Le BUKUT : Une voie initiatique africaine méconnue

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Le 25 juillet 2026, le village de Carounate, situé dans le département d’Oussouye, en Basse-Casamance (Sénégal), est devenu le point de convergence du peuple ajamat — c’est-à-dire diola. Pour la première fois depuis 1980, soit quarante-six ans, ce hameau niché au cœur d’une forêt de fromagers, de rôniers et de caïlcédrats géants a rouvert les portes de son Bois sacré. Des centaines de jeunes, venus de différentes localités du Sénégal et de la diaspora, s’apprêtaient à y entrer pour un séjour initiatique d’au moins quarante-cinq jours — une retraite qui, autrefois, durait jusqu’à trois mois.

Le journal Le Soleil (Dakar, 1er août 2026) a relaté l’événement avec une précision ethnographique remarquable : les maisons débordant de monde, les marmites familiales remplacées par de grands ustensiles de cuisine, les concessions où l’on abat bœufs et porcs pour accueillir tous ceux qui viennent assister à l’initiation. Marie Diédhiou, native de Carounate, résumait l’esprit de l’événement : « Quand on organise le Bukut, cela veut dire qu’on est prêt à accueillir tout le monde » (Le Soleil, 1er août 2026).

Mais derrière la fête, derrière l’effervescence collective et les danses au rythme du bombolong, se profile l’une des voies initiatiques les plus anciennes et les moins connues du continent africain.

Le peuple diola : une société fondée sur l’initiation

Masques rituels et colliers multicolores

Les Diola (ou Jola) constituent l’un des peuples les plus culturellement cohérents d’Afrique de l’Ouest. Établis principalement en Basse-Casamance, au sud du Sénégal, mais aussi en Guinée-Bissau et en Gambie, ils sont réputés pour avoir preserved de manière exceptionnelle leurs croyances animistes. Leur organisation sociale repose sur la coopération — notamment dans la culture du riz, qui exige un travail partagé et une interdépendance entre les familles — et sur un système initiatique qui structure l’accès à l’âge adulte (Kumakonda).
La cosmologie diola repose sur un dieu créateur, Ata Emit (ou Emitay), « propriétaire du ciel ». Entre Ata Emit et les humains se trouvent les Boekins (ou ukin), fétiches invisibles dotés d’une puissance extrême, qui servent de trait d’union entre le monde des hommes et le divin. Les ancêtres, quant à eux, ne sont pas des figures du passé : ils sont une présence active, consultée à chaque grande décision (ANIMA ONG ; Abdou Badji, Ziglobitha, 2022).

C’est dans ce cadre cosmologique que s’inscrit le Bukut (aussi appelé boukout, bukut ou futampaf), rite d’initiation masculine dont l’existence est attestée depuis le XIIe siècle. Avant la colonisation, c’était la seule école de formation du jeune diola — un enseignement à la fois généraliste et spécifique, préparant le jeune homme à prendre sa place dans la société et à la défendre (Wikipedia / Boukout ; Badji, 2022).

Les étapes du Bukut : du village à la forêt

Le Bukut n’est pas un événement improvisé. Sa préparation s’étale sur plusieurs années, et son déroulement obéit à une séquence rituelle précise, dont chaque étape porte un nom et une signification.

L’annonce : les signes et les sages

La périodicité du Bukut n’est pas fixe. Dans un même village, il peut s’écouler quinze à trente ans entre deux cérémonies, voire davantage. À Baïla, en août 2007, la précédente édition remontait à trente-six ans. À Diégoune, en l’an 2000, on avait attendu trente-neuf ans. À Carounate, en 2026, l’attente a été de quarante-six ans — depuis 1980.

L’année du Bukut est fixée par le conseil des Anciens, de concert avec les ancêtres et les Boekins. Les sages annoncent l’événement deux à trois ans à l’avance, après avoir constaté dans le village une série de phénomènes insolites qui constituent autant de signes — marquant ainsi que le moment initiatique est venu (Wikipedia / Boukout ; ANIMA ONG).

Les préparatifs : le temps de la convergence

Une fois l’annonce faite, les préparatifs durent plusieurs mois. Les futurs initiés — appelés Ambathie (ou kumbac) — se singularisent par leurs tenues vestimentaires, leurs coiffures et le port de perles autour du cou. Ils s’impliquent dans des danses d’initiation aux chansons émouvantes, qui peuvent irriter certains hommes car elles rappellent les grandes figures emblématiques de la famille ou du village.
Les futurs initiés récoltent du bois de chauffe dans la mangrove, des feuilles de palmier et de rônier. Les membres de la diaspora, où qu’ils se trouvent dans le monde, sont rappelés à leur village d’origine. Le rassemblement draine des centaines, parfois des milliers de personnes (ANIMA ONG ; Le Soleil, 2026).

La visite à la famille maternelle

La semaine précédant l’entrée au Bois sacré, chaque futur initié, accompagné d’une délégation de la famille paternelle, se rend dans sa famille maternelle pour se recueillir. Ce moment est de vives émotions, accompagnées de pleurs et de larmes — particulièrement si le futur initié est orphelin de mère ou si ses parents sont divorcés. Avant de partir, le futur initié laisse un bout de ses cheveux à sa famille maternelle, qui lui fait cadeau de pagnes de valeur de différentes couleurs en lui souhaitant une bonne retraite dans les bois sacrés.
Ce rituel souligne le rôle central de la lignée maternelle dans la culture diola. Comme l’explique Jean Diatta, natif d’Effok : « Dans la culture diola, la famille maternelle est la plus apte à protéger » (Le Soleil, 2026). Les futurs initiés, considérés comme vulnérables aux attaques mystiques pendant cette période de transition, sont ainsi confiés à la protection des oncles maternels.

Le rasage (Kamiit) : la mort symbolique

Les futurs initiés après le rasage

L’étape du rasage, appelée Kamiit en diola, constitue le seuil rituel par excellence. Les crânes des futurs initiés sont rasés par leurs oncles maternels. Ce geste signifie la mort symbolique de l’ancienne vie : « On considère qu’en le rasant, on lui a ôté les impuretés de son ancienne vie », explique Joachim Diédhiou (Le Soleil, 2026).
Après le rasage, le futur initié est déconnecté de sa mère, de ses tantes, de ses sœurs et de tout homme non initié. Il peut les regarder sans les toucher ni leur parler. Le bas de son corps est enveloppé de feuilles de rônier. Cette mise à l’écart n’est pas une punition : c’est une mise en quarantaine sacrée, une suspension de l’identité profane qui prépare le passage vers une nouvelle identité.

La danse d’adieu

Après le rasage, les futurs initiés offrent un spectacle de danse. Au rythme du bombolong — tambour à fente africain servant à transmettre des messages de village en village, aussi appelé « tam-tam téléphonique » et surnommé le « téléphone diola » — accompagné de deux tambours, ils dansent pendant environ deux heures sous les yeux de leurs proches. Ils sont ensuite parqués dans un lieu sacré, d’où ils sortiront le lendemain pour rejoindre la forêt (Wikipedia / Bombolong ; Le Soleil, 2026).
À ce stade, des démonstrations de bravoure et d’invulnérabilité sont effectuées par les déjà initiés. Munis de coupe-coupe, de couteaux, de lames et de sabres, ces « guerriers » tentent de se blesser sur diverses parties du corps, qui restent intactes grâce au pouvoir mystique d’une racine secrète du Bois sacré. « Nous essayons de montrer aux gens que Dieu nous a tout donné, à travers la nature. Si on sait en user, aucun objet, aussi tranchant soit-il, ne pourra percer notre corps », s’enorgueillit Sidy Ibou Diatta, venu des îles du Kassa (Le Soleil, 2026 ; DooG Reporter).

L’entrée au Bois sacré (uren)

Les futurs initiés prennent la direction du Bois sacré — appelé uren (ou ureŋ) en diola —, accompagnés par les détonations d’armes à feu et de chants sacrés. Ce lieu, situé à environ 700 mètres du village de Carounate, est totalement inaccessible aux non-initiés. Les femmes, les enfants et les étrangers n’y pénètrent jamais. Le Bois sacré n’est pas un simple espace géographique : c’est un sanctuaire initiatique, un entre-monde où la règle profane est suspendue et où la parole des sages devient loi (Kumakonda ; Badji, 2022).

C’est là, au contact de la nature et sous les instructions des sages et des conservateurs du Bois sacré, que les Ambathie vont recevoir l’enseignement qui fera d’eux des « vrais hommes » dans la société ajamat.

L’enseignement du Bois sacré : les valeurs transmises

Ce qui se passe dans le Bois sacré reste strictement secret. Les initiés s’engagent à ne jamais révéler ce qu’ils y ont vu et appris. Toutefois, les anthropologues et les témoignages des anciens initiés permettent de reconstituer la nature de l’enseignement reçu.

Les valeurs fondamentales

Le Bukut intervient dans la formation du jeune diola sur cinq niveaux : physique, mental (psychologique ou psychique), social, religieux et culturel (Badji, 2022). À travers des chants, des danses et des épreuves, les initiés reçoivent un enseignement moral et civique dont les valeurs cardinales sont :

  • Le respect d’autrui et le respect des aînés
  • Le sens de l’esprit de groupe et de la solidarité
  • La discipline, l’honneur et la dignité
  • L’endurance (la résistance physique et morale)
  • L’obéissance aux règles de la communauté
  • Le respect de l’environnement et les techniques de gestion environnementale héritées des ancêtres
  • Le patriotisme et le culte du travail
  • La persévérance

Badji (2022), citant N’Diaye (1986), souligne que l’exhortation au courage est centrale : le courage moral va de pair avec le courage physique. Les initiés apprennent aussi les techniques de guerre — un héritage historique lié à l’occupation et à la conquête des terres cultivables, notamment les rizières, pendant lesquelles les villages diola menaient des guerres de défense territoriale.

Le rôle symbolique de la nature

Le Bukut n’est pas un enseignement abstrait : il se déroule au contact direct de la nature. Les futurs initiés apprennent le rôle symbolique de l’environnement — les arbres, les rivières, les animaux ne sont pas des ressources mais des êtres avec lesquels les humains entretiennent une relation. Cette dimension écologique, loin d’être accessoire, est constitutive de la vision animiste diola : les ancêtres, les forces naturelles et les entités invisibles sont présentes et actives dans le Bois sacré (Kumakonda ; Le Soleil, 2026).

La circoncision

Le Bukut comprend également la circoncision comme élément central, mais non exclusif. Selon les sources anthropologiques, les six premiers jours dans le Bois sacré sont consacrés à un processus intense qui inclut cet acte. Toutefois, comme le souligne le récit de Kumakonda, le rite ne se réduit pas à cet acte : il est défini par un processus plus large de discipline, d’endurance et d’apprentissage (Kumakonda).

  • La fonction sociale du Bukut : accéder au statut d’homme
  • Le Bukut n’est pas une simple cérémonie : c’est un système de légitimation sociale. Sans le Bukut, l’homme diola n’est pas considéré comme un homme — ou plus précisément, comme « le vrai homme culturellement achevé et socialement intégré » (Badji, 2022).
  • Les conséquences du non-initiation sont multiples et sévères :
  • Impossibilité de se marier : la tradition interdisait le mariage avec une personne non initiée
  • Impossibilité de recevoir de la terre : l’accès aux rizières, base de l’économie diola, est conditionné par l’initiation
  • Exclusion de la prise de décision : les non-initiés ne peuvent pas participer aux conseils du village
  • Exclusion de certaines cérémonies et de l’accès au Bois sacré
  • Infériorité sociale : le non-initié ne reçoit pas le même niveau de reconnaissance

L’initiation permet à une nouvelle classe d’âge d’accéder à l’indépendance politique, économique et religieuse. Elle consolide les liens de parenté paternels et maternels et assure la transmission de la tradition d’une génération à l’autre. Comme le souligne Diédhiou (2011), cité par Badji, le Bukut, avec son institution le karing (ou kareŋ), est l’une des instances clés du village parce qu’il confère pouvoir et indépendance (Wikipedia / Boukout ; Badji, 2022).

Le rôle des Adiankarou : les accompagnateurs

Les Adiankarou sont les hommes qui ont déjà effectué le Bukut dans leur village respectif. Ils jouent un rôle d’accompagnateurs : ils mettent l’ambiance, souvent avec un verre de boisson pour se donner de l’énergie, et ils guident les futurs initiés à travers les différentes étapes du rituel. Ce sont eux qui, ayant déjà traversé l’épreuve, servent de pont entre le monde profane et le monde sacré (Le Soleil, 2026).

Dans certaines variantes du rite, des hommes déjà initiés se déguisent en femmes pendant la cérémonie. Ce travestissement rituel n’est pas un divertissement : il représente l’aspect féminin que l’on laisse derrière soi, marquant la transition vers une identité masculine pleinement reconnue. Ce geste démontre comment l’identité de genre est culturellement construite et affirmée par le rituel (Kumakonda).

Le bombolong : le « téléphone diola »

Le bombolong mérite une attention particulière. Ce tambour à fente africain, très répandu en Casamance et utilisé par les Diola, les Balantes et les Manjaques, n’est pas un simple instrument de musique : c’est un instrument de communication sacré. Le son est obtenu en frappant le corps de l’instrument à l’aide de bâtons, et les messages peuvent être transmis de village en village.
Chez les Diola Kassa, le bombolong est aussi appelé Kabisseu ou Ehembélé. Le Kabisseu est l’instrument de communication sacré qui n’est joué que lorsqu’un événement douloureux frappe le village (deuil, attaque) ou lors des événements rituels ou cultuels. Sa percussion est réservée aux Sages et aux Adultes — jamais aux jeunes ou aux non-initiés (Wikipedia / Bombolong ; Destination Sénégal).

Le bombolong annonce donc le Bukut : c’est par lui que l’initiation est proclamée, c’est lui qui guide les futurs initiés vers le Bois sacré, et c’est lui qui, le moment venu, annoncera leur retour. Il est, en somme, la voix du rite — un intermédiaire sonore entre le monde visible et le monde invisible.

Le retour et la fête : la renaissance

Après le séjour au Bois sacré — autrefois plusieurs mois, aujourd’hui environ quarante-cinq jours — les initiés reviennent au village. Ce retour est un moment hautement symbolique : les mères et les épouses voient leurs hommes réapparaître transformés. Le village entier devient le centre d’une grande fête communautaire : les familles se rassemblent, préparent et partagent de la nourriture — huîtres, riz au poulet ou au porc, vin de palme en grande quantité (Kumakonda).
Les initiés dissimulent leur identité sous des ornements : des plumes disposées autour des yeux pour empêcher la reconnaissance, des jupes et des anneaux de cheville en fibres végétales qui produisent un son à chaque mouvement. Les plumes proviennent de vautours, chassés par les anciens spécialement pour créer les couronnes des initiés — marqueur d’un lien profond entre le monde naturel et le symbolisme rituel. Les anciens qui dirigent l’initiation se distinguent par une plume rouge portée au chapeau, signe clair d’autorité et d’expérience.

Les initiés, une fois revenus, effectuent des retours hebdomadaires au Bois sacré pendant une période prolongée — environ deux mois selon les sources —, chaque samedi revenant danser devant les femmes et la communauté. Ce rythme crée un pont entre le processus rituel caché et la vie publique, permettant à la communauté d’observer la transformation progressive des initiés.

L’impact des religions révélées : islam, christianisme et métamorphoses du Bukut

L’article d’Abdou Badji, publié en 2022 dans la revue Ziglobitha (Université Assane Seck de Ziguinchor), offre une analyse savante de l’influence des religions révélées sur le Bukut. Ses conclusions sont nuancées et révélatrices.
La division musulmane

Les Diola musulmans sont divisés entre deux confréries :

  • Les Qadiriya, décrits comme philanthropiques et tolérants, qui acceptent de pratiquer le Bukut
  • Les Tidianes, qui le rejettent comme incompatible avec l’islam, l’associant à Satan, au folklore et à la religion traditionnelle

À cela s’ajoute le mouvement Ibâdou Rahman, dont la plupart des jeunes Diola musulmans membres rejettent également le Bukut. Dans certains villages, comme Mangagoulack, cette division a conduit à la construction de mosquées séparées, à des célébrations de Maouloud distinctes, et à des conflits familiaux opposant les partisans et les opposants à l’initiation (Badji, 2022).

L’adaptation chrétienne

Du côté chrétien, l’Église du diocèse de Ziguinchor a longtemps considéré le Bukut comme une « manifestation religieuse animiste » et a tenté de l’abolir. Les missions ont combattu les rituels du Bukut. Toutefois, certains chrétiens sont retournés à l’initiation pour y « récupérer leur personnalité ou leur identité africaine ». Dans certains villages, comme Karthiack, des catholiques convertis ont créé leur propre Bois sacré (Badji, 2022 ; M’Ballo, 1984-1985).

Les adaptations contemporaines

Sous l’effet conjoint de l’islam, du christianisme, de la scolarisation et de l’émigration, le Bukut s’est profondément transformé :
La durée a été réduite : de trois mois autrefois à environ quarante-cinq jours, voire quelques jours pour les étudiants
Certaines pratiques rituelles, comme le bunigabu et l’eyuuka, ont été supprimées pour s’adapter à l’islam
Les prières en arabe ont été introduites dans certaines cérémonies
L’obligation tribale s’est assouplie : le Bukut, autrefois obligatoire, tend à devenir facultatif
L’interdiction de mariage entre initiés et non-initiés s’est relâchée

Badji (2022) conclut que le Bukut, sous l’effet de l’« internationalisation » et de l’« inter-ethnisation », risque de connaître une dégénérescence et une sécularisation — un risque que les sages de Carounate, en rouvrant leur Bois sacré après quarante-six ans, entendent manifestement conjurer.

Une voie initiatique universelle

Le Bukut présente des structures que l’on retrouve dans de nombreuses traditions initiatiques à travers le monde — et qui ne manqueront pas d’évoquer, pour le lecteur familier de la franc-maçonnerie ou d’autres voies initiatiques, des schémas connus :

  • Dimension Bukut diola Parallèles initiatiques universels
  • Séparation du monde profane Retrait au Bois sacré, isolement, rasage Chambre de réflexion, mise à l’écart
  • Mort symbolique de l’ancienne vie Le rasage (Kamiit) ôte les impuretés Dépouillement du vieil homme
  • Transmission de connaissances secrètes Enseignement des sages dans le Bois sacré Transmission des symboles et des mots
  • Épreuves physiques et morales Endurance, bravoure, invulnérabilité Les voyages initiatiques
  • Renaissance et retour au village Retour transformé, fête communautaire Passage à un nouveau grade, reconnaissance
  • Secret absolu Ce qui est vu au Bois sacré ne doit jamais être révélé Le secret maçonnique
  • Changement de statut social Accès au mariage, à la terre, aux décisions Accès aux droits et devoirs du grade
  • Rôle des aînés Les sages et les Adiankarou guident les initiés Les maîtres instruisent les apprentis
  • Symboles naturels Arbres, racines, plumes de vautour, feuilles de rônier Les outils et symboles de l’atelier
  • Instrument de communication sacré Le bombolong, « téléphone diola » Le maillet, la colonne, la cloche

Cette comparaison n’a pas pour but de ramener le Bukut à des catégories occidentales — ce qui serait une violence interprétative — mais de montrer que les structures initiatiques obéissent à des archétypes universels : la séparation, la mort symbolique, la transmission, l’épreuve, la renaissance et le secret. Le Bukut est l’expression africaine de ces archétypes, avec sa propre cosmologie (Ata Emit, les Boekins), sa propre écologie (la forêt, la mangrove, le rônier), sa propre économie symbolique (le riz, la terre, le lignage maternel).

Carounate 2026 : un acte de résistance culturelle

Le choix de Carounate, en 2026, de rouvrir son Bois sacré après quarante-six ans d’absence n’est pas anodin. C’est un acte de résistance culturelle face à un triple défi : la mondialisation qui éloigne les jeunes de leurs racines, les religions révélées qui contestent la légitimité du rite, et la scolarisation qui réduit le temps disponible pour l’initiation.

Comme l’explique Joachim Diédhiou, enseignant à la retraite et « intellectuel enraciné dans sa culture », le Bukut est « la plus grande cérémonie traditionnelle diola. C’est le moment de montrer la richesse de notre terroir, sous toutes ses facettes » (Le Soleil, 2026). Le fait que les familles n’aient « pas lésiné sur les moyens » — abattant bœufs et porcs, constituant des réserves de boissons — témoigne de l’importance de l’enjeu : il ne s’agit pas seulement d’une fête, mais de la transmission d’un patrimoine immatériel menacé.

Les mères, elles, vivent l’événement avec une inquiétude que Marie Diédhiou résume avec une poignante simplicité : « En tant que maman, on ne peut pas ne pas être inquiète. Parce qu’on ignore totalement ce qu’ils vont vivre là-bas » (Le Soleil, 2026). Cette inquiétude maternelle — qui n’est pas sans rappeler celle des mères des jeunes garçons entrant en apprentissage dans les traditions européennes — est constitutive de l’expérience initiatique : ce qui se passe dans le Bois sacré échappe à la compréhension des profanes, même les plus proches.

Enjeux et perspectives : l’avenir du Bukut

Le Bukut se trouve aujourd’hui à un carrefour. Plusieurs questions se posent :

La durée : la réduction du séjour au Bois sacré — de trois mois à quarante-cinq jours, voire quelques jours pour les étudiants — menace-t-elle la profondeur de l’enseignement ? Un commentateur de l’article ANIMA ONG le regrette : « Les jeunes initiés ne mettent pas en pratique l’enseignement reçu dans le bois sacré », ce qui « dévalue sa richesse et sa beauté » (ANIMA ONG).
L’inter-ethnisation : l’ouverture du Bukut à des participants qui ne sont pas strictement d’ascendance diola pose la question du secret. Badji (2022) note que les enfants qui ne sont pas strictement diola par leurs deux parents peuvent avoir des difficultés à accepter l’obligation formelle de garder secret tout ce qu’ils ont vu et appris.
Le genre : le Bukut est une initiation exclusivement masculine. Si les femmes diola ont leurs propres cérémonies — comme le Karahay, associé à la naissance du premier enfant — elles ne sont pas soumises à l’excision, et des normes sociales empêchent le mariage avec des femmes ayant subi ces pratiques ailleurs (Kumakonda). La question d’une initiation féminine équivalente au Bukut reste ouverte.

La coexistence religieuse : la capacité du Bukut à coexister avec l’islam et le christianisme, comme c’est le cas dans certains villages où musulmans et chrétiens partagent les mêmes Bois sacrés, témoigne d’une remarquable plasticité adaptative. Mais cette coexistence se fait au prix d’abandon, de substitutions et de syncrétismes qui transforment la nature même du rite.

Pour conclure

Le Bukut du village de Carounate, en cet été 2026, n’est pas une survivance folklorique. C’est un acte vivant — l’un des plus anciens rites initiatiques d’Afrique de l’Ouest, attesté depuis le XIIe siècle, qui continue de transmettre des valeurs, de structurer une société et de donner sens à l’existence de centaines de jeunes hommes. Dans un monde où les traditions initiatiques sont partout menacées — par la mondialisation, par les religions révélées, par la scolarisation, par l’individualisme — le Bois sacré de Carounate reste debout, comme un fromager géant au milieu de la forêt.

Ce que le Bukut nous rappelle, c’est que l’initiation n’est pas un concept occidental. C’est une nécessité anthropologique universelle : toute société humaine a besoin de rites qui font passer l’enfant à l’âge adulte, qui transmettent des valeurs, qui créent du lien et qui donnent du sens. Les Diola l’ont su depuis au moins neuf siècles. Et si, comme l’écrit Abdou Badji, le Bukut risque de connaître une « dégénérescence » et une « sécularisation », il n’en reste pas moins que, tant qu’il y aura des sages pour annoncer l’événement après avoir constaté les signes, des oncles maternels pour raser les futurs initiés, des Adiankarou pour accompagner les Ambathie, et un Bois sacré pour accueillir les cœurs en quête de transformation — alors la voie initiatique restera ouverte.

Le bombolong, lui, continuera de résonner de village en village, portant dans la nuit casamançaise un message que seuls les initiés peuvent comprendre.

Sources

Le Soleil (Dakar), 1er août 2026 — article sur le Bukut de Carounate
Wikipedia — Boukout
Wikipedia — Bombolong
ANIMA ONG — L’initiation chez les Diolas
Kumakonda — Kahate, male initiation in Casamance
DooG Reporter — Secret initiation in the sacred forests of Casamance
Abdou Badji, « L’influence des religions révélées sur le BUKUT DIOLA », Ziglobitha, n°04, juin 2022, p. 139-152
Destination Sénégal — Le Bombolong

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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