À Rambouillet (Yvelines), la Grande Loge de France (GLDF) propose une conférence publique qui parlera autant aux curieux qu’aux initiés.
Blason Rambouillet
Dominique-Joseph Balette-Pape y tissera un dialogue vivant entre le Tarot, l’alchimie et la Franc-maçonnerie : trois voies différentes, un même labeur de lumière. Un conte en ouverture, un voyage initiatique en fil rouge, et, pour guide discret, Hermès qui passe d’arcane en arcane « de l’autre côté du miroir ».
Trois langages, une seule quête
Tarot, alchimie, Franc-maçonnerie : les mots semblent éloignés, ils décrivent pourtant une même dynamique intérieure.
Le Tarot n’est pas ici un oracle de foire, mais un alphabet symbolique. Les 22 arcanes majeurs racontent un itinéraire : du Mat qui s’élance sans numéro au Monde qui réunit, chaque lame met en scène une épreuve, une vertu, une tension créatrice. On n’y « prévoit » pas l’avenir, on y déplie la conscience : l’Arcane XIII invite à dépouiller, la Tempérance à relier, la Justice à axer.
Alchimie laboratoire
L’alchimie n’est pas l’obsession du métal, mais l’art de transmuter l’être. Œuvre au noir, au blanc, au rouge : trois temps pour brûler l’inutile, éclaircir le cœur et unir le soufre de la volonté au mercure de l’imaginal. Le laboratoire dit la patience, l’athanor la chaleur juste, la matière première ce « vil » de soi qui demande soin plutôt que déni.
Dessin Julie Lô
La Franc-Maçonnerie enfin, ordonne ce travail dans une architecture de symboles : l’équerre pour la rectitude, le compas pour l’ouverture, le pavé mosaïque pour l’unité des contraires, la parole reçue et transmise comme un outil de transformation. Le Temple n’est pas un lieu, c’est une méthode.
Ces trois langages ne se juxtaposent pas : ils s’éclairent. Le Tarot donne des images actives au cheminement, l’alchimie offre la discipline opérative, la Franc-maçonnerie propose la communauté et le rite qui unifient l’effort.
Ce que chacun y gagne, profane ou initié
Pour le profane, la soirée donnera des clés pour reconnaître, dans les images du Tarot ou les métaphores de l’alchimie, une pédagogie de vie : assumer les fins nécessaires (Arcane XIII), tenir le milieu (Tempérance), ajuster ses actes (Justice), persévérer dans l’Œuvre rouge (naître au désir qui construit).
Pour l’initié, elle offrira un miroir exigeant : le rituel ne vaut que s’il transforme. La loge est un athanor, l’écoute une distillation, la fraternité une coction lente qui rend l’ego respirable. Le « secret » n’est pas un trésor caché, c’est un degré d’intensité dans la présence au monde.
Une heure pour faire levain
La conférence durera environ 45 minutes, suivies d’un temps d’échanges. Ce format court vise l’essentiel : transmettre sans verbiage, laisser au public la place des questions, puis prolonger la rencontre lors d’un pot amical avec des Frères et des Sœurs des loges de Rambouillet. La voie initiatique s’apprend aussi au coin de la table, quand les symboles redescendent dans la vie ordinaire.
Ouvrir les portes
Parce qu’ouvrir les portes, c’est ouvrir les signes. En croisant Tarot, alchimie et Franc-maçonnerie, cette rencontre rappelle que la tradition n’est pas musée mais mouvement : une science de l’âme qui aide à demeurer droit dans un monde incertain. Que tu viennes par curiosité, pour approfondir ta pratique, ou pour éprouver par toi-même ce que « symboliser » veut dire, cette soirée offre un viatique : apprendre à lire, à relier, à réaliser.
Les cartes parlent. Les symboles opèrent. Le Temple s’édifie en nous.
Informations pratiques
Conférence publique – Grande Loge de France Conférencier : Dominique-Joseph Balette-Pape, membre de la GLDF Thème : Tarot, alchimie et Franc-maçonnerie – Cheminement initiatique et spirituel
Salle La Valéria – Hôtel Best Western Amarys
Jeudi 20 novembre 2025 à 20h00 (accueil dès 19h00) Lieu : Salle « La Valéria » – Hôtel Best Western Amarys, 73, rue de la Louvière, 78120 Rambouillet Accès : entrée libre et gratuite Organisation: Grande Loge de France – échanges et verre de l’amitié à l’issue
Il y a deux sortes d’initiations : les initiations de ce monde, préparatoires ; et celles de l’autre, qui achèvent les premières (Olympiodore, «opérateur en alchimie»).
On n’en disconviendra pas, nous avons des secrets ! Ce sont des signes figuratifs empruntés d’abord à l’outillage des bâtisseurs, puis à la symbolique du Temple de Salomon, ce sont des paroles sacrées (des hébraïsmes empruntés à la Bible), et ce sont des attitudes instaurées par les rituels. Ces secrets composent un langage, tantôt muet et tantôt très éloquent, pour communiquer, pour nous reconnaître. Ces signes, ces paroles et ces postures rappellent le souvenir de quelque vertu morale ou de quelque mystère de notre foi de maçons. Ce n’est qu’aux adeptes que l’on en dévoile le sens.
Aujourd’hui, il reste de la forme archaïque des premiers rituels fondateurs de la Maçonnerie un symbolisme correspondant à un ensemble de rites de reconnaissance mutuelle, et il reste aussi des rites porteurs d’exégèse, celles d’un catéchisme allégorique conduisant aux mystères du Christ, tels qu’ils furent divulgués au commencement ; commencement marqué par le calvinisme. En effet, le calvinisme apparaît historiquement comme fondateur des débuts de la Maçonnerie spéculative. Les références au Temple de Salomon n’étaient pas seulement des références à des réalités du passé en tant que Temple de Jérusalem ou du corps du Christ, c’était aussi une référence à une réalité future espérée : l’Église presbytérienne dont il fallait poursuivre et parachever l’édification.
L’essence des rites d’initiation chamanique est l’expérience de la mort et de la renaissance. Les chamans sibériens, dont les pratiques sont restées assez inchangées depuis l’âge de pierre, subissent une maladie initiatique et une dissolution de leur personnalité, se culminant par une mort durant laquelle ils reposent dans un état inanimé à l’intérieur d’une loge ou dans un endroit isolé pendant trois à sept jours. Ils sont ramenés à une conscience normale seulement après l’expérience de l’initiation. L’idée de la résurrection du mythe d’Osiris se retrouve en Grèce avec celui de Dionysos, héros qui meurt et renaît périodiquement (ancien «Feu divin»). Cet héritage explique la conception qui avance que la nature de Dionysos serait unique : différente de celle des autres dieux puisqu’il est soumis à la mort, mais également des mortels puisqu’il renaît (sur un talisman, on le montre, crucifié comme Jésus). Le mythe du dieu fait homme, qui meurt et ressuscite, se prolonge avec Athis, Adonis et Mithra.
L’idée de réincarnation est répandue partout dans le monde, surtout dans les religions de l’Inde: hindouisme, bouddhisme et jaïnisme. Dans le bouddhisme tibétain, le Bardo Thödol (livre des morts tibétains) décrit en détail les étapes entre la mort et la réincarnation. Il existe d’autres livres des morts, notamment le Livre des morts égyptien et l‘Ars moriendi(l’art de mourir) du Moyen Âge européen. Dans le christianisme, seuls quelques rares pères de l’Église, notamment Origène, ont défendu cette hypothèse.
Dans la cérémonie d’élévation, quel est l’objet de la substitution par le rituel, objet qui est aussi en l’espèce un sujet ? Des cérémonials primitifs, que vivons-nous aujourd’hui avec la cérémonie d’élévation ?
Avant de tenter de donner une explication à ce cérémoniel, voyons d’abord comment les cinq points du compagnonnage furent préconisés à travers les traces des textes fondateurs les évoquant.
Voici pour les textes fondateurs
Dans le Manuscrit d’Édimbourg de 1696, qui date donc de la période de transition de la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative (il est à l’heure actuelle, en Écosse et dans le monde, le plus ancien document connu de caractère rituel, c’est ce qui fait son intérêt exceptionnel), on trouve le passage suivant : Q. 2 : Combien y a-t-il de points du compagnonnage ? R. : Cinq, à savoir : pied à pied, genou à genou, cœur à cœur, main à main et oreille à oreille. Faites alors le signe du compagnonnage, et serrez la main [de votre interrogateur], et vous serez reconnu pour un véritable maçon. Les mots sont dans 1Rois 7,2l : «Il dressa les colonnes dans le portique du temple ; il dressa la colonne de droite, et la nomma Jakin; puis il dressa la colonne de gauche, et la nomma Boaz» et dans 2Chroniques 3, dernier verset : «Il dressa les colonnes sur le devant du temple, l’une à droite et l’autre à gauche; il nomma celle de droite Jakin, et celle de gauche Boaz».
Dans le Manuscrit Sloane, datant de +/- 1700 (British Museum), il est écrit : Ils ont un autre mot qu’ils appellent le mot de maître, et c’est Mahabyn, qu’ils divisent toujours en deux mots. Ils se tiennent debout l’un contre l’autre, poitrine contre poitrine, les chevilles droites se touchant par l’intérieur, en se serrant mutuellement la main droite par la poignée de main de maître, l’extrémité des doigts de la main gauche pressant fortement les vertèbres cervicales de l’autre ; ils restent dans cette position le temps de se murmurer à l’oreille l’un Maha et l’autre, en réponse, Byn.
Dans le Manuscrit Graham de 1726, qui est catéchisme maçonnique, se présentent des parallèles certains avec d’autres écrits du même genre, comme «The whole institutions of free-masons opened» de 1725. Il s’y rappelle trois légendes dont celle de l’histoire de la découverte du cadavre de Noé par ses fils. Sem, Cham et Japhet, les trois fils de Noé, se rendent à la tombe de leur père pour tenter d’y découvrir quelque chose à son sujet, qui les guiderait jusqu’au puissant secret que détenait ce fameux prédicateur. Ces trois hommes étaient déjà convenus que s’ils ne trouvaient pas le véritable secret, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Arrivés à la tombe, ils ne trouvent rien d’autre que le corps de leur père, corrompu, et dont la main et l’avant-bras se détachent en morceau ; ils le relèvent alors «en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et main dans le dos «, selon la méthode que l’on apprend plus loin être celle des «cinq points des compagnons francs-maçons» «Aide-nous, ô Père». Comme s’ils avaient dit : «ô Père du ciel aide-nous maintenant, car notre père terrestre ne le peut pas. « Ils reposèrent ensuite le cadavre, ne sachant qu’en faire. L’un d’eux dit alors : «Marrow in this bone, il y a de la moelle dans cet os», le second dit : «mais c’est un os sec» et le troisième dit : «il pue». Ils s’accordèrent alors pour donner à cela un nom qui est encore connu de la Franc-maçonnerie de nos jours et qui est le mot du Maître. Pour mémoire, la troisième légende concerne Hiram, il y achève le Temple mais ne meurt pas de mort violente. Ces cinq points font référence aux cinq principaux signes qui sont: la tête, le pied, le corps, la main et le cœur ; et aussi aux cinq points d’architecture. Ils tirent leur force de cinq origines, une divine et quatre temporelles, qui sont les suivantes : premièrement le Christ, le chef et la pierre d’angle; deuxièmement Pierre appelé Képhas; troisièmement Moïse qui grava les commandements; quatrièmement Betsaléel le meilleur des maçons; cinquièmement Hiram qui était rempli de sagesse et d’intelligence.
Dans le catéchisme irlandais Les 3 coups distincts du rite d’York de 1760, représentant l’usage des anciens, on peut lire : Ils enfoncèrent les cinq doigts de leur main droite dans le poignet de sa main droite (ce qui constitue l’attouchement du M \) et en tirant de toute leur force, leur pied droit contre son pied droit, leur genou droit contre son genou droit, leur sein droit contre son sein droit, leur main gauche soutenant son dos et susurrant dans son oreille le mot Mahhabone qui signifie à peu près, pourri jusqu’à l’os et constitue le mot du Maître.
Dans la version, complétée par Jean-Baptiste Willermoz, du Rituel du Régime Écossais Rectifié, rédigé au Convent Général de l’Ordre en l’an1782, il est dit : Enfin, le Vénérable Maître lui prend le poignet droit avec sa main droite, lui passe sa main gauche sous l’épaule gauche, tenant le pied droit contre le pied droit du candidat, genou contre genou, et poitrine contre poitrine. Dans cette attitude, et aidé par les deux Surveillants, il le relève entièrement, disant d’une voix élevée : Il recevra la vie dans le sein de la mort.
Dans le Rituel du Rite Français du XVIIIe siècle, on trouve : 2ème S\. : Très Respectable, j’ai cru pouvoir le relever par l’attouchement d’Apprenti, mais la chaire quitte les os. 1er S\ : Très Respectable, j’ai cru pouvoir le relever par l’attouchement de Compagnon, mais la chair quitte les os. T\R\ : Ne savez-vous pas que vous ne pouvez rien sans moi et que nous pouvons tout à nous trois. Il s’approche du Récipiendaire, pose le pied droit contre le sien, genoux contre genoux ; de la main droite il lui enserre le poing, de façon que les paumes des deux mains soient l’une contre tous l’autre, et lui passe le bras gauche sous l’omoplate droite, ayant par ce moyen, estomac contre estomac ; puis à l’aide des deux Surveillants, il le relève et lui dit à l’oreille, en lui donnant l’accolade par trois, les trois syllabes du mot Machaben.
Que ce soit dans le Cooke, 1400-1410, le Sloane environ 1700, le Dumfries 1711, le Wilkinson 1724-1730, le Graham 1726, tous les rituels fondateurs font référence à des corps à corps, âme dans âme, pour la cérémonie d’acceptation du maçon à sa maîtrise.
Juste une remarque : Ce n’est qu’avec la deuxième édition des Constitutions d’Anderson, publiées en 1738 (p42), que la maîtrise sera formellement intégrée comme troisième degré hiérarchique .
Quant à l’interprétation, les courants maçonniques divergent. Retenons en quelques-unes, sans prétention à l’exhaustivité.
La fraternité comme code moral. C’est l’explication qu’en donne le «catéchisme des trois coups distincts» de 1760: Premièrement, main contre main, signifie que je tendrai toujours la main à un F\pour l’aider, tant que cela sera en mon pouvoir. Deuxièmement, pied contre-pied, signifie que je n’aurai jamais peur de m’écarter de mon chemin pour rendre service à un frère. Troisièmement, genou contre genou, signifie que lorsque je m’agenouille pour faire ma prière, je ne dois jamais oublier de prier aussi bien pour mon frère que pour moi-même. Quatrièmement, poitrine contre poitrine sert à montrer que je garderai les secrets de mon frère comme les miens propres. Cinquièmement la main gauche qui soutient le dos signifie que je serai toujours prêt à soutenir un frère tant que cela sera en mon pouvoir.
Le rappel ecclésiologique et spirituel du calvinisme. La doctrine calviniste exprimant les fondements de la foi presbytérienne fut présentée et définie en cinq points, mieux en cinq contre-points de la réfutation de l’arminianisme au synode de Dordretch en 1618. L’arminianisme classique est une vue théologique protestante affirmant que la grâce prévenante de Dieu préparant la régénération est universelle, et que la grâce permettant la régénération et la sanctification est résistible Ces cinq points, résumés par l’acronyme anglais TULIP (Total depravity, Unconditonal election, Limited atonement, Irresistible grace, Perseverance of the saints), portaient essentiellement sur le primat et les modalités de la grâce et constituaient par-là les clefs de la rédemption en vue du salut éternel. Ils représentaient des instruments de la résurrection des corps. Dépravation totale : contrairement à la vision arminienne populaire selon laquelle l’homme est simplement blessé par le péché, la théologie réformée enseigne la doctrine de la dépravation totale. Cela ne signifie pas que chaque personne est aussi mauvaise qu’elle pourrait l’être ; cela signifie que la chute a corrompu chaque aspect de la nature humaine et que l’homme déchu est mort dans le péché. Non pas malade, mais mort. Élection inconditionnelle : contrairement à la vision arminienne selon laquelle Dieu a élu certains en fonction de leur foi prédite en Christ, la théologie réformée enseigne la doctrine de l’élection inconditionnelle. Cela signifie que l’élection des pécheurs par Dieu au salut n’est conditionnée par rien d’extérieur à la nature divine. Dieu ne dépend en aucune façon de ses créatures. Grâce irrésistible : contrairement à la vision arminienne selon laquelle la mort du Christ était pour toute l’humanité, rendant possible la rédemption de tous les êtres humains, la théologie réformée enseigne la doctrine de l’expiation limitée (ou mieux, de l’expiation définitive). Cela signifie qu’au lieu de rendre la rédemption possible, Christ a accompli la rédemption de ceux pour qui il est mort. La grâce irrésistible Contrairement à la vision arminienne selon laquelle la grâce est résistible, la théologie réformée enseigne la doctrine de la grâce irrésistible. Elle enseigne que le Saint-Esprit régénérera tous ceux pour qui Christ est mort. Si les incroyants peuvent résister à l’appel extérieur de l’Évangile, les élus parmi eux entendront et répondront à l’appel intérieur. Dieu leur accordera souverainement le don de la foi et ils sortiront du tombeau de la mort spirituelle. La persévérance des saints: enfin, contrairement à la vision arminienne selon laquelle les chrétiens véritablement régénérés peuvent abandonner définitivement la foi, la théologie réformée enseigne la doctrine de la persévérance des saints. Ceux qui ont été choisis par Dieu, ceux pour qui Christ est mort et qui ont été appelés de la mort à la vie, Dieu les préservera par sa grâce jusqu’à la fin. Personne ne les arrachera jamais de la main de leur Père. Le pouvoir résurrecteur des cinq points du calvinisme suggéra aux rédacteurs du Graham en 1726 l’idée de relever un cadavre, probablement celui de Noé. Par ailleurs le «Contrat de la loge écossaise» de Perth, qui décrit en 1658 le rite calviniste des cinq points du compagnonnage, développait l’attouchement originel de la griffe. Cette griffe était à considérer d’une part, ut singuli, comme un double instrument d’union fraternelle et d’onction spirituelle, d’autre part, ut universi, comme référence au double symbolisme ecclésiologique et spirituel du Temple de Salomon. La communion fraternelle engendrant l’onction spirituelle, l’onction spirituelle engendrant la communauté fraternelle. Le relèvement est donc à interpréter, ici, comme l’affirmation en la foi presbytérienne. Ce n’est qu’en 1730, sur fond d’opposition religieuse, que la Grande Loge de Londres, en majorité anglicane, remplace Noé par le cadavre d’un meurtre, Hiram. Par réaction, la légende d’Hiram, occulta l’interprétation calviniste, allant même jusqu’à identifier les calvinistes aux assassins du bâtisseur.
La connaissance du métier des compagnons. Le manuscrit Graham 1726 se termine en insistant sur le nombre cinq. Outre les cinq points physiques qui sont pied contre pied, etc., le manuscrit faisait référence aux cinq ordres d’architecture (le toscan, le dorique, le ionique, le corinthien, le composite) et aux cinq ordres de la Maçonnerie (en 1804 ce sont les cinq ordres supérieurs gérés par le Grand Chapître Général de France : Élu, Écossais, Chevalier d’Orient, Rose-croix et un cinquième regroupant tout ce qui était supérieur au Rose-croix), affirmant qu’ils tirent leur force de cinq figures primitives, une divine et quatre temporelles qui sont comme suit : premièrement le Christ, le chef et la pierre d’angle, deuxièmement Pierre appelé Képhas, (nom signifiant rocher), troisièmement Moïse qui grava les commandements (sur deux tables de pierre), quatrièmement Betsal’el le meilleur des maçons qui construisit le sanctuaire à l’époque de l’exode («Vois : j’ai appelé par son nom Betsal’el, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda. Je l’ai rempli de l’esprit de Dieu pour qu’il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel ; création artistique, travail de l’or, de l’argent, du bronze, ciselure des pierres de garniture, sculpture sur bois et toutes sortes de travaux, Ex. 3,1), cinquièmement Hiram qui était rempli de sagesse et d’intelligence. Ici l’interprétation litho centrique du métier des bâtisseurs s’impose confirmée par la question-réponse 24 du Graham : Qu’est-ce qu’un maçon ? Un ouvrier de la pierre.
Sans doute, ces cinq points parfaits correspondent-ils à un secret opératif : Utilisant le rituel de reconnaissance des compagnons opératifs (la guilbrette), Villard de Honnecourt dans son Album dessine à usage mnémotechnique, entre autres deux figures. De droite à gauche : 1°) «la courbe qui recouvre les deux hommes qui se tiennent aux épaules symbolise la voûte en ogive tracée avec des arcs de cercle.» Il s’agit, d’une voûte dite en tiers-point. 2°) le rappel de la partition du carré (Planche XXVII et XXXVI pages 140 et 141 de l’album).
L’interprétation égyptienne. Comment ne pas remarquer quelques similitudes avec la manière dont Isis transmettait à son enfant les facultés et les qualités lumineuses qui en faisaient un roi : «à l’aide de quelques opérations magiques auxquelles s’ajoutait la gestuelle de l’enlacement, de l’effleurement (face à face), de l’embrassement (sur l’épaule droite), du caressement ou friction (fontanelle et nuque) et de l’aspiration de l’haleine divine».
L’interprétation Alchimique.Seulement effleurée car, dans quelques manuscrits anciens, on trouve de cet art plusieurs définitions desquelles il importe que nous l’évoquions ici. Hermès dit : «L’Alchimie est la science immuable qui travaille sur les corps à l’aide de la théorie et de l’expérience, et qui, par une conjonction naturelle, les transforme en une espèce supérieure plus précieuse». C’est essentiellement le Rite de l’étoile Flamboyante dont on retrouve trace dans le Système philosophique des Anciens Mages égyptiens revoilé par les prêtres Hébreux sous l’emblème maçonnique vers 1750 qui développa en Franc-maçonnerie cette interprétation. Ce Rite est réellement alchimique. Son catéchisme est une description du Grand Œuvre avec en parallèle l’explication alchimique des principaux symboles maçonniques. Par le broyage, la mortification de la materia prima, suivie de sa séparation du corps (soufre et terrestréités) d’avec l’âme (mercure) et l’esprit (sel), on obtient l’image d’une mort humaine. Mourir pour renaître toujours plus pur, voilà la conception philosophique. En alchimie, «certaines statues allégoriques de la Prudence ont pour attribut le serpent fixé sur un miroir. Et ce miroir, signature du minéral brut fourni par la nature, devient lumineux en réfléchissant la lumière, c’est-à-dire en manifestant sa vitalité dans le serpent, ou mercure, qu’il tenait caché sous son enveloppe grossière. Ainsi, grâce à ce primitif agent vivant et vivifiant, il devient possible de rendre la vie au soufre des métaux morts. En exécutant l’opération, le mercure, dissolvant le métal, s’empare du soufre, l’anime et meurt en lui cédant sa vitalité propre. C’est ce que les maîtres veulent enseigner lorsqu’ils ordonnent de tuer le vif pour ressusciter le mort, de corporifier les esprits et de réanimer les corporifications.» (Fulcanelli, Les demeures philosophales, t2, p70). C’est aussi une des conceptions philosophiques de la Franc-maçonnerie. Lorsqu’il est dit que le maître Hiram revit dans le nouveau maître, cela évoque la réincarnation d’un être dans un autre. Ce n’est évidemment qu’une métaphore. La réalité créée par l’esprit est en nous-mêmes. C’est une représentation du monde élaborée par l’esprit, qui a nécessité différents intermédiaires ayant codé la perception : les organes des sens qui transforment nos perceptions en influx nerveux, puis les nerfs qui acheminent cette information jusqu’au cerveau. Hiram n’est qu’une façon d’être, ce sont ses valeurs qui sont offertes au récipiendaire pour qu’il les fasse siennes. Être Hiram c’est découvrir en soi cette part de qualités morales et spirituelles qui vont révéler l’initié. Hiram est celui qui maîtrise les forces de l’inorganique et rassemble ce qui est épars (les ouvriers, la chair avec les os…). La réincarnation d’Hiram c’est l’éveil du maître intérieur.
L’interprétation christique. On ne peut ignorer l’influence réelle d’une culture religieuse christique dans la Maçonnerie française du XVIIIe siècle.
La posture de relèvement et d’accueil du nouveau M\ est une invitation à déchiffrer le sens de la légende d’Hiram dont la première version parut en 1730 dans l’ouvrage de Samuel Prichard intitulé La Maçonnerie disséquée. C’était une divulgation du rituel de la Grande loge de Londres de 1730. Analysant les deux sources immédiates de cette légende (le Graham de 1726 et le Wilkinson de 1727), il est permis de montrer que la figure d’Hiram était une figure allégorique renvoyant à une réalité bien précise : Jésus. Et c’est en ce même sens allégorique sans équivoque que le rituel de la Grande loge de Londres reprit la figure d’Hiram, la superposant à celle de Noé, pour élaborer sa légende, afin d’entamer une herméneutique biblique à l’abri des clergés. La légende maçonnique d’Hiram n’avait rien d’irréel ou d’irrationnel, elle n’avait rien d’arbitraire ou d’artificiel car elle exprimait une interprétation spirituelle, et non charnelle, de la résurrection des morts tout en invitant les maçons à s’interroger sur la notion mystérieuse d’attouchement corporel. Selon la théologie chrétienne : «C’est Dieu le Fils lui-même, le Verbe de Dieu, qui se ressuscite Lui-même à partir de son corps mort. Son âme resurgit donc et la forme glorieuse de ce corps réanime victorieusement son cadavre. Il est le Médiateur en Son corps de Sa résurrection ! Le sens réel de résurrection, en tant que promesse placée devant nous dans les écritures, a été très généralement perdu de vue, en partie parce que ce terme est employé de diverses manières.
Dans l’usage courant, il n’est pas rare d’utiliser ce terme au sens figuré. En disant ressusciter pour réveiller, revigorer, faire sortir de sa torpeur, ranimer, rendre force tant à des objets, des idées que des personnes.
Dans l’usage biblique, il y a une autre confusion terminologique entre un simple réveil et une résurrection pleine et entière hors la mort. Les chrétiens parlent de la résurrection de Lazare «sors d’ici», de la résurrection du fils de la veuve de Naïn «jeune homme lève-toi», de la résurrection de la fille de Jaïrus «Jeune agnelle, debout». Ils donnent à ce vocable le même sens qu’aux promesses eschatologiques. À remarquer le terme d’agnelle préfigurant le sacrifice de l’agneau Jésus. Or, il n’est pas vrai que Lazare et les autres furent ressuscités ; ils furent simplement réveillés, ranimés. Réveiller signifie simplement faire fonctionner à nouveau l’organisme de la vie. Ranimation, «Ressuscitation» ou «ressuscitement» c’est ce qui fut fait pour Lazare ou pour le fils de la veuve de Naïn ou pour la fille de Jaïrus. Ils étaient encore soumis à la sentence de mort, et n’obtinrent qu’une brève prolongation des conditions de la vie mourante. Ils ne furent pas relevés, sortis de la mort pour entrer dans des conditions de vie parfaite.
On trouvait déjà chez les prophètes de l’Ancien Testament ce thème de résurrection et pour mémoire : Élie s’étendit trois fois sur l’enfant, invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, je t’en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui !(1 Rois 17:17-24). Élisée monta, et se coucha sur l’enfant ; il mit sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur ses mains, et il s’étendit sur lui. Et la chair de l’enfant se réchauffa(2 Rois 4.34). Et comme on enterrait un homme, voici, on aperçut une de ces troupes, et l’on jeta l’homme dans le sépulcre d’Élisée. L’homme alla toucher les os d’Élisée, et il reprit vie et se leva sur ses pieds(2 Rois 13.21).
Le terme «résurrection «, tel qu’on le trouve dans le Nouveau Testament, vient du mot grec anastasis. Anastasis ou anistèmi (de histèmi se tenir debout après s’être couché et du préfixe ana de bas en haut). Il se trouve quarante-trois fois dans le Nouveau Testament et signifie se tenir debout à nouveau, ou se relever. On ne l’emploie, cependant, jamais pour désigner le relèvement debout d’un cadavre dans un tombeau, pas plus pour désigner la simple reviviscence ou une remise en fonction de l’organisme de la vie. Il signifie quelque chose de beaucoup plus important. Il est employé comme l’antithèse, ou l’opposé, de la mort, le rétablissement hors de la mort. Pour avoir une idée exacte de la signification du terme anastasis, il faut d’abord que nous ayons une idée exacte de ce qui constitue la vie du point de vue divin. Il nous faut ensuite comprendre ce qui constitue l’état mourant et la mort. Ayant ces deux pensées bien à l’esprit, il nous est possible de saisir la pensée de résurrection, ou de relèvement hors de la mort pour entrer dans la pleine perfection de vie dont nous sommes tous déchus en Adam, selon la doctrine chrétienne. Il n’y a que deux hommes qui aient jamais possédé cette vie parfaite: le premier, Adam, avant sa transgression, avant qu’il n’ait attiré sur lui la malédiction ou la sentence de mort, le second, l’homme Christ Jésus. À l’instant où la sentence de mort fut prononcée contre Adam, sa vie fut perdue, le processus de mort commença son œuvre. Adam était dans la mort, il n’était donc plus en vie. La postérité d’Adam n’a jamais eu la vie, l’étincelle qui vacille pendant quelques années n’étant pas considérée par Dieu comme étant la vie, étant donné que la sentence de mort demeure sur tous, et que ceux qui naissent dans le monde ne reçoivent pas la vie dans le plein sens de ce terme, mais simplement une vie mourante. Dieu ne reconnaît comme ayant la vie parfaite que ceux-là seuls qui s’uniront au Fils de Dieu, Rédempteur des hommes, Donateur de vie. Le sens du terme anastasis est à comprendre comme voulant dire un rétablissement, un relèvement à la condition d’avant la chute, à la condition de perfection dans laquelle Adam fut créé. C’est à cette condition de perfection que Dieu se propose d’amener tous ceux des humains qui le voudront par l’intermédiaire du Christ, étant admis que, lorsqu’ils seront amenés à la connaissance de la Vérité, ils devront accepter la faveur divine, et prouver leur loyauté par l’obéissance à l’esprit de la Loi divine. Une fois acceptée que anastasis signifie relèvement complet hors de la mort, il reste à s’interroger sur son caractère soit instantané, soit graduel. En ce qui concerne la résurrection de Jésus vue par les théologiens chrétiens, il est certain qu’elle fut instantanée, de la mort à la vie parfaite, tandis que, pour les hommes, elle sera une résurrection graduelle, ou un relèvement à la vie, qui prendra plusieurs années destinées à cette œuvre de résurrection, ou de rétablissement. Anastasis ne change pas non plus la nature de l’être qui sera relevé, car l’être relevé sera de la même nature que quand il mourut.
Dans des études des textes XVIIIe siècle, on peut retrouver ce même esprit d’actualisation de la foi chrétienne à travers le mimodrame du relèvement d’Hiram, en particulier dans le signe de Maître au Rite du Mot de Maçon.Pour interpréter correctement le signe de maître au rite du Mot de maçon, il faut d’abord commencer par le pratiquer correctement, c’est-à-dire conformément à la manière dont il était pratiqué à l’origine, et non pas, comme l’affirme Patrick Négrier, de la manière fantaisiste et contre-traditionnelle qu’on voit aujourd’hui pratiquée, par exemple au Rite dit écossais Ancien et Accepté. De fait nous lisons dans le texte de 1745 de l’abbé Gabriel-Louis Perau, L’Ordre des francs-maçons trahi: «le signe de maître… est de porter la main droite au-dessus de la tête, le revers tourné du côté du front, les quatre doigts étendus et serrés, le pouce écarté, et de la porter ainsi dans le creux de l’estomac». L’abbé poursuit quelques pages plus loin : «Le signe de maître est de faire l’équerre avec la main, de la façon qui a été déjà expliquée plusieurs fois ; de l’élever horizontalement à hauteur de la tête, et d’appuyer le bout du pouce sur le front ; et de la descendre ensuite dans la même position au-dessous de la poitrine, en mettant le bout du pouce dans le creux de l’estomac» (p.150). Dans le contexte de l’interprétation implicite de la légende hiramique en tant que Passion/Résurrection de Jésus de Nazareth, le signe de maître faisait référence par sa forme d’équerre à la croix de Jésus, et le coup donné par la main en équerre dans le creux de l’estomac faisant penser, non pas aux femmes et aux autres témoins de la crucifixion qui se frappèrent la poitrine (Lc 23,27.48) mais aux coups physiques donnés à Jésus lors de son procès (Mt. 26,67-68 ; Mc 14,65 ; Lc 22,63-64 ; Jn 18,22-23 ; 19,3) et plus particulièrement au coup de lance infligé par l’un des soldats au côté de Jésus décédé sur la croix (Jn 19,34). C’est bien-là l’interprétation d’un abbé !
Nous pourrions poursuivre avec l’analyse des origines du mot secret ou encore avec celle de l’art diagrammatique du tableau de loge, au grade de maître. À travers les textes fondateurs, il y apparaîtra clairement que le rituel maçonnique représentait une liturgie judéo-chrétienne dont les éléments devaient servir de support à l’instruction spirituelle et d’encouragement à la pratique spirituelle d’une manière analogue aux liturgies religieuses chrétiennes.
Alors de l’essence biblique qu’est-ce qui s’impose à nous dans la praxis de la cérémonie ? Trois plans s’interfèrent où l’opposition mort-vie est renouée dans la résurrection : la putréfaction ranimée, le vif saisit le mort, le salut éternel.
La putréfaction ranimée par la résurrection du compagnon qui fera dire : Notre maître Hiram est ressuscité nous interroge. Le nouveau M\ est-il devenu Hiram ? Est-il la ré-incarnation du Maître ? Il sera nommé vénérable par ses frères et sœurs, qu’est-ce que cela signifie ? Mais ne perdons pas de vue qu’Hiram ne ressuscite qu’à travers autrui, c’est-à-dire à travers la naissance d’un nouveau maître assurant la poursuite de l’œuvre dans le temps et devant les hommes.
Le vif saisit le mort par la grippe ; c’est une résurrection semblable à celles relatées dans la Bible. Redonne-t-elle une nouvelle vie au nouveau M\ ? Et laquelle ? Cela n’est pas sans rappeler que, par l’épée flamboyante, le vén M\ a donné re-naissance à l’impétrant en le faisant apprenti F\M\
Le salut éternel par la résurrection de Jésus engendrée par lui-même et la promesse de la résurrection en Jésus car ne dit-il pas à Marthe la sœur de Lazare : «Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort» n’est-il pas au cœur de l’instant de l’élévation. N’est-elle pas, alors, l’affirmation du dogme chrétien de la foi en l’éternité de Jésus ? Le cordon représenterait-il alors la descente de l’esprit saint ?
Chacun répondra avec ses croyances et sa façon de dominer les paradoxes de nos rituels. Au-delà du rôle sacramentel du Vénérable, il s’agit alors, non de recevoir, mais d’accueillir «Mac Benah» ou «Moha Ben» comme la substitution de l’esprit au corps.
Quelques textes anciens évoquant la réincarnation
Et c’est sur nos tabliers que seront tatoués les stigmates de la passion qui a fait de nous des Maîtres francs-maçons. Alors advient le récit où la voix, cassée de consonnes, se lie de voyelles. Le sublime est bien cet effort indéfini vers le sens de ce qui échappe à la représentation et qui, cependant, s’y révèle.
Il nous est rendu, alors, ce qui ne peut plus pourrir, la Lumière.
Je suis franc-maçon. Je suis libre. Acceptez-le. Le concept est aussi simple qu’il est, pour beaucoup, radicalement incompréhensible. Car la liberté, sur la voie franc-maçonne, est une pierre angulaire qui remet en question la logique, dissout les certitudes et ébranle les fondements de ce qui est considéré comme inébranlable. Mais c’est précisément dans cette « ébranlement » que réside le sens de l’initiation.
Dans le symbolisme maçonnique, chaque contribution individuelle, chaque geste rituel et chaque réflexion intérieure impliquent la responsabilité du libre choix.
On n’est pas franc-maçon parce que les autres le veulent ou parce qu’on recherche la gloire, mais parce qu’on accepte le miroir à l’intérieur de la pierre brute et qu’on y répond :
Que ta volonté soit faite.
Benjamin Franklin a averti :
Ceux qui renonceraient à une liberté essentielle pour acquérir un peu de sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre.
Le Franc-maçon comprend que la liberté n’est pas une concession, mais une conquête. Parce que la « gratuité » fait peur, perturbe, déstabilise !
La société laïque affectionne les schémas, les hiérarchies et la reconnaissance. Le système maçonnique, en revanche, exige du Frère qu’il prenne du recul et devienne son propre artisan et peintre. Non plus sujet, mais citoyen conscient.
William Howard Taft a écrit :
La liberté est l’élément essentiel de la franc-maçonnerie… la liberté de pensée et d’expression… la liberté face à l’ignorance, la superstition, le vice et le sectarisme.
La liberté du Franc-maçon devient ainsi un choix : libre penseur, travailleur libre, Franc-maçon. Mais cette liberté exige de nous que nous n’obéissions pas à des dogmes extérieurs ; que nous ne nous mesurions pas à l’aune de symboles et de rituels comme s’il s’agissait d’instruments vivants ; que nous fassions entrer en nous la verdure vivante de la pierre que nous travaillons.
Le frère qui frappe, aspire et est accueilli accepte d’ériger non un monument à l’ego, mais un temple intérieur. Rien n’est prédéterminé : le compas et l’équerre sont un guide, non une contrainte.
La franc-maçonnerie n’a pas été créée pour diviser les hommes, mais pour les unir, laissant chacun libre de penser par lui-même…
La franc-maçonnerie n’a pas été créée pour diviser les hommes, mais pour les unir, laissant chacun libre de penser par lui-même… Joseph Fort Newton
Ici, la liberté est donc la mesure de l’âme : un rythme intérieur qui ne peut être imposé de l’extérieur.
Virtus in arduis.
La vertu se mesure aux difficultés rencontrées.
Si le Franc-maçon n’exerce pas sa liberté dans les petits actes du quotidien, comment pourra-t-il le faire dans les grands moments du Temple ?
Dans un monde où de nombreuses loges s’enlisent, en quête de chiffres, de noms et de quotas, la liberté maçonnique apparaît comme une erreur, une perturbation, une déviation. Elle devrait au contraire en être le cœur vibrant.
La franc-maçonnerie… dont l’objet est de promouvoir le bonheur du genre humain.
La franc-maçonnerie… dont le but est de promouvoir le bonheur du genre humain. George Washington
Ceux qui comprennent véritablement la franc-maçonnerie ne la poussent pas d’une obéissance à une autre, ne la cantonnent pas à un rôle prédéfini, ne l’entravent pas. Ils l’encouragent à utiliser sa propre responsabilité intérieure, sa propre liberté, comme un outil d’édification. Autrement, l’Art est trahi.
Liberté et responsabilité : les deux faces d’une même pierre :
Aimer, et non dominer ; guider, et non contraindre : telles sont les coordonnées de la véritable « liberté ».
L’initié libre n’est pas celui qui fait ou dit ce qu’il veut, mais celui qui décide en conscience de faire ce qui est juste, selon la Loi morale que rappelle la Franc-Maçonnerie.
La franc-maçonnerie… repose sur le fondement de la fraternité humaine et de la paternité de Dieu.
La franc-maçonnerie… repose sur le fondement de la fraternité humaine et de la paternité divine. William Howard Taft
La liberté en Franc-maçonnerie est un acte de recherche, non de règlement.
Sachez ce que vous pensez !
Osez savoir !
La Franc-maçonnerie ne signifie pas « être libre de tout », mais être libre de construire des ponts, de promouvoir la fraternité, de promouvoir la lumière plutôt que la division. Je sais que cette liberté fait peur : car malheur à ceux qui craignent l’indépendance de leur Frère !
C’est pourquoi tout temple digne de ce nom n’utilise pas la force, mais la persuasion de la vérité.
Le travail maçonnique est un pur acte de passion. Celui qui cherche à en retirer une rémunération en or et en argent sera déçu.
Le travail maçonnique est un pur acte de passion. Quiconque recherche une rémunération maçonnique en or et en argent sera déçu. — Benjamin Franklin
C’est la vérité, la fraternité et la liberté qu’ils paient.
Être franc-maçon, c’est comprendre que le chemin est un horizon en constante évolution. On ne cesse jamais de frapper à la pierre, ni de la redresser.
Et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprenderunt.
Et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne la comprennent pas. Jean 1:5
La liberté dont jouit aujourd’hui le Frère continuera d’être purifiée demain. Elle ne va pas de soi, elle ne s’achète pas.
Et si quelqu’un dit
Passe à autre chose.
Qu’il soit bien clair que cette raison n’est pas une limite, mais une invitation.
Une invitation à la constance. Une invitation à l’effort. Une invitation à la liberté authentique.
TempleJean Mons*, Grand Temple de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), situé au 12 rue Christine de Pisan dans le 17e arrondissement, s’apprête à vibrer au rythme de la poésie mystique persane.
La Voie de la Sagesse
Organisée par la Respectable Loge de Recherche provinciale « La Voie de la Sagesse » n°1044, à l’Orient de Paris, une conférence exceptionnelle intitulée « La Force de l’Amour » promet d’envelopper les lieux d’une aura spirituelle et poétique.
Réservé uniquement aux Frères de la GLNF
Au cœur de cette soirée : Leili Anvar, figure incontournable de la culture persane, qui explorera l’un des mythes les plus emblématiques du Moyen-Orient, l’histoire de Leili et Majnûn – souvent comparée à notre Roméo et Juliette occidental.
Un voyage au cœur du soufisme et de l’amour mystique
Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e (Photo : Yonnel Ghernaouti)
Leili Anvar, écrivaine, traductrice et maîtresse de conférences à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), est une conteuse hors pair. Spécialiste passionnée de la poésie mystique, elle a consacré sa carrière à faire revivre les trésors de la littérature persane. Ses traductions et ouvrages sur des poètes comme Djalâl-od-Dîn Rûmî ou Farîd od-dîn Attâr ont déjà conquis un large public. Lors de cette conférence, elle disséquera comment l’amour, la poésie et l’exil transforment l’être humain, le conduisant vers la plus haute forme d’élévation spirituelle.
Attendez-vous à un périple immersif : des poètes légendaires aux miniatures somptueuses, en passant par les déserts mythiques de la Perse. Leili Anvar offrira une clé précieuse pour mieux comprendre le soufisme, cette voie mystique de l’islam qui célèbre l’union divine à travers l’amour profane et sacré. « Une promesse d’évasion », comme l’annonce l’invitation officielle, ouverte à tous les Frères maçons, leurs familles et amis.
Cette thématique n’est pas nouvelle pour Leili Anvar au sein de la GLNF
En 2015, elle avait déjà captivé l’assemblée au même Grand Temple avec une conférence sur « Le désir comme initiation – La tradition de l’amour dans le soufisme persan ». Introduite alors par des figures comme Bruno Pinchard et Yonnel Ghernaouti, elle avait exploré les liens entre désir et initiation spirituelle, soulignant comment le soufisme invite au détachement pour approcher le Divin.
Un événement ouvert et inclusif dans un lieu emblématique
Temple Jean Mons – GLNF Paris
Le Grand Temple de Pisan, est, entre autres, un lieu de réflexions initiatiques et culturelles. Régulièrement, il accueille des conférences publiques sur des thèmes spirituels, philosophiques ou artistiques, favorisant le dialogue interobédiences et au-delà. Cette soirée du 27 novembre s’inscrit dans cette tradition, en rendant accessible au grand public les richesses du soufisme – une doctrine qui, loin des stéréotypes, met l’accent sur l’amour universel et la quête intérieure.
Bien que les détails pratiques (horaire précis, inscriptions) ne soient pas encore publics en ligne – l’événement semblant promu en interne pour l’instant –, il est conseillé de contacter la loge organisatrice ou la GLNF via leur site officiel (glnf.fr) pour plus d’informations. Une chose est sûre : cette conférence s’annonce comme un moment de grâce, où la force de l’amour poétique enveloppera les cœurs et les esprits.
En ces temps où le monde a tant besoin de ponts culturels, Leili Anvar nous rappelle que la poésie persane, née il y a des siècles, porte un message intemporel :
l’amour est la voie royale vers la sagesse et l’élévation. Ne manquez pas cette escapade enchantée au pays des roses et des rossignols !
Contact Info : 12 rue Christine de Pisan 75017 Paris France / Tél. 01 44 15 86 20 / Courriel glnf@glnf.com
*Jean Mons (1906-1989) Grand Maître de la Grande Loge Nationale Française de 1980 à 1989, Jean Mons incarne la figure du haut fonctionnaire républicain et du bâtisseur d’Ordre. Né à Argentat, instituteur puis contrôleur des contributions indirectes, il s’engage très tôt dans le syndicalisme et la Résistance, avant d’occuper des fonctions éminentes à la Libération — préfet de la Seine, directeur de cabinet de Léon Blum, puis secrétaire général de la Défense nationale. Initié en 1945, il rejoint la G.L.N.F. en 1965 et œuvre pour une Franc-Maçonnerie spirituelle, régulière et ouverte au monde. Sous son mandat, l’obédience connaît un essor sans précédent en France et à l’international, avec la création de nouvelles Provinces et de Grandes Loges sœurs. Défenseur de la souveraineté des Loges symboliques, il affermit la reconnaissance internationale de la G.L.N.F. et pose les fondations de son siège rue Christine de Pisan, inauguré en 1993 sous son nom. Homme de rigueur, de foi et de service, il laissa l’image d’un Grand Maître visionnaire et fidèle à l’idéal initiatique.
Il suffit d’ouvrir ce volume pour sentir le sable de Bexar crisser sous nos pas et la poussière des lauriers s’élever jusqu’à la voûte invisible où se mesure l’âme des hommes. Didier Convard choisit Alamo comme on choisit une pierre d’angle. Rien d’un western triomphant. Tout d’une liturgie du courage. Le fort n’est pas seulement une mission espagnole transformée en bastion. Il est la chambre intérieure où des Frères vérifient leur parole. Il est ce carré de terre où la conscience accepte d’être jugée par le temps. La bataille, étirée sur treize jours entre la fin de février et l’aube du 6 mars 1836, devient un long travail d’alchimie. La poudre et la chaleur cuisent les âmes. La fraternité se décante. Les masques tombent. La fidélité demeure.
Nous avançons de visage en visage et la galerie qui s’ouvre ressemble à une colonne d’atelier. William Barret Travis, très jeune mais déjà lieutenant-colonel, garde la rectitude des chefs habités par un sens supérieur du devoir. Sa lettre, écrite le 24 février, fait l’effet d’un maillet frappant trois coups nets.
William B. Travis était le second commandant de l’Alamo.
Cette phrase qui choisit la victoire ou la mort n’a pas l’arrogance d’une bravade. Elle est l’acceptation d’une charge. Elle appelle des renforts qui ne viendront pas, mais surtout elle rassemble des consciences autour d’un mot simple et terrible. Rester. Tenir. Assumer. James Butler Bonham entend l’appel et le prolonge. Il chevauche à travers les lignes mexicaines, franchit l’étau, revient au fort, sait qu’il n’en ressortira plus et accepte de rester à son tour. Il n’y a pas d’emphase. Il y a la musique d’un serment tenu jusqu’au bout. James Bowie partage la même étoffe, mais sa force prend un éclat particulier. Fils du Kentucky, façonné par les terres sauvages de Louisiane, il avait fait de son nom une arme et de son arme une légende. Le fameux Bowie knife, long et large, forgé pour trancher net, n’était pas qu’un outil de combat. Il symbolisait la loi du courage, la frontière entre la vie et la mort, la volonté de se tenir debout face à l’adversité. Cet acier poli, lourd comme une sentence, portait dans ses reflets le double éclat de la lame et du symbole.
Dans les terres âpres du Sud-Ouest américain, ce couteau s’était imposé comme un prolongement du bras et de la conscience. James Bowie l’avait manié non par goût du sang, mais comme une affirmation d’honneur. Né d’un duel célèbre sur les rives du Mississippi, il avait traversé le folklore pour devenir talisman. Dans l’économie du récit de Didier Convard, la lame perd sa fonction guerrière pour rejoindre la sphère initiatique, dague de vérité qui tranche l’illusion et dépouille les faux-semblants. À Alamo, James Bowie, malade, affaibli, alité, garde son arme près de lui. Elle n’est plus destinée à frapper, elle rappelle ce qu’elle incarne – vigilance intérieure, conscience du serment, pureté du geste juste.
Couteau Bowie
Ainsi le Bowie knife, dans la lumière crépusculaire du fort, devient un éclat d’argent posé sur une table, un reflet de compas sous la poussière. L’aventurier s’efface, le frère reste. Entre la main et la lame, il y a le passage d’un monde à l’autre. Entre l’arme et la lumière, il y a la mesure d’un homme.
Dans cette immobilité pleine de sens, James Bowie rejoint la lignée des frères d’Alamo : non plus l’homme du duel, mais celui de la veille. Son couteau, devenu symbole, repose comme une pierre d’autel à la frontière de l’histoire et du mythe, rappel que l’arme véritable du maçon n’est pas celle qui blesse, mais celle qui tranche le mensonge. Almaron Dickinson sert la pièce d’artillerie et inscrit son nom dans cette précision silencieuse qui fait la différence entre un geste et un mythe. Susanna Dickinson, survivante, portera la mémoire des derniers instants. Autour d’eux, des anonymes dont beaucoup appartiennent à des loges, d’autres qui ne portent que la promesse d’une fraternité vécue sans formule. L’ensemble compose un atelier improvisé, rassemblé dans l’odeur de la poussière et du charbon, où la parole circulerait si la canonnade laissait quelque répit.
Portrait_of_David_Crockett,_1831
Au milieu se tient David Crockett. Les pages réunies par Vincent Wagner lui donnent un corps à la fois massif et doux. Rien d’un totem de folklore. Tout d’un frère passé par le rude noviciat de l’Amérique pionnière. Nous reconnaissons les étapes de sa vie. Les inondations qui emportent les fermes familiales. Les années d’errance où l’adolescent garde des bœufs, conduit des chariots, apprend les métiers pauvres. La milice, les Creeks, les pistes de chasse dressées contre la faim. La politique surtout, où l’éloquence monte du vécu. David Crockett parle pour les colons démunis. Il s’oppose aux calculs d’Andrew Jackson, refuse la déportation des nations amérindiennes, écrit que sa conscience ne rougira pas le jour du jugement. Rien de démonstratif. Une ligne de vie qui reste droite malgré les bourrasques. Les électeurs le battent. Il sourit, referme sa porte, pose son chapeau de feutre et repart vers l’Ouest. La route vers le Texas n’a rien d’un exil. C’est une purification volontaire. La parole doit rejoindre l’acte.
La tradition maçonnique traverse cette trajectoire comme une veine de quartz. Les archives ont brûlé durant la guerre civile et les précisions se perdent, mais le tablier confié avant le départ a la densité d’un signe. Ce morceau d’étoffe, cousu à Washington et transmis de main en main, finit par disparaître. Reste la rumeur d’une appartenance et surtout l’évidence d’un comportement. Didier Convard choisit ce point juste. Il ne brandit pas l’initiation comme un diplôme. Il montre ce que la fidélité produit dans une vie. Lorsque David Crockett parle devant une loge hésitante, nous entendons l’écart entre la prudence et la droiture. Quelques frères le suivent. Beaucoup déclinent. Le voyage commence quand même. La fraternité n’est pas un comité. Elle est une force qui s’éprouve.
À l’intérieur du fort, la dramaturgie se resserre. Les pièces d’artillerie manquent de poudre. Les vivres s’épuisent. Les tirs mexicains filent par-dessus les murs, meurtrissent la pierre, éventrent les toits. Vincent Wagner déploie une palette de poussières et d’or mat. Les nuits tournent au bleu d’encre. Les visages, pris de trois quarts, fixent l’obscurité qui approche comme une marée. Chaque planche respire. Les silences sont lourds et pourtant apaisants. Les hommes s’organisent. Ils déplacent des ballots. Ils vérifient les armes. Ils prient parfois, mais pas pour la victoire. Pour la dignité de la fin. Les Tejanos et les volontaires venus des États voisins se parlent dans un mélange de langues. Les mots les plus simples suffisent. Nous reconnaissons là le miracle d’un atelier bien tenu, quand les individualités se fondent sans s’effacer, quand la chaleur du groupe donne plus de force à chacun.
Le 6 mars à l’aube, la vague arrive. Les quatre colonnes mexicaines se ruent, trompettes et drapeaux, dans la faible lumière. Les premières minutes avalent les derniers doutes. Les murs sont franchis. Les pièces se taisent faute de poudre. La mêlée s’ouvre. Didier Convard refuse les surenchères. Il choisit des gestes nets. David Crockett couvre un repli. William Barret Travis tombe près d’un parapet. James Bowie se dresse autant qu’il peut. Beaucoup meurent au fil de la baïonnette. D’autres, dit-on, sont capturés et exécutés. Les femmes, les enfants et les esclaves sont épargnés. La scène n’appelle aucune vengeance. Elle appelle la mémoire. Nous comprenons que la gloire n’a pas de place ici. Seule compte la tenue d’un engagement.
Caveau cathédrale de San Fernando – cendres des défenseurs d’Alamo
Dans la page qui suit la défaite, l’Histoire change de rythme. Le massacre galvanise les Texans. La formule Remember the Alamo devient un chant bref qui tient lieu de mot de passe. Sam Houston, autre frère, attire l’armée d’Antonio López de Santa Anna jusqu’à la rivière et la bat à San Jacinto. La politique suivra son propre cours, avec la République, l’annexion, la guerre, les traités, la longue suturation d’un territoire. Ce que garde la tradition maçonnique est d’un autre ordre. Elle retient la surreprésentation de frères à Alamo. Elle retient la droiture d’hommes qui placent la justice et la liberté au-dessus de leurs propres jours. Elle retient cet étrange bonheur qui accompagne certains gestes de sacrifice lorsque la conscience sait qu’elle a fait ce qu’elle devait.
La bande dessinée donne chair à cette mémoire. Didier Convard orchestre la narration avec une économie de moyens qui rappelle ses grandes œuvres ésotériques. Il n’encombre pas le sens. Il le laisse venir. Les motifs maçonniques se glissent sans décor. Une équerre suggérée dans la diagonale d’un fusil. Un pavé mosaïque invisible dans l’alternance de la nuit et du jour. Un compas secret dans la trajectoire de David Crockett qui trace le cercle ultime et accepte d’y demeurer. Vincent Wagner offre à cette musique un écrin grave. Les traits sont fermes. Les yeux parlent. Les plans larges, lorsque la cavalerie mexicaine se déploie, rappellent les immenses gravures du XIXᵉ siècle, mais quelque chose de plus intime affleure. Une fraternité tenue dans un souffle.
Les pages réunies en fin d’album, celles qui détaillent Stephen Austin, Sam Houston, William Patton, James Butler Bonham, Almaron Dickinson, Abner Burgin et Lindsey Kavender Tinkle, ouvrent l’éventail des filiations. Les lignages se nouent, des neveux se marient dans les familles de David Crockett, des cousins prennent la route, des loges s’ouvrent et se ferment, des chartes sont accordées. Alamo Lodge n°44, fondée en 1848 sous patente de la Grande Loge du Texas, vient sceller dans la pierre la transformation d’un champ de ruines en lieu de mémoire fraternelle. La décision de se réunir dans une salle des Long Barracks où tant d’hommes moururent n’a rien d’un goût macabre. Elle affirme que la fraternité travaille au cœur des blessures pour éviter que l’histoire ne se répète. Nous pensons à ces ateliers qui choisissent un nom de martyr pour rappeler le prix des serments. Nous mesurons ce que signifie honorer sans idolâtrer.
The Fall of the Alamo de Robert J. Onderdonk, 1901.
David Crockett demeure la figure centrale. L’homme qui tue l’ours pour nourrir les siens. Le tribun qui protège les pauvres. Le député qui s’oppose à la loi infâme qui déporte des nations entières. Le frère dont le tablier s’est perdu mais dont la tenue demeure. Sa légende a gonflé, avec ces chansons, ces films, ces chapeaux de raton laveur qui amusèrent notre enfance. Ce livre la dépouille de ces fanfreluches pour lui rendre une noblesse nue. Didier Convard le montre tel qu’un initié aimerait être vu dans l’ultime matin. Un homme qui sait ce qu’il doit faire et qui le fait. Sans éclat inutile. Sans haine. Avec cette pudeur qui convient aux gestes justes.
La bibliographie de Didier Convard accompagne ce résultat. L’auteur de Neige, l’architecte du grand cycle du Triangle Secret puis de I.N.R.I., Hertz, Les Gardiens du Sang et Lacrima Christi n’a jamais cessé d’interroger la part secrète de l’Histoire. Les séries patrimoniales consacrées au Panthéon, à Versailles, au pendule de Foucault témoignent de la même exigence. Né en 1950, il a su conjuguer l’ampleur de la fresque et la précision du symbole, traversant le roman, le polar historique et la bande dessinée pour rejoindre cette Épopée où l’initiatique respire à hauteur d’homme.
Vincent_Wagner_par_Claude_Truong-Ngoc_juin_2013
Vincent Wagner, formé à Strasbourg, peintre de l’intériorité et des climats graves, a trouvé ici une matière idéale. Son Snærgard avait déjà montré ce goût de la mémoire sensible. Les tomes de L’Épopée auxquels il a contribué confirment une signature où la rigueur du trait épouse une compassion sans pathos.
L’album se referme et nous pensons à l’usage du mot frère. Il ne s’épuise pas dans l’atelier. Il traverse les plaines, il supporte les défaites, il sait reconnaître la grandeur chez l’adversaire, il s’incline devant la mort sans lui concéder l’âme. Les Frères d’Alamo n’érige pas des statues. Il rappelle une manière d’habiter la terre, loin du vacarme, proche de la conscience, au plus près de cette Lumière que nous tentons de garder dans nos cœurs quand les murs se fissurent. La victoire appartient aux historiens. La fidélité appartient aux hommes. C’est à cette fidélité que Didier Convard et Vincent Wagner rendent justice, avec simplicité, avec gravité, avec une beauté tenue qui donne envie de remercier ces morts de nous avoir appris, sans discours, que la liberté commence toujours par la tenue d’un serment.
Dans le dossier de Jean-Laurent Turbet, ancien directeur de la Communication et Second Grand Maître adjoint de la Grande Loge de France, connu et reconnu pourLe Blog des Spiritualités, le travail de mémoire devient œuvre de transmission : son érudition fraternelle relie les visages aux loges, les dates aux consciences, et fait passer la poussière des combats dans la lumière des ateliers. Ainsi se construit une épopée qui ne cherche pas la démesure. Elle vise la justesse. Elle rappelle que la fraternité n’est pas un mot de passe. Elle est une manière de tenir debout au milieu de la tourmente.
L’Épopée de la franc-maçonnerie – David Crockett et les frères d’Alamo Didier Convard (dir.) – Vincent Wagner Éditions Glénat, Tome XIII, 2025, 56 pages, 15,50 € – numérique 8,99 €
Ah, l’absentéisme en Loge ! Ce fléau moderne qui transforme nos Temples en vastes déserts pavés de bonnes intentions… Aujourd’hui, c’est un présent pour deux absents : rhumes opportuns, belles-mères subitement alitées, dossiers urgents en déplacement… On se croirait revenus sur les bancs de l’école, à inventer des prétextes pour sécher les cours de maths ou de philo !
Depuis le Covid et l’essor de la visio, la présence physique semble devenue accessoire.
Nos Loges tournent en sous-effectif chronique, et je m’attends presque à voir Amazon lancer un « Kit Tenue à Domicile » : tablier livré en Prime, rituel en streaming, et un petit mail pour l’acacia virtuel !
Décidément, la Maçonnerie traverse une zone de turbulences…
Recruter des profanes était déjà un défi ; faire venir en Loge ceux que nous avons initiés relève désormais de l’exploit. Pourtant, Frères, rappelez-vous : la Chaîne d’Union ne vibre pleinement que quand nous sommes là, en chair et en os, à polir notre pierre ensemble.
Alors, la semaine prochaine, pas d’excuse ! Venez nombreux, masqués si besoin, mais présents. La Loge a besoin de votre lumière pour briller.
Fraternellement, Le Vénérable Maître RL « La Voie de la Sagesse » n°1044
La Grande Loge Féminine de France (GLFF) consacre un colloque au souffle – santé publique et droit fondamental. Respirer n’est pas qu’un réflexe biologique : c’est une condition de dignité. La GLFF en fait l’axe d’un colloque ouvert à toutes et tous, samedi 8 novembre 2025, de 14 h à 17 h, au 4, Cité du Couvent, Paris 11ᵉ (accueil dès 13 h 15).
Intitulée « De l’air, s’il vous plaît ! Un enjeu de santé publique, un droit fondamental », la rencontre est organisée par la Commission Conventuelle des Vœux et Prospective de la GLFF. Allocution d’ouverture par Françoise Carer, discours de clôture par Liliane Mirville, Présidente (Grande Maîtresse) de la GLFF. Inscription préalable obligatoire (présentiel ou visio).
Une tribune pluridisciplinaire pour un bien commun vital
L’événement réunit un historien de l’art et des techniques, une scientifique de l’Institut Pasteur de Lille, et une juriste de première plan : croiser les savoirs pour mieux relier santé, environnement, architecture, droit. En filigrane, une idée simple : l’air est un commun – il se partage, se protège, se garantit.
Logo GLFF
Les intervenants
Cyrille Simonnet – L’architecture du souffle, du chantier aux usages
Architecte (École d’architecture de Grenoble, 1978) et docteur en histoire de l’art (EHESS, 1993), Cyrille Simonnet a d’abord mené ses recherches au laboratoire Dessin-Chantier à l’ENSAG (1985-1996), puis au GRAI (Groupe de recherche sur l’Architecture et les Infrastructures) à partir de 1996. Chargé de mission au Bureau de la recherche architecturale (Ministère de l’Équipement) de 1990 à 1994, il a enseigné l’histoire de l’architecture à Grenoble avant d’être nommé professeur ordinaire à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève en 1997 (ligne « Architecture et arts appliqués »), dont il a été directeur (1998-2002). Il enseigne depuis 2010-2011 à l’Unité d’histoire de l’art de l’UNIGE. Ses travaux croisent histoire matérielle, techniques constructives et imaginaires sociaux de l’architecture ; on lui doit plus de cinquante articles et des ouvrages devenus références : La Tourette de Le Corbusier (Parenthèses, 1987), Le béton en représentation (Hazan, 1993), Le béton armé : origine, invention, esthétique (Parenthèses, 2000), L’architecture, entre savoir et projet (Éd. de la Passion, 2000). (Université de Genève)
Ce qu’il apporte au colloque En historien des formes, Simonnet éclaire la part invisible de l’air dans nos lieux de vie : ventilation, porosités, circulations, dispositifs techniques. L’air devient une matière d’architecture : on le mesure, on le canalise, on l’émancipe des seules contraintes thermiques pour l’inscrire dans l’éthique du bâti – celle qui protège les corps, les usages, et la justice sanitaire des espaces.
Marlène Huyvaert – Biologie de l’air, risques et prévention
Ingénieure en biologie à l’Institut Pasteur de Lille, rattachée à des unités CNRS/INSERM impliquées dans la santé publique et la génomique, Marlène Huyvaert participe à des travaux où qualité de l’air, exposition biologique et vulnérabilités se rencontrent, avec une production scientifique régulière (co-auteure de publications reconnues). Elle intervient sur la mesure et la compréhension des effets de l’environnement sur la santé : agents biologiques, particules, milieux intérieurs/extérieurs, facteurs socio-sanitaires.
Ce qu’elle apporte au colloque Des données et protocoles : comment évaluer une exposition ? quelles bonnes pratiques pour les bâtiments scolaires, hospitaliers, tertiaires ? où placer la prévention ? Son approche transverse – du laboratoire au terrain – contextualise l’air comme déterminant majeur de santé.
Corinne-Lepage-en-2014
Me Corinne Lepage – Du « bien respirable » au droit opposable
Avocate au Barreau de Paris, co-fondatrice (avec Christian Huglo) du cabinet Huglo Lepage Avocats (1978), docteure d’État en droit public (Paris II, 1982), diplômée de l’IEP de Paris (1971), Corinne Lepage a exercé de nombreuses fonctions publiques : ministre de l’Environnement (1995-1997), membre du Conseil de l’Ordre et secrétaire du Conseil (1987-1990), élue locale à Cabourg (1989-2001), députée européenne (2009-2014). Spécialiste du droit de l’environnement, de l’énergie et de la santé environnementale, elle conduit des contentieux majeurs (pollutions, catastrophes industrielles et naturelles) et intervient en stratégie auprès de grandes entreprises, collectivités et associations.
Ce qu’elle apporte au colloque Une traduction juridique du souffle : comment passer de l’alerte sanitaire à des normes effectives, des obligations de moyens et de résultats, des actions de groupe, une justiciabilité réelle d’un « droit à un air sain ». Autrement dit, faire de l’air un droit opposable – et non une promesse conditionnelle.
Françoise Carer – Accueillir, cadrer, transmettre
Professeure de lettres, présidente de la Commission nationale des droits des femmes de la GLFF, auteure et coordinatrice d’ouvrages engagés, Françoise Carer ouvre le colloque. Son travail à la GLFF témoigne d’une attention constante aux droits, à la pédagogie civique et à la transmission.
Liliane-Mirville-GLFF
Liliane Mirville – Clore par l’engagement
Présidente (Grande Maîtresse) de la GLFF, réélue pour un second mandat, Liliane Mirville inscrit l’Obédience dans une dynamique d’ouverture : débats au long cours, anniversaires des 80 ans de la GLFF, travail de rayonnement en France et à l’international. Son intervention de clôture replace le souffle dans une éthique de la responsabilité : on ne protège pas l’air par incantation, mais par politiques, normes, usages, architecture et culture du quotidien.
Pourquoi maintenant ?
Parce que l’inégalité respiratoire s’installe : logements mal ventilés, écoles près d’axes routiers, métiers surexposés, bâtiments publics qui peinent à concilier performance énergétique et renouvellement d’air. Défendre l’air, c’est refuser qu’il devienne un privilège de quartier et faire de la santé environnementale un droit concret – mesurable, opposable, équitable. (gadlu.info)
Cité du couvent
« De l’air pour vivre, pas seulement pour respirer »
Infos pratiques & inscriptions
Date : samedi 8 novembre 2025, 14 h–17 h (accueil dès 13 h 15)
Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent
Lieu : 4, Cité du Couvent, 75011 Paris
Ouvert à tout public, en présentiel ou en visioconférence (à préciser lors de l’inscription)
Sous la plume de Jacques Garat, La Chaîne d’Union consacre son numéro d’octobre à ce mot souvent prononcé en loge et rarement compris : l’égrégore. Ni concept ni croyance, il désigne la vibration silencieuse qui unit les consciences lorsqu’elles œuvrent dans la même lumière. D’Annick Drogou à Jean-Marc Berlioux, des veilleurs d’Hénoch aux bâtisseurs d’Anderson, ce numéro redonne sens à la présence collective, là où la pensée devient acte et le rite, respiration partagée.
Dans ce numéro tout converge vers une question discrète et décisive. Qu’est-ce qui fait qu’une Loge respire comme un seul être sans effacer la singularité de chacun. L’éditorial de Jacques Garat place d’emblée la barre à la bonne hauteur. Il écarte les prestiges faciles, refuse les mirages d’un mot trop vite prononcé, rappelle que l’égrégore n’est écrit nulle part et pourtant se manifeste partout dès qu’une tenue retrouve sa justesse intérieure et que la parole circule avec droiture. Cette sobriété donne le ton. Nous parlons du lien comme d’une pratique, non comme d’un charme. La revue déroule alors un chemin qui ne cède pas à l’ésotérisme frelaté. Elle cherche la source, elle vérifie, elle éprouve.
Deux pièces forment la clef de voûte de cet ensemble, le texte d’Annick Drogou qui réveille l’âme du mot, l’étude de Jean-Marc Berlioux qui revisite la paternité des Constitutions dites d’Anderson. Entre ces deux pôles se dessine un arc de vérité, la vie collective exige une veille, les textes fondateurs exigent une probité.
Annick Drogou
Annick Drogou ouvre le dossier « Égrégores » et commence par rendre le silence nécessaire à la compréhension. Elle ne gonfle pas l’égrégore d’un lyrisme vaporeux. Elle va vers l’étymologie comme vers une source fraîche. Les egrégoroisont des veilleurs. Dans le Livre d’Hénoch, ce ne sont pas des anges décoratifs mais des forces qui connaissent la chute et la conversion, elles enseignent, elles transmettent, elles mettent l’humain au travail de son élévation. L’autrice restitue cette filiation avec une culture exacte et une respiration douce. Elle n’étale pas l’érudition, elle propose une conduite. Veiller, apprendre, écrire, tenir la mesure, voilà le cœur du mot. Ainsi la loge n’est pas une addition d’individualités. Elle devient une présence qui se forme peu à peu, au rythme des travaux, par l’obéissance au rite et la qualité du regard fraternel. Annick Drogou parle de lumière sans emphase, elle choisit des mots qui ne brillent pas pour eux-mêmes, elle compose une petite phénoménologie de la concorde. Nous sortons de sa lecture avec une certitude lourde de conséquences. L’égrégore n’est pas une énergie anonyme, c’est une vigilance partagée. Il n’advient que si nous nous tenons responsables les uns des autres, si la parole donnée n’est pas blessée par la désinvolture, si l’écoute demeure supérieure à l’éclat.
Ce discernement prépare idéalement la seconde grande pièce, celle à laquelle nous consacrons notre regard attentif, l’étude de Jean-Marc Berlioux. La question paraît technique et pourtant elle touche le cœur de ce que nous sommes. James Anderson est-il l’auteur des Constitutions de 1723 ?
L’auteur déroule les pièces avec une patience de compagnon qui vérifie ses tracés. La page de titre de 1723 ne porte pas le nom de James Anderson. La dédicace honore Sa Grâce le duc de Montagu, la recommandation institutionnelle émane de Philippe Duke of Wharton et de L. T. Desaguliers, Deputy Grand Master, aucun sceau personnel d’Anderson ne vient couronner l’ensemble. L’édition de 1738 change l’économie du texte, le nom du pasteur occupe la page, l’« Author to His Grace » encadre, la revendication devient manifeste. Entre ces deux moments, Jean-Marc Berlioux ne cherche pas le procès. Il observe et conclut avec délicatesse.
En 1723, l’ouvrage ressemble à une compilation organisée et validée par la Grande Loge, nourrie par les Old Charges (Anciens Devoirs) et tenue par l’entente du jeune édifice spéculatif. En 1738, l’auteur revendique et fixe une postérité, comme si la maturité d’une institution autorisait désormais une signature individuelle. Cela ne diminue pas James Anderson, cela l’inscrit. Le livre fondateur apparaît comme une œuvre de corps, non comme le geste solitaire d’un génie. L’histoire rejoint ici la leçon d’Annick Drogou. La présence collective existe quand des veilleurs se tiennent à leur poste, les œuvres durables existent quand une institution travaille à les faire naître puis accepte d’en partager la paternité.
La force de ce numéro tient à cette résonance. Les autres textes du dossier en prolongent les harmoniques. Stéphane Itic, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres classiques et docteur en sciences de l’Antiquité, fouille l’héritage antique et fait affleurer des proximités de pensée sans plaquer d’anachronismes. Il montre que les cités se savaient gardées par des génies, que la philosophie pensait la possibilité d’une âme commune, et que ces intuitions, sédimentées, nourrissent aujourd’hui encore notre pratique. Jean Dumonteil, journaliste et essayiste, rappelle que le mot ne doit pas enivrer l’esprit. Il demande une sobriété rituelle. Il nous place devant l’ascèse de la parole qui construit l’ambiance juste, celle qui emporte sans envoûter. Daniel Beaune, professeur des universités en psychopathologie clinique et psychanalyse, observe la loge comme un organisme psychique. Il sait que les transferts y sont puissants, il sait aussi que le rite permet d’y mettre de l’ordre, non pour éteindre mais pour orienter vers le meilleur. Philippe Bayle, bouquiniste érudit, relie la Bible, l’occultisme et le surréalisme. Il fait entendre la parenté secrète entre une poésie de l’inconscient et une fraternité de l’esprit. Nous sentons alors que l’égrégore n’est pas l’apanage des temples. Chaque communauté créatrice connaît cette montée de chaleur lucide qui fait tenir ensemble des êtres éloignés.
Philippe FOUSSIER
Les pages « Matière à débats » et la « Chronique inactuelle » rappellent à la cité ce que la loge n’oublie jamais. Jacques Garat, ancien Grand Maître adjoint à la culture du Grand Orient de France (GODF) et rédacteur en chef de La Chaîne d’Union (LCU), reprend la loi de 1905 et la montre telle qu’en elle-même, geste d’équilibre et de liberté qui protège les consciences et permet au spirituel de ne pas se dissoudre dans le politique. Philippe Foussier, Grand Maître du GODF de 2017 à 2018, interroge les mythes d’une confraternité tricentenaire et démêle ce qui demeure vivant de ce qui doit être revu. Naudot Taskin, agrégé de musique, saxophoniste de jazz et compositeur, invite la musique dans cette réflexion et rappelle qu’une œuvre supporte d’être reprise lorsqu’elle porte un principe d’ordre et de joie. Daniel Beaune décrit la société de l’humiliation avec une justesse qui serre le cœur, il cherche les chemins d’une réparation par la parole tenue et la reconnaissance.
Avec ce dossier, le numéro prend une figure nette. L’égrégore cesse d’être un mot d’ambiance. Il redevient un devoir de veille. La question d’Anderson cesse d’être une querelle d’érudits. Elle redevient un apprentissage de modestie. Nous lisons alors l’ensemble de la revue comme une tenue étendue dans le temps. L’éditorial prononce l’intention. Les articles ouvrent des colonnes successives où la pensée se déplace, vérifie, respire. L’étude finale replace la mémoire dans le vrai. Il ne reste plus qu’à travailler. La fraternité n’est pas un sentiment passager. C’est une construction lente, soutenue par des mots exacts, des gestes mesurés, des textes relus sans complaisance.
Cette Chaîne d’Union rappelle ainsi la vocation des revues maçonniques. Non pas illustrer, mais approfondir. Non pas séduire, mais instruire avec douceur. Le lecteur en ressort moins fasciné que fortifié. Il sait mieux pourquoi la loge tient quand la société vacille. Il comprend mieux comment un livre fondateur peut naître d’une pluralité sans perdre son autorité. Il retrouve paisiblement la tâche quotidienne. Veiller, examiner, transmettre. Là se tient l’égrégore véritable. Là se tient aussi l’héritage de James Anderson et de John Theophilus Desaguliers, non comme des statues, mais comme deux noms gravés à hauteur d’homme dans la pierre d’un ouvrage collectif.
La Chaîne d’Union – Égrégores
Revue d’études maçonniques, philosophique et symbolique
Grand Orient de France, N°114, octobre 2025, 96 pages, 15 €
« La forme c’est le fond qui remonte à la surface »
Victor Hugo
Au plan humain, la forme c’est donc le témoin, l’indicateur, la résultante visible de ce qu’il se passe au fond de l’individu, c’est-à-dire dans son cœur. Le Maçon se donne pour mission de tailler sa Pierre Brute, visant la “forme cubique”. Ce qu’il cherche, sous ce symbole géométrique, c’est à se modeler et à se rectifier lui-même afin de développer en lui : la droiture, la maîtrise de soi, la beauté de l’âme, l’exemplarité, dans toutes les directions. Ceci afin que cette Pierre rendue “cubique” prenne sa place dans le Temple, le temple maçonnique mais aussi le temple élargi de la communauté des humains.
Le Maçon s’est engagé à travailler à son propre perfectionnement en particulier, et à celui de l’Humanité en général, dont il est un élément constitutif. Il vient en Loge pour « ériger des autels à la Vertu et creuser un tombeau pour les vices » et il a fait le serment solennel « …d’éclairer la route des hommes, ses frères,et cela sans distinction de classe sociale, de race… ».
Le Maçon travaille donc à ennoblir son âme, à développer en lui les vertuscardinales (cardinales c’est-à-dire : liées au cœur) afin de les faire rayonner ensuite sur l’ensemble de ses semblables. Pour ce faire, il doit abandonner ses versants égoïstes et égotiques, ainsi que toute pensée, parole et action ayant pour effet de diviser.
Ces vertus cardinales, nous pouvons les nommer : la Rectitude, le Respect, la Bienveillance, l’Altruisme, la Justice, la Justesse (la mesure, la parole juste), l’Harmonie, la Tempérance, la Patience, la Confiance, en somme tous les attributs de la déesse Maât, tout ce qui fait le ciment et le fondement moral de la civilisation, qui sont autant de facettes de l’Intelligence du cœur, c’est-à-dire des modalités de l’Amour et de l’élévation de la conscience.
Je m’attendais donc, en entrant en Maçonnerie, à me retrouver dans un univers constitué de sages, de personnages vertueux ou désireux de l’être, combattant en eux la tentation, l’orgueil, bref, des Socrate incarnant ces principes dans leurs actes et leurs paroles. Et je fus surpris de découvrir que cela n’allait pas forcément de soi pour tous les Maçons.
Alors que j’étais encore apprenti, nous quittâmes soudainement notre obédience d’origine parce qu’elle était le théâtre de convoitises, de compétitions, de batailles d’égos de la part de Maçons qui recherchaient les honneurs, le décorum, le pouvoir, qui intriguaient, trichaient avec la règle, au fond qui se mentaient à eux-mêmes, mentaient à leurs frères et trahissaient le Serment qu’ils avaient signé de leur sang, entre autresde : « donner l’exemple de toutes les vertus », et qui, ce faisant, mettaient en danger tous les ateliers affiliés qui souhaitaient réellement travailler à développer lesdites vertuscardinales. Pour ne pas être démasqués ils ne laissaient par leur fond remonter à la surface. Pensez, leur laideur d’âme rendue visible les aurait immédiatement dénoncés. Donc ils feignaient. Et pour un temps, c’est passé crème. Comme dans le monde profane.
Vous l’avez compris, je ne vais pas parler des trains qui arrivent à l’heure.
Comment est-ce possible qu’en Maçonnerie on puisse monter en grade sans faire réellement son Travail ? Et, accessoirement, comment fait-on pour ajuster une Pierre mal taillée aux autres Pierres du Temple humain ? Et comment les autres s’en accommodent-ils ? Comment parviennent-ils à l’Harmonie, si toutefois ils y parviennent ? Et, s’ils n’y parviennent pas, comment leur Loge et leur obédience peuvent-elles prospérer et même seulement exister ? Comment cela peut-il se produire et passer inaperçu, être toléré ou, pire, être perpétué, dans l’espace sacré du Temple et de l’institution maçonniques ?
Un Memento mori en mosaïque (ier siècle apr. J.-C.) accompagné de l’inscription Gnothi seauton. Provient des excavations de l’église San Gregorio al Celio (Rome) ; actuellement au Musée des Thermes de Dioclétien.
Que se passe-t-il ? Dans le langage contemporain, on dira qu’il y a “des trous dans la raquette”. Le degré d’exigence de certaines Loges et de certaines obédiences laisse-t-il à désirer ? La bienveillance fraternelle qui règne en Loge est-elle un rempart pour les simulateurs ? Leurs planches sont-elles écrites par d’autres ? Captées sans vergogne sur internet ? Ou commandées à une intelligence artificielle ? La Maçonnerie suit-elle le même mouvement que l’École de la République où l’on ne redouble plus et où l’on est admis en classe supérieure même quand on n’a pas le niveau ?
Cela est peut-être gratifiant pour l’individu, du moins pour son égo, mais l’effet global est désastreux : tout le système est tiré vers le bas, à moyen terme le système éducatif et à long terme le système social en entier. Promus et gratifiés à tort, l’élève comme le Maçon se trompent sur les objectifs : le grade n’est pas une fin en soi ni une récompense, mais une attestation : attestation que les engagements ont été tenus, que le chemin a été parcouru, que la taille et la rectification de la Pierre Brute sont bien engagées. Le tampon sur le passeport maçonnique n’est pas un chèque en blanc, il atteste que les étapes ont bien été franchies, que le glorieux Travail de perfectionnement va bon train, que le terrain est sain.
Dans le temple, chacun y conviendra, les mauvais compagnons ne sont pas les bienvenus car ils amènent le danger et la discorde. Or il nous faut constater aujourd’hui que les mauvais compagnons sont entrés dans le temple. Et, mieux que des cambrioleurs du Louvre, ils sont entrés sans effraction. Ont-ils bénéficié de complicités ou ont-ils simplement été habiles ? Ouvrons nos 5 sens et posons-nous la question. On est Maçon parce que nos Sœurs et Frères nous reconnaissent comme tel. Si le Maçon est vertueux (ce qui devrait être un pléonasme) tout est en ordre, mais si le Maçon ne l’est pas, que dire de ceux qui l’ont reconnu ? Ont-ils été trop complaisants ? (le laxisme existe-t-il en Maçonnerie ?) Ont-ils été trompés, habilement, par des faux-semblants ? (des simulateurs, des manipulateurs se seraient-ils faufilé en Maçonnerie ?) Ou bien – plus grave – sont-ils complices de la supercherie ? Si l’on a travaillé à élever sa conscience, avec les outils du Maçon, que l’on est capable de percer pour voir, peut-on encore tomber dans le piège grossier des apparences ? Peut-on encore être dupe d’un simulateur ? Beaucoup de questions qui appellent des réponses urgentes qui, pour l’instant, font défaut.
Au final on peut se demander si oui ou non la Franc-Maçonnerie initiatique assure sa mission initiatique. Certaines Loges ou obédiences ont expressément vocation au travail symbolique et initiatique, prolongeant en cela la démarche pythagoricienne et les anciens Mystères gréco-égyptiens, tandis que d’autres travaillent à des questions sociétales voire politiques. Les dernières délaissent-elles pour autant le travail de la Pierre cubique, les premières le font-elles vraiment ? C’est à voir. À voir de près.
Ces 2 approches maçonniques, sociétale et initiatique, convergent a priori vers un même objectif : la vertu et le bonheur de tous les êtres, l’une en œuvrant au niveau de l’individu, l’autre à l’échelle du groupe élargi.
Mais on voit mal qui pourrait fournir des propositions éclairées sur la gestion de la Cité s’il n’a travaillé au préalable sur ses propres vices et ses propres vertus… Dans l’une ou l’autre configuration, le travail initiatique est indispensable.
Krishnamurti
Où sont les Socrate modernes qui, à l’instar du Socrate antique, viseraient la vertu de la Cité par le développement des vertus individuelles ? Il y en a, bien-sûr. Mais les usurpateurs, les charlatans et les sophistes sont plus visibles, plus bruyants et, nous le savons, plus valorisés dans notre monde contemporain, éclipsant ainsi le travail de fond de ceux qui, par leur travail de perfectionnement d’eux-mêmes, travaillent véritablement au bénéfice de tous. Notre monde contemporain, accroché à l’image comme à une bombonne d’oxygène, a des valeurs somme toute assez peu maçonniques. Restons vigilants et gardons à l’esprit ce mot de Krishnamurti selon lequel « Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade ».
Ainsi, ne délaissons jamais notre travail initiatique de perfectionnement et ne tolérons plus les écarts qui nuisent à l’institution maçonnique de l’intérieur comme de l’extérieur. Des choses doivent bouger.
De notre confrère expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
Là où régnait autrefois un chemin de lumière, nous apercevons aujourd’hui un chemin d’ombre : la coercition des Frères et Sœurs dans l’acte de changer d’obéissance. Derrière des sourires satisfaits et des paroles élégantes, se cachent parfois des pressions, des invitations déguisées en conseils, des promesses voilées, le tout pour augmenter les effectifs, accroître le nombre de « faiseurs de quotas », gonfler les loges dormantes.
Ce n’est pas un signe de force : c’est une preuve manifeste de faiblesse.
Lorsqu’une loge est dynamique, elle n’a pas besoin de recourir à la force brute pour attirer des membres. Lorsqu’une communauté maçonnique est véritablement établie, elle ne cherche pas à transférer des membres : elle les attire.
Or, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est le triste spectacle d’Obediences forcées de pêcher dans un bassin déjà ouvert, convaincues que leur survie dépend de la quantité et non de la qualité.
Non nobis, Domine, non nobis, sed nomina tuo da Gloriam.
Cela doit résonner ainsi : non pas pour nous-mêmes, mais pour le Grand Architecte de l’Univers. Lorsque l’obéissance est troquée contre des opportunités, contre une « promotion », contre la commodité, la glorification de la Lumière devient synonyme de mercantilisme.
Ce malaise est dû en grande partie au manque de sang neuf. Les loges périclitent, le travail diminue, l’intérêt s’estompe. Ainsi, au lieu de chercher de véritables chercheurs spirituels, on tente de recruter des initiés déjà formés. Un frère qui frappe ailleurs ne fait pas preuve de grandeur : cela montre que la porte n’était ni assez solide ni assez belle. En tout cas, c’est le signe que quelque chose ne va pas.
La coercition s’exerce de manière subtile : un contact anodin qui ne l’est pas, une « visite fraternelle » qui se transforme en invitation au changement, des éloges pour ceux qui réussissent plutôt qu’une reconnaissance pour ceux qui restent. Pour l’Apprenti ou le Compagnon, êtres vulnérables en chemin, la tentation est grande. Soit par manque de repères, soit parce que le miroir ne reflète pas la lumière promise.
Et alors, les sirènes du « Je te trouverais plus utile ailleurs » ou « Tu pourrais faire mieux ici » triomphent.
Pourtant, la Franc-maçonnerie n’est pas un programme de mobilité professionnelle. Ce n’est pas une équipe avec un effectif important. C’est une forge spirituelle, un temple du travail intérieur. Proposer un « saut » facile, sans effort ni transformation, c’est tromper le chercheur. Le symbole reste vide s’il n’est pas habité par l’esprit, la volonté et le silence.
Aux jeunes francs-maçons, je dis : ne vous laissez pas séduire par les changements rapides, par les « avantages » matériels ou par un grade promis comme acquis.
Demandez-vous :
Que vaut réellement cette obéissance ?
Quel est la fonction que vous me proposez ?
Quel engagement intérieur me proposez-vous ?
Votre chemin est inaliénable.
Virtus in arduis. La vertu se reconnaît dans les difficultés, non dans la facilité.
J’exhorte les Frères aînés, détenteurs de la mémoire et de l’autorité, à ne pas devenir des instruments de coercition. Ne transformez pas les loges en coffres au trésor remplis de n’importe qui y entrant simplement pour « faire le nombre ».
homogénéité de groupe
N’oubliez pas que la grandeur ne réside pas dans les trophées, mais dans la qualité de ceux qui travaillent la pierre. Si la Loge est vide, c’est peut-être parce qu’elle n’a pas su séduire l’esprit et le cœur, et non parce qu’elle a besoin de renforts.
Imaginez un instant si toute l’énergie dépensée à convaincre les initiés déjà formés était investie dans l’attraction de nouveaux Frères ou Sœurs, dans l’explication aux non-initiés de la signification profonde de l’Art, dans la démonstration que nous ne sommes pas des cercles élitistes mais des ateliers de transformation, à quel point le paysage maçonnique serait-il différent ?
Les loges seraient remplies non de membres, mais d’esprits vivants ; non de chiffres, mais de témoignages ; non de titres, mais d’actions. La coercition trahit le pacte initiatique. Elle trahit la promesse du silence, de la réflexion, de la pierre qui prend lentement forme. Celui qui devient un instrument de mobilité interne perd la dignité du Temple.
Et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprenderunt.
La lumière brille dans les ténèbres, mais si l’énergie est utilisée pour soustraire et non pour donner, l’ombre enveloppe.
Si vous agissez en fonction du nombre et non du symbole, vous avez tort.
Si vous tentez de manipuler le libre arbitre d’un frère ou d’une sœur par la flatterie, demandez-vous clairement : suis-je encore en train de marcher dans l’Art Royal ou suis-je simplement en train de compter les capitations ?
Si votre Loge n’attire pas parce qu’elle n’inspire pas, il est plus facile de blâmer les autres que de se remettre en question.
Le Temple est incomplet sans voix, sans silences vivants, sans présence véritable. Chaque colonne érigée est précieuse. L’œuvre ne fait que commencer. Le symbole ne demeure pertinent que s’il est populaire, vivant, incarné.
Dans un monde qui va vite, la Franc-maçonnerie doit privilégier le métronome de l’âme au chronomètre de l’efficacité. Que les paroles de ceux qui construisent des ponts, et non des clôtures, guident le chemin. Puisse les jeunes Francs-maçons reconnaître que le bien commun ne s’obtient pas par la pression, mais par la liberté. Et puisse-t-on se souvenir, chers frères, chères soeurs, que la vraie force ne réside pas dans le nombre, mais dans la qualité et la dignité du chemin parcouru.
Nous construisons des ponts, pas des murs.
Et pour que tout cela ait un sens, assurons-nous que la Lumière ne recherche pas le consensus, mais la cohérence.