Don Juan et le Franc-maçon :Les flux de la « boîte noire »
Reprenons les trois flux principaux que nous avons évoqués dans notre article précédent : L’homme est d’abord hors du temple (c’est un profane). Puis l’homme est dans le temple (il devient initié). Ensuite le temple est dans l’homme (il accomplit une démarche spirituelle). Enfin, l’homme sacralisé retourne au-dehors du temple (vers les profanes).
En fait, il n’y a que trois flux, car le troisième sur les quatre (la démarche spirituelle du temple de l’homme – autrement dit, sa « metanoïa », sa transformation) est le processus interne à la « boîte noire » -.
Don Juan, pour quoi dire ?
Pourquoi ai-je retenu le personnage de Don Juan dans la symbolique de la « boîte noire », cette image que j’ai choisie pour illustrer les flux entrants et les flux sortants de la franc-maçonnerie ? Les raisons ne manquent pas :
D’abord, en franc-maçonnerie l’on évoque rarement la partie profane de l’homme, son « hors du temple » – si ce n’est pour mettre en lumière l’autre versant, la partie initiatique
Don Juan, le « grand seigneur méchant homme », représente éminemment le profane dans ses excès.
Ensuite, parmi toutes les légendes ou mythes culturels qui existent, il est l’un des plus significatifs : bien que très connu en apparence, il est totalement méconnu dans sa réalité.
Pourquoi ? Parce qu’au mieux, parlant de lui, citera-t-on les œuvres de Tirso de Molina, Molière, Da Ponte et Mozart, en focalisant ce personnage sur son côté profane… alors qu’il y en a tant d’autres !
En effet, « parmi tous les types universels, celui-là est le plus illustre[1] », écrit Jean Calvet. Et c’est vrai : le nombre d’ouvrages qu’on lui prête est tel qu’il fait appel à plusieurs milliers d’auteurs ! Un dictionnaire sur ce mythe a même été publié[2].
Il ressort de tout ceci que le nombre de visages qu’on attribue au personnage est incommensurable : tour à tour cruel, dément, impie, sacrilège, séducteur, débauché, sensible, amoureux, néotène (il est resté un enfant), hétérosexuel, bisexuel et homosexuel, il devient femme (Don Juane) pour venger ses consœurs du mal qu’il a commis envers elles, prenant l’habit de moine pour se faire pardonner et celui de mystique pour expier ses péchés.
Ainsi est-il tout et son contraire suivant les écrivains qui s’en emparent.
Dans ce florilège où le personnage se perd, Apollinaire a tenté de retenir trois facettes significatives de l’archétype, en le situant géographiquement : 1. Don Juan Tenorio, ou le Don Juan d’Espagne, 2. Don Juan de Maraña, ou le Don Juan des Flandres, 3. Le Songe de Lord Byron, ou le Don Juan d’Angleterre[3].
Don Juan, le Profane, l’Initié et le Saint
En définitive, à l’exemple d’Apollinaire nous retiendrons trois visages de ce personnage – mais en nous centrant sur une approche plus maçonnique
Don Juan me Profane, celui qui reste « hors du temple »… et qui va même jusqu’à le profaner.
Don Juan l’Initié, celui qui voit sa propre mort (et je pense à son homologue Hiram) : cette vision renverse son corps, transforme son esprit et éveille son âme.
et Don Juan le Saint, l’homme sacralisé qui retourne vers ses semblables (je pense plus particulièrement au 30ème degré du Rite Écossais Ancien et Accepté où le terme hébreu « kadosh » qualifie de « saint » le chevalier qui retourne vers ses frères pour leur transmettre ses connaissances), pour devenir à son tour une transmetteur, autrement dit un initiateur et un éducateur.
La présentation des articles à venir
Pour Don Juan le Profane, je m’appuierai sur le livre que j’ai publié sur le sujet[4] : j’en reproduirai les principales idées-forces.Pour Don Juan l’Initié et pour Don Juan le Saint, je reprendrai les axes majeurs d’une conférence que j’ai présentée à la « Fraternelle inter-obédientielle des auteurs maçonniques[5] »…
Pierre PELLE LE CROISA,
Le 29 avril 2021
[1] CALVET J., Types Universels dans la Littérature Française, ch : Don Juan, p. 9 (éd. Fernand Lanore, Paris, 1964).
[2] BRUNEL P., Dictionnaire de Don Juan (éd. Robert Laffont/Centre National du Livre, coll. Bouquins, Paris, 1999).
[3] APOLLINAIRE G., Les trois Don Juan (éd. Bibliothèque des Curieux, coll. L’Histoire Romanesque, Paris, 1914).
[4] PELLE LE CROISA P., Don Juan le Profane,Le Défi du Diable (éd. Detrad, Paris, 2010).
On aurait pu croire que l’universalité idéale voulue par la Franc-Maçonnerie aurait échappé aux discriminations. Et pourtant !
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’«intersectionnalité» [1]…(comme dans les mystères d’Éleusis[2]) fut une nette caractéristique de la Franc-Maçonnerie.
Au siècle des Lumières marqué par un engouement sans borne pour la physiognomonie, on estime que l’anormalité physique reflète l’anormalité morale. Cette croyance a pour elle la force de la tradition, car dès l’antiquité classique l’anormalité physique est interprétée en ce sens.
Concernant les maçons opératifs, la plus vieille mention des interdits physiques se trouve dans l’article 5 du Manuscrit Régius (environ 1390) : L’apprenti doit être de naissance légitime. Le maître ne doit, en aucun cas prendre un apprenti qui soit difforme ; cela signifie qu’il doit avoir ses membres entiers. Pour le métier ce serait une honte d’engager un bancal, un boiteux, un invalide au sang impur, ce serait préjudiciable. The old Constitutions Belonging to the Ancient and Honourable Society of Free and Accepted Masons de 1722 utilisent une expression très générale pour autoriser l’entrée d’un nouveau membre «able body», «corps capable». On retrouve plus de détails dans des textes postérieurs comme en 1736 dans les Constitutions hollandaises.
Dans l’édition révisée des Constitutions de 1738, Anderson a modifié le texte de la troisième Obligation ainsi : «Les Hommes faits Maçons doivent lire Nés libres (ou non Serfs) d’âge mûr et de bonne Réputation, robustes et sains, sans déformation ni mutilation au moment de leur admission. Mais ni Femme, ni eunuque.»
En 1756, la Grande Loge des Anciens, rivale récente de la première Grande Loge d’Angleterre, promulgue, sous la plume de son secrétaire général Laurence Dermott, ses propres constitutions sous le titre d’Ahiman Rezon définissant un franc-maçon au troisième devoir (des loges) de la sorte : «Les hommes admis parmi les francs-maçons doivent être nés libres (ou hors servage), d’âge mûr, de bonne renommée ; sains de corps, sans difformité des membres au moment de leur admission ; on n’admet ni femme ni eunuque». Cela n’est pas sans rappeler le verset 2 du chapitre 23 du Deutéronome : «Celui qui a les génitoires écrasés ou mutilés ne sera pas admis dans l’assemblée du Seigneur.»
Pratiquement, cette règle se traduira au XIXe siècle par la proscription normative des « sept B » : bâtards, bègues, bigles, borgnes, boiteux; bossus, bougres (sodomites).
Dans la pratique de l’Art royal, les ateliers maçonniques du XVIIIe siècle estiment tout autant que le Grand Architecte ne saurait être que le dieu des chrétiens et la religion universelle celle du Christ. La conséquence est immédiate, la porte du temple, que laissaient théoriquement largement ouverte les Constitutions, se referme devant les musulmans. Lorsque le chevalier Pierre de Sicard fonde L’Union des Cœurs à l’Orient de Liège, il prend soin de préciser en l’article VI des Règlements de la loge que «le temple est interdit aux Juifs, Mahométans et Goths et autres qui ont la circoncision pour baptême» – exemple d’association entre altérité religieuse et altérité physique.
L’atelier L’Anglaise de Bordeaux, soucieux de s’afficher comme le champion de l’orthodoxie maçonnique, dénonce à la même époque et avec la même vigueur la corruption de la communauté fraternelle par les comédiens, les jongleurs et les juifs. À Londres, la «première référence clairement établie d’un franc-maçon spéculatif juif» remonte à 1732. La vigilance des ateliers métropolitains à l’égard du juif qui pourrait s’introduire dans le temple maçonnique et le profaner trouve son pendant colonial, dans l’obsession des blancs à maintenir les hommes de couleur à bonne distance[3]. Si la Société des Amis des Noirs compte parmi ses membres nombre de francs-maçons, elle ne peut guère empêcher la dérive venue des colonies, cette obsession des Blancs à ne pas accepter Noirs et mulâtres. Quant aux juifs, ils ne peuvent espérer intégrer la Franc-Maçonnerie s’ils ne renoncent en préalable à leur religion.
Juifs, Nègres et musulmans sont devenus «l’Autre absolu» au moment même où francs-maçons catholiques et francs-maçons protestants ont difficulté à dialoguer dans la sérénité. On peut remarquer à cette époque que les juifs font aussi l’objet d’un rejet : à Marseille, la loge de La Parfaite Sincérité stipule dans l’article 12 de ses Statuts et Règlement que «tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés». Trois ans plus tôt, le 20 mai 1764, la loge toulousaine de La Parfaite Amitié avait déjà décidé «de ne pas recevoir les juifs dans la loge»[4].
Les Constitutions d’Anderson (1723), en interdisant aux femmes l’admission en Franc-Maçonnerie, instituent de jure une situation de facto. Au début du XVIIIe siècle, l’instruction, le pouvoir, la représentativité étaient uniquement masculins et l’on doutait encore à cette époque qu’une femme puisse avoir une âme. En fait, elle était considérée comme légalement mineure, donc non libre de l’autorité de leur père ou mari. Alors comment imaginer une femme en Franc-Maçonnerie ! Pourtant, si les francs-maçons étaient les continuateurs des guildes de bâtisseurs, l’existence de femmes est attestée dans les corporations médiévales de bâtisseurs à Paris en 1292 ! Toutefois, quelques rares femmes surprirent «les secrets» et furent invitées à prêter les serments, plutôt qu’elles ne furent initiées[5].
En 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre édicta ses Principes de base qui sont toujours en application parmi lesquels apparaît très nettement la séparation homme/femme : «que les membres de la Grande Loge et des Loges individuelles soient exclusivement des hommes, et qu’aucune Grande Loge ne doit avoir quelque relation maçonnique que ce soit avec des Loges mixtes ou des obédiences qui acceptent des femmes parmi leurs membres.»
Juiverie et féminisme social sont étonnamment associés par le même mépris fielleux dans un article d’avril 1942, signé Jean Marquès-Rivière, paru dans la revue Les Documents maçonniques. Parlant de la Maçonnerie d’adoption, il écrivait : «Les Loges féminines étaient devenues surtout des centres de ralliement d’institutrices sectaires en mal d’avancement, des sages-femmes en quête de clientes et d’avocates en instance de dossiers. Ajoutons-y la coloration habituelle des Loges maçonniques, cet élément juif qui devint le soutien, l’inspirateur et le ferment de la maçonnerie… Le nombre des sœurs Lévy, Cohen,.., ces Rébecca possédaient les postes de direction, les leviers de commandes des Loges d’adoption.»
Aujourd’hui, peut-on penser qu’il n’y a plus de discrimination dans la Franc-Maçonnerie ?
Si certains soulèvent encore le problème démagogique profane de la mixité des Loges, pour ma part, avec Charles Arambourou[6] : «je réclame sur le plan du droit la possibilité pour toute Obédience de tenir le fait de l’identité sexuelle comme suffisamment déterminante pour choisir la non-mixité. Je le réclame avec d’autant plus de force que ce que je nomme une particularité déterminante n’établit en rien une discrimination puisque, encore une fois, de nombreuses obédiences proposent aussi un type de sociabilité mixte [ou féminin]».
C’est bien là la Franc-Maçonnerie d’aujourd’hui, puisque, quelle que soit sa différence, tout postulant peut trouver des Loges maçonniques qui accepteraient de l’accueillir, sous réserve de respecter et d’affirmer leur liberté à se retrouver dans les conditions qu’elles souhaitent.
Les «woke» vont-ils vouloir supprimer la Franc-Maçonnerie pour son passé ?
[1]Yves Hivert-Messeca dans sa conférence au Musée du Louvre, 2017 Succès de l’art Royal et limites de la fraternité universelle aborde les exclusions suivantes : les pauvres et les paysans, les femmes, les exclus raciaux, les Juifs, Les musulmans, les esclaves, les noirs & sang mêlés, les exclus physiques, les artistes et musiciens, les homosexuels, les libertins et athées.
[2] À Éleusis, bien que réservée à l’origine aux Athéniens, l’initiation s’ouvre, après les Guerres médiques, aux Grecs et aux femmes, puis, à l’époque romaine, aux «barbares» que sont notamment les Romains. Seuls les esclaves (et encore…), les hétaïres ou concubines qui offraient des services sexuels, les meurtriers, les voleurs et tous ceux qui étaient frappés de souillures, de conspiration ou de trahison en étaient exclus. Pour être initié, il fallait donc être libre et de bonnes mœurs : lors de la proclamation initiale, on demandait aux futurs mystes la «pureté des mains et de l’âme», ainsi que la qualité d’hommes civilisés, une qualité attestée au départ par le statut d’homme libre, puis par le langage – qui prouvait qu’on savait parler grec (Claire Reggio, La Franc-Maçonnerie héritière des cultes à mystères ?)
[3] (Extraits du texte de Pierre-Yves Beaurepaire, Études Fraternité universelle et pratiques discriminatoires dans la Franc-Maçonnerie des Lumières, Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 44 N°2, Avril-juin 1997. pp. 195-212 sur : persee.fr/docAsPDF/rhmc_0048-8003_1997_num_44_2_1861.pdf)
[4] Pierre-Yves Beaurepaire, L’exclusion des Juifs du temple de la fraternité maçonnique au siècle des Lumières
[5] cf. Élisabeth Aldworth née Saint Léger : irishmasonichistory.com/elizabeth-aldworth-st-leger-the-lady-freemason.html
[6] Débat : Sur la non-admission des femmes au Grand Orient de France (II), à propos de quelques tartufferies progressistes, par.5, La loge mixte, un autre type de sociabilité : mezetulle.net/article-36372977.html
Il existe des livres qui transmettent un art vivant. Et il existe des livrets qui, sous couvert d’aider, finissent surtout par expliquer qu’ils sont là – comme une béquille posée au milieu du Temple, non pour soutenir un Frère, mais pour rassurer l’époque. De la Planche en Loge maçonnique – Le Morceau d’Architecture, art & méthode appartient, hélas, à cette seconde famille.
Celle qui prend un geste initiatique – l’offrande d’un Morceau d’Architecture – et le rabat vers une petite industrie de recettes, de rubriques, de “bonnes pratiques”, comme si l’âme d’une planche se réglait au tournevis.
Le point de départ annoncé dit tout : une Tenue “pénible”, une planche vécue comme “supplice”, et, pour réponse, un guide. Voilà le réflexe contemporain dans sa nudité : au lieu de rappeler la maturation, le silence, la lenteur féconde, la justesse qui vient quand la pierre résiste, le livret choisit le mot fétiche – “méthode”. Or la Franc-Maçonnerie, qui porte aussi le nom d’Art Royal, n’a jamais manqué de méthodes. Ce qui manque parfois, c’est le courage d’une voix, et la patience d’un cœur qui accepte d’être travaillé avant de prétendre travailler.
La structure promise – définition, conception, écriture, “traitement maçonnique”, prestation, “divers” – trahit déjà l’erreur d’orientation. Tout est segmenté comme un process : un acte vivant réduit à une chaîne de fabrication, comme si l’essentiel, la nécessité intérieure, la transmutation d’une expérience, n’étaient qu’un item coincé entre “écriture” et “prestation”. Et ce mot, “prestation”, est peut-être le plus révélateur : un Morceau d’Architecture n’est pas une performance. C’est une offrande. Une prestation suppose un public, une attente de validation, une logique de résultat. Une offrande suppose une fraternité, une vulnérabilité, parfois une maladresse lumineuse, mais habitée. À force de vouloir “corriger” l’acte, le livret le dénature ; et l’on obtient ce que l’auteur prétend conjurer : des planches propres, lisses, parfaitement oubliables.
Le nœud du problème tient dans cette expression calamiteuse : “traitement maçonnique”. Comme si l’on pouvait écrire d’abord “au profane”, puis “maçonner” ensuite, par surcouche : trois mots-clés (lumière, Temple, initiation), deux citations remâchées, un vernis symbolique. C’est précisément cette logique qui fabrique les textes les plus faux : ceux qui “sonnent” maçonniques sans l’être, ceux qui imitent le sacré au lieu de s’en approcher. Ici, la pédagogie ressemble moins à une transmission qu’à une domestication : une manière d’endiguer l’ennui par des recettes de clarté, de structure, d’efficacité… comme si la Loge était un amphithéâtre, et la voûte étoilée un décor de conférence.
Et c’est là que le décalage devient accablant quand nous regardons la biographie de l’auteur
Jiri Pragman est journaliste, spécialiste des usages d’Internet, animateur et éditeur d’un important écosystème numérique maçonnique (le Blog Maçonnique, 2004–2014), chroniqueur, auteur de titres centrés sur la franc-maçonnerie et la communication (L’Internet est-il maçonnique ? en 2004 ; Hiram, et après ? en 2007 ; Le testament d’un blogueur franc-maçon en 2014 ; Franc-Maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ? en 2016), concepteur de « cahiers de vacances » maçonniques, organisateur et modérateur de salons, initié en 2001 au Grand Orient de Belgique, avec, dans la vie profane, une trajectoire de communicant numérique et de communication IT.
Bref, un CV qui annonce une intelligence du médium, une expérience du terrain, une capacité à saisir l’époque et à en déjouer les pièges
Or, précisément, le texte produit ici donne l’impression inverse : comme si, au lieu d’une pensée de l’initiation, nous recevions une note de service. Comme si l’auteur, fort de sa maîtrise de la communication, appliquait à la Loge les réflexes de la communication : cadrer, scénariser, simplifier, “faire passer”. Mais un Morceau d’Architecture n’a pas vocation à “passer”. Il a vocation à éprouver, à tailler, à ouvrir. La Loge n’est pas un lieu où l’on optimise : c’est un lieu où l’on consent à ne pas maîtriser trop vite.
La sévérité s’impose d’autant plus que ce livret date de 2018
Si l’on le lit en 2021, il aurait déjà fallu qu’une édition revue et augmentée existe – non pour grossir l’objet, mais pour réparer sa pauvreté. Car le problème n’est pas qu’il soit court : le problème est qu’il confond l’outil et l’esprit, la forme et le feu. Trois ans après, une vraie réécriture aurait dû assumer une question simple : pourquoi, au fond, des planches deviennent-elles pénibles ? Et la réponse n’est pas dans le plan en six points. Elle est dans la culture de Loge elle-même : dans la peur du vide, dans l’obsession de bien faire, dans l’imitation, dans la conformité, dans l’angoisse d’être jugé. Un manuel ne guérit pas cela. Au mieux, il masque. Au pire, il l’aggrave en installant l’illusion qu’il existerait une manière correcte de produire du sens.
Dès lors, à quoi sert ce petit opuscule ?
À un lectorat parfois érudit ? Même pas sûr. L’érudition n’est pas ici nourrie. Elle est convoquée comme un décor de sérieux. Aux jeunes Frères et Sœurs ? C’est justement là le danger : leur faire croire qu’une planche est une compétence, et non une épreuve. Or une planche se fait d’abord avec le cœur, oui – mais un cœur discipliné, un cœur qui consent à l’effort, à la rectification, à la pudeur. Et surtout, une Loge n’est pas dépourvue d’instruction : elle a des Surveillants, elle a des officiers, elle a des usages, elle a des traditions d’accompagnement. Quand une Loge ne sait plus former, ce n’est pas un guide “prêt à l’emploi” qui la sauvera : c’est une reprise de conscience, une humilité, une restauration de la transmission vivante.
Au fond, ce livret ressemble à un pseudo roman-feuilleton sur “la chose”
Il raconte la planche comme un objet à gérer, un problème à résoudre, un ennui à éviter. Mais la planche n’est pas un problème : c’est une chance. Une chance d’être déplacé par un thème, contredit par lui, humilié parfois, éclairé rarement – et c’est très bien ainsi. Le travail initiatique n’a pas pour mission d’épargner l’inconfort ; il le transforme en pierre à tailler. Ici, l’“art & méthode” ressemble davantage à un catalogue de consignes qu’à une école de vérité.
Au final, ce livre ne bâtit pas. Il trace des lignes droites sur la pierre pour donner l’illusion de la colonne. Cela fait sérieux. Cela rassure. Cela ne transmet rien d’essentiel. Et l’Art Royal, lui, ne se rassure pas : il s’éprouve.
De la Planche en Loge maçonnique – Le morceau d’Architecture, art & méthode
Publié le 11/02/2021 à 06:25 | Mis à jour le 12/02/2021 à 12:06
« Il n’y a plus de vie de loge, de réunion de temple, de rituel, de cérémonial, tout est mis sous l’éteignoir jusqu’à nouvel ordre », explique Jean-Philippe Marcovici, franc-maçon au Grand Orient de France.
Et il résume ainsi la peine des Frères en cette période de crise sanitaire : « Depuis un an, chacun se retrouve chez soi », seul face à lui-même. Un comble pour des gens de réseaux qui cultivent l’art de la rencontre et du débat partagé.
Le distanciel, pour eux, est un crève-cœur, un non-sens : « Même si le temple ne fait pas le maçon, il nous est difficile de travailler en distanciel. Il y a tout un contexte, tout un décorum et une symbolique chez nous qui ne peuvent pas se faire en dehors du cadre. On tient des tenues, des planches, on a nos agapes en salle humide, l’initiation, la chaîne d’union, sans oublier l’incontournable accolade fraternelle. »
« Certains n’ont plus le feu sacré »
Jean-Phillipe Marcovici observe que lavisioconférence a ses défauts mais aussi ses qualités. La population adhérente du Grand Orient a une moyenne d’âge de 58 ans, alors ses plus anciens fidèles désertent les rangs par la peur de la contamination. Une baisse de 5 % des adhésions est prévisible. La cotisation de 350 à 450 € pèse aussi sur les épaules de certains, surtout s’ils « n’ont plus le feu sacré », comme le dit Jean-Philippe Marcovici.
L’ex-vénérable Hervé Mathiaud, Grande loge de l’Alliance maçonnique, quatre temples rue de la Bourde à Tours, enfonce le clou : « Le plus gros problème des Frères, c’est l’absence de tous contacts physiques. Nos plus anciens s’isolent, souffrent. Le rôle de notre hospitalier, chargé de garder le lien, est devenu difficile. On peut faire respecter les mesures sanitaires dans nos locaux mais le couvre-feu nous empêche de nous réunir le soir. »
Jean-Claude Tribout, Grande loge maçonnique de France, observe : « On a fait beaucoup de visioconférences durant les deux confinements mais les initiés s’en fatiguent. C’est le même problème pour les cultes. Le distanciel n’est pas fait pour nous. On a recommencé à tenir quelques tenues en présence physique mais c’est compliqué. Je crains de voir des frères ne pas reprendre le chemin du temple plus tard. »
Jean-Marc Bermès, du Grand Orient en Chinonais, ajoute : « Se réunir dans ces conditions n’a plus d’intérêt pour nous, adeptes de la fraternité, de la convivialité. Le masque en franc-maçonnerie, c’est absurde, incompatible avec nos activités. C’est pourquoi, beaucoup se mettent en sommeil, comme moi. »
Ce jeudi soir, 29 avril, j’ai vécu un grand moment, avec quelque neuf cents Sœurs et Frères connectés, en assistant au webinaire consacré par la Grande Loge de France, depuis le Grand Temple Pierre-Brossolette, aux « francs-maçons dans la Commune de Paris ». Après l’allocution d’ouverture du Grand Maître Pierre-Marie Adam, cette conférence en ligne à voix multiples, d’une durée principale d’une heure et demie, s’est prolongée d’une demi-heure de questions et d’apports divers, le tout agrémenté d’intermèdes musicaux des plus circonstanciés et très joliment interprétés.
En effet, nous commémorons, cette année, le 150e anniversaire de la Commune de Paris et c’était l’occasion de s’interroger sur cette « Semaine sanglante », qui vit défiler dans la capitale, jour pour jour, le 29 avril 1871, six mille frères en décors. À rebours d’une extrapolation rapide, il s’agissait d’une situation complexe et contrastée qu’a su remarquablement retracer l’équipe animée par Gérard Gabella, le concepteur de la soirée – secondé notamment par des Frères comme Christophe Bourseiller, Jean-Laurent Turbet, Jean-Pierre Thomas et autres –, en suivant avec précision la présence des plus grandes figures maçonniques, en cernant l’influence des Loges, en observant scrupuleusement les positions antagonistes, en illustrant habilement le propos de témoignages directs et ce, non seulement durant les événements en cause mais aux temps forts des quarante années qui précédèrent et plus brièvement par la suite.
Ce vivant panorama fut d’une grande richesse : fluide, éclairant, passionnant de bout en bout. Il mit à mal des croyances encore très répandues concernant la profondeur historique des prétendues traditions politiques des deux plus grandes obédiences françaises, visions passablement erronées que l’on pourrait corriger bien au-delà de la période considérée, non seulement jusqu’à l’après-guerre mais avec un grand luxe de nuances jusqu’à aujourd’hui…
NB : En raison de son succès, la Grande Loge de France a mis en ligne sur son site la captation de cet événement. Version résumée Version intégrale
Quoi de plus logique et de naturel si l’ouvrage de Walter Grosse, historien, chercheur et auteur luso-germanique, nous fait passer des ténèbres à la lumière quant au mystérieux Fulcanelli, écrivain de deux livres majeurs en matière d’Alchimie et de symbolisme hermétique, préfacés par celui qui se présentait comme son disciple Eugène Canseliet (1899-1982), Le Mystère des cathédrales en 1926, et Les Demeures philosophales en 1930. L’approfondissement de sa réflexion, toujours aussi riche en documents de grande qualité, nous fait découvrir « cet autre alchimiste du XXe siècle, mort en 1923 ». L’auteur déroule les chapitres des années 1923, date du décès de Fulcanelli, à 1952, à Séville, ville où Eugène Canseliet fit un bien étrange voyage. Nous en voulons pour preuve pas moins de 48 photos venant étayer la démonstration et le travail exceptionnel d’investigation de l’auteur. Dix ans après avoir dévoilé le nom de Paul Decœur, Adepte de celui qui se cachait derrière le nom secret de Fulcanelli,Walter Grosse nous invite à retrouver les traces de la « présence » du Maître des années après sa mort, tout en émettant diverses hypothèses, notamment celles qu’il aurait pu être toujours en vie bien après 1923… Par ailleurs, Walter Grosse nous offre une intéressante bibliographie.
Nous vivons dans un monde où les points d’interrogation ont brusquement grandi jusqu’à dépasser l’atmosphère médiatique profane, les débats politiques vains et les réseaux sociaux sans contenu.
C’est ainsi qu’est apparu à notre équipe rédactionnelle qu’il était grand temps de passer du « connais-toi » du temple de Delphes au « qui sommes nous et où allons- nous ? » des maçons de franc-maçonnerie Française.
Le passage du « multivers » des rites et obédiences existantes qui s’affrontent, à un regard empathique et tolérant à 450 degrés de nos chemins initiatiques semble s’imposer à une époque où une pandémie mondiale parait avoir brisé les liens de fraternité qui sont les sels de nos relations réelles.
Lorsque la terrible turbulence sanitaire aura cessé, lorsque les égos surdimensionnés des incessants créateurs d’obédiences, à eux dédiées, se seront tus, alors nous pourrons rêver avec Kipling de ce si beau conseil : « Si tu veux réaliser ton rêve, réveille-toi. »
Franc-maçon depuis bientôt quatre décennies, Christian Roblin a dirigé, dans le monde profane, pendant plus de trente ans, différentes sociétés dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Élu depuis peu président du Collège maçonnique, association culturelle transobédientielle[i] qui regroupe l’Académie maçonnique et l’Université maçonnique, il vient d’accepter la direction de la rédaction de 450.fm, nouveau journal du monde maçonnique. Il nous parle de ce dernier défi.
450.fm : Vous êtes directeur de la rédaction d’un nouveau journal maçonnique dont le titre interpelle : pourquoi 450.fm ?
Christian Roblin : C’est tout simplement une addition de nombres géométriques, chacun de ces nombres étant puissamment évocateur pour les francs-maçons.
Commençons par une base forte, une aire de déploiement, 360° ; cela renvoie au symbole du cercle : il s’agit ici de faire le tour des infos dans l’actualité maçonnique et de réunir ce qui est épars, sans exclusive.
Sur ce plan, en nous plaçant de notre mieux au centre du cercle, dressons un axe orthogonal : chacun de nous y projettera une équerre. Cette droite à 90° permet de surplomber les choses avec… droiture et d’en chercher l’exacte mesure, en restant aussi clair que possible.
Additionnons ces chiffres et nous obtenons ce nombre de 450 auquel nous avons accolé un .fm, nom de domaine de premier niveau qui fait ici référence aux activités maçonniques, plutôt qu’aux États fédérés de Micronésie auxquels, à l’origine, il était réservé[ii].
De là, ce nom de domaine qui atteint des sommets en nombre de degrés, soit dit avec humour. 450.fm propose un panorama d’actualité, aussi large que possible, qui aborde les faits et les questions maçonniques sous un prisme et avec une méthode maçonniques. Notre objectif est de partager des regards :
des regards rapides sur nos activités (rendre les infos disponibles à tous les Frères et à toutes les Sœurs, où que ce soit)
et des points de vue maçonniques, un peu moins rapides mais rythmés quand même, sur des sujets majeurs qui concernent notre engagement et notre vie de maçon ou de maçonne.
450.fm : Quels sont, à votre avis, les écueils que vous voulez éviter et, plus globalement, quel est votre positionnement ?
Chr. R. : Ce que l’on veut éviter, c’est à la fois de sombrer dans l’exposé magistral (rester journaliste dans l’âme) et de franchir les bornes mouvantes de l’opinion politique (rester dans la sphère maçonnique, à l’écart de toute expression directe d’engagements personnels dans la cité).
Bref, 450.fm veut être un instrument fédérateur entre Frères et Sœurs en tant que tels et absolument pas un outil d’influence. Cet humanisme universel que nous poursuivons, nous avons pensé que nous pourrions déjà nous l’appliquer à nous-mêmes, en créant un organe de presse, en ligne aujourd‘hui, demain sur papier…
En commençant par partager l’info qui nous concerne et en assurant fraternellement, dans tous nos Orients, une présence et une ouverture mutuelles, nous espérons, dans la limite de nos moyens, redonner du lustre à la célèbre formule de Jaurès, le moins profane des profanes : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ».
450.fm : Ce journal n’arrive pas par hasard. Il est né de la volonté d’une équipe dont la motivation est commune. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce plan ?
Chr. R. : En effet, nous sommes une équipe et nous avons commencé par être quelques frères qui souhaitions être présents au présent et approcher cette simple question : « comment la maçonnerie se vit-elle au jour le jour ? ». Franck Fouqueray, le directeur de la publication, Jacques Carletto, le rédacteur en chef, et moi-même, comme directeur de la rédaction, formons le premier triangle mais non le premier cercle qui compte déjà beaucoup de Sœurs et de Frères contributeurs, enthousiasmés par le projet, à la première minute. Tous, nous apporterons des infos, des idées, des propositions…
450.fm, je le souligne à nouveau, se situe dans la mouvance de la franc-maçonnerie en général, mouvance toutefois dépourvue de la moindre autorité, puisque hors du contrôle de toute Obédience et dans le respect de chacune, sachant que notre polyphonie est faite de toutes nos voix et que nous ne pouvons pas espérer recueillir le chant du monde, si nous nous bouchons déjà les oreilles entre nous…
450.fm : Ne craignez-vous pas, cependant, que les fausses notes l’emportent sur les arpèges ?
Chr. R. : Vieux maçons, nous n’avons pas la naïveté de penser que nous allons spontanément flotter entre l’idylle et l’églogue mais nous rechercherons inlassablement des harmoniques. Si la notion d’ouverture d’esprit a un sens, elle fait place à la singularité de chacun, de même que la liberté de pensée suppose une capacité évolutive. Tout est affaire de temps. Soit, on tourne le nez et l’on tourne ainsi le dos à l’Histoire, laissant aux générations futures le soin de réformer brusquement ce qui n’aura pas su s’adapter ; soit, on écoute de bonne foi ceux qui s’expriment de bonne foi et l’on a une chance de construire ensemble une diversité respectueuse.
450.fm donnera de la vie et de l’animation aux questionnements et aux débats intéressant la maçonnerie, tant par des tribunes que par des dossiers périodiques. Nous nous efforcerons, en cela, de rester fidèles à nos fondamentaux, en reconstituant notre propre « pavé mosaïque ». C’est un voyage au long cours, dont nous n’attendons rien d’immédiat. Certes, cela peut paraître utopique et partant illusoire, mais, tout comme l’initiation est un voyage, nous voyagerons avec nos Sœurs et nos Frères de pont en pont, sans rejeter personne et surtout en restant curieux et réceptifs.
450.fm : Cela n’en reste pas moins une entreprise délicate, ne croyez-vous pas ?
Chr. R. : La franc-maçonnerie demeure un monde d’impressions intimes, guidées par des lueurs toujours personnelles dans leur agencement et leur impact. C’est bien là sa richesse mais c’est aussi la source de sa complexité. Qui plus est, nos lecteurs ne sont pas tous maçons, ce sont également des profanes, puisque ce Journal leur est ouvert sur Internet. Il est donc d’autant plus de notre devoir d’illustrer, dans nos échanges, notre vertu de tempérance. Il ne s’agit point seulement de se respecter entre interlocuteurs, mais de respecter tout autant la curiosité de celui qui cherche et qui attend une information honnête, actuelle et vivante. Sans aucune arrière-pensée de recrutement, cela va sans dire (cela n’aurait, d’ailleurs, pas de sens), mais bel et bien avec la volonté avouée de servir de première porte à la découverte et à la redécouverte permanente de l’humanisme spirituel que nous incarnons.
450.fm : Comment qualifier cette publication ?
Chr. R. : D’entrée de jeu, posons le fait que ce n’est pas un blog, c’est réellement un Journal qui vit sur le net et qui vivra aussi, sous une forme sélective et condensée, en format papier. C’est vraiment un journal qui reste en prise avec l’actualité et qui évolue au jour le jour. Il est animé par une équipe motivée qui, comme partout dans la Presse, adhère à une ligne éditoriale et respecte des principes rédactionnels. Ce Journal ne vit pas, pour autant, en vase clos. Il accueille régulièrement des plumes extérieures sur de nombreux sujets, mais toujours dans l’esprit de sobriété qui doit rester sa marque. C’est par l’incessante variété de son information que 450.fm augmentera sa fréquentation, son audience.
450.fm : Pouvez-vous résumer, pour finir, les valeurs que 450.fm veut porter ? Et, sous cet éclairage, définir votre rôle ?
Chr. R. : Les valeurs en cause sont tellement « tarte à la crème » qu’il vaut mieux qu’elles transparaissent dans les règles d’action elles-mêmes : ne rien imposer, annoncer des événements maçonniques et les relater du mieux possible, assurer un maillage du territoire et une présence continus qui donnent envie d’aller en loge ou d’assister à des manifestations ouvertes ou fermées, exposer synthétiquement et avec sérieux des points de vue particuliers, dans le respect des appartenances et des convictions de chacun, garantir la sérénité des débats, guider vers plus de réflexion, sans aucunement se substituer aux tenues. En un mot, contribuer à une franc-maçonnerie active et œcuménique.
Mon rôle, en tant que directeur de la rédaction – je regrette de terminer sur ce point, je le fais pour ne pas éluder votre question –, c’est d’accompagner ce mouvement-là, comme un majordome qui s’assure que chacun est à sa place, que tout se passe bien, que les jardins sont ouverts et que les rafraîchissements sont servis… En réalité, il n’y a pas, dans ce Journal, de rapport hiérarchique avec le rédacteur en chef. Jacques Carletto est un frère et un ami de 30 ans. J’ai un titre un peu plus flatteur que le sien, alors que je travaille moins que lui. Disons qu’en fait, je suis à son service pour les tâches délicates, j’ai aussi une fonction de veille et d’harmonisation plus générale. Quant à Franck Fouqueray, comme directeur de la publication, c’est lui qui a porté cette aventure dans le désert avant tout le monde. Il essaie de faire tourner la machine et, quoique fortement attaché au concept, il ne se mêle pas de la Rédaction mais c’est un Frère aussi et notre trio se coalise pour avancer en essayant d’être toujours au clair sur la ligne à suivre.
450.fm est une sorte de mandala où l’on distingue encore les premiers personnages mais qui, bientôt, se remplira d’une multitude de figures et de couleurs. Ce sont celles-ci que l’on regardera.
Propos recueillis par Magali Aimé.
[i]On entend ici, par transobédientiel, « qui dépasse le cadre obédientiel », à la différence d’interobédientiel, « qui procède institutionnellement de plusieurs Obédiences ».
[ii] Tout comme .tv (domaine national de premier niveau réservé aux Tuvalu) s’est développé dans les activités audiovisuelles.
La Franc-Maçonnerie est une réflexion sur le sens d’une parole perdue, métaphorisée au plan physique par l’escamotage du corps d’Hiram, auquel se substitue tout postulant au grade de maître.
La Tradition nous assure que les hommes parlaient une seule langue sacrée avant l’édification de la Tour de Babel, cause de sa perversion et, pour le plus grand nombre, de l’oubli total de cet idiome sacré. L’histoire de la Tour de Babel laisse penser qu’il y avait un pouvoir de vérité dans une seule langue primitive caractérisée par une correspondance parfaite entre les mots et les choses. Mais la perte de cette langue et son remplacement par une multiplicité de langues vernaculaires font désormais écran à ces vérités dont l’homme se trouve coupé.
Le récit biblique fait apparaître de nombreuses paroles substituées comme les tables de la loi originelles écrites de la main de Dieu, remises à Moïse, mais qui sont détruites et remplacées par celles connues sous le nom de décalogue qui, elles, sont gravées par Moïse[1].
Il existe une analogie frappante entre le fait de substituer, dans la tradition hébraïque, au tétragramme imprononçable YHVH les noms d’Adonaï, ou d’Élohim, ou de l’évoquer par le vocable Hachem (le Nom) et le fait de substituer, dans la tradition maçonnique, à l’ancien mot YHVH, le mot sacré dont les initiales sont M:.B:. Comment une parole prononcée pourrait-elle remplacer l’imprononçable si ce n’est qu’en la considérant comme un symbole qui continuera à hanter énigmatiquement son sens à chercher.
Un autre mot substitué, en français, donne lieu à l’exclamation du mot d’horreur, lors de la découverte du corps, que certains traduisent par : ah ! Seigneur mon Dieu ! Au Rite York, il est dit que lorsque le signe de détresse ne peut être fait, il est possible de lui substituer une parole appelant à l’aide : «Oh ! Seigneur mon Dieu, n’y a-t-il- pas d’aide pour le fils de la veuve ?» Le signe et les mots ne doivent jamais être donnés ensemble.
Dans la symétrie du silence qu’Hiram oppose à ses agresseurs, protégeant ainsi son secret, une parole de substitution est dévoilée au maître qui l’interroge sur le sens ontologique et métaphysique du silence et de la parole. Cette parole refondatrice est un labyrinthe qui égare et cependant conduit vers la recherche de cette parole perdue. Cette quête de Vérité, représentée par Platon sous l’allégorie de la sortie de la caverne, se fait en remontant de la signification jusqu’à la plénitude du sens. Si la perfection était là dès l’origine, c’est vers cette origine que doit tendre le maître pour retrouver l’essence des choses.
Si l’on restitue la forme correcte des mots substitués du degré de maître, on s’aperçoit, dit René Guénon, que «ces mots, en réalité, ne sont pas autre chose qu’une question, et la réponse à cette question serait le vrai mot sacré ou la parole perdue elle-même, c’est-à-dire le véritable nom du Grand Architecte de l’Univers». Si la Parole perdue s’apparente à un des noms du GADLU (entendue comme la Divinité créatrice et organisatrice), le travail de recherche devrait s’articuler autour du Nom, de l’Essence et de l’Être.
La substitution de la parole perdue par le mot sacré, substitution du corps par l’esprit, fonde la valeur initiatique du 3ème degré. La parole audible ne serait que la partie inférieure du sens, l’initié doit en découvrir la partie céleste, subtile ou volatile (et donc non verbale !). La substitution renvoie à un au-delà, à un invisible. Pour atteindre le sens, il faut en référer à un au-delà qui appartient à l’esprit ou qui n’est qu’esprit. Le sens est donc ce qui se substitue à une réalité invisible ou sacrée. Des eaux inférieures il nous faut remonter vers les eaux d’en haut. Comme la philosophie même de la Franc-Maçonnerie nous enseigne qu’il ne peut y avoir de mort sans résurrection – pas de décadence sans restauration ultérieure – sur le même principe, il s’ensuit que la perte de la Parole doit supposer son rétablissement éventuel[2].
Le nouveau maître est la substitution vivante au maître Hiram bien mort. Cette substitution a valeur de matérialisation de l’absence. Mais elle n’est qu’un maillon d’une longue série de substitutions successives dans la progression initiatique : le passage d’un grade à l’autre nous permet de découvrir, par le truchement de la substitution de nouveaux symboles à d’autres, que c’est précisément par le jeu de la substitution successive de signes qu’émerge le sens[3]»
L’histoire de la Franc-Maçonnerie atteste une entreprise effrénée de création de Hauts Grades à la recherche de la Parole perdue. Les auteurs de la légende fondatrice l’avaient-ils construite volontairement comme un récit ouvert ou n’avaient-ils pu que la laisser inachevée ? se demande Roger Dachez.
Un langage apologique, métaphorique, allégorique ou symbolique laisse place aux interprétations multiples et s’oppose à une parole figée, à un sens fixé. Comme le dit Marc-Alain Ouaknin, les sept couleurs de l’arc-en-ciel font obstacle à la couleur blanche de l’idéologie.
Nous passons tous par la pensée magique, et elle ne nous quitte jamais totalement. Que pensez-vous de l’âme ? Les neurosciences nous éclairent. Etes-vous intuitif ou analytique ? Désormais cela se mesure !
Pas de doute pour nous les adultes, il y a autour de nous des entités inertes et d’autres douées d’une intention. Dès l’âge de 6 mois, donc bien avant le langage, le bébé distingue l’être vivant d’un jouet mécanique, et avant sa première année il est capable d’interpréter les émotions des humains et de suivre leur regard. Il en va de même pour l’animal sauvage croisé au coin du bois.
Se sentant porteur d’une intention, le petit enfant attribue cette même propriété à plein d’autres entités, se rapprochant ainsi des peuplades animistes dont nous sommes tous les descendants . Avançant en âge, il restreindra progressivement l’attribution de cette propriété à de moins en moins d’entités, en fonction des expériences vécues et de l’éducation reçue.
Enfants, nous passons tous par la pensée magique.
Plusieurs invariants jalonnent le parcours de la pensée des enfants : parcourons les brièvement.
Le premier est la loi de contagion : la croyance qu’il suffit d’un contact avec un objet pour qu’un effet se produise, et se maintienne après la fin du contact, même avec grande distance. Nous savons que cette loi est valable dans les cas d’infection biologique. Certains adultes conservent cette croyance : parmi eux on trouvera des hommes qui refusent du sang ou un organe provenant d’une femme, de peur de perdre leur virilité. Quand aux implications racistes, inutile de vous faire un dessin.
Autre loi : l’essentialisme psychologique. Les chiens ne font pas des chats, expression qui exprime qu’il existe, bien cachée derrière le matériel, une essence « chien », « chat » ou « humain ». Le père Platon portait évidemment cette loi bien haut, les enfants aussi, c’est une production naturelle de notre envie d’établir un classement du monde. Mais elle prépare à l’idée que l’immatériel est présent, et distinct du matériel : l’existence de l’âme est une croyance présente chez tous les peuples, qui combine l’essence immatérielle avec l’intention.
Le désir de comprendre a encore une autre conséquence : la loi magique de similarité. Hermès trois fois grand l’aurait gravée sur sa table d’émeraude : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Paracelse l’a appliquée dans sa théorie des signatures : par exemple, les plantes à racines rouges traitent les maladies du sang.
Qu’en est-il chez les adultes actuels ?
Psychosociologues et neuroscientifiques ont massivement soumis nos populations occidentales à des batteries de tests pour traquer l’évolution de nos pensées magiques, de l’enfance à l’âge adulte, et ont obtenu des résultats remarquablement cohérents.
Le premier est que nous conservons quasiment tousun sérieux fond de superstitions, mais la plupart du temps nous refusons de l’admettre. Juste un exemple : difficile de faire prononcer, même aux plus farouches rationalistes, la phrase « je souhaite que ma mère meure », même dans un cadre explicitement désigné comme purement expérimental.
Tout de même, il existe une corrélation négative très marquée entre le niveau de croyances magiques et le niveau d’éducation, et ce pour toute la population mondiale.
Le test discriminant quant au niveau de croyances magiques est celui qui recherche les confusions catégorielles, c’est-à-dire attribuer aux objets des pouvoirs mentaux et à l’esprit des pouvoirs physiques. Cette intuition est tellement puissante et ancienne dans notre développement qu’elle résiste à tous les contre-arguments et se déploie dans toutes les cultures alors qu’aucun fait empirique ne permet de la valider.
Si les univers physique, biologique et mental ne sont pas nettement distingués, alors tout est dans tout, et tout peut interagir avec tout d’une manière surnaturelle.
Si les hommes sont méchants avec la nature, cette dernière ne manquera pas de se venger puisqu’elle dispose d’intentions comme nous-mêmes.
Deux systèmes de pensée : l’intuitif et l’analytique.
Dans nos pays la majorité dispose des deux systèmes, mais avec préférence pour un des deux. Vous pouvez vous situer aisément en vous posant la question « suis-je plutôt intuitif ou plutôt analytique » ?
Si on sépare la population en deux groupes, en fonction de leur système préféré : les intuitifs et les analytiques, ils se distinguent aisément en neurologie par le phénomène nommé « onde 400 » ( Lindemann 2008 ), très corrélée avec les confusions catégorielles.
Nous avons enfin la preuve que la pensée est « lisible » dans le cerveau, puisque les idées sceptiques se distinguent des intuitions par une mesure physique de l’onde 400 : l’animation de l’esprit est donc bien une production du cerveau matériel et non d’une (hypothétique) âme immatérielle.
On retrouve là en fait les « système 1 et système 2 » qui ont permis à Kahnemann et Tversky de devenir nobélisés en 2002.
Les intuitifs sont rapides, font beaucoup appel à la mémoire et aux expériences du passé. Leur pensée se déroule sans effort, ils pensent global et utilisent fréquemment le raisonnement analogique. Le système intuitif est en fait le système par défaut, en partie inconscient, lié aux émotions, mais aussi résistant au changements, insensible aux arguments objectifs, générateur de certitudes.
Par opposition, les analytiques ne lancent leur système que de manière consciemment décidée, la progression de la pensée est laborieuse, suivant un schéma de déductions et inductions logiques, entrecoupées de doutes . Ce système nécessite un niveau d’éducation certain .
Au global, le système intuitif reste néanmoins prédominant pour la prise de nos décisions.
Et dans nos loges ? Difficile de ne pas voir une similitude ( loi magique de similarité ? ) entre les « intuitifs/analytiques » et notre paysage maçonnique francophone « pôle traditionnel/pôle libéral »…
Du côté des maçons traditionnels, tout à l’inlassable recherche des sagesses contenues dans les anciens textes sacrés, on baigne évidemment dans un univers dominé par l’intuition, les confusions catégorielles, l’essentialisme, la loi magique de similarité et tous les stades que la pensée humaines a parcourus dans sa recherche de compréhension.
La recherche de compréhension était un besoin impérieux : la réduction des incertitudes était bien sûr une question de survie de l’espèce dans ces temps anciens, d’où l’ancrage si puissant du si rapide mode de pensée intuitif.
Les maçons libéraux se centrent plus fréquemment sur le « reste-à-faire » au présent et au futur : nous avons certes appris que l’homme nouveau ne se décrète pas, et que les progrès technologiques n’apportent pas automatiquement le bonheur, l’homme et la société d’aujourd’hui restent des pierres hérissées d’imperfections douloureuses qu’il nous revient de connaître et traiter.
Bref le système analytique reste un outil indispensable de tous les maçons, et il s’agira d’équilibrer cœur ( intuitif et émotionnel ) et raison ( analytique ).
La preuve que tout ceci est bien actuel et dynamique: toutes les découvertes majeures évoquées dans le présent papier ont moins de 30 ans ; un merveilleux état des lieux se trouve dans le « Pourquoi croit-on » de Thierry Ripoll.
Dans un autre billet nous nous pencherons sur la similarité potentielle entre la dualité intuitif/analytique et la dualité croyant/sceptique.
Je vous laisse avec ces lancinantes interrogations : suis-je intuitif ou analytique ? Et est-ce mon choix ou le fruit involontaire de mon vécu ?