sam 19 juin 2021 - 11:06

De l’art du dessin de presse

J’étais en Loge il y a peu, et quelques 5 ans après les attentats de Charlie Hebdo, j’ai repensé à un art devenu dangereux : le dessin de presse. Je ne me livre pas à cet exercice, à mon grand regret, mes capacités en dessin étant inexistantes. En fait, ce qui m’a fait réfléchir, outre l’annonce du retrait des (excellents) dessins de presse du New York Times, c’est l’annonce aux Pays-bas d’un potentiel concours de caricatures de Mahomet organisé par le leader d’extrême-droite néerlandais Geert Wilders. Un homme dont le souhait politique est de mettre le Coran au même niveau de dangerosité que Mein Kampf… Les Pays-bas ne sont pas la France, et leur histoire n’est pas la nôtre. Les néerlandais ont connu leurs vagues de terrorisme islamiste eux aussi, avec l’assassinat du cinéaste et polémiste Théo van Gogh en 2004. Dans le même temps, un courant anti-immigration et anti-musulman s’est instillé dans les esprits, initié non seulement par les attentats du World Trade Center en 2001 mais aussi par la « doctrine Fortuijn », du nom du politicien nationaliste Pym Fortuijn, lui-même assassiné en 2002 par un militant d’extrême-gauche.

Les Pays-bas sont un royaume et une monarchie constitutionnelle depuis 1815. Néanmoins, il subsiste un esprit de libre-pensée et une tradition de liberté d’expression depuis le XVIIIe siècle, tradition qui permet aux populistes et nationalistes contemporains de s’exprimer tranquillement. D’ailleurs, dans la France de l’Ancien Régime (sous Louis XV et Louis XVI), les philosophes catalogués comme libertins ou qui dérangeaient l’ordre établi publiaient à Amsterdam. Un exemple célèbre: L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (j’y rajoute notre Frère le Baron d’Holbach) y fut publiée pour échapper à la censure royale.
De manière plus générale, les pays du nord de l’Europe ont une tradition de liberté d’expression bien plus ancienne qu’en Francei et les caricatures ou dessins de presse y sont généralement bien accueillis. A ce propos, les danois n’ont pas compris les vagues de violence suite aux publication des caricatures dans le journal danois Jyllands Posten (reprises et complétées par Charlie Hebdo).

A ce titre, ce qui se passe hors de nos frontières ne devrait pas nous indigner. Certes, nous y accédons par les réseaux sociaux, la presse en ligne etc. Mais au fond, dans quelle mesure cela peut-il porter préjudice à qui que ce soit ?

A ce stade, il me paraît essentiel de rappeler quelques principes de l’éthique minimalisteii développée par Ruwen Ogien.

En premier lieu, toute relation entre adultes consentants n’est jamais immorale.
En deuxième lieu, l’offense, à savoir tout ce qui peut choquer, n’est pas immorale non plus. Ruwen Ogien lui-même revendiquait «la liberté d’offenser ».

En dernier lieu, est immoral au sens de Ruwen Ogien tout ce qui cause un préjudice, à savoir tout type de dommage concret à une ou plusieurs personnes.

Un dessin de presse n’est ni plus ni moins qu’un dessin, une caricature ou une satire, qui a pour but de mettre en valeur un point particulier ou gênant dans notre société, en appelant généralement le rire ou tout autre affect capable de nous faire réfléchir. Molière faisait la même chose, avec ce principe : « le ridicule tue » dans l’espoir d’améliorer les hommes. Relisons l’Avare, le Malade imaginaire, le Bourgeois Gentilhomme ou Tartuffe, décidément très actuels. Les humoristes conspués par le pouvoir (petite pensée pour Didier Porte et Stéphane Guillon) font également de même : nous faire rire et réfléchir pour prendre conscience de ce qui ne va pas. Une satire, un dessin, une chronique humoristique ou un billet de blog peuvent, doivent déranger ou offenser, c’est très bien ainsi, tant que l’offense ne porte pas préjudice.

Evidemment, si un dessin de presse ou un texte peut porter un préjudice, le préjudice doit être reconnu et sanctionné s’il y a lieu par la juridiction compétente, mais certainement pas par la foule déchaînée. Encore moins par un quelconque démagogue (homme politique, leader religieux etc.) hors de nos frontières. Ceux que les caricatures offensent n’ont qu’à pas acheter le média de support de l’objet de leur offense.

En fait, j’ai l’impression que nous avons laissé s’établir une forme de politiquement correct un peu partout, au point qu’il devient impossible de se moquer par exemple des religions et comportements religieux ou plus généralement, de faire un dessin de presse sans déchaîner des vagues de haine ou de violence. Le déchaînement de fureur est d’autant plus violent que le dessin ou les propos sont transmis de manière virale sur les réseaux sociaux, sans prise de recul ou de temps de réflexion. Peut-être que cette propagation trop rapide est en elle-même un problème…

Il semblerait que se soit installé une forme d’ordre moral tenu par les gardiens de paroisses divers, autoproclamés gardiens du Bien : religieux, laïcardsiii, écologistes, économistes, féministes, représentants non légitimes de minorités, etc.

Desproges disait qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Il devient ainsi difficile de dire une vacherie ou de faire une bonne blague, même une histoire belge sans provoquer les foudres des Mère la Vertu, Père la Pudeur ou autres puritains bien-pensants. Pire, il est mieux de pratiquer l’insulte non offensante. Zut, je vais devoir me débarrasser de ma manie de citer les dialogues de Michel Audiard, moi !

Pour mémoire, on sait que “la tentation du Bien est plus dangereuse que celle du Mal”. C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de Boris Cyrulnik et Tzvedan Todorov. Les détenteurs de La Vérité sont peut-être les plus dangereux, comme le dénonçait Nietzsche, dans le sens où ils veulent imposer leur vision à ceux qui n’en ont rien à foutre et vivent très bien sans eux. Nous sommes en train de laisser s’instaurer non pas un ordre moral mais plutôt des ordres moraux. Toujours ce bon vieux Béhémoth…

Pire que tout, j’ai l’impression que cet ordre moral s’est installé sur nos Colonnes, engendrant de facto une forme de « maçonniquement correct », alors que le secret des Loges doit justement nous permettre une absolue liberté d’expression, et même de dire des bêtises en Logeiv, sans jugement. Notre liberté de pensée, notre liberté de parole et notre liberté de propos nous permettent justement de tout dire, sans avoir à craindre une censure quelconque. J’ai l’impression que nous nous laissons gagner par cet ordre moral et que parfois, nous nous privons de notre liberté d’expression, de peur d’offenser ou de s’attirer les foudres de tel ou tel gardien de temple.

Cinq années après les attentats de janvier 2015, sommes-nous donc devenus si frileux ?

J’ai dit.

PS: tant qu’il est encore disponible, n’hésitez pas à lire le hors-série Charlie Hebdo consacré à la caricature et au dessin de presse. C’est important.

iA ce propos, allez visionner A royal affair, film danois de 2012 du réalisateur Nikolj Arcel, qui raconte la vie du docteur Johann Struensee, proche du roi Christian VII, en 1770, et instigateur de grandes réformes économiques et sociales, dont la liberté d’expression et la liberté de la presse.

iiJ’emprunte ce terme au philosophe contemporain Ruwen Ogien, décédé récemment, et auteur d’une œuvre abondante sur le sujet.

iiiJe désigne par ce terme les extrémistes de la laïcité, ceux qui se comportent aussi stupidement que les religieux qu’ils exècrent.

ivJe tiens à préciser que je suis le premier à dire des bêtises en Loge, ou à faire des caricatures pour pouvoir avancer.

Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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