mar 23 avril 2024 - 16:04

Frédéric Le Gal : « Le prêtre exorciste doit rendre des comptes »

De notre confrère lavie.fr – Interview : Charlotte Gambert

Le 24 janvier 2024, le diocèse de Lyon et la communauté de l’Emmanuel annonçaient des sanctions canoniques visant un prêtre, Emmanuel Dumont, ancien exorciste, accusé par plusieurs personnes de dérives dans ce ministère. Frédéric Le Gal, lui aussi ancien exorciste, revient sur cette affaire.

Frédéric Le Gal, 61 ans, a été prêtre exorciste pendant plus de 15 ans, à Nice et en Suisse, pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, après avoir été aumônier auprès de personnes souffrant de troubles psychiques. Fin 2023, il a mis fin à ce ministère et publié l’ouvrage Croyez-vous au diable ? Les carnets d’un prêtre exorciste (Cerf), dans lequel il décortique le rôle d’un prêtre exorciste et relate son expérience. Il est désormais en Bourgogne, où il reste disponible pour transmettre son savoir, fruit de son expérience et de sa formation en la matière.

Frédéric Le Gal évoque pour La Vie ce ministère particulier qui fascine tant, au moment où il a été récemment révélé qu’un ancien prêtre exorciste de Lyon, Emmanuel Dumont, fait l’objet de sanctions canoniques – il est notamment accusé par une femme de lui avoir induit de faux souvenirs de violences sexuelles.

Quelle est votre réaction face aux faits reprochés à votre confrère ?

Je suis surpris, j’ai du mal à concevoir une telle dérive. Les prêtres exorcistes sont tellement encadrés ! Comme je l’explique dans mon livre, ils sont nommés par l’évêque de leur diocèse et travaillent entourés d’une équipe de fidèles laïcs formée à ce type d’accueil. Il y a une multiplicité de garde-fous : en premier lieu, le prêtre exorciste doit rendre des comptes à l’évêque.

Pour ma part, je rédigeais régulièrement des rapports à son intention et lui annonçais mon dessein, le cas échéant, de réaliser une prière d’exorcisme sur un consultant. L’évêque du diocèse est le premier exorciste et transmet à un prêtre ou à une équipe de prêtres le pouvoir d’exorciser. Il doit à ce titre donner un rituel, que le prêtre exorciste appliquera pour exorciser une personne.

Ensuite, une supervision d’équipe et personnelle est prévue. Pour les consultants qui faisaient appel à nous, nous en référions à des professionnels : médecins, psychiatres et psychologues en particulier. Nous pouvons faire appel à des intervenants extérieurs.

Un prêtre exorciste bénéficie également d’un accompagnement spirituel à titre personnel. Il est extrêmement important qu’il ne soit pas seul à bord. Face à la multiplicité des demandes et la complexité des histoires de vie, l’exorciste doit, de manière indispensable, être entouré de professionnels de la santé et de bénévoles.

Prêtre exorciste : quel est l’objet de ce ministère ?

Il s’agit, avec l’aide de Dieu, de restituer sa liberté fondamentale à une personne et lui permettre de retrouver une communion avec Dieu. Cela ne peut se faire que sous son regard. Il important de contrôler si la pratique est ajustée et de demander conseil en cas de doute. Être à l’écoute les uns des autres est fondamental dans ce ministère.

Parfois, il s’agit uniquement d’une maladie psychiatrique, parfois les deux sont mêlés : maladie psychiatrique et souffrance spirituelle. Il arrive aussi que le consultant théâtralise… Il faut pratiquer le discernement avec beaucoup de prudence. Pour cela, le maître mot est la prière, avant, pendant et après.

La rencontre peut déboucher sur différents types de prières – que je décris dans mon ouvrage : de guérison, de délivrance et, beaucoup plus rarement, d’exorcisme. Il y a aussi les sacrements. Avec ces divers moyens, le discernement s’effectue en fonction de critères précis.

Ceux-ci sont établis grâce à la formation reçue et sont les fruits de l’expérience. Un prêtre exorciste voit beaucoup de monde. Au cours de mon ministère, je me suis exercé à catégoriser tous ces maux, pour discerner quelle prière était la plus adaptée. C’est quasiment un travail de chercheur !

Ce discernement s’effectue aussi en fonction de ce que le Seigneur nous montre à travers ce que le consultant confie. Par exemple, si une personne consultante présente un grand nombre de troubles somatiques, le prêtre exorciste devra d’abord s’assurer qu’elle a consulté des médecins, et seulement ensuite dispensera éventuellement le sacrement des malades, qui peut aider.

L’intérêt n’est pas de constituer un groupe à part mais de permettre à ceux qui viennent consulter de retrouver une vie de prière et sacramentelle dans l’Église, de renforcer leur foi et leur communion avec les autres croyants. Jésus, après avoir guéri les malades, les renvoyait vers leur communauté.

À quel moment un prêtre a-t-il recours à la prière d’exorcisme ?

En réalité, il demeure très rare qu’un prêtre exorciste pratique cette prière. Dans la majorité des cas, l’exorcisme doit être pratiqué quand l’exorciste est convaincu que la personne est possédée. En cas de maladie psychiatrique, il peut y avoir des signes similaires. Un signe ne suffit pas.

Quand il s’agit de possession, ces signes peuvent prendre des formes particulières en fonction de l’environnement de la personne. Par exemple, je cite dans mon livre une femme qui se mettait à parler en langue étrangère avec une voix venue d’outre-tombe. En fait, elle parlait dans le dialecte du prêtre exorciste que lui seul pouvait connaître.

Quand une personne doit-elle s’alarmer d’une présence maléfique ?

Elle peut s’alerter elle-même ou on peut l’alerter. Par exemple, si quelqu’un a vu plusieurs médecins pour divers troubles et a dans sa vie spirituelle des choses difficiles à gérer. Mais avant, il est bon d’en parler à un prêtre ou un accompagnateur spirituel, notamment en cas de manifestations extraordinaires ou d’événements inexpliqués. Les premiers signes peuvent être la rencontre d’un obstacle dans sa vie spirituelle, des cauchemars récurrents, un dégoût pour le sacré ou une envie de blasphémer, un rejet.

Je pense que le temps, parfois long, dans lequel procède un prêtre exorciste avec un consultant a pour objet de transmettre le fait que la prière d’exorcisme n’est pas magique. Ce n’est pas parce que l’on voit deux ou trois fois une personne que le mal est vaincu en elle. Celle-ci doit aussi cheminer, ce qui se déploie dans le temps.

L’enjeu est que la personne qui demande de l’aide coopère à sa guérison. Cela peut être rapide comme cela peut prendre plusieurs années. C’est Dieu qui libère. Et c’est la personne concernée qui perçoit cette libération, lorsqu’elle a complètement retrouvé la paix. Le prêtre exorciste peut aussi dire que ce n’est plus de son ressort.

Vous écrivez que « le démon ne pourra jamais de sa propre initiative s’introduire dans une personne ou la perturber sans la permission de Dieu »…

Oui, j’écris cela en référence aux saints et saintes qui ont été tentés et qui, à travers cette épreuve, ont pu manifester leur foi et leur amour pour Dieu. Ce n’est pas Dieu lui-même qui envoie ces épreuves, mais il les permet. L’exemple type dans la Bible est celui de Job, sur qui s’abat un grand nombre d’épreuves, lesquelles testent sa fidélité à Dieu. Parmi les saints, je pense à Gemma Galgani, à Padre Pio, dont les combats spirituels étaient extrêmement violents, ou encore au curé d’Ars.

Le combat spirituel est-il exacerbé pour un prêtre exorciste ?

Non, il n’est pas exacerbé, mais on en prend toute la mesure. Ce combat est inhérent à la vie de chaque baptisé. Il est opportun de le souligner alors que nous entrons en carême… Il est vrai, cependant, qu’avoir affaire aux forces du mal revêt un caractère spécifique. Celles-ci peuvent dès lors se manifester par des espèces de harcèlement – ainsi que l’a vécu le curé d’Ars : des attaques personnelles, l’envie de tout arrêter, le découragement, l’impression de ne pas être entendu ou reconnu…

Comment un prêtre exorciste organise-t-il son ministère ?

C’est à lui de déployer son activité. Il incombe au prêtre nommé exorciste de trouver un lieu pour son ministère, de mettre en place une ligne téléphonique dédiée, de monter une équipe. Quand j’ai commencé mon ministère d’exorciste pour le diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg, une ou deux personnes étaient déjà dans l’équipe.

Ensuite, on propose à des personnes que l’on connaît, au vu de leur parcours, de rejoindre l’équipe. La mienne était entièrement féminine et j’ai trouvé importante cette complémentarité des sexes : certains consultants préfèrent être accueillis par une femme. À la fin de mon mandat, nous avons décidé que le prêtre exorciste ne serait plus seul avec la personne consultante – sauf sacrement de réconciliation –, l’accueil étant assuré par deux membres du service. Cela peut constituer une piste intéressante pour éviter les dérives rencontrées à Lyon.

Il incombe également à l’exorciste, comme à l’équipe, de se former. Lorsque j’exerçais comme prêtre exorciste, nous nous rendions tous les deux ans à une session de formation à Lyon et nous étions inscrits à l’Association internationale des exorcistes. Celle-ci organise également un séminaire d’une semaine tous les deux ans. Si ce n’était pas le cas lorsque j’ai commencé ce ministère, en 2003, il y a aujourd’hui beaucoup de lieux de formation pour les prêtres exorcistes.

Vous évoquez, dans votre livre, des réticences tenaces du clergé face à un tel ministère. Pourquoi ?

Ce ministère peut parfois sembler peu intéressant pour des confrères, comme datant d’une autre époque. C’est par méconnaissance, car il est en fait extrêmement important ! En tant que prêtre exorciste, nous allons à la rencontre de personnes souffrantes, blessées voire traumatisées. Il est vrai que ce ministère est extrêmement fatigant : on entend des histoires de vie bouleversantes, fracassantes. Aussi, l’exercer requiert un bon équilibre de vie.

Personnellement, je n’ai pas eu peur face à cet appel. Vous savez, j’étais auparavant aumônier en milieu psychiatrique. J’avais la grâce d’état pour être là. Mais une chose est sûre : ce ministère demande un bon enracinement dans la prière et un ancrage fort dans le Christ. C’est lui qui conduit, comme le dit saint Paul apôtre dans sa lettre aux Galates (2, 20) : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. » Et c’est sur lui que je compte. Rappelons que le mal est déjà vaincu par le Christ.

Croyez-vous au diable ?

Ma réponse transparaît très clairement dans mon livre : notre foi, à nous chrétiens, est en Dieu, et nous combattons ensemble le diable et son existence ordinaire et extraordinaire. Nous le rencontrons dans le combat spirituel de tous les baptisés. Je précise que mon titre est tiré de la question que l’on m’a si souvent posée. J’ai été interpellé par le fait que l’on ne me demandait pas : croyez-vous en l’existence du diable ? Mais plutôt : croyez-vous au diable ?

Le démon a besoin d’un corps, d’une voix. C’est un esprit malin, impur et qui a besoin pour s’animer d’une substance corporelle, qu’elle soit un corps humain, des bâtiments, des lieux ou un corps d’animal. Son intention est de nuire, de dépersonnaliser, de désocialiser, d’empêcher la personne d’être libre, d’être elle-même et heureuse en la liant. Le prêtre exorciste délie, il libère la personne.

Constatez-vous une augmentation des pratiques occultes au sein de la société ?

Oui, je constate de plus en plus de pratiques occultes et ésotériques. Concomitamment, je constate que de plus en plus de personnes sont en recherche de sens dans ce monde bouleversé qu’est le nôtre, fragilisé par le Covid, les guerres, etc. Les individus sont en quête, et cette recherche de spiritualité est normale, mais elle est mal orientée lorsqu’elle conduit vers des pratiques ésotériques.

De plus en plus de personnes, aussi, demandent à voir un prêtre exorciste. Celui-ci donne une réponse au mal-être de ces personnes qui ont cherché en vain une réponse dans les pratiques occultes : souvent, elles se rendent compte que le mal-être s’accentue. Beaucoup sont rackettées.

J’ai constaté de nombreux cas d’emprise de personnes sur d’autres, qui les menaçaient, exigeaient de l’argent et augmentaient leurs angoisses. Dans ce cadre, il importe de préciser que le service d’Église est gratuit. On ne peut pas délier en liant, au sens propre comme au figuré : c’est là un critère déterminant qui peut éclairer l’actualité lyonnaise.

Autre précision de taille : ce n’est pas le prêtre exorciste qui induit des choses pouvant être exprimées. Une voyante fait cela, elle annonce des choses, pas un prêtre exorciste. C’est la personne concernée qui, au fil de la rencontre, dépose des réminiscences ; évidemment dans la confidentialité.

Pourquoi ce domaine des forces du mal et de la lutte contre elles fascine-t-il tant ?

Ce qui est fascinant à mes yeux, ce sont toutes les histoires de vie si différentes les unes des autres. Et cette confiance accordée au prêtre exorciste et aux personnes chargées de l’accueil par ceux qui viennent les consulter. C’est beau, cela m’émeut !

Il existe aussi une fascination triste et morbide de la part de personnes qui éprouvent un attrait pour les pratiques occultes. Elles ont peut-être l’impression d’avoir des pouvoirs sur elles-mêmes et sur les autres. Cette fascination est appelée à être transformée dans la lumière du Christ. C’est ce qu’on appelle le combat spirituel.

Vous avez terminé votre ministère d’exorciste. Sans regrets ?

Oui, sans regrets. J’y ai mis fin de ma propre initiative. Je sentais que le moment était venu de passer à autre chose. J’ai aussi traversé de sérieux problèmes de santé, qui ont influencé cette décision. Je pense qu’écrire mon livre m’a permis d’arrêter ce ministère.

Désormais, je suis prêt à aider différentes équipes par la transmission de mon expérience. Je me tiens disponible pour des accompagnateurs en Église. Ainsi, une paroisse m’a récemment demandé de présenter ce ministère. Mon ouvrage me permet aussi d’orienter des personnes en grande difficulté, car après lecture de celui-ci, des paroissiens viennent me voir.

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