Boualem Sansal a écrit ce livre en quarante jours, la plaie encore vive, au sortir de trois cent soixante et un jours d’enfermement dans les geôles algériennes. Loin du seul récit carcéral, La Légende travaille la matière même de l’épreuve, la descente, la dépossession, la lente reconquête d’une parole que le pouvoir avait voulu éteindre. Nous y avons reconnu, sous la chronique d’une injustice, le tracé d’un cheminement intérieur dont la tradition initiatique connaît chaque détour.
Il est des hommes que le métier des chiffres et des machines ne destinait pas à devenir les vigies de leur peuple

Boualem Sansal, né en 1949 à Theniet El Had – commune de la wilaya de Tissemsilt en Algérie –, ingénieur, docteur en économie, longtemps haut fonctionnaire d’un État qui finit par le chasser de ses bureaux en 2003 pour cause de lucidité, est venu tard à l’écriture, passé la cinquantaine, avec Le Serment des barbares – prix du premier roman 1999, prix Tropiques 1999.Depuis, de Harraga au Village de l’Allemand, de Rue Darwin – prix du Roman-News 2012 – à 2084 – La fin du monde – Grand prix du roman de l’Académie française 2015 – jusqu’à Abraham ou La Cinquième Alliance et à Vivre – Le compte à rebours, il n’a cessé de nommer ce que les régimes préfèrent laisser dans l’ombre, au prix de l’interdiction de ses livres dans son pays et d’une solitude que seules quelques distinctions allemandes et françaises sont venues réchauffer.

Arrêté le 16 novembre 2024 à sa descente d’avion à Alger, condamné à cinq années fermes pour avoir parlé, gracié le 12 novembre 2025, reçu peu après sous la Coupole de l’Académie française, il livre avec La Légende, paru chez Grasset, le premier texte de l’après. Un texte de combat, dit-il, et nous ajouterons un texte de passage.
Tout commence par une chute, au sens propre
L’homme dévale l’escalier d’une station de métro parisienne, un ami lui crie de ne pas partir, et nous savons déjà, parce que la voix qui avertit a quelque chose de prophétique, que la marche vers l’aéroport est une marche vers les profondeurs. La cellule de Koléa mesure six mètres et demi au sol. Les gardiens y retirent d’abord les objets, puis les repères, puis le nom.
Boualem Sansal devient le numéro d’écrou 46611

Cette réduction méthodique de l’être, ce dépouillement qui débute par les choses et s’achève par l’identité, l’initié le reconnaît sans hésiter. Il est le travail du cabinet de réflexion, la descente dans la terre où l’homme ancien doit consentir à mourir pour qu’un autre puisse naître. On lui a passé la cagoule avant de le jeter dans la voiture, et nous ne pouvons nous empêcher de songer au bandeau qui aveugle le candidat afin qu’il apprenne à voir d’une autre vue. Le prisonnier l’éprouve dans sa chair lorsqu’il nomme la perte du temps une dépossession, et lorsqu’il la dit rite de passage, douloureux entre tous, après lequel seulement quelque chose s’apaise. La vieille devise gravée au seuil de toute régénération, qui invite à visiter l’intérieur de la terre pour y trouver la pierre cachée, trouve ici une illustration que l’auteur n’a pas cherchée et que nous recevons avec saisissement.
Le procès a duré cinq minutes, et la mort symbolique fut prononcée avant la sentence des juges
Terrorisme, espionnage, atteinte à la sûreté de l’État, ces mots déposés sur la table comme des dalles de béton ne s’adressaient plus à un homme mais à un dossier, à une présence qu’il fallait dissoudre. Boualem Sansal raconte qu’il a souri, qu’il s’est entendu murmurer le salut des gladiateurs promis à la mort, et qu’il a compris à cet instant que la logique avait changé de camp. Cette néantisation, cette transformation d’une personne en menace abstraite, est le revers ténébreux de l’épreuve initiatique. Là où le Temple fait mourir l’homme profane pour le relever vivant, la geôle fait mourir l’homme vivant pour ne laisser subsister qu’un numéro. L’écrivain a traversé cette contre-initiation sans s’y perdre, parce qu’il a refusé de devenir le personnage que le pouvoir écrivait contre lui, parce qu’il a tenu, au plus profond de lui, le fil d’argent qui le reliait encore aux siens et au monde.
Au fond de ce caveau, l’écrivain cherche la lumière

Il l’observe longuement, intrigué par sa source, et constate qu’elle n’entre de nulle part, qu’elle filtre de l’air et de la noirceur même des lieux.
Nul franc-maçon ne lira ces pages sans frémir.
Car la recherche de la lumière est le premier mot de notre quête, et voici un homme jeté dans la nuit la plus épaisse qui, plutôt que de la maudire, en interroge la physique et la métaphysique, traque les photons comme on traque une présence, et découvre que la clarté ne vient pas du dehors mais sourd du dedans. La prison lui apprend, confie-t-il, à tout regarder autrement, et c’est là exactement la définition du regard initié, celui qui ne transforme pas le monde mais transforme l’œil qui le contemple. Les menues victoires arrachées au sommeil, ces cinq minutes de repos volées au tohu-bohu mental, il les célèbre comme des grains de sable capables de briser des montagnes, et nous reconnaissons dans cette arithmétique de l’infime la patience du tailleur de pierre qui sait qu’un édifice se lève coup après coup.

Le cœur du livre tient pourtant dans un verbe, celui de nommer
Boualem Sansal en fait l’acte séditieux par excellence, celui qui rompt la magie de la soumission, fissure le récit officiel et rend à l’homme le pouvoir de voir et d’agir. Dans le pays des miracles qu’il décrit, ce monde inversé où la vérité dérange et où la liberté effraie, le langage se déforme, les mots glissent, les évidences se brouillent. Tout l’effort du régime consiste à interdire que les choses soient appelées par leur nom. Or nous savons, nous qui travaillons sous le signe du Verbe et de la Parole perdue, qu’au commencement était cette puissance de désigner, et que la dictature, fille aînée de l’ignorance selon le mot de l’auteur, n’est jamais que la corruption du langage. Lorsqu’il réclame l’habeas corpus à ses geôliers stupéfaits, ceux-ci l’entendent comme une formule kabbalistique, une incantation venue d’un monde impie, et cette méprise dit tout du fossé entre les hommes de la lettre vivante et les serviteurs de la lettre morte. Rendre aux faits leur nom, c’est rallumer le flambeau. La lumière, écrit-il, commence par désigner ceux qui prospèrent dans l’anonymat.
Il y a, dans cette méditation, une intuition proprement hermétique que l’initié recueille avec gratitude

Boualem Sansal refuse la séparation tranquille du bien et du mal. Il écrit que les deux s’inventent mutuellement et se perdent ensemble, et qu’entre eux agit une troisième instance, invisible, qui tient les deux pôles dans une même intrication. Voilà énoncé, sans le vocabulaire des écoles, le secret de la réconciliation des contraires, ce ternaire qui surmonte le combat stérile des opposés et que les alchimistes nommaient la conjonction. L’écrivain prolonge cette sagesse en convoquant le Tao, qu’il dit insaisissable et indéfinissable, et qu’il compare au couteau dont on ne sait s’il faut le prendre par le manche ou par la lame. Sa réflexion sur le temps procède de la même source. Devenu maître des horloges par la grâce paradoxale de la captivité, lui qui ne possède ni montre ni sablier, il oppose le temps véritable, intangible et libre, à la breloque qui prétend l’organiser, et il pressent que la montre finit toujours par asservir celui qui croit la tenir.
Le livre est traversé de départs
La phrase de la Genèse qui ordonne à Abraham de quitter son pays, sa parenté et la maison de son père pour aller vers la terre qu’on lui montrera, Boualem Sansal la reçoit d’abord comme une invitation à se déplacer, puis comprend que ce n’est peut-être pas le patriarche qui marche mais la phrase elle-même, lui qui ne fait que la suivre. Cette parole qui traverse les millénaires comme une lame de fond, qui coupe les appartenances et rompt les fils de l’habitude, est l’archétype même du voyage initiatique, ce partir sans carte vers l’inconnu où nul ne protège le voyageur. Lorsque la mémoire de l’écrivain affamé fait remonter Ulysse heureux d’avoir accompli un beau voyage, ou le marcheur de Victor Hugo qui s’en va dès l’aube vers une tombe aimée, c’est le même mouvement qui se dessine, celui d’une âme qui chemine par la forêt et par la montagne vers une clarté qu’elle ne sait pas encore nommer.

Reste la légende, qui donne au livre son titre et son énigme
Boualem Sansal a vu naître autour de lui, de cellule en cellule puis de continent en continent, un récit qui le dépassait, qui le portait comme une vague porte un corps, qui parfois le sauvait et parfois menaçait de le noyer. Il en a éprouvé la cruelle ambivalence. La légende protège, mais elle prend quelque chose, elle ôte à l’homme le droit d’être seulement un homme, elle l’installe sur un piédestal où nul ne saurait vivre. Cette lucidité fait toute la noblesse du livre. Car l’écrivain se refuse à devenir idole, comme il se refuse à la posture du martyr. Il songe à Jésus interpellant le Père du haut de la croix, à cette douleur acceptée d’où naît, dit-on, un monde nouveau, mais il sait que la résurrection des vivants passe par autre chose que la complaisance. La liberté retrouvée, il l’a compris, n’est pas un état de repos et de majesté, mais une épreuve d’un autre genre, un passage où la chute demeure possible, autrement. L’initié connaît cette vérité amère, lui qui sait que recevoir la lumière n’est pas la garder, et que chaque relèvement appelle une mise à l’épreuve nouvelle.

En refermant le cercle, Boualem Sansal inscrit son épreuve dans une lignée
Il rappelle que l’État tolère l’opposant, compose avec le militant, s’arrange du journaliste, mais que l’écrivain l’inquiète autrement, parce qu’il ne dit pas seulement les faits, il modifie la manière dont les faits seront compris.
Victor Hugo transformant son exil en accusation permanente, Émile Zola contraignant un État à se regarder dans un miroir, Alexandre Soljenitsyne fracturant un système d’un seul livre, Václav Havel passant de la dissidence au gouvernement, Salman Rushdie condamné pour une fiction, Albert Camus mis au ban par les siens, composent la confrérie invisible à laquelle il appartient désormais.
Cette fraternité des veilleurs de la parole, qui transmettent de siècle en siècle le feu que les puissants voudraient éteindre, demeure l’une des plus belles que connaisse l’humanité, et elle n’est pas sans ressemblance avec la chaîne qui nous unit.

La Légende n’est pas un livre de ressentiment, quoique son auteur en eût le droit
C’est l’œuvre d’un homme qui, descendu au plus bas, en a rapporté non pas de la haine mais une clarté, et qui restitue à la parole sa fonction première, celle d’éclairer plutôt que d’adoucir. Boualem Sansal a fait de sa geôle un atelier, de sa peine une matière, et de son nom rendu une victoire sur ceux qui voulaient l’effacer. Il nous laisse cette certitude qu’aucun mur n’est assez épais pour empêcher un homme libre de chercher la lumière, ni assez haut pour l’empêcher, l’ayant trouvée, de la transmettre.
La Légende
Boualem Sansal – Grasset, 2026, 252 pages, 22 € – numérique 12,99 € – audio 0.99 € (avec abonnement)
