« COMPLORAMA » en précommande – 164 pages pour comprendre la fabrique contemporaine du soupçon

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COMPLORAMA ou quand le complotisme quitte l’écran… Conspiracy Watch fait le pari du papier.

Un magazine pour comprendre cette vieille fabrique du soupçon qui embrase notre présent.

Il est des mots que l’époque use jusqu’à les rendre presque transparents. « Complot », « complotisme », « désinformation », « fake news » appartiennent désormais au langage quotidien, jetés dans le débat public avec une telle facilité qu’ils finissent parfois par recouvrir des réalités très différentes. C’est précisément à cette confusion que Conspiracy Watch entend opposer le temps long de l’enquête en lançant COMPLORAMA, un magazine papier de 164 pages, sans publicité, actuellement proposé en précommande. Mille souscriptions sont nécessaires pour permettre son impression.

450.fm, qui recevra ce premier numéro en service de presse, en rendra naturellement compte lors de sa parution. Car si notre journal s’intéresse depuis longtemps aux généalogies de l’antimaçonnisme et aux grandes mythologies conspirationnistes du passé, il n’entend certainement pas demeurer tourné vers les seules ombres de l’Histoire : le complotisme est aussi l’une des grandes fièvres intellectuelles de notre présent.

Il y a quelque chose de presque paradoxal à voir Conspiracy Watch choisir aujourd’hui le papier.

Depuis vingt ans, la rumeur contemporaine a quitté les arrière-boutiques, les feuilles clandestines et les pamphlets jaunis pour trouver son véhicule privilégié dans l’immédiateté numérique. Elle voyage désormais à la vitesse d’un écran tactile, circule d’un réseau social à l’autre, s’introduit dans les conversations familiales, se pare de vidéos, de captures d’écran, de pseudo-documents et bientôt de toutes les apparences que l’intelligence artificielle saura lui fournir. Face à cette accélération vertigineuse, le choix d’un magazine imprimé pourrait sembler presque anachronique. Il est au contraire profondément cohérent : lorsqu’une époque ne cesse de nous sommer de réagir, le papier nous oblige encore à lire.

Et lire, au sens véritable du terme, demeure peut-être l’un des plus sûrs antidotes contre la précipitation.

Du pamphlet à l’algorithme, une longue histoire de la peur organisée

Le franc-maçon ne découvre évidemment pas le complotisme avec les réseaux sociaux. Peu d’institutions auront été aussi durablement associées, dans l’imaginaire occidental, à la figure du pouvoir caché. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la Franc-Maçonnerie fournit au récit conspiratif un décor presque idéal : des réunions fermées au profane, des signes, des mots, des serments, une dramaturgie rituelle et cette vieille fascination que suscite toujours ce que l’on ne voit pas. Là où il existe une porte close, l’imagination collective éprouve une irrésistible tentation d’inventer ce qui se déroule derrière elle.

Augustin Barruel

Les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de l’abbé Barruel ont fourni à cette représentation l’une de ses matrices modernes. La Révolution française, au lieu d’être comprise dans l’épaisseur de ses crises sociales, intellectuelles, économiques et politiques, devenait le résultat d’une immense machination dont philosophes, Illuminés et francs-maçons auraient constitué les artisans. Toute la séduction du récit conspiratif était déjà là : il substituait à la complexité du monde une causalité unique, à l’incertitude une intention, au désordre une volonté cachée. Là où l’historien accepte que les événements résultent d’une multitude de causes parfois contradictoires, le conspirateur préfère imaginer une main invisible qui aurait tout prévu.

Le XIXe siècle allait enrichir cette bibliothèque du soupçon. Léo Taxil inventerait son extravagante maçonnerie luciférienne, peuplée de créatures diaboliques et de hauts initiés voués à Satan, avant de révéler lui-même en 1897 l’ampleur de sa mystification. Le XXe siècle, lui, allait rendre ces fictions infiniment plus tragiques. L’amalgame entre Juifs et francs-maçons, nourri par les Protocoles des Sages de Sion et par toute une littérature de haine, deviendrait l’un des ingrédients des propagandes fascistes, antisémites et collaborationnistes. Sous Vichy, la théorie du « complot judéo-maçonnique » ne serait plus une simple fantasmagorie imprimée : elle accompagnerait la persécution, les exclusions, les spoliations et l’exposition publique des noms.

Cette histoire est connue, mais elle demeure essentielle parce qu’elle nous enseigne qu’une fiction politique n’est jamais anodine lorsqu’elle rencontre les moyens de sa diffusion. Une rumeur répétée finit par acquérir dans certaines consciences la consistance d’une vérité ; une représentation caricaturale, lorsqu’elle s’installe suffisamment longtemps dans le paysage mental d’une société, peut préparer les esprits à accepter l’inacceptable.

Umberto eco

Umberto Eco, Borges et le besoin humain d’un monde caché

La littérature avait parfaitement compris cette fascination bien avant l’ère numérique. Jorge Luis Borges aimait les bibliothèques infinies, les labyrinthes, les sociétés secrètes et les livres capables de contaminer le réel. Umberto Eco, dans Le Pendule de Foucault, avait quant à lui livré l’une des plus vertigineuses explorations romanesques de cette mécanique mentale. À force d’assembler des signes, des coïncidences, des Templiers, des Rose-Croix et des fragments ésotériques, ses personnages fabriquent un « Plan » si cohérent qu’ils finissent eux-mêmes par être prisonniers de leur invention.

Eco avait compris quelque chose de fondamental : le complotisme naît moins d’un manque d’informations que d’un excès de significations. Tout doit vouloir dire quelque chose. Rien ne peut demeurer accidentel. Une rencontre devient indice, une date devient symbole, une contradiction devient confirmation et l’absence de preuve elle-même peut être interprétée comme la preuve que les conspirateurs sont suffisamment puissants pour avoir effacé leurs traces.

C’est précisément en cela que la pensée complotiste entretient une étrange parenté avec certaines dérives de l’ésotérisme. L’initié sait pourtant que le symbole ouvre le sens sans jamais l’épuiser, tandis que le conspirateur transforme le symbole en certitude. Le premier admet qu’une image puisse porter plusieurs interprétations ; le second en fait la clef unique d’un système universel. La tradition initiatique véritable conduit vers le questionnement, quand le complotisme prétend avoir enfin découvert la réponse définitive.

Voilà pourquoi ce sujet devrait intéresser les francs-maçons au-delà de la seule défense de leur institution. Il touche directement à notre manière de connaître.

Le complotisme n’appartient plus aux vitrines des musées

Il serait en effet confortable de considérer Barruel, Taxil ou les vieilles affiches antimaçonniques comme les vestiges poussiéreux d’un monde heureusement révolu. Nous pourrions sourire devant ces gravures montrant d’improbables francs-maçons adorant Baphomet dans quelque cave enfumée, puis refermer tranquillement l’album en estimant que la raison moderne a définitivement triomphé de ces superstitions politiques.

Ce serait oublier que les mythologies ne disparaissent pas : elles changent de vêtements.

Le grand complot mondial n’a plus nécessairement besoin d’un graveur, d’un imprimeur et d’un colporteur. Il lui suffit désormais d’un téléphone. Quelques secondes de vidéo, une photographie authentique accompagnée d’une légende mensongère, un graphique privé de sa source ou une phrase arrachée à son contexte peuvent traverser des continents avant même que celui qui en est l’objet ait eu le temps de répondre. L’économie de la rumeur a changé d’échelle et surtout de vitesse.

À cela s’ajoute désormais la puissance de l’intelligence artificielle générative, qui bouleverse encore davantage notre rapport aux preuves. Pendant des générations, une photographie semblait posséder une force particulière : « je l’ai vu » pouvait tenir lieu d’argument. Cette ancienne confiance visuelle est en train de s’effondrer. Images entièrement fabriquées, voix reproduites, séquences vidéo altérées, faux documents, fausses archives, tout contribue à ouvrir un âge dans lequel il ne suffira plus de voir pour croire, mais où il faudra apprendre à vérifier ce que l’on voit.

Notre époque ne souffre donc pas seulement d’un excès de mensonges ; elle risque de souffrir d’une crise plus profonde encore, celle de la possibilité même d’établir le vrai.

Quand le papier devient une école de lenteur

Dans ce contexte, la naissance de COMPLORAMA sous forme imprimée prend une dimension presque culturelle.

Le magazine compte 164 pages. Cent soixante-quatre pages que l’on ne pourra pas balayer d’un mouvement de pouce distrait. Il faudra ouvrir, feuilleter, revenir en arrière, comparer, peut-être corner une page, interrompre sa lecture pour y revenir le lendemain. Cette matérialité n’est pas secondaire. Le papier nous restitue quelque chose que l’univers numérique tend à nous voler : la durée nécessaire à l’élaboration d’un jugement.

La lecture véritable suppose en effet une disponibilité intérieure. Elle nous arrache, au moins provisoirement, au réflexe de l’immédiateté. Dans un monde où les plateformes vivent de notre réaction instantanée, prendre vingt minutes pour lire une enquête devient presque un acte de résistance culturelle.

Cette dimension explique aussi l’intérêt du projet porté par Conspiracy Watch et l’Observatoire du conspirationnisme. Leur travail ne consiste pas seulement à accumuler une collection de croyances extravagantes, mais à observer des mécanismes de diffusion, des réseaux, des stratégies, des récits, des figures et des glissements idéologiques. Le complotisme n’est pas une galerie de curiosités : il constitue désormais un objet d’histoire, de sociologie, de science politique, de psychologie collective et, plus largement encore, d’anthropologie culturelle.

Pourquoi les sociétés ont-elles besoin de récits cachés ? Pourquoi préférons-nous parfois une explication fausse mais cohérente à une réalité vraie mais complexe ? Pourquoi le sentiment de faire partie de ceux « qui savent » exerce-t-il une telle séduction ?

Ces questions traversent les siècles.

Douter n’est pas conspirer

Il faudra cependant toujours se garder d’une confusion inverse : combattre le complotisme ne revient nullement à condamner le doute.

L’esprit critique ne consiste pas à croire docilement les gouvernements, les institutions, les experts ou les médias. Les démocraties connaissent des mensonges d’État, les entreprises peuvent dissimuler des scandales, les services secrets organisent de véritables opérations clandestines et l’histoire contemporaine a suffisamment montré que certaines vérités ont longtemps été étouffées avant d’être révélées par des journalistes, des magistrats, des chercheurs ou des lanceurs d’alerte.

Il existe des complots. Mais toute l’Histoire n’est pas un complot.

La différence tient précisément à la méthode. L’enquête cherche des documents, confronte les témoignages, accepte la contradiction et demeure susceptible d’être corrigée par de nouveaux éléments. Le récit complotiste fonctionne souvent en sens inverse : il possède déjà sa conclusion et interprète chaque fait en fonction d’elle. Plus on lui apporte d’arguments contraires, plus il peut parfois y voir la preuve que le système cherche à dissimuler la vérité.

Cette distinction devrait résonner particulièrement dans une démarche maçonnique. Le doute n’est pas l’ennemi de la Lumière ; il en est parfois le seuil. Mais un doute qui ne cherche plus à être résolu par le travail devient une nouvelle forme de croyance.

L’Apprenti et le monde des certitudes instantanées

La symbolique maçonnique porte depuis longtemps une pédagogie dont notre époque aurait peut-être besoin de retrouver la patience. L’Apprenti commence dans le silence. Il observe avant de parler, travaille avant de prétendre savoir, découvre que la pierre brute qu’il doit dégrossir n’est jamais seulement extérieure à lui. Il apprend surtout que l’initiation ne lui délivre pas un catalogue de réponses : elle lui impose une méthode.

Or l’univers numérique nous pousse exactement dans la direction contraire. Nous sommes sommés de commenter ce que nous venons à peine de découvrir, de prendre position sur ce que nous n’avons pas encore vérifié et parfois de condamner avant même d’avoir compris.

La vraie question du complotisme est peut-être ici.

Sommes-nous encore capables de dire : « Je ne sais pas » ?

Ces trois mots paraissent modestes, mais ils constituent l’une des grandes conquêtes intellectuelles de l’humanité. Ils sont au fondement de la science, de la philosophie et de toute démarche véritablement initiatique. Reconnaître que l’on ignore quelque chose ne signifie pas renoncer à comprendre ; cela signifie simplement refuser de combler immédiatement l’inconnu par une fiction rassurante.

Car le complotisme possède aussi cette fonction presque métaphysique : il rassure. Si tout résulte d’une machination, alors plus rien n’est réellement chaotique. Derrière les guerres, les crises économiques, les pandémies, les bouleversements sociaux ou les transformations technologiques, quelqu’un aurait toujours décidé, organisé, manipulé. L’idée est effrayante, mais elle présente au moins un avantage psychologique : elle donne un sens au désordre.

Accepter la complexité est infiniment plus difficile.

450.fm ne regardera pas seulement dans le rétroviseur de l’antimaçonnisme

C’est précisément pour cette raison que COMPLORAMA trouve naturellement sa place dans les colonnes de 450.fm.

Nous avons consacré et nous consacrerons encore de nombreux articles à l’histoire de l’antimaçonnisme, à ses pamphlets, à ses affiches, à ses caricatures, à ses faussaires et à ses persécutions. Cette mémoire est indispensable. Elle permet de comprendre comment une institution initiatique et philosophique a pu être transformée, pendant plus de deux siècles, en personnage central d’une immense mythologie politique.

Mais 450.fm ne saurait tarir d’encre sur le seul complotisme d’hier en détournant les yeux de celui qui se construit aujourd’hui sous nos yeux.

Le présent est trop brûlant.

Guerres informationnelles, manipulations numériques, récits identitaires, radicalisations, intelligence artificielle, falsifications visuelles, méfiance envers la science, crise de confiance dans les institutions et fragmentation du débat public constituent désormais un immense chantier. Le complotisme contemporain ne porte plus forcément un discours explicitement antimaçonnique, mais il obéit souvent aux mêmes architectures mentales : désigner un groupe caché, lui attribuer une puissance démesurée, réduire la complexité du monde à une intention secrète et considérer toute contradiction comme la confirmation de cette intention.

Étudier cette mécanique est donc aussi une manière de mieux comprendre notre temps.

COMPLORAMA, une précommande qui est aussi un pari culturel.

Le projet est aujourd’hui simple et très concret. COMPLORAMA est proposé en précommande au prix de 19,50 euros. Mille commandes sont nécessaires pour lancer l’impression de ce premier numéro de 164 pages, annoncé sans publicité et destiné à être expédié avant Noël.

Mais derrière cette campagne se joue peut-être quelque chose de plus intéressant qu’un simple lancement éditorial : la possibilité de faire vivre un espace consacré à l’analyse longue dans un univers dominé par le commentaire instantané.

Précommander COMPLORAMA ne signifie évidemment pas souscrire par avance à chacune des analyses qui y seront publiées. Ce serait même contradictoire avec son objet. Lire sérieusement suppose de conserver son propre jugement, de discuter, de contester parfois, de comparer toujours.

C’est exactement ce que fera 450.fm.

Nous sommes destinataires du service de presse et nous reviendrons donc sur ce premier numéro dès sa parution, en examinant son contenu, ses enquêtes, ses partis pris, les questions qu’il pose et celles qu’il laissera peut-être ouvertes.

Pour l’heure, le magazine attend encore ses lecteurs.

Et il y a finalement quelque chose de très juste à voir un projet consacré au discernement demander à ceux-ci de faire un premier choix simple : quitter quelques instants le flux continu des écrans pour retrouver un objet de papier, ses pages, son poids, son silence et cette lenteur sans laquelle aucune pensée véritable ne parvient longtemps à se construire.

Dans les Temples, la Lumière n’est jamais donnée pour dispenser du travail. Elle est donnée afin que le travail commence.

À sa manière, COMPLORAMA nous rappelle aujourd’hui la même exigence : entre ceux qui croient tout et ceux qui ne croient plus rien, demeure encore l’étroit chemin du discernement.

Pour précommander, c’est ICI.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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