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Le 12 août dernier, la rédaction de 450.fm vous offrait un entretien exclusif avec Pierre Douglas à l’occasion de son dernier ouvrage, Vite, avant que j’oublie !. Aujourd’hui, nous sommes heureux de prolonger cette rencontre par notre note de lecture. Derrière ces 360 pages menées tambour battant, des studios de radio aux scènes parisiennes, des routes du Tour de France aux déjeuners de l’Élysée, se dessine bien davantage qu’une galerie de souvenirs : le portrait d’un homme qui n’a cessé d’apprendre, de transmettre, de rencontrer et de recommencer. Une existence placée sous le signe du mouvement, du rire et de la fidélité, mais dans laquelle le lecteur maçon découvrira aussi, en filigrane, une remarquable leçon sur le travail de soi.

Le serment des sept ans
À sept ans, devant les bougies de son gâteau d’anniversaire et une famille qui ne mesure guère la portée de la déclaration, un enfant annonce qu’un jour il montera sur une scène pour faire rire. Près de quatre-vingts ans plus tard, la promesse demeure. Vite, avant que j’oublie ! raconte ainsi moins une carrière qu’une fidélité : celle d’un homme qui n’a jamais vraiment appris à s’arrêter et pour qui l’immobilité paraît presque une faute contre la vie.

Tout est mouvement dans ces mémoires. Le reportage sous les balles de Belfast, Europe 1, France Inter, la télévision, le Don Camilo, le Caveau de la République, les Deux Ânes, les rencontres avec Mitterrand, Chirac, Anquetil, Ventura, Verneuil, Piat, Le Luron, les voyages, le théâtre, la musique, jusqu’à ce Requiem de Mozart dirigé le 20 avril 1995 sous les voûtes de Saint-Germain-des-Prés. Pierre Douglas traverse les métiers comme d’autres traversent les paysages, avec cette curiosité insatiable qui est peut-être le véritable fil d’Ariane du livre.
Une parole donnée devant un gâteau d’anniversaire
Né en août 1941 à Saint-Germain-en-Laye, Pierre Douglas grandit rue de Vaugirard entre une mère choriste, qui chante chaque dimanche à Saint-Sulpice, et un père professeur d’allemand, amoureux de littérature et de musique, capable d’entraîner ses quatre enfants en patins à roulettes jusqu’au parvis de Notre-Dame pour leur raconter Quasimodo. Chez les Douglas, les pierres de Paris parlent avant même que les livres ne soient ouverts : Notre-Dame devient Victor Hugo, le Louvre appelle Dumas, la ville entière se transforme en bibliothèque.

Son patronyme se prêtant aux plaisanteries, l’adolescent adoptera comme nom de scène son second prénom, reçu de l’admiration paternelle pour Douglas Fairbanks. Ce détail pourrait sembler anecdotique ; il dit pourtant beaucoup de l’homme qui s’annonce : changer de nom sans cesser d’être soi, emprunter des voix sans perdre la sienne, traverser les personnages pour mieux revenir à son propre visage.
Le récit avance ensuite par détours, bifurcations et coups d’audace
Un baccalauréat manqué, une école de commerce, quatre années passées chaque soir auprès de jeunes délinquants d’un foyer parisien, puis une soirée de fin d’études devant trois cents personnes, José Artur dans la salle, France Inter, Limoges, enfin Europe 1 conquis après des mois d’obstination. Chez Douglas, le hasard n’existe guère qu’à condition d’être provoqué. La chance est une porte, encore faut-il avoir suffisamment frappé pour qu’elle s’ouvre.
Les pères qu’un homme se choisit
Le père réel, Horace, occupe dans ces mémoires la place d’une blessure qui ne s’est jamais entièrement refermée. Homme cultivé, passionné de Goethe, de musique et de littérature, il fut aussi incapable de donner à son fils cette reconnaissance que celui-ci attendait. Certaines pages sont d’une cruauté presque sèche, justement parce que Douglas refuse le pathos.

Après la mort du père, l’appartement familial est retrouvé presque entièrement vidé : meubles, tableaux, vaisselle, albums ont disparu. Il ne reste à Pierre que ce qu’aucun héritier ne peut vendre ni aucun déménageur emporter : les souvenirs conservés dans sa tête. Tout le titre du livre pourrait tenir dans cette scène, car écrire devient alors sauver de l’effacement ce qui ne possède plus d’autre demeure que la mémoire.
Face à cette filiation douloureuse se dessine une autre généalogie, librement choisie, et c’est ici que le regard initiatique devient particulièrement fécond.


Jean Gorini apprend au jeune reporter à dire l’essentiel en soixante secondes ; Frédéric Pottecher lui enseigne l’art de faire parler un procès ; Thierry Le Luron l’appelle sur scène et lui donne sa chance ; Lino Ventura lui apprend l’économie du geste devant une caméra ; Jean-Claude Harteman l’initie patiemment à la direction d’orchestre ; Jean Piat, enfin, accepte de le faire travailler sur Prof, mais lui recommande de ne surtout pas devenir son imitateur.
La leçon dépasse largement le théâtre : transmettre n’est jamais fabriquer une copie. Le véritable maître n’exige pas que l’élève reproduise son geste ; il lui donne les outils nécessaires pour découvrir le sien. Tout Franc-maçon reconnaîtra là quelque chose de la chaîne initiatique : recevoir, travailler, transformer, puis transmettre à son tour sans jamais prétendre posséder ce que l’on transmet.
Treize ans pour une heure de rire

L’une des plus belles anecdotes du livre pourrait presque constituer une petite parabole compagnonnique. Dans un club de vacances, un jeune animateur se désole de voir Pierre Douglas provoquer en une heure les rires qu’il tente d’obtenir depuis toute une saison. Douglas lui répond qu’il ne lui a pas fallu une heure pour arriver à ce résultat, mais treize années.

Et il lui raconte Pablo Picasso répondant à une dame qui s’étonnait du prix demandé pour un dessin exécuté en quelques instants : ces quelques minutes avaient nécessité cinquante années d’apprentissage.
Voilà peut-être l’une des clefs du livre
Pierre Douglas apprend les claquettes à quarante ans pour l’Alcazar, entre en cours de direction d’orchestre alors qu’il déchiffre difficilement une partition, reprend plus tard le piano depuis le commencement. Rien ne lui semble définitivement acquis, parce que tout métier, comme tout art, doit être remis sur l’établi.
Le Franc-maçon reconnaît immédiatement cette logique. La pierre que l’on croyait polie révèle toujours une nouvelle aspérité. L’ouvrage humain n’est pas achevé ; il ne saurait l’être. Dans l’entretien accordé à 450.fm, Pierre Douglas emploie lui-même la formule : qu’il écrive ou qu’il travaille en Loge, il s’agit toujours de « tailler la pierre ». Toute son existence semble confirmer cette intuition : l’inachèvement n’est pas l’échec de l’œuvre, mais sa condition.
Féroce, jamais bas

De cette longue fréquentation du chansonnier se dégage également une véritable éthique de la parole. Douglas se réclame volontiers des troubadours, des pamphlétaires et de tous ceux qui payèrent parfois cher le droit de rire du pouvoir. Mais la liberté du chansonnier n’est pas, chez lui, licence de tout dire.
Il pose lui-même ses limites : ne pas s’attaquer à la vie privée, ne pas sombrer dans la bassesse, ne jamais conduire le public à regretter d’avoir ri. Il préfère quitter un établissement plutôt que d’accepter qu’un directeur lui dicte ce qu’il doit dire, refuse certaines facilités du métier et conserve de ses années de journaliste cette méfiance instinctive à l’égard d’une information fabriquée.

C’est ici qu’apparaît Henri Verneuil et, avec lui, l’une des pages intellectuellement les plus stimulantes du livre. Le cinéaste raconte à Pierre Douglas l’importance qu’eut pour lui l’expérience de Stanley Milgram lorsqu’il conçut I comme Icare. Sous l’autorité d’un cadre jugé légitime, environ soixante pour cent des sujets de l’expérience acceptent d’aller jusqu’aux décharges électriques maximales ; lorsque le contact physique avec la prétendue victime est rétabli, cette proportion tombe fortement.
Pierre Douglas en retient une conviction qui traverse toute son existence : le contact humain constitue l’un des remparts contre la déshumanisation.

Le Maçon y entend aussitôt autre chose.
La liberté de conscience n’est pas une décoration placée au fronton de nos Temples ; elle ne vaut que lorsqu’un homme accepte de répondre personnellement de ses actes. L’obéissance ne dispense jamais du jugement. L’autorité n’abolit pas la conscience. Et le Niveau rappelle obstinément que la célébrité, le pouvoir, les honneurs ou les titres ne changent rien à l’essentielle égalité des êtres humains.
La longue correspondance entretenue par Douglas avec des détenus relève de cette même philosophie : un homme ne se réduit jamais à sa faute, pas davantage qu’un autre ne se résume à sa réussite.
Ce qui tombe et ce que les hommes relèvent

Deux images de pierre traversent le volume et se répondent à vingt années de distance.
En 1995, sur le Mermoz, Pierre Douglas joue à Palmyre, au pied du temple de Bel. Le ciel, les colonnes, les pierres antiques et le désert composent un décor tellement prodigieux que, raconte-t-il en substance, n’importe quelle apparition mythologique semblerait soudain vraisemblable. Puis l’Histoire est passée. Les destructions, les supplices, la barbarie ont profané ce paysage de mémoire.

À l’autre extrémité du livre surgit le 15 avril 2019 et la flèche de Notre-Dame qui s’incline dans les flammes.
La page que Pierre Douglas consacre à sa reconstruction mérite d’être méditée dans nos Ateliers. Il imagine les talents des bâtisseurs retrouvés en chacun, selon sa spécialité, tous réunis autour d’un même objectif : réparer. L’auteur ne convoque ni l’Équerre, ni le Compas, ni le Maillet. Pourtant, il écrit là une authentique page d’Art royal : la pierre relevée devient promesse pour ceux qui la relèvent.

Cette intuition rejoint magnifiquement son aventure musicale. Le 20 avril 1995, atteint depuis plusieurs semaines d’une douloureuse névralgie cervico-brachiale, Pierre Douglas prend la baguette à Saint-Germain-des-Prés pour diriger le Requiem de Mozart. Sous les voûtes du sanctuaire où sa mère avait elle-même chanté, la douleur finit par s’effacer dans la musique, emportée, écrit-il, avec le Dies irae.
Le Franc-maçon sait ce que Mozart signifie dans notre imaginaire.
Mais l’essentiel est ailleurs : dans cette expérience presque alchimique où la douleur devient musique, la mémoire présence et le deuil œuvre commune. Ce qui était subi se transforme. Et n’est-ce pas, au fond, l’une des définitions possibles du travail initiatique ?

Une autre lumière sur le parcours
À ce point du récit, quelque chose change dans la lecture. Derrière l’homme de scène, le journaliste, le chansonnier, l’ami des artistes et des puissants, se dessine un autre Pierre Douglas, plus intérieur, plus attentif à ce que l’expérience dépose lentement en nous. Son parcours maçonnique, commencé en 1984, éclaire alors rétrospectivement bien des pages du livre sans qu’il soit nécessaire d’en faire un commentaire séparé.
Notre entretien du 12 août en donnait une clef essentielle. Pierre Douglas y distinguait sa « vie avant » et sa « vie depuis », évoquant la Loge comme un lieu où l’on ne vient pas jouer un personnage, mais au contraire se déprendre peu à peu des rôles que la vie profane nous impose. Lui qui a passé son existence à parler, à imiter, à raconter et à faire rire confiait aussi avoir appris en Loge à écouter davantage. Le contraste est suffisamment beau pour être médité.

Car tout, dans Vite, avant que j’oublie !, parle finalement de transmission, d’apprentissage, de fidélité et de transformation. L’enfant devenu artiste demeure l’élève de ceux qu’il admire ; le journaliste apprend de Gorini, le comédien de Ventura, le musicien d’Harteman, l’acteur de Jean Piat. Chacun lui transmet quelque chose sans jamais lui demander de devenir une copie. Cette pédagogie du geste juste, du travail repris, de la parole éprouvée et de l’écoute pourrait presque servir de définition profane du compagnonnage initiatique.
Le lecteur maçon y reconnaîtra volontiers une vieille leçon du Temple : nous ne recevons jamais une forme achevée de nous-mêmes. Nous recevons des outils, des exemples, parfois des blessures, et il nous appartient ensuite d’en faire une œuvre.
Lorsque le rire rencontre la profondeur
La loyauté d’une note de lecture oblige cependant à regarder également ce qui résiste. Vite, avant que j’oublie ! est d’abord un formidable livre de rencontres, de métiers, de scènes et d’aventures. Pierre Douglas raconte le monde qu’il a traversé avec gourmandise, précision, humour et une mémoire prodigieuse. Il est moins naturellement porté vers l’autoportrait introspectif.

Dès l’avant-propos, lorsqu’il reprend la célèbre question de Pierre Dac – « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? » –, il répond par une pirouette. Ce réflexe lui ressemble : lorsque la gravité approche, l’humour surgit presque aussitôt, comme s’il fallait empêcher la pesanteur de gagner tout à fait.
Mais certaines pages franchissent pourtant cette frontière
C’est particulièrement vrai lorsqu’il revient sur son père et sur Horace M., la pièce conçue avec son épouse autour de cette figure familiale douloureuse. Là, le récit change de registre. Le chansonnier cesse un instant d’observer le monde extérieur ; il accepte de descendre dans une mémoire autrement plus dangereuse, celle des blessures anciennes, des fidélités empêchées et des héritages qui pèsent davantage que les objets.

Jean-François Balmer donnera notamment voix à ce personnage lors d’une lecture. Et quelque chose de saisissant se produit alors : le père réel devient personnage de théâtre, la douleur devient matériau, le souvenir devient œuvre.
Voilà, cette fois, une transformation presque alchimique.
Ce qui fut subi n’est pas effacé : il est travaillé.
Le Franc-maçon ne peut qu’être sensible à cette métamorphose.
Descendre en soi ne consiste pas à contempler indéfiniment ses propres ténèbres, mais à tenter d’y découvrir une matière susceptible d’être transmutée. La pierre brute n’est jamais niée ; elle est travaillée.

Dans ces pages consacrées à Horace, Pierre Douglas apparaît peut-être sous son jour le plus profondément humain. Le rire demeure, bien sûr, mais il ne protège plus tout à fait. Et c’est précisément lorsque le saltimbanque accepte de quitter un instant la lumière de la scène que son portrait gagne en profondeur.
Pierre Douglas écrit comme il vit : en mouvement, dans l’urgence du récit, porté par cette conviction que la vie doit d’abord être saisie avant d’être classée.
Le livre lui-même aura connu une singulière traversée.
Achevé une première fois en 2020, il devait paraître lorsque la pandémie interrompit brutalement son chemin. La première maison d’édition ne survivra pas à cette période et, dans le même temps, son épouse traverse une grave épreuve. Cinq années passeront avant que ces mémoires ne trouvent finalement leur lecteur.
Cette histoire éditoriale ressemble presque à son auteur : contrariée, retardée, bousculée, mais jamais véritablement arrêtée.

Le dernier chapitre nous conduit alors au cimetière du Montparnasse, vers l’allée C2, lieu que Pierre Douglas évoque depuis longtemps comme celui d’un repos futur, bien qu’il n’y possède aucune concession. Arrivé, selon ses propres mots, dans la « dernière ligne droite », il regarde le chemin parcouru avec une sérénité qui tranche avec l’homme pressé rencontré au début du livre.
Mais Pierre Douglas serait-il encore Pierre Douglas s’il acceptait réellement de conclure ?
Après cet ouvrage, après les studios, les théâtres, les voyages, les Présidents, les amis disparus, les éclats de rire, les blessures, Mozart, Notre-Dame, le vélo, la scène et la famille, le livre refuse le point final.
Et viennent simplement deux mots : À suivre…
Tout Pierre Douglas est là.
Un homme qui a passé sa vie à prêter sa voix aux autres refuse encore de prononcer le mot de la fin.

Aux Imaginales maçonniques d’Épinal, il avait justement consacré son intervention à la recherche d’un mot : « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… »
Nous autres Maçons connaissons cette histoire. Nous savons quelque chose d’un Mot perdu, d’un mot que l’on cherche sans jamais pouvoir prétendre le posséder tout entier, d’un mot qui se transmet précisément parce qu’il demeure inachevé.

Pierre Douglas court contre l’oubli. L’initiation nous apprend peut-être, elle aussi, que vivre ne consiste pas seulement à accumuler des souvenirs, mais à transformer l’expérience en conscience, la rencontre en transmission et le temps reçu en œuvre à poursuivre.
C’est peut-être là que Vite, avant que j’oublie ! devient, sans jamais en avoir l’air, un livre profondément initiatique.
Car après 360 pages et une vie menée tambour battant, Pierre Douglas nous laisse finalement devant la seule question qui vaille :
qu’aurons-nous, à notre tour, appris, transformé et transmis avant de passer le témoin ?


Vite, avant que j’oublie !
Pierre Douglas – Éditions L.O.L., 2025, 360 pages – 17,50 €
