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Sous les vêtements usés d’une vieille femme chevauchant un balai, l’Italie a conservé l’une de ces figures que les siècles chrétiens n’ont pas abolies, mais recueillies, transformées et transmises. La Befana traverse la nuit de l’Épiphanie, distribuant douceurs et charbon, récompense et avertissement. Derrière le conte destiné aux enfants se dessine pourtant une méditation plus grave sur le temps qui s’achève, le seuil qu’il faut franchir, la lumière qui se manifeste et le jugement que chacun doit apprendre à porter sur lui-même. Pour le Franc-Maçon, cette étrange voyageuse pourrait bien être une gardienne du passage et une discrète maîtresse de l’œuvre intérieure.

Lorsque la vieille année prend le visage d’une femme
Dans la nuit qui sépare le 5 du 6 janvier, alors que le cycle des douze jours de Noël touche à son terme, une vieille femme parcourt le ciel italien.
Elle est pauvrement vêtue, ridée, parfois inquiétante, assise sur un balai et chargée d’un sac rempli de présents. Elle descend par les cheminées, remplit les chaussettes suspendues dans les maisons, dépose des friandises pour les enfants sages et réserve du charbon à ceux qui se sont mal conduits.
Ainsi se présente la Befana, dont le nom procède d’une lente transformation populaire du mot italien Epifania. L’Épiphanie est, étymologiquement, la manifestation, l’apparition soudaine de ce qui demeurait jusque-là caché. La Befana serait donc, jusque dans son nom déformé par les siècles et les dialectes, celle par qui quelque chose se révèle.
Son apparence pourrait pourtant surprendre. L’Épiphanie chrétienne célèbre la venue des Mages auprès de l’Enfant, la reconnaissance d’une lumière royale et spirituelle manifestée dans l’humilité d’une naissance. Pourquoi cette fête lumineuse s’incarne-t-elle, dans l’imaginaire populaire, sous les traits d’une femme âgée, couverte de haillons et se déplaçant dans l’obscurité ?
Peut-être parce que toute lumière véritable suppose une nuit

Peut-être aussi parce que le commencement ne peut advenir qu’après l’achèvement d’un cycle. La Befana porte sur son visage les marques du temps écoulé. Elle représente l’année qui s’épuise, la matière vieillie, les expériences accumulées, les fautes commises et les occasions perdues. Elle n’est pas la jeunesse du monde, mais sa mémoire.
Sous ses traits se laisse pressentir l’une de ces anciennes figures féminines associées aux cycles de la nature, aux morts, aux récoltes, à la maison et au renouvellement du temps. Le christianisme populaire ne les a pas toujours détruites. Il leur a parfois offert un manteau nouveau, permettant à leurs gestes et à leurs symboles de poursuivre leur voyage au sein d’un autre récit.
La Befana appartient à cette profondeur où les traditions ne se succèdent pas comme des armées ennemies, mais se déposent les unes sur les autres à la manière de strates.
Sous la fête chrétienne demeure la mémoire des nuits hivernales. Sous la vieille femme charitable demeure peut-être l’ombre d’une puissance archaïque. Sous le récit enfantin subsiste un enseignement relatif à la mort, au renouvellement et à la circulation des dons.
Elle avait refusé de suivre les Mages

Une légende chrétienne raconte que les Mages, guidés par l’étoile, auraient rencontré une vieille femme occupée aux travaux de sa maison. Ils lui auraient demandé leur chemin, puis proposé de les accompagner jusqu’à l’Enfant qu’ils cherchaient.
La femme aurait refusé. Elle avait trop à faire. Sa maison devait être nettoyée, ses tâches achevées, ses habitudes préservées. Mais, après leur départ, elle aurait compris qu’elle venait de laisser passer une occasion unique. Saisissant son balai et remplissant un sac de présents, elle serait partie à la recherche des voyageurs et de l’Enfant. Elle ne les retrouva jamais. Depuis lors, elle parcourrait chaque année les routes et les maisons, offrant des présents à tous les enfants dans l’espoir que l’un d’eux soit celui qu’elle n’a pas su reconnaître.
Cette version de la légende contient une leçon d’une singulière profondeur
La Befana n’est pas seulement une donatrice. Elle est celle qui a manqué le rendez-vous avec la lumière. Elle n’a pas refusé par méchanceté, mais parce qu’elle était retenue par le quotidien, par l’ordre domestique et par l’urgence apparente des choses ordinaires.
Combien de fois l’être humain manque-t-il ainsi ce qui l’appelle ? Non parce qu’il aurait choisi les ténèbres, mais parce qu’il est trop occupé à maintenir en place son petit univers. Il nettoie sa demeure extérieure tandis qu’une étoile se lève au-dehors. Il range ses objets, protège ses certitudes, accomplit ses obligations et ne perçoit pas que des voyageurs frappent à sa porte pour l’inviter à se mettre en chemin.
La faute de la Befana n’est donc pas le crime. Elle est l’indisponibilité intérieure.
Elle rappelle que l’initiation commence rarement par la possession d’une réponse
Elle naît d’abord de la capacité à entendre un appel, puis d’accepter de quitter ce que l’on croyait indispensable. Les Mages sont des hommes en marche. Ils observent les signes du ciel, consentent à l’incertitude du voyage et traversent les frontières. La vieille femme, elle, demeure enfermée dans la répétition de ses gestes.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son refus. Elle comprend son erreur et se met enfin en route. Dès lors, son errance devient une forme de réparation. Son regret ne la condamne pas à l’immobilité. Il la transforme en voyageuse et en donatrice.
L’instant manqué devient le commencement d’une quête.
Le balai ne sert pas seulement à voler
La Befana se déplace sur un balai. L’imagerie moderne y voit volontiers l’attribut pittoresque de la sorcière. Pourtant, le balai possède une puissance symbolique plus vaste. Il est l’instrument du nettoyage, du dépouillement et de l’évacuation de ce qui encombre.

Dans certaines traditions, la Befana ne se contente pas de distribuer ses présents. Elle balaie la maison avant de repartir. Le geste est essentiel. À la fin du cycle hivernal, il faut chasser les poussières de l’année ancienne, libérer l’espace et préparer la demeure à ce qui vient.
Le Franc-Maçon pourrait reconnaître dans ce balai modeste un parent populaire des outils qui lui sont confiés
Aucun instrument n’est spirituel par lui-même. Il le devient par le travail qu’il permet d’accomplir. Le maillet, le ciseau, la règle, le niveau ou le fil à plomb n’ont de sens que lorsqu’ils éveillent une action intérieure.
De même, le balai de la Befana invite à nettoyer la chambre secrète de l’être.
Que faut-il y balayer ?
Les rancunes devenues habitudes, les certitudes qui empêchent d’écouter, les jugements précipités, les vanités auxquelles nous avons donné l’apparence de principes, les paroles inutiles et les poussières de l’amour-propre.
Il ne s’agit pas d’effacer la mémoire. Une maison sans mémoire serait une maison sans âme. Il s’agit de distinguer ce qui doit être conservé de ce qui doit être abandonné. Le véritable nettoyage initiatique ne détruit pas le passé. Il le purifie afin qu’il puisse devenir expérience et non prison.

La Befana vole parce qu’elle sait balayer
Elle s’élève parce qu’elle accepte d’enlever ce qui alourdit. Cette vieille femme enseigne ainsi un paradoxe fécond. L’élévation commence par un humble travail accompli au ras du sol.
Avant de contempler les étoiles, il faut parfois nettoyer le pavé.
La cheminée ouvre un passage entre deux mondes
La Befana ne franchit pas la porte. Elle descend par la cheminée. Ce détail appartient à de nombreuses traditions hivernales, mais il conserve ici une valeur particulière. La cheminée relie la maison au ciel. Par elle monte la fumée du foyer et par elle descend la visiteuse nocturne. Elle est un axe, une ouverture verticale percée au cœur de la demeure. Là où la porte permet le passage horizontal entre l’intérieur et l’extérieur, la cheminée établit une communication entre le bas et le haut, entre le visible et l’invisible.
Le foyer situé à sa base est le lieu du feu entretenu, de la chaleur familiale, de la cuisson et de la transformation. Dans les sociétés anciennes, il constituait le centre vivant de la maison. La Befana descend donc vers le feu domestique, comme si elle venait ranimer une braise au moment où l’hiver semble avoir vaincu la lumière.

Dans une lecture initiatique, la cheminée pourrait être rapprochée de cet axe intérieur par lequel l’être humain tente de relier ses profondeurs à ce qui le dépasse. Encore faut-il que le conduit demeure ouvert. Une cheminée obstruée enferme la fumée et empoisonne la maison. De même, une conscience fermée à toute transcendance finit par étouffer dans ses propres émanations.
La visite de la Befana suppose qu’une ouverture ait été préservée
Elle vient de la nuit, mais ne lui appartient pas entièrement. Elle traverse l’obscurité afin d’y déposer quelque chose. Son mouvement reproduit celui de toute authentique transmission. Le don descend vers celui qui ne peut encore aller le chercher. Puis l’enfant devra grandir, comprendre et devenir à son tour porteur de lumière.
Le charbon est une pierre noire qui attend son feu.
Les enfants sages reçoivent des friandises. Les autres trouvent dans leur chaussette un morceau de charbon, aujourd’hui souvent reproduit sous la forme d’une confiserie noire. La distinction paraît simple. Elle oppose la récompense à la punition, la douceur à l’amertume, la bonne conduite à la faute.
Mais le symbole du charbon mérite une lecture moins immédiate.
Le charbon est noir, salissant et extrait des profondeurs de la terre. Pourtant, il contient une puissance de feu. Ce qui semble obscur peut produire chaleur et lumière. Ce qui paraît n’être qu’une matière déchue conserve une énergie cachée.

Le charbon déposé par la Befana n’est peut-être pas seulement une condamnation. Il peut être compris comme une possibilité de transformation. À celui qui n’a pas encore accompli le travail attendu, elle ne remet pas le produit achevé. Elle donne la matière première. Elle ne lui offre pas la douceur déjà confectionnée, mais ce qui devra être allumé, maîtrisé et transmuté.
Le Franc-Maçon sait que la pierre brute n’est pas méprisable. Elle est l’état initial de l’œuvre. Elle contient déjà, sous ses aspérités, la forme qu’un travail patient pourra dégager. De la même manière, le charbon de la Befana n’annonce pas nécessairement une exclusion. Il indique que tout n’est pas accompli.
Le jugement initiatique ne consiste pas à séparer définitivement les bons des mauvais. Il révèle à chacun l’état de son chantier.
Recevoir le charbon, ce serait alors entendre cette parole silencieuse — tu portes encore en toi une obscurité, mais cette obscurité contient un feu. À toi désormais de l’allumer sans qu’il te consume.
Donner sans savoir à qui l’on donne
La Befana offre des présents à tous les enfants parce qu’elle cherche toujours l’Enfant qu’elle n’a pas su rejoindre. Chaque visage pourrait être le sien. Chaque maison pourrait contenir celui qu’elle poursuit depuis la nuit de son refus.
Cette dimension de la légende transforme profondément la nature du don. La vieille femme n’offre pas seulement pour récompenser. Elle donne parce qu’elle ne sait pas où se cache le sacré.
Son incertitude devient une sagesse
L’être humain voudrait reconnaître à l’avance celui qui mérite son attention, sa générosité ou son respect. Il distribue volontiers selon ses affinités, ses préférences et ses jugements. La Befana agit autrement. Puisqu’elle ignore dans quel enfant demeure la lumière recherchée, elle doit considérer chaque enfant comme une possibilité de présence.
Le récit rejoint ici l’une des intuitions les plus fortes de la fraternité initiatique. La dignité d’un être ne dépend pas de ce qu’il montre immédiatement. Une parcelle de lumière peut demeurer cachée sous des vêtements pauvres, derrière une parole maladroite ou au sein d’une existence que nul ne remarque.

La fraternité ne consiste pas à prétendre que tous les hommes sont semblables. Elle exige de reconnaître qu’aucun homme ne peut être réduit à ce que nous croyons savoir de lui. La Befana donne parce qu’elle espère encore rencontrer l’inconnu sous l’apparence du familier.
Une vieille femme demeure debout sur le seuil
La Befana est une figure du seuil. Elle appartient à la dernière nuit du cycle de Noël, au passage entre l’année ancienne et l’année nouvelle, entre les ténèbres hivernales et le lent retour de la lumière. Elle se tient entre le monde chrétien et des mémoires plus anciennes, entre l’effroi et la bonté, entre la récompense et le jugement, entre la faute passée et la réparation toujours poursuivie.
Sa vieillesse n’est pas seulement celle du déclin. Elle est celle de l’expérience. Dans de nombreuses traditions, la vieille femme incarne la dernière phase d’un cycle, mais aussi la connaissance acquise lorsque les apparences ont perdu leur pouvoir de séduction.
Elle n’a plus la beauté de l’aube. Elle possède la vérité du soir.
La culture contemporaine redoute souvent la vieillesse parce qu’elle lui rappelle la limite, la fragilité et la mort. La légende, au contraire, confie à une vieille femme la charge de transmettre, d’évaluer et de renouveler. La Befana est ridée, mais elle traverse le ciel. Elle paraît fragile, mais visite toutes les demeures. Elle appartient au temps finissant, mais prépare l’avenir des enfants.
Elle pourrait ainsi rappeler au Franc-Maçon que la transmission ne relève pas de la seule conservation. Transmettre, ce n’est pas maintenir intactes des formes privées de souffle. C’est porter jusqu’à ceux qui viennent les matériaux grâce auxquels ils pourront poursuivre leur propre construction.
La Tradition ne demeure vivante que lorsqu’elle voyage.
Ce que le Franc-Maçon pourrait retenir de la Befana

La première leçon serait de demeurer disponible à l’appel. Les Mages passent parfois lorsque nous sommes absorbés par nos affaires. Le signe n’attend pas que notre emploi du temps se libère.
La deuxième serait d’accepter que l’erreur ne ferme pas nécessairement le chemin. La Befana a refusé, puis elle est partie. L’initiation n’est pas réservée à ceux qui n’auraient jamais failli. Elle commence souvent lorsque l’être humain reconnaît qu’il a manqué quelque chose d’essentiel.
La troisième serait de balayer sa propre demeure avant de prétendre ordonner celle des autres. Nul ne peut bâtir un Temple intérieur sur un sol encombré de ressentiments, de vanités et de certitudes mortes.
La quatrième serait d’apprendre à recevoir le charbon. Toute remarque, toute épreuve et toute contradiction peuvent contenir un feu encore caché. Ce qui blesse l’amour-propre peut parfois éclairer la conscience.
La cinquième serait de donner sans exiger de reconnaître immédiatement celui qui mérite le don. La lumière peut habiter le visage le plus inattendu.
Enfin, la Befana enseigne que l’Épiphanie n’est pas seulement une manifestation venue du dehors. Elle est le moment où quelque chose se révèle en nous. Le véritable jugement n’est pas celui que la vieille femme prononcerait sur les enfants. Il est celui que chacun devient capable de porter sur sa propre conduite, non pour se condamner, mais pour reprendre le chemin.

Lorsque la Befana disparaît dans la nuit, le cycle des fêtes s’achève
Les décorations sont retirées, les maisons retrouvent leur rythme ordinaire et l’hiver se poursuit. Pourtant, un don a été déposé près du foyer. Une douceur, peut-être. Un charbon, parfois.
Dans les deux cas, quelque chose nous est confié.
Car la lumière initiatique n’est pas toujours une étoile éclatante suspendue au-dessus du chemin. Elle peut prendre la forme pauvre et noire d’un fragment de matière attendant notre souffle. Elle peut venir à nous sous les traits d’une vieille femme que personne ne songerait à accueillir comme une messagère. La Befana ne nous demande peut-être qu’une chose – garder ouverte la cheminée intérieure par laquelle l’invisible peut encore visiter notre demeure.
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