Respirer l’invisible, le quatrième souffle des Initiées

Avec le vingt-septième volume de la collection Voix d’Initiées, la Grande Loge Féminine de France consacre une méditation collective à l’air, le plus impalpable des quatre éléments, et découvre qu’il se trouve être le plus essentiel. Sous la conduite de Françoise Carer et des Sœurs de la Commission Nationale des Vœux et Prospectives, nous apprenons à reconnaître dans ce qui ne se voit pas la matière même de notre liberté.

L’élément oublié des rituels

Il fallait peut-être des femmes pour rendre justice à l’élément que les rituels eux-mêmes oublient. Dans l’ordonnancement maçonnique des épreuves, la terre s’éprouve au cabinet de réflexion, l’eau coule au moment des ablutions, le feu brûle dans la lumière des bougies, et l’air, lui, demeure dans une présence diffuse que nul passage ne vient matérialiser tout à fait. Cet effacement n’est pas une absence. Il est une leçon. Car ce qui agit sans se montrer, la pensée, l’intuition, l’esprit, exige de nous une attention plus subtile que ce qui se laisse saisir. De l’air, tout simplement porte ce paradoxe jusque dans son titre, où le « de » signifie à la fois « à propos de » et le manque, la respiration qui réclame son dû, ce souffle qu’aucune main ne retient.

Une cosmologie féminine des éléments

Françoise Carer poursuit ici un travail entamé de longue date au sein de cette collection. Elle avait déjà donné, aux côtés de Jeannine Augé et Yvette Roudy, Cris, révoltes et dévoilements, des violences faites aux femmes, puis exploré avec Thérèse Hiebel les chemins de l’éducation pour le siècle qui vient, avant de signer, avec la Commission Nationale des Droits des Femmes, Émancipation, initiation, les chemins de l’autonomie. Son écriture épouse une conviction constante. L’initiation des femmes ne se sépare jamais d’un engagement dans le monde. La collection Voix d’Initiées, dirigée par Corinne Drescher-Lenoir, déroule ainsi une cosmologie patiente. En 2019 paraissait L’Eau, la vie, les femmes. En 2022 venait Le Feu dans tous ses états. En 2026 vient enfin le tour de l’air, comme si l’obédience accomplissait un cycle élémentaire, descendant des profondeurs liquides vers les hauteurs respirables.

Pneuma, ruah, prana, le souffle avant le Verbe

Le-vent,-le-souffle-et-l’esprit

Ce qui retient d’abord, et semble le cœur battant de l’ouvrage, tient en deux textes que l’on voudrait saluer avec une affection particulière. Marie-Christine Akinian Gallo ouvre une voie magnifique en rappelant que les Anciens nommaient pneuma, ruah, prana ce qui désigne tout ensemble le vent, le souffle et l’esprit. Aucune langue sacrée n’a séparé ces trois réalités. Cette absence de séparation, loin d’être un hasard, vaut elle-même comme une instruction. Dans la Genèse, avant que le monde ne soit ordonné, le souffle de Dieu planait sur les eaux. L’air précédait la parole. Il la rendait possible. Il ouvrait l’espace où le Verbe allait enfin se former. Le souffle vient avant le mot. Le mot vient avant la lumière. Cette intuition traverse les civilisations, des Upanishads où le prana relie chaque être à la trame du cosmos jusqu’à Anaximène de Milet, pour qui l’air, plus fondamental encore que l’eau de Thalès, se condense et se raréfie pour engendrer tous les états de la matière. L’air n’a pas de forme propre. C’est précisément pour cela qu’il peut revêtir toutes les formes. Il est grand transformateur sans visage.

L’air des mythes et des révélations

hermes gravure
hermes gravure

Marie-Christine Akinian Gallo nous conduit ensuite vers les figures aériennes des mythologies. Il y a Hermès, aux sandales ailées, qui traverse les frontières invisibles séparant les vivants des morts, patron des initiés parce que l’initiation est elle-même un voyage dans l’entre-deux. Il y a surtout Iris, déesse trop souvent oubliée, fille du vent et de la mer, née entre deux éléments et vivant dans un troisième, dont l’arc-en-ciel tisse une promesse de lumière et d’eau que l’air soutient et diffuse. La révélation ne descend pas en ligne droite. Elle courbe. Elle traverse les prismes. Elle se déploie en spectres. L’air est aussi le milieu de la transmission orale, cette chaîne de voix qui passe de génération en génération les vérités que les mots écrits ne suffisent pas toujours à contenir. Aux mystères d’Éleusis, les initiés ne recevaient pas des textes, mais des expériences, des paroles prononcées dans l’obscurité, un air nocturne saturé d’encens et de promesses. Le mot atmosphère dit lui-même cette sphère d’air. Un espace sacré ne se trouve jamais délimité par les seules pierres. Il se constitue aussi de l’air que les présents y respirent ensemble.

Femmes du souffle, gardiennes de l’air prophétique

L’air n’est pas seulement douceur. Il peut être tempête. Dans presque toutes les traditions mystiques, le vent violent annonce une présence divine qui déborde les cadres ordinaires, ainsi de ce vent impétueux qui précède à la Pentecôte le don des langues. Vient alors la part qui touche le plus juste. Celle où Marie-Christine Akinian Gallo rappelle que les femmes furent souvent les gardiennes de l’air prophétique. Les Pythies de Delphes inhalent les vapeurs des failles de la terre pour laisser la voix divine traverser leur corps. Elles deviennent instruments de vent, flûtes humaines. Les Walkyries chevauchent les vents des batailles depuis les hauteurs du ciel, celles qui choisissent les morts dans cet entre-deux aérien où se décident les choses. Le corps féminin, qui respire, qui porte, qui expulse, connaît d’une science intime cette vérité que nul ne peut stocker le souffle ni le posséder. La liberté n’est jamais un acquis, mais un mouvement, expiration après inspiration, doute après certitude, question après réponse.

L’air maçonnique, l’invisible omniprésent

À cette ouverture répond le texte de Frédérique Lévy, qui assume franchement la question maçonnique et nomme l’air l’élément délaissé, l’invisible omniprésent. Denise Oberlin y rappelle combien la présence des quatre éléments dans nos rituels paraît aujourd’hui une évidence, au point que nous imaginons mal qu’une initiation ait pu exister sans eux, ces piliers d’une tradition héritée de temps immémoriaux. Et pourtant l’air manque toujours un peu. Il est présent partout et nulle part, comme une présence diffuse ou cachée que la cérémonie de réception ne matérialise pas. Frédérique Lévy rouvre alors une intuition ancienne. Pour générer la matière, il suffirait de mêler de façon appropriée le feu, l’eau et la terre, eux-mêmes issus du soufre, du sel et du mercure, tandis que le souffle vital, lui, n’appartient qu’au seul Créateur.

Du ternaire au quaternaire, une méditation alchimique

Les corps formés de trois éléments seulement n’ont aucune existence permanente parce qu’ils n’ont pas en eux l’Unité. L’air vient comme l’âme, non pour ajouter un quatrième terme à la matière, mais pour lui apporter une dimension supra-matérielle conduisant le ternaire éphémère vers le quaternaire éternel. De là cette pensée que l’on reçoit comme une véritable méditation alchimique. L’air devient le char de la vie, ce sans quoi le feu s’éteint, l’eau stagne et la terre demeure stérile. Une loge sans air est une loge qui ne pense plus, qui ne circule plus. La pensée maçonnique se doit d’être fluide, mobile, légère, car c’est par l’air que les idées passent entre les Frères et les Sœurs.

L’air comme travail de la pensée

le feu

Frédérique Lévy prolonge cette symbolique en rappelant, avec les mots de Stéphanie V., que les quatre éléments figurent aussi les dimensions de l’être. La terre renvoie au corps. L’eau aux émotions. Le feu à l’énergie spirituelle. L’air à l’intellect. Travailler sur l’air, pour la franc-maçonne, c’est travailler sur sa propre pensée, sur cette capacité d’abstraction qui s’élève au-dessus des contingences matérielles. Encore faut-il prendre garde, car tout élément peut se trouver en déséquilibre. L’excès d’air se traduit alors par l’agitation mentale, cette tempête intérieure faite de pensées qui se bousculent. L’équilibre se tient dans une parole juste, celle qui ne pèse pas et qui éclaire sans vouloir convaincre.

L’air, matière même de notre liberté

L’épreuve initiatique de l’air, ce tumulte de bruits et de désorientation qui figure le monde profane et ses illusions, agit comme une force qui disperse les préjugés et ouvre en nous un espace propice à la réflexion.

Gaston Bachelard

Frédérique Lévy convoque ici Gaston Bachelard, dont la phrase de L’Air et les Songes résonne comme une devise intérieure. L’air est la matière même de notre liberté. Cette liberté n’est pas seulement liberté de penser. Elle implique la capacité de douter et l’ouverture à la complexité du monde. L’air est aussi l’espace de la parole, ce souffle partagé sans lequel aucun mot ne pourrait être prononcé. La franc-maçonne apprend qu’une parole aérienne s’élève sans chercher à écraser comme la terre, sans brûler de colère comme le feu, sans noyer l’autre dans l’émotion comme l’eau. Elle éclaire par sa justesse et sa légèreté.

Prendre l’air, ou l’art de s’extraire du tumulte profane

Savoir prendre l’air, c’est savoir s’extraire de l’agitation profane, exercer le silence, porter le regard vers l’horizon. Reprenant Charles Baudelaire et sa boue changée en or, Frédérique Lévy voit dans l’air ce souffle insufflé à la matière brute qui nous permet de transformer notre propre humanité. Nous devenons alors, à notre tour, vecteurs de pensée libre, bulles d’oxygène dans un monde trop lourd et trop terre-à-terre.

Du Temple au monde, le droit fondamental de respirer

Liliane-Mirville-GLFF

Mais l’ouvrage ne s’enferme jamais dans la seule contemplation symbolique. C’est là sa force et son honnêteté. Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, rappelle que l’air se découvre plutôt qu’il ne se voit, dans un long cheminement vers l’insaisissable, et que les préoccupations écologiques de notre temps ne sauraient rester hors du Temple. Autour du colloque tenu en novembre 2025, qui réunissait une architecte, une juriste, une ministre et une ingénieure, les franc-maçonnes ont posé sans détour la question du droit fondamental à respirer un air sain, véritable enjeu de santé publique.

Ce souci s’enracine dans un geste concret, la signature par l’obédience de la Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité élaborée par Corinne Lepage. Cette déclaration a été officiellement signée en janvier 2026 par la Grande Loge Féminine de France, en la personne de sa Grande Maîtresse, Liliane Mirville. Son article premier engage la famille humaine à la sauvegarde de la terre, tandis que son article huit affirme le droit de vivre dans un environnement sain et écologiquement responsable. Il ne s’agit ni d’un cri d’alarme ni d’une incantation, mais d’une prise de conscience qui prolonge dans le monde l’œuvre de réflexion entamée en loge, là où nous apprenons à penser, à écouter, à nous transformer par la confrontation à l’autre.

L’air comme lien secret entre initiation et responsabilité

Voilà ce que ce volume accomplit avec une élégance discrète. Tenir ensemble le souffle des commencements et l’air pollué des villes, la Pythie et la juriste, le prana des yogis et le droit positif. L’air y apparaît comme le ciment invisible qui permet à la terre, à l’eau et au feu de cohabiter, et plus encore comme le lien secret entre l’intériorité de l’initiée et sa responsabilité envers le monde dans lequel nous vivons.

Expirer nos certitudes, inspirer l’inconnu

Reste alors cette leçon que l’air nous murmure et que nous oublions sans cesse. Nous ne possédons aucun de nos souffles. Chaque respiration est une naissance minuscule, un retour à zéro, une remise au monde. Les Sœurs de la Grande Loge Féminine de France l’ont compris en faisant de l’élément le plus humble la matière de leur méditation la plus haute.

Il nous reste à expirer nos certitudes pour inspirer l’inconnu, et à laisser ce souffle, une fois reçu, faire de nous des êtres véritablement initiés.

Voix d’initiées – De l’air, tout simplement
Une collection de la Grande Loge Féminine de France
Françoise Carer – Commission Nationale des Vœux et Prospectives et Collectif de la GLFF – Liliane Mirville, Grande Maîtresse (préf.) / Conform édition, n° 27, 2026, 96 pages, 13 €
/ Le site de l’éditeur

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES