Avec le n° 116 de La Chaîne d’Union (LCU), le Grand Orient de France ne propose pas seulement un dossier consacré à Rudyard Kipling franc-maçon. Il ouvre une méditation profonde sur la fraternité mise à l’épreuve de la guerre, du deuil, des nations, des symboles blessés et de la mémoire.

Autour de l’éditorial de Jacques Garat, du texte magistral de Daniel Beaune sur la franc-maçonnerie face aux conflits, de la lecture fraternelle de Claude Perin sur « La Respectable Loge Dans l’Intérêt des Frères à l’Orient de Laon » et de l’étude savante de Pierre Mollier sur la marque de Kipling – nos focus –, cette livraison devient une véritable chambre d’échos initiatique où la littérature, l’Histoire et le rite se répondent dans une même exigence de Lumière.

Ce dernier opus de LCU possède cette vertu des revues vraiment nécessaires, celles qui ne se bornent pas à commenter des œuvres, mais qui réactivent en nous une interrogation ancienne. Que peut encore la fraternité lorsque l’Histoire ordonne aux hommes de se dresser les uns contre les autres. Que peut le Temple lorsque la terre tremble sous l’artillerie, lorsque les nations transforment les fils d’une même humanité en soldats adverses, lorsque les morts réclament sépulture et que les vivants ne savent plus très bien s’ils appartiennent encore au monde des hommes. Sous le titre « Relire Kipling, le franc-maçon », cette livraison ne se contente pas de revenir vers un écrivain célèbre et controversé.

Elle ose le reprendre à l’endroit le plus vulnérable, là où Rudyard Kipling (1865-1936) cesse d’être seulement l’auteur impérial, le conteur universel, l’homme du Livre de la jungle ou du poème « If », pour devenir un père endeuillé, un initié hanté, un écrivain habité par la guerre, par les fantômes, par le mystère et par l’espérance fragile d’une fraternité plus forte que les uniformes.
L’éditorial de Jacques Garat donne à l’ensemble sa juste respiration
Il ne cherche pas à blanchir Rudyard Kipling de ses ambiguïtés historiques, ni à masquer la part coloniale de son imaginaire, ni à évacuer cette formule du « fardeau de l’homme blanc » qui pèse aujourd’hui comme une pierre d’achoppement dans toute relecture contemporaine. Mais Jacques Garat refuse avec raison l’appauvrissement du jugement. Il rappelle qu’un écrivain ne se réduit jamais à la caricature que son époque lui impose après coup. Rudyard Kipling a pu célébrer l’empire britannique tout en dénonçant le mépris, le cynisme et la brutalité de l’entreprise coloniale. Il a pu croire à une mission civilisatrice et percevoir, en même temps, les gouffres moraux d’un monde dominé par la puissance. C’est cette complexité que Jacques Garat invite à retrouver, non pour absoudre, mais pour comprendre, non pour admirer sans réserve, mais pour relire avec intelligence.
Cette invitation éditoriale est capitale

Elle nous rappelle qu’une lecture maçonnique ne consiste pas à juger depuis la surface, mais à descendre sous l’apparence, à dégager la pierre de ses scories, à chercher la veine secrète d’une œuvre. Rudyard Kipling, traduit dans toutes les langues, admiré de son vivant avec une ampleur presque mondiale, se trouve désormais souvent condamné avant même d’être relu. Or La Chaîne d’Union propose de déplacer l’angle.

Au lieu de s’arrêter à l’image publique, elle nous conduit vers le Kipling de l’après 1918, l’homme revenu de tout, le père dont le fils John Kipling fut tué en 1915, l’écrivain qui, dans Debits and Credits, publié en 1926, laisse affleurer un monde plus sombre, plus onirique, plus mystique. Quatre nouvelles de ce recueil prennent place dans un cadre maçonnique. Cette donnée n’est pas anecdotique. Chez Rudyard Kipling, la loge n’est pas une curiosité littéraire. Elle devient un lieu de reconnaissance, un atelier de réparation, une chambre où les hommes meurtris tentent de redevenir des frères.
Jean-Pierre Gonet, en présentant Kipling, la Grande Guerre, la fraternité, le deuil et le mystère, rappelle combien Debits and Credits naît dans une atmosphère de dette morale, de culpabilité et d’ombre. Il y a dans ce titre anglais une profondeur presque rituelle. Dettes et créances ne renvoie pas seulement à une comptabilité profane. Il dit ce que les vivants doivent aux morts, ce que les pères doivent aux fils disparus, ce que les nations doivent aux corps qu’elles ont sacrifiés, ce que les frères doivent aux frères dont la parole s’est brisée dans le vacarme des batailles. Le recueil de 1926 devient alors une sorte de livre de comptes spirituels, non pas devant l’administration des hommes, mais devant cette justice invisible qui traverse toute conscience initiatique.
La traduction originale et annotée d’Une madone des tranchées, proposée par Jean-Pierre Gonet, s’inscrit dans cette profondeur

Cette nouvelle, moins connue que Dans l’intérêt des Frères, retrouve la Loge d’instruction souchée sur La Foi et les Œuvres (Faith and Works). Un soldat victime de commotion y raconte la raison, selon lui surnaturelle, de l’état dans lequel il se trouve. Nous sommes au cœur d’une expérience-limite. La guerre a déchiré le langage ordinaire. Le traumatisme excède la raison immédiate. Le surnaturel n’est pas ici une facilité romanesque, mais le nom donné à ce qui déborde la parole commune. Dans l’univers de Rudyard Kipling, la Loge accueille précisément cela. Elle reçoit ce qui ne peut plus être dit ailleurs. Elle permet au récit de se former, à la blessure de trouver un lieu, à la hantise de devenir partageable. C’est là que la dimension maçonnique prend tout son sens. Le Temple ne supprime pas la douleur, il lui donne une architecture intérieure. Il ne ressuscite pas les morts, il apprend aux vivants à ne pas trahir leur mémoire.
Ce motif trouve un prolongement d’une grande beauté dans le texte de Claude Perin, « La Respectable Loge Dans l’intérêt des Frères à l’Orient de Laon »
Claude Perin, directeur d’imprimerie retraité, membre du Grand Orient de France depuis 1980, est l’un des frères fondateurs de cette loge créée en 2006. Son témoignage montre comment une œuvre littéraire peut devenir titre distinctif, matrice spirituelle et orientation fraternelle. Le choix de Dans l’intérêt des Frères n’est pas seulement un hommage à Rudyard Kipling. Il est un acte de mémoire. L’horizon de Laon, les chemins de guerre, les carrières, les traces laissées par les troupes françaises, allemandes, américaines ou anglo-saxonnes, les graffitis et bas-reliefs maçonniques, tout cela compose une géographie intérieure autant qu’un paysage historique.
Claude Perin rappelle que, dans cette région blessée, la guerre ne fut pas une abstraction

Elle fut terre retournée, corps engloutis, fraternités interrompues, nations dressées les unes contre les autres. Et pourtant, au milieu même de cette nuit, des frères militaires allemands purent constituer, en mars 1915, une Loge de campagne sous le titre Le Levant de la Somme, sous la tutelle de la Loge mère Le Levant de l’Isar à l’Orient de Munich, avec l’appui de frères de la Loge locale Justice et Vérité. Cet épisode bouleverse. Il montre que la guerre n’éteint pas nécessairement la recherche de Lumière. Elle peut même, par contraste, rendre plus aigu le besoin d’un espace où les hommes ne soient pas totalement absorbés par l’ordre de tuer.
Le texte de Claude Perin restitue ce paradoxe avec pudeur. La Loge Dans l’intérêt des Frères à l’Orient de Laon naît dans la mémoire de ces tensions. Elle porte le souvenir de Rudyard Kipling, de son fils John, de Loos-en-Gohelle, de la nouvelle où des hommes brisés trouvent refuge dans un lieu de reconnaissance. Le titre distinctif devient ainsi une profession de foi discrète. Travailler « dans l’intérêt des Frères » signifie que la Loge ne se replie pas sur son propre confort. Elle existe pour maintenir vivante une exigence d’humanité. Elle rappelle que la fraternité maçonnique n’est pas un sentiment vague, mais une responsabilité concrète, une attention portée à l’autre, surtout lorsque l’autre revient blessé, silencieux, diminué par la violence du monde.
Ce point rejoint avec une intensité particulière le texte de Daniel Beaune, « Frères en guerre – La franc-maçonnerie à l’épreuve des nations »
Daniel Beaune, professeur des universités en psychopathologie clinique, psychanalyste, membre du Grand Orient de France et affilié aux Loges nationales françaises unies, offre ici l’un des textes les plus forts de cette livraison. Sa réflexion pose une question redoutable. Comment un ordre initiatique fondé sur la fraternité universelle peut-il traverser l’épreuve des guerres entre nations. Comment penser une fraternité qui prétend unir les hommes lorsque ces mêmes hommes appartiennent à des patries qui se combattent. Comment tenir ensemble l’universel initiatique et l’appartenance historique, le rêve d’une humanité réconciliée et la réalité des États, des frontières, des armées, des fidélités nationales.
Daniel Beaune ne cède jamais à la facilité

Il ne transforme pas la franc-maçonnerie en idéal abstrait flottant au-dessus de l’Histoire. Il rappelle que les francs-maçons sont des hommes situés, pris dans des langues, des pays, des institutions, des obligations civiques et parfois militaires. La Grande Guerre brise toute illusion irénique. Des frères se retrouvent face à face dans les tranchées, non comme initiés réunis sous la voûte étoilée, mais comme soldats d’armées ennemies. Pourtant, c’est précisément dans cette contradiction que la pensée maçonnique révèle sa profondeur. La fraternité n’est pas prouvée lorsqu’elle est facile. Elle est éprouvée lorsqu’elle devient presque impossible.
Dans les pages consacrées à la guerre de 1914, Daniel Beaune rappelle combien l’internationalisme maçonnique fut mis à rude épreuve
Les obédiences européennes entretenaient des correspondances, des relations, des idéaux communs, mais l’entrée dans la guerre bouleversa ces liens. Les loges se retrouvèrent entraînées dans les passions nationales, dans les discours patriotiques, dans les blessures collectives. La tension entre l’universalisme proclamé et l’appartenance nationale devint alors l’un des grands drames moraux du siècle. Daniel Beaune a raison d’y voir une leçon toujours actuelle. Nous aurions tort de croire que cette contradiction appartient au passé. Chaque crise internationale, chaque guerre, chaque conflit de mémoire, chaque affrontement idéologique réactive cette question. L’initiation nous élève-t-elle réellement au-dessus des passions collectives, ou bien nous contentons-nous de parler d’universel tant que nos intérêts ne sont pas atteints.
La réponse de Daniel Beaune est d’une grande exigence
La paix ne dépend pas seulement des traités. Elle ne relève pas uniquement des institutions internationales, si nécessaires soient-elles. Elle suppose une discipline intérieure. Cette formule est essentielle. La tradition maçonnique enseigne que la première tâche de l’initié consiste à vaincre ses passions. Nous sommes ici au centre du travail symbolique. Vaincre ses passions ne veut pas dire abolir l’émotion, ni étouffer l’élan, ni devenir indifférent au monde. Cela signifie apprendre à ne pas se laisser gouverner par la peur, l’orgueil, la haine, la volonté de domination. Or ces passions sont précisément les combustibles de la guerre. Avant d’être un conflit entre États, la guerre est aussi une défaite de l’âme humaine, une capitulation de la mesure, une abdication de la règle commune.

Daniel Beaune écrit ainsi une véritable méditation sur le pacifisme maçonnique
Ce pacifisme n’a rien d’une sentimentalité impuissante. Il ne se réduit pas à condamner la guerre depuis une position confortable. Il affirme que la paix durable exige des hommes capables de se gouverner eux-mêmes. La loge, dans cette perspective, devient une école de paix parce qu’elle apprend l’écoute, la délibération, la contradiction maîtrisée, l’acceptation d’une règle commune, la reconnaissance de la parole d’autrui. Le Temple n’est pas hors du monde. Il est l’un des lieux où peut s’apprendre ce qui manque tragiquement au monde lorsque la violence l’emporte. Dans cette perspective, la discipline initiatique dépasse largement la Loge. Elle devient une condition de civilisation.
La puissance du texte de Daniel Beaune tient aussi à son articulation entre psychopathologie, psychanalyse et symbolique maçonnique. Un psychanalyste sait que la violence collective se nourrit de forces obscures, de projections, de peurs archaïques, d’identifications massives, de fantasmes d’ennemi. Le franc-maçon sait, de son côté, que le travail sur soi n’est pas accessoire. Les passions non travaillées deviennent des idoles. Les nations elles-mêmes peuvent devenir des absolus meurtriers lorsque l’amour légitime d’une patrie se change en culte exclusif. Daniel Beaune nous conduit donc vers une pensée très fine de la mesure. Il ne s’agit pas de mépriser les nations, ni d’abolir les appartenances, mais de les inscrire dans une exigence plus haute, celle d’une humanité capable de reconnaître des lois communes.

C’est pourquoi son texte dialogue en profondeur avec Rudyard Kipling
L’écrivain britannique a connu, mieux que beaucoup d’autres, cette tension entre empire, patrie, guerre, fidélité, culpabilité et fraternité. Son œuvre maçonnique de l’après-guerre ne donne pas de réponse doctrinale. Elle met en scène des hommes meurtris qui cherchent encore une parole possible. Là où Daniel Beaune formule la portée initiatique d’une paix intérieure, Rudyard Kipling en montre la nécessité dans la chair des récits. L’un pense la discipline, l’autre donne à sentir la blessure. Ensemble, ils rappellent que la fraternité n’est pas une idée décorative, mais une conquête sur ce qui, en nous, consent trop vite à la séparation.
Le dossier Kipling s’enrichit encore des « Variations autour du poème ‘’If’’ » de Ferri Briquet

Le poème est souvent connu en France à travers la traduction d’André Maurois, qui lui a donné une noblesse presque proverbiale. Mais Ferri Briquet propose de revenir vers la démarche philosophique de Rudyard Kipling, en retrouvant l’équilibre du corps et de l’esprit, la conquête de la sagesse, la paix intérieure. « If » n’est pas seulement un poème d’éducation morale. C’est une sorte de rituel verbal. Chaque condition posée par le texte appelle une maîtrise, une tenue, une capacité à demeurer droit lorsque tout vacille. Le poème parle de patience, de courage, de retenue, de lucidité, de résistance aux illusions du triomphe comme aux humiliations de la défaite. La franc-maçonnerie y reconnaît une grammaire de l’initié. Non pas un héroïsme théâtral, mais une verticalité construite jour après jour, à coups de maillet intérieur.
Pierre Mollier, avec « La curieuse ‘’marque’’ de Rudyard Kipling », donne au numéro une autre profondeur, plus discrète mais décisive
Pierre Mollier, éminent historien de la franc-maçonnerie, ancien directeur de la bibliothèque du Grand Orient de France, ancien conservateur du musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez Dervy pour « Les symboles de notre histoire », a consacré de très nombreuses publications à l’histoire maçonnique, aux rites, aux emblèmes et à l’imaginaire symbolique. Son regard est ici précieux, car l’affaire de la marque de Rudyard Kipling dépasse largement l’anecdote bibliophilique.
Rudyard Kipling utilisa une marque composée par son père, John Lockwood Kipling, afin de lutter contre les éditions pirates de ses œuvres. Cette marque, qui associe des éléments graphiques et symboliques, se trouve progressivement rattrapée par l’Histoire. Elle devient problématique à mesure que certains signes changent de perception, notamment après les appropriations idéologiques du XXe siècle. Pierre Mollier montre ainsi que les symboles ont une vie. Ils circulent, se transforment, se chargent, se déchargent, se blessent, se compromettent parfois malgré eux. Une marque pensée dans un contexte familial, artistique ou spirituel peut être recouverte par une signification ultérieure. Ce phénomène intéresse directement les francs-maçons, car l’Ordre travaille précisément avec des signes. Il sait qu’un symbole n’est jamais un objet mort. Il demande science, mémoire, prudence, discernement.
La réflexion de Pierre Mollier est donc profondément initiatique

Elle nous enseigne que le symbole ne se possède pas. Il se reçoit, se travaille, se transmet, mais il peut aussi être défiguré par l’Histoire. La svastika, motif ancien présent dans de nombreuses cultures, a subi au XXe siècle une captation idéologique qui a bouleversé sa réception. Le cas de Rudyard Kipling rappelle combien les signes les plus anciens peuvent devenir illisibles ou douloureux lorsque la violence politique les arrache à leur sol premier. Pour des maçons, cette leçon est essentielle. Nous ne pouvons pas invoquer les symboles sans connaître leur histoire. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans l’innocence supposée des formes. La Lumière exige aussi une responsabilité du regard.
Autour de ces grands axes, La Chaîne d’Union compose un ensemble d’une réelle cohérence La rubrique « Matière à débat » s’ouvre avec « Les artistes en loge » de Pierre Mollier, consacré au Dictionnaire des artistes francs-maçons de Daniel Morillon. L’étude rappelle combien la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle fut liée au monde des arts. Les Loges furent des lieux de sociabilité, de circulation des idées, mais aussi de sensibilité esthétique. La présence des artistes en Loge n’est pas secondaire. Elle montre que le travail maçonnique ne se réduit pas au discours moral ou philosophique. Il touche aux formes, aux gestes, aux images, aux musiques, à tout ce par quoi l’homme cherche à donner une figure à l’invisible.

Philippe Foussier, avec « La loge comme modèle réduit de la nation », relit Lumières et nation de Michel König. Là encore, le numéro rejoint la question centrale posée par Daniel Beaune. La franc-maçonnerie française du premier demi-siècle ne peut pas être séparée de la naissance de la nation moderne, des Lumières, des tensions entre universel et appartenance civique. La loge apparaît comme un laboratoire de parole réglée, un espace où s’expérimente une forme de citoyenneté avant même que celle-ci ne trouve pleinement ses institutions. Loin de dissoudre la nation, la franc-maçonnerie en interroge la qualité morale. Une nation digne de ce nom ne peut être seulement une puissance. Elle doit devenir une communauté de droits, de devoirs, de liberté et de raison.
Naudot Taskin, en évoquant la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach par l’Ensemble Pygmalion dirigé par Raphaël Pichon, introduit une autre tonalité, musicale et spirituelle.
La Saint Jean, dans l’imaginaire maçonnique, n’est jamais une date ordinaire

Elle renvoie à la Lumière, à la parole, au feu intérieur, à la tension entre le visible et l’invisible. Bach, dans cette Passion, donne à entendre la douleur, le sacrifice, la parole livrée, la nuit traversée par une promesse. Dans un numéro traversé par la guerre, le deuil et la fraternité, cette présence musicale agit comme une basse continue. Elle rappelle que l’initiation n’est pas seulement pensée, mais vibration, écoute, consentement profond à ce qui dépasse la seule raison discursive.
Le conte maçonnique d’Alain Vernet, « Le petit garçon qui regardait le ciel », ajoute une note plus intérieure encore
Un enfant qui scrute l’horizon, qui cherche des signes, qui se perd et qu’un homme guide vers ses parents, devient l’image même de la vocation initiatique. L’enfance du regard précède la connaissance. Avant de comprendre, il faut lever les yeux. Avant de trouver la route, il faut parfois se perdre. Le voyage, ici, n’est pas seulement déplacement. Il est apprentissage du monde, découverte de l’altérité, éveil à ce qui dépasse l’usuel. Cette fable discrète entre en résonance avec l’ensemble du numéro, car Rudyard Kipling lui-même fut un immense écrivain du voyage, non seulement géographique, mais intérieur.
Ce qui frappe, au terme de cette lecture, c’est l’unité secrète de la livraison
Les artistes, la nation, Bach, la guerre, Rudyard Kipling, la Loge de Laon, les marques symboliques, les poèmes de maîtrise, les récits de commotion et les méditations sur la paix ne forment pas une juxtaposition d’articles. Ils composent une méditation collective sur la manière dont l’homme peut rester humain lorsque le monde le sollicite vers la brutalité, l’oubli ou la confusion. La Chaîne d’Union porte ici admirablement son nom. Elle relie des vivants et des morts, des écrivains et des frères, des œuvres et des rites, des nations et des consciences, des blessures historiques et des exigences intérieures.
Rudyard Kipling, relu ainsi, n’est ni sanctifié ni condamné

Il est rendu à sa complexité. Il demeure un écrivain traversé par son temps, avec ses grandeurs et ses aveuglements, ses fidélités et ses contradictions. Mais c’est précisément cette complexité qui le rend fécond pour une lecture maçonnique. La franc-maçonnerie n’a jamais eu pour vocation de travailler sur des pierres parfaites. Elle travaille sur l’humain réel, rugueux, blessé, parfois contradictoire. Elle ne nie pas l’ombre. Elle cherche à y faire naître une clarté. Chez Rudyard Kipling, cette clarté prend souvent la forme d’une fraternité obstinée, d’une fidélité aux morts, d’une parole offerte aux hommes brisés, d’un mystère qui refuse de laisser la guerre avoir le dernier mot.
Avec ce n° 116, La Chaîne d’Union nous rappelle que « Relire Rudyard Kipling en franc-maçon », c’est accepter de marcher au milieu des ruines sans renoncer à la Lumière. C’est comprendre que la fraternité n’est jamais un acquis paisible, mais une œuvre de patience, de mémoire et de maîtrise. Dans la boue des tranchées comme dans le silence du Temple, dans la marque blessée d’un symbole comme dans le nom d’une Loge née à l’Orient de Laon, une même exigence demeure. Faire en sorte que l’homme, même lorsque les nations saignent, ne cesse jamais tout à fait de reconnaître son frère.

La Chaîne d’Union – Relire Kipling, le franc-maçon
Revue d’études maçonniques, philosophiques et symbolique publiée par le Grand Orient de France
Collectif – Conform édition, N°116, Avril 2026, 80 pages, 14 €
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