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Dans « La Voix du GODF », les frontières deviennent des ponts

Dans ce nouvel épisode de « La Voix du GODF », Fabrice Millon reçoit Gloria Guerra Villalobos, Grande Secrétaire aux Affaires extérieures du Grand Orient de France.

Derrière les traités d’amitié, les patentes de rites et les rencontres protocolaires apparaît une mission autrement plus profonde : maintenir vivante une Chaîne d’union internationale dans un monde traversé par les guerres, les régimes autoritaires, les replis identitaires et les fractures géopolitiques. De l’héritage de 1728 au projet de création d’un Triangle en Ukraine, l’entretien dessine le visage d’une diplomatie maçonnique qui ne veut pas seulement représenter une institution, mais aider des Frères et des Sœurs à relever leurs Colonnes.
450.fm accompagne « La Voix du GODF » depuis son lancement

Nous avions présenté, le 15 mars 2026, cette nouvelle parole sonore comme celle d’une Obédience cherchant à retrouver « une forme, un souffle et un public ». Nous avions ensuite rendu compte du deuxième épisode, consacré au musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2003), puis de l’entretien accordé en juillet par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, au moment de dresser le bilan de son mandat.
Ce nouvel échange prolonge la démarche en abordant un domaine souvent méconnu du grand public et parfois même des Francs-Maçons : la politique internationale d’une Obédience. Une politique qui ne se réduit ni aux voyages officiels ni à l’échange de cordons, mais engage une vision de la Fraternité universelle.
L’article 2 pour boussole

Gloria Guerra Villalobos place immédiatement son action sous l’autorité morale de l’article 2 de la Constitution du Grand Orient de France :
« La Franc-Maçonnerie a pour devoir d’étendre à tous les membres de l’humanité les liens fraternels qui unissent les Francs-Maçons sur toute la surface du globe. »
Cette phrase pourrait sembler relever de la proclamation généreuse. Elle constitue pourtant le véritable programme de la Grande Secrétairerie aux Affaires extérieures. La diplomatie maçonnique n’est pas ici pensée comme une politique d’influence comparable à celle des États. Elle représente la traduction institutionnelle de la Chaîne d’union, prolongée au-delà des Temples, des langues, des frontières et des appartenances nationales.
Concrètement, le Grand Orient de France entretient, selon Gloria Guerra Villalobos, environ 120 traités d’amitié avec des Obédiences partageant des valeurs humanistes, libérales, adogmatiques et laïques. Ces relations doivent être entretenues comme toute amitié véritable : elles ne sauraient demeurer des signatures endormies au fond des archives. Elles doivent être nourries, éprouvées et parfois réévaluées lorsque des dérives apparaissent ou que les principes ayant fondé l’accord ne sont plus respectés.
La diplomatie maçonnique ne consiste donc pas seulement à ouvrir des portes. Elle doit aussi veiller à ce que les portes ouvertes ne conduisent pas vers des systèmes contraires à la liberté de conscience, à la dignité humaine ou à la souveraineté des Loges.
1728-1773, une continuité historique revendiquée

L’un des passages les plus importants de l’entretien concerne l’histoire institutionnelle du Grand Orient de France.
Gloria Guerra Villalobos rappelle que les Loges établies en France au cours des années 1720 se regroupèrent sous l’appellation de Première Grande Loge de France. Elle situe en 1728 la naissance de cette première structure nationale et présente le Grand Orient de France comme son héritier direct.
En 1773, un Convent historique transforme profondément cette organisation. L’élection des responsables devient un principe essentiel, de même que l’élection des Vénérables Maîtres, alors que certaines charges pouvaient auparavant être détenues à vie. La représentation des Loges et le principe électif donnent à la nouvelle organisation une architecture qui annonce déjà, par certains aspects, les institutions démocratiques modernes.
C’est au terme de cette réorganisation que la Première Grande Loge de France prend le nom de Grand Orient de France.
Il ne s’agit donc pas de la création ex nihilo d’une Obédience entièrement nouvelle. Il existe bien une continuité institutionnelle revendiquée entre 1728 et 1773. Mais parler d’un simple changement de nom serait insuffisant : le passage au Grand Orient correspond également à une profonde réforme de la gouvernance maçonnique. Le GODF lui-même rappelle que dix-sept réunions plénières conduisirent en 1773 à la représentation des Loges, à l’élection aux offices et à la transformation de la Première Grande Loge de France en Grand Orient de France.

L’enjeu dépasse la querelle des dates. Il touche à la conception même de la Tradition. Une institution initiatique demeure-t-elle elle-même lorsqu’elle change de nom, de constitution et de mode de gouvernement ? Pour le Grand Orient de France, la réponse est affirmative : la Tradition n’est pas immobilité, mais transmission consciente d’un héritage capable de se réformer.
Le GODF figure parmi les plus anciennes Obédiences maçonniques encore actives
La première Grande Loge de Londres fut fondée en 1717 par la réunion de quatre Loges. Une Grande Loge rivale, dite des « Anciens », apparut en 1751. Les deux organisations s’unirent le 27 décembre 1813 pour former l’actuelle Grande Loge Unie d’Angleterre.

Gloria Guerra Villalobos rappelle qu’après la Grande Loge d’Angleterre, le Grand Orient de France figure parmi les plus anciennes Obédiences maçonniques encore actives. Cette affirmation s’inscrit dans la continuité historique revendiquée par le GODF, héritier de la Première Grande Loge de France constituée au XVIIIe siècle et réorganisée en 1773 sous son nom actuel.
Se définissant également comme une « Puissance symbolique régulière souveraine », le Grand Orient de France occupe une place majeure dans le paysage maçonnique international. Son ancienneté, le nombre de ses Loges, l’étendue de son implantation et son influence en font une Obédience de tout premier plan. Avec près de 1 430 Loges et environ 56 000 membres, il est aujourd’hui la plus ancienne Obédience maçonnique française encore active, la plus importante d’Europe continentale et de l’Union européenne, ainsi que la première Obédience libérale et adogmatique au monde.
Ainsi peut-on mieux comprendre, pour nos amies et amis profanes, la place singulière du Grand Orient de France au sein de la Franc-Maçonnerie universelle.
Quatre-vingt-dix Loges au-delà du territoire français
Le rayonnement international du Grand Orient ne repose pas seulement sur les traités d’amitié. Gloria Guerra Villalobos évoque environ 90 Loges directement rattachées au GODF en dehors de l’Hexagone et des territoires ultramarins français.
Elles sont implantées notamment en Espagne, en Italie, en Suisse, en Angleterre, en Bulgarie, en Pologne, en Grèce, en Israël, au Liban, en République dominicaine, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie.
Ces implantations répondent à des histoires diverses. Après la chute des régimes communistes d’Europe orientale ou le retour de la démocratie en Espagne, certaines Loges furent créées avec l’aide du GODF avant de participer à la constitution d’Obédiences nationales autonomes.

Dans d’autres circonstances, des ateliers ont demandé leur rattachement au Grand Orient après l’implosion de leur Obédience d’origine ou à la suite de dérives devenues incompatibles avec leurs convictions. Des Frères et des Sœurs expatriés peuvent également constituer un Triangle, première pierre permettant d’évaluer les possibilités de fondation d’une Loge.
Cette méthode révèle une conception juste de la transmission. Le but ne devrait pas être de maintenir indéfiniment une dépendance, mais d’aider une Maçonnerie locale à se structurer avant qu’elle ne conquière sa pleine souveraineté. Le véritable Maître ne fabrique pas des sujets : il permet à d’autres bâtisseurs de se tenir debout.
Une diplomatie qui observe sans gouverner
Gloria Guerra Villalobos insiste sur une frontière essentielle : s’intéresser à la vie maçonnique d’un pays ne signifie pas intervenir dans les affaires d’une Obédience souveraine.
Le GODF demeure attentif aux relations existant entre les différentes puissances maçonniques, qu’elles aient ou non signé un traité avec lui. Cette veille s’appuie notamment sur les garants d’amitié, Frères et Sœurs connaissant particulièrement un pays ou une Obédience, parfois parce qu’ils y résident, y travaillent ou s’y rendent régulièrement.

Ils constituent des passeurs. Ils font connaître le Grand Orient de France, informent le Conseil de l’Ordre des évolutions locales et permettent d’éviter qu’une diplomatie institutionnelle ne se réduise à une connaissance abstraite des territoires.
Les relations maçonniques internationales ne peuvent en effet être administrées depuis un bureau comme on classe des dossiers. Elles reposent sur des personnes capables d’écouter les silences, de comprendre les différences culturelles et de discerner ce qui, derrière des mots identiques, peut recouvrir des réalités très différentes.
L’Union Maçonnique Libérale Internationale, une structure volontairement souple
L’entretien revient également sur la création de l’Union Maçonnique Libérale Internationale, l’UMLI, née le 4 décembre 2024 après le départ du Grand Orient de France de l’Alliance Maçonnique Européenne.
Selon Gloria Guerra Villalobos, plusieurs Obédiences amies considéraient qu’il n’était pas envisageable que le Grand Orient de France demeure absent de toute grande structure internationale. Elles sollicitèrent donc le GODF afin de participer à la constitution d’un nouvel espace de coopération.
L’UMLI a été pensée comme une organisation souple, sans lourdeur associative excessive. Le Grand Orient en assure le secrétariat, tandis que les Obédiences membres proposent des projets, se réunissent et organisent des actions communes.

Cette volonté d’agilité répond à une difficulté bien connue des institutions : à force de construire des structures destinées à agir, on finit parfois par consacrer davantage d’énergie à faire fonctionner la structure qu’à accomplir l’œuvre pour laquelle elle fut créée.
Toutefois, la souplesse ne dispense ni de la transparence, ni de la collégialité, ni de l’évaluation. Une union maçonnique ne peut durablement rayonner que si chacune de ses composantes s’y sent reconnue comme une pierre nécessaire et non comme un simple satellite de la pierre la plus imposante.
Là où la Maçonnerie doit se taire pour survivre
L’un des moments les plus graves de l’entretien survient lorsque Gloria Guerra Villalobos évoque les pays dans lesquels la Franc-Maçonnerie demeure interdite, persécutée ou étroitement surveillée.
Dans certains régimes autoritaires, les Loges ne peuvent aborder ouvertement les sujets sociaux ou politiques. Elles doivent limiter leurs travaux aux dimensions symboliques, philosophiques ou spirituelles afin de ne pas exposer leurs membres.

Cette situation rappelle une vérité parfois oubliée dans les démocraties : la liberté de travailler en Loge n’est pas universellement garantie. Ce qui peut sembler routinier à Paris – débattre de la laïcité, de la liberté de conscience, des droits des femmes, de la démocratie ou de la justice sociale – peut ailleurs conduire à la surveillance, à l’arrestation ou à la dissolution.
Il serait pourtant injuste de considérer les travaux symboliques ou spirituels comme un simple refuge inférieur. Lorsque la parole publique devient impossible, le symbole peut devenir une arche. Il préserve une langue intérieure, transmet une mémoire et maintient allumée une Lumière que le pouvoir ne parvient pas entièrement à saisir.
Mais cette intériorité contrainte ne doit jamais servir d’alibi aux sociétés libres. Là où le Franc-Maçon peut parler sans risquer sa vie, son silence devient parfois une démission.

Du Chili d’Allende à la rue Cadet
La dernière partie du podcast quitte le terrain strictement institutionnel pour rejoindre l’histoire personnelle de Gloria Guerra Villalobos.
Arrivée en France en 1975, à l’âge de 18 ans, elle venait d’un Chili passé sous la dictature militaire. Adolescente, elle avait assisté à un rassemblement de Salvador Allende. Sur les murs, les adversaires du président chilien dénonçaient en lui à la fois « un marxiste et un Maçon ».

Elle connaissait alors le sens du premier terme, mais ignorait celui du second.
C’est plus tard, en France, par la littérature, qu’elle découvre la Franc-Maçonnerie. Elle entre en 2005 à la Grande Loge Mixte Universelle, puis rejoint le Grand Orient de France en 2012, lorsque les Sœurs peuvent désormais y être affiliées.

Ce parcours donne à sa fonction internationale une densité particulière. Pour celle qui connut l’exil provoqué par une dictature, les mots de liberté, de démocratie et de solidarité internationale ne sont pas des ornements de discours. Ils renvoient à une expérience fondatrice.
Elle se définit elle-même comme une femme aimant mettre les personnes en relation. La formule peut paraître simple. Elle dit pourtant l’essentiel de la diplomatie maçonnique : faire se rencontrer ceux qui, sans médiation, seraient demeurés séparés.
L’Ukraine, dernière pierre d’un mandat
Gloria Guerra Villalobos termine son mandat sur une initiative qu’elle qualifie d’historique : la préparation d’un Triangle maçonnique en Ukraine, destiné à permettre ultérieurement la création d’une Loge rattachée au Grand Orient de France.

À l’automne 2025, des Sœurs ukrainiennes prennent contact avec elle. Selon leur témoignage rapporté dans l’entretien, la guerre a profondément désorganisé le paysage maçonnique ukrainien. Des Loges auparavant liées à une structure russe se sont détachées et certains Frères et Sœurs travaillent depuis sans rattachement obédientiel.
Après plusieurs mois d’échanges, une rencontre se tient le 23 juin 2026, rue Cadet, entre deux Sœurs ukrainiennes, Pierre Bertinotti et Gloria Guerra Villalobos. Celle-ci évoque l’émotion de ses interlocutrices et la volonté du GODF d’accompagner le relèvement de la Maçonnerie ukrainienne.
Le Triangle est ici plus qu’une structure administrative provisoire. Il retrouve toute sa puissance symbolique.
Trois points suffisent pour déterminer un plan. Trois Lumières peuvent annoncer un espace à construire. Trois volontés unies peuvent préparer le relèvement d’une Loge là où la guerre a dispersé les pierres.
Cette initiative devra naturellement tenir compte de la souveraineté ukrainienne, de la diversité des sensibilités maçonniques locales et des conséquences encore imprévisibles du conflit. Mais elle porte déjà une signification : lorsque les Temples matériels ou institutionnels sont ébranlés, la Fraternité peut offrir les premiers outils de la reconstruction.
La diplomatie comme art du lien
Cet épisode de « La Voix du GODF » révèle finalement que la diplomatie maçonnique ne se mesure pas seulement au nombre de traités signés, de délégations reçues ou de patentes accordées.
Elle se mesure à la qualité des liens maintenus.
Elle exige de savoir accueillir sans annexer, aider sans dominer, conseiller sans se substituer, transmettre sans imposer. Elle suppose aussi d’accepter que l’universalisme ne soit pas l’uniformité. La Fraternité maçonnique ne consiste pas à demander à toutes les pierres de posséder la même forme, mais à chercher comment leurs différences peuvent participer à un édifice commun.

Le Grand Orient de France possède pour cela le poids de son histoire, la force de ses quelque 56 000 membres et l’étendue de son réseau international. Cette puissance crée moins un privilège qu’une responsabilité. Plus une Obédience est ancienne, nombreuse et écoutée, plus elle doit veiller à ce que son rayonnement ne devienne jamais hégémonie.

À travers la voix de Gloria Guerra Villalobos, la politique internationale du GODF prend ainsi un visage humain : celui d’une ancienne exilée chilienne devenue bâtisseuse de ponts, attentive aux Maçonneries fragiles, aux Loges isolées et aux Frères et Sœurs contraints de travailler dans l’ombre.
La diplomatie profane cherche souvent à déplacer des frontières. La diplomatie maçonnique devrait, elle, apprendre à les traverser sans les nier. Car la Chaîne d’union n’abolit pas les peuples, les cultures ou les histoires : elle rappelle seulement qu’au-dessus des murs élevés par les circonstances demeure un chantier plus vaste, celui de l’Humanité réconciliée.

