« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Avec Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq, Guy Chabas propose bien davantage qu’une conversation métaphysique entre quatre amis. Il ouvre un chantier intérieur où le principe créateur, la vie, la conscience, la matière, l’âme et la mort deviennent les pierres vives d’une méditation profondément initiatique. Entre le coq qui annonce l’aurore et l’âne qui porte humblement le poids du chemin, l’ouvrage rappelle que la pensée maçonnique ne consiste pas à enfermer le mystère dans une formule, mais à le travailler avec patience, fraternité et exigence.

Guy Chabas compose une œuvre singulière, presque intempestive, où la conversation devient un laboratoire intérieur

Le livre ne cherche pas à imposer une doctrine, ni à refermer l’énigme du monde sous une formule de confort. Il met en scène quatre voix, Aya, Gus, Tor et Sof, dont les noms courts ont la netteté de signes opératifs. Chacun porte une manière d’habiter la question première, celle du principe créateur, de l’origine, de la vie, de l’univers, de la matière, de l’âme et de la conscience. Rien ici ne relève de la dissertation abstraite. La pensée avance par frottement, par doute, par objection fraternelle. Elle procède comme en loge, non par victoire d’une parole sur une autre, mais par taille successive de la pierre.

Guy Chabas, titulaire d’un master II en histoire de la philosophie obtenu à la Sorbonne, appartient à cette famille d’auteurs pour lesquels la littérature n’est pas l’ornement de la pensée, mais son instrument de respiration. Son travail sur La vie de Pythagore, imaginée à partir d’un parcours réel depuis Samos jusqu’à la Grande Grèce, disait déjà son goût pour les figures de passage, les écoles de sagesse, les seuils entre histoire, philosophie et méditation. Son œuvre, nourrie par les grandes interrogations métaphysiques, explore les chemins où la raison ne renonce pas devant le mystère, mais accepte d’avancer avec patience, mesure et humilité.

Ce livre touche particulièrement le franc-maçon parce qu’il place au centre la question du Grand Architecte de l’Univers, non comme une réponse, mais comme une tension.

Gus s’inquiète du mot « Architecte »

Ce terme, si familier à la tradition initiatique, lui paraît porter une intention, une construction, une volonté presque anthropomorphique. À travers lui se révèle une interrogation profonde. Faut-il encore parler d’architecture quand l’univers ne paraît pas avoir été bâti selon nos catégories humaines. Faut-il encore parler de création lorsque le commencement lui-même échappe à notre entendement. La force du dialogue tient à cette audace tranquille. Le livre ne blasphème pas contre le symbole. Il le travaille. Il le met à l’épreuve. Il demande au mot de répondre de sa nécessité.

Là se situe la belle densité maçonnique de l’ouvrage

Guy Chabas

Guy Chabas ne réduit pas le principe créateur à Dieu, ni Dieu à une confession, ni la métaphysique à une opinion. Il laisse chaque personnage approcher l’invisible avec ses outils. Aya convoque la religion, la Cabale, l’alchimie, la magie, les lettres, le tétragramme. Tor défend l’équilibre rituel et la prudence des formules reçues. Gus creuse, refuse, déplace, cherche dans la vie elle-même une puissance immanente, une force sans tribunal céleste, sans paradis, sans enfer, sans au-delà personnel. Sof, lettré, rappelle les auteurs, mais court le risque de transformer la citation en refuge. Nous reconnaissons là quatre attitudes de l’initié devant le mystère. Le croyant symbolique, le gardien du rite, le chercheur inquiet, l’érudit tenté par l’autorité des livres.

Le choix du coq et de l’âne ouvre une veine symbolique très féconde

Le coq, pour un franc-maçon, annonce la lumière. Il veille dans la nuit, il pressent l’aurore, il réveille la conscience encore engourdie. Sa parole est verticale, sonore, presque solaire. Il appelle au discernement. L’âne, lui, appartient à une symbolique plus ambiguë. Il peut représenter l’entêtement, la pesanteur, la lenteur de l’intelligence prisonnière de ses habitudes. Mais l’âne est aussi l’animal humble, patient, porteur, celui qui avance sous la charge, celui qui traverse les chemins pauvres de la connaissance. Chez Giordano Bruno, dont le livre garde l’écho, l’âne n’est pas seulement ridicule. Il devient parfois l’image paradoxale d’une sagesse qui passe par l’abaissement de l’orgueil. Entre le coq et l’âne, entre l’éveil et la charge, entre l’appel de l’aube et la marche terrestre, Guy Chabas installe une dialectique initiatique d’une grande finesse.

La plus belle audace de l’ouvrage réside peut-être dans sa manière de traiter la vie

Gus finit par affirmer un univers infini, éternel, composé de monades, de particules de matière animées par la vie. La formule peut surprendre, mais elle possède une intensité poétique et philosophique réelle. La vie n’y apparaît plus comme un accident tardif, mais comme une puissance de composition. L’être humain n’est pas arraché au monde. Il est un assemblage provisoire, conscient, responsable, traversé par une énergie que Gus nomme l’envie. Cette envie n’est pas seulement désir brut. Elle devient matière morale lorsqu’elle rencontre la conscience. Nous savons, dit en substance le texte, si nos envies servent l’amour ou la haine, le bien ou le mal. Voilà une idée profondément initiatique. La morale ne descend pas d’un ciel extérieur. Elle se lève dans le sanctuaire intérieur de la conscience.

Le livre ne promet aucune consolation facile

Il envisage la mort comme réassemblage des monades, effacement progressif du souvenir, disparition sans immortalité personnelle. Pourtant, cette pensée n’est pas désespérée. Elle donne au contraire une gravité fraternelle à l’existence. Puisque rien ne garantit une mémoire éternelle, il importe de laisser une trace juste dans la conscience des vivants. Cette sagesse sans récompense posthume rejoint une éthique exigeante. Bien agir ne vaut pas parce qu’un juge céleste nous attend. Bien agir vaut parce que la conscience humaine, fragile et lumineuse, sait qu’elle participe à l’équilibre du monde.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq est un livre de seuils

Il ne tranche pas, il délie. Il ne donne pas la clé, il polit la serrure. Sa beauté tient à cette fraternité de la dispute, à cette manière de faire de la contradiction une ascèse. Guy Chabas rappelle que la pensée initiatique ne consiste pas à répéter des mots sacrés, mais à les rendre de nouveau brûlants. Le principe créateur, l’univers, la vie, l’âme, la conscience, la matière, l’amour et la mort deviennent ici les pierres d’un édifice intérieur que nul ne possède entièrement. Et c’est peut-être là que se tient la vérité la plus maçonnique de cette œuvre. Chercher ensemble, sans confondre l’infini avec nos certitudes, demeure déjà une manière d’honorer la lumière.

Au fond, Guy Chabas nous rappelle que la vraie lumière n’est jamais celle que nous croyons détenir. Elle naît dans l’écart entre les voix, dans la contradiction loyale, dans l’humilité d’une pensée qui accepte de ne pas vaincre. Le coq appelle l’aube, l’âne poursuit sa marche, et l’être humain, entre ciel et poussière, découvre que chercher ensemble demeure peut-être la plus haute manière d’approcher l’infini.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq

Guy ChabasLe Lys Bleu Éditions, 2026, 172 pages, 18,50 €

Le Lys Bleu Éditions, le SITE / Maison d’édition française proposant une sélection variée de romans, essais et poésie pour toute la communauté francophone.

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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