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Société secrète… Société de l’Océan noir

La société de l’Océan noir (玄洋社, Gen’yōsha?) était un influent groupe pan-asiatique doublée d’une société secrète active au Japon de 1879 à 1945. Elle fut considérée comme ultranationaliste par les forces alliées lors du tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient.

Fondation de la Koyōsha

Fondée à l’origine sous le nom de Koyōsha par Hiraoka Kotarō (1851–1906), un riche propriétaire de mines et ex-samouraï qui avait des intérêts miniers en Mandchourie, Tōyama Mitsuru et d’autres anciens samouraï du domaine de Fukuoka, la société prônait un retour à l’ancien ordre féodal japonais avec des privilèges spécifiques et des allocations du gouvernement pour la classe des samouraï. Elle participa aux différentes révoltes d’ex-samouraï à Kyūshū contre le nouveau gouvernement de Meiji mais elle abandonna son but initial après l’écrasement de la rébellion de Satsuma en 1877, rejoignit le mouvement pour la liberté et les droits du peuple et forma une organisation politique appelant à la création d’un parlement national.

Fondation de la Gen’yōsha

Credits : by Boston Public Library on Flickr (CC BY 2.0)

En 1881, la société changea à nouveau de direction. Son but cette fois était d’« honorer la famille impériale, de respecter l’empire et de protéger les droits du peuple ». Son but caché était cependant de pousser à l’expansion militaire japonaise et à la conquête du continent asiatique. C’est cela que représentait le nouveau nom choisi par le groupe, Gen’yōsha, en référence à la mer de Genkai qui séparait le Japon de la Corée.

Les tactiques utilisées par la société de l’Océan noir pour parvenir à ses objectifs étaient loin d’être pacifiques. Débutant comme une organisation terroriste, elle attira des personnalités du crime organisé pour mener des actions violentes et même des assassinats contre des étrangers et des politiciens libéraux et ce bien qu’elle continuait de recruter des anciens samouraï.

En 1889, la société de l’Océan noir critiqua sévèrement la révision des traités inégaux menée par le ministre des Affaires étrangères Ōkuma Shigenobu. Un membre de la société tenta de jeter une bombe mais se blessa grièvement. Lors des élections de 1892, la société mena une campagne d’intimidation et d’actions violentes avec le soutien timide du gouvernement Matsukata pour influencer les résultats.

L’une des principales cibles de la société de l’Océan noir était les nombreuses société secrètes chinoises dont certaines étaient très hostiles au Japon. Ces sociétés avaient cependant pour but principal de renverser la dynastie Qing. En 1881, Tōyama Mitsuru envoya 100 de ses hommes en Chine pour glaner des informations et infiltrer ces sociétés secrètes. L’une des premières et des plus détaillées histoires de ces sociétés secrètes fut écrite par Hiraya Amane, un membre de la société de l’Océan noir, qui participa à l’établissement du quartier-général chinois de son organisation à Hangzhou. La société de l’Océan noir fournissait non seulement des armes et des fonds aux sociétés chinoises mais accueillait en plus au Japon les exilés menacés par le gouvernement des Qing. La société se forma un vaste réseau de maisons closes à travers toute la Chine (puis plus tard en Asie du Sud-Est) pour disposer de lieux de réunion. En plus de permettre à la société de devenir une entreprise profitable côté argent, les maisons closes permettaient également de recueillir des informations par chantage ou corruption de leurs patrons. Mais bien que ces actions étaient couramment usitées, les informations étaient surtout obtenues par les prostituées employées très efficaces pour soutirer des informations de leurs clients. La société ouvrit même une école de formation pour ses membres à Sapporo sur Hokkaido.

L’autre zone d’activité de la société était la Corée. L’organisation mit en place un groupe de travail pour préparer en secret des cartes topographiques détaillées de la péninsule en vue de faciliter une future invasion japonaise. Elle apporta également son soutien à la rébellion paysanne du Donghak sachant que ce soulèvement était susceptible d’amener la Chine et le Japon à se déclarer la guerre. L’assassinat de l’impératrice Myeongseong de Corée en 1895 est considéré comme ayant été mené par des membres de la société de l’Océan noir à l’instigation du ministre japonais à Séoul, Miura Gorō.

À l’origine ignorée par l’armée japonaise, celle-ci trouva finalement, pendant la guerre sino-japonaise (1894-1895) et la guerre russo-japonaise (1904-1905), que le vaste réseau de renseignement de l’organisation était inestimable. Ce réseau était également utile pour les missions de sabotage de l’armée qui se passaient derrière les lignes ennemies.

Après l’annexion de la Corée en 1910, la société continua à organiser des actions pan-asiatiques. Au Japon, elle forma un parti politique appelé Dai Nippon Seisantō (« Parti de la production du grand Japon ») pour combattre l’influence du socialisme dans les syndicats de travailleurs.

Durant ses dernières années d’existence, l’organisation s’éloigna de ses origines de société secrète et évolua dans le courant de la politique japonaise. Beaucoup de ministres et des membres de la diète en faisaient partie et certains chefs politiques importants comme Kōki Hirota ou Seigō Nakano commencèrent dans ses rangs. Elle continua d’exercer une influence considérable sur la politique intérieure et étrangère du Japon jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La société de l’Océan noir fut dissoute par les forces alliées en 1945.

Postérité

Les membres des Yakuza participent souvent à desfestivals shinto locaux tels que le Sanja Matsuri au sanctuaire d’Asakusa , où ils portent le palanquin sacré Mikoshi dans les rues, affichant fièrement leurs tatouages ​​corporelsAu Japon, il est interdit aux membres des yakuza d’afficher des tatouages ​​en public, sauf lors de festivals

La société de l’Océan noir est l’ancêtre de plusieurs organisations qui hériteront et développeront son idéologie. Elle a également préparé le terrain avant-guerre pour connecter les politiciens de droite avec l’organisation Yakuza.

Bien que les Yakuzas d’aujourd’hui partagent la pensée politique et sociale de la société de l’Océan noir et bien que plusieurs membres de la société devinrent des Yakuzas par la suite, l’organisation était principalement un groupe politique qui utilisait des moyens criminels pour parvenir à ses fins, mais n’était pas yakuza elle-même comme certains historiens l’ont déclaré.

Dans la culture populaire

La société de l’Océan noir est mentionnée à plusieurs reprises dans le jeu de rôle Cthulhu développé par Chaosium and Pagan Publishing en plus de leur précédent jeu L’Appel de Cthulhu et Delta Green.

Elle est aussi présentée comme une agence de renseignement japonaise dans l’appendice du jeu de rôle Top Secret de TSR Hobby.

L’intrigue de la BD de Corto Maltese, Océan Noir, paru en Octobre 2021 fait référence à cette société.

La vertu des pairs

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent les 1er et 15 de chaque mois.)

En appelant du même nom la force et la vertu, les Romains renvoyaient au courage physique ou moral, à la force d’âme que les Anglais appellent si joliment fortitude, le mot et la notion étant simplement décalqués du latin fortitudo, qui désigne la vaillance dans l’épreuve ou devant le danger. Qualité virile[1], cette force, sans rapport avec les mesures de violence ou les moyens de coercition, couronne, dans la conscience et dans l’action de celle[2] ou de celui qui l’incarne, les valeurs-repères de la dignité humaine.

Toutefois, au rythme des échos qui m’en parviennent, je mesure plus ou moins empiriquement combien la vertu est aujourd’hui considérée avec dédain quand il s’agirait de l’appliquer à soi-même, alors qu’elle reste attendue des dirigeants politiques, économiques et sociaux. Ringarde voire réactionnaire dans sa dimension privée, son exigence retrouve tout son lustre à l’égard des notables, dont le statut est, pourtant, de nos jours et par principe, souvent décrié. Cependant, ne voyons pas tout en blanc ou  tout en noir : la vie n’est-elle pas un univers de gris ? Or il n’est guère difficile de s’apercevoir que, même si la société contemporaine renâcle communément à poser sur des actes une telle dénomination, toute la pensée écologique[3], par exemple, qui incite à changer nos modes de vie par un engagement collectif à plus de sobriété, dans la recherche de nouveaux équilibres, est – à elle seule[4] – une école de vertu visant à développer, dans les activités humaines, de fermes dispositions à faire ce qui est conçu comme le bien et à éviter ce qui est analysé comme le mal.

En franc-maçonnerie, nous n’avons pas peur des mots, à condition de bien les définir, pas plus que nous ne craignons de nous frayer un chemin aux origines de la pensée et dans les courants historiques où elle s’est constamment renouvelée. Quant au sujet qui nous occupe, nous qui nous assignons symétriquement le double devoir de  fuir le vice et de pratiquer la vertu, nous explorons, à différents degrés et sous différents angles, les vertus cardinales, c’est-à-dire celles qui servent de pivots ou d’appuis à la vie morale, célébrées depuis l’Antiquité grecque au nombre de quatre : la Prudence, la Tempérance, la Force d’âme et la Justice, sans négliger – du moins, pour leur étude – les trois vertus théologales, c’est-à-dire celles qui ont Dieu pour objet, telles que les distingue l’Église catholique : la Foi, l’Espérance et la Charité.

On ne s’en tient pas, pour autant, à ces seules nomenclatures : on s’inspire volontiers, de manière plus étendue, des dix-huit vertus laïques que répertorie, par exemple, André Comte-Sponville[5], dans sa description des « dix-huit dispositions de cœur, d’esprit ou de caractère dont la présence, chez un individu, augmente l’estime morale » et, si le philosophe humaniste recommande d’enseigner les vertus, en passant, entre autres, de la Politesse à l’Amour et du Courage à la Tolérance, c’est qu’il ne sert à rien, selon lui, de chercher à nous culpabiliser, en condamnant indéfiniment les vices. La morale a pour but « d’aider chacun à être son propre maître, son unique juge », souligne-t-il dans une heureuse convergence avec la tradition maçonnique qui, dans cette perspective, préfère parler d’éthique, et ce, « pour devenir plus humain, plus fort, plus doux.» Qui d’entre nous ne souscrirait à une telle finalité ?

Aussi bien, dans les Loges ou, du moins, dans certaines d’entre elles, la vertu fait grand bruit ou plutôt grand bruissement et il faut espérer que les évocations qui lui sont réservées ne soient pas des airs de bravoure entretenant des liens distendus avec les règles de vie des participants. (Il y a, bien entendu, des pertes en ligne et pas seulement… car, pour filer la métaphore de la Fée Électricité[6], il arrive parfois de regretter que certains transformateurs aient visiblement grillé avant même de servir !)

Dieu merci, si je puis dire, si les francs-maçons exercent assez bien, en règle générale, leur vigilance et leur sens du devoir, ils n’ont pas trop de difficultés à faire place également au désir et à la joie de vivre. C’est que, Frères et Sœurs confondus, ils sont loin d’être des pères la vertu, conscients que l’extrême vertu, en défigurant notre humanité, creuse, en définitive, le lit de bien des vices, et ils savent aussi ce qu’ils doivent à leur égalité fraternelle, ce précieux entraînement au respect de tout être humain, et mieux que quiconque, me semble-t-il, ils puisent dans la vertu des pairs[7].


[1] Virtus, virtutis, est dérivé de vir (« homme », par opposition à « femme »), comme se plaît à le souligner Cicéron dans Les Tusculanes (2, 18, 43) : appellata est ex viro virtus — « la vertu a tiré son nom de vir ».  Dans ce manifeste du stoïcisme intitulé, en latin : Tusculanae disputationes, le grand auteur classique souhaite, au terme d’une longue promenade philosophique, démontrer que le bonheur ne peut se fonder que sur la vertu.

À noter que Cicéron portait un nom prêtant à la moquerie ; il vient, en effet, du mot : cicer, qui signifie pois chiche. Tout comme ses ancêtres, il a tenu à le conserver. Dans Vie de Cicéron, Plutarque observe que le premier de la lignée qui reçut ce surnom devait présenter une excroissance à la pointe du nez qui ressemblait à la célèbre légumineuse si prisée en Méditerranée et que ce même personnage devait également être un homme très estimable pour que, de génération en génération, ses descendants se soient fait un honneur de revendiquer ce sobriquet. Et Dieu sait qu’on eût en vain cherché la modestie parmi les éminentes qualités de Cicéron…

[2] Je mets sur un même plan hommes et femmes, en dépit de l’étymologie et des traditions historiques, abolissant le partage qu’on fit longtemps entre grande et petite vertus, si j’ose dire…

[3] Nulle référence ici à un courant politique particulier et encore moins à quelque programme que ce soit, mais bien « à une interprétation à nouveaux frais de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la biosphère, de finitude de l’homme et de solidarité avec l’ensemble du vivant », comme l’indiquent, en page 4 de leur ouvrage, Dominique Bourg et Antoine Fragnière : La pensée écologique. Une anthologie, Paris, Presses universitaires de France, 2014, 875 p. Pour une critique de cet ouvrage par l’historien François Jarrige : Cliquez ici.

[4] Sans être la seule, bien entendu. Il ne s’agit ici que d’un exemple pour se représenter plus commodément les choses et sans s’enfermer le moins du monde dans des logiques partisanes ni a fortiori françaises…

[5] André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France (coll. : « Perspectives critiques »), 1999, 392 p.

On ne saurait, non plus, passer sous silence le Traité des vertus de Vladimir Jankélévitch (Flammarion, coll. : Champs essais) qui comporte trois tomes respectivement sous-titrés : Le Sérieux de l’intention, Les Vertus et l’Amour, L’Innocence et la Méchanceté.

Commencée quinze ans avant sa parution en 1949, la rédaction de cette œuvre exigeante et subtile traverse la Seconde Guerre mondiale et sa publication attendra encore de longues années avant de connaître le succès.

Dans le tome II qui comporte deux volumes (« Parties »), l’auteur s’élance dans ses descriptions, depuis la vertu du commencement (le courage) jusqu’à celle de la terminaison (la charité), en passant par celles de la continuation et de la conservation (la fidélité, la justice). Il met en perspective les vertus dites « de l’intervalle » (fidélité, patience, modestie, amitié), que l’homme peut posséder mais non sans risque de complaisance et d’hypocrisie, et les vertus qu’il appelle « de pointe » (humilité, générosité, sacrifice) que l’homme ne possède jamais et qu’il parvient seulement à effleurer.

Philosophe engagé, notamment dans la Résistance, l’auteur délaisse les voies de la morale spéculative et s’interroge, au fur et à mesure de ses distinctions, sur l’intérêt que représente le « rentier de la vertu » par rapport au « vertueux gredin », voire au statut fugace du « héros d’un instant ». Mais c’est un autre point d’orgue qui, en définitive, va retenir son attention ; en effet, la grande équation de l’homme lui permettant de s’élever partiellement au-dessus de cette casuistique demeure l’amour, qui détient les principales clés de la joie et du bonheur. De là, le titre du tome II : Les Vertus et l’Amour.

Pour une approche contemporaine à orientation psychologique, on lira avec profit un livre aux thèses, certes, controversées, mais défendues avec talent, du psychiatre spécialiste des thérapies cognitives et comportementales (TCC) Jean Cottraux, La Force avec soi : Pour une psychologie positive, Odile Jacob, 2007, 300 p.

[6] Réjouissons-nous incidemment que La Fée Électricité, l’œuvre grandiose de Raoul Dufy commandée pour l’Exposition universelle de 1937, trône à nouveau (depuis fin 2020) au musée d’Art moderne de Paris, après une méticuleuse restauration de ses 600 m² de surface…

[7] On peut considérer que l’expression : la vertu des pairs, s’applique ici à trois champs distincts, en visant à la fois :

  • La vertu dont toute Sœur ou tout Frère peut être une figure inspirante, pour ses semblables,
  • Celle à laquelle appellent, en chaque individu, les rapports de pair à pair doublés d’une pratique fraternelle,
  • Celle que les Sœurs ou/et les Frères peuvent orchestrer avec force, en harmonisant leurs pensées ou leurs actions collectives.


« Notre-Dame de Paris. Des bâtisseurs aux restaurateurs », une belle expo à Paris

Inscrite au sein du parcours permanent de la Cité de l’architecture et du patrimoine, l’exposition « Notre-Dame de Paris, des bâtisseurs aux restaurateurs » sera une occasion exceptionnelle de (re)découvrir la cathédrale et son histoire, depuis sa construction jusqu’au chantier d’aujourd’hui.

Le 15 avril 2019, un violent incendie touche la cathédrale. À la suite de cette catastrophe, un chantier de restauration considérable se met en place, financé grâce à la générosité de 340 000 donateurs issus de 150 pays mobilisés dès la nuit de l’incendie.

Le chantier est placé sous la responsabilité d’un établissement public dédié, installé le 1er décembre 2019. Le projet de restauration, présenté en juillet 2020 à la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture et approuvé à l’unanimité, fait le choix de la fidélité au monument blessé et de l’authenticité des matériaux. Il rendra en 2024 la cathédrale Notre-Dame aux fidèles et visiteurs du monde entier.

Une aventure humaine exceptionnelle se déroule au cœur de Paris et dans de nombreux ateliers partout en France : compagnons, artisans, architectes, ingénieurs et chercheurs sont tous mobilisés afin de faire renaître l’édifice. Ces hommes et ces femmes s’inscrivent dans la longue lignée des bâtisseurs qui ont façonné l’histoire de ce patrimoine mondial de l’humanité.

Fruit d’une coproduction entre l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris, maître d’ouvrage du chantier, et la Cité de l’architecture et du patrimoine, cette exposition offre un lien privilégié avec l’édifice pour le moment inaccessible au public. Elle permet de découvrir le savoir-faire des compagnons et artisans d’art qui œuvrent à rendre la cathédrale au culte et à la visite en 2024. Elle est enfin l’occasion de mettre en lumière les permanences et les évolutions des techniques utilisées sur des chantiers patrimoniaux.

Cette exposition a été conçue en coproduction avec l’Etablissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Illustrations : © Médiathèque du patrimoine et de la photographie/Dist. RMN – Grand Palais – Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Toutes les infos pratiquesBilletterie – Du 15 février 2023 au 29 avril 2024

Contact : Cité de l’architecture & du patrimoine

Entrée Hall Trocadéro – 1 place du Trocadéro et du 11 Novembre – 75116 Paris/Standard téléphonique : +33 (0)1 58 51 52 00 – Mail : publics@citedelarchitecture.fr

Source : Cité de l’architecture et du patrimoine

[NDLR : Avant la résurrection en 2024 de l’un des monuments les plus emblématiques de Paris, ville lumière, et de la France, située sur l’île de la Cité et dédié à la Vierge Marie, la Cité de l’architecture et du patrimoine vous propose un retour sur quelques trésors sauvés et en restauration de la cathédrale.

Pour ne pas oublier l’outrage des flammes, mais aussi et surtout allez à la découverte de tous les métiers et des Hommes se battant pour la rendre plus belle encore. Des tailleurs de pierre aux vitraillistes en passant par les facteurs d’orgues.

Une façon, pour eux, en toute humilité, de faire savoir leur savoir-faire ! Venez les découvrir. Ne serait-ce pas aussi une manière de faire naître quelques belles vocations… Pour les jeunes générations.]

Être Franc-maçonne, être Franc-maçon au 21e siècle avec François Padovani

Au travers de cette conférence, les personnes présentes se posent un maximum de questions, qu’elles aient le désir de réfléchir davantage, et que par un travail personnel, elles avancent sur le long chemin de la recherche, ce qui est l’objectif de tout Franc-Maçon.

A cet effet, François PADOVANI, Passé Grand Maître de la GLMF, Passé Président du CLIPSAS, de passage à Montréal, et sous l’égide de la Grande Loge ANI du Canada, présente un morceau d’architecture intitulé « Être Franc-Maçonne, être Franc-Maçon au XXIème siècle » ainsi qu’une vision d’avenir pour la Franc Maçonnerie universelle.

Cette conférence se tiendra le jeudi 16 février 2023 a 19h00 (13h heure de Paris) au 2065 Rue Parthenais à Montréal.

François Padovani lorsqu’il était Grand Maître de la GLMF

Date et heure : jeu., 16 février 2023, 19:00 – 22:00 HNE
2065 Rue Parthenais 2065 Rue Parthenais Montréal, QC H2K 3S9 Canada

Inscrivez-vous :

https://www.eventbrite.com/e/billets-etre-franc-maconne-etre-franc-macon-au-21eme-siecle-avec-francois-padovani-523032402997

Les organismes de bienfaisance partagent le généreux héritage du franc-maçon Harry Mason

De notre confrère britannique questmedianetwork.co.uk

Une «réception de remerciement» spéciale a eu lieu à Oaklands Hall à Hyde alors que des organisations caritatives locales ont partagé leur gratitude envers le généreux héritage du franc-maçon Harry Mason.

Harry – ou Will pour ses amis – était membre de la loge de Godley 361 dans la province des francs-maçons du Cheshire qui se réunissent à Oaklands, pendant 47 ans.

Au cours de ces années, Harry avait déjà fait des dons de bienfaisance notables. Mais il a laissé une somme d’argent considérable à sa mort à la loge à des fins caritatives.

Son héritage était détenu sur un compte et compilait des intérêts, atteignant plus de 20 000 £.

La Loge a eu 200 ans en février 2020, et c’est alors que les membres ont décidé que ce serait le moment idéal pour distribuer l’héritage et une liste d’organismes de bienfaisance bénéficiaires a été établie.

Bien sûr, la pandémie de Covid a alors frappé, retardant ces plans de distribution, et c’est en septembre 2021 que la loge a pu se réunir à nouveau correctement.

Les fonds ont cependant été ensuite répartis, avec des dons faits à un certain nombre d’organisations caritatives locales.

Tous les organismes de bienfaisance ont reçu environ 1 250 £ chacun, avec un total de 24 500 £ distribués.

I- Le Cabinet de réflexion en Franc-maçonnerie, entre mort et naissance  

Nommé aussi « chambre des réflexions ». Le cabinet de réflexions semble avoir été utilisé à partir de 1735, inspiré par des symboles alchimiques.

À l’origine, le Cabinet de réflexion était un simple local où on plaçait le candidat pour l’effrayer. « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit » (Khalil Gibran). C’est une caverne où se développe un récit à déchiffrer. Le profane est invité à s’asseoir en ce lieu. Il regarde les objets symboliques qui orientent sa méditation. C’est le passage du monde profane d’où il vient au monde sacré où il va. Il réside en ce lieu un long moment avant d’être admis aux épreuves de l’initiation et y rédige son testament philosophique.

Nous explorerons ce thème avec 3 articles qui aborderont : 1) cabinet de réflexions, entre mort et naissance, 2) cabinet de réflexions, un athanor alchimique, 3) cabinet de réflexions, repaire du temps qui passe.

Dans la vie profane, ce n’est qu’après le décès que le testament devient communicable et la transmission n’est que celui des biens matériels, en relation avec la mort, la disparition.

À l’opposé, le testament philosophique, écrit dans le cabinet de réflexion, sera lu, en tenue, devant l’assemblée des francs-maçons avant de commencer les épreuves de l’initiation du récipiendaire ; ce qui est transmis ne peut être de nature matérielle, et c’est d’une naissance qu’il s’agit.

Dans l’obscurité des gestations, le testateur fait le point, prend congé du monde profane et prépare ainsi sa nouvelle naissance symbolique, en offrant les traces qu’il souhaiterait laisser de lui comme un être de bien par les réponses aux questions posées : Quel est votre but en entrant en franc-maçonnerie ? Quels sont les devoirs de l’homme envers l’Humanité et la Patrie ? Quels sont les devoirs de l’homme envers lui-même ? Si vous étiez à l’heure de la mort, quel serait votre testament philosophique ? Dans cette première planche, par laquelle l’impétrant exprime sa philosophie de la vie avant de se préparer à un monde inconnu, se cherche le sens que la mort donne à la vie et les valeurs qui donnent du sens à la vie.

Au RER les questions sont plus orientées vers la foi

Le testament rédigé par l’impétrant est brûlé après son initiation, ses cendres « amorphes, image de la mort matérielle », remises au nouvel initié pour lui marquer la confiance de ses frères et sœurs en ses engagements pris lors de la cérémonie d’initiation.

La chambre de réflexion est longuement décrite dans Le Régulateur du Maçon

REAA, RF, MM. Le cabinet de réflexion est un réduit peint en noir. L’éclairage est réduit, souvent par une bougie qui en est la seule source de lumière, le décor est macabre. Des objets sont posés sur une  table. Des sentences avec un sens naturel sont écrites sur les murs : « Si la curiosité t’a conduit ici, va-t’en !  Si tu tiens aux distinctions humaines, sors, nous n’en avons pas ici ! Si tu crains d’être éclairé sur tes défauts, tu seras mal parmi nous ! Si ton âme a senti l’effroi, ne va pas plus loin !  Si tu persévères, tu seras purifié par les éléments, tu sortiras de l’abîme des ténèbres, tu verras la lumière ! » Ces sentences donnent sens au mot purification : l’intention qui anime le cherchant doit être débarrassée de tout appétit de pouvoir. On  y trouve, rapporté dans Le rameau d’Or d’Éleusis (1863) d’Étienne Marconis les inscriptions ci-après: « Aime les bons, plains les faibles, fuis les méchants, mais ne hais personne. » « N’oublie pas que l’homme est fragile, et que pendant sa vie il est l’esclave de la nécessité, le jouet des événements… Mais console-toi, car la mort t’attend, et dans son sein est le repos. » « L’homme le plus parfait est celui qui est le plus utile à ses Frères… ». Cette étape signifie la rupture du candidat avec le monde profane qu’il a abandonné volontairement et symbolise son arrachement à sa situation sociale antérieure.

Au RER, le cabinet de réflexion est appelée Chambre de préparation et le décor est des plus épurés : mur noir, pas d’objet symbolique, juste une bougie pour s’éclairer, une carafe d’eau, (une sonnette pour appeler, du moins selon le rituel!), une bible et de quoi écrire pour répondre aux trois questions d’Ordre qui seront dévoilées à l’impétrant en même temps qu’un tableau représentant une tête de mort avec cette sentence, « la vie était souillée mais la mort a réparé la vie ». Tout invite le candidat, qui sera épaulé par le frère Proposant (le parrain), Préparateur et Introducteur dans ce qui est une exhortation au voyage intérieur. Renouvelé à chaque cérémonie de réception au grade supérieur, le passage dans cette chambre de préparation rythme au RER le cursus en loge symbolique d’apprenti à Maître écossais de Saint André.

Plus qu’un passage, le cabinet de réflexion est le lieu à revisiter sans cesse. Il procure des repères indispensables au voyageur qui poursuit sa quête. Il montre l’essentiel à celui qui entreprend le voyage. Il lui indique des sens (directions et significations) et par où commencer le chemin, notamment avec la mystérieuse formule V.I.T.R.I.O.L. Cet acrostiche ne fut introduit en Maçonnerie (dans les Loges bleues) que dans la deuxième partie du XIXe siècle, en 1750 dans les Hauts Grades. Il est un axe de progression vertical qui relie les plans entre eux.

Cette cosmographie est un miroir pour l’homme révélant la constitution de son être.

Le cabinet de réflexion est comme une caverne alchimique où se réalise un rite de purification ; une matrice dans laquelle l’être renaîtra purifié.

Au Rite Ecossais Philosophique, le séjour dans la caverne est notablement sobre dans les détails, mais aussi plus éprouvant : pas de VITRIOL, pas de dessins, pas d’ossements, rien qu’un quignon de pain sec, un verre d’eau et une table avec du papier, éventuellement un sablier.

Pour que ce rituel de vie et de mort puisse être efficace et aboutir à la purification du profane, il lui faut encore un puissant symbole, un témoin  psychique permettant de relier les vivants aux morts, un lien puissant exprimant la chaîne ininterrompue entre les Maîtres passés à l’Orient Éternel et le profane qui aspire à reprendre le flambeau en devenant franc-maçon à son tour. Ce témoin  psychique est un véritable crâne humain, posé près du profane, et devant lequel se trouve écrit ces mots : « J’étais ce que tu es, tu seras ce que je suis ! » (on poursuivra la réflexion sur le crâne dans l’article du 28 février: « Le cabinet de réflexion repaire du temps qui passe »)

Le cabinet de réflexion raconte la mort et la renaissance avec la descente au cœur de la terre, dans la caverne, la nuit obscure des gestations, la terre fécondée, l’eau purificatrice et fertilisante, la matrice aveugle et la grotte protectrice, la source, les profondeurs d’où surgit l’être revivifié par le bandeau enlevé. Éclairé d’une seule bougie, il représente le chaos, origine primitive de toutes choses, état d’obscurité du profane qui n’a pas encore reçu la lumière.

Le cabinet de réflexion n’existe pas dans les rituels anglo-saxons. Cet usage n’est pratiqué ni au Rite York, ni dans les Rites américains..

Dans le Rite Forestier, le postulant, appelé Guêpier ou Briquet, est enfermé dans une Cabane.

La caverne 

 « Au 3e siècle (252), sept jeunes chrétiens (Maximien, Malchus, Marcien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin) originaires d’Ephèse sont condamnés par l’empereur romain Dèce, pour avoir refusé de renier leur foi chrétienne en un Dieu unique et de se soumettre au culte impérial et ses idoles. Condamnés à l’exil, ils s’enfuient. Ils trouvent refuge dans une caverne mais retrouvé par les soldats romains, ils sont emmurés vivants dans la caverne avec leur chien, qui les avait fidèlement suivis. Ils se réveilleront en 408 ou en 447, sous le règne de Théodose II, vivants et dans le même état de jeunesse. L’un deux sort de la caverne et descend dans la bourgade pour acheter des vivres. Il paye avec une pièce d’or datant de l’empereur Dèce, mais cette pièce n’a plus cours aussi le bruit se répand qu’il aurait trouvé un trésor. Afin de prouver sa bonne foi il emmène les autorités religieuses et l’empereur dans la caverne, mais avant d’y pénétrer il demande à parler avec ses camarades qui unanimement décident de rester dans la caverne et demander leur mort à Dieu. Dans une autre version, ils témoignent de leur « résurrection », puis disparaissent ». Voilà l’histoire de ces sept Dormants et qui fait consensus dans les 3 religions du livre (surtout dans le coran, sourate XVIII,  et chez les soufis). Le point de départ de cette histoire est la foi totale dans leur religion, la soif de vérité, d’Absolu et d’unicité semble être un préalable à l’exil rédempteur, ils choisissent ainsi le sacrifice de soi porté par leur foi. Selon Ibn Arabi ces sept dormants forment une figuration de chevalier spirituel, lequel va seul à la conquête de sa conscience profonde en entamant ce voyage sans retour vers Dieu. Il s’agit d’opérer cette plongée dans les profondeurs régénérantes de la caverne et sortir de l’état de dépendance et d’asservissement, caractéristique de notre conscience ordinaire, pour atteindre l’état de discernement d’une réalité autre que celle du monde profane et qui prend racine dans ces mondes intermédiaires qu’Henry Corbin a qualifié de mundus imaginalis ou monde imaginal, monde qui permet d’accéder à la connaissance effective, dont la moindre parcelle vaut plus que tous les raisonnements qui ne procèdent que du mental, de connaissance, rappelle René Guénon qui ne peut se faire que par l’âme et l’esprit. Dans cette caverne et durant deux ou trois siècles va se produire la dormition, étape importante de spiritualité.

« La caverne dans la symbolique universelle est un lieu central où s’effectue une transformation (mort, renaissance, initiation) ou bien un lien avec l’autre monde. C’est un espace sacré réel, physique, pouvant aussi être mental, dans lequel se passe quelque chose, soit au niveau individuel, soit au niveau cosmique. Pour Guénon, la caverne est le centre, l’origine, le point de départ, indivisible, l’image de l’unité primordiale. De la Grèce antique (Platon) à l’Extrême-Orient, elle est conçue comme l’image du monde, le lieu de la naissance et de l’initiation, parfois aussi symbolisant le cœur. En tant que lieu et centre, la caverne est considérée tantôt comme un réceptacle d’énergie tellurique, ceci pour la caverne souterraine, tantôt comme un lieu illuminé par rapport aux ténèbres de l’extérieur, car une initiation y a lieu et l’initiation, la seconde naissance, est une illumination. En effet, la caverne qui serait en même temps lieu de mort initiatique et un lieu de seconde naissance, donne accès à la fois aux niveaux souterrains et aux niveaux supra terrestres. Là s’effectue la communication avec les états supérieurs et inférieurs : elle devient donc centre du monde, tous les états s’y reflétant.

En tant qu’archétype de la matrice maternelle (regressus ad uterum), la grotte et la caverne, comme la matrice, symbolisent les origines, les renaissances, ceci surtout au Proche-Orient. Elle est donc le lieu de naissance, de régénération et d’initiation comme nouvelle naissance, mais aussi un lieu de passage de la terre vers le ciel, ou du ciel vers la terre, ainsi que le lieu où se fait un passage des ténèbres à la lumière. Guénon (p/185 à 216 Symboles de la science sacrée) explique : mort et naissance sont les deux faces d’un même changement d’état et ce passage d’un état à un autre doit toujours s’effectuer dans l’obscurité. » Poursuivre l’indispensable lecture de ce texte résumé par Georges Flour, La caverne, archétype initiatique.

Retrouver Les origines de la légende de la Voûte par Pierre Mollier.

Documents : page 90 Histoire ecclésiastique. Tome 4 par l’abbé Fleury. 

Et note 1 à partir de la page 31 Nouveau catéchisme des francs-maçons de Louis Travenol,, contenant tous les mystères de la maçonnerie…précédés de l’Histoire d’Adoniram.

Illustration, composition personnelle à partir de dessins de Pierre Yves Trémois

Revue historique vaudoise-La Franc-maçonnerie : de l’ombre à la lumière

Une magnifique première de couverture reproduisant un détail du tablier du Très Illustre Frère Pierre-Maurice Glayre (1743-1819), diplomate et homme politique suisse, mais aussi Grand Maître du Grand Orient Helvétique romand, nous invite à plonger dans un univers qui, vu de France, semble complètement ignoré des Sœurs et Frères.

Quid, au sein de la Confédération suisse de cette Franc-Maçonnerie spéculative, née officiellement en 1717, à Londres ?

Vue d’artiste de Guillaume Tell dans Portraits et Vies des Hommes illustres, 1584.

Que savons-nous réellement de cette organisation fraternelle au pays de ce héros légendaire des mythes fondateurs de la Suisse qu’est Guillaume Tell – en allemand Wilhelm Tell ; en italien : Guglielmo Tell ; en romanche : Guglielm Tell, pour respecter la composition des quatre régions linguistiques dudit pays. Et pourtant l’Art Royal est déjà présent dès le XVIIIe siècle, avec des premières Loges qui éclosent en 1736.

GPIH, blason.

À part la création, le 14 août 1779, du Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie (GPIH), l’équivalent de la Grande Loge Unie d’Angleterre – Mother Lodge – pour les Maçons pratiquant le Rite/Régime Écossais Rectifié en France (près de 10 000 ) – car veillant sur la conservation du Régime Rectifié après son extinction en France au XIXe siècle et contribuant à son réveil dans sa terre d’origine au début du XXe siècle – et, en 1934, l’initiative populaire (droit qui permet à un nombre donné de citoyens de proposer qu’un texte soit soumis en votation populaire) d’« Interdiction des sociétés franc-maçonniques » lancée par le militant fasciste et antimaçon notoire Arthur Fonjallaz, rien ne transpire de ce côté des Alpes quant à l’histoire et à la spécificité des Obédiences maçonniques helvétiques – masculine, mixte, féminine, « libérale » ou « régulière », principaux rites , etc.

Blason Confédération suisse

C’est donc avec grand bonheur qu’il nous est donné d’en savoir plus sur cette sociabilité, notamment au sein de l’un des 26 cantons de la Suisse, celui de Vaud dont la devise « Liberté et patrie » ne peut laisser le Maçon indifférent.

Drapeau canton de Vaud. Le mot « Liberté » fait référence à l’indépendance obtenue du nouveau canton. On abandonna le mot « Égalité » car trop révolutionnaire et trop français pour le remplacer par le mot « Patrie » qui fait référence tant au Canton de Vaud qu’à la Suisse.
 

Après une courte liste d’abréviations reprenant notamment celles des Obédiences, l’éditorial éclairant de l’historien David Auberson, spécialiste en Sciences historiques de la culture, auteur de plusieurs ouvrages et articles et rédacteur en chef de la Revue historique vaudoise, nous informe que peu de travaux universitaires existaient encore à cette date sur les origines et l’histoire de ce mouvement autant social qu’intellectuel qu’est la Franc-Maçonnerie. Cependant, l’étude de la Maçonnerie vaudoise repose essentiellement sur des études anciennes, notamment celles du dentiste lausannois Edmond Jomini (1900-1956) et, plus récemment, sur les travaux du pianiste et maçonnologue Alain Bernheim (1931-2022). De la première Loge vaudoise, fondée à Lausanne en 1740 à l’apparition de la Franc-Maçonnerie féminine – pour mémoire, la Grande Loge Féminine de Suisse est créée en 1985 –, ce très beau dossier thématique est à la fois une belle découverte et d’une remarquable facture !

Canton de Vaud

Sylviane Klein a dirigé cet ouvrage et a été tour à tour enseignante, journaliste et rédactrice en chef du journal Femmes suisses.

Carte actuelle des districts du canton de Vaud.

Désormais retraitée, elle préside, depuis 2019, aux destinées de la Société vaudoise d’histoire et d’archéologie, une institution fondée en 1902. Elle nous entretient, dans « Introduction : une société pas si secrète dans le canton de Vaud » de l’adoption des Constitutions d’Anderson par la Grande Loge d’Angleterre, et retrace ensuite l’histoire des principales structures et organisations maçonnique en Suisse : la Grande Loge Suisse Alpina, le Droit Humain, le Grand Orient de Suisse, la Grande Loge Féminine de Suisse, la Grande Loge Mixte de Suisse, des Loges pratiquant le Rite Memphis-Misraïm, des Loges indépendantes, des rites et rituels ainsi que des Loges bleues et hauts grades. Un juste parfait tour d’horizon donnant une photographie actualisée du paysage maçonnique helvétique !

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Sylviane Klein, quelques pages plus loin, consacre aussi un article à la présentation de la « Franc-Maçonnerie féminine, vecteur d’émancipation ». Il nous faut noter, dès maintenant, la richesse et très belle qualité des illustrations, intelligemment légendée.

Nous comptons ensuite onze chapitres liés à la Franc-Maçonnerie et un dernier, rubriqué « Mélanges », d’Adrien Bastian, docteur en droit de l’université de Lausanne, nous instruisant sur un mouvement religieux que nous devons au pasteur Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-1793), alias Keleph Ben Nathan, piétiste, mystique, proche de l’ésotérisme, à l’origine du cercle vaudois des « Âmes intérieures ».

Onze chapitres donc écrits par des plumes les plus compétents (archivistes, historiens, universitaires, etc.). C’est ainsi que le directeur honoraire des archives cantonales vaudoises Gilbert Coutaz nous entretient de « La franc-maçonnerie suisse : un trou noir de la politique des archives et de la recherche historique ». Il rappelle que l’histoire de la Maçonnerie en Suisse comporte peu d’études scientifiques alors qu’une importante littérature franc-maçonne existe. Les annexes sont du plus grand intérêt puisqu’elle collationne tous les documents isolés concernant l’Art Royal et conservés aux archives cantonales.

Pierre-Maurice Glayre (auteur inconnu).

Est traité ensuite le lien entre la Maçonnerie vaudoise et la politique dès la fin du XVIIIe siècle. Bien évidemment, un texte du chroniqueur au journal Le Temps Olivier Meuwly, aborde la vie du Frère Pierre-Maurice Glayre. Michel Jaccard, par ailleurs auteur d’Albert Pike – Américain sudiste et réformateur du REAA (Cépaduès, 2020), s’attache au début de la Franc Maçonnerie dans son article « La Parfaite Amitié, une loge vaudoise à la fin du XVIII siècle (1779-1808) ». Une façon déjà de nous parler du renouveau maçonnique vaudois dans les années 1770… Puis de s’intéresser à « La naissance de la Loge Liberté à Lausanne ou le legs de Ruchonnet », une Loge qui vient de fêter en septembre 2021, ses 150 ans d’existence.

Le lecteur s’intéressant à l’architecture et au symbolisme ne peut faire l’impasse sur l’article de Catherine Courtial, historienne de l’art et de l’architecture, ayant publié avec Michael Leuenberger Les loges maçonniques en Suisse, architecture et décors (Société d’histoire de l’art en Suisse SHAS, collection Pages blanches, 2014. SHAS, 2014). Elle décrit les grandes lignes et les règles générales qui dictent l’aménagement d’une loge maçonnique (espace spécifique, décor, terminologie, architecture, vocabulaire).

Quant au chroniqueur au journal le Confédéré Robert Giroux, c’est du « Valais catholique, terreau maçonnique ? » comparant l’établissement de la franc-maçonnerie en Valais à « une épopée qui ressemble peu ou prou à l’image de son fleuve, le Rhône, et de ses habitants, une cohabitation émaillée de violentes colères, suivie d’intervalles d’apaisement ».

Affiche appelant à voter contre l’initiative.

Quant aux écrits de Dominique-Alain Freymond, ancien Président du Groupe de Recherche Alpina, il traite d’un sujet complexe, et cependant toujours d’une brûlante actualité, « Les libertés fondamentales, véritable enjeu de l’initiative Fonjallaz de 1937 ». Un décryptage sur la façon dont, comme dans la plupart des pays d’Europe, l’extrême droite a fait son apparition en Suisse durant la première moitié des années 30.

Couverture d’une édition russe de 1912, réalisée par Sergueï Nilus.

Ou dès 1933, Les Protocoles des Sages de Sion – texte inventé de toutes pièces par la police secrète du tsar et publié pour la première fois en Russie en 1903 –   crée la polémique à Berne. Puis, c’est l’année 34 passée au crible avec le lancement de l’initiative contre les francs-maçons et les sociétés occultes et secrètes.

De son côté, Daniel Bolens, officier de carrière à la retraite, retrace la vie de « L’Ordre Mixte International Le Droit Humain, ou la mixité en franc-maçonnerie », de la première implantation zurichoise à l’ouverture de nouvelles Loges en Suisse romande et à Berne, de la situation de l’après-guerre à nos jours.

Sceau du Grand Orient de Suisse.

De Jacques Herman, professeur retraité d’histoire, décrit, des quatre Obédiences dites libérales en Suisse, la situation du « Grand Orient de Suisse et le courant libéral » (Aspiration à la liberté de conscience, naissance du Grand Orient de Suisse (GOS), situation présente, Loges vaudoises).

Le livre s’achève avec les traditionnels comptes-rendus de lecture d’ouvrages récemment publiés. Suivis d’une rubrique nécrologique ainsi que de la biographie des auteurs(es). L’index et la table des matières clôturent l’ouvrage.

Ce beau numéro donnant une vision claire, avec douze regards différents d’une sociabilité plus discrète que secrète.

Revue historique vaudoise-La Franc-maçonnerie : de l’ombre à la lumière

Klein, Sylviane (dir.) – Les Éditions Antipodes, 130/2022, 264 pages, 40 Franc suisse ou 28 € – À commander sur https://www.antipodes.ch/produit/revue-historique-vaudoise-130-2022/, sur toutes les plateformes de vente en ligne ou mieux achetez dans votre zone… dans la librairie la plus proche de votre domicile, ou encore directement sur le site du diffuseur, le comptoir des presses universitaires

Les éditions Antipodes possède plusieurs collections (Actualités psychologiques, Écrits philosophiques, Existences et société, Histoire, Histoire et sociétés contemporaines, Histoire moderne, littérature, politique, etc.) et publie aussi plusieurs revues : Les Annuelles, Nouvelles Questions Féministes (NQF), Le cartable de Clio et la Revue historique vaudoise, entre autres. Notons que les éditions Antipodes soutiennent SOS Méditerranée et signale qu’une association des Ami·e·s des Éditions Antipodes a été créée en 2014. Cette association culturelle à but non lucratif veut soutenir et promouvoir le travail des Editions Antipodes, en organisant des évènements, des activités en lien avec les livres du catalogue et en recherchant des fonds.

28 novembre 1937, résultat initiative Fonjallaz.
Première édition anglaise du Jewish Peril – Protocols of the Learned Elders of Zion, Eyre & Spottiswoode Ltd. 1920
Planche scolaire de la carte physique et agricole de la Suisse, par P. Vidal-Lablache.

De la main à l’esprit : La Transmission

2

 Si l’on en croit les historiens spécialisés en « maçonnologie », la maçonnerie « spéculative » (par eux ainsi qualifiée pour la différencier de la maçonnerie « opérative », celle des bâtisseurs des monuments religieux), serait née en Ecosse à la fin du 17ème siècle. Au vrai avec un système de loges éparses, dont deux sont apparues « officieusement » en France, à Saint Germain en Laye, vers 1680, (« La Bonne Foi » et « la Parfaite Egalité ») composées de militaires ayant suivi Jacques II Stuart en exil. Partant, bien avant la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster, un certain 24 juin 1717, elle-même résultant de la réunion de 4 loges existantes, aux noms évoquant à la fois la royauté et la verte campagne anglaise : La Couronne, L’oie et le Gril, le Pommier, le Gobelet et les raisins.

 Aujourd’hui encore, à la manière de détectives méticuleux, lesdits historiens et autres bibliophiles, infatigables déchiffreurs de grimoires, nostalgiques du passé de cet « Art Royal », tentent de débusquer le plus petit indice, le moindre parchemin porteur d’écrits à l’encre de suie, pouvant attester de faits datés des guildes d’artisans de la pierre. Mais la tâche est difficile : Par définition la « tradition orale » ne laisse pas ou peu de traces. Alors certains de ces « limiers de l’impossible » vont jusqu’à insinuer que ledit repas fédérateur n’a eu lieu ce jour de printemps que… dans l’imagination fertile de plumitifs avides de notoriété. Et même qu’il n’y aurait sans doute aucun rapport, aucune période intermédiaire, entre la maçonnerie des cathédrales et celle de l’esprit. Décidément, qui croire ? Avec ces suppositions et incertitudes, la franc-maçonnerie actuelle sera toujours imprégnée d’un parfum de mystère. C’est bien ce qui fait son charme, pensent les frères et les sœurs poètes !

Un vrai roman d’aventures

Toujours est-t-il que, banquet ou non, transition ou pas, cette franc-maçonnerie « de réflexion », elle, existe bel et bien ! Qu’importe sa date exacte de naissance et les fantasmes qu’elle colporte ! Ayant traversé la Manche, elle s’est répandue en Europe, en commençant par la Russie, la Belgique puis la France – là les preuves imprimées existent – à partir des années 1720. Et, progressivement, dans les autres pays et continents. Mais tandis que ladite Grande Loge de Londres et de Westminster s’auto-proclame la première, en 1751, une fédération de loges anglaises se disant antérieur, se déclare à son tour, pratiquant un cérémonial dit « rite d’York ». Elle se dénommera Grande Loge des « Antients » par opposition à la Grande Loge de Londres, qualifiée de Grande Loge des « Moderns ». Il faudra attendre 1813 pour que ces deux Grandes Loges fusionnent et deviennent enfin la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA). Un vrai roman d’aventures ! 

 Quel est le but de cette franc-maçonnerie spéculative, née, remarquons-le, à l’époque des Lumières, ce grand courant philosophique, ainsi qualifié en opposition à l’obscurantisme ambiant ? Avec une conception optimiste et progressiste, elle veut, à l’image de ladite philosophie, tout simplement répandre la connaissance par la raison. Et de la sorte, rendre l’Homme meilleur. De quelle façon ? En le sortant des préjugés religieux et en guidant également sa foi vers les avancées culturelles et matérielles. Par quel moyen ? La méthode symbolique.

 Nous le savons, cette association se nomme « franc-maçonnerie », parce que, précisément, elle se réfère à la construction. Mais on ne saura sans doute jamais – encore un mystère – qui a eu l’idée au « temps des Lumières » d’attribuer des valeurs morales figuratives à ses dix principaux outils manuels. Ils sont toujours vus aujourd’hui en loges, avec les mêmes représentations morales, à savoir :

MAILLET : Intelligence – Compétence – Force – Energie

CISEAU : Discernement – Efficacité – Dextérité – Esthétisme

RÈGLE : Rectitude – Précision – Ordre – Loi

LEVIER : Puissance – Volonté – Raison – Potentiel

PERPENDICULAIRE : Modestie – Equilibre – Profondeur – Justesse

NIVEAU : Egalité – Equité – Observation – Justice

EQUERRE : Sagesse – Droiture – Logique – Précision

COMPAS : Vérité – Esprit – Harmonie – Rondeur

TRUELLE : Fraternité – Lien – Bienveillance – Union

TAMIS : Recherche – Découverte – Précaution – Sélection

 Autant d’instruments de travail, autant « d’outils mentaux », donc autant de dispositions à valoriser, de qualités à acquérir et de pratiques à mettre en action. Un « outillage » symbolique qui pourrait paraître à première vue, presque trop simple, voire simpliste, mais qui de fait, recense, par transposition, un ensemble de précieuses ressources humaines à entretenir. De l’opératif, l’opérant.

 Ces outils « mis en mots » invitent le passage de la parole aux actes. Mais il ne s’agit de faire n’importe quoi, au fil des pulsions individuelles. Faire le bien exige de bien le faire. Ainsi naît le « code maçonnique » à la fin du XVIIIème siècle. Il est en soi une véritable « charte de fonctionnement ».

 CODE MACONNIQUE

  • Aime ton prochain.
  • Ne fais point le mal. Fais le bien.
  • Fais le bien pour l’amour du bien lui-même.
  • Tiens toujours ton âme dans un état pur.
  • Aime les bons, fuis les méchants, plains les faibles, mais ne hais personne.
  • Parle sobrement avec les grands, prudemment avec tes égaux, sincèrement avec tes amis, doucement avec les petits, tendrement avec les pauvres.
  • Ne flatte point ton frère : c’est une trahison.
  • Si ton frère te flatte, crains qu’il ne te corrompe.
  • Ecoute toujours la voix de ta conscience.
  • Sois le père des pauvres ; chaque soupir que ta dureté leur arrachera augmentera le nombre des malédictions qui tomberont sur ta tête.
  • Respecte l’étranger voyageur ; aide-le ; sa personne est sacrée pour toi.
  • Evite les querelles ; préviens les insultes.
  • Mets toujours la raison de ton côté.
  • Respecte les femmes ; n’abuse jamais de leur faiblesse et meurs plutôt que les déshonorer.
  • Si le Grand Architecte te donne un fils, remercie-le, mais tremble sur le dépôt qu’il te confie.
  • Sois pour cet enfant l’image de la divinité.
  • Fais que jusqu’à dix ans il te craigne, que jusqu’à vingt ans il t’aime, que jusqu’à ta mort il te respecte.
  • Jusqu’à dix ans, sois son maître ; jusqu’à vingt ans, son père, jusqu’à la mort son ami.
  • Pense à lui donner de bons principes plutôt que de belles manières ; qu’il te doive une droiture éclairée et non une frivole élégance.
  • Fais l’honnête homme, plutôt qu’habile homme.
  • Si tu rougis de ton état, c’est l’orgueil ; songe que ce n’est pas la place qui t’honore ou te dégrade, mais la façon dont tu l’exerces.
  • Lis et profite ; vois et imite ; réfléchis et travaille.
  • Rapporter tout à l’utilité de tes frères, c’est travailler pour toi-même.
  • Sois content partout, de tout et avec tout.
  • Réjouis-toi de la justice.
  • Souffre sans te plaindre.
  • Ne juge pas légèrement les actions des hommes.
  • Ne blâme point et loue encore moins.
  • C ’est au Grand Architecte de l’Univers qui sonde les cœurs à apprécier son ouvrage.

La concorde grandit ce qui est petit – La discorde annihile ce qui est grand

Un temple idéal

En ce début de XXIème siècle – qui voit souvent disparaître les « bonnes manières » en société – ces principes moraux n’ont rien perdu de leur pertinence et la relecture de chacun d’eux s’impose. Observons ainsi que les louanges, à l’époque considérées comme une flatterie, sont proscrites en fin de texte. Les mots sont des caresses ou des projectiles. D’où, peut-être, cette confusion devenue au fil des ans un impératif de ne pas dire « merci » en loge qui y circule toujours aujourd’hui. Or, il n’a jamais été interdit par les Constitutions maçonniques de savoir gré à qui par exemple, présente une bonne planche en loge ou de le complimenter d’aider un démuni en sortant. Précisément, premier « commandement » de ce code. Maîtriser ses émotions, contrôler ses sentiments, garder son sang-froid, bref pratiquer le bon « gouvernement de soi » n’empêche pas de témoigner sa chaleur humaine !

Retour au XVIIIe siècle. Les deux promoteurs de la maçonnerie spéculative, les pasteurs James Anderson et Jean Desaguliers, assistés d’un cercle de réflexion rapproché, pressentent qu’une fédération de loges de bâtisseurs intellectuels a pour mission de construire un « temple idéal », c’est à dire au prestige symbolique. Il s’agit donc pour eux de s’appuyer sur l’histoire d’un monument prestigieux et mieux encore, auréolé d’une légende dramatique à inventer. Ils trouvent les deux symboles dans la Bible, d’abord en lui « empruntant » le mythique Temple de Salomon. Puis, cerise sur le gâteau, en métamorphosant Hiram, (à ne pas confondre avec Hiram, roi de Tyr) un tisserand et fondeur de bronze – cité dans l’ouvrage – en architecte du roi, promu constructeur du célèbre monument. Rappelons cette légende, dont on ignore encore aujourd’hui quel en est l’auteur, à moins qu’elle ne soit une création collégiale – (peut-être, dit-on, l’association des « Rose-Croix »). Quoi qu’il en soit, elle deviendra « le socle référentiel » de la franc-maçonnerie mondiale :

 LA LEGENDE D’HIRAM

 Le temple de Salomon est presque achevé après sept années d’un dur labeur des nombreuses équipes d’apprentis, de compagnons et de maîtres maçons. Chaque catégorie possède un mot de passe qui permet aux ouvriers de recevoir le salaire conforme à leur qualification.

Trois compagnons sans scrupules, convoitant la rémunération supérieure, se postent un sombre soir, chacun à une issue du temple, pour agresser Hiram à sa sortie et lui demander « le mot du maître ».

A l’arrivée d’Hiram à la porte du Midi, le premier compagnon, Jubelas, lui demande ce mot de passe en le menaçant d’une règle. Hiram refuse et il reçoit un coup terrible sur l’épaule. Ensanglanté, il tente de sortir par la porte du Septentrion. Là, le deuxième compagnon, Jubelos, essuyant le même refus, lui perfore le ventre avec une équerre. Hiram, chancelant, se traîne vers la porte de l’Orient, où l’attend le troisième compagnon, Jubelum. Celui-ci, devant son silence persistant, le tue d’un coup de maillet sur la tête.

Avant de s’enfuir, dépités, les meurtriers ensevelissent à la hâte le corps d’Hiram dans un fossé près du temple, et piquent un rameau d’acacia sur le monticule de terre, pour le retrouver puis l’enterrer ailleurs plus tard. Mais les gardes de Salomon retrouvent le cadavre avant eux. Pris d’un immense chagrin, le roi lui offre des funérailles grandioses et ordonne que l’on recherche les assassins, pour les châtier sans pitié.

 La mort d’Hiram, tué par les trois mauvais Compagnons, symbolise, nous le savons, les trois défauts Ignorance, Fanatisme, Ambition, contre lesquels doivent chaque jour lutter non seulement tous les francs-maçons mais chaque citoyen du monde.

 A noter toutefois le double sens du mot « Ambition ». Il est important de remarquer que ce mot a un double sens. En signification première, l’ambition est une pulsion axiale, une force psychique inconsciente. Présente en chacun de nous, elle nous pousse à croître, « à nous perfectionner dans notre être », comme dit le philosophe Baruch Spinoza. Il s’agit de notre capital énergétique qui dépasse notre instinct de conservation. Il est normal d’avoir de l’ambition, en termes de satisfaction et de réussite personnelles. En revanche, son deuxième sens indique une forme « d’hubris » (en grec ancien) autrement dit de démesure, d’un désir ardent de prendre un pouvoir, de dominer, d’obtenir un avantage, de s’imposer, parfois au détriment des autres. Ce stratagème a son revers, car au lieu d’obtenir leur approbation, voire leur admiration, il peut en provoquer le rejet. C’est bien cette ambition démesurée de pouvoir qui « enivre » les trois mauvais compagnons, jusqu’à les pousser au meurtre.

 Autre remarque : La légende d’Hiram devient le mythe d’Hiram au 4ème degré du REAA. Pourquoi ? Parce que toute légende comporte une fin (ici l’assassinat d’Hiram) alors que le mythe dispose d’une « fin ouverte », ce qui permet aux Hauts-Grades du REAA d’exister, avec une suite d’aventures humaines au « symbolisme productif », toujours livresque et « romantisée » (Adonhiram, Johaben, la Chevalerie, etc).

D’une maçonnerie, l’autre

Il est difficile de soutenir, comme certains chercheurs encore aujourd’hui, que la maçonnerie opérative et la maçonnerie spéculative n’ont eu aucun rapport. Alors même que :

– Le père de James Anderson est vitrier (donc maçon opératif) et membre de la loge maçonnique d’Aberdeen en Ecosse dans les années 1680.

– James Anderson, Pasteur presbytérien, est lui-même membre de la loge « L’Oie et le Grill » (l’une des 4 loges fondatrices de la Grande Loge de Londres) dans les années 1700.

– Le père de Jean Desaguliers (devenu John Desaguliers en Angleterre) est Pasteur et également franc-maçon à La Rochelle lorsqu’il cache son jeune fils dans un tonneau en 1687, sur un bateau partant vers l’Angleterre pour qu’il échappe aux conséquences de la révocation de l’Edit de Nantes (interdiction du culte protestant). John Desaguliers devient lui-même Pasteur anglican et franc-maçon. Il est élu Vénérable Maître de la loge Antiquity à Londres en 1712.

 Les liens transitifs avec les constructeurs médiévaux, disons une forme de « cousinage » entre les deux instances, opératives et spéculatives, semblent donc bien établis dans le temps. De la main à l’esprit, le pas est ainsi franchi, disons au moins symboliquement !

 Pour l’anecdote, notons que John Desaguliers, brillant universitaire devient un scientifique reconnu par le savant Isaac Newton (alors Président de la Royal Society de Londres) qui en fait son adjoint. Celui-ci se rend en Russie en 1717 – l’année de la naissance de la Grande Loge de Londres et de Westminster – pour y construire et installer un engin à vapeur destinée au fonctionnement des fontaines d’agrément du Tsar. Ce qui peut expliquer que la Russie est précisément l’un des premiers pays – indiqué plus haut – où commence « l’essaimage » de la franc-maçonnerie spéculative !

 En terme légal, John Desaguliers ressent la nécessité pour cette Grande Loge de l’existence d’un acte juridique fondateur, en l’occurrence de « Constitutions fédératrices ». Il en demande la rédaction à la plume imaginative et élégante de James Anderson, par métier concepteur de généalogies. Ce document – qui connaîtra une dizaine de versions jusqu’à la dernière en 1813 consacrant la Grande Loge Unie d’Angleterre, résultant de la fusion précitée des « Ancients » et des « Moderns » – tout en respectant l’Eglise – assure aux membres de cette « grande famille » la liberté de conscience. Il donne une puissance et une coloration intellectuelle à cette instance anglaise qui, du coup, traverse « officiellement » la Manche en 1725, après les loges militaires précitées. En quelques années, cette « nouvelle philosophie » attire les notabilités. L’aristocratie, la bourgeoisie et même le haut-clergé veulent y être admis.

Des grands noms, une belle histoire

Les loges se multiplient alors et se fédèrent dans la Capitale et plusieurs grandes villes en France, puis dans toute l’Europe. En 1773, sous l’impulsion du duc de Montmorency, naît le Grand Orient de France. Le 22 octobre, le duc d’Orléans en devient le Grand Maître. Deux mois avant sa mort, le 7 avril 1778, Voltaire est reçu franc-maçon à Paris, à la loge des « Neuf sœurs » fondée par l’écrivain et philosophe Claude Helvétius. En Autriche, l’illustre Amadeus Mozart, est initié son tour le 14 décembre 1784, à la loge viennoise « Zur Wohltätigkeit » (la Bienfaisance) et y parraine son père Léopold en 1785. Puis il présente un chef d’œuvre aux accents maçonniques à l’Opéra de Vienne, le 30 septembre 1791 « La Flute enchantée ». Avant de mourir le 5 décembre de cette même année.

 La belle histoire de la franc-maçonnerie spéculative qui, à défaut d’être universelle, est internationale, peut ainsi se résumer, depuis sa création jusqu’à nos jours, au fil des grands noms qui l’ont jalonnée et illustrée. En commençant par Charles de Montesquieu, écrivain des Lumières, initié à Londres en 1730, le marquis de Lafayette en 1774 (initié à l’âge de 17 ans), et en Amérique par les frères Benjamin Franklin et Georges Washington. Ce qui permet de dire au passage que l’indépendance américaine est bien, sans exagérer, le résultat d’une « participation active » maçonnique.

 Après la Révolution française, Napoléon – qui n’est pas maçon, comme la plupart de ses généraux – réconcilie Bonapartistes et Napoléoniens. A partir de la restauration monarchique, s’ouvrent les idées libérales et progressistes. Avec Charles Fourier et Victor Considérant, apparaissent les premières idées socialistes et saint-simonistes. Aux côtés de la noblesse et de la bourgeoisie viennent s’asseoir dans les loges, la littérature, le fonctionnariat, l’artisanat et le commerce. Surviennent ainsi le philosophe Joseph Proudhon et compagnon menuisier Agricol Perdigier. Lequel s’affirme dans ce mouvement du Compagnonnage, au long des années 1830. Avec la Révolution de février 1848 surgissent les loges engagées : un mouvement maçonnique comprenant Victor Schoelcher, mène un combat victorieux pour l’abolition de l’esclavage.

 Les lois scolaires de 1880 de l’avocat Jules Ferry aboutissent à la fameuse loi de 1905 instituant la séparation des églises et de l’Etat. Et ce malgré l’excommunication des francs-maçons par une succession de « bulles papales ». Au début du XXème siècle, les gens du peuple sont surpris d’apprendre que la franc-maçonnerie, cette organisation alors secrète, traite dans ses loges des sujets de société aussi importants que les retraites de vieillesse, la dénatalité, le travail des femmes et des enfants, la criminalité, la liberté d’association (thème qui imposera la loi de 1901), la laïcité dès l’enseignement. Mais le ciel s’assombrit avec l’avènement du nazisme en 1933. Les maçons ont une dernière satisfaction en 1936, avec l’instauration des congés payés, qu’ils ont appelés de leurs vœux depuis de nombreuses années. Le Gouvernement de Vichy interdit la franc-maçonnerie en 1940 et de nombreux frères et sœurs périront pour leurs convictions patriotiques, pendant la seconde guerre mondiale. C’est la Général de Gaulle qui, en 1945, redonnera à la franc-maçonnerie sa liberté d’exercice, en faisant pertinemment remarquer que « Les lois d’exception de Vichy n’ayant jamais été reconnues, elle n’a jamais cessé d’exister en France ! ».

 Un autre grand nom doit être cité dans cette énumération qui tisse le fil rouge sociétal et social de la franc-maçonnerie spéculative française : Le Docteur Pierre Simon, expert en sexologie. Entre les années 1950 et 1980, en véritable pionnier, il participe aux travaux sur l’accouchement sans douleur en contribuant à leur diffusion. Il contribue à l’élaboration de la Loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse et à l’instauration des méthodes contraceptives, en particulier « le stérilet » dont il invente le terme. Son dernier combat est le droit à mourir dans la dignité. Il sera Grand Maître de la Grande Loge de France de 1969 à 1971 et de 1973 à 1975. Son œuvre est emblématique de son implication, dans les grands courants qui ont concerné la société.

La franc maçonnerie aujourd’hui

 Au vrai, il n’existe pas une franc-maçonnerie, mais différents types de maçonneries, aux activités différentes. De nos jours, en Europe tout au moins, les besoins sociétaux relèvent généralement davantage maintenant d’un progrès moral à poursuivre que social. Ce qui n’était pas le cas au début de l’ère industrielle où – depuis la guerre de 1914-1918 – la franc-maçonnerie a beaucoup œuvré (et continue) matériellement par le biais des « clubs-service » qu’elle a inventés et répandus (Rotary, Lions-Clubs, Kiwanis, Zonta, Soroptimist, Table ronde, etc.). De la sorte, les loges se sont de leur côté, si l’on peut dire, plutôt « intellectualisées ». A grands traits, se dégage le « tableau maçonnique » suivant :

-Dans les loges françaises, et les républiques européennes précisément, on observe le caractère sacré des cérémonies d’ouverture et de fermeture des travaux et la primauté est donnée aux « planches » (conférences des membres ou invités). Elles permettent les débats et, éventuellement, invitent aux actions individuelles extérieures.

– Les loges anglo-saxonnes se consacrent, elles, à l’exercice rigoureux des rituels, à l’érudition et partant, au fonctionnement de loges d’études et de recherches.

-La franc-maçonnerie allemande, pour sa part, entretient son passé chevaleresque (chevalerie teutonique des Croisades).

-Pour sa part, la franc-maçonnerie scandinave est presque religieuse.

-Outre-Atlantique la situation est différente et renvoie au cadre matériel précité. En effet, pour ce qui la concerne, la franc-maçonnerie américaine, dans un pays peu structuré en matière sociale, intervient donc souvent au secours des démunis et se consacre aux œuvres caritatives (aux côtés desdits clubs-service).

-Enfin, pratiquement en forme d’exception, la franc-maçonnerie latino-américaine s’adonne largement à des activités politiques.

 Phénomène nouveau : l’expansion de la franc-maçonnerie féminine totalement « libre ». Au XVIIIème siècle certaines loges masculines dites « d’adoption », accueillaient les femmes, sous le contrôle, pour ne pas dire de surveillance, de loges masculines. Pratique peu glorieuse en vérité, car aux antipodes de l’égalité, proclamée par la trilogie républicaine. Aujourd’hui, en France, existent des loges féminines, totalement indépendantes, telle la Grande Loge Féminine de France et des loges mixtes, tel le Droit Humain. Ou des fédérations de loges comportant des loges masculines, féminines et mixtes, tel, par décision récente, le Grand Orient. Cela dit, il reste encore du chemin à faire, l’effectif féminin représentant 30 % seulement de l’effectif total (Sur environ 3 millions de francs-maçons dans le monde et 150 membres en France).

Transmettre

Aujourd’hui, ces maçonneries, apparemment différentes, dans leurs objectifs même, sont tout de même reliées par un point commun. Non seulement, la légende d’Hiram leur offre un même imaginaire mais surtout un mot, qui est aussi « un état d’esprit », les rassemble : LA TRADITION.

Ce mot a une double racine et partant, une double signification. Issu du latin traditio et tradere, il signifie l’action de remettre, de transmettre, de transférer. En revanche, venant du latin traditor et traditus, il veut dire, traître, trahir, trahison. Et par son suffixe dere devenu dare, il correspondà donner, livrer, dénoncer. C’est évidemment de la première racine, dont il est question ici.

 Sans cesse répété en maçonnerie, ce vocable « tradition » mérite une analyse particulière. Du fait même que, toujours dans son sens noble, il est évocateur du passé, il est porteur d’interprétations différentes. La « tradition maçonnique » évoque ainsi au moins quatre « situations » :

1) Avec son premier sens, elle désigne très classiquement les coutumes et les usages, les habitudes et les folklores, les pratiques et les savoir-faire qui se transmettent oralement au fil des générations. C’est le cas en franc-maçonnerie. Dans la chaine maçonnique, les maillons du passé sont soudés à ceux du présent qui s’ouvrent à ceux du futur.

2) Le deuxième sens du mot « tradition » s’exprime par les mythes, allégories, légendes et symboles, créés par l’esprit humain depuis son origine. Le psychanalyste Carl Jung évoque en l’occurrence, ce qu’il nomme des « archétypes », ces représentations universelles qui, selon lui, peuplent « l’inconscient collectif » depuis « l’imaginaire primitif ». Telles les premières « figures » géométriques perçues dans la nature : le cercle de la lune, le triangle, le carré ou le rectangle formés par le tracé fictif reliant les étoiles, la sinusoïde des vagues sur la mer. L’imagination est ici sollicitée !

3) Le mot « tradition » trouve un troisième signifiant dans « la tradition initiatique » avec la lumière symbolique qu’elle est censée transmettre à l’impétrant. Celle-ci doit être comprise, au sens figuré, comme un « éclairement mental », c’est à dire le fait « d’être éclairé », de recevoir une information, une connaissance nouvelle. A différencier de l’éclairage qui évoque une lumière physique.

4) Le quatrième sens du mot « tradition », apparaît en maçonnerie, dans certains rites qui évoquent « la Tradition primordiale » (avec un T majuscule), laquelle est de l’ordre de la croyance à une origine divine, à un concept non humain qui serait le récit authentique de la création (notamment selon l’ésotériste René Guénon).

 Nous le constatons, cette notion de transmission renvoie à diverses interprétations, selon les points de vue. Pour rester simple, disons que « transmettre », cette valeur maçonnique, c’est passer à l’autre, aux autres, ce que je sais, ce que j’ai acquis, en termes positifs. C’est donc partager de bonne foi. C’est aussi échanger, et donc en même temps, c’est recevoir. Autrement dit, c’est élargir ma pensée, en l’élargissant au monde.

 Il y a donc des nuances à prendre en compte dans l’acte de transmission. Sur le plan personnel, nous sommes à même de transmettre à notre descendance, les pratiques et principes de vie que nos parents et formateurs nous ont appris. Sur le plan maçonnique, nous transmettons de la même façon, en atelier et dans le monde profane, les valeurs reçues de nos aînés. Cela ne signifie pas que nous devons transmettre des idées et des outils figés. Car la vie humaine est escortée par une notion qui lui est spécifique et qui s’appelle le progrès, certes avec ses bons et moins bons côtés. Le couteau Laguiole qui est commercialisé aujourd’hui n’est plus celui fabriqué il y a un siècle, mais c’est toujours un Laguiole. Pareillement pour le maillet et le ciseau, composés avec de nouveaux matériaux.

Dans cet esprit de progression, de changement, la vertu de tolérance, synonyme de l’indulgence des temps passés, n’a plus le même sens de nos jours, assombris par le phénomène d’une violence accrue. De la sorte la tolérance se trouve limitée aujourd’hui par l’intolérable, en soi progrès de la raison. Celle-ci doit nous conduire à savoir dire oui et savoir dire non, avec prudence et mesure, aux actes de nos semblables.

De la sorte, « transmettre » ne veut pas dire uniquement « reproduire » mais également « produire ». Non seulement des objets nouveaux, mais également des idées, des raisonnements, des concepts neufs. Le tout en franc-maçonnerie, dans un double but :

 – Nous enrichir spirituellement, au sens de la vie de l’esprit,

 – Mieux vivre ensemble, dans le sillon respectable et respecté, des expériences anciennes.

 « Transmettre » ne signifie pas non plus créer une opposition entre conservateurs et progressistes, ce qui signifierait l’échec total de la démarche ! Il convient que le passé de l’Art Royal qui est la colonne vertébrale de notre édifice commun, ne soit considéré, ni comme un vestige fébrilement entretenu ni comme une relique, mais bien, ici et maintenant, dans notre actualité, comme l’articulation vivante, donc la force motrice de nos recherches.

« Transmettre », c’est donc « relayer », mais encore « améliorer », « créer », « inventer », « innover », dans le sillage fondateur. C’est tout le sens qui s’ouvre à notre réflexion, donc, entre autres, à la rédaction de nos planches précitées. Ainsi, cette conception de la transmission, au fil de nos travaux, devrait nous permettre, tout en offrant une part de nous-mêmes à nos ateliers, d’instruire et de nous instruire entre nous, donc en même temps, « apprendre deux fois ».

Et puis enfin, de passage que nous sommes, « transmettre », dans l’idée de continuité temporelle que ce verbe sous-tend, c’est aussi penser à demain, aux Frères qui nous succéderont, pour offrir à leur tour, savoir et connaissance. Autrement dit, la transmission responsable implique bel et bien, ce que j’appellerai un « devoir d’avenir ».

 Du passant, le passeur.

Franc-maçonnerie : ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas ?

Article proposé par Stéphane Gebler

Une fois n’est pas coutume, c’est par une double nouveauté personnelle que je vais débuter mon propos. D’abord, je vais citer la bible qui, bien qu’étant le bouquin le plus vendu au monde reste j’en suis certain, de loin un des livres le moins lu, et secondement, je vais tâcher de vous démontrer que le Christ, ou du moins les paroles que l’église romaine et apostolique lui prête, a raison.

Je me lance : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme. »[i]

Les choses sont posées. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme le problème. Et si la sentence est claire, il n’en reste pas moins que si nous devions nous limiter à la face visible des choses, nous ne parlerions que de cochon ou de recette de cuisine et autres régimes alimentaires. Si manger Kasher impose de ne pas manger de sang, de séparer les viandes et les produits laitiers, de ne pas consommer de crustacés ou de porc, j’aime bien penser d’abord qu’il y a des raisons. Sur lesquelles je ne reviendrai pas. Mais j’apprécie surtout qu’un bienfaiteur de l’humanité de ce rang, comprenne qui pourra, a plus d’envergure qu’un simple diététicien hygiéniste de l’antiquité.

Alors qu’est ce qui entre dans la bouche, par la bouche ? Je devrais reformuler : en dehors des aliments, qu’est ce qui nourrit l’homme ? Parce que je crois que c’est ça la question. Il existe en dehors des pratiques matérielles et biologiques des choses d’un autre plan qui assurent la survie des hommes. C’est je crois le spirituel, qui d’une manière ou d’une autre confère au sacré bien qu’il s’agisse deux notions différentes. On sait qu’on ne peut pas vivre sans manger et boire, mais on sait aussi qu’on peut pas s’épanouir sans sentiment de sécurité. Depuis une centaine d’années les chercheurs nous ont même permis de comprendre qu’il est difficile pour l’être humain de ressentir ce que l’on nomme parfois comme du bonheur, c’est-à-dire une forme intense de satisfaction provisoire, sans percevoir de la reconnaissance. L’étape ultime, l’éveil, d’autres parleront de nirvana, d’extase, est clairement totalement détachée de ces mécanismes élémentaires. Il s’agit d’états de conscience plus élaborés, rares, venant d’une autre dimension.  Dans ces moments, l’esprit et le corps n’ont plus d’importance. Il ne s’agit pas de satiété, ni physique ni morale, mais d’un dépassement total, d’une élévation, d’un dépassement de soi.  Il y a quelque chose de magique, d’incompréhensible. Bien sûr c’est le fruit d’un long cheminement (ou parfois d’un imprévu). Maslow nous explique que pour y parvenir il faut gravir les marches, une à une, d’une pyramide[ii]. Enfin, ça, c’est la version grand public, un peu édulcorée. Disons que la version d’Abraham Maslow est un peu moins concise, un peu plus complexe. Mais l’idée est là. On retrouve la même idée chez Piaget, le psychologue suisse, qui s’est intéressé au développement de l’intelligence. Les choses se font, non pas de manière innée, mais par étapes successives et incontournables[iii].

Pyramide de Maslow, version n° 1. Illustration : Perrier Jablonski

 Certains auteurs, au contraire, nous racontent que pour approcher de cet état il faut se mettre en ascèse, refuser toutes les complaisances matérielles et sociales, renoncer au confort, chercher les limites. Les Grecs quant à eux parlaient d’ataraxie[iv], d’absence de maux. Le moyen d’y parvenir était aussi un travail sur soi, sur ses pensées, sur ses désirs. Finalement, on se rend compte que cet état de plénitude totale est une constante dans la recherche de toutes les civilisations. C’est le salut que chacun poursuit, pour certain c’est ici-bas et maintenant, pour d’autres c’est ailleurs et demain. En cela, il est question de route initiatique : il y a des portes, des étapes à franchir. Des efforts à fournir. Une voie à suivre. Ce n’est pas un aliment qu’il faut juste consommer mais qu’il est nécessaire de planter, de cultiver. Il y a une progression sacrée sur le chemin initiatique. Et cette nourriture sacrée est rare, difficile. Déjà, il faut la désirer, et en plus, il faut pouvoir l’atteindre. Rien que ça. Au REAA, il y a la progression initiatique. Est-ce à dire que plus on progresse, plus on est rassasié sur le plan spirituel ? Je n’ai pas les compétences pour en parler mais j’ai un doute. En revanche, ce dont je suis certain c’est que si les préalables ne sont pas acquis, si les premières marches ne sont pas franchies en loge bleue, il me parait compliqué d’imaginer progresser. Autrement dit, quand les bases et les fondations ne sont pas stables, l’édifice ne tient pas la promesse d’une construction solide. Il n’est pas de nourriture raffinée, subtile sans une acquisition primaire. En conséquence de quoi, rien ne sert d’imaginer progresser réellement si on oublie les serments, si on n’est pas imprégné des fondamentaux des premiers grades.

Bien sûr, s’arrêter au constat ou à la projection n’est pas suffisant. Encore faut-il savoir quels sont ces aliments qui nourrissent le franc-maçon en loge bleue.

Pour ma part je vois trois grandes familles qui se rapportent à des devoirs. L’assiduité en premier lieu. Comment atteindre un état rare en consommant quand ça va, quand je veux, quand il fait beau, quand je n’ai pas piscine ? Comment progresser en ne fournissant pas d’effort ? Comment devenir un autre sans forcer notre nature ? La franc-maçonnerie ne nous impose rien mais chacun d’entre nous a choisi d’y entrer. Chacun d’entre nous a cru bon, à un moment donné, que sa vie méritait d’avoir du sens. Si la franc-maçonnerie donne accès à une certaine reconnaissance, au moins d’un état qui nous est donné lors de notre initiation puisqu’à ce moment les frères et les sœurs de l’atelier nous reconnaissent comme tels, il s’agit d’un premier pas uniquement. Nécessaire mais pas suffisant. La reconnaissance ouvre une voie, mais elle n’est pas le moteur de la progression. C’est chacun, en son soi, qui donne l’impulsion. Naturellement, il n’y a rien d’obligatoire. Et puis tout le monde n’a pas le même moteur . Les parcours de vie sont différents, on peut déménager, on peut avoir une vie active riche en déplacements professionnels, ce qui peut expliquer des absences répétées. Mais à ce titre, je crois qu’il faut aussi renoncer momentanément à trouver toute la richesse de l’indicible secret initiatique.

Ensuite, il y a la générosité en tant que clé de voute de la fraternité. Précisons que la générosité ce n’est pas de l’amour. Je vous renvoie à André Comte Sponville dans son petit traité des vertus[v]. On n’est pas généreux avec ceux qu’on aime : la générosité c’est ce qu’on donne à ceux qu’on n’aime pas. Personne ne se félicite de donner quelque chose à ses enfants, ou à son compagnon. C’est normal de donner quand on aime. La fraternité et la générosité sont d’un autre ordre. Ils coûtent quelque chose à celui qui donne. Et il le fait consciemment. Il sait ce qu’il perd car il pense qu’il y gagnera quelque chose à la fin. C’est un investissement en quelque sorte. Sans le dire, le généreux attend parfois quelque chose en retour. Le fraternel va plus loin, il s’en fiche. Il donne parce que c’est normal. Parce que c’est juste. C’est une petite différence qui fait la différence.

Enfin, je n’imagine pas un franc-maçon sans tempérance et prudence associées à la nécessaire sincérité. Je dois dire ce que je pense mais je dois veiller à ne pas blesser autrui.

Parce que c’est bien la suite des propos de Jésus : « c’est ce qui sort de la bouche qui souille ».  Ce qui sort de la bouche ce sont les paroles. Ce sont les mots. Pour le Christ qui devait être un Lacanien avant l’heure, les mots devenaient des maux, c’est-à-dire le mal. Ce sont les idées qui, transformées par la syntaxe et la grammaire, ce qu’on appelle la langue, filtrées par la culture, la connaissance, modelées par l’expérience passée, la situation actuelle, transitent de l’intérieur de celui qui les pense vers l’extérieur. Ce sont les idées qui sont présentées au monde. C’est le passage de l’intime au public. Ce qui sort de la bouche c’est la représentation du monde intérieur, ce sont les intentions de celui qui les prononcent. Il y a quelque chose de sacré à montrer ce qui brille en soi. Il y a le courage de donner son avis. Il y a l’envie de penser qu’un avis mérite d’être partagé. Pas comme un tweet, qui n’est que l’expression, au mieux, d’un accord juste répété, mais bel et bien comme la manifestation d’un partage accepté. Je veux dire par là que donner son avis impose une volonté à la fois personnelle mais aussi un contexte. Il y a des moments où il vaut mieux se taire. Ils ne sont pas assez rares ces moments : pour ma part, c’est quand je réalise qu’en prononçant des mots, je vais blesser celui ou celle qui va les entendre. Souvent, je m’en rends compte au moment même où je parle. La tradition populaire nous donne pourtant des conseils : tourne 7 fois ta langue dans ta bouche avant de parler. Ça devrait nous parler, le chiffre hautement symbolique du 7 mais ce n’est pas le sujet.

Ce qui est intéressant finalement c’est ce qui se passe entre le moment où il y a un truc qui entre et l’instant où quelque chose sort. Encore une fois pour comprendre le pourquoi, il faut passer par l’étape du comment. Quel est le mécanisme sur lequel nous devons focaliser notre attention ? Si on revient à l’analogie alimentaire, on finit fatalement par tomber sur l’estomac, sur l’idée de la digestion[vi]. On ingère des aliments qui sont transformés en chair. Il y a une opération de transmutation, il y a une alchimie qui divise la nourriture en particules nourrissantes. C’est en quelque sorte un tunnel qui dissèque, divise, aspire et nourrit.  Cette absorption fait profiter l’ensemble du corps et de l’esprit qui se sert en énergie. La partie que l’on n’aime pas évoquer correspond à ne pas oublier que cette manipulation chimique produit des déchets. Qu’il faut évacuer. C’est la partie la moins noble. Et pourtant elle est absolument obligatoire. Elle finalise la démarche. Digérer c’est donc un processus vital, normal, nécessaire. C’est l’interface entre le dedans et le dehors. C’est la garantie du vivant. En absorbant une matière, le vivant produit une mort qui nourrit l’hôte et rejette de l’inerte. C’est une histoire invisible, qui a lieu en nous, en dépit de nous, sans notre autorisation. On ne gère pas son estomac, il est autonome comme la plupart de nos organes d’ailleurs.

Vous allez me dire que la question biologique de la digestion nous fait une belle jambe et que probablement, on s’égare un peu. Mais regardez où je veux en venir : la loge en tant réunion d’organismes vivants autonomes, ingère aussi, si elle veut survivre, des aliments inertes au sens initiatique, c’est ce qu’on appelle des profanes. Les profanes finalement, ne sont-ils pas des aliments pour l’atelier ?  Le profane en tant que non initié, doit être initiable[vii], de la même manière qu’un poisson frais. On choisit sa nourriture sans quoi, il y a un risque réel d’intoxication. L’initiation est une forme de digestion du profane. Il meurt et a pour ambition sacrée de se transformer pour nourrir la loge. C’est bien la question fondamentale que nous nous posons quand dans notre intimité nous trions la boule noire de la boule blanche lors du vote de présentation d’un candidat. Va-t-il être assimilé dans l’atelier ? Que va-t-il pouvoir apporter à la loge ? Quelle est son essence ? Est-il comme nous ? Peut-il devenir comme nous, veut-il nous ressembler ? En est-il capable ? la question que l’on se pose moins souvent c’est de savoir, non pas si nous en avons besoin, les maçons ont toujours de l’appétit, mais de quel aliment avons-nous besoin, maintenant et tout de suite ?

Tous les ateliers, n’ont pas les mêmes besoins en fonction de leur maturité, de leur capacité à digérer. Certains doivent gagner en stabilité, ils ont besoin de « pareils », de pâtes pour ne pas dire de nouilles, qui nous ressemblent, qui ne poseront pas de problème, qui ne diront rien, ne produiront aucun gaz explosif. Certaines loges ont besoin de grossir, de prendre ou de reprendre des forces tranquillement. D’autres, doivent faire des choix différents. Certaines loges sont dans une impasse sanguine, elles meurent lentement, et il leur faut du sang neuf, un coup de boost. Là aussi, il s’agit de phases de développement. Et de dosage. Cet équilibre précaire ne tend qu’au déséquilibre. Un rien fait basculer la balance. Il y aurait donc une diététique maçonnique en dehors des agapes. Le recrutement, même s’il s’agit d’un terme provenant de l’entreprise, est une affaire sérieuse. Trop du même ingrédient peut conduire soit à une forme d’obésité morbide, soit à une mort lente. Mais l’inverse fonctionne aussi. Des aliments indigestes ou indigérables peuvent conduire à la crise de foi maçonnique.

C’est ainsi que certains apprentis jettent l’éponge au bout de quelques mois. Dans ce cas, le pourquoi du comment de la digestion maçonnique n’a pas été abordé au regard de l’ensemble des paramètres. Un excellent aliment peut ne pas être assimilable dans certains ateliers. C’est comme donner de la confiture au cochon. Dans le même ordre d’idée, il est des loges qui ont la nécessité de dégraisser, de perdre du poids ; c’est ce qui arrive parfois quand on parle de création de loge d’humeur. Trop lourd, gavé d’excellents maçons, un atelier ne parvient plus à trouver son rythme. Il s’épuise en vain. Et c’est copieux intellectuellement de constater que la notion « d’humeur » si elle évoque aujourd’hui le caractère persistant d’une personne correspondait autrefois aux liquides qui s’écoulait dans l’organisme[viii]. Comme quoi, rien ne se perd, rien ne sécrète, tout se transforme.


[i] Evangile de Mathieu chapitre 15, verset 11.

[ii] https://www.revuegestion.ca/besoins-et-motivations-une-nouvelle-pyramide-de-maslow

[iii] https://www.techno-science.net/glossaire-definition/Jean-Piaget-page-2.html

[iv] Concept principalement développé chez Epicure mais qu’on peut aussi retrouver chez les Bouddhistes. https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2021-1-page-103.htm

[v] Auguste Comte Sponville, PUF, 1195.

[vi] https://www.larousse.fr/encyclopedie/images/Digestion_et_appareil_digestif/1001674

[vii] Je ne suis pas l’auteur de cette expression mais je ne retrouve pas l’auteur. Je sais que notre frère Michel Meley aime l’employer.

[viii] https://www.cnrtl.fr/definition/humeur

Le Dessin de… Jissey : « Biais cognitifs » comment les détecter

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L’article 450FM du 9 février de notre frère Guillaume Shumacher explique qu’il s’agit de déviations systématiques de la pensée logique rationnelle… mais n’aborde pas les « causes » de ces biais. Heureusement, la recherche médicale progresse et notre facétieux JISSEY ne peut que l’encourager.