Didier Molines et la Parole vivante du Rite Français

Avec Du mot à la parole, Didier Molines poursuit une œuvre de clarification rare autour du Rite Français. En quelques pages denses, il montre que la parole maçonnique n’est ni une formule morte ni un vestige sacralisé, mais une méthode de transmission, de liberté et de construction intérieure autant que sociale.

Dans ce bref ouvrage d’une rare densité, Didier Molines poursuit une méditation qui, livre après livre, prend l’allure d’une œuvre cohérente, presque d’une lente architecture intérieure.

Il ne s’agit jamais chez lui d’accumuler des connaissances pour le seul plaisir de l’érudition

Il s’agit de comprendre ce qui, dans la voie maçonnique, transmet, relie, transforme et oblige. Avec ce nouveau volume, il place au centre de son regard un terme dont la familiarité apparente masque la profondeur abyssale, la « Parole ». Et ce qu’il en fait est remarquable. Il ne la traite ni comme une relique à vénérer, ni comme un mot de passe agrandi par le commentaire, mais comme une réalité vivante, progressive, opérative, qui accompagne l’initié dans son cheminement et l’arrache à toute paresse de l’esprit.

Didier Molines montre avec une grande netteté que le Rite Français ne peut être compris si nous le réduisons à une succession de degrés ou à une belle mécanique rituelle

Ce qui lui donne sa cohérence, c’est précisément cette maturation de la parole, depuis le mot reçu jusqu’à la parole élaborée, depuis la reconnaissance jusqu’à la conscience, depuis le signe jusqu’à la construction d’un sens. Cette idée est l’une des plus fécondes du livre. Elle rend au rite sa respiration propre. Elle rappelle que la tradition n’est pas répétition mais transmission, et que transmettre n’est jamais reproduire à l’identique, mais faire vivre une méthode qui permet à chacun de dégager sa part de vérité dans la fidélité à un cadre commun.

Il y a là une intuition profondément maçonnique

La parole n’est pas seulement ce qui se dit. Elle est ce qui se conquiert contre la confusion intérieure, contre les séductions du dogme, contre l’illusion qu’une formule pourrait dispenser du travail sur soi. Dans cette perspective, le Rite Français apparaît comme une ascèse de la lucidité. Didier Molines insiste avec force sur le fait que cette parole demeure ouverte. Certains y liront une parole divine, d’autres un projet humain, d’autres encore une exigence éthique sans cesse reprise. L’essentiel n’est pas que tous nomment la même chose de la même manière. L’essentiel est que tous travaillent à partir des mêmes principes, dans une même rigueur, avec cette liberté absolue de conscience qui constitue l’un des biens les plus précieux de la tradition du Grand Orient de France.

C’est ici que ce petit livre prend une ampleur qui dépasse son format.

Car Didier Molines ne sépare jamais l’initiatique du social

Didier Molines

Il appartient à ces auteurs pour lesquels la franc-maçonnerie ne se justifie pas seulement par l’approfondissement intérieur qu’elle rend possible, mais aussi par la qualité du lien qu’elle permet de tisser entre l’homme qui se transforme et la société qu’il contribue à servir. La parole, telle qu’il la pense, n’est donc ni retraite ni refuge. Elle devient une manière de construire, de relier, d’ordonner, d’éclairer. Elle devient une méthode de présence au monde. En cela, son essai touche à quelque chose de très juste. Il rappelle que le maçon n’est pas appelé à contempler sa propre élévation, mais à faire passer dans la cité une part du travail accompli en lui-même.

Cette réflexion ne surgit pas de nulle part

Elle prolonge un itinéraire intellectuel et maçonnique déjà fortement dessiné. Médecin à la retraite, né en 1951, docteur en médecine, Didier Molines a d’abord exercé en cabinet avant d’orienter son activité vers la direction d’établissements médico-sociaux, puis vers des responsabilités de direction générale dans le secteur social et médico-social. Cette traversée du soin, de l’écoute et de la responsabilité institutionnelle n’est pas étrangère à sa manière d’écrire.

Elle donne à sa pensée une gravité concrète, une attention constante à l’humain, aux structures, aux effets réels des idées sur les existences. Franc-maçon depuis 1977 au Grand Orient de France, engagé dans les loges symboliques comme dans les chapitres de Rite Français, ayant exercé des mandats nationaux au Conseil de l’Ordre et à la Chambre d’Administration du Grand Chapitre Général, il connaît de l’intérieur les tensions, les héritages et les promesses de ce rite. Ses recherches, nourries par l’étude des décisions de l’obédience, des rituels anciens et actuels, et par un travail assidu sur les archives, donnent à ses ouvrages une assise que nous sentons à chaque page sans que jamais le texte ne s’alourdisse.

Ce livre gagne encore en profondeur lorsqu’on le replace auprès des deux précédents

Dans Les tribulations de « Dieu » au Grand Orient de France, Didier Molines suivait le long déplacement qui conduit de la croyance obligatoire à la liberté absolue de conscience. Dans Le Rite Français, une construction dialectique entre démarche initiatique et engagement social ?,

il montrait déjà comment le rite tenait ensemble le travail de l’être et la vocation de la cité. Du mot à la parole apparaît dès lors comme le troisième moment d’un même ensemble. Après la question de « Dieu », après celle de l’articulation entre intériorité et monde commun, voici celle de la parole elle-même, c’est-à-dire du médium vivant par lequel une tradition se transmet sans se pétrifier, s’éclaire sans s’ériger en absolu, se continue sans se trahir.

Nous aimons dans ce texte sa probité, sa tenue, son refus des facilités

Didier Molines n’écrit pas pour impressionner. Il écrit pour clarifier, pour restituer au Rite Français sa cohérence intime, pour montrer que la voie maçonnique n’a de sens que si elle demeure un chemin de construction. Il en résulte un essai bref, mais d’une réelle intensité, dont la portée excède largement le cadre du seul commentaire rituel. Car ce qui s’y joue, au fond, touche à la question la plus haute. Comment une tradition peut-elle transmettre sans contraindre, structurer sans enfermer, donner forme sans retirer la liberté ? À cette question, Didier Molines répond avec une sobriété lumineuse. La parole véritable n’est ni possédée ni close. Elle se cherche, elle se travaille, elle se partage, et c’est à ce prix seulement qu’elle devient féconde.

Dans ce livre bref et profond, Didier Molines rappelle une vérité que bien des maçons pressentent sans toujours la formuler.

Le Rite ne vaut que s’il met l’être en travail et donne à la parole la force d’éclairer l’homme sans jamais l’asservir. C’est peut-être là, au cœur même de cette tension entre fidélité et liberté, que le Rite Français conserve sa jeunesse et sa puissance d’avenir.

Du mot à la parole – Le chemin du Rite français, transmettre et construire ?
Didier Molines – Cépaduès, coll. de Midi, 70 pages, 14 €

L’éditeur, le SITE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES