Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

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La révolte pour viatique, l’égalité pour œuvre !

Première titulaire en France d’un ministère des Droits de la femme, figure majeure du féminisme français et Sœur de la Grande Loge Féminine de France depuis 1968, Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel ce mardi 18 août 2026, à Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales. Elle avait 97 ans. De la traduction de Betty Friedan au Manifeste des 343, du remboursement de l’IVG à la loi sur l’égalité professionnelle, elle transforma l’indignation en droits et les droits en instruments d’émancipation. Une Sœur a quitté la Chaîne d’Union ; l’ouvrage qu’elle nous laisse demeure entre nos mains.

Elle ne consentit jamais à la place assignée

Jean-Pierre Saldou, son neveu, a annoncé à l’AFP qu’Yvette Roudy était décédée mardi matin dans la résidence médicalisée de Cabestany où elle vivait depuis trois ans. Avec elle disparaît l’une des grandes voix du féminisme politique français, mais aussi une femme dont la trajectoire démentit obstinément les frontières sociales et symboliques que son époque prétendait lui imposer.

Née Yvette Saldou le 10 avril 1929 à Pessac, dans une famille très modeste, elle perdit sa mère à l’âge de douze ans. Son père, ouvrier métallurgiste revenu invalide de la Grande Guerre, refusa qu’elle poursuive ses études au lycée. Elle obtint son certificat d’études, apprit la sténographie et devint, à dix-sept ans, secrétaire-comptable dans une conserverie de poisson bordelaise. L’injustice sociale, pour elle, ne fut donc jamais une abstraction étudiée dans les livres : elle fut d’abord une limite rencontrée dans sa propre existence, une porte fermée qu’elle passa sa vie à rouvrir pour les autres.

Dans son enfance revenait une phrase de résignation : « Ça, ça n’est pas pour nous »

Elle en fit l’adversaire intime de toute une vie. Ce refus du destin assigné constitue peut-être la première pierre de son engagement : ne jamais accepter que la naissance, le sexe ou la condition sociale décident à la place d’un être humain de l’étendue de son horizon. Mariée en 1951 à Pierre Roudy, qui l’accompagna avec une rare discrétion, elle vécut trois ans à Glasgow, perfectionna son anglais, revint en France, passa le baccalauréat en 1955 et s’installa à Paris l’année suivante. La jeune dactylographe avait commencé à reprendre possession de son propre récit.

Traduire un livre, c’était déjà déplacer le monde

Colette-Audry

La rencontre avec Colette Audry fut décisive. Ancienne résistante, écrivaine, éditrice et féministe, celle-ci confia à Yvette Roudy la traduction de The Feminine Mystique, l’essai retentissant que l’Américaine Betty Friedan venait de publier en 1963. Fondé sur une enquête commencée six ans plus tôt auprès d’anciennes étudiantes du Smith College, le livre mettait au jour ce que son auteure appelait « le problème qui n’a pas de nom » : le malaise profond de femmes souvent instruites, mariées, mères de famille et matériellement favorisées, mais enfermées dans une existence domestique qui ne leur permettait ni de se réaliser ni de déployer toutes leurs facultés.

Betty Friedan démontait avec vigueur la fabrication de cette « mystique féminine » qui présentait l’épouse et la mère au foyer comme l’accomplissement naturel, exclusif et nécessaire de toute femme. Derrière cette image prétendument heureuse, entretenue par les magazines féminins, la publicité, certains discours psychologiques et une lecture conservatrice de la psychanalyse, elle révélait une véritable assignation sociale. Le mariage, la maternité et le confort domestique ne pouvaient suffire à combler une existence privée d’autonomie, d’éducation véritable, de travail choisi et de reconnaissance.

Betty_Friedan_1960

Publié en français dès 1964, sous le titre La Femme mystifiée, l’ouvrage devint l’un des textes fondateurs de la deuxième vague féministe. Ses limites seront plus tard soulignées, notamment parce qu’il décrivait surtout la condition des femmes blanches, diplômées et appartenant aux classes moyennes américaines. Mais sa force de rupture demeura considérable : il transformait une souffrance vécue dans l’isolement en question collective, puis en combat politique.

Yvette Roudy ne se contenta donc pas de transporter des mots d’une langue à l’autre. Elle fit franchir une frontière à une conscience. Traduire devint ici un acte de dévoilement, presque une première insurrection contre l’ordre établi. Bien avant de porter l’égalité dans la loi, elle avait commencé par lui donner une langue.

Elle rejoignit le Mouvement démocratique féminin en 1964, puis fonda, à l’automne 1965, le bimensuel La Femme du XXe siècle, qu’elle dirigea jusqu’en 1971.

François_Mitterrand_1968

Aux côtés de Colette Audry et de Marie-Thérèse Eyquem, autre rencontre majeure, elle apprit à unir la pensée et l’action. Elle soutint François Mitterrand dès 1965, rejoignit avec le MDF la Convention des institutions républicaines, puis le Parti socialiste au congrès d’Épinay, en 1971.

Cette même année, Yvette Roudy apposa son nom au Manifeste des 343, publié le 5 avril dans Le Nouvel Observateur. Rédigé par Simone de Beauvoir, le texte réunissait des femmes célèbres et des anonymes qui déclaraient publiquement : « Je déclare avoir avorté. » Dans une France où l’interruption volontaire de grossesse demeurait illégale, une telle affirmation constituait bien davantage qu’une pétition. Chaque signature devenait un aveu, chaque nom une provocation adressée à la loi, chaque femme s’exposant à l’opprobre, à la perte de son emploi et, théoriquement, à des poursuites pouvant conduire à l’emprisonnement. Ce fut un acte collectif de désobéissance civile : les signataires opposaient à l’ordre moral la souveraineté des femmes sur leur propre corps.

L’expression injurieuse de « Manifeste des 343 salopes » ne figurait pas dans le texte initial.

Elle naquit une semaine plus tard, sous le crayon de Cabu, à la une de Charlie Hebdo. L’insulte, retournée contre ceux qui l’avaient proférée, devint bientôt un signe de défi et presque une décoration militante. Mais derrière la provocation demeurait une réalité tragique : l’avortement clandestin frappait d’abord les femmes les plus pauvres, tandis que celles qui en avaient les moyens pouvaient partir à l’étranger ou bénéficier de conditions médicales moins dangereuses. Le manifeste arrachait ainsi l’avortement au secret, à la honte et à la solitude pour en faire une question politique, sociale et sanitaire.

Son retentissement fut immense. Il contribua à ouvrir la séquence qui conduisit à la création de l’association Choisir, au procès de Bobigny en 1972, au Manifeste des 331 médecins en 1973, puis à l’adoption de la loi Veil en 1975. Yvette Roudy dira plus tard avoir rejoint ces femmes afin de dénoncer « l’hypocrisie d’une société » qui refusait de reconnaître la gravité et l’archaïsme de la situation.

Sa signature ne relevait donc ni de l’affichage ni de la posture. Elle engageait une femme qui, onze ans plus tard, devenue ministre des Droits de la femme, ferait voter le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. Il existe dans cette continuité quelque chose de profondément révélateur : avant de disposer du pouvoir de changer la loi, Yvette Roudy avait accepté de défier celle qui opprimait les femmes. Le féminisme ne serait jamais pour elle un supplément d’âme du socialisme, mais l’un des critères de sa vérité.

Faire entrer les droits des femmes dans la maison de l’État

Pierre Mauroy, 1982

Élue au Parlement européen en 1979, Yvette Roudy réclama dès la première session une commission consacrée aux femmes. Simone Veil, alors présidente du Parlement, soutint cette demande ; la commission fut créée en octobre 1979. Après l’élection de François Mitterrand, Pierre Mauroy lui confia, le 21 mai 1981, le ministère chargé des Droits de la femme. La nuance des mots était déjà un programme : il ne s’agissait plus d’administrer une prétendue « condition féminine », mais de reconnaître et de garantir des droits.

Son ministère fut celui du « déconditionnement »

Dès 1981, une campagne nationale d’information sur la contraception entra dans les foyers, avec notamment un court métrage confié à Agnès Varda. Le 8 mars 1982 devint, pour la première fois en France, une journée officiellement célébrée par l’État – non une fête galante où l’on offrirait des fleurs, rappellera-t-elle plus tard, mais une journée de lutte et de mémoire. Elle soutint les centres d’information sur les droits des femmes, la recherche universitaire, la création artistique et le Centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir. Elle fit aussi installer une commission de féminisation des noms de métiers, grades et fonctions, présidée par Benoîte Groult : nommer autrement, c’était rendre visible ce que la langue maintenait dans l’ombre.

La loi comme outil de taille

Deux textes demeurent attachés à son nom. La loi du 31 décembre 1982 organisa la prise en charge par la Sécurité sociale des frais liés à l’interruption volontaire de grossesse. Yvette Roudy dut convaincre jusqu’au sommet de l’État qu’il s’agissait d’une mesure de justice sociale : un droit théorique reste un privilège lorsque seules peuvent l’exercer celles qui ont les moyens de le payer.

Puis vint la loi du 13 juillet 1983 sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Elle étendit le principe de non-discrimination à l’ensemble du parcours professionnel, consacra l’égalité de rémunération pour un travail de valeur égale, institua le rapport de situation comparée dans les entreprises et créa le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle. La loi ne fit pas disparaître les inégalités ; Yvette Roudy elle-même en déplora les insuffisances coercitives. Elle fixa néanmoins un niveau, au sens du maçon opératif comme au sens républicain du terme : une règle à laquelle mesurer l’écart entre les proclamations et les faits.

Elle connut aussi l’échec. Son projet de loi antisexiste, qui entendait combattre les représentations dégradantes à l’instar de la législation contre le racisme, souleva une tempête venue des milieux publicitaires, médiatiques et politiques. Abandonnée par l’exécutif, elle dut reculer. Un projet de quota électoral fut également censuré. Ces défaites ne relèvent pas de l’anecdote : elles montrent la résistance du vieux monde lorsque l’égalité menace de quitter les discours pour entrer dans les structures. Yvette Roudy ne masquait ni ses colères ni ses déceptions. Elle en faisait du combustible.

À Lisieux comme au Parlement, construire dans la durée

Après 1986, elle poursuivit le combat dans les institutions : députée du Calvados de 1986 à 1993 puis de 1997 à 2002, secrétaire de l’Assemblée nationale durant son dernier mandat, elle présida aussi, de 1992 à 1993, la commission spéciale chargée des projets de loi relatifs à la bioéthique. Maire de Lisieux de 1989 à 2001, la laïque convaincue gouverna avec un certain sourire cette ville associée à sainte Thérèse. Elle y laissa notamment une rocade, le centre aquatique Le Nautile et le chantier d’une médiathèque : là encore, son verbe préféré aurait pu être construire.

Fondatrice, en 1992-1993, de l’Assemblée des femmes, elle œuvra sans relâche pour la parité. En juin 1996, elle réunit autour d’un même manifeste dix anciennes ministres de droite et de gauche, parmi lesquelles Simone Veil, Édith Cresson, Michèle Barzach et Catherine Tasca. Limitation du cumul des mandats, financement des partis conditionné au respect de la parité, réforme constitutionnelle : beaucoup de ces propositions annonçaient les transformations de 1999 et 2000. Chez elle, la fraternité civique ne consistait pas à nier les différences politiques, mais à discerner les combats dont l’urgence oblige à franchir les cloisons.

Depuis 1968, une Sœur de la Grande Loge Féminine de France

Yvette Roudy entra en Franc-Maçonnerie en 1968, au sein de la Grande Loge Féminine de France. Elle assuma publiquement cette appartenance sans la transformer en décoration profane. La Maçonnerie relevait pour elle de la sphère intime, d’un travail qui ne se proclame pas à chaque carrefour. Elle y voyait une « remarquable école de démocratie » et disait qu’elle lui donnait des forces pour se construire et trouver le courage de décider. Après certaines défaites électorales, la Loge fut pour elle un lieu de ressourcement et de recommencement.

Il serait réducteur de faire de son action publique la simple projection d’un programme maçonnique. Mais il serait tout aussi aveugle de ne pas reconnaître une profonde consonance entre son parcours initiatique et son œuvre civique : travailler sur soi pour agir plus justement dans la Cité faire de la liberté une discipline, de l’égalité une exigence concrète, de la laïcité une garantie d’émancipation.

En décembre 2016, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France lui remit son Prix de la Laïcité. La GLFF lui décerna alors une médaille en hommage à son indéfectible attachement à l’Obédience et à ses valeurs.

En 2021, pour le quarantième anniversaire de son entrée au gouvernement, la Grande Loge Féminine de France rappelait qu’elle avait toujours fièrement revendiqué son appartenance et saluait « la force de son indignation et de sa révolte ». Les Sœurs concluaient par ces mots simples : « Merci, Madame la Ministre, notre TCS Yvette. » Ils prennent aujourd’hui la gravité d’un adieu.

Elle lègue moins une statue qu’une tâche

Aujourd-hui-les-Femmes, site Jugeote

Décorée du grade d’officière de la Légion d’honneur et commandeure de l’ordre national du Mérite, auteure de plusieurs essais – de La Femme en marge à Mais de quoi ont-ils peur ?, d’À cause d’elles à Lutter toujours –, elle aurait pu se contenter de l’inventaire de ses conquêtes. Elle choisit encore de transmettre. En 2014, elle contribua à créer le prix Pierre-et-Yvette-Roudy, consacré au théâtre et à l’émancipation par l’expression. En 2018, elle fonda sous l’égide de la Fondation de France une fondation destinée à soutenir les droits des femmes. À près de quatre-vingt-dix ans, elle avait toujours des projets.

Son décès intervient dans un temps où les droits que l’on croyait acquis se révèlent fragiles, où l’égalité professionnelle reste inachevée et où les intégrismes font partout du corps des femmes un territoire à contrôler. Le plus juste hommage ne sera donc pas d’embaumer son œuvre, mais de la poursuivre.

Une Chaîne d’Union ne supprime pas l’absence ; elle empêche que l’absence devienne rupture.

« Que voulez-vous, je suis une perpétuelle révoltée. »

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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