Parmi les récits bibliques les plus puissants, celui de Sodome et Gomorrhe (Genèse 19) occupe une place singulière dans l’imaginaire maçonnique. Au-delà de la destruction des deux villes coupables d’inhospitalité et d’immoralité, c’est surtout le destin tragique de la femme de Loth qui parle directement au cœur de l’initiation maçonnique. Transformée en statue de sel pour avoir regardé en arrière, elle devient le symbole vivant d’une vérité initiatique profonde : celui qui refuse de lâcher ses croyances limitantes, ses attachements passés ou ses certitudes profanes finit par se rigidifier, se cristalliser, et s’immobiliser sur le chemin de la Lumière.
Le Récit Biblique : Fuir Sans Se Retourner
Dieu décide de détruire Sodome et Gomorrhe à cause de leurs péchés. Il envoie deux anges pour sauver Loth, neveu d’Abraham, et sa famille. L’ordre est clair :
« Sauve-toi, sur ta vie ! Ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine ! ».
(Genèse 19:17)
Loth, sa femme et ses deux filles s’enfuient. Mais la femme de Loth, prise de nostalgie ou d’incrédulité, se retourne… et devient instantanément une colonne de sel. Ce sel n’est pas une simple punition. Dans l’alchimie ancienne, le sel représente le principe de fixité, de matérialité et de conservation. Il cristallise, durcit, fige ce qui était vivant. La femme de Loth ne meurt pas : elle se cristallise. Elle devient statue, immobile, éternellement tournée vers ce qu’elle n’a pas su abandonner.
La Lecture Maçonnique : Le Refus de Lâcher le Passé
La Franc-Maçonnerie, héritière des traditions hermétiques et alchimiques, a toujours vu dans ce récit une puissante métaphore initiatique. Le parcours du franc-maçon est précisément celui d’un exode : on quitte le monde profane (Sodome symbolique) pour entrer dans la Loge, Temple de la Lumière. L’initiation elle-même est une mort symbolique aux anciennes croyances, aux préjugés, aux dogmes rigides. Comme Loth, l’initié reçoit l’ordre de ne pas regarder en arrière.Regarder en arrière, c’est :
S’accrocher à ses anciennes opinions politiques, religieuses ou sociales ;
Refuser d’évoluer dans sa compréhension des symboles ;
Garder des rancœurs, des habitudes limitantes ou des certitudes qui figent l’esprit ;
Rester attaché au « moi profane » au lieu de bâtir le Temple intérieur.
Le frère qui se retourne ainsi sur son passé ne progresse plus. Il se cristallise. Son esprit devient sel : dur, fixe, stérile. Il répète les mêmes rituels sans les comprendre, récite les mêmes mots sans les vivre, défend les mêmes « vérités » sans les questionner. Il devient, comme la femme de Loth, une statue de sel au milieu du chemin initiatique.
Le Sel en Franc-Maçonnerie : Symbole de Fixité et de Danger
Le sel occupe une place importante dans la symbolique maçonnique et alchimique. Dans le Cabinet de Réflexion, on trouve parfois du sel parmi les objets de méditation. Il rappelle à la fois la conservation (le corps préservé) et le risque de rigidité. Certains rites, notamment dans les hauts grades, utilisent le sel comme image de la matière première que l’initié doit dissoudre pour la transmuter. Le sel fixe ; l’initié doit apprendre à le fluidifier par le travail intérieur, le mercure (l’esprit) et le soufre (l’âme). La femme de Loth illustre donc parfaitement le danger que courent les francs-maçons : celui de la cristallisation spirituelle. On peut être maçon depuis trente ans, porter le tablier, connaître les rituels par cœur, et pourtant être totalement figé dans des croyances limitantes – dogmatisme, intolérance, peur du changement, attachement à des formes extérieures vides de sens.
Une Leçon pour le Maçon du XXIe Siècle
Aujourd’hui, dans un monde en pleine mutation, cette leçon est plus actuelle que jamais. Le franc-maçon est invité à lâcher prise :
Lâcher les certitudes confortables du passé ;
Lâcher les querelles obédientielles stériles ;
Lâcher les jugements hâtifs et les préjugés qui figent la pensée.
Celui qui se retourne sans cesse sur ses anciennes habitudes, sur ce qu’il « a toujours cru », sur ce que « l’on a toujours fait », risque de devenir, lui aussi, une colonne de sel : présent physiquement en Loge, mais spirituellement immobile.
La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion du souvenir, mais une école de progression perpétuelle. Comme le dit un vieux texte maçonnique :
« Le maçon qui ne progresse plus est déjà mort. »
La femme de Loth nous rappelle que la véritable liberté initiatique passe par le courage de ne plus regarder en arrière. Seule cette attitude permet à l’esprit de rester vivant, fluide et en perpétuelle construction.
Ainsi, Sodome et Gomorrhe ne sont pas seulement une histoire de châtiment divin. Elles sont, pour le franc-maçon, un puissant miroir :
Regarde devant toi. Avance. Ne te cristallise pas. Car le sel qui conserve le corps peut aussi figer l’âme… et transformer un frère ou une sœur vivant en statue immobile sur le chemin de la Lumière.
Avant d’être une ville, Naples fut une voix. Avant d’être un port, un royaume de pierres, de ruelles, de dômes et de feu, elle fut une présence venue de la mer. Avec Parténope, l’Italie nous donne une légende fondatrice d’une rare puissance. Celle d’une cité née non d’une conquête, mais d’un chant brisé devenu mémoire vivante.
Naples, la baie
La tradition napolitaine rattache en effet les origines de la ville à la sirène Parténope, dont le corps aurait abordé l’îlot de Mégaride, là même où la mémoire antique situait le premier noyau de la ville.
Il est des cités qui se racontent par leurs murailles, par leurs batailles ou par leurs souverains Naples, elle, se raconte d’abord par une blessure transfigurée
Parténope appartient à la lignée des sirènes grecques, ces puissances du chant dont la voix éprouve le voyageur et révèle sa capacité à ne pas se perdre.
Treccani rappelle qu’elle est l’une des sirènes de la tradition antique, associée à la puissance magique du chant, tandis que la mémoire napolitaine en a fait la figure éponyme de la ville. Selon la tradition reprise par la municipalité de Naples, après n’avoir pu retenir Ulysse, elle aurait été rejetée par la mer sur l’îlot de Mégaride, et c’est autour de ce tombeau légendaire que se serait constitué le plus ancien foyer urbain.
Tout commence donc par un échec
Et c’est là que la légende devient, pour nous, profondément initiatique.
Car la ville ne naît pas de la victoire de Parténope, mais de sa défaite. Elle ne naît pas de l’envoûtement réussi, mais du silence qui suit le chant impuissant.
Ce renversement est admirable. Ce qui semblait perdu devient fondation. Ce qui semblait mourir devient principe d’âme. Parténope n’est pas seulement une créature fabuleuse jetée sur un rivage. Elle est la preuve qu’un monde peut surgir d’une chute, qu’une mémoire peut naître d’un naufrage, qu’une identité peut se former à partir d’un chant que nul n’a voulu entendre.
La tradition ancienne ne nous montre d’ailleurs pas la sirène sous son apparence douceâtre et décorative de carte postale. Les sources savantes rappellent qu’elle fut d’abord figurée, dans le monde grec, comme un être ailé au corps d’oiseau et au visage de femme, avant que les siècles ne la transforment en femme-poisson. Naples a conservé cette profondeur archaïque. Parténope y demeure moins un bibelot mythologique qu’un signe de seuil. Elle appartient au monde des passages, entre la terre et l’eau, entre la séduction et la mort, entre la beauté et le danger.
Voilà pourquoi Naples ne peut être lue comme une simple ville maritime
Blason de la ville de Naples
Elle est, dès l’origine, une ville d’initiation. Son premier récit dit qu’aucune naissance véritable ne s’opère sans traversée. La mer n’y est pas seulement un décor. Elle est une matrice. Elle apporte le corps, dépose le mystère, remet au rivage ce qui vient d’ailleurs. Parténope fait de Naples une cité née d’une visitation. Elle n’est pas fondée contre la mer, mais par elle.
La municipalité napolitaine elle-même continue d’inscrire ce mythe dans la mémoire urbaine, en rappelant le lien entre Mégaride, le tombeau de la sirène et le premier établissement nommé Parthenope.
Nous touchons ici à une vérité plus vaste
Les grandes villes symboliques ne procèdent pas seulement d’un cadastre ou d’une stratégie. Elles procèdent d’une fiction originelle qui leur donne un ton, presque une vibration secrète. Rome a sa louve. Naples a sa sirène. Mais la louve nourrit, quand la sirène appelle. L’une enracinera la puissance, l’autre installera l’ambivalence.
À Naples, tout semble dès lors placé sous ce signe. La splendeur y côtoie le vertige. Le chant y frôle la plainte. La joie n’y efface jamais tout à fait la conscience du gouffre. Parténope donne à la ville cette gravité chantante qui la rend incomparable.
Ce n’est pas un hasard si Naples, en célébrant ses 2500 ans, a remis au premier plan la figure de Parténope
Musée archéologique national de Naples
Le Musée archéologique national de Naples lui a consacré une exposition intitulée Parthenope. The Siren and the City, tandis que la ville a multiplié les évocations publiques de cette figure identitaire. Ce retour du mythe dans l’espace contemporain montre bien que Parténope n’appartient pas seulement à l’érudition antique. Elle demeure une clef de lecture du génie napolitain.
Pour notre regard maçonnique et symbolique, Parténope parle avec une intensité singulière.
Elle nous enseigne d’abord que toute fondation authentique exige un dépôt
Quelque chose doit être laissé, enseveli, confié à la mémoire profonde, pour qu’un édifice puisse s’élever. Elle nous enseigne ensuite que la voix précède souvent la pierre. Avant le temple visible, il y a l’appel. Avant l’architecture, il y a la résonance. Avant la cité ordonnée, il y a l’épreuve d’une présence qui trouble, attire, désoriente et oblige à chercher plus haut que la fascination immédiate.
Parténope nous dit encore autre chose
Elle nous rappelle que la beauté n’est jamais innocente. Elle attire, elle déplace, elle expose. Mais lorsqu’elle est dépassée, lorsqu’elle cesse d’être simple captation pour devenir mémoire, elle se change en principe civilisateur. La sirène qui pouvait perdre les marins devient alors l’âme tutélaire d’une ville. L’épreuve se fait fondation. La séduction devient culture. Le péril se transmue en chant intérieur.
C’est peut-être là, au fond, le secret de Naples
Elle ne renie pas ses abîmes. Elle les habite. Elle les chante. Elle les transforme en puissance de vie. En cela, Parténope n’est pas seulement la légende d’un commencement antique. Elle est une leçon permanente. Toute cité véritable, toute œuvre digne de durer, toute construction intérieure aussi, naît d’un rapport juste entre la blessure et la forme, entre la profondeur et l’élan, entre le rivage visible et la mer invisible.
Avec Parténope, Naples nous apprend qu’une civilisation peut naître d’un chant tombé dans le silence et pourtant demeuré vivant sous la pierre. C’est peut-être cela, la vraie force des légendes. Elles ne racontent pas seulement ce qui fut. Elles nous révèlent, sous la peau des villes et dans la mémoire des peuples, ce qui continue de chanter.
À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.
Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.
Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs », et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.
La Loge régionale de recherche de la Grande Loge de France Mare Nostrum n°1306, à l’Orient d’Arles, poursuit un patient travail de transmission historique et initiatique. Avec le futur coffret consacré à Jean Dospeux, artiste, décorateur et franc-maçon de la Grande Loge de France et du Suprême Conseil de France, elle remet en lumière une figure importante du patrimoine écossais.
Blason GLDF
La Loge Mare Nostrum n° 1306 occupe une place précieuse au sein de la Grande Loge de France (GLDF)
Loge de recherche, elle explore l’histoire, la mémoire méditerranéenne et la transmission initiatique avec le souci constant de relier patrimoine et vie maçonnique.
C’est dans cet esprit qu’elle porte aujourd’hui un projet particulièrement remarquable autour de Jean Dospeux, né à Paris en 1898 et mort à Saint-Raphaël en 1971, décorateur renommé du XXe siècle, auteur des fresques des temples de Cannes et de Saint-Raphaël, et franc-maçon écossais accompli. Le coffret annoncé réunira un ensemble inédit consacré à sa vision du Rite Écossais Ancien et Accepté. L’ouvrage, annoncé pour mai 2026 en édition limitée, est réalisé avec les éditions Alcor et Ubik.
Nous remercions très chaleureusement notre très cher Frère Éric Tortelier, Vénérable Maître de Mare Nostrum, d’avoir accepté de revenir sur la genèse et la portée de cette belle entreprise, au cœur d’un projet de mémoire et de transmission
450.fm : Comment ce projet autour de Jean Dospeux est-il né au sein de Mare Nostrum ?
Éric Tortelier: C’est la petite-fille de Jean Dospeux qui a découvert le manuscrit inachevé dans les archives familiales et, avec son beau-frère, membre de la loge régionale de recherche Méditerranée n°1306 Mare Nostrum, de la Grande Loge de France, ils ont eu l’idée de le rendre public et l’ont confié à Michel Lecour, alors Vénérable Maître et éditeur des publications de cette loge. La période du COVID et d’autres circonstances ont retardé la réalisation du projet pendant plusieurs années, projet qui a été relancé par Alain Boccard le passé Vénérable Maitre de Mare Nostrum, et que j’aurai l’honneur de mener à terme.
Au vu de la richesse et de l’intérêt de ces documents, nous avons rapidement décidé de les publier sous le titre « Le Rite Écossais Ancien et Accepté vu par Jean Dospeux », et nous avons réuni un petit groupe de travail avec plusieurs Frères de Mare Nostrum, motivés par le projet.
Nous nous sommes alors rapprochés de la Loge de Jean Dospeux afin de mieux connaitre son passé maçonnique et nous avons découvert que le Vénérable Maître de la loge n°590 Le Niveau de la Grande Loge de France, lui-même fils d’un ancien Vénérable Maître de cette loge, avait reçu en garde les archives que Jean Dospeux avait laissées à Saint-Raphaël, conservées précédemment par un autre Frère de cette Loge.
Ainsi ont été réunis deux fonds d’archives complémentaires qui ont grandement éclairé le travail, la personnalité de Jean Dospeux et son parcours artistique et maçonnique.
Blason Mare Nostrum
Le portfolio final que nous avons réalisé est donc beaucoup plus riche que ce que nous avions imaginé au départ, et permet de mieux comprendre le cheminement artistique de Dospeux à travers sa vision très originale et personnelle du symbolisme du Rite Écossais Ancien et Accepté.
450.fm : Qu’est-ce qui vous a immédiatement frappé dans cet héritage retrouvé ?
É. T. : Je crois que ce qui décrit le mieux ce que nous avons ressenti, c’est l’étonnement de découvrir dans une pochette remplie de dessins, croquis, esquisses, textes manuscrits et autres notes un « Manuel de la décoration des temples » ! Dans cet ensemble de documents, Jean Dospeux nous livre sa vision et son interprétation symbolique des 33 degrés du rite à travers la décoration de ses temples. Si nous sommes tous habitués à la description des tableaux de loges des différents degrés dans les rituels, à notre connaissance, personne n’avait encore réalisé un « Manuel de décoration des temples » pour chaque degré. Pour chacun des 33 degrés, Jean Dospeux se livre à une description manuscrite très précise de la manière dont il traduit l’ésotérisme de chaque grade, description illustrée pour certains degrés par une planche en couleur ou noir et blanc.
C’est cet ensemble, hélas inachevé, qui nous a frappé par sa richesse, autant que par l’étrangeté de la vision et de la pensée de Jean Dospeux.
450.fm : Pourquoi avez-vous estimé nécessaire de rendre aujourd’hui hommage à Jean Dospeux ?
É. T. : Nous avons voulu rendre hommage à l’homme, au décorateur et au franc-maçon qu’il fut, tout en sachant qu’il y a surement encore bien d’autres facettes de ce personnage complexe et attachant à découvrir. Si pour nombre de francs-maçons du Var et des Alpes-Maritimes, la figure, ou au moins le souvenir, de Jean Dospeux subsiste encore dans les mémoires, il n’en est pas de même au-delà où il reste méconnu, voire inconnu.
Le fait qu’aujourd’hui, 55 ans après sa disparition, on ne retrouve d’évocations de lui, en cherchant bien, que dans deux monographies — à propos du temple de Cannes, et du Chapitre Caritas – et une biographie confectionnée au nom de sa loge à Saint-Raphaël, toutes trois à diffusion somme toute restreinte, atteste de la fragilité de la mémoire et de la nécessité de la transmission.
450.fm : En quoi cette publication s’inscrit-elle pleinement dans la vocation d’une loge de recherche de la Grande Loge de France ?
É. T. : À quoi donc servent les loges de recherche historique ? C’est une question que l’on entend encore trop souvent sur les parvis de nos loges symboliques, et cet ouvrage répondra sans aucun doute à cette interrogation !
Si l’histoire du fait maçonnique bénéficie des recherches d’historiens et d’universitaires, francs-maçons ou pas, depuis plusieurs décennies, apports basés sur l’analyse de documents, faits, témoignages dûment vérifiés et documentés, Il n’en est pas encore de même pour l’histoire des Orients, des loges symboliques et des francs-maçons de nos régions françaises.
Jean Dospeux, Vénérable Maître
Trop souvent, la mission de transmission que nous nous sommes assigné se limite au corpus initiatique de notre rite.
Sans minimiser l’importance fondamentale de celui-ci, connaitre l’histoire de la loge dans laquelle on vient travailler deux fois par mois, découvrir les origines de sa création, les objectifs de ses membres fondateurs, ainsi que la vie de certains Frères ayant marqué la vie de la loge, tant par leurs qualités maçonniques que profanes, sont, à l’heure où nombreux sont ceux qui se posent des questions sur l’avenir de la Franc-maçonnerie, des sujets fondamentaux pour attirer de nouveaux Frères, et donner envie aux autres de continuer à travailler dans les « voies qui nous sont tracées ».
Rassembler ce qui est épars. Quiconque s’est intéressé un jour à l’histoire de sa loge symbolique, de son Orient, a mesuré la dure réalité de cette maxime maçonnique, et les difficultés de mener ces recherches pour des Frères dont ce n’est ni le métier, ni la spécialité !
Cette méthode de recherche historique appliquée à l’histoire de nos loges symboliques et des francs-maçons de nos Orients, c’est précisément ce que peuvent apporter les loges de recherche historique de la Grande Loge de France.
450.fm : Qu’attendez-vous de la réception de cet ouvrage par les Frères, mais aussi par tous ceux qui s’intéressent au patrimoine maçonnique ?
É. T. : Tout d’abord de la curiosité, qui est tout sauf un vilain défaut ! Une curiosité saine et nourricière pour la compréhension et l’interprétation du symbolisme de notre rite. L’étude attentive, et néanmoins exigeante, des travaux de Jean Dospeux permettra au lecteur de pénétrer dans les arcanes de sa pensée et de son interprétation très originale et personnelle, et d’y confronter sa propre vision. Ce portfolio est destiné bien sur aux maçons et maçonnes, de tous rites, mais aussi à tous les amateurs de symbolique et d’ésotérisme maçonniques.
Il était évident pour nous que tout ce travail devait être partagé avec le plus grand nombre.
450.fm : Ce projet sera aussi porté par une exposition itinérante. Que représente pour vous cette mise en mouvement de l’œuvre entre plusieurs lieux, et qu’espérez-vous transmettre à travers cette circulation vivante ?
Château_Saint-Antoine
É. T. : Jean Dospeux fut un illustrateur et décorateur prolifique et éclectique, et réalisa entre autres, la décoration des temples de Cannes, et de l’ancien temple de Saint-Raphaël. La qualité et l’intérêt de ses réalisations méritaient d’être reproduits, présentés et exposés à un public plus large que les seuls lecteurs du portfolio. Notre projet d’exposition itinérante démarrera en Janvier 2027 à Saint-Raphaël lors de l’anniversaire des dix ans du nouveau temple de la Grande Loge de France, se poursuivra ensuite à Marseille au château Saint-Antoine, avant d’aller orner d’autres temples et locaux de la Grande Loge de France. Notre loge de recherche Mare Nostrum proposera aussi des conférences sur l’œuvre de Jean Dospeux lors de ces expositions.
450.fm : Plus largement, quelle place la culture et la transmission occupent-elles à Mare Nostrum, et selon vous dans la Grande Loge de France elle-même, comme voies de fidélité, d’approfondissement et de rayonnement ?
É. T. : Depuis sa création il y aura 25 ans en Mars 2027, Mare Nostrum, loge itinérante, se réunit chaque mois en tenue commune avec une loge de la région Méditerranée de la Grande Loge de France. Lors de ces tenues, et autour de notre thème éditorial «L’étude du fait maçonnique et de son contexte, ses origines et ses expressions, sous toutes formes thématiques , préférentiellement avec un éclairage tourné, non exclusivement, vers le monde méditerranée », des Frères de Mare Nostrum, des Frères des Loges qui nous reçoivent ou des conférenciers extérieurs présentent des travaux de recherche dans des Orients bien souvent éloignés des grands centres maçonniques régionaux. Ce travail constant et régulier, initié depuis le début par ses fondateurs, permet à tous les Frères méditerranéens de la Grande Loge de France, et des autres obédiences amies qui assistent à nos travaux, de découvrir une facette souvent méconnue du travail en loge de recherche.
Chaque région de la Grande Loge de France dispose désormais d’une Loge de recherche régionale (la région Méditerranée en a d’ailleurs 3 !) et la Loge nationale de recherche Marquis de Lafayette fédère celles-ci. Mare Nostrum s’inscrit parmi les très nombreuses manifestations culturelles et maçonniques organisées par notre obédience et qui remportent chaque jour de plus en plus de succès et d’intérêt des maçons et des profanes.
En faisant renaître de l’ombre l’œuvre de Jean Dospeux, Mare Nostrum accomplit bien davantage qu’un travail éditorial. La loge rappelle que la mémoire maçonnique n’a de sens que lorsqu’elle redevient transmission, partage et respiration vivante de l’Ordre. À travers ce projet, c’est toute une fidélité au patrimoine, à la culture et à l’esprit du Rite qui se trouve réaffirmée avec force et délicatesse.
Ouvrage illustré par Jean Dospeux
Nous adressons nos plus chaleureux remerciements à notre très cher Frère Éric Tortelier pour sa disponibilité, pour la clarté de son engagement et pour le soin qu’il met, avec les Frères de Mare Nostrum, à faire vivre cette belle chaîne de transmission.
Par son action, ce n’est pas seulement un nom qui revient à la lumière, c’est une part précieuse de la sensibilité initiatique et artistique de la Grande Loge de France qui nous est rendue.
Prévu pour mai 2026, ce coffret composé de 99 planches et d’un livret de 75 pages fera l’objet d’un tirage limité à 250 exemplaires numérotés. Cinquante seront destinés au hors commerce, les 200 autres étant proposés à la vente au prix de 180 euros.
Le Vénérable Maître, le Frère Marc Bianchini, de la Loge Nationale d’Instruction du Rite Standard d’Écosse Jean-Claude Desbrosse, publie un texte fondamental dans les cérémonies et la culture de ce rite ; au point que la mélodie, émouvante et toujours jouée en Écosse, permet le recueillement des Frères à l’entrée en loge, avant la construction du temps et de l’espace sacré.
Il écrit :
Amazing Grace est un hymne. C’est l’hymne d’inspiration chrétienne le plus écouté et chanté dans le monde. Il parle de révélation, de rédemption et d’amour du divin. Nous pratiquons un rite anglo-saxon et il n’y a pas de chaîne d’union dans le déroulement du rituel. Notre loge, comme d’autres de même origine, a choisi de pratiquer un « maul » avant l’ouverture des travaux, moment où, tous serrés les uns contre les autres (un peu comme au rugby, d’où le terme), nous nous préparons à passer du profane au sacré du rituel. C’est un instant de profond recueillement et de communion fraternelle. Ce maul est accompagné par Amazing Grace, chanté par la voix émouvante de Susan Boyle et rythmé par quelques mots en accompagnement (voir annexe).
Cet hymne a-t-il sa place dans notre rite, lui-même marqué et rythmé par une musique signifiante ? Cette chanson ne représente que deux strophes sur les six ou sept que comporte le texte original. Quelle est l’histoire de ce texte ?
L’histoire :
Portrait de J.Newton
L’histoire de cet hymne est assez singulière, comme celle de son auteur. Il s’agit d’un Anglais, John Newton, qui en écrivit les paroles. Né en 1725, il vécut une jeunesse difficile, orphelin à six ans. Il s’engagea dans la marine royale, où il fit ses classes et navigua avec son père. Rapidement, il se retrouva contraint de participer à la traite négrière. Après avoir tenté de déserter, il revint dans cet engrenage, cette fois volontairement, après de nombreuses péripéties qui le conduisirent à être lui-même réduit à une condition d’esclave à la suite de sa tentative de désertion. Il fut finalement sauvé par le commandant d’un autre navire anglais.
Il participa ensuite à la traite des esclaves avec zèle et beaucoup de cruauté entre l’Afrique de l’Ouest et l’Angleterre. Lors d’un voyage, pris dans une tempête, il crut mourir. C’est alors qu’il se convertit au christianisme, touché par la grâce. Il devint prêtre anglican en 1764 à Olney. Prenant pleinement conscience de son passé, il s’engagea ensuite activement pour l’abolition de l’esclavage. Il mourut en 1807 à l’âge de 82 ans.
Les paroles d’Amazing Grace furent écrites à l’occasion d’un de ses prêches pour le passage de l’année 1772 à 1773.
La musique que nous connaissons aujourd’hui est plus tardive et date de 1835, attribuée à William Walker sous le nom de New Britain.
Le texte :
Amazing grace, how sweet the sound, that saved a wretch like me. I once was lost, but now I’m found, was blind, but now I see. ’Twas grace that taught my heart to fear, and grace my fears relieved. How precious did that grace appear the hour I first believed. Through many dangers, toils and snares I have already come. ’Tis grace that brought me safe thus far, and grace will lead me home. The Lord has promised good to me, His word my hope secures. He will my shield and portion be, as long as life endures. Yes, when this flesh and heart shall fail, and mortal life shall cease, I shall possess, within the veil, a life of joy and peace. The earth shall soon dissolve like snow, the sun forbear to shine, but God, who called me here below, will be forever mine. When we’ve been there ten thousand years, bright shining as the sun, we’ve no less days to sing God’s praise than when we first begun.
Traduction :
Grâce étonnante, au son si doux, qui sauva le misérable que j’étais. J’étais perdu mais maintenant je suis retrouvé, j’étais aveugle et maintenant je vois. C’est la grâce qui m’a enseigné la crainte, et la grâce a soulagé mes craintes. Combien précieuse cette grâce m’est apparue à l’heure où, pour la première fois, j’ai cru. De nombreux dangers, pièges et épreuves, j’ai déjà traversé. C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici et qui me mènera à bon port. Le Seigneur m’a fait une promesse, sa parole affermit mon espoir. Il sera mon bouclier et mon partage tant que durera ma vie. Oui, quand cette chair et ce cœur auront disparu et que la vie mortelle aura cessé, je posséderai, dans l’au-delà, une vie de joie et de paix. La terre fondra bientôt comme neige, le soleil cessera de briller, mais Dieu, qui m’a appelé ici-bas, sera toujours avec moi. Quand nous serons là depuis dix mille ans, brillant comme le soleil, nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu que lorsque nous avons commencé.
Marque de maçon de Robert Moray avec « agapè » en lettres grecques.
Ce texte est à la fois composé d’hexamètres et d’octosyllabes. L’hexamètre, utilisé dans l’écriture épique des Anciens, produit une mesure et une répétition rythmique propices à un partage public, comme dans le cadre d’un prêche. L’octosyllabe, plus musical, favorise l’harmonie et la mémorisation. On perçoit ici la volonté de transmettre un message à un auditoire à travers une forme poétique adaptée.
Le sens du texte est profondément chrétien, anglican plus précisément. Il s’inscrit dans un contexte religieux marqué par les tensions entre protestantisme, catholicisme et anglicanisme, dans une époque où la franc-maçonnerie prônait déjà la tolérance religieuse.
La première strophe exprime une révélation : la grâce divine vient sauver un homme perdu. « J’étais aveugle, maintenant je vois » renvoie à une transformation intérieure profonde, que l’on peut rapprocher de l’Évangile de Jean. « J’étais perdu, je suis retrouvé » évoque la parabole du fils prodigue.
Les strophes suivantes développent l’idée de rédemption, de confiance en Dieu et d’acceptation du chemin parcouru, malgré les fautes. La promesse divine devient un appui, un bouclier. La fin du texte aborde la mort avec sérénité et ouvre sur une perspective d’éternité.
L’ensemble du texte peut être rapproché de la transformation de Saul en Paul, décrite dans les Actes des Apôtres : une conversion radicale, une métamorphose intérieure. John Newton incarne lui aussi cette transformation.
La Maçonnerie dans tout cela ?
Amazing Grace n’est pas un chant maçonnique au sens strict, mais il peut accompagner un moment de recueillement avant l’entrée dans le rituel. Il invite à réfléchir sur le parcours personnel, sur les erreurs et les transformations possibles. Avant d’être maçons, nous sommes des hommes, avec des parcours parfois chaotiques. La démarche initiatique vise précisément à transformer l’homme, par la morale, les symboles et la fraternité.
La résurrection de Lazare, d’après Sebastiano del Piombo, 16ème siècle
Le passage de l’aveuglement à la vision, central dans Amazing Grace, fait écho à la demande de lumière du profane lors de l’initiation. Cette lumière, au sens symbolique, renvoie à une connaissance supérieure et à une transformation intérieure.
Les épreuves symboliques rappellent également les difficultés de la vie et la nécessité d’un changement profond. La notion d’agapè, amour fraternel et désintéressé, est au cœur de cette démarche. Le travail du maçon est un engagement quotidien. L’apaisement que l’on peut ressentir au fil du parcours montre qu’une autre voie est possible, fondée sur des valeurs profondes. La mort elle-même perd de sa crainte dans cette perspective, laissant place à une continuité symbolique et spirituelle.
Ainsi, Amazing Grace trouve pleinement sa place comme moment de préparation intérieure, avant l’entrée en loge. Il accompagne le passage du profane au sacré et éclaire le chemin de transformation personnelle.
Annexe :
Incroyable pardon, quelle douce voix que celle de celui qui sauva un misérable tel que moi. J’étais égaré mais à présent je me suis retrouvé, j’étais aveugle, mais maintenant je vois. Quand cette chair et ce cœur faibliront et que ma vie s’éteindra, j’emporterai dans l’au-delà une vie de joie et de paix. G.A.D.L.U., c’est la Grâce qui illumine ce chemin que nous cherchons en toi. Que nos cœurs se rapprochent comme nos bras. Que nos actes soient toujours emplis de fraternité et de compassion. Travaillons à cimenter l’amour qui nous lie au sein de notre confrérie. Pensons à nos frères absents et à nos frères malheureux ici-bas. Que cette Grâce soit et reste sur eux.
[1] Dans la chanson ne sont utilisées que les strophes 1, 3 et 7. Cette septième strophe a été ajoutée dans le poème original dans les années 1790 et appartenait à la chanson : « Jerusalem, my happy home »
[2] Lien pour la bande son d’Amazing Grace par Susan Boyle. (Sélectionner et copier/coller)
[4] Agapè était le repas pris ensemble par les premiers chrétiens. Son sens vrai est amour inconditionnel, divin et altruiste par rapport à Eros, Philia et Storje.
[5]Robert Moray : probablement le plus connu des premiers maçons spéculatifs, écossais, initié en 1641
[6]Ce texte, lu pendant la diffusion d’Amazing Grace, représente une traduction (toujours approximative) de deux des strophes du texte anglais. Les deux paragraphes suivants, ne représentent qu’un écrit collégial de la Loge, n’entrant pas dans le rituel officiel du RSE et n’engageant que les FF composant cette Loge.
Une hypothèse exploratoire sur les effets socio-économiques de deux systèmes communautaires
Préambule : Que l’on ne s’y méprenne pas, si l’angle de cet article privilégie une approche matérialiste, il s’agit ici de livrer à la réflexion des paramètres souvent négligés, auxquels l’auteur des lignes qui suivent attache, on le verra, une importance plutôt déterminante et non de nier l’existence de facteurs idéologiques clés comme la haine du « peuple déicide » s’étant longtemps propagée dans le sillage de l’église catholique ou comme encore les combats qu’elle a très tôt livrés contre la liberté de pensée qui, en relativisant la vérité du dogme, entamait sa suprématie sur les esprits et la société. Nous ne nions pas que la vision qui peut résulter de l’approche proposée ci-dessous risque de se croiser avec des conceptions antisémites et antimaçonniques qui font souvent de tels arguments des chevaux de bataille. Il nous semble, cependant, qu’une analyse aussi factuelle que possible, en restituant un cadre historico-sociologique, fournit des explications qui, par elles mêmes, n’ont rien de machiavélique. À chacun d’apprécier…
Depuis plus de trois mille ans, les lois de la cacherout (kashrut) constituent l’un des piliers les plus visibles et les plus contraignants du judaïsme. Ce qui a commencé comme un ensemble de prescriptions religieuses issues de la Torah a progressivement généré, selon l’hypothèse explorée ici, un modèle socio-économique particulier fondé sur une réciprocité d’achat forcée au sein de la communauté. Cette hypothèse ne prétend pas expliquer l’antisémitisme ni porter un jugement moral : elle cherche simplement à analyser, de manière froide et scientifique, comment un choix religieux initial a pu, sur la très longue durée, façonner des structures économiques et sociales spécifiques.
Parallèlement, un phénomène plus récent – la Franc-Maçonnerie moderne, née au XVIIIe siècle – a suscité, surtout depuis le XIXe siècle, des accusations presque identiques : celles d’un « pouvoir judéo-maçonnique » occulte, fermé, favorisant ses membres au détriment du reste de la société. Alors que les racines historiques des deux phénomènes sont totalement opposées, leurs effets perçus au cours du siècle dernier se rejoignent de manière troublante. Cette convergence mérite d’être examinée sans tabou.
La cacherout : un choix religieux ancien devenu protectionnisme de fait
Vers 1312 avant J.-C. selon la tradition juive (ou entre le VIIIe et le Ve siècle avant J.-C. selon l’approche historique), la Torah impose des règles alimentaires détaillées. À une époque où la nourriture représentait une part très importante des dépenses d’un foyer (potentiellement 70-80 % des ressources mensuelles dans l’Antiquité et au Haut Moyen Âge), l’obligation religieuse de ne consommer que de la nourriture conforme a créé, de facto, une préférence obligatoire pour les circuits d’approvisionnement internes ou contrôlés par la communauté.
Au fil des siècles, les Sages du Talmud ont ajouté des décrets supplémentaires (bishul akum, pat akum, chalav akum, etc.). Ces règles, bien que d’abord motivées par des raisons religieuses, ont eu pour effet concret de canaliser une partie significative des achats vers des acteurs juifs. Sur la très longue durée, ce mécanisme a fonctionné comme un système de protectionnisme communautaire involontaire : décentralisé, religieux, ancré dans la vie quotidienne de chaque individu.
Hypothèse exploratoire : ce système a pu renforcer les réseaux internes de confiance, la cohésion sociale, la spécialisation professionnelle et la transmission éducative, produisant une communauté globalement plus efficace dans certains domaines.
La Franc-Maçonnerie : un système communautaire plus récent, mais aux effets perçus similaires
La Franc-Maçonnerie spéculative moderne naît au début du XVIIIe siècle en Angleterre et se diffuse rapidement en Europe. Contrairement à la cacherout, elle n’est pas une loi religieuse ancienne, mais un système initiatique, philosophique et laïc, fondé sur la fraternité, le secret rituel, l’entraide mutuelle et une forte cohésion interne.
Pourtant, depuis le XIXe siècle, elle est régulièrement accusée des mêmes maux que la communauté juive : constituer un réseau fermé, favoriser ses membres dans les affaires, la politique et les professions, et exercer une influence occulte sur la société. Le mythe du « pouvoir judéo-maçonnique » – qui associe explicitement les deux groupes – devient un lieu commun de la propagande antimaçonnique et antisémite, particulièrement sous Vichy, dans l’Espagne franquiste ou dans une partie de l’extrême droite européenne.
Hypothèse exploratoire : bien que les origines soient radicalement différentes (l’une religieuse et millénaire, l’autre philosophique et moderne), les deux systèmes ont en commun une forte réciprocité communautaire :
Réseaux de confiance et d’entraide internes.
Critères d’appartenance sélectifs (religieux pour la cacherout, initiatiques pour la maçonnerie).
Perception extérieure d’un « entre-soi » qui favorise ses membres.
Des racines opposées, des effets perçus convergents depuis le XIXe siècle
Les causes historiques sont diamétralement opposées :
La cacherout est un ensemble de lois religieuses imposées de l’intérieur pour maintenir l’identité et la sainteté du peuple juif.
La Franc-Maçonnerie est un mouvement des Lumières, universaliste et souvent anticlérical, ouvert à toutes les confessions (du moins en théorie).
Pourtant, depuis environ deux siècles, les effets perçus par une partie de l’opinion sont étrangement similaires :
Les deux sont accusés de former des réseaux fermés et puissants.
Les deux sont soupçonnés de privilégier leurs membres dans l’économie, la politique et les professions.
Les deux suscitent le même fantasme d’une influence occulte sur la société.
Cette convergence explique en grande partie pourquoi l’antimaçonnisme et l’antisémitisme se sont souvent nourris l’un l’autre, fusionnant dans la théorie du complot « judéo-maçonnique » qui a marqué le XXe siècle.
Hypothèse exploratoire : ce qui est reproché aux deux groupes n’est pas tant leur origine (religieuse ou philosophique), mais le modèle communautaire protectionniste de fait qu’ils ont développé. Un modèle qui, sur la longue durée pour la cacherout et sur deux siècles pour la maçonnerie, a pu générer une cohésion interne, des réseaux efficaces et une perception extérieure de « favoritisme ».
L’hypothèse épigénétique et culturelle : une piste commune ?
On peut se demander si ces pratiques répétées de réciprocité communautaire n’ont pas, sur la très longue durée, influencé les comportements sociaux et les stratégies collectives. L’épigenèse (modifications transmissibles de l’expression des gènes) reste une piste hautement spéculative, mais elle est posée ici comme hypothèse de travail : des habitudes sociales fortes et répétées pourraient-elles, sur plusieurs générations, favoriser certains traits de résilience, de cohésion ou d’adaptation ?
Cette question s’applique autant à la très ancienne communauté juive qu’à la Franc-Maçonnerie plus récente. Dans les deux cas, on observe une forte valorisation de l’étude, des réseaux de solidarité et une capacité d’adaptation en diaspora ou en milieu hostile.
Limites et prudence scientifique
Cette analyse reste strictement exploratoire. Elle ne prétend pas que le protectionnisme communautaire est la seule explication des phénomènes d’hostilité. Elle constate simplement que deux systèmes très différents dans leurs origines produisent, depuis le XIXe siècle, des effets perçus étonnamment proches : réseaux fermés, entraide interne, perception d’influence occulte.
L’objectif n’est ni de justifier ni de condamner, mais de poser une question rationnelle : lorsque des groupes humains développent, pour des raisons religieuses ou philosophiques, des mécanismes de réciprocité communautaire forte, cela génère-t-il inévitablement, chez les observateurs extérieurs, des réactions de méfiance ou de jalousie ?
L’histoire montre que ce phénomène n’est pas unique aux Juifs ou aux francs-maçons : d’autres diasporas ou sociétés fermées (Arméniens, Chinois d’Asie du Sud-Est, etc.) ont connu des dynamiques comparables.
Pour conclure…
Les racines de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme sont historiquement très différentes. Pourtant, depuis le XIXe siècle, les accusations portées contre les deux groupes se ressemblent de manière frappante. Cette convergence invite à explorer, sans tabou, l’hypothèse d’un effet socio-économique commun : celui d’un modèle communautaire protectionniste de fait, né d’un choix religieux ancien pour l’un, d’un choix initiatique moderne pour l’autre.
Cette piste mérite d’être étudiée avec rigueur par l’histoire économique, l’anthropologie et éventuellement l’épigenétique comportementale. Elle ne prétend pas tout expliquer, mais elle offre une grille de lecture rationnelle sur des phénomènes qui, trop souvent, restent enfermés dans le registre des passions ou des complots.
L’étude objective de ces dynamiques communautaires reste un champ ouvert pour la recherche scientifique.
Avec Objectif Lune, Hergé ne livre pas seulement un récit d’anticipation. Il compose une œuvre de préparation, de secret, de rigueur et d’élévation, où la conquête de l’espace devient peu à peu une expérience intérieure. Avant même la Lune, il y a l’apprentissage du seuil, de la mesure et de la fidélité à l’œuvre.
Avec ce seizième album, Georges Remi, dit Hergé, accomplit l’un des gestes les plus singuliers du neuvième art.
Il ne se contente pas de pousser Tintin vers un horizon neuf. Il fait de ce départ une méditation sur ce qui précède tout accomplissement véritable. L’album ne raconte pas encore l’arrivée. Il raconte la préparation. Et c’est précisément là que réside sa profondeur.
Bien des œuvres se précipitent vers l’exploit. Hergé, lui, choisit la veille, l’attente, la montée lente vers l’instant décisif.
Il comprend que les plus hautes conquêtes ne commencent jamais dans le fracas du triomphe mais dans le silence du travail, dans l’ordre discret des gestes répétés, dans la patience d’une volonté qui s’éprouve elle-même.
La première grandeur de cette BD tient à sa probité
Hergé ne bâtit pas un songe inconsistant. Il travaille. Il étudie. Il interroge. Il rassemble autour de lui les savoirs de son temps, consulte des spécialistes, s’appuie sur Alexandre Ananoff* et sur une documentation considérable, au point de vouloir donner à son aventure la densité du plausible plutôt que l’ivresse facile du merveilleux. La fusée, ses volumes, son habitabilité, son poste de pilotage, ses couchettes, son sas, tout cela n’est pas abandonné à la fantaisie. Tout procède d’une véritable intelligence de la construction. Cette fidélité au réel n’amoindrit pas le rêve. Elle lui donne au contraire sa force. Car le rêve n’est grand que lorsqu’il consent à la discipline qui le rend possible.
C’est pourquoi la fusée rouge et blanche s’impose si fortement à la mémoire
Elle n’est pas seulement la vedette graphique d’un album célèbre. Elle est une figure. Elle est un axe. Elle est une colonne de feu préparée pour le ciel. Hergé, en la concevant dans le sillage des recherches de Wernher von Braun, en lui donnant ces damiers qui permettent de vérifier la rectitude de l’ascension, en inscrivant jusque dans sa couleur une cohérence symbolique, lui confère une majesté qui excède sa fonction technique. Cette fusée n’est pas un simple véhicule.
Elle est une volonté dressée. Elle est une verticale surveillée. Elle est l’image sensible d’une énergie qui ne vaut qu’à la condition de rester juste dans son axe. Pour un regard maçonnique, elle apparaît comme l’équivalent moderne d’une colonne élevée dans la nuit, non pour écraser le monde, mais pour rappeler à l’homme qu’aucune montée n’est légitime sans rectitude.
Le grand enseignement initiatique de Objectif Lune se trouve là
Hergé montre que l’élévation ne procède jamais d’un caprice. Elle exige des plans, des calculs, des essais, une hiérarchie des tâches, une confiance distribuée entre plusieurs mains et plusieurs intelligences. L’œuvre lunaire n’est pas l’affaire d’un seul homme. Elle suppose un chantier. Et ce mot, pour nous, n’est pas indifférent. À Sbrodj, dans les salles de contrôle, les laboratoires, les rampes, les passerelles, les sas, les chambres de repos, tout évoque moins une base triomphante qu’un Temple en devenir. Il y a un espace réservé. Il y a des portes qui ne s’ouvrent qu’à certaines conditions. Il y a des passages successifs. Il y a des seuils. Il y a un secret qui n’est pas goût de l’obscurité mais protection d’une œuvre encore vulnérable. Il y a surtout cette intuition profonde que toute construction élevée attire inévitablement sa contrepartie, l’espionnage, le sabotage, la défaillance, la main qui voudrait détourner la force de sa juste destination.
Dans cette perspective, Objectif Lune est moins un roman scientifique qu’une véritable épreuve du chantier intérieur
La fusée figure l’homme qui tente de s’arracher à la dispersion, au bruit, aux réflexes du bas monde, pour concentrer son énergie vers un point de lumière. Mais cette lumière ne s’offre pas. Elle se mérite. Il faut la rigueur des instruments. Il faut la mesure des opérations. Il faut l’accord entre les intelligences. Il faut que le corps lui-même apprenne à obéir à une loi nouvelle.
Hergé l’a compris avec une rare finesse. Avant même de quitter la Terre, il faut accepter la contrainte du scaphandre, l’inconfort des essais, la vérification des voix, la fatigue, les accélérations, l’évanouissement possible. Le corps profane ne pénètre pas tel quel dans l’espace supérieur. Il doit être préparé, presque rectifié. Cette leçon vaut bien au-delà de la seule astronomie. Toute ascension intérieure requiert que nous consentions d’abord à la transformation de nous-mêmes.
Ce qui rend l’album admirable, c’est que cette exigence n’efface jamais l’humain.
Hergé ne sacrifie pas ses personnages à la froideur de la machine
Haddock demeure Haddock avec ses emportements, ses peurs, son courage en bataille. Les Dupondt, avec leur gaucherie, introduisent dans l’œuvre la part inévitable du désordre et du décalage.
Milou, par sa fidélité instinctive, rappelle qu’une aventure de cette hauteur ne saurait reposer sur la seule intelligence abstraite. Même Tournesol, dont le génie organise l’ensemble, garde quelque chose d’à la fois sublime et fragile. Ainsi l’album nous rappelle-t-il que l’élévation ne supprime ni la maladresse, ni l’angoisse, ni le comique. Elle les traverse. Elle les met au travail. Elle leur impose seulement un ordre plus haut.
Cette alliance du solennel et du burlesque constitue même l’une des grandes réussites de l’album
Sans elle, Objectif Lune serait peut-être une admirable mécanique. Grâce à elle, il devient une œuvre de vérité. L’homme qui prétend monter vers l’astre emporte avec lui sa fatigue, sa peur, son impatience, sa distraction, son goût du confort, sa vanité parfois, son tremblement devant l’inconnu. L’album ne flatte jamais l’illusion d’une pureté héroïque. Il montre au contraire que la grandeur authentique ne consiste pas à n’avoir plus de défauts, mais à poursuivre l’œuvre malgré les faiblesses, à tenir l’axe sans cesser d’être homme.
L’un des moments les plus puissants du livre demeure alors le départ lui-même
Hergé en fait une liturgie technique. Les poignées de mains, les dernières consignes, les appels radio, les cadrans, les chiffres du compte à rebours, les regards tendus, la nuit, la fusée immobile encore, tout cela crée une atmosphère d’une intensité remarquable. Le lecteur ne regarde pas la scène de l’extérieur. Il y est convié. Il entre dans cette suspension du temps où tout va dépendre d’un instant. La mise à feu n’est pas un simple effet spectaculaire.
Hergé
Elle est l’aboutissement d’une longue purification de l’attente. L’album sait qu’avant tout passage il y a un moment où le monde retient son souffle. Ce moment est celui de la décision. Ce moment est celui où l’homme consent à quitter le sol familier. Ce moment est celui où l’œuvre cesse d’être projet pour devenir destinée.Hergé l’écrit avec une intensité telle que le départ vers l’espace prend la valeur d’un véritable rite.
Il faut ici souligner encore une beauté plus secrète.
Objectif Lune n’est pas encore l’album de la Lune
Il est l’album du désir tendu vers elle. Cela change tout. Hergé ne nous donne pas d’emblée la récompense. Il demeure du côté du presque, du pas encore, de l’attente armée de patience. C’est en cela que l’œuvre rejoint les grandes pédagogies initiatiques. Le profane rêve de l’aboutissement. L’initié sait que l’essentiel se joue dans l’approche, dans la préparation, dans le travail préalable qui nous rend capables d’atteindre ce que nous disions désirer. Objectif Lune est un livre du désir discipliné. Un livre du seuil. Un livre du commencement maîtrisé.
Lorsque la fusée s’arrache enfin à la Terre, lorsqu’elle se détache dans la nuit, elle n’emporte pas seulement des hommes vers l’espace.
Elle emporte une part de nous-mêmes. Nous comprenons alors que ce voyage ne concerne pas uniquement l’astronomie, ni même l’aventure. Il concerne l’homme confronté à la nécessité de s’ordonner avant de s’élever. Sous la science, Hergé inscrit une morale. Sous le merveilleux technique, il place une loi de fidélité. Sous la poussée du réacteur, il laisse entendre la vieille exigence de l’Art royal, celle qui veut que nous ne montions jamais sans avoir d’abord appris à nous tenir droits.
Georges Remi a donné à la bande dessinée une noblesse que peu d’écrivains ou de dessinateurs atteignent
Avec Tintin, il a su unir la clarté du trait, la précision du monde, la densité morale et la puissance symbolique. Objectif Lune en offre l’une des preuves les plus éclatantes. Tout y parle à la fois à l’enfant qui rêve, à l’adulte qui médite, au lecteur de science, au lecteur de symboles et au franc-maçon qui reconnaît, sous les formes modernes du progrès, l’antique loi de toute initiation. Nul ne franchit impunément un seuil supérieur. Nul ne s’avance vers la lumière sans traverser d’abord l’espace du travail, du doute, de la discipline et du secret.
C’est pourquoi cet album demeure si vivant. Il ne célèbre pas naïvement l’avenir. Il interroge ce que vaut l’homme lorsqu’il désire l’avenir.
Il demande ce qu’il transporte avec lui lorsqu’il quitte la terre ferme. Il rappelle que la conquête la plus haute ne consiste jamais à posséder un nouvel espace, mais à devenir intérieurement digne du passage qui nous y conduit. En cela, « Objectif Lune » est bien plus qu’une aventure.
C’est une méditation sur la préparation de l’esprit, sur l’ordonnance des forces, sur la fidélité au chantier, sur la patience de l’ascension
Et c’est peut-être pour cela que, tant d’années après sa parution en 1953, il continue de nous parler avec cette autorité douce que possèdent les œuvres où la forme, le savoir et le symbole marchent d’un même pas.
Le plus beau secret de Objectif Lune tient sans doute en ceci
Hergé n’y raconte pas seulement comment l’homme s’élance vers l’astre. Il y montre comment il se prépare à mériter cet élan. Avant la Lune, il y a la maîtrise. Avant la lumière, il y a le travail. Avant la verticale, il y a la fidélité à l’œuvre. Voilà pourquoi cet album, sous son apparente aventure, demeure l’un des plus beaux récits initiatiques de la modernité.
Les aventures de Tintin – Objectif Lune
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €
Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.
*Alexandre Ananoff naît le 7 avril 1910 à Tiflis, aujourd’hui Tbilissi, en Géorgie, alors intégrée à l’empire russe. Contrainte par les bouleversements de la guerre et de la révolution, sa famille se réfugie en France en 1921, après un passage par l’Allemagne. Très tôt confronté à une intégration scolaire difficile, il travaille jeune tout en nourrissant en autodidacte une passion croissante pour l’astronomie.
À la bibliothèque de la Société astronomique de France, il découvre les écrits de Constantin Tsiolkovski et comprend que l’astronautique sera la grande aventure de l’avenir. Dès la fin des années 1920, il se donne pour mission d’étudier cette science nouvelle, de correspondre avec ses pionniers et de la faire connaître au plus grand nombre.
Conférencier infatigable, il multiplie articles, interventions publiques et expositions, notamment au Palais de la Découverte en 1937, où il contribue à populariser l’idée des voyages interplanétaires. Après la Seconde Guerre mondiale, convaincu que le temps des fusées est venu, il reprend avec ardeur sa croisade intellectuelle en faveur d’une astronautique pacifique. En 1950, il publie L’Astronautique, ouvrage de référence qui lui vaut une reconnaissance internationale et dont Hergé s’inspirera pour les aventures lunaires de Tintin. Cette même année, il joue un rôle décisif dans la tenue à Paris du premier Congrès international d’Astronautique, moment majeur de sa carrière. Délaissant ensuite progressivement le domaine spatial, il se consacre à l’histoire de l’art du XVIIIe siècle, avant de mourir le 25 décembre 1992, presque oublié, lui qui fut l’un des premiers grands passeurs de l’idée astronautique en France.
Au Grand Orient de France, ce mercredi 15 avril, la conférence de Tobie Nathan n’a pas seulement éclairé l’histoire longue de l’antisémitisme. Elle a rappelé avec force qu’un tel combat engage le bien commun tout entier. Dans une République qui ne tient que par la dignité égale de tous, par la fraternité universelle et par l’exigence de laïcité, ce genre de rencontre constitue une nécessité à la fois civique et maçonnique.
Jean-Francis Dauriac
Introduit par Jean-Francis Dauriac, qui a rappelé avec netteté que l’antisémitisme n’est pas un sujet à discuter mais un combat à mener.
Tobie Nathan a déployé une parole dense et habitée, portée par une voix douce, un ton chaleureux et ce souci constant de s’assurer que l’assistance suivait, entendait et comprenait pleinement son propos. Cette manière d’avancer, sans brutalité, avec clarté, parfois avec humour, mais toujours avec gravité, révélait en elle-même une véritable sagesse.
Organisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français dans le Grand Temple Arthur Groussier, au 16 Cadet, cette conférence n’aura pas été un simple moment d’érudition.
Elle a pris la forme d’un exercice de lucidité. Sous la présidence de Philippe Guglielmi, en présence de Pierre Bertinotti, la rencontre a rappelé que l’antisémitisme n’est ni un accident du langage public ni une fièvre passagère de l’histoire. Il est une menace profonde, une mécanique de destruction qu’il faut nommer, penser et combattre.
Dans son introduction, Jean-Francis Dauriac a immédiatement donné la hauteur du rendez-vous.
Hall-d-accueil,-la-file-d’attente…
Son propos n’a pas seulement présenté Tobie Nathan comme professeur, clinicien, fondateur de l’ethnopsychiatrie en France, écrivain et passeur entre les cultures. Il l’a situé dans cet entre-deux où se rencontrent le visible et l’invisible, la lumière et l’ombre, le savoir et l’expérience humaine.
Jean-Francis Dauriac
Surtout, Jean-Francis Dauriac a fixé une ligne claire. Pour les francs-maçons du Grand Orient de France, a-t-il rappelé avec force, la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme n’est pas une matière à controverse. Ce n’est pas un débat. C’est un combat. La conférence n’avait donc pas pour objet de discuter ce principe, mais d’en éclairer les ressorts profonds.
Tobie Nathan, lui, a déplacé le regard avec une vigueur peu commune
Tobie Nathan
Partant de son ouvrage Les assassins du genre humain, il n’a pas livré une condamnation morale de plus, mais une véritable traversée intellectuelle des profondeurs de la haine. Chez lui, l’antisémitisme n’apparaît jamais comme un simple préjugé, encore moins comme une dérive secondaire de l’histoire. Il en montre au contraire la persistance souterraine, la plasticité redoutable, la capacité à changer de langue sans changer de noyau. Son propos fut l’un des moments les plus saisissants de la rencontre. Il a fait comprendre que l’antisémitisme s’enracine dans une très longue durée, qu’il se forme dans des civilisations qui ont besoin d’une altérité à la fois désignée, maintenue et menacée, comme si elles ne pouvaient se définir qu’en la plaçant devant elles. De l’Antiquité grecque aux rivalités religieuses, des constructions chrétiennes et musulmanes jusqu’aux formes modernes de l’antisionisme lorsqu’il sert de masque verbal à la vieille haine antijuive, Tobie Nathan a mis au jour non un accident, mais une machinerie culturelle, presque une infrastructure mentale des sociétés.
Assistance-nombreuse-d’avant-conférence
Son livre Les assassins du genre humainprolonge cette réflexion dans une zone plus noire encore. En revenant sur la figure du docteur Petiot, il ne s’intéresse pas seulement à un criminel singulier. Il montre comment un assassin peut prospérer dans un climat où l’antisémitisme est déjà devenu l’air du temps, une évidence ambiante, un permis tacite accordé à la prédation. C’est là l’un des apports les plus forts de sa démonstration. La monstruosité ne surgit pas hors du monde. Elle naît dans ses failles, ses renoncements, ses lâchetés collectives. À travers le docteur Petiot, Tobie Nathan éclaire moins un monstre isolé qu’une société défaite, un moment de dérèglement où la haine, déjà installée dans les esprits, rend le crime plus facile, presque pensable. Son livre ne relève donc ni du simple roman historique ni de la seule chronique criminelle. Il explore la part d’ombre des civilisations lorsque celles-ci cessent de protéger l’humain.
Comme d’habitude, la parole a circulé
Sous la fresque du Grand Temple
Sans revenir ici sur le détail des échanges, l’une des questions centrales fut bien celle-ci, que faire pour arrêter l’antisémitisme. À cette interrogation, Tobie Nathan n’a pas répondu par une recette institutionnelle, mais par une intuition à la fois anthropologique et spirituelle.
Il a suggéré qu’une sortie durable supposerait de reconnaître que les dieux des différentes traditions ne se confondent pas et que la concurrence des absolus nourrit les logiques d’exclusion. D’où cette formule frappante d’un possible « parlement des dieux », image d’un horizon où les traditions cesseraient de se faire la guerre par fidèles interposés. Il a également rappelé que l’antisémitisme prospère dans les sociétés qui refusent de penser leur propre rapport à l’altérité et qui préfèrent s’unir contre un ennemi plutôt que pour une œuvre commune.
Les paroles de clôture ont redonné à l’ensemble sa portée maçonnique et civique.
Dominique Lamoureux
L’orateur Dominique Lamoureux a rappelé que les loges ne sont ni des refuges d’innocence ni des sanctuaires hors du monde. Elles doivent demeurer des lieux de cohérence, d’écoute, de fraternité, mais aussi de vigilance face au retour de la bête immonde.
Philippe Guglielmi
Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et ancien Grand Maître, a prolongé cette exigence en soulignant que le combat contre l’antisémitisme et le racisme appartient pleinement au devoir maçonnique. Il a dénoncé les dérives fascisantes qu’il voit à l’œuvre à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, tout en affirmant avec force que les Juifs sont chez eux dans la République comme au sein de l’Ordre. Son propos s’est également attaché à distinguer la communauté du communautarisme, et à rappeler que ce combat devait se mener non dans la haine, mais dans l’espérance et la construction.
Pierre Bertinotti
Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a donné à la conclusion une gravité presque mémorielle, en évoquant la récente lecture des noms de déportés juifs français au Mémorial de la Shoah. Il a salué l’organisation de ce colloque, remercié Jean-Francis Dauriac et souligné combien la parole de Tobie Nathan avait rendu intelligible la mécanique intime de la haine. Son propos s’est voulu à la fois ferme et tourné vers l’avenir. L’antisémitisme, a-t-il rappelé, ne relève pas seulement du constat statistique ou de l’indignation morale. Il doit être reconnu comme une atteinte majeure à la vie commune. Sans cette conscience partagée, la lutte restera incomplète. Face à cela, les idéaux maçonniques demeurent une boussole et un rempart, liberté de conscience, égalité des droits, fraternité universelle. Non comme formules de circonstance, mais comme exigences vivantes qui commandent de transmettre la mémoire, de dénoncer les discours de stigmatisation et d’empêcher que l’avenir ne rejoue les tragédies du passé.
Au terme de cette rencontre, en présence de quatre anciens Grands Maîtres, deux livres demeurent en vis-à-vis
Refuser l’endormissement des consciences. Refuser que la haine se fasse paysage. Refuser que l’antisémitisme redevienne une habitude du temps.
Il est des conférences dont on sort mieux instruit
Il en est d’autres, plus rares, dont on sort davantage responsable. Celle-ci appartient à la seconde catégorie. Parce qu’en nommant l’antisémitisme comme une mécanique profonde de haine, en rappelant qu’aucune circonstance ne saurait l’excuser, en le replaçant face aux valeurs de la République, au principe de laïcité et à l’universalisme maçonnique, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France a rendu un véritable service au pays.
À l’heure où tant de passions tristes brouillent les repères, maintenir de tels espaces de pensée, de vigilance et de parole fraternelle n’est pas un luxe. C’est une œuvre de salubrité publique. C’est aussi une manière concrète de servir le bien commun, de fortifier la fraternité universelle et d’honorer ce que la République a de plus exigeant. Peut-être est-ce déjà, dans le tumulte du temps, une manière de résister.
Quand l’affaire cesse d’être un simple scandale pour devenir un révélateur de chute, d’emprise et de confusion. Cette semaine, l’affaire Athanor a changé de visage. Nous ne sommes plus seulement devant une mécanique criminelle disséquée par les juges.
Nous sommes devant des remords exhibés, des personnalités fracturées, des exécutants qui disent avoir cru servir l’État, des commanditaires qui invoquent l’épuisement, et des médias qui, selon leur pente propre, hésitent entre information, dramatisation et pure exploitation du trouble.
Plus le procès avance, plus une vérité s’impose.
Athanor, loge aujourd’hui dissoute de la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française (GL-AMF), dite L’alliance, n’est pas seulement une affaire hors norme.
C’est une chambre noire où se révèlent à la fois les failles d’hommes, l’emballement des récits et l’extrême fragilité de la frontière entre fraternité, influence et prédation.
Le ton de la semaine est donné dès le 8 et le 9 avril
Avec l’audition de Muriel Brun-Millet, plusieurs médias déplacent le regard. Il n’est plus seulement question d’un réseau. Il est question d’une conscience effondrée. France 3 montre une ancienne dirigeante disant être « écrasée par le poids du remords et de la honte ». La formule frappe. Elle ramène soudain l’affaire à ce qu’elle a aussi de profondément humain, c’est-à-dire de lamentable. Nous ne sommes plus dans la pure abstraction d’une officine. Nous sommes dans le tête-à-tête entre la faute et ce qu’il en reste quand le vernis s’écroule.
Dans le même mouvement, Ouest-France choisit le registre du récit rapide et spectaculaire Francs-maçons, faux agents secrets, tueurs à gage, la « folle histoire d’Athanor » est servie sous forme de capsule efficace, mémorisable, partageable. Rien d’étonnant. L’affaire contient tous les ingrédients d’un emballement moderne. Plus elle paraît invraisemblable, plus elle circule. Et plus elle circule, plus elle s’arrache à la lenteur judiciaire qui seule permettrait de la comprendre.
Le 11 avril, Mediapart resserre encore la focale sur Frédéric Vaglio
L’intérêt du papier tient dans ce qu’il montre de la bascule. Un homme qui fut journaliste devient, selon le mot du titre, le « commercial » d’une officine de tueurs. Voilà une formule terrible, parce qu’elle dit à la fois la déchéance et la banalisation. Le crime n’apparaît plus comme une rupture théâtrale, mais comme une pente. Une pente descendante, presque administrative, où l’on finit par vendre l’inacceptable comme on vendrait un service.
Le même jour, hors du champ journalistique le plus rigoureux, d’autres relais européens s’emparent du dossier avec beaucoup moins de précautions
Le réseau franc-maçon, les tueurs, les anciens agents, la loge devenue matrice du crime. Le vocabulaire se durcit, les nuances s’effacent, et l’affaire devient pour certains la confirmation rêvée de tout ce qu’ils voulaient déjà croire. C’est ici qu’il faut être très clair. Tous les relais ne se valent pas. Certains informent. D’autres exploitent. Et certains sites ou comptes de réseaux sociaux sont clairement antimaçonniques. Ils ne suivent pas un procès. Ils se servent d’un procès pour nourrir un récit préalable.
Le 12 avril, la scène s’élargit encore
La Presse au Canada raconte l’affaire comme si un scénariste avait forcé tous les traits à la fois. Société secrète, agents dévoyés, tueurs à gage, missions fantômes, loge compromise. Le dossier français devient un objet d’exportation médiatique.
Courthouse News
Courthouse News, dans un autre ton, observe davantage les corps, les familles, les émotions, les sanglots contenus, les visages ordinaires traversés par le désastre. Rezo Nodwes, lui, reprend la matière en la compressant autour d’une idée simple et dure, celle d’une loge au cœur d’un système criminel présumé. Trois écritures, trois focales, une même conséquence. L’affaire Athanor ne cesse plus de produire du récit.
Le Figaro, ce même 12 avril, signe sans doute l’un des textes les plus intéressants de la semaine sur le plan du théâtre moral.
LE FIGARO Même-les-grands-manipulateurs-se-font-manipuler»-au-procès-Athanor
Son duel Beaulieu-Vaglio montre deux hommes qui se renvoient la responsabilité de la chute, chacun décrivant l’autre comme le manipulateur décisif. Le titre est juste. Même les grands manipulateurs se font manipuler. Toute la grisaille du dossier est là. Chacun se dit pris dans le jeu de l’autre. Chacun se présente moins comme sujet que comme proie. Et pourtant, à la fin, les faits demeurent. Cette circulation de l’emprise ne dissout pas la responsabilité. Elle la rend seulement plus sinistre encore.
Puis viennent les 14 et 15 avril, et avec eux une nécessité plus haute
Dans nos colonnes, l’entretien avec Alain Juillet replace le dossier sous le signe du discernement. C’est le mot juste. Depuis le début de cette affaire, nous voyons ce qui arrive lorsque le discernement cède, lorsque des hommes fascinés par le secret, l’autorité ou l’entre-soi cessent de distinguer le service de la manipulation, l’obéissance de l’abdication, la fraternité de l’allégeance.
L’édito de Christian Roblinpousse encore plus loin cette vérité en parlant d’un athanor qui change l’or en plombs. Le titre dit tout. Le symbole est retourné. Le lieu supposé de la transmutation devient l’atelier de l’abaissement.
France Inter, le 15 avril, retrouve elle aussi ce point de rupture avec une formule appelée à rester. « Le château de cartes s’est effondré »
Ce n’est pas seulement le château des faux récits. C’est aussi celui de tous ceux qui avaient besoin de croire à une mission supérieure pour ne pas voir qu’ils servaient des intérêts privés, des rancunes, des haines ou des cupidités.
Canal+ prolonge cette lecture sous forme documentaire, dans un habillage de thriller judiciaire qui séduira sans doute un large public. Là encore, le danger est double. Rendre l’affaire visible, oui. La transformer en pur objet de fascination, non.
Ce troisième temps de notre revue montre donc une mutation décisive
Athanor n’est plus seulement racontée comme une loge dévoyée ni même comme une cellule criminelle. Elle est devenue un laboratoire de récits contemporains. Il y a le récit judiciaire, lent, rude, patient. Il y a le récit médiatique, qui cherche des figures, des formules, des images. Il y a le récit idéologique, qui attendait depuis longtemps un scandale capable de justifier ses préjugés.
Et il y a, pour la franc-maçonnerie, un autre récit encore, beaucoup plus exigeant. Celui de l’examen intérieur.
Car au fond, la seule question sérieuse n’est pas de savoir si Athanor fera encore vendre du papier, cliquer sur des vidéos ou frissonner les réseaux.
La seule question sérieuse est de savoir si cette affaire servira à mieux comprendre comment des hommes se perdent, comment des structures se laissent détourner, et comment une institution initiatique distingue enfin la fraternité de sa caricature.
L’affaire Athanor n’est pas seulement une descente judiciaire dans la criminalité
Elle est aussi une montée vers une vérité plus inconfortable. Toute structure humaine, dès qu’elle se croit protégée par ses codes, ses rites, ses fidélités ou ses mythes, peut devenir le masque de sa propre corruption. Le plus dangereux n’est jamais le scandale seul. Le plus dangereux est ce moment où le scandale semble confirmer tout ce que les ennemis de la lumière voulaient entendre, pendant que les tièdes préfèrent encore détourner les yeux.
Cette semaine, Athanor n’a pas seulement montré des coupables présumés, des remords et des manipulations
Elle a rappelé à chacun qu’une fraternité qui ne cultive plus le discernement cesse d’élever. Et qu’alors, ce ne sont plus les métaux qu’on laisse à la porte du Temple, mais l’exigence elle-même.
— 11 avril 2026 — Unser Mitteleuropa / DepuisELA « Un réseau franc-maçon jugé pour meurtre et assassinat » Présentation brève : Reprise européenne très accusatoire, centrée sur l’idée d’un réseau maçonnique criminel et sur les principaux noms déjà installés dans le récit médiatique. Lien :https://www.unser-mitteleuropa.com/195010
15 avril 2026 – 450.fm « Un athanor qui change l’or en plombs… » Présentation brève : L’édito de Christian Roblin donne une portée symbolique forte à l’affaire en montrant l’inversion tragique de l’imaginaire alchimique attaché au nom même d’Athanor. Lien :https://450.fm/2026/04/15/un-athanor-qui-change-lor-en-plombs/
7 avril 2026 – Wolnomularstwo.pl (Pologne) « Proces byłych członków francuskiej loży Athanor » Présentation brève : Reprise polonaise du dossier, intéressante parce qu’elle assume vouloir montrer non seulement les réussites mais aussi les déformations du fait maçonnique. Lien : https://wolnomularstwo.pl/2026/04/07/proces-bylych-czlonkow-francuskiej-lozy-athanor/
YouTube / Juste Milieu « Franc-maçonnerie » Présentation brève : Contenu de plateforme à manier avec prudence, relevant davantage du commentaire d’ambiance et de la captation polémique que du suivi judiciaire structuré. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=1kyHQwo_DVM
Avec L’Iran face à ses défis, Yves Bomati et Davoud Pahlavi proposent bien davantage qu’un simple retour sur cent années de bouleversements politiques. Leur livre restitue l’épaisseur d’un pays saisi entre modernisation, révolution, théocratie et désir de liberté, en redonnant à l’histoire iranienne sa profondeur humaine, culturelle et spirituelle.
L’Iran a souvent été raconté de l’extérieur, réduit à quelques images commodes, empire déchu, révolution islamique, crise nucléaire, oppression des femmes, affrontement avec l’Occident.
Le grand mérite du livre d’Yves Bomati et de Davoud Pahlavi est précisément de sortir de ces lectures trop courtes.
Leur enquête embrasse un siècle d’histoire sans jamais céder à la facilité. Elle montre un pays travaillé par des tensions profondes, entre aspiration à la souveraineté, désir de justice, volonté de puissance, mémoire blessée et emprise du religieux sur le politique.
Reza Shah, année 30 – Wikipédia
De Reza Shah à Mohammad Reza Pahlavi, les auteurs rappellent comment l’Iran a voulu se reconstruire comme État moderne, centralisé, capable de résister aux ingérences étrangères et de retrouver sa dignité nationale. Mais ils soulignent aussi les limites de cette modernisation conduite d’en haut. Un pays ne se transforme pas durablement par la seule autorité du sommet. Lorsque le pouvoir n’entend plus les attentes profondes de la société, il prépare lui-même la crise qu’il prétend conjurer.
C’est là l’une des clés du basculement de 1979.
Sur ce point, le livre est particulièrement éclairant
La chute de la monarchie n’a pas ouvert sur la liberté espérée. Elle a installé un autre ordre de domination. La République islamique n’est pas seulement décrite comme un régime autoritaire. Elle apparaît comme un système de sacralisation du pouvoir, où la loi religieuse devient instrument de contrôle des consciences, des corps, des paroles et du visible lui-même. Le turban n’a pas libéré ce que le sceptre avait enfermé. Il a imposé une autre clôture, plus intrusive encore parce qu’elle prétend parler au nom du vrai.
Mohammad Reza Pahlavi – Wikipédia
Cette lecture donne toute sa portée au drame iranien contemporain
Le religieux, lorsqu’il devient appareil de surveillance et de répression, cesse d’être un chemin d’élévation pour devenir une mécanique d’enfermement. L’ouvrage le montre avec sobriété, sans outrance démonstrative, mais avec une grande netteté. C’est ce qui lui donne sa force. Il ne s’agit pas d’un pamphlet, mais d’un livre d’histoire qui éclaire la manière dont une légitimité spirituelle peut être captée, dévoyée et transformée en outil de domination.
Dans cette perspective, les figures de Mahsa Jina Amini et d’Ahou Daryaei prennent une dimension qui dépasse l’actualité immédiate
À travers elles, le corps féminin devient le lieu le plus exposé de la vérité politique iranienne. C’est sur lui que la théocratie veut inscrire sa loi. C’est aussi par lui que resurgit la contestation la plus nue. Le refus de plier redevient alors un geste fondamental. Exister, apparaître, se tenir debout, devient déjà résister.
L’autre intérêt majeur du livre tient à la rencontre de deux voix
Yves Bomati apporte la solidité de l’historien, nourri par une longue fréquentation des profondeurs persanes et des articulations entre croyance, pouvoir et violence.Davoud Pahlavi, petit-neveu du dernier shah, introduit quant à lui une mémoire incarnée, marquée par l’exil, la perte et la fidélité. Cette présence ne réduit jamais le livre à la nostalgie dynastique. Elle lui donne au contraire une chair supplémentaire. Grâce à elle, l’histoire retrouve des visages, des blessures et des continuités intimes.
Peu à peu, l’Iran apparaît comme une nation dispersée mais non anéantie
Sous les ruptures, les censures et les confiscations, quelque chose demeure. Une mémoire, une jeunesse, une réserve de relèvement, une fidélité plus ancienne que les régimes eux-mêmes. C’est sans doute ce que le livre saisit le mieux. Il ne referme pas la blessure iranienne. Il en restitue la profondeur tragique, sans jamais exclure l’hypothèse d’un avenir.
Yves-Bomati
Yves Bomati et Davoud Pahlavi signent ainsi un ouvrage dense, clair et habité, qui aide à comprendre pourquoi l’Iran demeure l’un des grands nœuds du monde contemporain. Plus qu’une synthèse historique, c’est une lecture de la longue durée d’une civilisation qui cherche encore sa forme juste. Un livre utile, grave et souvent poignant, qui rappelle qu’au cœur même de la nuit iranienne, une lumière n’a peut-être pas cessé de veiller.
L’Iran face à ses défis – 1925-2025, un siècle d’histoire sous tension Yves Bomati et Davoud Pahlavi – Armand Colin, 2026, 368 pages, 23,90 €
L’Iran face à ses défis – 1925-2025 : un siècle d’histoire sous tension
Le 10 avril 2026, l’agence d’information russe URA.RU publiait une interview exclusive qui a fait le tour des réseaux sociaux et des médias russes : Andrei Bogdanov, Grand Maître de la Grande Loge de Russie (Velikaya Lozha Rossii), a accepté de parler publiquement des frères maçons présents à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Intitulée « Le principal maçon de Russie Bogdanov a parlé de ses frères à Ekaterinbourg », l’enquête révèle l’existence de deux loges régulières actives depuis une dizaine d’années dans la capitale de la région de Sverdlovsk, comptant des dizaines de membres issus des élites locales : hauts fonctionnaires, entrepreneurs, universitaires, avocats et figures culturelles.
Cette déclaration, rare dans un pays où la franc-maçonnerie reste souvent discrète, intervient quelques jours seulement après un événement qui a beaucoup fait parler : un rituel d’initiation secret tenu à Ekaterinbourg, immortalisé par une photo publiée sur le groupe VKontakte de la communauté maçonnique. Sur l’image, sept personnes posent avec les attributs traditionnels (tabliers, colonnes, équerre et compas), visages cachés. Certains internautes y ont vu un canular du 1er avril ; les membres du groupe ont immédiatement démenti. Ce cliché, loin d’être anecdotique, est devenu le symbole d’une franc-maçonnerie russe qui, sans chercher le scandale, refuse désormais de rester totalement dans l’ombre.
Qui est Andrei Bogdanov, le « principal maçon de Russie » ?
archives personnelles d’Andrey Bogdanov
Andrei Vladimirovich Bogdanov n’est pas un inconnu du paysage politique russe. Né en 1970, il est politologue de formation, candidat à l’élection présidentielle de 2008 (il avait recueilli environ 1,3 % des voix), et surtout, depuis plusieurs années, Grand Maître de la Grande Loge de Russie. Cette obédience, fondée en 1995 après la chute de l’URSS, est la principale structure maçonnique régulière du pays, reconnue internationalement par la Grande Loge Unie d’Angleterre.
Dans l’interview accordée à URA.RU le 10 avril 2026, Bogdanov s’exprime avec franchise et pédagogie. Il assume pleinement son rôle public : « Je suis maçon, je suis Grand Maître », déclare-t-il, soulignant que 70 % des maçons russes ne cachent plus leur appartenance. Seuls 30 % choisissent encore la discrétion, notamment à Ekaterinbourg. Il refuse toute condamnation de cette attitude :
« Nous ne les jugerons pas. En maçonnerie, il existe un droit : si un maçon n’a pas lui-même révélé son nom, aucun autre maçon ne peut le faire à sa place. »
La franc-maçonnerie à Ekaterinbourg : une présence discrète mais bien réelle
Page instagram de la Grande Loge de Russie
Selon les chiffres fournis par Bogdanov, deux loges régulières opèrent à Ekaterinbourg depuis environ dix ans :
Loge « Kamennoy Poyas » (Ceinture de Pierre) n° 31
Loge « P.P. Demidov » n° 43
Ces loges ne se distinguent ni par leur philosophie ni par leur rituel : elles suivent strictement la tradition régulière de la Grande Loge de Russie. Leurs membres ? Des profils très variés mais tous dotés d’un haut niveau d’études : hommes d’affaires, avocats, enseignants d’université, anciens députés, responsables politiques et artistes. « Ce sont des gens absolument différents », insiste Bogdanov. Et quand le journaliste lui demande si ces personnes sont connues des habitants de Sverdlovsk et de Russie, la réponse est claire : « Oui ».
Cette révélation a surpris beaucoup d’observateurs. L’Oural, région industrielle et stratégique de Russie, n’était pas jusqu’ici considéré comme un haut lieu maçonnique. Pourtant, la présence y est ancienne et structurée.
Chiffres nationaux : une franc-maçonnerie russe modeste mais organisée
Bogdanov livre des statistiques précises et rares :
56 loges au total en Russie (dont 28 à Moscou).
Plus de 1 300 maçons actifs sur l’ensemble du territoire.
Ces chiffres placent la franc-maçonnerie russe dans une position relativement modeste comparée aux grandes obédiences occidentales (Grande Loge Unie d’Angleterre : plus de 200 000 membres ; Grand Orient de France : environ 50 000). Mais elle est en pleine reconstruction après des décennies de répression soviétique.
Pourquoi tant de maçons russes restent-ils dans l’ombre ?
Bogdanov l’explique sans détour : l’image ambivalente de la franc-maçonnerie dans l’opinion publique. Une partie de la société russe associe encore la maçonnerie à des théories du complot, à des influences occultes ou à des réseaux d’influence occultes.
« Beaucoup de personnes, même hautement diplômées, ne comprennent pas ce qu’est un maçon. Elles lisent des contes sans sources et attribuent à la maçonnerie des choses incompréhensibles »
regrette-t-il. Lui-même, formé à l’époque soviétique, plaide pour une approche rationnelle : « On m’a appris à étudier les sources primaires. »
Cette méfiance historique s’explique par le passé : interdite sous les tsars à certaines époques, totalement réprimée pendant l’URSS (considérée comme bourgeoise et cosmopolite), la franc-maçonnerie n’a vraiment refait surface qu’après 1991.
La philosophie maçonnique selon le Grand Maître
Antimaçonnisme en Russie – Société secrète
Pour Bogdanov, l’essence du maçonnisme est simple et positive : « La mission principale d’un maçon est de faire de l’homme bon un homme encore meilleur et de construire un temple dans son âme. » Cette démarche individuelle profite à la société tout entière :
Auto-éducation permanente
Spiritualité
Charité (l’un des piliers du maçonnisme)
« La société n’a jamais souffert d’avoir un homme de plus qui porte la spiritualité et qui s’instruit toute sa vie. Est-ce mal pour la société si les gens font de la bienfaisance ? » Point crucial : dans la maçonnerie régulière russe, la religion et la politique sont strictement interdites de discussion en loge. Cela distingue nettement la Grande Loge de Russie des obédiences libérales plus politisées.
Conditions d’admission : une élite masculine et croyante
La page Instagram de la Grande Loge de Russie
Pour devenir maçon en Russie aujourd’hui, il faut :
Être un homme de plus de 21 ans
Posséder un diplôme d’enseignement supérieur
Avoir des mœurs libres et bonnes
Croire en un Dieu unique (peu importe la confession)
La majorité des maçons russes sont orthodoxes, mais on trouve également des musulmans et des juifs. Cette exigence de foi monothéiste est un marqueur de la régularité maçonnique.
La franc-maçonnerie dans l’Oural : au-delà d’Ekaterinbourg
Bogdanov dresse une carte précise de la présence maçonnique dans le Grand Oural :
Ekaterinbourg : 2 loges (déjà citées)
Tioumen : Loge « Antares » n° 62
Perm : Loge « Zolotoy Klyuch » (Clé d’Or) n° 44
À Tcheliabinsk, des frères existent, une loge a même été envisagée, mais elle n’a pas encore vu le jour faute d’atteindre le quorum minimum de sept Maîtres. Bogdanov espère une création dans les un à deux ans à venir.D’autres événements récents confirment le dynamisme de la maçonnerie dans la région : préparation du 300e anniversaire de Perm avec une participation maçonnique, ou encore une grande réunion internationale prévue à Perm.
Une franc-maçonnerie russe qui sort progressivement de l’ombre
Place Rouge – Saint Basile – Crédit photo : Christophe Meneboeuf
L’interview d’Andrei Bogdanov du 10 avril 2026 marque un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, le plus haut responsable maçonnique russe parle ouvertement d’une implantation concrète dans une grande ville de province, cite des chiffres, explique les règles de confidentialité et défend l’utilité sociale de l’institution. Loin des fantasmes complotistes, la réalité qui émerge est celle d’une fraternité discrète, composée d’hommes éduqués qui cherchent avant tout l’amélioration personnelle et la charité.
Dans une Russie où la spiritualité et les valeurs traditionnelles sont remises au centre du discours officiel, cette franc-maçonnerie régulière, attachée à la foi en un Dieu unique et au silence sur la politique, semble trouver un espace légitime.
L’initiative d’Ekaterinbourg, avec son rituel d’initiation photographié et partagé, n’est peut-être pas un hasard. Elle signe peut-être le début d’une nouvelle ère : celle où les francs-maçons russes, sans renier leur discrétion traditionnelle, acceptent de se montrer « tels qu’ils sont » – ni conspirateurs, ni fantômes, simplement des hommes qui bâtissent, pierre après pierre, le temple intérieur.L’article d’URA.
RU du 10 avril 2026 restera sans doute comme un document historique : le jour où le principal maçon de Russie a décidé de parler de ses frères d’Ekaterinbourg… et de rappeler au monde que, en 2026, la franc-maçonnerie russe est bien vivante, bien structurée, et surtout bien loin des légendes qui l’entourent encore.