Les termes de table des banquets maçonniques

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Les banquets maçonniques, appelés banquets d’ordre (obligatoires aux fêtes solsticiales de la Saint-Jean d’été et d’hiver) ou agapes fraternelles(plus informels après les tenues), remontent aux origines spéculatives de la franc-maçonnerie au XVIIe-XVIIIe siècle.
Dès les Constitutions d’Anderson (1723), les repas collectifs sont mentionnés comme moments de fraternité, mais c’est en France, au XVIIIe siècle, qu’ils se ritualisent fortement sous le nom de « Loge de Table » ou « Travaux de Table ».

L’inspiration militaire est décisive : de nombreuses loges étaient composées de militaires (surtout sous l’Ancien Régime et l’Empire napoléonien), avec des loges « de campagne » ou « régimentaires » mobiles près des champs de bataille. Le vocabulaire emprunte à l’artillerie Comme l’expliquent plusieurs sources, ce langage martial permettait de maintenir une discipline et une symbolique guerrière même à table, tout en évitant un vocabulaire trop profane.

Parallèlement, les termes renvoient aux outils du maçon opératif (truelle, tuile, pierre brute, dégrossir) et à l’alchimie : les « poudres » de différentes couleurs (faible, forte, jaune, rouge, fulminante, noire) évoquent les phases du Grand Œuvre (œuvre au noir, au blanc, au rouge, etc.). Manger et boire deviennent une transmutation : on « dégrossit » la pierre brute (pain) et les matériaux (mets) pour une élévation spirituelle personnelle. Ce triple héritage (militaire + opératif + hermétique) fait du banquet un prolongement rituel de la tenue en loge.
Au XIXe siècle, ces termes deviennent codifiés dans les tuileurs et rituels imprimés. Ils varient légèrement selon les rites (Rite Français, REAA, etc.) ou les degrés.

Voici la correspondance telle qu’elle est instituée dès le XVIIIe siècle et encore utilisée aujourd’hui dans de nombreuses loges :

TablePlateforme, Atelier ou planche à tracer : la table devient le lieu de travail symbolique, comme le tableau de loge ou l’établi du maçon.
NappeVoile ou Grand Drapeau : évoque le voile du Temple ou le drapeau militaire.
ServiettesDrapeaux : chaque frère « déploie » son drapeau (serviette) selon son grade (sur le bras pour l’Apprenti, épaule pour le Compagnon, cou pour le Maître).
PlatsPlateaux : simples supports des matériaux.
AssiettesTuiles ou Platines : référence à la tuile maçonnique (signe de reconnaissance) ou à la pierre plate.
ChaisesStalles : comme les stalles d’une église ou d’un chapitre, soulignant le caractère sacré du repas.
CouteauGlaive : arme symbolique, rappel du glaive de justice ou de l’épée du Chevalier.
CuillèreTruelle (ou Pelle) : outil du maçon par excellence, pour « étaler » ou « lier ».
FourchettePioche : outil de terrassement, pour fouiller ou extraire.
DécouperDégrossir : action initiatique par excellence (passer de la pierre brute à la pierre taillée).
EauPoudre faible : diluant minimal, opposé aux poudres actives.
Cidre ou bièrePoudre jaune : couleur intermédiaire alchimique.
LiqueurPoudre fulminante : explosive, puissante, évoquant la fulguration alchimique.
Lumières (bougies)Étoiles : rappel de la voûte étoilée de la loge.
MangerDémolir les matériaux ou Mastiquer : travail de déconstruction/reconstruction symbolique.
Les metsMatériaux : tout ce qui est travaillé comme de la pierre ou du mortier.
PainPierre brute : matière première à dégrossir, symbole central de l’initiation.
PoivreSable jaune ou Ciment (parfois moutarde = ciment).
SelSable ou Poivre blanc (sel = sable blanc dans certaines listes) : élément de conservation et de liaison.
VerreCanon : à charger et à décharger par une « canonnée ».
Vin blancPoudre forte (ou poudre blanche).
Vin rougePoudre rouge.
BouteilleBarrique (forte ou faible selon le contenu).
BoireTirer une canonnée ou Charger (le canon). Une remarque : «lors de la venue de Charles VI (1368 – 1422) à Lyon, on installa à l’entrée de la ville des fontaines à vin qui prenaient la forme de quatre canons, relate Gérard Truchet. D’où l’expression «tirer (boire) une canonnée».
Tirer une santé →  toast rituel.
Participation financière Triangle (chacun.e paie son triangle)

Ces termes transforment le repas profane en œuvre maçonnique : chaque frère ou sœur, armé de son glaive, pioche et truelle, « dégrossit » la pierre brute et les matériaux sur sa tuile, sous le voile de la plateforme, éclairé par les étoiles, avant de charger son canon de poudre forte ou fulminante pour tirer une santé.

Le RER insiste sur la sobriété et la frugalité (contrairement à certains banquets plus pantagruéliques d’autres rites) comme  l’invite le Vénérable à la fin des travaux :« Je vous invite tous à un banquet frugal et fraternel ; venez y goûter, dans une société de Frères, les charmes de l’égalité ».

Les termes de table sont plus spécifiques au grade Rose-Croix.

Voici la correspondance la plus couramment employée lors des agapes équinoxiales ou des banquets capitulaires (souvent célébrés autour de la fête de Pâques ou des solstices)
TableAutel (ou parfois Autel du Sacrifice) : la table n’est plus une simple « plateforme » ou « planche à tracer », mais l’autel du Temple mystique. Elle est souvent disposée en forme de croix grecque ou croix latine (tête à l’Orient), rappelant le réfectoire des communautés monastiques ou la table de la Cène.
NappeTapis (ou Tapis de l’Autel) : évoque le linge sacré qui recouvre l’autel.
ServiettesÉcharpes : chaque Chevalier porte son écharpe (rouge ou blanche selon les rites) sur l’épaule gauche ou autour du cou ; à table, les serviettes sont pliées et disposées comme des écharpes symboliques.
Verres (à pied)Calices : le verre profane devient le calice eucharistique, symbole du Graal et du sang du Christ (ou de la rosée alchimique).
Bouteilles et carafesAmphores : référence aux vases antiques du Temple ou aux amphores de la liturgie primitive.
Porter une santé / toastExécuter une libation : le toast rituel n’est plus une simple « canonnée », mais une libation solennelle, geste sacrificiel et d’offrande.
Pain → conserve souvent Pierre brute ou devient Pain de Vie (ou Agneau mystique dans la Cène).
Vin → conserve Poudre forte (rouge ou blanche), mais prend une dimension eucharistique : sang du Christ ou vin de la Nouvelle Alliance.
CouteauxGlaives ou parfois Coutelas (dans certains rituels, ils restent sur la table comme symboles de vigilance).
Lumières / chandellesÉtoiles (terme commun) ou Flambeaux ; un grand candélabre à sept ou neuf branches occupe souvent le centre de l’autel.
Manger / repasCène ou Troisième Point du Rose-Croix : le banquet entier est élevé au rang de cérémonie sacrée.

Ces termes sont précisément décrits dans les rituels des Chapitres REAA du XIXe et XXe siècles. Par exemple, dans les agapes équinoxiales du 18e degré, on précise clairement : « La table s’appelle AUTEL. La nappe, TAPIS. Les serviettes, ÉCHARPES. Les verres à pied, CALICES. Les bouteilles et carafes, AMPHORES. Porter une santé s’appelle EXÉCUTER UNE LIBATION. »
Les autres éléments (plats, assiettes, couverts) conservent souvent les termes classiques (plateaux, tuiles, glaives, truelles, pioches) ou sont adaptés discrètement pour ne pas rompre avec la solennité. L’eau reste poudre faible, les liqueurs poudres fulminantes, mais tout est prononcé avec une gravité plus grande.
Le banquet Rose-Croix n’est pas un simple prolongement de la tenue. Cette cérémonie transforme le repas en véritable sacrement maçonnique : le Chevalier Rose-Croix ne « démoli[t] plus les matériaux » de façon guerrière, mais participe à une communion fraternelle et spirituelle. Comme le soulignent plusieurs auteurs, le Rose-Croix est  véritablement original : le banquet y prend une dimension spirituelle profonde, rappelant à la fois les réfectoires mystiques et l’eucharistie. Ces termes reflètent l’esprit du grade :
alchimique : le calice et l’amphore évoquent le vase hermétique où s’opère la transmutation (rose = matière parfaite sur la croix = matière première) ; chrétien ésotérique : autel, calice, libation, cène renvoient directement à la liturgie ; chevaleresque : l’écharpe et le glaive maintiennent le lien avec les hauts grades militaires.

Dans certains rites (Rite Français, rites philosophiques), on retrouve les mêmes adaptations, parfois avec des variantes mineures (ex. : verres = coupes). Aujourd’hui, toutes les obédiences n’utilisent pas systématiquement ce vocabulaire (certains Chapitres préfèrent une simplicité plus moderne), mais il reste vivant dans les loges et chapitres traditionnels, surtout lors des fêtes solsticiales ou pascales.

Dans la maçonnerie d’adoption (pour les sœurs), on trouve des variantes.

Ici, la table se nomme Atelier; la serviette, Tablier; les assiettes, Patères; les plats, Auges; la cuillère, Truelle; la fourchette, Pince; le couteau, Glaive; la bouteille, Jane; la carafe, Cruche; le verre, Lampe; boire, c’est souffler une lampe; le pain s’appelle Manne ou Pierre blanche; le vin, Huile rouge ou blanche; l’eau, Huile faible; le vin de liqueur, Huile forte; la liqueur, Huile fulminante; le sel, Eau sèche

Le Rite forestier (ou Rite des Bons Cousins Charbonniers) : un vocabulaire parallèle et complémentaire

Le Rite forestier (ou rites forestiers) désigne un ensemble de traditions initiatiques liées aux métiers de la forêt : fenderie (fendeurs de bois) et surtout charbonnerie (charbonniers). Souvent qualifié de « franc-maçonnerie des bois », il est parallèle à la maçonnerie spéculative, avec des influences réciproques au XVIIIe-XIXe siècle (notamment via le Carbonarisme italien). Les « Bons Cousins Charbonniers » se réunissaient en « ventes » (assemblées) dans la forêt, avec des grades (Fendeur, Charbonnier, Forgeron, parfois Maître des Passages) et un symbolisme centré sur le bois, le feu, la charbonnière et la solidarité.
Leurs termes de table (utilisés lors des banquets ou agapes qui suivaient les cérémonies) sont encore plus ancrés dans le métier :
TablePlace à charbon.
VerresVans (récipients de vannage).
BouteillesMasses (outils de frappe).
Plats et assiettesÉtelles (copeaux de bois).
Nappe et serviettesLinge.
Chandeliers / chandelles → conservent souvent leur nom, ou cierges.
LumièresÉtoiles (commun avec la maçonnerie).
Moucher la chandelleDonner le feu.
CuillèresPelles.
FourchettesArcs (outils courbés ?).
CouteauxHaches.
ChaisesTroncs.
Miche de painMeule ou pierre à affiler.
Crouton de painMouchoz ou mouchon.
PainCharbon.
Mie de painÉponge.
Morceau de painCoin.
VinBonfazi (ou « bon fraizi » en termes charbonniers).
EauMauvais Fazi.
Eau de vieFazi ardent.
LiqueurExcellent Fazi.
Poivre et selTerre.
EstomacBanne (panier ou hotte).
Les mets (quel qu’ils soient)Remplissage.
Ici, tout renvoie au cycle du charbonnier : le bois devient charbon (pain = charbon), le feu et la fumée sont centraux (Fazi = feu/fazi), la table est le lieu de la carbonisation. Le banquet devient une célébration de la transformation par le feu, parallèle à la transmutation alchimique des maçons.

Les termes de table ne sont pas anodins : ils inversent le sacré et le profane.

La table devient atelier, le repas travail maçonnique. Manger = démolir / mastiquer les matériaux pour les transformer ; boire = tirer une canonnée avec des poudres qui évoquent les quatre éléments et les couleurs alchimiques. Le pain (pierre brute) et le vin (poudre forte) rappellent le pain et le vin eucharistiques, mais aussi le partage fraternel des agapes primitives.

Aujourd’hui, toutes les obédiences n’utilisent plus systématiquement ce vocabulaire (certains le jugent folklorique), mais il reste vivant dans de nombreuses loges traditionnelles, surtout lors des banquets d’ordre annuels.

Les termes de table des banquets maçonniques, qu’ils soient de la Maçonnerie « de la pierre » ou du Rite forestier « des bois », incarnent la capacité de la Franc-maçonnerie à ritualiser le quotidien pour en faire un vecteur de transformation intérieure. Du canon chargé de poudre forte à la place à charbon où l’on partage le Bonfazi, tout converge vers la même idée : fraternité, travail symbolique et transmutation. C’est un héritage vivant du XVIIIe siècle qui continue de nourrir la convivialité maçonnique.

Menu du Banquet d’Ordre en 1847
de la Respectable Loge Les Amis Réunis

Orient de Paris – Fête solsticiale de la Saint-Jean d’Été Année de la Vraie Lumière 5847

Ouverture des Travaux de Table (Les FF.·. Servants chargent les colonnes et alignent les canons)
Premier Service – Dégrossissage des Matériaux d’Entrée
Pierre brute (pain frais et miches) accompagnée de sable (sel) et ciment (poivre)
Potage à la maçonne (potage aux légumes et herbes, symbolisant le mortier)
Matériaux de terrassement : Terrine de foie gras et pâté en croûte (dégrossis au glaive)
Pioches (fourchettes) et truelles (cuillères) à disposition sur chaque tuile (assiette)
Deuxième Service – Démolition des Matériaux Principaux
Plateau de poissons : Saumon ou truite pochée à la sauce blanche (poudre faible diluée)
Matériaux de volaille : Poulet ou dinde rôtie, dégrossie au glaive
Matériaux de boucherie : Gigot d’agneau ou rôti de bœuf (très courant dans les banquets du XIXe)
Accompagnement : Légumes de saison (pommes de terre, haricots, carottes) en « matériaux de liaison »
Barriques (bouteilles) de poudre forte blanche (vin blanc d’Alsace ou de Bourgogne) et poudre forte rouge (vin de Bordeaux ou de Bourgogne)
Troisième Service – Raffinage des Matériaux
Fromages (plateau de fromages affinés, symbolisant la pierre polie)
Salade verte (feuilles « rafraîchissantes » pour équilibrer les poudres)
Quatrième Service – Matériaux Sucrés et Clôture
Pièce montée ou gâteau maçonnique (souvent en forme de temple, obélisque ou pyramide)
Poudres fulminantes (liqueurs : chartreuse, cognac, armagnac)
Café (parfois appelé « poudre noire » ou simplement servi en fin)
Fruits de saison et confiseries
Boissons tout au long des travaux :
Poudre faible (eau) pour les frères tempérés
Poudre jaune (cidre ou bière) en option
Champagne (poudre pétillante) pour les santés importantes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES