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La Rencontre, une issue contre les dogmes en Franc-maçonnerie ?

Dans la franc-maçonnerie européenne nous avons à notre disposition un paysage étendu de rites, de rituels, et d’obédiences. Si certains choisissent de travailler en mixité ou en non-mixité, avec une orientation sociétale ou symbolique, avec un Rituel fort et marqué ou au simple coup de Maillet, qu’est-ce qui fait que nous ne nous enfermons pas peu à peu dans ce « même » si réconfortant, cette lente érosion de la liberté de penser qui laisse affleurer les réponses simples et rassurantes du dogme ?

Je parle de chance car ceci n’est pas le cas tout autour du monde. Nous pouvons ainsi pratiquer une franc-maçonnerie la plus conforme possible à notre espérance de représentation d’un Monde idéal ou d’un Idéal du Monde !

La Loge est l’espace nodal du rendez-vous principal. Chacun y amène ses couleurs et ce tout hétérogène finit par devenir un ensemble homogène en tension où l’expression de la nuance devient possible. La Loge devient ainsi l’espace Sacré et Souverain de LA Rencontre, avec soi bien-sûr mais aussi avec l’Autre et, de toutes ses formes et couleurs, naît une unicité.

Pour sublimer le « terne-ère » du « même » il faut un Ternaire, et cet élément nous est apporté par l’accueil de « l’étrange-étranger », cet autre « être en G » à qui nous devons le partage du pain fraternel et bienveillant du Compagnon sur son Chemin.

En « Présent » il nous apporte l’Eau de sa Parole, la tessiture de « l’onde-pensée » de son Vénérable Maître et les harmoniques de sa Loge… et pour continuer de filer la métaphore, du classique au free-jazz en passant par la musique expérimentale, nos « partitions » sont innombrables !

Aux « Cardinaux » contraires l’Ignition reconnaissante

Fin janvier 2024 j’ai assisté à une Tenue Blanche Fermée au Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm. La conférence avait pour thème Cagliostro. Denis Laboure, conférencier éclairant, a expliqué que Cagliostro avait écrit deux Rituels : un pour les hommes qu’il faisait venir de l’Orient et un pour les femmes qu’il faisait venir de l’Occident. A la demande d’un Frère, il nous a expliqué qu’en l’état de ses connaissances et recherches, il ne pouvait pas expliquer pourquoi Cagliostro en avait décidé ainsi et qu’un exemplaire du « rituel pour les dames » est conservé à la B.M d’Avignon, Livée Ceccano, n°3067.

C’est à ce moment là que j’ai compris quelque chose de capital : si des éléments désunis marchent en même temps et dans la même direction ils ne peuvent pas se rencontrer. Ils peuvent éventuellement se rejoindre mais cela signifie alors que l’un et/ou l’autre modifient le rythme de leur marche, leur inertie, leur équilibre donc. Cela augmente donc substantiellement le risque de s’échouer sur le « Ça-Bleu ».

Cependant, si chacun marche en sens contraire, quelle que soit son allure, sa nature ou celle de son Chemin, la Rencontre « s’ignitier » et le « Trois naître », c’est une question de géométrie. Les Deux unités ainsi « ré-unies » « deux-viennent » « l’épis-centre » de leur monde en « geste-station » : l’unité sublimée EST « U-ni-T ».

Graphiquement, tracer ce « U » commence par la verticalité de la chute, puis la giration de la remontée en flèche I et la verticalité de l’envol alors que le « T » m’évoque le « Tau », potence des crucifiés, promontoire de la matière que l’on doit quitter pour atteindre « l’En-vol ». ces deux lettres sont ici reliées par leur exclusion, le « ni » entre ce « U » et ce « T ». Dans les alphabets contemporain et grec, le T précède le U ou le U suit le T, question de point de vue…

Le Voyage comme proposition

Seulement… deux moitiés « ré-unies » supposent qu’elles ont été d’abord séparées ; qu’un « Un » les précédait peut-être… la « Chute » suppose une verticalité et donc aussi la possibilité d’un élan de Vie plus puissant que l’inertie de Mort… « l’Unité » suggère aussi un « Point », un « Centre », et si ce Centre peut-être partout où est sa Circonférence ?

Et si la Transcendance (nommée K) est donc « ni » trajectoire (U), « ni » matière (T), pourrait-elle être la sublimation de leur Rencontre au cœur de la Brèche de l’Immanence.

Tant de questions que je vous propose d’explorer autour d’un Voyage en Terre « Un-connue », un Voyage aux curieux dessins aux desseins encore inconnus, une odyssée en plusieurs étapes.

La Carte pour se "re-pairer"
La Rencontre – Détail de la carte – ©Stefan von Nemau

Une carte pour se « re-pairer »

Mon univers est influencé par l’œuvre de William Blake. J’apprécie sa représentation du Grand Architecte portant un compas qu’il nomme Urizen, dieu de la Raison triomphante. Ce « Sceptre-Compas » permet de quantifier la « dé-mesure » de la Pierre dans nos Rites et Rituels mais il est aussi capable de mesurer le « péri-maître » par le « rayon » de la circonférence mystérieuse.

Ce « Compas d’Or » a la jambe du « Ternaire-Force » plantée au Centre de la dimension « K », cœur du Royaume de l’Accompli. Son autre jambe, celle du « Quaternaire-qui-établit » définit le périmètre du Royaume d’Urizen, déduit par « compas-raison ».

C’est « l’humain en réalisation » dans son Etoile Flamboyante qui réunit ces deux polarités « Aur-y-faire ». Elle ne nous est perceptible que par la Gloire qu’elle laisse apparaître lorsque nous fermons les yeux. Nous ne pouvons « perce-voir » que ce qui persiste aux sens humains éphémères.

Dans le panthéon de Blake, Urizen aux cheveux d’argent a son opposé : Los aux cheveux d’or. Los est à Urizen ce que l’Intuition est à la Raison.

Sur ce plan, je lui donne pour symbole la plume. Cette légèreté et fragilité est « LA Force » qui permet l’envol sur les vents de l’inspiration.

Cette plume est pour moi une « brèche-porte » par laquelle circulent les vents de l’Immanence au travers des mondes.

Sa pointe, trempée dans « l’ancre sympathique » permet nos tracés qui se révèleront suivant la chaleur du creuset. Nous sommes des œuvriers et au laboratoire seul notre Travail compte, même si les effets de celui-ci ne se mesurent pas à proportion d’Homme.

Si le Sceptre d’Urizen s’enracine au centre du point de Transcendance « K », la plume de l’inspiration se situe à sa base, au « comme-en-semant » du tracé. Ainsi, le tracé est ce qu’il reste une fois le cycle de « l’inspir » et de « l’expir » accompli.

C’est le cycle de la Vie.

Une carte et sa légende ne sont que de simples représentations humaines

Le disque vert de la carte représente le Royaume de L’Un-connu.

J’ai l’espoir qu’il existe un « en-vert-du-dé-corps », par delà nos « ori-peau ».

C’est pourquoi le carré noir, celui de inaccompli, celui du Royaume de Los traverse la limite de l’envers en un Point d’Espérance ; ce point non-intelligible, à peine imaginable est juste l’espoir d’un « pas de côté », situé légèrement au Septentrion de l’Orient Éternel, là où les « Pôles-errent ».

Quant à la lettre « K » j’en ai exploré la dimension symbolique dans un roman graphique expérimental intitulé « La Ligne K » disponible gratuitement en PDF sur mon site www.lesyeuxducyclope.fr.

Il est maintenant temps de vous donner rendez-vous le mois prochain pour la suite de ce récit qui, je l’espère, mènera « ce qui est épars » à la rencontre des oppositions fécondes…

La rencontre – Planche dessinée – Aquarelle et encres sur papier – 50 x 65 cm – ©Stefan von Nemau – Février 2024

Source : Denis Laboure est l’auteur de « Cagliostro, les arcanes du Rite Egyptien » aux Editions Spiritualité Occidentale

Liens vers la série des 4 articles

Lire : l’Article 1l’Article 2l’Article 3l’Article 4

27/02/24 : En dédicace chez DETRAD, Alain Bauer, en chair et en os !

Placée idéalement à côté du Grand Orient de France, la célèbre librairie DETRAD, qui propose plus de 3100 titres en rayon pour tous maçons, vous invite, mardi 27 février 2024 à partir de 17h, à passer un moment fraternel et convivial en compagnie d’Alain Bauer.

Sa biographie

Après des études supérieures en science politique, où il a obtenu un DESS de politique publique et gestion des organisations, Alain Bauer a développé une carrière académique impressionnante. Il a enseigné la criminologie dans plusieurs institutions prestigieuses, y compris à l’Institut d’études politiques de Paris, ainsi qu’à l’international, comme au John Jay College of Criminal Justice à New York et à l’université de la police à Pékin. Sa nomination en 2009 en tant que premier professeur titulaire de la chaire de criminologie appliquée au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) a suscité des débats au sein de la communauté académique, certains critiquant son approche et ses méthodes en criminologie.

Alain Bauer a également joué un rôle actif dans le conseil en sécurité et gestion des crises, notamment à travers sa société AB Associates, et a été impliqué dans diverses missions officielles, conseillant des organismes de sécurité publique en France et à l’étranger, y compris la police de New York et la Sûreté du Québec. Son expertise l’a également amené à présider plusieurs commissions importantes, comme la Commission nationale de la vidéo-surveillance et le Conseil national des activités privées de sécurité.

Au-delà de sa carrière en criminologie et en conseil en sécurité, Alain Bauer a écrit de nombreux ouvrages sur des sujets variés qui lui tiennent à cœur, notamment la franc-maçonnerie, la criminologie, et même la gastronomie. Il a été Grand Maître du Grand Orient de France de 2000 à 2003 et a publié plus de 70 ouvrages à ce jour.

Ses derniers ouvrages

Un ouvrage dédicacé reste toujours un cadeau idéal ! Avec DETRAD, vous pouvez aussi bénéficier du service « Dédicace en ligne ».

Infos pratiques : Mardi 27 février 2024, à partir de 17h

DETRAD – Fabricant Décors Bijoux Accessoires maçonniques Éditeur et Libraire 18, rue Cadet, Paris IXe – Téléphone : 01 47 70 38 32.

Protestants et francs-maçons, entre affinités et divergences

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Historiquement, structurellement, moralement, la franc-maçonnerie se présente comme un pur produit de l’histoire protestante, mais les relations entre les deux courants ont beaucoup évolué au cours des siècles. Retrouvez toutes les vidéos « Questions de fond » sur : https://campusprotestant.com/formats/…

Vers l’unité et la modernité : Le pari de la mixité en franc-maçonnerie

La phrase « La femme est l’avenir de l’homme » est souvent citée pour souligner l’importance de l’égalité des genres et le rôle crucial que les femmes jouent dans le développement de la société.

Cette affirmation, rendue célèbre par le poète et chanteur français Louis Aragon dans son poème « Le Fou d’Elsa » publié en 1963, a été popularisée dans la chanson de Jean Ferrat « La Femme est l’avenir de l’Homme » en 1975. Elle exprime l’idée que le progrès de l’humanité est intrinsèquement lié à la reconnaissance des droits des femmes et à leur pleine participation à tous les aspects de la vie sociale, économique, politique et culturelle. C’est un appel à l’égalité de genre, suggérant que l’avenir de l’homme dépend de sa capacité à valoriser et intégrer les contributions des femmes dans tous les domaines de la société.

Concernant la franc-maçonnerie, deux femmes, l’auteure Cécile Révauger et Renée Fregosi, la préfacière, s’intéresse ouvertement, avec justesse et perfection, au fait que, pendant longtemps – trop sans doute –, les femmes ont été écartées de la pratique de l’art royal.

Fort heureusement, de nos jours, l’expression « sexe faible » pour désigner les femmes est une conception désuète et discriminatoire qui a longtemps servi à justifier des inégalités de genre et à perpétuer des stéréotypes sexistes…

Cécile Revauger

Revenons sur le parcours de l’auteure. Cécile Révauger est une historienne et universitaire française, reconnue pour ses recherches approfondies et ses contributions à l’étude de la franc-maçonnerie, notamment dans le contexte de son histoire, de son idéologie et de son influence en France et ailleurs (Grande-Bretagne et États-Unis d’Amérique). Son travail explore souvent les rôles et les perceptions de la franc-maçonnerie dans la société, y compris son impact sur les développements politiques, sociaux et culturels. Cécile Révauger a publié de nombreux livres et articles sur le sujet, contribuant de manière significative à la compréhension académique et publique de l’importance historique et contemporaine de la franc-maçonnerie. Elle est remarquée pour ses analyses détaillées et sa capacité à relier la franc-maçonnerie à des récits et débats historiques plus larges.

Renée Fregosi, en 2022. Source Wikimedia Commons.

Quant à celui de Renée Fregosi, rappelons qu’elle est une universitaire et politologue française, spécialisée dans les questions de démocratie, de totalitarisme, et des idéologies politiques. Elle s’intéresse particulièrement à l’analyse des régimes politiques, des mouvements totalitaires et autoritaires, ainsi qu’à la critique des idéologies contemporaines qui menacent les principes démocratiques. Renée Fregosi est également connue pour ses travaux sur l’Amérique latine, en particulier sur les transitions démocratiques dans cette région. Elle a écrit plusieurs ouvrages et articles scientifiques qui explorent ces thématiques, contribuant à enrichir le débat académique et public sur la vitalité des démocraties et les défis qu’elles rencontrent. Son travail est apprécié pour sa profondeur analytique et son engagement en faveur de la défense des valeurs démocratiques. Le titre de sa préface dont le ton, immédiatement : « Féminisme et laïcité : même combat ! »

Elizabeth Aldworth (1693-1773)

La question de la mixité en franc-maçonnerie, abordée par Cécile Révauger dans son ouvrage illustre un débat toujours vivant au sein de cette institution. Historiquement, la franc-maçonnerie a connu des périodes variées en ce qui concerne l’accueil des femmes au sein de ses loges. Dès le XVIIIe siècle, les loges d’adoption sous l’égide du Grand Orient de France permettaient aux femmes de participer à certaines formes de maçonnerie, une pratique qui s’est interrompue avec la Révolution française. Le XIXe siècle a vu un recul de la mixité, mais cette dernière a regagné du terrain avec la création du Droit Humain à la fin du siècle, marquant le début de la maçonnerie mixte. L’auteure note d’ailleurs quelques timides avancées vers la mixité en Angleterre et aux USA.

Dans le quatrième chapitre – l’ouvrage en comptant 5 – Cécile Révauger passe en revue tous le arguments contre la mixité en franc-maçonnerie. Au XVIII e siècle, ceux de l’Église catholique, apostolique et romaine, du genre : la franc-maçonnerie est une société subversive qui menace l’ordre établi ; la mixité est contraire à la nature et à l’ordre divin ; les femmes sont trop émotives et influençables pour être admises dans une société initiatique ; la présence des femmes dans les loges détournerait les hommes de leur spiritualité.

Puis, ensuite les arguments politiques, du style : la franc-maçonnerie est un foyer de conspiration et de subversion politique, la mixité fragiliserait la cohésion des loges et les rendrait plus vulnérables aux infiltrations, les femmes ne sont pas aptes à participer aux discussions politiques et philosophiques.

Sceau de la Grande Loge Symbolique Écossaise (GLSE).

Puis au XXe siècle, des arguments tels que la franc-maçonnerie est une société masculine qui a ses propres traditions et rituels ou encore que la mixité dénaturerait le caractère symbolique et initiatique de la franc-maçonnerie et plus pernicieux que les femmes n’ont pas besoin de la franc-maçonnerie pour accéder à l’émancipation et à l’égalité. Mais les arguments contre la mixité d’aujourd’hui, encore employés ou entendus, restent que la mixité n’a pas permis d’atteindre l’égalité hommes-femmes au sein de la franc-maçonnerie, les loges mixtes ne sont pas toujours exemptes de sexisme et de discrimination, la mixité peut créer des tensions et des divisions au sein des loges ou encore que certains francs-maçons et franc-maçonnes préfèrent travailler dans des loges non mixtes pour des raisons de confort et d’affinité… Fort heureusement, notons que ces arguments ne sont pas nécessairement partagés par tous les francs-maçons et franc-maçonnes.

Nous voyons bien que les arguments contre la mixité en franc-maçonnerie ont évolué au fil du temps. Ils s’appuyaient initialement sur des préjugés religieux et sexistes, puis sur des arguments politiques et symboliques. Aujourd’hui, les arguments contre la mixité se focalisent sur les difficultés de mise en œuvre et les risques de dérives.

Depuis 2010, le Grand Orient de France, une des plus grandes obédiences maçonniques de France, a ouvert ses portes aux femmes, marquant un tournant dans la reconnaissance de la mixité au sein de la fraternité. Avec les femmes représentant près de 10 % de ses membres, la question se pose : la mixité est-elle pleinement intégrée et acceptée au sein de la franc-maçonnerie, ou demeure-t-elle un défi à relever ?

Cécile Révauger interroge cette dynamique en soulignant l’importance de l’universalisme dans la franc-maçonnerie. Si l’organisation prône l’universalité de ses valeurs, comment justifier une séparation basée sur le genre ? La mixité, selon l’auteure, pourrait bien être non seulement l’avenir de la franc-maçonnerie mais aussi une garantie de sa modernité et de sa pertinence dans un monde qui évolue vers plus d’égalité et d’inclusion.

L’ouvrage propose donc une réflexion profonde sur les enjeux de la mixité en franc-maçonnerie, en interrogeant ses fondements historiques, ses évolutions récentes, et les défis qu’elle continue de poser. En faisant dialoguer l’histoire et les perspectives contemporaines sur la question, Cécile Révauger offre un éclairage essentiel sur un sujet qui, au-delà de la franc-maçonnerie, touche à des questions plus larges d’égalité, de diversité et de coexistence dans la société.

En fin d’ouvrage, la bibliographie, juste à la suite de la liste des obédiences citées, prend en compte des articles et des conférences en ligne, consultables gratuitement.

La mixité en franc-maçonnerie. Toujours un défi ?

Cécile Révauger – Préface de Renée Fregosi

Conform édition, Coll. Pollen maçonnique, N° 29, 2023, 110 pages, 12 €

La discrète générosité en franc-maçonnerie

Les oboles…

Certains chemins de vie font que, malheureusement, nombreux naissent et grandissent sans connaître leur père (quoique d’autres souhaiteraient ne pas l’avoir connu…). VIDUITAS… VIDUA… C’est le vide à combler. Alors, il « nous plait » de voir circuler, en tenue, le tronc de bienfaisance appelé encore le tronc de la veuve.

Bourse de nos aumônes, nous manifestons, matériellement, notre aide fraternelle en toute discrétion. Parce que « donner avec ostentation, ce n’est pas très joli. Mais ne rien donner en toute discrétion, ça ne vaut guère mieux » !

« L’initiative Fonjallaz et la votation du 28 novembre 1937 », l’expo du Musée de la Franc-Maçonnerie Suisse (Berne)

« Quand le peuple suisse défend sa liberté d’expression – L’initiative Fonjallaz et la votation du 28 novembre 1937 » est, à compter de ce jour, une remarquable exposition temporaire présentée au Musée maçonnique suisse.

Elle retrace l’histoire de l’initiative populaire visant à interdire les sociétés franc-maçonniques en Suisse et sa défaite lors de la votation du 28 novembre 1937.

Fonjallaz, colonel fasciste

Le colonel fasciste vaudois Arthur Fonjallaz était un grand admirateur de Benito Mussolini. Grâce à ce dernier, il obtint les fonds nécessaires pour lancer une initiative fédérale visant à interdire les francs-maçons, les Odd Fellows, les membres de l’Union et d’autres associations similaires. Le 31 octobre 1934, L’Action helvétique, « groupement de combat contre l’occultisme » récolte 57 300 signatures qu’elle soumet à la Chancellerie fédérale. Trois ans plus tard, l’initiative est rejetée par 68,7 % des votants et l’ensemble des cantons, sauf celui de Fribourg.

Genèse de l’expo

Cette exposition est le résultat de plus de dix ans de recherches dans les archives fédérales, celle de la Grande Loge Suisse Alpina et d’autres Loges ainsi qu’un travail fouillé d’analyse de différentes sources. Elle présente de nombreux documents originaux, ouvrages, brochures, journaux et tracts retraçant la campagne politique autour de cette initiative. Vous découvrirez les différents protagonistes de cette lutte au sujet de la liberté d’expression allant du fondateur Georges Oltramare, éditeur du Pilori, Gottlieb Duttweiler, conseil national et fondateur de la Migros, Carl-Albert Loosli, écrivain et Kurt von Sury, Grand Maître de l’Alpina.

La Suisse est le seul pays au monde dont le peuple s’est prononcé sur le sujet de la franc-maçonnerie dans le cadre d’une votation populaire. L’exposition vous présente les douze arguments invoqués par les frontistes suisses pour interdire la franc-maçonnerie et les réponses données par la Grande Loge Suisse Alpina.

Deux conférences sont prévues pour présenter plus en détails l’initiative Fonjallaz :

Samedi 6 avril, conférence en allemand par Christoph Meister, Loge Modestia Cum Libertate

Samedi 20 avril, conférence en français par Dominique Alain Freymond, Loge Liberté

Un grand merci  à notre TCF Dominique Alain Freimond, Directeur des publications du Groupe de Recherche Alpina – Forschungsgruppe Alpina, Groupe de recherche maçonnique suisse fondé en 1985 « Rechercher, partager et publier avec curiosité, ouverture et qualité » Le Musée Maçonnique Suisse à Berne offre un aperçu unique dans l’histoire de la franc-maçonnerie actuelle.

La surface muséale s’étend sur plus de 300 m² et les pièces exposées couvrent une période de trois siècles. L’exposition comprend la fondation, les symboles, les rituels et les valeurs de la franc-maçonnerie.

Par ailleurs, le Salon maçonnique suisse (Swiss Masonic Lounge) du Musée suisse de la franc-maçonnerie offre 200 m2 d’ espace pour les événements, conférences et expositions spéciales du musée . Véritable café du musée avec sa propre cuisine et son bar, il offre également aux visiteurs du musée la possibilité de se rafraîchir avant ou après la visite du musée et de s’attarder un moment dans une ambiance chaleureuse et élégante.

Infos pratiques : À partir du 24 février et jusqu’à fin septembre 2024 / Musée de la Franc-Maçonnerie Suisse, Jupiterstrasse 40 – CH-3015 Berne

info@freimaurermuseum.ch

Horaires : Tous les samedis de 11h00 à 16h00

Tarif CHF 20.- (env. 21,07 €) / 15.- (env. 15,80 €)

MUSÉE MAÇONNIQUE SUISSE

Dominique, Responsable marketing et médias Tel. +41 79 406 34 28 / BUREAU DE PRESSE.

Tour virtuel du musée – Rundgang im Freimaurer Museum Schweiz – Musée Maçonnique Suisse

Autour des mystères de la franc-maçonnerie : « le premier Roi des Belges était franc-maçon ». Entretien avec Gérard Monseu

De notre confrère belge rtbf.be – Par Nicolas Rondelez

Ce week-end à Thuin aura lieu une conférence ouverte au public. Une conférence avec pour thème la franc-maçonnerie. Le Grand Maître du Grand Orient de Belgique répondra à toutes les questions du public. Ne vous y précipitez pas. Toutes les places sont d’ores et déjà réservées. Sans doute parce que le mouvement franc-maçon intrigue et que tout le monde aimerait en savoir plus sur cette nébuleuse maçonnique. Pour le profane, le mouvement est perçu comme secret, mystérieux. Un secret qui fait planer des doutes. On prête aux francs-maçons le pouvoir de diriger, dans l’ombre, toute la société.

Gérard Monseu est un ancien échevin carolo. Mais c’est en sa qualité de franc-maçon qu’il était l’invité de la rédaction de Vivacité Charleroi. Entretien.

La rédaction : Gérard Monseu, les francs-maçons, qui sont-ils ? Que font-ils ? Pourquoi tant de fantasmes et de mystères ? La franc-maçonnerie est née en Angleterre au XVIIIᵉ siècle. Ça reste un mystère pour beaucoup. En quelques mots, vous la définiriez comment ? C’est quoi être franc-maçon ?

Gérard Monseu : C’est une association d’hommes libres, probes et libres, qui travaillent d’abord à la construction de soi-même dans le but de mettre les vices au cachot, mais en même temps d’essayer de promouvoir un idéal fantastique qui permettrait d’améliorer la vie en société, de travailler au bonheur de l’humanité.

Il y a beaucoup de fantasmes autour de la franc-maçonnerie. Elle tirerait les ficelles de la société. On l’entend beaucoup. Est-ce que vous dirigez le monde ?

Non, absolument pas. Et nous n’avons d’ailleurs pas cette vocation. Et je n’ai jamais vu dans l’arrière-cuisine d’une loge que l’on rêvait à une quelconque révolution. Au contraire, nos obligations, c’est de respecter les lois démocratiques d’un pays. Mais, au travers des conférences que nous pouvons entendre, nous pouvons, chacun d’une manière individuelle d’ailleurs, bénéficier d’une information où il n’y a jamais de mot d’ordre. Donc on écoute le conférencier, on se bâtit son opinion, mais il n’y a jamais une instruction qui est donnée en disant la loge ou la franc-maçonnerie pense ceci ou cela. Maintenant, c’est vrai que globalement, parfois vous avez une communication qui est faite par le Grand Maître, qui d’ailleurs s’appuie sur d’autres obédiences pour notamment prendre une position sur les problèmes liés à l’immigration ou encore à la guerre en Ukraine par exemple.

Mais comment vous expliquez alors tous ces fantasmes autour de la franc-maçonnerie ?

Je pense que c’est dans notre histoire puisqu’effectivement, malheureusement le Vatican ne nous a pas vus d’un bon œil. Assez rapidement, il y a eu des instructions qui ont été données parce que le Vatican ne considérait pas qu’il soit possible que des personnes de religions différentes puissent se côtoyer. Ils considéraient qu’il n’y avait qu’eux qui disposaient de la vérité. Or, moi, j’estime qu’il faut toujours se méfier des gens qui disent connaître la vérité. Au contraire, il faut la rechercher. Et c’est à partir de là que vous avez eu ce quiproquo, parce que finalement l’objectif était tout à fait sain. Mais malheureusement, il y a eu ces réactions qui ont été terribles, notamment au XIXᵉ siècle, puisque là on a parlé d’hérésie, d’église, de Satan et une interdiction formelle pour les chrétiens de participer à la vie d’une loge.

Les francs-maçons, c’est une société secrète ?

Discrète. Discrète pour différentes raisons, parce qu’il est vrai qu’un dictateur ou un fasciste ne va pas nous aimer et je vous avoue que c’est réciproque. Non, il n’y a rien de secret dans la franc-maçonnerie. Quand vous avez une initiation, ce que vous vivez, les messages particulièrement humanistes qui vous sont communiqués, vous en avez votre propre ressenti. Je ne saurais pas vous le communiquer. C’est ce que j’ai perçu à ce moment-là, c’est dans ma vie personnelle, au travers de ma sensibilité, de mon caractère. Et vous-même, si un jour vous étiez initié, vous ressentiriez autre chose et c’est quelque chose d’incommunicable.

Et concrètement, alors, qu’est-ce que vous faites lorsque vous vous réunissez ? Vous êtes habillés comment ? Et vous faites quoi ?

Contrairement à ce qu’on peut penser, nous n’avons pas de toge. Nous sommes habillés en civil. La seule chose, c’est de porter le tablier et les gants blancs. Et il y a un rituel pour démarrer la réunion qui permet un peu de se dégager des problèmes de la vie quotidienne et de rentrer en nous-même. Mais fondamentalement, c’est écouter une conférence qu’on appelle une planche. Et ça se fait d’une manière extrêmement respectueuse, c’est-à-dire qu’on n’interrompt pas le conférencier, on l’écoute et on peut effectivement par après lui adresser une question suivant une manière définie de la poser. Parce que la parole circule, on doit la demander, on se lève, on questionne. Il ne s’agit pas de recommencer la conférence à la place du conférencier.

Donc, c’est un club en quelque sorte ?

Non, non, non, il ne faut absolument pas confondre. J’ai été membre du Rotary dans ma vie. Mais il y a vraiment une différence avec la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie ou un club service, ce n’est pas du tout la même chose. Mais effectivement, à partir de l’audition d’une conférence, vous vous forgez une opinion. Mais comme je vous l’ai dit tantôt, il n’y a aucun mot d’ordre. Mais ça permet éventuellement, après, dans la vie profane, de répandre un peu l’enseignement que vous-même vous avez pu percevoir.

Est-ce que vous pouvez nous dire qui est franc-maçon, à Charleroi ?

Absolument pas. C’est une règle qu’il faut nécessairement observer. Il peut toujours y avoir au travers d’une indiscrétion un souci, par exemple sur son lieu de travail, et donc ce serait extrêmement dommageable.

Est-ce que vous pouvez nous dire qui était franc-maçon ?

Tout à fait. Donc là, il y a des listes qui sont bien connues. Je peux vous dire par exemple, que le premier roi des Belges l’était. Par exemple.

Comment on fait pour devenir franc-maçon ?

Il y a différentes possibilités. Soit si vous êtes réellement intéressé par rejoindre l’obédience à ce moment-là, vous adressez une lettre au Grand Orient de Belgique, si tant est que c’est cette obédience-là qui vous intéresse, puisqu’il y a des loges féminines, des loges mixtes également. Donc c’est une façon de faire : vous adressez directement à la rue de Laeken où vous déposez une lettre. Une autre possibilité, ce sont les francs-maçons eux-mêmes qui estiment qu’une personne dispose, entre guillemets, des qualités requises pour pouvoir rejoindre un atelier. Donc on lui fait, si je puis dire, l’appel de phares. Moi j’ai eu le bonheur de parrainer trois profanes avec beaucoup de bonheur. Je ne me suis pas trompé en leur faisant cet appel de phares.

Donc il y a des femmes, aussi ?

Absolument. Vous avez la Grande Loge Féminine de Belgique, mais vous avez également des loges mixtes. Et le Grand Orient a cette particularité depuis peu de présenter trois chapitres. C’est-à-dire que vous avez un chapitre purement masculin, un chapitre mixte et un chapitre féminin. Et donc depuis peu, vous avez des loges mixtes qui sont reprises au tableau du Grand Orient de Belgique.

Vous le disiez, il y a un roi qui était franc-maçon. Il y a donc beaucoup de gens influents. C’est un bon moyen de se faire des relations ?

Non, absolument pas. Ce qui m’a surtout impressionné, c’est la liberté de parole. On ne remet pas en cause votre opinion. Il n’y aura pas de critique de ce que vous pensez. Évidemment, votre pensée doit être exprimée en observant la courtoisie. Bien entendu, on ne s’agresse pas. Mais ce qui est vraiment impressionnant à vivre en franc-maçonnerie, c’est la fraternité. Je puis vous dire que parfois, je suis allé plancher – tenir une conférence, ndlr – à l’extérieur. Je ne connaissais absolument pas les personnes qui me recevaient. Mais un jour, plus tard, on est venu me chercher à la gare de Jemelle et immédiatement on s’est reconnu et on s’est embrassé. On a conversé comme si nous nous connaissions depuis 40 ans.

De la souffrance comme rédemption ?

1

« Pardonnez-moi mon père car j’ai beaucoup péché » !

« L’homme est un animal religieux, dans la mesure où il ne peut produire un « nous » sans reconnaître quelque chose qui le dépasse, qui mérite le respect et dont la transgression sera à la fois tentante et interdite ».

 Régis Debray – La vie. 2006.

Etrangement, dans ses rituels, la Franc-Maçonnerie dévoilant ses origines chrétiennes, met l’accent sur la souffrance qui est un espoir de rédemption : pour aller au ciel ou atteindre la sagesse, faut en baver ! Certains courants de la philosophie grecque, l’épicurisme par exemple, vont tenter d’ériger le principe de plaisir comme visée existentielle et en Asie, la réflexion de trouver un remède à la souffrance, le bouddhisme et le taoïsme en étant les plus significatives.

Bouddha méditant

Have et dépenaillé, d’une maigreur squelettique, illustrée par la sculpture et l’iconographie, l’ex-prince d’un petit royaume du Népal, Gauthama, devenu une sorte de clochard céleste, se traîne sur les 140 kilomètres qui séparent Bodhgaya de Bénarès, faisant de son périple un voyage entre illumination et enseignement. Après avoir cherché la vérité du destin humain, au-delà de l’hindouisme qu’il pratiquait avec ferveur, allant jusqu’aux limites de la mort, assis sous un banian, protégé par un naga, un serpent mythique, nous dit la légende, il prend la terre à témoin en la touchant pour ne pas perdre pied avec le réel. Au terme d’une aventure spirituelle et physique aux limites du possible, il trouve l’illumination qui est bien prêt de l’athéisme le plus radical, rejetant aux oubliettes les multiples dieux de l’hindouisme. Une femme le sauve en lui donnant quelques poignées de riz et il se met en route pour partager sa découverte intérieure. Nous sommes en 528 avant notre ère. Le Bouddha, cela sera désormais son nom, a 35 ans. Arrivé à Bénarès, il se rend au « parc aux gazelles » et prêche devant les 5 moines avec lesquels il faisait équipe avant et qu’il avait quitté pour trouver ce qu’il va appeler les « quatre nobles vérités » et qui mettent « la mise en mouvement de la roue du Dharma », le chemin du juste milieu entre laxisme et ascétisme exagéré. Ce premier sermon s’avérera la base fondamentale de la pensée bouddhique, sur laquelle aucun des différents courants ne reviendra. Il se décompose en 4 vérités dont nous donnons la première (1). Bouddha dit :

1- « Cela, moine, est la noble vérité de la souffrance (Dukkha) : la naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, la peine, la plainte, la douleur, le chagrin et la tristesse sont souffrance, être uni à qui on aime pas est souffrance, être séparé de qui on aime est souffrance, ne pas obtenir ce que l’on souhaite est agrégats d’appropriation (qui façonnent la personnalité empirique : le corps, les sensations, les perceptions, les réactions mentales et la conscience) sont souffrance. »

Naturellement, nous ne pouvons qu’être subjugués par cette vision du mécanisme humain par celui que nous pourrions, avec humour, qualifier de premier psychanalyste de l’histoire ! D’ailleurs, Sigmund Freud, adoptera peu à peu le « Principe de Nirvana » après l’information que lui donnera la psychanalyste Barbara Loew, en remplacement de l’instinct de mort, le premier se rapprochant le mieux de ses recherches et de sa clinique. Il convient de se souvenir du très fondamental article qu’il écrira, en 1915, « Pulsions et destins des pulsions » (2) pour s’en convaincre.

I- PRENDRE LA SOUFFRANCE A LA LETTRE.

« Les maladies, les unes de jour, les autres de nuit, à leur guise, visitent les hommes, apportant la souffrance aux mortels-en silence, car le sage Zeus leur a refusé la parole »

Hésiode : Les travaux et les jours.

 Un premier constat est à faire dans notre réflexion : la souffrance n’est pas la douleur. Cette dernière s’exprime à travers la fulgurance d’un cri ou d’une expression. Elle est identifiée (mal physique, annonce d’une séparation ou d’un décès par exemple), tandis que la souffrance est souvent muette, sans explication précise. Elle revêt l’apparence du « spleen » cher à Baudelaire. Elle est un « état d’âme » dans un monde figé. La souffrance, ce cri silencieux à la Munch. Bien entendu, il serait incorrect de ne voir la souffrance que sous l’angle d’un cataclysme personnel car elle s’inscrit aussi dans le collectif par l’action de l’inconscient et ce, à-travers la culture, l’art, la religion, la philosophie ou la politique.

 Les exemples littéraires en sont nombreux, nous n’en prendrons que deux comme exemples. Dans l’écriture de son célèbre film réalisé avec Alain Resnay, « L’année dernière à Marienbad » (1961), Alain Robbe-Grillet

(1922-2008) évoque un hôtel de luxe dans une ville d’eau allemande, où évoluent des personnages oisifs qui voudraient bien se traduire leurs sentiments mais n’y parviennent jamais. L’un des héros dit (3) : « C’était toujours des murs-partout, autour de moi-unis, lisses, vernis, sans la moindre prise, c’était toujours des murs et aussi le silence. Je n’ai jamais entendu élever la voix, dans cet hôtel-personne… Les conversations se déroulaient à vide, comme si les phrases ne signifiaient rien, ne devaient rien signifier, de toute manière. Et la phrase commencée restait tout à coup en suspens, comme figée par le gel…Mais pour reprendre ensuite, sans doute, au même point ou ailleurs. Ça n’avait pas d’importance. C’étaient toujours les mêmes conversations qui revenaient, les mêmes voix absentes. Les serviteurs étaient muets. Les jeux étaient silencieux, naturellement. C’était un lieu de repos, on n’y traitait aucune affaire, on n’y tramait pas de complot, on n’y parlait jamais de quoi que se fût qui puisse éveiller les passions. Il y avait des écriteaux : taisez-vous, taisez-vous ». Pour l’auteur, cet hôtel baroque est la représentation par excellence, du monde de la souffrance qui y est attaché : le faux-semblant, le jamais dit, le sentiment en suspens, jamais incarné, et qui oblige au travestissement de l’affect, au mensonge permanent qui estompe le désir. Un monde sans manque qui est le retour au fœtal, donc à la mort du sujet en tant que tel. Cette souffrance qui est le propre de la non communication, nous la retrouvons aussi chez Alain, le tragique héros du « Feu follet » (1931) de Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945) et mis en scène au cinéma par Louis Malle en 1963 (Avec la remarquable interprétation de l’acteur Maurice Ronet), et qui cherche vainement à-travers les femmes, les drogues ou des engagements divers, une raison de rester en vie en repoussant, vainement, la tentation du suicide. Drieu La Rochelle cerne le comble de la souffrance par le fait, psychologique, de ne plus toucher l’autre ou ne plus être toucher par lui. L’ « avantage », si j’ose dire, de la souffrance c’est qu’elle me touche encore de plein fouet, je suis dans un corps- à-corps avec elle. Elle me permet de vérifier que je vis encore. L’auteur fait dire à son personnage (4) : « Figurez-vous que je suis un homme ; eh bien, je n’ai jamais pu avoir d’argent, ni de femmes. Pourtant, je suis très actif et très viril. Mais voilà, je ne peux pas avancer la main, je ne peux pas toucher les choses. D’ailleurs, quand je touche les choses je ne sens rien ». Et, dans un autre dialogue, Alain dit (5) : « Ma vie ce n’est que des moments perdus.

– Mais qu’est-ce que tu aurais voulu faire ?

– J’aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp. »

L’ultime résolution du problème est, pour certains, le suicide et l’espoir qu’ils laisseront alors un souvenir (6) : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés Je me tue parce que nos rapports furent lâches, pour resserrer nos rapports. Je laisserai sur vous une tache indélébile Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais ». Cette nouvelle, qui anticipe le destin tragique de Drieu La Rochelle, et qui fait suite au scénario de Robbe-Grillet, veut nous montrer que, contrairement à la douleur, existe la souffrance, dont l’acmé en est la non-communication comme certitude de la distance infranchissable vers l’autre. Le prochain devient un fantôme. Que peut en dire alors la psychanalyse ?

II-LES GEMISSEMENTS DU DIVAN

« Ça parle, et là sans doute où l’on s’y attendait le moins, là où ça souffre. »

Jacques Lacan : La chose freudienne.

La psychanalyse partage l’analyse du bouddhisme sur la permanence de la souffrance, sans se rallier à ses conséquences philosophiques forcément, et en en donnant une explication différente. Elle part du constat que le désir est causé par le manque et que ce dernier se renouvelle en permanence dans une tension vers sa décharge qui est souvent impossible d’emblée, ou qui échoue dans sa réalisation. Tout se joue dans la décharge des pulsions sur l’objet convoité : si cette décharge se produit après une tension vécue dans l’incertitude, donc de la souffrance, l’objet est aimé comme celui qui met un terme à la souffrance. Si ce n’est pas le cas, un processus de haine se met en marche, ce qui cause une nouvelle souffrance qui s’accumule à la tension et à la frustration. Freud voit une autre « porte de sortie » possible, difficile, qui réside dans la sublimation, qui consiste à remplacer l’objet du désir, par une activité qui en prend inconsciemment la place et qui, ainsi, évite la frustration ou le refoulement qui pourraient advenir et causer la souffrance. Les sublimations sont nombreuses et s’inscrivent dans les apports positifs de la société : arts, sport, services à autrui, religion, politique, philosophies, Franc-Maçonnerie ! Le processus de sublimation a pour fonction d’éviter la souffrance, d’y trouver une approbation sociale et de ne pas tomber dans la violence qu’amène la souffrance de la frustration, dans la vengeance inconsciente sur l’environnement de l’échec de la décharge pulsionnelle due au manque. Depuis la nuit des temps les sociétés humaines ont mis à l’honneur la culture, le sport, la gestion de la cité ou la religion comme lieux qui permettent la mise en place de sublimations, afin d’échapper au chaos, à l’ « Ubris ». En contre-partie, chaque société sait mettre en place des frustrations collectives pour déclencher une violence prise comme collective par les sujets, mais qui n’est, en fait que l’accumulation des souffrances individuelles causées par l’échec au comblement du manque.

Freud constate que la tension est permanente et que tout sujet y est soumis (7) : « La pulsion, au contraire, n’agit jamais comme une force d’impact momentanée mais toujours comme une force constante. Et comme elle n’attaque pas de l’extérieur mais de l’intérieur du corps, il n’y a pas de fuite qui puisse servir contre elle. Il existe un meilleur terme que celui d’expulsion pulsionnelle : celui de « besoin » ; ce qui supprime ce besoin, c’est la « satisfaction ». Elle ne peut être obtenue que par une modification conforme au but visé (adéquate) de la source interne d’excitation ». Cependant, Freud complique ces données par une autre réflexion qui en bouleverse la belle ordonnance, notamment dans le domaine de la sexualité : à la fois attiré par l’objet qui satisferait ses pulsions (« Triebe »), il le hait en même temps car pour « Ek-sister », comme le mot le laisse entendre en Grec, il doit sortir de lui et demander l’aide de l’autre pour apaiser sa propre tension qui est souffrance. Donc, perdre son autonomie. Freud écrit (8) : « Le moi hait, déteste, poursuit avec l’intention de détruire tous les objets qui sont pour lui sources de sensations, de déplaisir, qu’ils signifient une frustration de la satisfaction sexuelle ou de la satisfaction des besoins de conservation. On peut même soutenir que les prototypes véritables de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation ».

Toute relation humaine prend donc racine, à la fois dans le mélange de l’amour (l’objet fait cesser la tension et donc la souffrance) et la haine (il m’oblige à renoncer à mon autonomie). En fait, la psychanalyse décrit la souffrance comme étant le constat de la fin définitive de la situation prénatale, fœtale, où nous étions dans le comblement de tout manque, donc de tout désir qui est souffrance. La psychanalyse voit dans la naissance même la castration première qui amène le nouveau-né dans l’incertitude et la souffrance de la réalisation toujours aléatoire de ses désirs pour pallier ses manques. Et il va tenter de rebâtir ce monde qu’il regrette de façon symbolique : l’idée que l’autre est celui ou celle qui le nourrit, le confort de l’habitat ou de la voiture, l’idée que la famille ou le groupe sont des lieux de recréation du ventre maternel où tout ne serait qu’amour et dévotion à lui, etc… Mais ce narcissisme primaire et secondaire est mis en brèche par la culture même : Dieu le Père chasse Adam du paradis et le fait retourner à la terre pour y gagner son pain à la sueur de son front ! Désormais, la Jérusalem terrestre n’aspire plus qu’a ressembler à la paradisiaque Jérusalem céleste. Le jardin d’avant la chute, avant l’arbre de la connaissance, le reptile et la supposée faiblesse de la femme face à ses discours !…

III- MEA CULPA MEA MAXIMA CULPA OU LA GENESE DE LA SOUFFRANCE.

« La souffrance est une sorte de besoin de l’organisme de prendre conscience d’un état nouveau »

Marcel Proust : Le côté de Guermantes.

Le grand écrivain allemand, Hermann Hesse qui prendra la nationalité suisse pour échapper à l’intolérable pression du conservatisme montant, écrira (9) : « Toute l’histoire du monde ne me paraît souvent rien d’autre qu’un livre d’images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes : le désir d’oublier ». Il a raison : oublier est un désir aveugle car, si la mémoire fait semblant d’oublier, l’inconscient, lui, n’oublie pas et les « fautes et les péchés » qui eurent lieu de façon réelle ou le plus souvent de façon imaginaire ou culturelle. Ce stockage de la faute et la culpabilité qui en résulte vont agir dans un « il faut payer la note », avec l’espoir que le péché va être momentanément lavé, que la rédemption est possible. L’anthropologie, l’ethnologie et la psychanalyse en constatent la permanence dans toute les cultures. En occident, ce seront les influences conjuguées du judaïsme et du christianisme qui en donneront le ton. Par exemple, dans les Psaumes, nous pouvons lire au Psaume 50 dans les deux premiers paragraphes (10) :

Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité,
Selon ta grande miséricorde efface mes torts.
Lave-moi sans cesse de ma faute,
Purifie-moi de mon péché.
Car je connais mes torts,
J’ai toujours mon péché devant moi.
Contre toi, toi seul, j’ai péché,
Ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait.
Ainsi tu es juste quand tu parleras,
Irréprochable quand tu jugeras.

Naturellement, ce sentiment d’être en faute, va générer le déclenchement de la culpabilité avec ou sans objet. Donc, de la dette. Toute civilisation repose sur la dette, qui se règle souvent par le cadeau, comme dans la tradition du « Potlatch » (11) qui est, à la fois une agressivité déguisée en forçant l’autre à son suicide économique et en honorant une dette par rapport à l’autre tribu. Mais, la dette est-elle suffisante quand elle est réglée ?

 Devant le sentiment de l’énormité de son crime imaginaire, l’homme va mettre en place le sacrifice : celui des hommes et des animaux. Le sacrifice de ces derniers étant partie prenante des installations des lieux destinés à leur mise à mort dans les temples. Les holocaustes sont-ils à la hauteur des dieux ou destin autorités ? Non bien entendu ! Surtout que dans un certain nombre de légendes, les dieux vont se sacrifier eux-mêmes pour sauver l’espèce humaine. Dans la Bible, Abraham se propose même de sacrifier son propre fils Isaac, certainement en souvenir des sacrifices humains qui devaient se dérouler auparavant. Image qui sera reprise dans le christianisme où c’est Dieu lui-même qui sacrifie son propre fils Jésus comme Sauveur de l’humanité et donc lave le péché commis dans le jardin d’Eden d’avoir voulu en savoir autant que le créateur, et donc de prendre sa place en l’éliminant. Nous retrouvons là le mythe de Sisyphe et le meurtre du père de la horde sauvage de Freud (12). Cette envie de dépasser la puissance tutélaire reste, pour les anthropologues et les psychanalystes, le fondement et les assises de la souffrance, liés à la peur de la punition ou la devançant : la psychanalyse est familière, par exemple, avec l’échec alors que le succès arrive !

L’autopunition est extrêmement courante dans ce cérémoniel de la souffrance comme rédemption. La psychosomatique regorge d’exemples ! L’homme utilise couramment, pour sa punition, un message inversé. Par exemple, dans le christianisme, où le sacrifice de Jésus efface, théoriquement, le péché de l’homme et devrait donc le libérer de la souffrance de la culpabilité. Las, ce qui va prédominer sera l’idéologie d’une souffrance partagée avec le Sauveur ! Freud nous rappelle, cependant, que le système se met en place dans l’ambivalence (13) : « Il est de notoriété publique que les prêtres ne purent maintenir la soumission des foules à la religion qu’aux prix de ces grandes concessions aux instincts des hommes. Et on en demeure là : Dieu seul est fort et bon, l’homme est faible et pécheur. De tout temps ; l’immoralité a trouvé dans la religion autant de soutien que la moralité » L’un des plus grands exemples en la matière, et dont les tirages égaleront ceux de la Bible, sera le très célèbre « L’imitation de Jésus Christ » écrit au Moyen-Age par un moine néerlandais, Thomas A. Kempis, qui fut maître des novices de l’abbaye du Mont-Saint-Agnès et où il mena une vie de retrait du monde, partagée entre exercices de dévotion et écriture. Son ouvrage aura un effet déterminant sur l’orientation chrétienne qui se rallie au dolorisme (14) et passionnera même jusqu’à nos jours, les personnes septiques religieusement, ou franchement athées ! Précédant les écrits de Luther et Calvin, dans une parfaite orientation augustinienne, Kempis souligne l’absolue perversion de l’homme (15) : « De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? Et qu’ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je vous demande ?

Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci : Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien de moi-même, je n’ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m’incline vers le néant ». Cette pensée, n’orientera pas l’auteur vers la recherche de la grâce et de la prédestination que mettra en place le protestantisme, mais vers la souffrance partagée avec le Christ pour être plus proche de lui et donc mériter son pardon en tant que Père. Il écrit (16) dans le chapitre XVIII du livre troisième intitulé : « Qu’il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à l’exemple de Jésus-Christ » : I – « Jésus Christ : Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut : je me suis chargé de vos misères, afin de vous former par mon exemple à la patience et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans murmurer.

Car, depuis l’heure de ma naissance jusqu’à ma mort sur la croix, je n’ai jamais été sans douleur.

J’ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde ; j’ai entendu souvent bien des plaintes de moi ; j’ai souffert avec douceur les affronts et les outrages ; je n’ai recueilli sur la terre, pour mes bienfaits, que de l’ingratitude ; pour mes miracles, que des blasphèmes ; pour ma doctrine que des censures.

II-Le F : Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patiente durant votre vie, accomplissant par-là, d’une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère selon votre volonté, et que je porte pour mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie corruptible.

Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient, cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre exemple suivi par vos saints la rend plus supportable et précieuse, même aux faibles ». Nous assistons là à un véritable transfert de souffrance dont le but est à la fois de plaire à Dieu le Père en imitant Jésus et donc d’être égal au fils préféré, mais aussi en payant sa propre culpabilité d’espérer dépasser le même Père ! La très savante théologie est tellement proche parfois des comportements infantiles qui, au paroxysme, peuvent faciliter la mise en place de certaines perversions comme le sadisme et le masochisme : l’art nous en fait écho. Par exemple, dans les représentations du supplice de Saint Sébastien, où souffrance, jouissance et homosexualité y sont particulièrement présents.

Musique maçonnique

 Homme, donc coupable ! D’un crime dont il ne se souviendrait plus et que Freud nous remettrait en mémoire, en écrivant (17) : « Dans le mythe chrétien, le péché originel résulte incontestablement d’une offense envers Dieu le Père. Or, le Christ a libéré les hommes du poids du péché originel, en sacrifiant sa propre vie, nous sommes en droit de conclure que ce péché avait consisté en un meurtre. D’après la loi du talion profondément enracinée dans l’âme humaine, un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d’une autre vie ; le sacrifice de soi-même signifie l’expiation d’un acte meurtrier. Et lorsque ce sacrifice de sa propre vie doit amener la réconciliation avec Dieu le Père, le crime à expier ne peut être autre que le meurtre du père ». Mais, les autorités religieuses tiennent à préserver cela comme un mystère, ce qui est une manière de préserver la toute-puissance de la figure paternelle. Les évêques de France, dans leur catéchisme déclarent (18) : « La doctrine du péché originel nous dit quelque chose de fondamental et de toujours actuel. Nous sommes en quelque sorte précédés par le mal, du fait de notre appartenance à la famille humaine, représenté en son origine par Adam. Telle est la condition faite par le péché originel à tout fils et à toute fille d’homme ». Même Job, le juste, est victime du jeu divin et sa souffrance n’est que le résultat d’un pari un peu pervers, dirions-nous, entre Dieu et Satan ! Saint-Paul, grand explorateur de son inconscient, constatera que, malgré sa volonté, il n’est pas maître de ses dérives : « Nous savons certes que la loi est spirituelle ; mais moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je suis d’accord avec la loi et reconnais qu’elle est bonne ; ce n’est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu’en moi-je veux dire dans ma chair- le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi » (Epître aux Romains 7, 14 à 20). Ce texte est extrêmement intéressant : il nous montre la découverte de l’inconscient, (qualifié de péché !) et le vécu de la souffrance du sujet dans la trahison de sa volonté d’appliquer la loi morale. Ce qui fera écrire Freud au pasteur Pfister dans une lettre du 9 octobre 1918 (19) : « L’éthique m’est étrangère et vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien ou du mal, mais en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine-ou d’aucune ». Terrible déclaration qui clôture l’océan de souffrances de la première guerre mondiale, sans deviner la seconde qui allait advenir !

Au-delà des approches littéraires, théologiques ou psychanalytiques de la notion de souffrance, nous avancerons une autre approche, philosophique celle-là, en considérant la souffrance comme venant d’un échec de l’idéalité. Une maladie du « pas à la hauteur ». Contrairement à l’animal, être d’instinct, l’homme est baigné dans le langage, donc vivant dans le symbolique, ce qui en fait un animal dénaturé. L’enfant, avant sa naissance et même sa conception est présente dans le langage des parents qui vont bâtir un « idéal du moi » autour de lui et ainsi mettre en place une tentative de prédestination pour lui. Ce qu’écrit le psychanalyste Denis Vasse (20) : « Le petit d’homme enroulé au ventre de sa mère dont il se nourrit, n’est différent du poisson dans la mer que dans le désir de ses parents. Ce champ du désir qui préexiste à l’enfant tisse un réseau signifiant où sa naissance va l’insérer. Il est celui dont on parle. Il est désiré… Selon la qualité de ce réseau signifiant, selon la parole qu’auront échangée ses parents, l’enfant sera vécu sur le mode de la consommation ou de la filiation ».

Le nourrisson va-t-il répondre à l’image des parents et son désir d’être aimé, donc d’être sécurisé, va-t-il répondre aux désirs inconscients des parents qui se vivent à travers lui ? Restera-t-il l’objet de consommation, de dévoration, de substitut, ou deviendra-t-il un sujet qui met en place son « moi idéal » qui est la configuration de son désir ? Cela dépend de sa capacité à dépasser l’impératif catégorique, quasiment kantien, du milieu familial, pour mettre en place un Surmoi qui est l’acceptation de l’altérité du prochain et donc de l’accès à l’éthique du « soi-même comme un autre », cher à Paul Ricoeur. Tout cela est un processus qui se passe très souvent dans la souffrance, car il repose sur toute une série de morts symboliques, qui peuvent conduire à un repli sur soi, à l’illusion d’une totale autarcie dont seul le psychotique peut se permettre. Cela nous éclaire aussi sur un autre fonctionnement important qui génère une souffrance : le désir est motivé par le manque et donc toute relation est l’aveu d’un manque dont l’objet est le témoin, d’où ce mélange dans des proportions variables, dans la relation à l’autre, de la gratitude et de la haine. D’où la souffrance d’être celui ou celle qui est dans le manque, donc dans l’imperfection…

La souffrance est fondamentalement un manque que rien ne vient combler. D’où son aspect permanent, car le manque est vécu comme une détresse, car il nous fait entrer à chaque fois dans l’incertitude de la réalisation du désir et donc de la souffrance. Ce qui fait dire au Samthya Sutra, cité par Mircea Eliade (21) : « Seul est heureux celui qui a perdu tout espoir ; car l’espoir est la plus grande torture qui soit et le désespoir la plus grande béatitude ». Un texte qui ne fut pas sans inspirer Emil Cioran !

Nulle joie masochiste, ni tout espoir de rédemption n’est à attendre de la souffrance : elle fait partie de la nature non achevée de l’homme et de l’imperfection de son langage qui crée pourtant sa différence fondamentale avec l’animal en lui donnant accès au symbolique qui fait barrage à la dureté implacable du réel. C’est sans doute ce qui peut nous amener au discernement qui nous fait prendre distance avec l’instinct et atténue cette souffrance liée à notre si fragile existence. C’est seulement dans l’obscurité de la « nuit obscure » de Jean de La Croix (22) que nous pouvons entrevoir cette flamme vacillante vers laquelle nous dirigeons nos pas à tâtons, le mensonge étant de vouloir prendre l’illusion, dérivée du désir, pour la vérité du désir…

 NOTES

– (1) Voir Annexe I: Le Sermon de Benares et les Quatres Vérités.

– (2) Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed.Gallimard. 1968. (Pages 11 à 43)

– (3) Robbe-Grillet Alain : L’année dernière à Marienbad. Paris. Les Editions de Minuit. 1961. (Pages 102 et 103)

– (4) Drieu La Rochelle Pierre : Romans, récits, nouvelles. Paris. Ed. Gallimard. 2012. (Page 332)

– (5) Idem (Page 339)

– (6) Ibidem (Page 338)

– (7) Freud Sigmund : Métapsychologie. Paris. Ed. Gallimard. 1968. (Page 14)

– (8) Idem (Page 40)

– (9) Hesse Hermann : Le voyage en orient. Paris. Ed. Calmann-Lévy. 1948.

– (10) Voir annexe II : Psaume 50.

– (11) Potlatch : Système de dons et de contre-dons dans le cadre de partage symboliques. Marcel Mauss et René Girard ont étudiés attentivement la mise en place de ce système et de ce qu’il révèle dans le sens du « cadeau empoisonné » !

– (12)Freud Sigmund : Totem et Tabou. Paris. Ed. Gallimard. 1993.

– (13) Freud Sigmund : L’avenir d’une illusion. Paris. PUF. 1971. (Page 54)

– (14) Dolorisme : Doctrine qui prône la douleur comme un rapprochement possible avec Dieu. Le stoïcisme en fut le modèle philosophique durant l’Antiquité et sera très largement adopté par le christianisme. Le Pape Pie XII (1876- 1958) fera la déclaration que le dolorisme n’est pas une obligation morale pour les chrétiens. Le dolorisme fut parfois transposé à la figure de la vierge Marie, comme mère souffrant de la perte de son fils, par exemple, dans l’invocation de « Notre Dame des Douleurs ».

– (15) A. Kempis Thomas : L’imitation de Jésus Christ. Paris. Ed. Du Cerf 2019. (Page 208)

-(16) Idem (Pages 167 et 168)

– (17) Freud Sigmund : Totem et tabou. Paris. Ed. Payot. 2001. (Page 216)

– (18) Les Evêques de France : Catéchisme pour adultes. Paris. Ed. Du Cerf. 1991. (Paragraphe 122).

– (19) Freud Sigmund : Correspondance avec le pasteur Pfister. Paris.Ed. Gallimard. 1966. (Page 103)

– (20) Vasse Denis : Le temps du désir. Paris. Ed. Du Seuil. 1977. (Pages 64 et 65)

– (21) Comte-Sponville André : L’amour-La solitude. Paris. Ed. Albin Michel. 2000. (Page 55)

– (22) De La Croix Jean : La nuit obscure. Paris. Ed. Du Cerf. 1992.

 BIBLIOGRAPHIE

– Augustin Saint : Les confessions. Paris. Ed. France Loisirs. 1994.

– Balmary Marie : Le sacrifice interdit. Paris. Ed. Grasset. 1994.

– Chasseguet-Smirgel Jeannine : L’idéal du Moi. Essai psychanalytique sur la maladie d’irréalité. Paris. Ed. Tchou. 1974.

– Delumeau Jean : Le péché et la peur. Paris. Ed. Fayard. 1983.

– Freud Sigmund : Inhibition, symptôme et angoisse. Paris. PUF. 1977.

– Hesnard Angelo : L’univers morbide de la faute. Paris. PUF. 1971.

– Hesnard Angelo et Laforgue René : Le processus d’autopunition. Paris. Ed. L’harmattan. 2001.

– Jones Ernst : Théorie et pratique de la psychanalyse. Paris. Ed. Payot. 1969.

– Kierkegaard Sören : Miettes philosophiques. Le concept de l’angoisse et le traité du desespoir. Paris. Ed. Gallimard. 1990.

– Lacan Jacques : L’éthique de la psychanalyse. Le Séminaire. Livre VII. Paris. Ed. du Seuil. 1986.

– Lacan Jacques : De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité ». Paris. Ed. Du Seuil. 1975.

– Lacan Jacques : Le Séminaire. Livre X. L’angoisse. Paris. Ed. Du Seuil. 2004.

– Lachaud Denise : L’enfer du devoir. Paris. Ed. Hachette. 2000.

— Le Breton David : Anthropologie de la douleur. Paris. Ed. Métaillé. 1995.

– Mauss Marcel : Sociologie et anthropologie. Essai sur le don. Paris. PUF. 1950.

– Plé Albert : Freud et la religion. Paris. Ed. Du Cerf. 1968.

– Plé Albert : Freud et la morale. Paris. Ed. Du Cerf. 1969.

– Pontalis J-B : Entre le rêve et la douleur. Paris. Ed. Gallimard.1977.

– Rank Otto : Le traumatisme de la naissance. Paris. Ed. Payot. 2002.

– Ricoeur Paul : Finitude et culpabilité. Paris. Ed. Aubier. 1988.

– Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990.

– Sarthou-Lajus Nathalie : La culpabilité. Paris. Ed. Armand Colin. 2002.

– Teppe Julien : Dictature de la douleur ou précision sur le dolorisme. Paris. Ed. La Caravelle. 1936.

– Treppe Julien : Apologie pour l’anormal ou manifeste du dolorisme. Paris. Ed. J. Vrin. 1973.

 ANNEXE 1

 LE SERMON DE BENARES ET LES QUATRES VERITES

2- « Cela, moine, est la noble vérité de l’origine de la souffrance : c’est cette avidité qui engendre la renaissance et, liée au plaisir et à la passion, tantôt ici, tantôt là, trouve toujours un nouvel agrément, avidité des sens, avidité pour l’existence, avidité pour la non-existence. »

3- « Cela, moine, est la noble vérité de l’extinction de la souffrance : c’est la résolution complète de l’extinction du désir, son abandon, son abolition sans repos, le renoncement et le détachement de lui. »

4- Cela, moine, est la noble vérité du sentier vers l’extinction de la souffrance. Le noble octuple sentier, à savoir :
Vue juste,
Décision juste,
Parole juste,
Action juste,
Comportement juste,
Effort juste

 ANNEXE II

PSAUME 51. PSAUME DE DAVID.
AU CHEF DES CHANTRES. LORSQUE NATHAN, LE
LE PROPHETE, VINT A LUI, APRES QUE DAVID FUT
ALLE VERS BATH-SCHEBA.

Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité,
selon ta grande miséricorde efface mes torts.
Lave-moi sans cesse de ma faute
purifie-moi de mon péché.
Car je connais mes torts,
J’ai toujours mon péché devant moi.
Contre toi, toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait.
Ainsi tu es juste quand tu parleras,
Irréprochable quand tu jugeras.
Voici, dans la faute j’ai été enfanté
et dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère.
Voici, tu aimes la vérité dans les ténèbres,
dans ma nuit, tu me fais connaître la sagesse.
Ôte mon péché avec l’hysope et je serai pur ;
lave-moi, et je serai plus blanc que la neige.
Fais que j’entende l’allégresse et la joie,
et qu’ils dansent les os que tu as broyés.
Devant mes péchés, détourne-toi,
toutes mes fautes, efface-les.
Crée pour moi un coeur pur, Dieu ;
enracine en moi un esprit tout neuf.
Ne me rejette pas loin de toi,
ne me reprends pas ton esprit saint ;
rends-moi la joie d’être sauvé,
et que l’esprit généreux me soutienne !
J’enseignerai ton chemin aux coupables,
et les pécheurs reviendront vers toi.
Mon Dieu, Dieu sauveur, libère moi du sang
que ma langue crie ta justice.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche proclamera tes louanges.
Tu n’aimerais pas que j’offre un sacrifice,
tu n’accepterais pas d’holocauste.

Le sacrifice voulu par Dieu, c’est un esprit brisé.
Dieu, tu ne rejettes pas un coeur brisé et broyé.
Fais du bien à Sion,
rebâtis les murs de Jérusalem.
Alors tu aimeras les sacrifices prescrits,
offrandes totales et holocauste,

alors on offrira des taureaux sur ton autel.

Voyage au cœur du XIXe siècle : secret, occultisme, rêve mystique…

C’est avec Le XIXe siècle à travers les âges de l’écrivain, essayiste et critique social de Philippe Muray* (1945-2006) que nous vous invitons à faire un beau voyage sur la mer de la vie, plein d’aventures et de découvertes.

À la rencontre des personnages fascinants tels le philosophe et sociologue considéré comme le fondateur du positivisme Auguste Comte (1798-1857), de l’occultiste cofondatrice de la Société Théosophique Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891), de Gérard de Nerval (1808-1855), poète et romancier, de Victor Hugo (1802-1885), ardent défenseur de la justice sociale, ou encore de celui qui fut carbonaro dans sa jeunesse, Louis Auguste Blanqui (1805-1881), révolutionnaire socialiste.

Lithographie de Comte par Hoffmeister.

Publié pour la première fois en 1984 chez Denoël, puis, en 1999, dans la collection « intermédiaire » de semi-poche « Tel » chez Gallimard – une édition identique à celle de leur publication d’origine, mais à un prix de vente deux à trois fois inférieur –, il faut attendre 2024 pour que Les Belles Lettres, maison d’édition française indépendante fondée en 1919 spécialisée dans la publication de textes anciens et contemporains en français et en latin, ainsi que dans la traduction d’œuvres littéraires étrangères, nous offre cette remarquable étude du XIXe siècle.

Portrait d’Helena Blavatsky par Tomás Povedano.

Un siècle de profonds bouleversements sociaux, politiques et économiques qui ont eu un impact majeur sur la littérature et les arts (romantisme, réalisme, naturalisme, impressionnisme, ésotérisme, occultisme, etc.). Mais aussi un XIXe siècle avec ses révolutions industrielles, ses mouvements nationaux, ses révolutions et réformes,  son impérialisme et sa colonisation, ses conflits et alliances et ses avancées scientifiques qui, sur le continent européen mais aussi dans le monde entier, a jeté les bases des sociétés modernes.

Gérard de Nerval, par Félix Nadar (1820-1910).

Dans cet ouvrage, Philippe Muray propose au lecteur une exploration profonde et originale de cette époque cruciale de l’histoire, en se concentrant sur les courants de pensée et les mouvements sociaux qui ont façonné ce XIXe siècle. L’auteur y développe l’idée que les racines de nombreux phénomènes et contradictions de la modernité peuvent être retracées jusqu’au XIXe siècle, période de transformations majeures qui ont modelé le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Philippe Muray explore divers aspects de cette influence, allant des bouleversements sociaux et économiques à l’émergence de nouvelles idéologies et à la transformation des arts et de la littérature. Il s’intéresse particulièrement à la façon dont les idéaux et les aspirations du XIXe siècle se manifestent dans les attitudes, les croyances et les comportements de l’ère postmoderne, soulignant souvent les ironies et les contradictions qui en résultent.

Le livre se distingue par son approche interdisciplinaire, mêlant critique littéraire, analyse historique et réflexion philosophique. Philippe Muray utilise un large éventail de références culturelles, tirées de la littérature, de la philosophie, de l’art et de l’histoire, pour étayer ses arguments, faisant de l’ouvrage une lecture dense mais enrichissante pour ceux qui s’intéressent à la compréhension des fondements de la modernité et de ses effets durables sur la société contemporaine.

Portrait de Victor Hugo par Nadar (vers 1884).

L’auteur identifie et décrit, pour notre plus grand profit et plaisir, une multiplicité des mouvements tels que le socialisme, l’occultisme, le féminisme, et l’antisémitisme, qui, bien que distincts en apparence, partagent selon lui un code commun sous-jacent. Il explore comment ces idéologies et croyances ont contribué à façonner les perspectives sociétales et politiques de l’époque.

Il nous dessine, parfois sous un angle peu connu, des portraits authentiques de figures marquantes: Le livre examine les contributions d’individus clés tels que Victor Hugo, Auguste Comte, et Louis-Auguste Blanqui, en soulignant comment leurs actions et leurs œuvres reflètent les tensions et les aspirations de leur temps. Philippe Muray s’interroge sur les motivations profondes de ces figures lorsqu’elles se tournent vers l’occultisme, fondent de nouvelles religions ou envisagent l’utopie et l’éternité à travers des prisme inattendus.

Auguste Blanqui photographié par Eugène Appert.

Par son étude, Philippe Muray vise à éclairer les origines et les mécanismes des « sorcières modernistes » de notre époque, en suggérant que les idéologies et pratiques du XIXe siècle continuent d’influencer la manière dont les sociétés contemporaines envisagent le progrès, la gouvernance et la dissidence. Il aborde les « sortilèges » utilisés pour susciter l’enthousiasme, la conformité et la participation du public en vue d’un futur qu’il qualifie d’abominable.

Comme dans le reste de son œuvre, l’auteur fait preuve dans ce livre d’un esprit critique aiguisé et d’une érudition impressionnante, tout en ne manquant pas de provoquer le lecteur par des analyses souvent à contre-courant des interprétations conventionnelles de l’histoire et de la culture. Le XIXe siècle à travers les âges est ainsi représentatif de la démarche intellectuelle de Philippe Muray, caractérisée par une volonté de démasquer les illusions et les impasses de l’époque moderne.

L’ouvrage reste donc d’un étonnante actualité, l’auteur ne se contentant pas de dresser un panorama historique. Il nous invite à réfléchir sur les continuités et ruptures entre le XIXe siècle et aujourd’hui. Son analyse suggère que pour comprendre les défis contemporains – qu’ils concernent la politique, la société ou la culture –, il est essentiel de revenir aux racines idéologiques et aux transformations du XIXe siècle.

L’ouvrage de Philippe Muray se présente donc comme une œuvre importante pour quiconque s’intéresse à l’histoire des idées, à la critique de la modernité, et aux origines des débats contemporains sur le progrès et ses désillusions. Ce livre enrichira certainement le lecteur désireux de comprendre les dynamiques complexes qui ont façonné le monde moderne et continuent d’influencer notre présent et notre futur. Il s’agit d’un essai brillant et audacieux qui éclaire d’un jour nouveau un siècle souvent mal compris.

Un must-read (à lire absolument) !

Philippe Muray – Photo site Les Belles Lettres.

*Philippe Muray (1945-2006) était un écrivain, essayiste et critique social français, connu pour son analyse acerbe de la société moderne et postmoderne. Avec un style incisif et souvent teinté d’ironie, il a exploré les travers et les absurdités de l’époque contemporaine, se montrant particulièrement critique envers ce qu’il percevait comme les excès du politiquement correct, de la consommation de masse, et de l’hyperindividualisme.

Au cours de sa carrière, Philippe Muray a écrit une variété d’œuvres, allant des romans aux essais, en passant par des articles et des chroniques. Parmi ses ouvrages les plus célèbres, on trouve L’Empire du Bien (1991), Après l’Histoire (en deux volumes, en 2006) et Exorcismes spirituels (une série de textes critiques sur divers sujets de société, de 1997 à 2005). Ces travaux offrent une critique cinglante de ce qu’il considérait comme les dérives de la société occidentale à la fin du XXe et au début du XXIe siècle, notamment l’idéologie du progrès, l’effacement des frontières entre culture haute et culture de masse, et la montée de ce qu’il appelait l’homo festivus, symbole de l’individu moderne constamment en quête de divertissement et d’expériences superficielles.

Bandeau ouvrage.

Philippe Muray était également reconnu pour son utilisation du concept de « festivisme », qu’il définissait comme une tendance de la société moderne à célébrer indéfiniment et sans discernement, masquant ainsi les vrais problèmes sociaux, politiques et économiques sous une couche de festivités et de bonheur artificiel.

Bien que controversé pour ses prises de position tranchées et son pessimisme quant à l’évolution de la société, Philippe Muray reste une figure influente dans le paysage intellectuel français, apprécié pour sa capacité à provoquer la réflexion et à questionner les idées reçues. Son œuvre continue d’être lue et débattue, témoignant de l’importance de sa contribution à la critique sociale et culturelle.

Le XIXe siècle à travers les âges 

Philippe Muray – Les Belles Lettres, 2024, 654 pages, 29 €

Lieu symbolique : Le monastère Sainte-Catherine du Sinaï, l’un des plus anciens au monde encore en activité

Le monastère Sainte-Catherine du Sinaï, également connu sous le nom de monastère de la Transfiguration, est l’un des plus anciens et des plus significatifs lieux de culte chrétiens dans le monde.

Son histoire, son emplacement et son patrimoine culturel et spirituel offrent une fenêtre unique sur le passé et continuent d’influencer le présent de multiples façons.

Fondé au VIe siècle, sous l’égide de l’empereur Justinien Ier qui régna de 527 à 565 après J.-C., une des figures les plus marquantes de l’histoire byzantine, le monastère a été construit autour du site où, selon la tradition, Moïse a vu le buisson ardent.

La ronce multi centenaire du monastère est considérée comme étant le Buisson ardent biblique.

L’épisode du buisson ardent est l’un des moments les plus symboliques et significatifs de la Bible, raconté dans le livre de l’Exode, chapitre 3. Cet événement marque l’appel de Dieu à Moïse pour qu’il devienne le libérateur du peuple d’Israël, alors en esclavage en Égypte.

Près de l’église, le monastère abrite également le « puits de Moïse » qui, selon une tradition légendaire, est le lieu où le prophète aurait rencontré sa future épouse. C’est à l’âge de 40 ans que Moise s’enfuit d’Égypte vers le mont Horeb et il y trouva les sept filles de Jethro près de ce fameux puits avec leurs troupeaux. Moise épousa par la suite Tsippora, une des sept filles de Jethro.

Puits de Moïse.

La rencontre de Moïse avec les filles de Jéthro est souvent interprétée comme une intervention divine, guidant Moïse vers sa nouvelle vie en dehors de l’Égypte et le préparant à son futur rôle de leader du peuple d’Israël.

Le Monastère Sainte-Catherine, situé au pied du Mont Sinaï en Égypte, est en effet souvent associé au site biblique où Moïse aurait reçu les Tables de la Loi, également connues sous le nom des Dix Commandements. Cet événement, l’un des moments les plus significatifs de la Bible, est central dans les traditions juive, chrétienne, et islamique, symbolisant l’alliance entre Dieu et le peuple d’Israël.

Le Mont Sinaï, également appelé Mont Horeb dans certaines parties de la Bible, est considéré comme un lieu sacré.

Cette longue histoire en fait l’un des plus anciens monastères chrétiens continuant à fonctionner sans interruption depuis sa fondation.

De nombreux événements (buisson ardent ; Tables de la Loi) sont relatés dans les livres de l’Exode, Lévitique, Nombres, et Deutéronome.

Le sommet du mont est un site de pèlerinage important pour de nombreux croyants qui souhaitent marcher sur les pas de Moïse.

Sainte Catherine par le Maestro de Altura (vers 1475), Musée des Beaux-Arts de Valence, détail.

Le monastère est, lui aussi, un site de pèlerinage pour les fidèles de plusieurs confessions chrétiennes. Il est dédié à Sainte Catherine d’Alexandrie (en Égypte), princesse chrétienne dotée d’une grande beauté, d’une intelligence exceptionnelle et d’une grande éducation, une martyre chrétienne du début du IVe siècle, dont les reliques sont censées avoir été miraculeusement transportées par des anges au sommet de la montagne où le monastère a plus tard été fondé.

Le monastère abrite une collection inestimable d’icônes religieuses, de manuscrits anciens et d’art chrétien, dont certains sont uniques et d’une importance capitale pour l’histoire de l’art et de la religion. La bibliothèque du monastère est la deuxième plus ancienne au monde en continuité d’exploitation, après celle du Vatican, contenant des milliers de manuscrits en plusieurs langues.

Le complexe du monastère, avec ses murs fortifiés, est un exemple exceptionnel de l’architecture byzantine primitive. Il a été construit pour résister aux attaques et servir de refuge spirituel, reflétant les périodes de turbulence à travers les âges.

Situé dans un cadre montagneux spectaculaire, le monastère est entouré d’une nature relativement préservée, qui abrite une variété de plantes et d’animaux endémiques. Cet environnement offre un cadre paisible et isolé, propice à la contemplation et à la méditation.

Le monastère de Sainte-Catherine est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2002. Cette reconnaissance met en lumière son importance culturelle, historique et spirituelle, non seulement pour l’Égypte mais pour le monde entier.

En plus d’être un lieu de culte, le monastère fonctionne également comme un centre d’études religieuses, où des chercheurs du monde entier viennent étudier ses manuscrits et œuvres d’art.

Sainte Catherine’ Transfiguration.

Le monastère Sainte-Catherine représente un lien vivant avec le passé chrétien et continue d’être un témoignage de la foi, de l’art et de l’histoire humaine à travers les siècles. Sa survie jusqu’à nos jours, malgré les défis historiques et contemporains, témoigne de sa résilience et de son importance continue pour les fidèles et les chercheurs du monde entier.

Illustrations : Wikimedia Commons, TripAdvisor-Travellers’ Choice 2023