y en a besoin que d’un.  L’hypothèse du dais est poursuivie par Marie-Christine de Belgique, déjà citée. Elle propose précisément de voir « deux dais que l’on détachait du mur lors de procession et qui abritaient alors une statue ». Le fait d’avoir plusieurs dais de procession dans une église ne me choquerait pas, à la différence d’avoir plusieurs chaires à prêcher ou colombes eucharistiques. Une réserve cependant : l’étroitesse du dais, la longueur du rideau, l’absence de hampes (les bâtons pour porter le dais) me font beaucoup douter.  J’ai l’impression de vous faire tourner en bourrique. Aucune des propositions avancées ne me satisfait. Je me résous à une interprétation. 
Le dais, en cloche, ressemble beaucoup à celui d’une chaire à prêcher. Oui, je reviens à cette première hypothèse trop vite balayée. Peut-on imaginer des chaires à prêcher qui ont été démantelées dans d’autres églises et dont le curé de Plazac a récupéré le sommet ? Il les a accrochées de part et d’autre du chœur, y a suspendu des rideaux afin de créer une sorte de mise en scène (en Cène ?) : dans cette configuration, le mystère de l’Eucharistie qui se réalise dans le chœur est au sens propre « dévoilé ».  Autrement dit, les deux objets que Laure cherche à identifier ne sont peut-être que des vestiges de chaire reconvertis en éléments scénographiques. Je vous laisse méditer sur cette hypothèse. 
La nouvelle photo mystère Laure a fait des émules. Jacques, autre abonné à cette infolettre, m’a soumis une sculpture à identifier. 
Le personnage tient un objet à la main gauche. Je suis incapable de le reconnaître. Vu ses vêtements, je suspecte une sainte. Quoiqu’aujourd’hui la sculpture ne soit pas dans une église et n’y ait peut-être jamais été.  J’attends vos propositions en réponse de ce mail.  Comment regarder les sculptures médiévales ? L’objectif principal de mon travail reste de vous donner les outils qui vous aident à décoder les églises et les châteaux. Les infolettres servent à ça, mais aussi mes formations, mes articles de blog et mes vidéos.  Cette famille d’outils s’agrandit aujourd’hui ; je vous présente le dernier-né : un livre numérique (ou ebook). 
Son but est de vous donner les clés d’analyse quand vous serez face à un portail sculpté, une statue de saints, un chapiteau…  Je ne suis généralement pas satisfait des livres que proposent les maisons d’édition dans le domaine. Avec ce livre, j’ai cherché à créer le guide que j’aurais aimé lire. Son contenu, synthétique, pratique et visuel, devrait vous faire plaisir. 

Les outils “verts” de la maçonnerie

Nos outils de maçons sont-ils adaptés pour travailler sur l’écologie ? Ce sont des outils de tailleurs de pierre qui sont passés de l’opératif au spéculatif. Des outils de bâtisseurs. Faits pour “artificialiser”. Peut-être faudrait-il aller chercher d’autres outils, des outils de jardinier, et leur apprendre à spéculer ? En attendant, nos outils de maçons révèlent quand même de bien bonnes capacités à parler d’écologie, à condition de les faire sortir du cadre. En voici quelques-uns. 

Le fil à plomb 

C’est par la verticale que l’entrée dans la réflexion sur l’écologie se fait. Elle ouvre sur la deep ecology, celle qui s’intéresse aux valeurs, à la morale, à la philosophie, à la conception que nous nous faisons de l’homme et de la société, nous qui prétendons les améliorer, à la responsabilité de l’Homme dans la préservation du vivant. C’est cette idée qui est développée dans le fil à plomb et la deep ecology (450.fm).  La verticale incite au retour sur soi “et moi, quel est mon rôle dans tout ça? Pas seulement  : ma responsabilité en tant qu’individu et en tant que citoyen mais aussi : quelle est ma capacité d’action ? Comme les humanistes du XVIè siècle, ceux qui au XXIè ne veulent pas se laisser dicter leur conduite par des clercs, fussent-ils des clercs verts, mais ils entendent bien définir par eux-mêmes la place qu’ils occupent, telle qu’ils la comprennent. 

Ce fil à plomb vise les profondeurs mais il permet aussi de prendre de la hauteur, de voir plus large et de s’élever vers un idéal qui nous dépasse. En maçonnerie il sert à construire des murs droits. En jardinage, il sert à planter des tuteurs qui étayent les jeunes arbres et leur permettent de pousser droit, vers la lumière. C’est ce qu’on demande au second et au premier surveillant. En jardinage, le cordeau sert aussi à tracer des rangées pour planter des jeunes pousses, sur des lignes qui ne sont pas forcément horizontales mais parallèles au sol, ce sont des “verticales couchées”. Il sert aussi à délimiter un champ, à le clôturer, pour éviter que ceux qui sont à l’intérieur ne se perdent. Enfin, au-dessus de nos têtes se trouve une autre corde nouée par endroits comme l’est la chaîne d’union. C’est une corde qui rend ceux qui la tiennent solidaires les uns des autres, c’est une cordée, celui qui est en tête ouvre la voie, il ne va pas plus vite que celui qui est dernier, tous doivent progresser ensemble pour que personne ne tombe. Comme le dit le proverbe africain “tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin”. Choix de l’aventure solitaire, de l’individualisme ? Ou de la solidarité qui a fait la force de Sapiens depuis qu’il est sorti victorieux de sa rivalité avec Neanderthal ? 

Le pavé mosaïque

Sortir les outils de leur cadre. Parmi les symboles maçonniques il en est un autour duquel on tourne en permanence à tous les grades et dans toutes les circonstances, c’est le pavé mosaïque. Il est fait de pierres blanches et de pierres noires, de pierres carrées, comme les pixels de nos écrans vidéos. Les pixels définissent d’abord les images en noir et blanc et ensuite on rajoute ou non des couleurs. Ce sont les pixels noirs et blancs qui tracent les lignes et les formes, les lignes d’écriture et les formes des objets, le fond et la forme, le vrai et le faux, l’acceptable et l’inacceptable. Sans le blanc et le noir, on entre dans une sorte de brouillard fait de gris sur gris, où l’on avance en aveugle, impossible de savoir si le glyphosate est dangereux ou pas, si le réchauffement climatique est  réellement d’origine humaine, si l’effondrement du vivant est vraiment grave. Tout se mélange, il n’y a plus de vrai et de faux. Impossible de discerner. 

Le pavé mosaïque est donc fait de pierres blanches et de pierres noires. Si on retourne une pierre blanche, est-ce que l’autre face est noire ? Cela permettrait de toujours regarder l’envers d’une question et pas seulement la face qu’on veut bien nous montrer.  Faut-il croire sur parole  les prophètes de la tech’ qui nous promettent chaque matin des lendemains qui chantent ? Les drones vont-ils pouvoir remplacer les abeilles, l’intelligence artificielle est-elle capable de “gérer le climat” ? Est-ce vraiment possible de trouver  un moyen de capturer le CO2 ? Grâce au noir et blanc, regarder les avantages des inconvénients et les inconvénients des avantages. Et donc être capable de dire oui ou non, de décider. Ne pas seulement laisser faire le Marché. Le Marché fait son marché, il dit oui à tout,  tant qu’il y a de l’argent à prendre. Est-ce que l’humanité doit dire oui à tout ? Sur quel bouton faut-il appuyer pour dire non ? 

Le maillet et le ciseau

On aurait pu commencer par eux. Les premiers qu’on donne au franc-maçon en l’avertissant de s’en servir avec prudence :  le maillet et le ciseau. Ils servent à dégrossir la pierre, puis à la tailler. A débarrasser les questions d’écologie de toute la gangue qui empêche d’y accéder :  la bêtise, l’ignorance, les discours de donneurs de leçon, l’orgueil, l’aveuglement, les fausses certitudes :  qu’il n’y a pas de limite à notre univers, que les ressources se re-forment indéfiniment, que la nature recycle tout, qu’il n’y a pas à s’inquiéter pour les déchets, que le progrès nous sauvera toujours. Ensuite, après la gangue, on peut commencer à donner une forme, peut-on tailler la pierre de l’écologie ? (450.fm). C’est à chacun de déterminer quel coup de maillet il doit donner, avec quelle force et sous quel angle il doit placer le ciseau. En matière d’écologie, chez les francs maçons, il n’y a pas de maîtres, tous sont en train d’apprendre. Ce qu’enseignent le maillet et le ciseau, c’est qu’il faut commencer par enlever et non pas rajouter. Que chaque geste est irréversible. Le dessinateur peut effacer avec une gomme et recommencer. Le peintre peut se permettre un repentir. Et le danseur, le musicien, le comédien recommencer cent fois la même figure jusqu’à obtenir ce qu’ils veulent. Le maçon ne peut pas récupérer une pierre qu’il a ratée. Mais le jardinier, si. Ses outils de taille servent à soigner, à améliorer les arbres et les arbustes. Et à corriger. Rien n’est jamais irrémédiable. La grande force du jardinier, c’est qu’il a le droit de se planter. 

Le compas

Il sert à tracer des cercles et à mesurer les écarts. On a besoin de tracer des cercles pour parler d’écologie. Un écosystème, ça n’existe pas dans la nature, c’est un modèle, une grille d’analyse, un ensemble d’éléments qu’on étudie parce qu’on considère qu’il a une certaine cohérence, que ceux qui le composent organisent entre eux une certaine économie, avec des échanges de ressources et un réseau de relations stables. Le compas permet de tracer la courbe qui délimite ce qui est à l’intérieur de l’écosystème et ce qui est à l’extérieur. Il permet aussi d’envisager que ces cercles sont concentriques, que les écosystèmes sont imbriqués les uns dans les autres, du plus petit au plus grand, comme une fractale. Il invite à penser circulaire alors que tout, dans notre mode de production, nous pousse à penser linéaire, comme une chaîne de production ou  une chaîne de valeur qui fonctionne comme si le monde était infini, que les ressources étaient inépuisables et que les déchets disparaissent par magie. Dans l’économie circulaire, ce sont les mêmes ressources qui sont en permanence recyclées, comme dans la permaculture. Le compas ne sert pas seulement à tracer des cercles vicieux ou des cercles vertueux. Il permet d’en sortir. Car le compas est un danseur, aussi. Sur sa pointe, il saute d’une figure à l’autre. 

Bien sûr, on aurait pu en citer beaucoup d’autres. La truelle ne sert pas qu’à lisser l’ouvrage. C’est elle qui permet de gâcher le béton, le mortier ou le plâtre. Elle coupe, elle malaxe, elle mélange. L’outil de jardinage qui ressemble le plus à la truelle, c’est la pelle ou la bâche. On peut citer aussi la règle, car elle fait appel au droit et que la question de la loi est posée de manière cruciale par l’écologie. Faut-il donner une personnalité juridique aux écosystèmes ? Michel Serres le propose dans le Contrat Naturel. Quelles instances juridiques peuvent protéger le vivant à la fois à l’échelle de la planète et à l’échelle locale ? Le levier, car il faudra bien trouver une force et un point d’appui pour faire changer les choses. La chaîne d’union. La nôtre relie les francs-maçons entre eux et les invite à étendre la fraternité à toute l’humanité. Mais la chaîne du vivant nous montre que l’humanité n’est pas à part du reste du vivant, elle est de la même substance, elle est liée par le même destin. On ne peut pas prendre soin de l’humanité sans prendre soin de la vie sur Terre. C’est ce propose  Bruno Latour dans Où Atterrir ? 

KronoBase vous offre sa chronologie maçonnique : palpitante, innovante et gratuite !

Le 1er septembre 2023, nous titrions « 01/09/23 : RTT-Remets Ton Tablier, c’est la rentrée maçonnique ! » Et 450.fm de vous offrir une « … chronologie maçonnique… GRATUITEMENT ! Cela peut toujours servir… »

Pour vos étrennes 2024, nous remettons le couvert ! Et c’est toujours gratuit… Cette fois-ci, non pas une chronologie proposée par l’ONG Dialogue & Démocratie Suisse (D&DS) mais par KronoBase, un site ambitieux visant à construire une chronologie universelle qui retrace l’histoire du monde. Depuis 2006, vous pouvez rechercher des événements par date, période, thème, ou même à l’aide d’un texte spécifique.

KronoBase donne une chronologie de la franc-maçonnerie en 375 dates commençant à 1390 qui comme chacun le sait est la date de « The Halliwell Manuscript or Regius MS »…

Et se termine, à cette heure, avec le jour où, en Grèce, deux engins incendiaires explosent devant la Grande loge à Athènes sans faire de victime, le 13 juillet 2013.

Le site couvre un large spectre de toutes les franc-maçonneries.

KronoBase, c’est ICI.

Libre et de bonnes mœurs, la belle affaire !

Être honnête, finalement, c’est déjà pas si mal

La condition historique pour devenir Franc-Maçon est dit-on d’être libre et de bonnes mœurs. L’actualité nous rappelle avec vigueur combien l’évocation des mœurs est sensible.  C’est peut-être avec une certaine clairvoyance cela dit, sachant que les mœurs évoluent avec leurs temps. Il y a des choses que l’on pouvait dire, que l’on pouvait faire à un moment donné et qui ne sont plus acceptables aujourd’hui.  

Certaines obédiences ont cru bon de signifier que libre et probe était largement suffisant, comme s’il valait mieux, parfois, éviter d’entrer dans le champs des mœurs avec son cortège de brigades, d’ennuis et de cybercriminalité en tous genres. Être honnête, finalement c’est déjà pas si mal. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose.

Mais avant d’aller plus loin,  puisque l’histoire maçonnique retient ces deux critères dont on peut discuter (et on le fera), c’est toute la question de comment un atelier recrute un frère ou une sœur parmi la multitude de profanes à disposition qui nous intéresse. Quelles sont les qualités requises réellement ? Et puis plus largement, pourquoi il faut francs-Maçons libres et de surcroit de bonnes mœurs, sur la planète, pour quoi faire ?

Les bonnes mœurs c’est quoi ?

La question des mœurs est épineuse à définir. Venant du latin  mos, il s’agit d’un nom masculin qui signifie «volonté, désir; usage, coutume», et qui est utilisé la plupart du temps dans sa forme  plurielle mores c’est-à-dire  «genre de vie, traditions morales, religieuses, habitudes; caractère, comportement; lois, règles»[1]. Les mœurs sont donc l’ensemble de comportements propres à un groupe humain ou à un individu et considérés dans leurs rapports avec une morale collective et les règles de vie,  les modèles de conduite plus ou moins imposés par une société à ses membres. Bref, il y a deux pôles distincts mais indissociables dans ce mot qui parait un peu désuet.

Il y a d’abord l’idée de ce qui conduit la personne dans ces agissements, ce qui la guide, des règles choisies par une personne et qui lui permettent de se comporter en société. Et il y a aussi le fait que bien que ces normes ne soient pas écrites, elles conditionnent néanmoins le jugement moral par les autres individus qui constituent l’entourage.

Les mœurs c’est donc la morale, qui invite à trancher ce qui est bien ou mal, associée au choix individuel d’une personne dans un groupe. On comprend alors ce qui est difficile dans le terme : les mœurs sont à la fois la justification du comportement et ce qui permet de l’empêcher. C’est une interface entre l’individu et le groupe, c’est le rapport entre l’illicite et le légal , entre l’interdit et le possible.

On conçoit mieux pourquoi il faut que le droit s’y intéresse. La loi ne permet pas de définir ce qui est une bonne mœurs mais elle nous prévient clairement : nous sommes tenus de ne pas troubler  l’ordre public[2]. Pour nous aider au cas où, on voit fleurir des brigades des mœurs par exemple. Là, il sera, par exemple, question de définir et d’empêcher que des adultes s’en prennent à des enfants.

C’est François 1er qui introduit , si j’ose dire, dans le droit de la fonction publique, l’enquête de moralité dans la magistrature formellement en 1540. A ce moment, il convenait de ne pas avoir de « vice notable ». Puis, de la période révolutionnaire jusqu’à la mise en place du statut de la magistrature (Loi organique du 22 déc. 1958), il était demandé notamment de faire preuve de « civisme ». Les candidats à l’entrée de l’Ecole Nationale de Magistrature devaient notamment « être de bonne moralité ». Enfin, la loi relative aux droits et obligations des fonctionnaires (n° 83-634 du 13 juillet 1983) a supprimé la condition de bonne moralité en faisant disparaître l’enquête de moralité pour les fonctionnaires et a remplacé cette notion par l’exigence de ne pas avoir de mentions portées au bulletin n° 2 du casier judiciaire qui seraient incompatibles avec l’exercice des fonctions.

On notera que le rituel d’initiation indique que les francs-maçons doivent, comme les juges, les fonctionnaires, être de bonnes mœurs. Mais c’est également le cas de la grande majorité des citoyens. Finalement, les mœurs qu’on en parvient pas à préciser, sont partout, elles sont une moyenne comme en témoigne cette conclusion d’un commissaire du gouvernement français en 1957 : « Notions imprécises et relatives par excellence, les notions de bonne moralité et de bonnes mœurs renvoient à ce qui est moral, au  respect des idées morales communément admises à un moment donné par la moyenne des citoyens ». Reste à savoir qui fait le calcul de cette moyenne ? Alors en franc-maçonnerie comment on vérifie ce savant calcul ? Et bien, les francs-maçons ont suivi l’exemple de la fonction publique, ils ont conservé la même idée que François 1er. Il y a des enquêtes. Trois pour être précis qui sont menées par des Frères et des Sœurs qui ont atteint le grade de maitre. En règle générale, c’est le Vénérable maitre qui les nomme. Et aucun d’eux ne sait qui sont les deux autres. Chacun est chargé de vérifier un domaine de moralité en quelques sortes : l’un va questionner l’impétrant sur son rapport à la croyance, à la spiritualité. Un autre va questionner sur l’engagement social, la manière de penser la citoyenneté et le dernier regarde comment le profane aborde la vie de manière générale, quelles sont les conceptions ou les philosophies qui animent sa manière d’être. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. C’est plutôt des entretiens qui visent à dresser le portrait de celui ou celle qui veut faire partie du groupe. Les trois maitres écrivent un rapport qui est lu en loge et sert de support de décision à l’atelier qui vote pour la poursuite ou pas des démarches d’initiation.

Alors, pour résumer, les mœurs nous interrogent sur notre responsabilité dans le groupe dans lequel on vit mais posent également la question de la supervision des représentants du groupe sur les individus. Les mœurs justifient le jugement individuel et social. Les mœurs sont la clé de voute du groupe. En cela, j’ai envie de dire que réclamer du franc-maçon qu’il soit de bonnes mœurs est à la fois la moindre des choses puisqu’il ne s’agit pas de se regrouper entre bandits mais aussi une certaine fumisterie : qui oserait se présenter devant une assemblée pour en demander l’entrée en prétendant être une personne tordue, immorale, dangereuse ou incontrôlable ?

Dans tous les cas, être de bonnes mœurs impose fatalement de respecter la loi d’une manière ou d’une autre. Reste à savoir de quelles lois il s’agit. Et encore, on ne se pose pas la question de la Justice, celle avec un « J » majuscule. Est-ce que toutes les lois sont justes ? Je ne vous apprendrai rien en soulignant que l’apartheid n’était pas illégal dans certains pays. L’esclavage non plus.


[1] https://www.cnrtl.fr/etymologie/moeurs.

[2] le Code civil (art. 6 ; 21-23,al. 1er ; 1133), dans la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association (art. 3) : « On ne peut déroger, par des conventions particulières, aux lois qui intéressent l’ordre public et les bonnes mœurs. »

Re-définir ce que signifie être libre

La liberté n’est pas plus simple à définir. Tout dépend de quand on parle et surtout de qui en parle. Je vais essayer de faire simple.

Lorsqu’un français du 21ème siècle pense à la liberté, il fait référence à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen[1], à la rencontre entre une initiative individuelle et un ensemble collectif qui s’appuie donc sur un système public contraignant s’imposant à tous sans distinction. Bref, la notion de liberté, centrale, est pour lui un droit naturel et imprescriptible. C’est avant tout le droit de ne pas être opprimé ou asservi, de ne pas subir de contrainte arbitraire c’est-à-dire en dehors de la loi. La liberté se décline de manière universelle en liberté de conscience, d’opinion, d’expression,  d’aller et venir, de réunion, de la presse et des médias, et de culte. Mais ça c’est en 1789, en France. La franc-Maçonnerie est un peu plus vieille. En 1717 (ou 1723), à sa création, la Franc-maçonnerie n’a pas tout à fait la même conception de l’idée de Liberté. A ce moment, être libre c’est de ne pas être une femme, un mineur, ou un esclave c’est disposer de la plénitude de ses droits civiques. En fait, être libre au 18ème siècle c’est un concept assez restreint, ça ne concerne pas tout le monde.

Parler de liberté, dire qu’on est libre, suppose donc de préciser à quel moment on se situe dans l’histoire et sur quelle partie de la planète. C’est d’autant plus vrai que la liberté entretient un lien étroit avec l’idée des bonnes mœurs. « La compréhension et l’appréhension de l’articulation entre les notions d’ordre public, de bonnes mœurs et de contrat peuvent toutefois être mal aisées du fait de la perméabilité des standards juridiques que sont ces deux notions dont le contenu est lié à l’évolution de la société, autrement dit dont le contenu est en perpétuelle évolution. […]Ce principe fondamental du droit puise sa source dans la théorie de l’autonomie de la volonté, qui trouve elle-même ses racines profondes dans la tradition romaine et dans l’Ancien Droit (Code civil 2017, édition Dalloz, article 6) et son épanouissement dans l’individualisme et le libéralisme tel que porté au XVIIIème siècle. Le postulat de la liberté contractuelle repousse, notamment, des interventions de l’État et d’autres personnes publiques dans la détermination du contenu même de l’accord entre deux ou plusieurs personne privées […]qui par leur volonté propre créent ainsi entre elles un « système privé » de droits et d’obligations. Néanmoins, le principe de la liberté contractuelle n’est pas absolu et est limité par un tempérament de taille : le contrat, et plus largement toutes conventions, ne peuvent déroger à l’ordre public et aux bonnes mœurs ( Code civil 2017, édition Dalloz, article 6). Les standards juridiques de l’ordre public et des bonnes mœurs regroupent des principes fondamentaux de notre société dont la valeur est impérative, que la volonté des personnes privées ne peut donc écarter : ces ensembles de postulats impératifs forment un « système public », auquel on ne peut déroger »[2].


[1] https://www.legifrance.gouv.fr/contenu/menu/droit-national-en-vigueur/constitution/declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen-de-1789

[2] Antoine Dolisi, Étudiant en Droit, Faculté de Droit, de Science Politiques et de Gestion – Université de Strasbourg, https://www.lepetitjuriste.fr/lordre-public-bonnes-moeurs-contrat

« Libre et de bonnes mœurs, c’est relatif en fait !

C’est ainsi qu’on peut souligner toute la relativité de la notion de « Libre et de bonnes mœurs ». Être libre et de bonnes mœurs ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Au Droit Humain, il est précisé que l’Ordre «  offre une liberté de pensée et liberté de conscience à tous ses membres.  Fervents défenseurs de la laïcité, en  cette  fin  du  XIXe siècle,  [les]  fondateurs  participèrent activement à la préparation de la loi de décembre1905. Le DROIT HUMAIN ne pouvait donc qu’être imprégné de l’engagement laïc de nos fondateurs. Dans un contexte de laïcisation de la société et de la Franc-Maçonnerie européenne, la laïcité, qui sous-tend la liberté de croyance  ou  de  non-croyance,  la  liberté  de  penser, la liberté d’expression, sera ainsi inscrite comme  un  droit  et  un  devoir  dans  notre  Constitution  Internationale  et  comme  principe  fondateur  de  notre Ordre. En s’affranchissant, du  poids  prépondérant  de  l’Église  Catholique  et  en  initiant  des  membres  qualifiés «d’athées stupides» par Anderson, le DROIT HUMAIN suivra les pas du GODF dans l’émergence de la Franc-Maçonnerie dite libérale. Nous voici ainsi des hommes et femmes libres et de bonnes mœurs »[1].


[1] Les socles du Droit humain, la planche du mois, Orient de Saint jean de Maurienne, 17 mars 2023.

Ce qui est attendu d’un Franc-maçon selon les constitutions d’Anderson

La tradition maçonnique s’appuie en partie sur un vieux texte qu’on nomme les Constitutions d’Anderson pour définir les prérequis et les attendus de celui qui fait sa demande pour franchir la  porte du temple. Ce texte écrit en 1721 par James Anderson,  un pasteur presbytérien et de surcroit écossais, fixe les règles de la première Grande loge en Angleterre. C’est dans ce corpus que les termes de « libres et de bonnes mœurs » sont fixés. Il est composé de 4 chapitres dont le premier raconte l’histoire de l’Art Royal en faisant remonter ses origines à Adam et fait références à ses évolutions au travers de l’histoire.  Il y a également un chapitre dédié aux règlements généraux (39 articles qui expliquent comment fonctionnent une loge), et un autre qui nomme le folklore maçonnique notamment en proposant essentiellement des chants. Dans le chapitre 2, Anderson fait part des devoirs et des obligations des francs-maçons. C’est dans ces paragraphes qu’il nomme expressément les choses. Je ne résiste pas à la tentation de les partager.

Vis-à-vis de Dieu, les choses sont claires : « un maçon est obligé, par sa condition, d’obéir à la loi morale ; et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin. Mais bien qu’aux Temps anciens les Maçons fussent tenus en tout Pays d’appartenir à la Religion de ce Pays ou de cette Nation, quelle qu’elle fût, on estime cependant, maintenant, plus convenable de ne leur imposer que cette Religion sur laquelle tous les Hommes sont d’accord, et de les laisser libres de leurs Opinions particulières : c’est à dire, être des Hommes bons et loyaux, ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations et Croyances qui puissent les distinguer. Ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de promouvoir la véritable Amitié entre des Personnes qui eussent dû rester perpétuellement séparées »[1]. Le  franc-maçon croit ce qu’il veut, il n’est pas attaché à un culte en particulier, et surtout pas à l’ Eglise catholique. Ceci expliquant peut être cela, les pratiques britanniques en matière de religion et leur distance vis-à-vis du pape a peut-être conditionné certaines réticences de la part des autorités Vaticanes qu’on retrouvera plus tard et encore aujourd’hui.

Plus loin, on trouve : « Les Personnes admises comme Membres d’une Loge doivent être des Hommes bons et loyaux, nés libres, et d’un Age mûr et discret, ni Serfs, ni Femmes, ni Hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne Réputation. ». Cette  fois, c’est le concept de libre en tant que détenteur d’une certaine autorité et de droits qui est mis en avant. Les sujets vulnérables du fait de leur naissance, de leur genre, de leur âge ou de leur condition n’ont pas accès à la plénitude de leurs droits civiques. Ce qui parait injuste aujourd’hui était autrefois le socle de la moralité. Parfois, on ne peut que se réjouir du changement !

« Un Maçon est pour les Pouvoirs Civils un paisible sujet, où qu’il réside ou travaille, et ne doit jamais être impliqué dans des Complots et Conspirations contre la Paix et le Bien-Être de la Nation, ni se conduire irrespectueusement à l’égard des Magistrats subalternes. […]Si bien que si un Frère se rebellait contre l’État, il ne doit pas être soutenu dans sa Rébellion, bien qu’il puisse être cependant pris en pitié comme un Homme malheureux ;». A ce sujet c’est amusant de penser que la franc-Maçonnerie a longtemps dans l’imagination populaire, mais pas seulement, été mentionnée à tort comme une des responsables de la Révolution française ! Il serait fastidieux pour le lecteur de citer toutes les recommandations explicites des Constitutions mais la lecture de ce texte est impérative tant il est riche d’enseignements : le maçon est décrit dans ses comportements à l’intérieur de la loge comme à l’extérieur. Anderson définit les gestes, les paroles et les attitudes entre maçons, avec de profanes, etc. Il montre et explique aussi comment on progresse sur le cheminement maçonnique.

Force est de constater qu’un grand nombre de ces indications impératives ont largement perduré, et sont encore aujourd’hui les bases d’une franc-maçonnerie active. Bien sûr, d’autres textes viendront compléter et parfois contredire Anderson.

En tout cas, ce que ces Constitutions montrent, c’est la très large docilité qui est nécessaire au franc-maçon. Le franc-Maçon, défini par Anderson ,obéit et règle son pas sur celui de ses ainés. La tradition s’impose sans nuance.


[1] James Anderson, Devoirs et obligations, ARCHIVES des LOGES d’Outre mer, et de celles d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, pour l’Usage des Loges de LONDRES, 1721.

Les qualités requises pour devenir Franc-Maçon : une élite ?

Les qualités décrites par Anderson nous offrent un portrait du maçon « libre et de bonnes mœurs » qui se comprend lorsqu’on l’inscrit dans son contexte culturel et historique. La question n’est finalement pas de savoir si le Franc-Maçon est un mouton ou un lion ou une petite main au service de l’existant ou un danger pour les pouvoirs en place ?

Quand on entend « libre et de bonnes mœurs », on peut évidemment chercher à se révolter contre l’injuste, contre ces considérations datées, mysogines, définitivement obsolètes. Toutefois, ce n’est qu’une face du miroir. Derrière ce libre et de bonnes mœurs, il y a la recherche de la compréhension et de la bonté. Il y également l’idée d’une certaine liberté d’expression et de conscience, que la Loge a rendu possible. L’atelier maçonnique choisit ses membres parce qu’il est nécessaire de partager au moins une conviction : c’est dans la confrontation apaisée des opinions que se forge le progrès de soi d’abord et de la collectivité ensuite. J’entends par libre la capacité d’écouter et de prendre en compte des arguments que je n’ai moi-même émis. Pour les mœurs et la probité, il me parait important de souligner la volonté de ne pas nuire à autrui tout simplement. Bien entendu, toutes les lectures restent possibles mais s’il y a de la souffrance et de la production de douleur physique, psychique ou sociale, c’est alors que l’action peut encore être améliorée. Et cela fonctionne pour les mœurs, comme pour toute l’activité humaine. D’une certaine manière, l’œuvre maçonnique consiste à transformer les choses en limitant le plus possible les effets indésirables sur autrui. Le franc-maçon n’est pas un être solitaire, il doit transmettre, être au cœur de l’action.  Le franc-maçon est au contact des autres, y compris des plus vulnérables. Et donc , il vaut mieux qu’il soit sensibilisé et averti que la question des mœurs n’est pas une mince affaire.

Des francs-maçons sur la Terre, pour quoi faire ?

Imaginons un instant le franc-Maçon parfait : celui qui est doté d’un esprit libre, affranchi de tout dogme, qui est capable de douter raisonnablement tout en croyant méthodiquement au progrès, qui sait également garder le silence quand ce n’est pas à lui de parler et ses mains dans la poche quand elles ne doivent pas toucher ou prendre ce qui n’est pas à lui. Le Franc-Maçon parfait sait qu’il est faillible, il se méfie de lui-même en premier. Il a conscience d’être le matériau brut sur lequel il a la possibilité d’agir. Et il en a le désir, et parfois la force et le courage. Mais évidemment un Franc-maçon parfait tout seul, ça ne sert pas à grand-chose. Ça n’empêche pas les salauds de faire tourner la boutique de leurs affaires, de détruire la planète, de voler, de violer, de faire des guerres, de dénigrer son voisin ou de reluquer l’arrière-train de gamines. Pour construire un mur solide et des remparts contre le vice et la destruction, il faut des pierres solides et en grand nombre. Pour transmettre des idées, il faut des générations de francs-maçons. Des anciens et des jeunes, des vieux et des nouveaux, à tous les échelons, dans toutes les strates, sur toutes les parties de la planète. Sans quoi le pari d’un monde meilleur est perdu. Et puis, il faut des francs-maçons parfaits qui savent que le combat sera difficile et probablement perdu d’avance et qui continuent malgré tout de se battre parce que la situation est désespérée. C’est justement parce que l’Humanité ne sera jamais parfaite qu’il faut des hommes et des femmes qui continuent à croire que le monde peut changer et qu’ils ont un rôle à jouer.