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Ciel, attention danger !

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J’étais en Loge hier soir, non pas dans la grande métropole où je réside mais dans ma résidence d’exil quelque part dans la Diagonale du Vide. En rentrant à pied, j’ai pu profiter d’un ciel magnifique, éclairé par l’obscure clarté lunaire (ce qui est bien pratique quand on a oublié sa lampe frontale). J’en ai profité pour contempler le ciel, cette magnifique voûte étoilée que la pollution lumineuse urbaine m’empêche d’admirer.
J’avais eu il y a quelques années une émotion assez forte, à l’occasion d’un séjour en Bretagne, en contemplant le ciel, sans lumière artificielle, qui m’a inspiré une planche pour ma Loge sur ce symbole de Voûte Etoilée, que je concluais sur ma recherche personnelle : le réenchantement du monde.

En fait, quand j’étais gamin, comme tous les enfants de mon âge, j’ai été biberonné à Albator, Goldorak, Cobra, Capitaine Flam, Star Wars, Dune, mais aussi à Tintin, Valérian et Khena et le Scrameustache. J’ai vécu en direct certains grands épisodes de la conquête spatiale, comme le voyage de Patrick Haigneret mais aussi cette catastrophe qu’a été le vol de Challenger en 1986. Nous sommes toute une génération à avoir rêvé de marcher sur la Lune, d’explorer les étoiles ou de conquérir Mars et Vénus. Personnellement, je suis devenu un geek, et pire, Franc-maçon, ce qui est au geek ce que Salamèche est à Reptincelle : une évolution logique et naturelle.

Ce qui me gêne désormais, c’est que l’histoire de cette grande conquête, synonyme de rêve pour plusieurs générations est désormais devenue bien prosaïque. Les recherches de profit sont devenus prédominantes. Au point que le physicien Feynmann a lancé un appel aux gouvernants, leur demandant de ne pas laisser les intérêts économiques primer sur le reste. Ce qui était une exploration est désormais une exploitation. L’époque des pionniers, des capsules Gemini, missions Apollo et autres Soyouz est désormais révolue, au profit des satellites de communication, météo, ou autres, que l’on peut voir se déplacer la nuit dans un beau ciel d’été.

Actuellement, des consortiums industriels lancent des projets tels que Mars 1 et son aller simple pour Mars en vue de son exploitation. De tels projets ont-ils encore un sens maintenant?

On peut toutefois relever derrière cette course aux étoiles que l’homme se destine à s’élever pour échapper à sa condition de simple mortel lié au sol par la gravitation. Certains rêvent de civilisation stellaire, voire de dompter les étoiles que ce soit dans la fiction (je pense aux auteurs classiques de SF Van Vogt, Arthur C. Clarke, Dan Simmons, Jacques Sternberg, Bernard Werber…) comme dans la réalité (l’astronome Nikolaï Kardashev et sa célèbre échelle de civilisation en 3 degrés, Carl Sagan…).

A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, un danger guette notre voûte étoilée. J’ai appris en effet que les sinistres clowns de la société Space X (vous savez, les comiques qui mettent des voitures électrique en orbite) avaient lancé un programme de couverture satellite du globei, dans le but d’offrir une meilleure connexion aux réseaux divers. Si je puis me réjouir en tant que Franc-maçon que l’on puisse créer davantage de ponts entre les hommes et que chacun puisse avoir accès aux services divers qu’offre le Net tels que la culture, l’enseignement, les services publics mais aussi le divertissement et le commerce en ligne, je m’inquiète de la pollution du ciel. La proche atmosphère est déjà un sacré dépotoir avec les carcasses d’engins divers ou les restes de satellites, est-il utile d’en rajouter davantage ? Surtout pour la finalité : permettre aux géants du Net d’accroître leur poids et aux plates-formes de vidéo à la demande d’encombrer encore plus la bande passante mondialeii. Ainsi, tout le monde aurait plus facilement accès aux prêches des créationnistes, des platistes, et autres gourous religieux. Ca manquait. Tellement.

Mais le problème est un peu différent : déployer des dizaines de satellites n’est pas sans effet, loin de là. La communauté des astronomes et astrophysiciens s’insurge contre ce projet, qui aurait pour effet à court et moyen terme de les empêcher tout simplement de travailler. En fait, la circulation des satellites rendrait très difficile l’observation et la photographie du ciel.

Nous vivons dans un tel paradigme de profit, à nous contempler le nombril que nous en oublions de contempler la voûte étoilée. Pire, nous cherchons à faire du ciel un vecteur de profit, après avoir exploité et ravagé la Terre. Comme toujours, le capitalisme à l’état pur : s’approprier le bien commun pour en faire une rente et du profit pour une poignée de nouveaux riches.

Si notre ciel devient constellé de spoutniks destinés à améliorer la couverture de Netflix, à quoi rêverons-nous désormais en regardant le ciel ?

J’ai dit.

iiIl est à noter que les flux vidéo de Netflix et Youtube représenteraient près de 30 % du poids de données du transit mondial.

Du blackface

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J’étais en Loge hier soir, de plus en plus dépassé par le degré de bêtise de mes contemporains. Je repensais à une polémique comme on en trouve sur les réseaux sociaux : des employés d’une marque de textile ont fait une soirée chez eux au cours de laquelle ils auraient fait un « blackface », ce qui a provoqué l’indignation d’un certain nombre de personnes, qui ont appelé au boycott de la marque et exigé des sanctions contre les employés (qui ne faisaient qu’une soirée privée, hors de tout cadre professionnel).

Premier problème posé : le danger de publier tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux, et donc la nécessité de préserver le secret de la vie privée face à la tentation de la transparence, ne fût-ce que pour dire des conneries, qui ont parfois un effet cathartique. On comprendra ici l’importance du secret des Loges : tout n’a pas à être révélé en place publique ! Et si on relisait Ghershom Sholem et ses travaux sur la théâtralité et la nécessité de la coulisse ? La question que les magistrats devront se poser : un employeur peut-il sanctionner un employé pour son comportement en privé, hors cadre professionnel ? Question très grave, à mon avis.

Au-delà de ce problème de transparence, j’aimerais réfléchir sur le problème du blackface, qui me plonge dans un profond désarroi. Le blackface est initialement une pratique théâtrale d’origine américaine, issue d’un genre nommé le minstrel show, qui consiste, pour un occidental, à se grimer en stéréotype africain et à en reproduire les clichés pour amuser le public. En un sens, Tintin au Congo pourrait être interprété comme un dérivé de minstrel show… De pratique théâtrale, le blackface est devenu au début des années 2010, visiblement, un objet très polémique. Ainsi, en 2019, à l’occasion d’une représentation de la tragédie grecque d’Eschyle les Suppliantes, certaines associations antiracistes se sont émues du fait que les comédiens jouant les Danaïdes (d’origine africaine pour ceux qui ne connaîtraient pas leurs classiques) portaient des masques noirs ou du maquillage sombre. Les antiracistes y voyaient un acte raciste… Encore une polémique inutile, mais qui donne de l’importance à des gens ayant des motifs discutables.

Bon, que dire de Coluche et de son Schmilblik ou des Inconnus qui se sont grimés en femmes guadeloupéennes pour le célèbre sketch sur l’hôpital ? Acte raciste ou fiction humoristique et satirique ? J’ai des amis fans des années 70 et férus de disco. Quand ils organisent des soirées disco avec déguisements, est-ce une simple soirée déguisée entre amisi aimant une certaine culture populaire ou bien est-ce un acte raciste ? Et la fête de Saint-Nicolas dans les contrées belges et néerlandaises, où défile le personnage de Zwarte Piet, maure ou fumiste selon les versions, blackface ou pas blackface ?

Pour en revenir à l’antiracisme dévoyé, je crains que ça ne cache des motifs beaucoup plus noirs (sans mauvais jeu de mots) tels que l’appropriation culturelle. Autrement dit, la communauté « noire » (je déteste ce mot) interdirait aux autres de s’approprier ce qu’ils revendiquent comme « leur » culture. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, il faudrait interdire à Eric Clapton de reprendre les titres de Robert Johnson, interdire à Raphaël Imbert ou Sylvain Beuf de se produire, ou interdire à Orel-San de faire du rap. Idiot, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est ce que les occidentaux ont fait au début du XXe siècle. Il était en effet interdit aux afro-américains de jouer de la musique européenne. Les afro-américains ont donc réinventé l’improvisation à partir des thèmes classiquesiien apportant leurs propres traditions. C’est ainsi que serait né le jazz.

On pourrait comprendre qu’il y ait un retour de bâton, avec cette appropriation culturelle, ou cette lutte contre le phénomène du blackface. Toutefois, si je m’en réfère à l’éthique minimaliste de Ruwen Ogien, le blackface ne portant pas à proprement parler préjudice mais seulement offense ne pourrait être blâmable. Ainsi, j’ai du mal à comprendre qu’on puisse vilipender une personne déguisée en Zwarte Piet pour la célébration de Saint-Nicolas. Je trouve inacceptable d’empêcher une représentation théâtrale au motif que les comédiens sont maquillés d’une manière déplaisant à telle organisation antiraciste ou telle association indigéniste. Le racisme existe, sans nul doute. Les discriminations aussi, qu’elles soient positives ou non. Néanmoins, les réactions excessives des mouvements antiracistes ne risquent-elles pas de les faire passer pour des clowns ? Il est peut-être plus important de veiller au respect des droits élémentaires que de s’indigner de soirées privées. Comme par exemple de la discrimination à l’embauche dans les entreprises du CAC 40… Bon, il est plus facile de s’attaquer à une compagnie théâtrale qu’à un grand groupe, je le concède volontiers.

Sinon, j’ai une idée pour ceux que le blackface indigne : retourner l’arme de leurs adversaires contre eux-mêmes. En faisant des whiteface et en se moquant des mâles blancs dominants ! Non seulement, ils n’en seraient plus victimes, mais en plus, ils se feraient reconnaître comme égaux.
A moins qu’ils n’aient envie de se complaire dans le rôle (psychologiquement très valorisant) de la victime, ce qui leur permettra en plus de justifier des actions violentes, au nom de la légitime défense de leurs particularités.

En tant que Franc-maçon, l’indigénisme m’agace. Vraiment. La victimisation aussi, d’ailleurs, dans le sens où elle sert de support à certaines exactions sous couvert de légitime défense. En général, les organisations les plus brutales justifient leur violence par la défense. Ca me rappelle une sinistre anecdote datant de 1993 : un homme est mort lors d’un interrogatoire. Menotté, il aurait étémenaçant envers les policiers qui, pour se défendre légitimement, l’ont malmené jusqu’à la mort…

On pourra me taxer de racisme. On aurait tort : je ne suis pas raciste mais misanthrope. D’ailleurs, contrairement à d’autres racistes connus, je n’ai pas d’amis noirs. Ni d’amis blancs, d’ailleurs. Il faut dire que je demande rarement sa couleur de peau à quelqu’un avec qui je sympathise…

J’ai dit.

iPour la blague, quand on m’invite en soirée disco, j’arrive en glam rockeur, c’est le genre que je préfère.

iiA ce propos, je vous suggère l’excellent film Green Book, récompensé aux Golden Globes, qui raconte l’histoire (vraie) d’un musicien de jazz dans l’Amérique des années 50. Edifiant.

De la dictature de la sensibilité

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J’étais en Loge hier soir, à l’occasion de la commémoration des attentats de janvier 2015. J’ai eu l’occasion d’entendre différentes voix parler de liberté d’expression, de liberté de caricaturer, etc.

La situation est plutôt inquiétante: le moindre dessin de presse est prétexte à un déferlement de haine, au nom du « respect de la sensibilité ». L’un des invités a par ailleurs expliqué que notre société avait glissé de « l’individu de la raison » à « l’individu du ressenti ». A ce titre, la sociologue Djemila Benal avait évoqué un « sujet narcissique dépolitisé », un individu estimant n’avoir que des droits, pas de devoirs. Le fait est que si quelqu’un publie ou transfère quelque chose sur les réseaux sociaux, il subira invariablement un déchaînement de haine, des menaces de viol (surtout pour les femmes) voire de mort. Ce qui en dit long sur l’esprit des gens qui commentent… Régulièrement, Charlie Hebdo publie les lettres de menace que reçoit la rédaction. Sur le fond, il me paraît inadmissible de menacer de mort une rédaction pour une une de presse. Et sur la forme, la qualité du français heurte ma sensibilité de bourgeois instruit et éduqué. Comment en est-on arrivé à un tel niveau d’expression écrite ? Qu’a fait l’Education Nationale ?

Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que les cadres de l’Education Nationale ont laissé s’installer un certain laxisme pour évité d’être taxé de racisme, donnant à une génération le sentiment d’impunité et le sentiment de toute puissance qui va avec. Il est probable que les émetteurs des lettres de menace soient les héritiers directs des petites frappes de collège, ceux qu’on ne sanctionnait pas pour ne pas les stigmatiser davantage, puisqu’ils étaient des pauvres victimes de la sociétéi.

Le problème qui se pose actuellement, c’est l’absence de cadre sur les réseaux sociaux passés et à venir. Le même problème se posait voici quelques années sur les forums d’expression, où les messages tendaient invariablement vers l’exclusion, le ressentiment et la haine. Le législateur a imposé un cadre juridique pour les forums d’expression. Malheureusement, ce cadre n’existe pas pour les réseaux sociaux, qui sont souvent délocalisés hors du cadre du droit français. Ainsi, sous couvert de liberté d’expression, on laisse publier de véritables appels à la haine, à la torture ou au meurtre, parfois pour rien. Peut-être que la solution consisterait à soumettre les réseaux sociaux (organismes privés propriétés d’entreprises étrangères soumises aux lois de leur pays, rappelons-le) aux même règles que la presse, qui, elle, bénéficie des libertés et responsabilités garanties par la loi.

L’écrivain Umberto Eco s’alarmait du mauvais usage de l’Internet, où les propos d’un pilier de café du commerce ont autant de poids et de portée (voire plus) que ceux d’un Prix Nobel.
Comme le flux de données s’auto-entretient, la seule manière de se distinguer consiste à faire du buzz en étant le plus outrancier possible. Autrement dit, en adaptant l’adage attribué à Goebbels, « plus le mensonge est gros, plus il passe » en « plus c’est gros, plus ça passe », à écrire les plus grosses énormités possibles pour entretenir une notoriété somme toute très volatile.

C’est pour ça que j’apprécie particulièrement le secret des Loges. Au moins, nous pouvons dire ce que nous voulons, dans le respect des règles les plus élémentaires, en principe sans jugement, et sans risque de menace des pires sévices. La liberté ne peut avoir de sens que s’il existe une vie privée, hors surveillance et hors transparence. De facto, ceux qui prônent la « société de la transparence » sont de dignes porteurs d’un projet despotique, en imposant une norme et en restreignant l’expression de la liberté, mais en ne sanctionnant pas les dérives de la liberté d’expression, au nom de la « sensibilité ».

A ce stade, je crois important de rappeler les travaux du philosophe Ruwen Ogien : s’il n’y a pas de préjudice (autrement dit, un dommage constaté, quantifié et codifié), il n’y a pas lieu de s’indigner, sachant que l’offense n’est pas un préjudice. Malheureusement, les pauvres petits sensibles (les mêmes qui menacent tout autre qu’eux des pires sévices au nom de cette sensibilité) ne l’entendent pas comme ça et confondent offense et préjudice.

Constat pessimiste ? A l’heure à laquelle j’écris ces lignes, une lycéenneii est menacée des pires sévices, voire de mort par une meute anonyme composée en grande partie de mâles débiles, dont la « sensibilité » aurait été heurtée par les propos de la jeune fille. Son crime face à ce tribunal improvisé ? Avoir publié un coup de gueule vidéo suite à une tentative de drague très lourde et tenu des propos ayant heurté la « sensibilité » d’une certaine communauté.

Sommes-nous donc en train de devenir des petites choses fragiles, sensibles, diaphanes et délicates, incapables de tolérer la moindre critique ou la moindre idée n’allant pas dans notre sens ?
Outre le fait que les menaces, insultes etc. sont des délits, la réaction de ces braves gens tend à donner raison à la demoiselle sur le fond, car «seule la vérité blesse ».

Plus sérieusement, en France, on a (encore) une certaine liberté d’expression et le droit de critiquer toute religion. Car le délit de blasphème n’existe tout simplement pas. Laisser une communauté religieuse, quelle qu’elle soit, dicter sa loi serait alors un véritable recul.

J’irai plus loin en disant qu’on peut critiquer n’importe quelle religion ou idéologie érigée en religion (j’y inclus l’économie néo-libérale et le développement durable, que j’estime être des religions de substitution basées sur des croyances et non des fait étayés), qui veut imposer sa croyance aveugle en norme comportementale. Mieux, pour nous Franc-maçons qui nous targuons d’être les héritiers des Lumières, c’est même un devoir !

A ce propos, je me réjouis que des Obédiences aient pris publiquement la défense de la jeune internaute.

J’ai dit.

iJe vous invite à lire cette analyse très pertinente sur le site de l’écrivain L’Odieux Connard : https://unodieuxconnard.com/2020/01/23/le-bon-gros-raciste/ . C’est très bien écrit, très drôle et, surtout, très juste.

iiVoir à ce propos: https://www.gadlu.info/affaire-mila-communique-de-la-glmf.html

Lettre d’excuses aux générations futures

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J’étais en Loge un soir, et j’ai appris la future naissance d’un enfant d’un Frère de la Loge. Chose amusante, j’ai appris dans le même temps la grossesse d’une membre de ma famille. J’ai alors pensé au futur, ce qui m’a désolé pour les enfants à venir ! Au point que j’ai envie de demander pardon à tous ces enfants à naître pour le bordel infâme que nous allons laisser comme héritage.

Déjà, pardon pour la dernière trilogie Star Wars, dont la genèse résume bien l’état d’esprit de notre époque : le fric facile et durable sous forme de rente.

Plus sérieusement, nous avons commis deux erreurs fondamentales, qui sont à l’origine des crises que vous allez sûrement connaître, et qui ne seront que des reproductions de ce que nous avons vécu.

En premier lieu, pardon pour le libéralisme dévoyé, le fameux « Moi et mon droit », qui fait que chacun s’est cru être quelqu’un, au point de penser que son individualité et sa subjectivité prévalaient sur le reste du groupe, exacerbant ainsi le narcissisme des petites différences et la violence associéei.

Pardon pour donc cet état d’esprit qui nous a fait oublier le civisme nécessaire à la vie en société et ainsi créer les enceintes connectées que tous utilisent pour prendre le contrôle de l’espace public.
Pardon aussi pour les gens de la télé-réalité, incarnations caricaturales de cet individualisme exacerbé jusqu’à la bêtise et qui n’ont de valeurs à montrer que le pognon de leurs annonceurs dont ils font l’indécent étalage sur les réseaux sociaux.

Pardon pour les GAFAM, Bayer, Monsanto et toutes ces entreprises devenus plus puissantes que des Etats. Pardon pour la soumission des Etats à ces multinationales de malheur, ces groupes infâmes et ces familles, ces fameux 1 % qui font réellement la politique en installant leurs pions. Pardon de les avoir laissés nous asservir en nous offrant mille merveilles comme les smartphones qui ont fait de nous tous des crétins digitaux et paresseux, incapables de comprendre jusqu’à leur propre langue. Mais aussi, honte à ceux qui s’extasiaient des compétences de gamins illettrés, vos parents, capables d’utiliser une application sans avoir été réellement instruits. Nous avons laissé s’installer l’ignorance et la barbarie en douceur. Pire, nous l’avons encouragée : « ils ne savent peut-être pas lire ou écrire mais ils savent faire tant d’autres choses » avait dit une personne politique que le monde a oubliée…

Nous avons laissé nos dirigeants bouffis de conflits d’intérêts piller le patrimoine national et les équipements stratégiques pour les offrir aux multinationales, nous privant ainsi de ce qui nous appartient, comme les autoroutes, les barrages ou les aéroports.
Nous avons aussi renoncé à notre souveraineté en laissant ces dirigeants signer les traités de libre-échange autorisant l’institution de « tribunaux d’arbitrage », ces comités non tenus par des juges, à qui les Etats ont donné compétence pour les sanctionner en cas de manquement au droit des multinationales à s’enrichir au détriment des peuples. De tout cela, je vous demande pardon.

Je vous demande aussi pardon pour avoir laissé les lobbies de l’agriculture, de la chimie et de l’agro-alimentaire prendre le contrôle de la Commission Européenne, ce qui leur a permis d’imposer leurs règles dans nos droits, notamment sur les engrais chimiques, les pesticides aux effets toxiques sur la santé (le genre de choses qui en fait naître certains d’entre vous sans bras ni jambes). Nous avons laissé d’autres multinationales réguler le vivant en interdisant l’utilisation de graines autres que leurs produits, déséquilibrant de ce fait les fragiles équilibres existants.
Nous n’avons pas su empêcher la destruction du sol en en détruisant la biodiversité par l’usage immodéré des pesticides, provoquant la raréfaction des ressources alimentaires. Certains avaient pourtant tenté de s’y opposer, mais les machines administratives les en ont empêchés… Pardon aussi pour les déchets, le continent de plastique, Tchernobyl, Fukushima, l’amiante, le béton au titane et toute cette pollution industrielle.

Pardon d’avoir laissé s’imposer l’idéologie des plus puissants au détriment de la vérité. Pardon aussi pour la directive sur le secret des affaires, qui va interdire à la presse d’enquêter pour l’intérêt général, mettant à mal l’idéal de démocratie. En résumé, pardon d’avoir fait privilégier les profits au détriment de la vie.

En deuxième lieu, pardon d’avoir oublié cet enseignement fondamental de Denis Diderot, « une hypothèse n’est pas un fait ». Nous avons cru en une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées. Comme nos gestionnaires avaient oublié les fondamentaux de la physique, ils en sont arrivés à croire en l’infinité et en l’abondance des ressources, pour générer leurs profits. Pardon d’avoir cru que le profit des plus riches élèverait les plus humbles en appliquant des inepties telles que « la Main invisible du Marché » ou le ruissellement. Quelle ineptie, comme si un système se remettait spontanément en ordre. On n’a encore jamais vu de l’encre diluée revenir spontanément à sa position initialeii ! Alors pourquoi les richesses auraient-elles été spontanément partagées et réparties ? Le problème est que la seule manière équitable de redistribuer les richesses était de maintenir un vrai service public avec une politique de régulation de l’économie. Malheureusement, la redistribution et la régulation étant des hérésies pour ces gens, croyant au néolibéralisme, ils ont opté pour une autre voie, créant de fait une société à deux vitesses, rendant obsolète à votre époque notre fière devise « Liberté-Egalité-Fraternité ».

De manière plus générale, je vous demande aussi pardon d’avoir confondu connaissance et croyance. Pardon pour les guerres de religion qui n’ont jamais vraiment fini et qui prennent différents visages (récits religieux, idoles du sport ou de la téléréalité, théories diverses, écologie et économie), malgré les lois de laïcité, celles que mes contemporains écornent davantage chaque jour.

A mon époque, 20 ans après les écrivains, scientifiques et artistes, ce sont les jeunes qui ont lancé l’alerte, avec leur figure de leader, la jeune Greta Thurnberg, conspuée et moquée parce que c’était une adolescente qui n’allait plus à l’école. Personne n’a voulu la prendre au sérieux, ni sur la forme, ni sur le fond, pourtant alimenté par les études du GIEC. Et évidemment, tant qu’on glosait sur l’hypothèse du bouleversement climatique, rien n’a a été fait pour protéger notre environnement proche, entraînant la pollution des réserves d’eau, l’extinction des espèces, la pollution de l’atmosphère et l’exposition à différentes cochonneries, le tout au nom d’intérêts économiques privés.

En fait, nous n’avions pas compris qu’une nouvelle forme de destructivité était apparue : l’homme-projetiii. L’homme-projet est une possibilité pour le sujet, qui se projette dans le futur et devient ainsi esclave de cette projection future, se privant de sa subjectivité présente. Nous avions tous été conditionnés à parler en terme de projet, alimentés que nous étions par les rêves que nous inculquait l’industrie. Notre imaginaire était orienté vers la vision américaine de la famille moderne, qui devait devenir notre projet. On n’avait plus d’avenir, mais des projets de vie. On ne rédigeait pas de mémoire d’études, mais des projets. On n’apprenait plus les métiers de l’ingénierie, on écoutait des conférences sur de la gestion de projet. A force de nous projeter, nous ne pouvions (ou plutôt, nous ne voulions plus) voir notre présent. Nous ne pensions qu’au futur que nous imaginions, forcément rose, au point d’en perdre contact avec le réeliv. Nous avons fait ce que les hommes font de mieux : détourner les yeux et fuir nos responsabilités.

Nous étions emplis de ressentiment envers nos élites et au moindre scrutin, nous en profitions pour exprimer notre haine, entretenue par des médias aux ordres, ou alimentée par des agitateurs divers (agents étrangers, mafias, multinationales etc.). C’est ainsi que nous les avons dégagées et élu des gens comme Donald Trump, Jaïr Bolsonaro, Victor Orban et tous ces gens d’extrême-droite ou d’extrême-centre, dont les politiques n’ont fait qu’aggraver une situation déjà préoccupante.

Dans le même ordre d’idées, pardon pour Emmanuel Macron et ses acolytes (et surtout leur œuvre de destruction du modèle social français), installés par un storytelling efficace et des médias aux ordres. Mais surtout, pardon pour ceux qui auront suivi, amenés par un peuple en colère et dont le vote aura la dernière forme civilisée d’expression.

Pardon pour tout ce matérialisme stupide. Pardon d’avoir laissé l’équerre l’emporter ainsi sur le compas, engendrant toute cette haine.

Nous, Francs-maçons, avons été aveugles. Nous nous sommes retirés de la politique en tant qu’institution. Nous n’avons pas forcément tiré le signal d’alarme au bon moment, estimant que nous n’avions pas réellement de rôle à jouer dans la politique. C’est un point de vue. Certains se sont engagés, mais au final, l’ensemble de nos actions n’aura pas empêché le monde de s’effondrer. Nous avons été incapables de lutter contre nos Mauvais Compagnons, et à plus forte raison contre ceux aux commandes. Nous avons renoncé à lutter pour défendre nos valeurs, nous avons baissé les bras, en préférant parler de Rite que de vivre le Rite. A votre époque et par notre faute, la belle devise républicaine sera sans doute devenue un mensonge pathétique.

En trahissant nos valeurs, nous aurons fait preuve d’une légèreté blâmable, dont nous devrons rendre compte devant le tribunal de l’Histoire. Pardon de ne pas avoir pu vous protéger à temps.

Pour la petite Manon, le petit Zacharie, les petits Eliott et Noam, le petit Henri, la petite Marie, la petite Ellya, les petites Haru et Rin et tant d’autres…

J’ai dit.

iVoir à ce propos toute l’oeuvre de René Girard

iiEn physique statistique, ce serait possible : une possibilité sur 5010E22,

iiiVoir à ce propos Psychopolitique de Byun Chul-Han, Circe 2017

ivVoir à ce propos l’oeuvre du philosophe Clément Rosset. On peut aussi se référer au recueil d’entretiens de Clément Rosset avec le journaliste Alexandre Lacroix : « La joie est plus profonde que la tristesse »., Philo Editions 2019

Du danger du binaire

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J’étais en Loge hier soir, au prix de gros efforts. Plus de transports, les rares engins en fonctionnement étant saturés, sans compter un important dispositif policier suite à une manifestation spontanée consécutive à une arrestation de militants. Bref, la routine depuis un moment. Les extra-terrestres en moins, on se croirait dans la Trilogie Nikopol ou la Tétralogie du Monstre d’Enki Bilal. Evidemment, je pourrai me déplacer en VTC, mais au bout d’un moment, ça chiffrerait vite. Et le vélo, pas envisageable. Trop de monde sur les routes, trop d’automobilistes excités par la frustration presque sexuelle de ne pas pouvoir avanceri, donc trop dangereux. Il me reste donc mes jambes et mes pieds, qui commencent à ressembler un lustre de Murano tellement j’y ai d’ampoules. Impossible aussi de retrouver ma compagne, puisque nous n’avons pas de trains sur notre ligne. La joie, en somme. Comme tout le monde, je suis physiquement et mentalement épuisé par cette grève, qui n’a plus aucun sens tant les voix sont discordantes. Entre les personnels hospitaliers qui demandent des moyens pour faire correctement leur travail de soin, les enseignants qui demandent sensiblement la même chose, le personnel de Radio France en grève contre un plan d’économies inepte et absurde et bien évidemment les cheminots en lutte pour protéger leur régime spécial.

Avant d’aller plus loin, je vous propose une petite méditation maçonnique sur le chiffre 2. Notre F :. Jacques Fontaine a écrit ici (https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/08/26/la-voie-maconnique-mefie-toi-du-2-meurtrier/) il y a peu une chronique sur le 2 destructeur, à laquelle je vais apporter ma pierre. Le 2 est le chiffre de l’opposition, de l’affrontement. Il est aussi celui de la binarité : lumière-ténèbres, bien-mal, intelligence-bêtise, Batman-Joker, Marvel-DC, Stark-Lannister etc. On retrouve ici la vision manichéenne : Bien-Mal. Il reste bien sûr à définir qui est le Bien, qui est le Mal. La tâche est ardue, car dépendante du point de vue du narrateur du storytelling. En fait, comme disait Desproges, « l’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! ».

C’est avec la binarité qu’Aristote a construit le principe du tiers-exclu : si un énoncé A est vrai, son énoncé contraire est faux. Ce principe a été dévoyé en « si quelqu’un pense le contraire ce que je pense, ce quelqu’un est contre moi, donc c’est un ennemi » et est, d’après les travaux d’un génie du XXe siècle, le Comte Alfred Korzybsky, la base des conflits en Europeii. La binarité nous amène donc à penser de manière souvent simpliste : je dis quelque chose, j’ai raison de le dire et ceux qui pensent autrement sont contre moi et donc des ennemis. Caricatural ? J’ai surpris une discussion entre une usagère des transports en colère et un syndicaliste. L’usagère en avait assez de subir des heures de transport avec les difficultés associées pour aller travailler et qu’elle voulait que cette grève cesse. Le syndicaliste lui a répondu (assez agressivement d’ailleurs) que si elle était contre la grève, c’était qu’elle approuvait la politique du gouvernement…

Autrement dit, les grévistes ne laissent pas d’alternative : on est soit avec eux, soit contre eux (et donc des social-traîtres ou des suppôts du gouvernement). Toujours ce fameux 2 de l’opposition.

Je me rends compte à quel point on a perdu le sens de la nuance. Tout désormais n’est que radicalité. La radicalité est une position facile à tenir et à assumer. Mais pour ma part, je l’assimile à de la paresse intellectuelle, voire de la lâcheté. Entendre et accueillir la vision de l’autre pour mieux la comprendre (et parfois la combattre) requiert un certain courage, celui de l’effort ou du travail. Un courage que n’ont pas les radicaux, qui se contentent du prêt-à-penser émis par leurs leaders ou leurs conseillers. Ils préfèrent ainsi imposer la vision venue d’en haut par la violence.

Quelle solution, alors, pourront me demander certains. La solution, du point de vue maçonnique, est dans le ternaire : le tiers encadrant qui contient et rassemble le binaire. C’est d’ailleurs le devoir du Vénérable Maître, que d’être capable de concilier les oppositions « nécessaires et fécondes ». Par ailleurs, nous ne pouvons accepter pour vraies que des idées que nous avons éprouvées, pas des idées imposées par d’autres. Cela s’appelle le discernement ou encore l’esprit critique. Visiblement, ceux qui en sont encore à « si tu ne penses pas comme nous, c’est que tu es du côté de l’ennemi » en manquent cruellement…

Dans tout système démocratique, le conflit et le désaccord sont inévitables. On peut (et c’est heureux) ne pas être d’accord. C’est d’ailleurs à cela que servent les instances démocratiques : désamorcer le conflit en jouant le rôle de tiers-médian (on remarquera la racine commune : trois-tiers-ternaire).

On peut aussi partager un point de vue de fond et ne pas être d’accord sur la manière de l’exprimer. Il faut juste garder à l’esprit que ce n’est pas parce que l’autre pense différemment de moi que j’ai tort ou raison, et réciproquement. Le philosophe Gaston Bachelard, inspiré par la Sémantique Générale avait d’ailleurs écrit : « le monde où l’on pense n’est pas le monde où l’on vitiii ». Et dans ce monde où nous vivons, nous sommes plus que deux.

J’ai dit.

iVoir mon billet sur la violence routière: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/06/20/refoulement-pulsionnel-et-violence-routiere/

iiVoir mon billet sur la carte et le territoire: https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2018/12/10/carte-et-territoire/

iii Gaston Bachelard, la Philosophie du non, PUF

De l’art du dessin de presse

J’étais en Loge il y a peu, et quelques 5 ans après les attentats de Charlie Hebdo, j’ai repensé à un art devenu dangereux : le dessin de presse. Je ne me livre pas à cet exercice, à mon grand regret, mes capacités en dessin étant inexistantes. En fait, ce qui m’a fait réfléchir, outre l’annonce du retrait des (excellents) dessins de presse du New York Times, c’est l’annonce aux Pays-bas d’un potentiel concours de caricatures de Mahomet organisé par le leader d’extrême-droite néerlandais Geert Wilders. Un homme dont le souhait politique est de mettre le Coran au même niveau de dangerosité que Mein Kampf… Les Pays-bas ne sont pas la France, et leur histoire n’est pas la nôtre. Les néerlandais ont connu leurs vagues de terrorisme islamiste eux aussi, avec l’assassinat du cinéaste et polémiste Théo van Gogh en 2004. Dans le même temps, un courant anti-immigration et anti-musulman s’est instillé dans les esprits, initié non seulement par les attentats du World Trade Center en 2001 mais aussi par la « doctrine Fortuijn », du nom du politicien nationaliste Pym Fortuijn, lui-même assassiné en 2002 par un militant d’extrême-gauche.

Les Pays-bas sont un royaume et une monarchie constitutionnelle depuis 1815. Néanmoins, il subsiste un esprit de libre-pensée et une tradition de liberté d’expression depuis le XVIIIe siècle, tradition qui permet aux populistes et nationalistes contemporains de s’exprimer tranquillement. D’ailleurs, dans la France de l’Ancien Régime (sous Louis XV et Louis XVI), les philosophes catalogués comme libertins ou qui dérangeaient l’ordre établi publiaient à Amsterdam. Un exemple célèbre: L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (j’y rajoute notre Frère le Baron d’Holbach) y fut publiée pour échapper à la censure royale.
De manière plus générale, les pays du nord de l’Europe ont une tradition de liberté d’expression bien plus ancienne qu’en Francei et les caricatures ou dessins de presse y sont généralement bien accueillis. A ce propos, les danois n’ont pas compris les vagues de violence suite aux publication des caricatures dans le journal danois Jyllands Posten (reprises et complétées par Charlie Hebdo).

A ce titre, ce qui se passe hors de nos frontières ne devrait pas nous indigner. Certes, nous y accédons par les réseaux sociaux, la presse en ligne etc. Mais au fond, dans quelle mesure cela peut-il porter préjudice à qui que ce soit ?

A ce stade, il me paraît essentiel de rappeler quelques principes de l’éthique minimalisteii développée par Ruwen Ogien.

En premier lieu, toute relation entre adultes consentants n’est jamais immorale.
En deuxième lieu, l’offense, à savoir tout ce qui peut choquer, n’est pas immorale non plus. Ruwen Ogien lui-même revendiquait «la liberté d’offenser ».

En dernier lieu, est immoral au sens de Ruwen Ogien tout ce qui cause un préjudice, à savoir tout type de dommage concret à une ou plusieurs personnes.

Un dessin de presse n’est ni plus ni moins qu’un dessin, une caricature ou une satire, qui a pour but de mettre en valeur un point particulier ou gênant dans notre société, en appelant généralement le rire ou tout autre affect capable de nous faire réfléchir. Molière faisait la même chose, avec ce principe : « le ridicule tue » dans l’espoir d’améliorer les hommes. Relisons l’Avare, le Malade imaginaire, le Bourgeois Gentilhomme ou Tartuffe, décidément très actuels. Les humoristes conspués par le pouvoir (petite pensée pour Didier Porte et Stéphane Guillon) font également de même : nous faire rire et réfléchir pour prendre conscience de ce qui ne va pas. Une satire, un dessin, une chronique humoristique ou un billet de blog peuvent, doivent déranger ou offenser, c’est très bien ainsi, tant que l’offense ne porte pas préjudice.

Evidemment, si un dessin de presse ou un texte peut porter un préjudice, le préjudice doit être reconnu et sanctionné s’il y a lieu par la juridiction compétente, mais certainement pas par la foule déchaînée. Encore moins par un quelconque démagogue (homme politique, leader religieux etc.) hors de nos frontières. Ceux que les caricatures offensent n’ont qu’à pas acheter le média de support de l’objet de leur offense.

En fait, j’ai l’impression que nous avons laissé s’établir une forme de politiquement correct un peu partout, au point qu’il devient impossible de se moquer par exemple des religions et comportements religieux ou plus généralement, de faire un dessin de presse sans déchaîner des vagues de haine ou de violence. Le déchaînement de fureur est d’autant plus violent que le dessin ou les propos sont transmis de manière virale sur les réseaux sociaux, sans prise de recul ou de temps de réflexion. Peut-être que cette propagation trop rapide est en elle-même un problème…

Il semblerait que se soit installé une forme d’ordre moral tenu par les gardiens de paroisses divers, autoproclamés gardiens du Bien : religieux, laïcardsiii, écologistes, économistes, féministes, représentants non légitimes de minorités, etc.

Desproges disait qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Il devient ainsi difficile de dire une vacherie ou de faire une bonne blague, même une histoire belge sans provoquer les foudres des Mère la Vertu, Père la Pudeur ou autres puritains bien-pensants. Pire, il est mieux de pratiquer l’insulte non offensante. Zut, je vais devoir me débarrasser de ma manie de citer les dialogues de Michel Audiard, moi !

Pour mémoire, on sait que « la tentation du Bien est plus dangereuse que celle du Mal ». C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de Boris Cyrulnik et Tzvedan Todorov. Les détenteurs de La Vérité sont peut-être les plus dangereux, comme le dénonçait Nietzsche, dans le sens où ils veulent imposer leur vision à ceux qui n’en ont rien à foutre et vivent très bien sans eux. Nous sommes en train de laisser s’instaurer non pas un ordre moral mais plutôt des ordres moraux. Toujours ce bon vieux Béhémoth…

Pire que tout, j’ai l’impression que cet ordre moral s’est installé sur nos Colonnes, engendrant de facto une forme de « maçonniquement correct », alors que le secret des Loges doit justement nous permettre une absolue liberté d’expression, et même de dire des bêtises en Logeiv, sans jugement. Notre liberté de pensée, notre liberté de parole et notre liberté de propos nous permettent justement de tout dire, sans avoir à craindre une censure quelconque. J’ai l’impression que nous nous laissons gagner par cet ordre moral et que parfois, nous nous privons de notre liberté d’expression, de peur d’offenser ou de s’attirer les foudres de tel ou tel gardien de temple.

Cinq années après les attentats de janvier 2015, sommes-nous donc devenus si frileux ?

J’ai dit.

PS: tant qu’il est encore disponible, n’hésitez pas à lire le hors-série Charlie Hebdo consacré à la caricature et au dessin de presse. C’est important.

iA ce propos, allez visionner A royal affair, film danois de 2012 du réalisateur Nikolj Arcel, qui raconte la vie du docteur Johann Struensee, proche du roi Christian VII, en 1770, et instigateur de grandes réformes économiques et sociales, dont la liberté d’expression et la liberté de la presse.

iiJ’emprunte ce terme au philosophe contemporain Ruwen Ogien, décédé récemment, et auteur d’une œuvre abondante sur le sujet.

iiiJe désigne par ce terme les extrémistes de la laïcité, ceux qui se comportent aussi stupidement que les religieux qu’ils exècrent.

ivJe tiens à préciser que je suis le premier à dire des bêtises en Loge, ou à faire des caricatures pour pouvoir avancer.

Franc-maçonnerie et management (1) : de la Chaîne d’Union comme outil de gestion

J’étais en Loge hier soir… Ah ben en fait, non, je n’ai pas pu y aller. Pas de transport possible à cause de la grève, pas de covoiturage possible à cause de la pénurie d’essence, elle-même conséquence du mouvement social frappant les raffineries, et pas de vélo disponible non plus. De toute façon, mon pouvoir d’achat de fonctionnaire territorial ne me permet pas de me procurer une bicyclette électrique ou non, d’autant plus que je n’aurai pas d’endroit où la stocker. Je suis donc resté tout seul chez moi, éloigné de mes proches eux-mêmes coincés par le mouvement de grève. J’ai donc commencé à réfléchir sur le monde d’après, en repensant à une lecture de ma jeunesse : Ravage, de René Barjavel. La grève nous a forcés à tester des solutions comme le coworking ou le télétravail. Je pense qu’elle nous aura aussi incités à repenser notre mode de consommation et nos loisirs. Nous trouvons évident de pouvoir nous déplacer en transports en commun, mais au final, ce n’est pas si évident. De même que nous trouvons évident d’avoir de l’eau, de l’électricité, des égouts, de quoi manger toujours en abondance, alors que cela n’est pas évident du tout. Revenons sur Ravage. Barjavel nous conte l’histoire d’une chute, celle de notre civilisation future, où tout est affaire de réseau et de connexions : les fournitures élémentaires arrivent directement à domicile. quand tous les réseaux se voient brutalement interrompus par une guerre dont on ne saura rien. Le roman nous montre la fuite des survivants de cette civilisation technologique et la reconstruction d’une nouvelle civilisation. Evidemment, nous n’en sommes pas encore là : nous pouvons ouvrir nos robinets, nous procurer nos fournitures nécessaires à proximité, du moins, tant que perdurent les commerces de proximité… Parce que depuis quelques années, c’est peu brillant, et la conjonction gilets-jaunes et grèves n’a rien arrangé pour ces martyres involontaires d’un affrontement qui ne les concerne pas vraiment.

La grève et les congés de Noël m’ont aussi permis d’ouvrir les yeux sur nos méthodes de travail. Nous tendons, autant dans le public que dans le privé, à l’hyperspécialisation, chacun étant un maillon dans un process qui le dépasse. De ce fait, dans le traitement d’un dossier, le dossier est d’abord instruit par une première personne, puis une deuxième et ainsi de suite jusqu’au terme du dossier. Dans un souci d’économie (oui, on fait des économies, mais sans savoir pourquoi, ce qui est assez agaçant), on tend à spécialiser les tâches, tout en augmentant la charge par personne. L’idée est d’augmenter l’efficience et la productivité : faire toujours plus et mieux avec moins de moyen pour augmenter le rapport bénéfice/coût. C’est ainsi que l’on a des services qui fonctionnent avec peu de personnel. Ils fonctionnent, mais mal. Allez voir à l’hôpital ou dans les écoles les bienfaits des économies et de la productivité…

Ce qui est amusant, c’est la pléthore de personnels de direction dans les services sinistrés (postes au demeurant très bien payés, nous savons tous que l’emploi de directeur est d’un pénible…).

Si je devais résumer : manque de personnel opératif, charges de travail augmentées, et donc baisse de la qualité de service, sans compter le coût social, tel que les maladies professionnelles, les morts par accident du travail et les suicides. Et je ne compte pas les problèmes d’organisation…

La grève nous a incités, disais-je, à repenser le travail : travailler moins, travailler à distance, etc. J’espère que nous lancerons enfin un vrai débat sur l’emploi et le travail, et ce qui y est associé : impacts social, sociétal, environnemental, etc. J’espère aussi que nous repenserons nos villes, afin de nous rendre moins dépendants des opérateurs de transport (ou que ceux-ci seront automatisés pour mieux fonctionner), ou des problématiques seulement économiques.

En fait, nous sommes organisés en réseaux divers : réseaux techniques, réseaux de communication, réseaux sociaux, réseaux de personnes… Or, ce qui caractérise une organisation, c’est le lien entre les différents nœuds du réseau. Les mathématiciens qui travaillent sur les chaînes de Markov (lecture mathématique du concept de réseau) savent combien ces nœuds et les chemins sont importants. Il suffit qu’un nœud ou qu’un chemin soit défaillant pour saboter l’organisation. Une personne absente ? Ce sont autant de dossiers retardés. Du personnel pas remplacé ? Ce sont d’autres agents qui vont être malmenés un moment. Les managers tendent à dire que personne n’est irremplaçable pour justifier des méthodes de travail discutables, comme le management par process, le management par la terreur ou l’épuration de personnel. Or, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury explique dans Les irremplaçables combien cette assertion est aussi fausse que néfaste. Une personne est par construction irremplaçable. Selon elle, affirmer le contraire, c’est lancer un processus de dépersonnalisation qui va détruire la personne.

Nous autres Francs-maçons avons un symbole qui nous rappelle combien il est important de bien connaître sa place, et de bien réfléchir non en individus mais bien en réseau : la Chaîne d’Union. Chaque Frère est lié aux autres par la main. On peut ainsi se rendre compte que jamais on n’est seul, que nous sommes tous reliés les uns aux autres. Un maillon manquant, c’est une Chaîne affaibliei. Le chantier ne peut fonctionner que parce qu’il y a des Ouvriers qui travaillent. Les surcharger ou mal les employer, c’est fragiliser la Chaîne d’Union et risquer de briser le chantier.

Nos dirigeants et managers, orientés uniquement vers leurs profits, ne devraient pas oublier que leur richesse est avant tout produite par leurs ouvriersii. Se priver d’ouvriers ou mal les traiter, c’est se condamner à moyen et long terme à perdre ses richesses.

Pour conclure, je rappellerai ce mot de l’ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, Marc Henry, qui estimait qu’on ne devait pas parler de « ressources humaines » mais plutôt de « richesses humaines ». Tout est là, je pense.

J’ai dit.

iD’où l’importance de l’assiduité en Loge.

iiPoint de vue marxiste assumé, car vérifié.

Gloire au télétravail !

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Le titre m’a été donné par mon TCF :. Franck Fouqueray que je remercie humblement.

J’étais en Loge hier soir. Le trajet fut compliqué, comme toujours en cette période de grèves diverses. Dans ma ville, les transports sont, pour la plupart, arrêtés. L’activité économique n’est pas arrêtée pour autant : beaucoup de monde (sauf moi, je ne remercie pas mon service RH) s’est mis au télétravail. Sous réserve d’une structure et d’un réseau adaptés, il est possible de faire venir son emploi à son domicile, ou d’avoir son bureau et ses dossiers avec soi. Economie de transport, c’est certain.Pour l’économie d’énergie, je serai curieux de connaître le coût des fermes de serveurs… En tout cas, cette possibilité montre que nous sommes tous (ou presque) en train de devenir des analystes symboliques, autrement dit, des travailleurs de l’esprit travaillant sur des données abstraites. Il est vrai que remplir des tableaux divers ou produire des notes diverses peut être fait de n’importe où. L’avantage de l’informatique et de la télématique, on peut faire n’importe quoi n’importe où, voire travailler de son poste de travail ! A condition de faire de l’analyse symbolique. Parce que le ménage, le soin, l’entretien, la construction, bref, les travaux manuels nécessiteront toujours d’être présent, à son emploi. Pas de télétravail pour la classe ouvrière, donc. Encore une différence entre cols blancs et cols bleus. Et oui, il y a une distinction entre l’esprit et la matière, le Compas et l’Equerre. Est-il prudent de désunir ces deux outils ? Je n’en suis pas sûr. Par contre, soyons rassurés pour les cols bleus, leurs métiers disparaissent petit à petit avec la robotisation, alors que ceux des cols blancs se maintiennent encore (surtout les bullshit jobs)… La lutte des classes n’aura bientôt plus de raison d’être, puisqu’il n’y aura à terme plus que des « intermittents du travail »i. Et bien évidemment, le travail reproductif non payé (vous savez, le soin, le ménage, s’occuper des enfants, ces petites tâches que nos stéréotypes phallocratiques attribuent aux femmes) reste non payé et impossible à piloter en télétravail, il ne faudrait pas exagérer non plus.

Evidemment, le conservatisme des cadres et dirigeants les amènent à refuser le télétravail, ou au moins à s’en méfier, car ils ne peuvent pas surveiller leurs agents et encore moins contrôler ce qu’ils font. C’est là la grande différence d’approche  entre le :

  • management par résultat, où seuls comptent les résultats, l’atteinte des objectifs dans les délais sans considération des moyens employés (sous réserve du respect de la réglementation et de la déontologie)

  • management par process, où ne compte que le respect de la procédure, sans égard pour les résultats obtenus. L’avantage majeur est que le personnel est interchangeable, donc remplaçable à l’envi.

Une de ces approches est efficace et l’autre est nuisible, saurez-vous deviner laquelle ? Par contre, les deux approches sont compatibles avec le télétravailii. On pourra noter que la réaction des cadres face au télétravail est similaire à celles des patrons en face à la journée de 8h ou en 1936, face aux premiers congés payés… Volonté d’innover chez les travailleurs contre conservatismes des cadres. Une vieille histoire. Par contre, j’ai été plus étonné du refus d’un syndicat de généraliser le télétravail dans une grande entreprise. Le motif invoqué était le risque de perte de sociabilité des salariés. Certes. Il est mieux pour la sociabilité de jouer tous les jours aux chaises musicales dans l’Open Space, de perdre ses repères et de travailler dans le bruit, après s’être tapé un certain temps en voiture ou entassé dans un TER en mauvais étatiii . Beaucoup mieux. Heureusement que les syndicats veillent sur nos conditions de travail, sinon, je m’inquiéterais.

Le télétravail permet aussi un rapport différent à la formation et l’apprentissage. Les universités et autres organismes de formation ne s’y sont pas trompés qui mettent sur pied des cours en lignes, à suivre en direct ou en différé. D’ailleurs, certains cercles paramaçonniques permettent de suivre des conférences à distance en direct via les canaux et réseaux habituels en streaming ou encore sous forme de podcasts. Les mauvais coucheurs diront qu’avec ces systèmes manque l’échange avec les intervenants. Les accros du high-tech pourront rétorquer que le public peut communiquer via un tweet ou un message instantané. Et pour les plus rétrosiv (dont je suis), je rappelle qu’il existait dans les années 50 un réseau de TSF en Australie qui permettait aux enfants des pionniers éloignés des bourgs de suivre les cours via un poste émetteur-récepteur de radio dans lequel parlait l’instituteur. Ce qui montre bien qu’on n’a rien inventé, juste adapté notre besoin de nous rassembler aux nouveaux outils…

Et la question qui en taraude quelques-uns : peut-on télétravailler en Loge ? A mon avis, non, du moins pour les Tenues. Travailler rituellement nécessite d’être présent, en Loge. On peut être aussi en Loge, sans y être présent, mais je serais mauvaise langue si j’allais plus loin. Ceci dit, je me demande ce que donnerait une Tenue maçonnique dans un système de réalité virtuelle comme par exemple un MMORPGv ou un chat virtuel en monde ouvert (avec avatar, décors et situations). Ou mieux, une Tenue avec des hologrammes ! Si une Tenue doit être possible à programmer, quel peut en être la sensation du vécu ?

En fait, le travail hors Loge prenant du temps et la logistique demandant de l’énergie, je pense que travailler à distance peut aider à soulager les contraintes de transport et autres contingences logistiques. Ainsi, je suis à peu près sûr qu’on peut organiser une réunion d’Apprentis, de Compagnons, de jeunes Maîtres, voire de hauts grades en téléconférence ou pour les plus geeks, en MMORPG ou en Virtual Reality Chat. Je proposerai ça aux plus geeks de ma Loge… Mais au fond, rien ne remplacera jamais le vécu de l’Initiation, la rencontre physique, l’expérience de l’altérité, ni celle de la fraternité. Cette fraternité qui se traduit qui se traduit non seulement par toute la communication non verbale, mais par l’expérience commune du partage, de l’Egrégore aux Agapes.

Gloire au télétravail !

J’ai dit.

i J’emprunte cette formule à Jacques Attali, gourou de nos politiques et autre preuve vivante des méfaits de l’âge sur les travailleurs.

iiPetit aparté, il ne faut pas confondre le télétravail avec le microtravail, cette pratique qui consiste à employer des gens très pauvres, à domicile ou non, et les payer une misère pour cliquer sur des images qui vont alimenter les tests d’apprentissage d’une intelligence artificielle ou cliquer sur des liens pour créer du flux vers un site web ou une éructation de réseaux sociaux.

iii Précisons que ce n’est pas toujours un pléonasme… Enfin, il paraît.

iv « Rétro, c’est quand c’est vieux mais que c’est cool », Les Mondes de Ralph, Disney-Pixar, 2013

v Massive Multimedia Online Role Playing Game, jeu vidéo en réseau où le joueur fait vivre un ou plusieurs avatars et peut ainsi interagir avec d’autres joueurs.

De la grève (2): une question d’éthique

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J’étais en Loge hier soir, toujours malgré ces grèves qui nous obligent à limiter nos déplacements. Nous avons pu néanmoins ouvrir nos travaux, en nous associant à deux autres Loges. J’ai pu toutefois voir en mes Frères de Loge une grande lassitude et un abattement de plus en plus lourd. Il est vrai que faire quatre heures de route pour un trajet qui n’en prend qu’une n’est pas forcément bon pour le teint. D’autres sont inquiets, voire angoissés pour les déplacements personnels ou professionnels qu’ils ont prévus, susceptibles d’être annulés au dernier moment. Il est vrai que faire les choses dans le bon ordre (planifier son voyage, acheter son billet parfois très en avance, prendre une assurance etc.) pour voir son plan réduit à néant est particulièrement agaçant. Cela doit nous rappeler que même si l’on fait son Devoir, celui-ci peut ne pas être récompensé…

Avant d’aller plus loin, je vous propose une citation extraite de l’oeuvre de la grande philosophe Simone Weili : « toute fonction publique doit être orientée vers le bien public ». Cet extrait a le mérite de la clarté, et, à titre personnel comme professionnel, me sert de boussole.

J’en arrive maintenant à la grève, ou plutôt aux grèves. Nous traversons une crise sociale et sociétale, au travers de laquelle s’expriment de plus en plus de mécontents, souvent à raison. Le droit de grève est un droit encadré, et fait donc l’objet de procédures particulières pour que la grève soit légale. Au delà de la question de légalité, il existe une autre question, la légitimité, qui doit justifier le motif de la grève. Plus difficile à évaluer que la légalité, la légitimité requiert un peu d’interprétation et d’analyse. C’est ce que je vous propose dans les lignes qui suivent.

Ainsi, Radio France est en grève depuis quelques semaines déjà, suite à l’annonce de sa présidente de lancer un plan d’économie de 60 millions d’Euros et visant à supprimer 7 % du personnelii (on appelle cette opération un « plan de départ volontaire », doux moment de novlangue) et ce, malgré le fait que Radio France soit majoritaire en parts de marché ou d’audience… Donc, on peut être un organisme d’État (un établissement public industriel et commercial), être en situation de bénéfices mais lancer quand même un plan de licenciement. J’avoue que la logique de nos dirigeants et de nos élites m’échappe. Quoi qu’il en soit, on peut considérer que cette grève, qui a pour but de défendre le fonctionnement d’un organisme d’utilité publique a une certaine légitimité. Au sens de Simone Weil, il s’agit bien de défendre le bien public.

Le mouvement de protestation et de grève dans les urgences a débuté au printemps dernier, même si celui-ci couvait depuis un moment (il suffisait de lire les chroniques de Patrick Pelloux dans Charlie Hebdo pour s’en douter). Les urgentistes travaillent dans des conditions infâmes : bas salaires, exigences de travail inhumaines, traitement des patients inhumain également. Bref, les institutions de soin n’ont plus les moyens de remplir leurs missions, d’où un mouvement de démissions, grèves etc. Les grévistes ont été entendus avec toute l’humanité qu’on pouvait attendre de nos dirigeants : sur réquisition des représentants de l’État, la gendarmerie est allée les quérir de force, sans égard pour leur position, état de santé, jours de congé etc. Le comble de l’absurdité a été atteint un triste jour de septembre, lors d’une manifestation de pompiers. Un pompier a été gazé au lacrymogène par un CRS. Autrement dit, ceux qui nous protègent et nous sauvent ont été agressés par les défenseurs de l’État. Ce qui revient à s’interroger sur le rôle de la police ; au service de l’État ou au service des intérêts des dirigeants ?

Toujours au sens de Simone Weil, on peut considérer que le mouvement des urgentistes revêt une certaine légitimité : il s’agit de protéger les conditions d’exercice des corps médicaux pour protéger la vie des patients que nous sommes tous amenés à devenir.

La même analyse peut être appliquée aux enseignants, grands perdants depuis des années des réformes diverses : bas salaires, formations ineptes et insuffisantes, dédain de leur administration, mépris des usagers, conditions de travail toujours plus dures à en juger par les trop nombreux suicides et bien évidemment, retraites ridicules suite à la réforme en cours. Les enseignants ont pourtant un rôle essentiel de formation et de transmission. Sans eux, pas de civilisation possible, la civilisation étant, au sens de Freud, le recul de la barbarie et de l’expression directe des pulsions. En raison des mauvais traitements qui leur sont infligés (litote), les enseignants échouent dans leur mission de construction de la civilisation. Leur mouvement est donc légitime. Et il n’est pas normal qu’un corps aussi essentiel soit à ce point méprisé par leurs ministres de tutelle, quelles qu’aient été les mandatures.

D’autres corps sont en grève, soit dans le cadre du mouvement inter-professionnel contre la réforme des retraites, soit pour des raisons qui leur sont propres. Le mouvement contre la réforme des retraites revêt une forme de légitimité, car avec l’instauration de ce système à point, beaucoup seront perdants, à moins qu’ils ne souscrivent à une assurance privée ou un fonds de pension, à l’américaine. Le mouvement est tout à fait légitime, le gouvernement ayant agi dans son coin, apparemment sans concertation et apparemment contre l’intérêt général, à en juger par les conflits d’intérêts de certains. J’espère que la juridiction appropriée mènera une enquête pour clarifier ces points, la qualification en haute trahison n’étant pas loin…

Néanmoins, est-ce que la grève reste une manière efficace d’agir ? Le politique ne bougeant que s’il est en tension, est-ce que l’arrêt de l’emploi de la population peut provoquer cette tension ? Est-ce que des manifestations massives peuvent infléchir une conduite brutale de changement ? L’expérience des gilets jaunes a montré que non.

Venons-en maintenant au mouvement des cheminots et autres transporteurs. Les cheminots ont cessé le travail, de même que les conducteurs de métros etc. pour défendre leurs régimes spéciaux, plus avantageux que le régime général. Soit. Dans la mesure où celle-ci a été annoncée, cette grève est légale. Néanmoins, elle n’est pas compatible avec les principes du service public, notamment celui de la continuité du service. Par ailleurs, elle contrevient à une liberté fondamentale, celle de se déplacer, garantie par l’article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Autrement dit, empêcher la liberté de circulation à une époque où se déplacer en voiture est difficile, voire impossible au nom d’un intérêt purement corporatiste (défense d’un régime spécial) relève davantage de la voie de fait que du mouvement social. Prétendre que le mouvement des cheminots défend l’intérêt général est au mieux une erreur, au pire, un mensonge. Y croire relève de la bêtise ou de l’aveuglement.

Faire le mal consiste à infliger une souffrance indue à autrui. A en juger par l’état d’épuisement des victimes de la grève (salariés ne pouvant rejoindre leurs postes ou perdant leurs postes à cause des dispositions de la loi El Khomri, familles séparées ne pouvant se retrouver, étudiants ne pouvant passer leurs examens, entreprises mises en difficulté), ce mouvement corporatiste n’a plus rien d’éthique et n’a de facto aucune justification. Pire, il va à l’encontre du bien public, tel qu’évoqué par Simone Weil.

Mépris de classe, me reprocherez-vous. Je vous rappelle que « le Franc-maçon est l’ami du riche comme du pauvre s’ils sont vertueux ». Ici, ni nos dirigeants politiques ni les dirigeants du mouvement des cheminots ne sont vertueux. La réforme est inique, la réponse l’est également. Personne ici ne mérite ni mon amitié, ni mon respect.

Et pendant ce temps, la dégradation de l’environnement, l’industrie, le glyphosate, la disparition de la forết amazonienne…

J’ai dit.

iLa philosophe, née en 1909 et morte en Angleterre en 1943, autrice d’une œuvre percutante et d’une clarté rare.

iihttps://www.franceculture.fr/medias/radio-france-les-raisons-de-la-greve

De la grève

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J’étais en Loge hier soir, et ce malgré les grèves diverses. Bon, j’ai la chance d’habiter et d’être employé pas trop loin de ma Loge, et j’ai pu prendre mes dispositions (même si la marche sous la pluie battante ne me fait pas particulièrement rêver). Je vais être considéré comme un social-traître, mais je ne fais pas la grève. Pour deux raisons. L’une très prosaïque : je ne peux pas me permettre de perdre une journée de salaire (d’où le fait qu’un arrêt-maladie me rende encore plus malade…) et l’autre plus liée à mon éthique. Déjà, mon emploi est un travail de fond, à la limite du Bullshit Job tel que défini par David Graeberi, donc une éventuelle absence de ma part ne changera rien, à moins que je ne disparaisse au moins un mois. Il y a donc une certaine inutilité, à mon sens. Ensuite, les mots d’ordre sont assez disparates : il y a autant de sujets que de sujets de mécontentement. Je n’ai pas forcément envie d’être associé à tel ou tel corps de métier, en dépit du mépris que j’éprouve pour nos dirigeants. Par ailleurs, je considère que bloquer des services et mettre des usagers qui n’ont rien demandé en difficulté n’est pas une méthode valide à long terme. Qui plus est, ce procédé me donne l’impression que seuls les plus menaçants ou les plus violents seraient entendus, un peu comme on accorderait de l’importance à des petites frappes au détriment des autres en milieu scolaire. D’ailleurs, je serais bien curieux de savoir ce qui se serait passé si les cheminots ou les conducteurs de transport avaient été traités avec la même sévérité que les urgentistes en grèveii. A ce stade, je crois utile de rappeler que Les Cauchemars d’Iznogoud sont une satire et non un manuel politique… Qui plus est, je crains qu’à moyen et long terme, ces actions ne soient néfastes au service public. Imaginons que le conflit se prolonge. Que feront les usagers ? Ils feront sans, et les décisionnaires, voyant ça, continueront d’entretenir le ressentiment pour mieux nous faire accepter la disparition dudit service, voire sa privatisation. La fameuse stratégie Starve the Beast mêlée à la fabrique de consentement, conçue par Edward Bernaysiii et dénoncée par Noam Chomsky. C’est pour ça que défendre le service public en en privant les usagers n’est pas une bonne idée à long terme. Pire, les grèves peuvent mettre en difficulté grave des personnes qui n’y sont pour rien. Ainsi, avec la facilitation des licenciements qu’implique la loi El Khomri, combien de personnes ont pu perdre leur emploi à cause des retards ou absences ? Qui sera solidaire des victimes indirectes de ces conflits ? Je n’ai pas souvenir d’avoir beaucoup entendu les responsables de mouvements syndicaux à ce sujet, par exemple en 2018.

En fait, l’histoire récente a montré que les grandes grèves, au contraire de grèves locales, ne donnaient pas de résultats (à l’exception de 1995) : les grèves de 2003 (retraites des enseignants), grèves de 2010 (retraites), grèves de 2016 (lutte contre la loi El Khomri) et grèves de 2018 (les cheminots) se sont soldées par des échecs.

Dans le fond, ces questions de retraites, même si le résultat en est très pénalisant, ne sont que des problèmes de gestion. Éventuellement d’escroquerie. Je vous invite à lire ou écouter Thomas Piketty, Christian Chavagneux ou Thomas Porcher qui en parleront bien mieux que moi.
Ces questions montrent aussi les méfaits de faire travailler des gens à un âge trop avancé, fussent-ils hauts fonctionnaires… Il se murmure que passé un certain âge, on a tendance à omettre beaucoup de choses, comme des déclarations de revenus complémentaires ou d’activités diversesiv.

Mais au-delà de ces questions de gestion, il y a un combat beaucoup plus profond et plus dur à mener : celui contre la violence qui s’est installée depuis des années dans le monde du travail. Violence par la dégradation des conditions de travail, violence par le harcèlement institutionnalisé, violence par l’abandon des valeurs, violence par l’imposition d’un paradigme de profit, et comme toujours, violences envers les femmes et les plus vulnérables. Je pense que les syndicats, en contribuant au maintien du statu quo, ont raté le coche du combat contre cette violence, soit par ignorance, soit, et c’est pire, par complicitév.

J’ai atteint un certain degré au Rite Ecossais Ancien et Accepté, qui m’invite à me défier des passions, à chercher l’esprit derrière la lettre et donc à garder une certaine prudence vis-à-vis des mouvements collectifs. Hurler avec les loups, ce n’est plus pour moi. Par contre, lutter contre les violences perpétrées au travail, violences dont découlent la gestion catastrophiques des droits des personnes, me paraît être un combat plus important. Peut-être celui de cette partie du XXIe siècle. Et ce n’est pas par une grève ou une manifestation qu’on le règlera. Il existe d’autres manières de lutter, moins spectaculaires mais plus efficaces. Herman Melville nous en donne un exemple avec Bartleby et son « I would prefer not to », Byun Chul-Han nous donne une méthode en nous proposant de jouer les idiotsvi et Johnathan Crary nous offre la plus douce et la plus puissante des méthodes : dormirvii pour échapper aux flux et aux sollicitations qui rapportent aux émetteurs et transmetteurs. Hum, en fait, Gaston Lagaffe était un grand révolutionnaire !

Parfois, un simple « non » peut être bien plus puissant qu’un lancer de pavé.

J’ai dit.

i Définition d’un bullshit job : emploi dont l’absence ne change rien au cours des choses.

ii Pour mémoire, les urgentistes en grève, au début du mouvement, ont été réquisitionnés par leur direction, au point que la gendarmerie est allée les quérir de force, chez eux…

iii Neveu de Sigmund Freud, inventeur d’une technique utilisant les découvertes de son oncle dans le but de contrôler les masses.

iv Et oui, des hauts fonctionnaires doivent continuer de travailler à plus de 65 ans, parce que les retraites sont visiblement insuffisantes pour vivre décemment…

v Si j’étais mauvaise langue, je dirais que les syndicats ne vont pas lutter contre certains de leurs propres adhérents…

vi Cf. Psychopolitique, éditions Circé, 2018

vii Cf. 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil de Johnathan Crary.