Reportage réalisé par Eddy Caekelberghs
Interview en fin d’article
Reportage sur la présence maçonnique belge cette année aux cérémonies d’hommage aux victimes de la Commune au Père-Lachaise par Eddy Caekelberghs, ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de Belgique (GOB).

C’est pour témoigner de la force des liens entre les obédiences françaises et belges et, en particulier, de l’alliance indéfectible entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France que, cette année, aux cérémonies du 1er mai au Père-Lachaise, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, était présent ès qualité. Une alliance qui remonte aux débuts-mêmes de la maçonnerie.
Vis unita fortior, l’Union fait la Force.

C’est la devise de la Belgique, c’est aussi – sous sa forme latine (Vis Unita Fortior) – la devise de la loge maçonnique bruxelloise Les Vrais Amis de l’Union et du Progrès Réunis, loge à laquelle appartient l’actuel Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert. C’est une très ancienne loge qui remonte à 1782-86, créée par lettres patentes de la Grande Loge des Pays-Bas méridionaux et de son Grand Maître le marquis de Gages.
Les liens franco-belges et l’ancienneté de ceux-ci sont donc aussi forts et anciens que l’implantation de la maçonnerie en France et dans les provinces belgiques qui étaient alors membres des Pays-Bas autrichiens.
Le marquis de Gages (depuis son fief de Mons) détenait patente de la Grande Loge (dite des Moderns) à Londres et était aussi un intime du Grand Maître de la Grande Loge de France de l’époque, le comte de Clermont, prince du sang, qui l’avait fait membre de sa loge personnelle à Paris. Cela rattache donc d’emblée le futur Grand Orient de Belgique aux racines de la maçonnerie des Moderns et de la maçonnerie du rite de fondation.
En musique

Depuis des années, des frères et sœurs belges tiennent à être présents aux cérémonies annuelles commémorant la Commune, ses combats et ses héros. Le Grand Orient de Belgique à travers le nom de trois de ses loges (Le temps des Cerises, La Butte aux Cailles ou L’Homme révolté, toutes à l’orient de Bruxelles) porte encore et toujours le combat pour plus de justice sociale, de solidarité, d’émancipation, de laïcité et d’accueil solidaire.
Avant le début des cérémonies officielles, dès 9 heures 30, le Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, entouré de sœurs et frères des Loges belges a tout d’abord tenu, cette année, à fleurir et s’incliner devant deux tombes d’artistes belgo-français. Il s’agit de la tombe de François-Joseph Gossec et de celle d’André-Modeste Grétry.
François-Joseph Gossec

François-Joseph Gossé, dit Gossec, est né le 17 janvier 1734 à Vergnies (Belgique) et mort le 16 février 1829 à Passy. Compositeur, violoniste, directeur d’opéra et pédagogue français, il est, en fait, d’origine wallonne et donc belge avant la lettre.
Il sert les princes du sang, le prince de Condé et le prince de Conti et dirige l’École royale de chant et de déclamation, créée en 1784 par Louis XVI, école qui est la première forme du Conservatoire de Musique, qui sera créé à partir de 1792/1795. Gossec en est membre du directoire. Nommé compositeur officiel pendant la Révolution française, c’est aussi le musicien le plus honoré sous Napoléon Ier (il est membre de l’Institut et chevalier de la Légion d’honneur.)
Franc-maçon, il a été initié à Paris et rattaché à la loge La Réunion des Arts. Plusieurs sources biographiques indiquent qu’il y joue un rôle actif. Ces sources le relient aussi à une musique marquée par l’esprit des Lumières, avec une place particulière dans les cérémonies civiques et révolutionnaires. On peut donc dire que Gossec n’est pas seulement « un compositeur qui a côtoyé des maçons » : il fait partie de ces musiciens dont la carrière s’inscrit dans un univers social où musique, sociabilité maçonnique et idées nouvelles se croisent étroitement.
Parmi ses compositions d’essence ou d’esprit maçonniques, citons sa Messe des morts ou Requiem (1760), pièce majeure proche des usages symboliques chers à la Maçonnerie. son Te Deum pour la Fête de la Fédération (1790), œuvre liée à la cérémonie révolutionnaire, dans un climat culturel proche des réseaux maçonniques des Lumières, son Hymne sur la translation du corps de Voltaire au Panthéon (1791), célébration d’une figure centrale des Lumières et de la Maçonnerie ou encore son Hymne à la liberté / à l’égalité / à l’humanité de la période révolutionnaire, souvent rapproché de l’horizon maçonnique.
Art, modernité et progrès, esprit des Lumières : le Grand Orient de Belgique se flatte de rester fidèle à de tels engagements et d’honorer cette figure célèbre des régions belges.
André-Modeste Grétry

Il paraissait tout aussi important de saluer et fleurir la mémoire d’André-Modeste Grétry dont le nom est aujourd’hui fièrement porté par une loge du Grand Orient de Belgique à Liège, sa patrie d’origine.
Né le 11 février 1741 à Liège et mort le 24 septembre 1813 à Montmorency, Grétry est un compositeur liégeois, puis français. A l’époque, Liège est une principauté du Saint-Empire romain germanique, dirigée par un Prince-Evêque, électeur du Saint-Empire. De 1772 à 1784, le prince-évêque de Liège, François-Charles de Velbrück est réputé proche des maçons et des Lumières.
Grétry, quant à lui, est l’un des créateurs du genre de l’Opéra-comique français. C’est avec succès qu’il installera ce style. Il est aussi le créateur de cet air demeuré célèbre (toujours joué sur un des carillons de Bruxelles au Mont-des-Arts) « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ».
André-Modeste Grétry est généralement considéré comme franc-maçon. Une source indique qu’il a été initié à la loge Zur Wohltätigkeit en 1784, puis affilié à Zur neugekrönten Hoffnung ; d’autres notices le présentent simplement comme un compositeur lié au milieu maçonnique. La mention de ses liens avec des loges germanophones correspond à son passage et à sa circulation dans l’espace culturel de l’Europe centrale à la fin du XVIIIe siècle. Comme Gossec, Grétry appartient à ce monde musical des Lumières où l’opéra-comique, les sociabilités urbaines et les réseaux intellectuels se croisent.
Suivant ses volontés, il est enterré au cimetière du Père-Lachaise, où une foule immense l’a accompagné jusqu’à sa dernière demeure. Mais son cœur, rapatrié dans sa ville natale de Liège en 1842, est déposé dans une urne qui est toujours visible dans une niche du socle de sa statue en bronze, devant l’Opéra royal de Wallonie.
En s’inclinant devant sa dépouille cette année, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique, Patrick Cauwert, rend hommage à l’esprit des Lumières sans frontières qui est l’esprit-même de la franc-maçonnerie libérale.
Aux côtés de la Maçonnerie française

Par sa présence, ensuite dès 10 heures, aux côtés des obédiences françaises et de ses homologues de l’hexagone, le Grand Maître du Grand Orient de Belgique a tenu à souligner l’importance des liens entre les grands orients et les obédiences libérales en général. Combats et aspirations communes, expressions répétées d’une alliance européenne notamment à travers les entrevues avec les autorités politiques de l’Union : voilà quelques-unes des pièces du travail maçonnique conjoint.
Symboliquement, à l’issue des cérémonies, avant de quitter le Père-Lachaise, Patrick Cauwert a invité les maçonnes et maçons présents à fleurir avec lui le monument honorant les soldats belges morts en France, fidèles aux valeurs de Liberté, dans le première conflit mondial.

Le monument est un ossuaire et mémorial solennel, érigé le long de l’avenue des Combattants étrangers. Il honore les 103 soldats belges tombés en France pendant la Grande Guerre, dont les noms sont gravés à l’arrière, et abrite les restes d’un soldat belge inconnu inhumé lors de son inauguration. Inauguré le 8 octobre 1922, ce monument symbolise la gratitude franco-belge pour le sacrifice des troupes belges sur le sol français. Il s’inscrit parmi les hommages aux combattants étrangers morts pour la France, soulignant les liens historiques entre la Belgique et la France durant le conflit. Une solidarité et un soutien toujours actuel en Maçonnerie.
Discours – Père‑Lachaise, 1er mai Commémoration de la Commune de Paris
MM.TT.CC.SS., MM.TT.CC.SS. et vous tous Off. Dign. En vos grades et qualités
Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Nous sommes réunis aujourd’hui dans ce lieu chargé d’histoire et de mémoire qu’est le cimetière du Père‑Lachaise, à l’occasion de la commémoration de la Commune de Paris. Ici, plus qu’ailleurs, la mémoire n’est pas abstraite. Elle repose dans la pierre, dans les noms gravés, dans les silences.
Je m’exprime aujourd’hui en tant que Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, au nom de celles et ceux qui, en Belgique comme en France, restent attachés aux valeurs de liberté, de justice sociale, de fraternité et de dignité humaine. Des valeurs qui sont au cœur de la tradition républicaine, mais aussi de l’engagement humaniste et maçonnique.
Devant ce monument aux Belges morts pour la France, nous honorons des hommes venus d’un autre pays, mais profondément liés par un même idéal. Des hommes qui ont cru que la liberté n’avait pas de frontière, que la justice ne s’arrêtait pas aux lignes tracées sur les cartes, et que la solidarité entre les peuples valait parfois le sacrifice ultime. Leur mémoire nous rappelle que l’histoire franco‑belge s’est aussi écrite dans le courage partagé.
La Commune de Paris demeure un moment fondateur, complexe, douloureux, mais porteur d’une aspiration puissante à l’émancipation, à la citoyenneté active, à la souveraineté populaire. En ce 1er mai, journée universelle de revendication sociale et de dignité des travailleurs, il est juste de rappeler que ces combats ne relèvent pas du passé. Ils interrogent encore notre présent. Et nous incitent à continuer le combat pour plus de justice sociale, de liberté et d’égalité.
Le Père‑Lachaise est aussi un cimetière de culture et d’esprit. Il accueille des artistes, des penseurs, des créateurs dont l’œuvre a accompagné, et parfois précédé, les grandes ruptures historiques. Permettez‑moi, avec une pensée fraternelle, d’évoquer ici deux musiciens belges, tous deux liégeois, reposant en ces lieux : André‑Ernest‑Modeste Grétry et François‑Joseph Gossec, enterrés au Père‑Lachaise.
Leur musique a traversé les époques, souvent au plus près des bouleversements révolutionnaires. Gossec fut le musicien des fêtes civiques, de l’élan républicain, de la voix du peuple mise en musique. Grétry, quant à lui, porta une sensibilité profondément humaniste, où l’émotion et la liberté de ton faisaient déjà entendre une modernité nouvelle. Leur présence ici n’est pas un hasard. Elle rappelle que la culture, elle aussi, peut être un acte d’engagement. Et pour A.M. GRETRY, retenons aussi qu’une L. de notre Obédience porte fièrement son nom.
En nous recueillant aujourd’hui, nous n’idéaliserons pas l’histoire. Mais nous refuserons de l’oublier. Car une mémoire vivante n’est ni nostalgique ni figée : elle est exigence, vigilance et responsabilité.
Puisons dans cet héritage la force de continuer à défendre les valeurs qui nous rassemblent : la liberté de conscience, la justice sociale, la fraternité entre les peuples. Et transmettons‑les, avec lucidité et courage, à celles et ceux qui viendront après nous.
J’ai dit et Je vous remercie.
Interview du Grand Maitre :
Patrick Cauwert
Eddy Caekelberghs : Sérénissime Grand Maître, que souhaitiez-vous souligner par votre présence ce 1er mai au Père Lachaise répondant à l’appel du GODF pour commémorer les héros et victimes de la Commune et autres maçonnes et maçons d’importance ?

Patrick CAUWERT : Ma présence ce 1er mai au Père Lachaise se voulait d’abord un geste de mémoire et de fraternité. Pas une célébration militante, encore moins une récupération, mais un moment de recueillement lucide. J’étais d’ailleurs accompagné de nombreux FF. et SS. Belges et des G.M. et passé G.M. du D.H. Belge.
La Commune reste un épisode complexe, parfois inconfortable, de notre histoire européenne et maçonnique. Elle dit à la fois une aspiration profonde à l’émancipation, à la justice sociale, et les limites tragiques de toute irruption de l’idéal dans la violence de l’histoire.
En répondant à l’appel du Grand Orient de France, je souhaitais rappeler que la franc-maçonnerie n’a pas vocation à trancher l’histoire, mais à en porter les questions, avec dignité, nuance et responsabilité.
EC : Quel est l’état des relations entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France et les autres obédiences hexagonales ?
Patrick CAUWERT : Les relations entre le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France sont anciennes, solides et fondées sur une confiance mutuelle dans le respect de nos diversités. Elles ont été entretenues avec constance, au-delà des sensibilités propres à chaque obédience, et tenant compte des changements parfois trop rapides entre les GG.MM. des 2 obédiences.
Plus largement, nos relations avec les obédiences françaises adogmatiques sont aujourd’hui franches, structurées et apaisées. Elles reposent sur le respect de la souveraineté de chacun, mais aussi sur la conscience que nous partageons des défis communs : défense des libertés fondamentales, de la démocratie, de la liberté absolue de conscience, lutte contre les dogmatismes, et veiller à maintenir la place, le renom et l’attrait de la franc-maçonnerie dans un monde en tension.
EC : Vous venez de faire approuver de nouveaux traités d’amitié par les instances du Grand Orient de Belgique, notamment avec des obédiences françaises. Quelle est la valeur de tels traités ?
Patrick CAUWERT : Un traité d’amitié n’est ni un acte symbolique creux, ni un simple protocole diplomatique. C’est un cadre clair qui permet de transformer des relations fraternelles en relations durables, lisibles et opérationnelles.
Il fixe ce que nous partageons, ce que nous respectons et ce que nous nous interdisons. Il crée de la stabilité là où l’affect seul ne suffit pas.
Dans un monde maçonnique fragmenté, ces traités sont des outils de responsabilité : ils permettent d’éviter les malentendus, de favoriser les échanges, et de travailler ensemble sans confusion identitaire. Ils permettent aussi à nos Loges de mieux recevoir nos FF. & SS. Visiteurs, en toute transparence et fraternité.
EC : Vous êtes un promoteur infatigable de l’Alliance Maçonnique Européenne qui parfois avance mais patine parfois. Aviez-vous un message à vos homologues françaises et français aujourd’hui ?
Patrick CAUWERT : Oui, un message simple : l’Europe maçonnique ne se construira ni dans l’enthousiasme ponctuel, ni dans la résignation prudente. L’Europe est complexe et diverses, chaque Obédience possède ses spécificités et sa liberté d’action, mais au-delà de nos divergences, nous avons des valeurs communes à défendre et c’est le devoir des FF.MM. de rassembler ce qui épars et de toujours maintenir un dialogue attentif et constructif.
L’Alliance Maçonnique Européenne avance parfois lentement, c’est vrai, mais elle avance parce qu’elle repose sur une conviction profonde : nos obédiences ne peuvent plus se limiter à penser, à peser, à agir uniquement à l’échelle nationale.
Aux sœurs et frères français, je dirais ceci : l’Europe n’est pas une option administrative, c’est un espace de valeurs à défendre ensemble. Et cela demande patience, constance… et un peu d’humilité collective.
EC : Votre fin de mandat approche et vous souhaitez le clôturer par un Congrès des Loges et des Maçonnes et Maçons du Grand Orient de Belgique. Qu’en attendez-vous de significatif ?
Patrick CAUWERT : Je n’en attends ni un moment d’autosatisfaction, ni un simple exercice institutionnel. J’attends un temps de parole vrai, transversal, où les maçonnes et maçons du GOB pourront réfléchir ensemble à ce qui fait sens aujourd’hui : notre rapport au monde, à la société, à l’engagement, mais aussi à la transmission et à l’extériorisation.
Ce congrès doit être un moment de respiration collective, sans injonction, sans ligne imposée, mais avec une exigence : penser ensemble l’avenir sans renier ce qui nous fonde et surtout partager. Mais ce sera aussi l’occasion de prévoir une autre réunion de toutes les Obédiences Belges (Grand Orient de Belgique, Fédération Belge du Droit Humain, Grande Loge Féminine de Belgique, Grande Loge de Belgique, Confédération de Loges LITHOS et Grand Loge Régulière de Belgique) afin de montrer à l’Europe que la devise de la Belgique n’est pas un vain mot, mais une réalité opérationnelle et fraternelle. L’union fait la force !
EC : Si vous deviez résumer en quelques mots le message de votre présence ce 1er mai à Paris que diriez-vous ?
Patrick CAUWERT : Simplement rappeler que la franc-maçonnerie existe précisément pour tenir ensemble la mémoire, la lucidité et la fraternité, même lorsque l’histoire nous met à l’épreuve. Et cela bien au-delà des frontières et des différences. Elle est le ciment qui permet de nous reconnaître comme tels.
