Le « Mémento La Rose-Croix Maçonnique » de Pierre Pelle Le Croisa : une seule Rose, quatre Lumières, quatre chemins vers la Parole perdue

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Avec ce mémento consacré au 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, Pierre Pelle Le Croisa lit le plus chrétien des grades écossais à travers quatre régimes spirituels, théiste, déiste, hermétiste et athéiste, avant de rassembler ces lectures sous l’unité des nombres et des couleurs de la scénographie des Chapitres. Le pari consiste à montrer que le Chevalier Rose-Croix qui cherche la Parole perdue dans le Temple noir, quel que soit le nom qu’il donne ou refuse de donner à l’Absolu, accomplit un même geste, et que la diversité des interprétations, loin de dissoudre le grade, en révèle la profondeur. Le livre tient ce pari avec une érudition foisonnante, un goût prononcé pour la formule et une loyauté envers le texte rituel qui ne recule devant aucune de ses difficultés, à commencer par la figure du Christ, que la plupart des Chapitres ont fini par ne plus nommer.

Un aide-mémoire devenu somme

Le mot de mémento désigne d’ordinaire un abrégé que le lecteur garde à portée de main. Pierre Pelle Le Croisa en a publié plusieurs chez Numérilivre, de l’Apprenti au Grand Élu, Parfait et Sublime Maçon, dans un format classique. Celui-ci a changé de nature. Grand format, huit parties, un appareil de sous-titres qui court sur des pages entières, il relève de la somme plus que du vade-mecum. L’homme qui écrit ainsi a dirigé des entreprises, puis de grandes écoles de commerce en France et à l’étranger. Initié au Grand Orient de France en 1981, membre de la Grande Loge de France pendant trente-trois années, un nombre que le Chevalier Rose-Croix ne peut entendre sans sourire, passé aussi par la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, il a signé plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels Les Langages symboliques de l’ésotérisme maçonnique, chez Dervy, et le premier tome des Mythes héroïques, bibliques & maçonniques préparent directement celui-ci.

Rosicrucisme, rosicrucianisme et Rose-Croix maçonnique ne désignent pas la même chose, et l’auteur commence par le rappeler en distinguant les trois textes parus entre 1614 et 1616 autour de Christian Rosenkreutz, leur postérité dans les sociétés qui s’en réclamèrent, et le grade lui-même, dont les premières versions portent des noms concurrents, Chevalier de l’Aigle, du Pélican, d’Hérédom, de Saint-André, ou Parfait Maçon. Il demande au passage si le Rose-Croix ou le Kadosch constitue le sommet véritable de l’Écossisme. Cette mise au point tient en quelques pages, et le lecteur qui voudrait une généalogie documentée de ce grade apparu en France dans les années 1760 la cherchera ailleurs, chez Pierre Mollier notamment. Le livre est une lecture, non une histoire. La première partie récapitule le chemin de l’Apprenti jusqu’au dix-septième degré comme un pèlerinage, puis demande de quelle Lumière il est question, avant que le dix-huitième degré ne l’oppose aux ténèbres sous les figures du Soleil d’hiver, du Soleil noir et du Sol Invictus.

Vidé de l’être, rempli de l’autre

Tablier-de-chevalier-Rose-Croix-18-du-REAA

La deuxième partie affronte ce que beaucoup de commentaires contournent, à savoir que la Rose-Croix maçonnique est d’abord la Rose-Croix du Christ. Pierre Pelle Le Croisa interroge le Christ des Évangiles et du Talmud, celui de Flavius Josèphe et de Tacite, et distingue le personnage historique et la figure que le rituel a retenue, médiateur, Dieu visible du Dieu invisible, nouvel Adam d’une nouvelle Alliance. La formule qui fait du Christ le « Parfait Maçon, le plus humble de tous » reçoit une lecture de kénose que l’auteur résume en quelques mots, vidé de l’être, rempli de l’autre. De cette humilité découle la loi d’amour, et le livre déploie les quatre mots grecs de l’amour, éros, philia, storgè et agapè, pour établir que la charité placée en tête des vertus théologales porte le nom même de l’agape des Chevaliers. Le sacrifice, le grain de blé qui doit mourir, le nom même de Yeshouah, tout converge vers une conception de l’être humain qui se défait pour laisser place à plus grand que lui, du Dieu qui s’est fait homme à l’homme qui se défait pour Dieu, selon une de ces formules retournées dont l’auteur a le secret. Le Chevalier qui se dispenserait de ces pages parce qu’il ne croit pas commettrait un contresens, car c’est de cette matière chrétienne que les lectures suivantes partent.

Flavius Josèphe

Christique ou chrétien ?

La troisième partie, la plus longue, installe la lecture théiste. Hiram et Galaad y précèdent le Christ comme ses préfigurations, et l’auteur pose la question qui divise les Chapitres depuis que le Rite s’est ouvert à des frères de toutes confessions, celle de savoir si le grade est christique ou chrétien. La réponse passe par une relecture minutieuse de la cérémonie de réception, de la chambre de préparation au Temple rouge en passant par la chambre d’épreuves, cet Enfer des anciens rituels, puis des trois vertus théologales, prises dans un ordre qui place la charité avant la foi, et des prodiges annoncés à l’ouverture des travaux, le voile du Temple déchiré, la pierre cubique qui sue sang et eau, l’Étoile flamboyante éteinte puis reparue, les outils brisés puis restaurés.

La colombe, l’aigle, le pélican et le phénix, l’Agneau et le Bon Pasteur, la Cène, la fête pascale enfin, dont il retrace la triple généalogie juive, chrétienne et maçonnique, reçoivent chacun leur commentaire. Les réflexions finales sont peut-être les plus courageuses du livre. L’anonymat du Christ dans les rituels actuels, la disparition de la chambre de préparation et de l’Enfer, ce que l’auteur appelle le subterfuge de la voix mystérieuse, tout cela est examiné avec une franchise que ce dernier mot suffit à mesurer. Les Suprêmes Conseils ont voulu rendre le grade recevable par des frères juifs, musulmans ou agnostiques, et ils l’ont fait en effaçant. Ce qu’un effacement conserve et ce qu’il perd devient dès lors la question du livre entier.

Igne Natura Renovatur Integra

Vient ensuite ce qui fait l’originalité de la construction. La même grille, le centre de l’idée, I.N.R.I., le Chevalier de l’Esprit, la cérémonie, les vertus, les prodiges, l’avifaune, la Cène, la fête pascale, l’éternité, est reprise trois fois, à la manière d’une fugue dont le sujet reparaît à chaque entrée de voix. La lecture déiste rapporte le centre de l’idée à l’Un du Grand Architecte de l’Univers, convoque le monde des Idées de Platon et le « Monde Imaginal » cher à Henry Corbin, et envisage un Christ éthique ou « Grand Initié ». La lecture hermétiste est la plus dépaysante et sans doute la plus jubilatoire. Les sept journées des Noces chymiques de Christian Rosenkreutz y sont suivies une à une, les œuvres de l’alchimie s’y superposent aux appartements du Chapitre, le Temple noir devenant le lieu du nigredo et le Temple rouge celui du rubedo, et le sigle I.N.R.I. s’y lit selon l’acrostiche des alchimistes, Igne Natura Renovatur Integra, la nature entière régénérée par le feu. La pierre cubique devient pierre philosophale, la croix devient creuset, et le corbeau, étranger au grade, vient se poser au seuil du Temple noir pour compléter la volière. Ces rapprochements ne sont pas neufs, mais leur mise en système à l’échelle d’une cérémonie entière n’est guère menée avec cette constance.

Édition originale (1616) des Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz

Un Jésus impossible à imiter

La lecture athéiste, écrite avec un trait d’union qui la sépare de l’athéisme militant, est celle que les Chapitres attachés à la liberté absolue de conscience attendaient. Elle substitue au Christ l’Idée, fait de la quête de la Parole perdue une quête de la Connaissance jamais achevée, et conduit le Chevalier de l’Esprit du Temple extérieur au Temple intérieur, jusqu’à ce que l’auteur nomme le métier d’homme. Le Christ exemplaire de la lecture théiste devient ici un mythe, un Jésus ni humain ni divin, et pour cette raison même impossible à imiter. Les colonnes des vertus théologales s’éteignent une à une, la foi, la charité et l’espérance reparaissent sous une forme areligieuse, et le Bon Pasteur cède la place à une foi en l’Homme dont l’auteur cherche les figures parmi les pasteurs de peuples, image dont le lecteur se demandera si elle ne réintroduit pas, par la porte de l’humanisme, une verticalité que cette lecture venait de congédier. Cette partie demande enfin si les prodiges du rituel sont autre chose que des effets de l’esprit, et le seul fait de poser la question dans un mémento destiné aux Chevaliers dit assez la liberté que l’auteur revendique.

L’universalité des différences

Johann-Valentin-Andreae-a-publie-Les-Noces-Chymiques-de-Christian-Rosenkreutz-en-1616

La septième partie ramène ces lectures à leur socle commun. Les nombres de un à douze, les couleurs des appartements, la chasuble, les tabliers, les cordons, les bijoux et les gants, tout ce qui compose la scénographie du Chapitre est inventorié comme le patrimoine indivis des quatre familles spirituelles. C’est là que se noue la thèse. L’unité de la Rose-Croix maçonnique tient à une forme capable de porter des contenus contraires sans se rompre, bien davantage qu’à une doctrine. La conclusion en tire les conséquences sur le terrain le plus sensible, celui des relations avec l’Église de Rome, qui n’a rien retiré de ses interdits et les a encore rappelés en 2023. Pierre Pelle Le Croisa demande si un chrétien peut être franc-maçon, distingue spiritualité religieuse et spiritualité areligieuse, puis formule ce qui restera sans doute la phrase clé du livre, le passage d’une particularité qui individualise à une singularité qui universalise.

Les réserves tiennent d’abord aux proportions. La lecture théiste occupe près de cent quatre-vingts pages quand chacune des trois autres doit se contenter de soixante à quatre-vingts, et cette inégalité révèle que la matière chrétienne demeure la langue maternelle du grade, les autres lectures étant des traductions, ce que la thèse ne dit pas tout à fait. L’architecture impose ensuite de relire quatre fois les mêmes prodiges et la même avifaune, tandis que la typologie des six Chevaliers, catholique, gnostique, cosmique, archétypique, hermétique et initiatique, ne commande pas la suite. L’écriture, enfin, aime le chiasme et l’homophonie, la voix et la voie, l’amour et la mort, et sa virtuosité frôle parfois le procédé, la consonance venant tenir lieu de preuve. Rien de cela n’entame l’essentiel. Ce livre prend au sérieux, comme peu d’autres, la coexistence dans un même grade de frères qui ne prient pas le même Dieu ou qui n’en prient aucun, et il en fait la clé du grade plutôt qu’un embarras à contourner.

Reste ce que ce mémento laisse en suspens. Le livre s’achève sur cette proposition que la Parole rompt le silence. Mais quelle Parole, puisque le théiste retrouve le Verbe, le déiste la vérité du Grand Architecte, l’hermétiste le feu qui régénère la nature et l’a-théiste une connaissance sans terme ? Le Chevalier Rose-Croix apprend au dix-huitième degré que la Parole perdue a été retrouvée. Il apprend dans ce livre qu’elle ne l’a pas été de la même manière par tous ceux qui, autour de la même table, rompent le même pain. Peut-être la véritable épreuve du grade commence-t-elle à cet instant, lorsqu’il s’agit d’attacher son anneau à la chaîne d’un frère dont la Parole retrouvée n’est pas la nôtre, et de ne pas lâcher.

Tout est dit, ou presque, dans ce remarquable ouvrage.

Pierre Pelle Le Croisa confirme ici ce que ses lecteurs savent déjà : il possède cette rare capacité à faire tenir ensemble l’érudition, la fidélité au rituel, l’exigence symbolique et cette liberté d’interprétation sans laquelle la Tradition ne serait bientôt plus qu’un conservatoire de formes mortes. Ce nouveau volume s’inscrit ainsi avec éclat dans le travail qu’il mène chez Numérilivre, notamment à travers cette collection des mémentos maçonniques dont plusieurs titres jalonnent désormais les différents degrés et qui devrait trouver place dans toute bibliothèque maçonnique sérieuse.

Avec ces 556 pages consacrées au 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, il ne se contente pas d’ajouter un commentaire de plus à ceux, déjà nombreux, que le Chevalier Rose-Croix a suscités depuis plus de deux siècles : il en déploie les couches successives, les héritages chrétiens, les lectures déistes, hermétistes ou areligieuses, les images, les nombres, les couleurs et les silences, jusqu’à faire apparaître derrière la diversité des interprétations une même architecture initiatique. Dès lors, on voit mal ce qu’il serait encore possible d’ajouter sur la richesse symbolique, la profondeur spirituelle et, osons le mot, la beauté de ce magnifique degré du R.E.A.A., sinon rappeler qu’un symbole véritable n’est jamais épuisé par ce que l’on en écrit. Pierre Pelle Le Croisa nous en offre ici une somme appelée à devenir un ouvrage de référence : non pas le dernier mot sur la Rose-Croix, car il n’existe pas de dernier mot en initiation, mais l’un de ces livres que l’on referme avec le sentiment que la Parole perdue, si elle demeure toujours à chercher, s’est peut-être, l’espace de quelques pages, laissée approcher.

Mémento La Rose-Croix Maçonnique – 18e degré du R.E.A.A.

Son unité symbolique des rites et leurs différents rites :  théiste, déiste, alchimique, agnostique et athéiste

Pierre Pelle Le Croisa – Éditions Numérilivre, 2026, 556 pages, 35 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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