450.fm commencera jeudi prochain la publication d’un roman de Solange Sudarskis, Il fut Pic de la Mirandole, qui retracera, chapitre par chapitre, semaine après semaine, la vie exceptionnelle de Pic de la Mirandole, génie de la Renaissance italienne.
Chaque jeudi à 12h, vous pourrez les retrouver sur votre journal 450.fm
On découvrira, au cours de ces épisodes, le détail la vie de Pic de la Mirandole, celui qui se proposait toujours de faire le tour complet d’un sujet et de le considérer autant que possible sous plusieurs angles, afin de s’en faire une idée qui fût le plus conforme possible à la réalité.

Il défendait le syncrétisme, qui consiste à observer un même absolu de plusieurs points de vue différents. Voilà sans doute la raison pour laquelle ses amis le surnommaient « princeps concordiae », c’est-à-dire « prince de la concorde », un jeu de mots puisque « Concordia » est l’un des fiefs de sa famille.
Ainsi, il pensait qu’une personne instruite devait aussi étudier les sources hébraïques et talmudiques, autant que l’hermétisme, parce qu’il était convaincu qu’elles présentaient, en d’autres mots, la même image de Dieu que l’Ancien Testament.
Il a même appris une langue secrète, qu’il appelle le « chaldaïque » (sans doute l’araméen). « Je sais beaucoup de choses que beaucoup ignorent », écrira-t-il. Il veut modestement être reconnu comme le plus grand philosophe de son époque, car il estime avoir résolu les questions les plus difficiles de la philosophie de tous les temps – notamment l’épineuse affaire de la contradiction entre Aristote et Platon.
Il est manifeste que Pic de la Mirandole est un modèle de l’intellectuel européen, à l’avant-garde des Lumières, et que c’est à juste titre qu’il est considéré comme un sommet de l’humanisme pour aujourd’hui. Son audace intellectuelle fascine encore et les deux grands thèmes de sa vie – la concordance des doctrines et la dignité de l’être humain – résonnent toujours dans notre temps.
Il n’est pas absurde d’élargir encore plus loin le poids de son héritage et à y voir une invitation à prolonger sa quête à travers laquelle ce mot d’humanisme retrouverait la grâce qu’il recouvrait à Florence il y a six siècles. Assurément, Pic de la Mirandole est un homme de convictions et d’audace, dont la pensée a illuminé la Renaissance.
Luc Ferry estime que Pic de la Mirandole incarne la curiosité et le savoir universels. Il explique comment Pic a frayé la voie à l’humanisme en élaborant une définition de la « dignité humaine » qui bouscule la hiérarchie ancienne des êtres vivants pour donner à l’homme la préséance. Luc Ferry ajoute que « la question de la spécificité de l’Homme n’est évidemment pas nouvelle, mais le principal défaut des réponses traditionnelles aux yeux de Pic, c’est que les motifs invoqués depuis l’Antiquité pour justifier sa préséance s’appuient encore et toujours sur l’idée qu’il tirerait sa dignité de sa place d’intermédiaire entre les dieux et les bêtes, entre les êtres supérieurs et les inférieurs. L’Homme n’est valorisé qu’en qualité de milieu de l’échelle , jamais comme être hors échelle. Or c’est justement cette qualité non scalaire que cherche Pic. Et pour la trouver, il recourt à une fable qu’il emprunte à Platon pour l’adapter au monde chrétien. »

Après la poésie lyrique et la chanson de geste, les romans modernes sont nés avec Chrétien de Troyes, au 12ème siècle. Rabelais puis Cervantès amèneront un parti pris de réalisme.
À la manière d’Honoré de Balzac, nous sommes ici dans un roman réaliste. À la manière d’Alexandre Dumas, nous sommes ici dans un roman qui se caractérise par la vraisemblance historique ; on n’ose écrire la véracité des intrigues inspirées de faits réels, de la psychologie des personnages et des descriptions des lieux et des mœurs d’une époque, la Renaissance.
Le remarquable texte écrit par Solange Sudarskis, chroniqueuse bien connu des lecteurs du journal, est certes qualifié de roman, en ce qu’il se distingue du conte ou de l’épopée par sa vocation à être lu individuellement et non écouté.
Son roman a pour objet la relation de situations et de faits présentés comme relevant de l’invention, même si l’auteur se fonde très largement sur une sérieuse et vaste documentation. Il se distingue ainsi à la fois du simple récit, qui n’est souvent qu’une transcription, mais aussi du conte, qui relève du merveilleux.
Comme l’écrivait Joël Gregogna dans une de ses préfaces « Le roman historique suppose un équilibre entre l’histoire et la fiction. Il doit traduire un langage de vérité, apte à satisfaire le lecteur intéressé par la précision historique tout en le captivant par un récit, une aventure unique ».
Pour tous ceux qui ne sont pas familiers des idées de Pic de la Mirandole, cet ouvrage de Solange Sudarskis sera une occasion de connaître une pensée inspirée et inspirante, celle d’un omnivore et radieux génie de la Renaissance à qui nous devons d’avoir largement influencé les Lumières par la mise en avant du libre-arbitre et de la liberté comme fondements même de la dignité de l’Homme.
Ce qui frappera le lecteur maçonnique, c’est la parfaite résonance entre le parcours de Pic de la Mirandole et les idéaux de la Franc-maçonnerie.
Formé aux langues sacrées (latin, grec, hébreu, araméen, un peu d’arabe), initié à la Kabbale par Élie del Medigo et Flavius Mithridate, disciple de Marsile Ficin, ami d’Angelo Poliziano et de Botticelli, Pic de la Mirandole incarne la figure de l’artisan de la synthèse. Ses neuf cents thèses, cette audacieuse tentative de réunir Platon, Aristote, Hermès Trismégiste, Zoroastre, la Kabbale et le christianisme, apparaissent comme une immense œuvre de construction du Temple de la Connaissance.

Le célèbre Discours sur la Dignité de l’Homme, que l’auteur met magnifiquement en scène, constitue sans doute le passage le plus fort du roman. Lorsque Dieu s’adresse à Adam en lui disant qu’il ne lui a donné « ni place déterminée, ni aspect propre », il offre à l’homme la liberté de se modeler lui-même. Cette idée de perfectibilité humaine et de libre arbitre résonne comme un écho direct des plus beaux textes maçonniques sur l’Homme libre et de bonnes mœurs.
Le roman excelle particulièrement dans la peinture des relations intellectuelles et affectives qui unissent Pic de la Mirandole à son cercle : la tendre amitié avec Politien, le dialogue profond avec Ficin, les échanges passionnés avec Mithridate, et même la relation complexe et respectueuse avec Savonarole. On y voit une véritable fraternité initiatique avant la lettre, où la quête de vérité prime sur les querelles dogmatiques.
Il fut Pic de la Mirandole est plus qu’un roman historique : c’est un véritable traité initiatique en forme de biographie. En ces temps où les forces de division et d’obscurantisme semblent reprendre vigueur, redécouvrir Pic de la Mirandole, cet apôtre de l’unité des traditions et de la dignité inaliénable de l’être humain, constitue un acte de résistance lumineuse.
Toute réserve serait mineure au regard de ce que le roman accomplit. Il rend vivant un homme qui pensait que les traditions humaines, toutes les traditions humaines, cherchent la même chose sous des noms différents. En ces temps où les frontières entre les hommes et les croyances tendent à se durcir, ce rappel n’est pas sans urgence.
Tout franc-maçon, franc-maçonne, trouvera dans ces pages un miroir de son propre chemin : la quête patiente de la Lumière, le respect des différentes voies, la volonté de bâtir un Temple où toutes les vérités partielles puissent s’harmoniser.
Il fut Pic de la Mirandole est une lecture que l’on recommandera volontiers à tout lecteur, maçon ou non, soucieux d’approfondir sa réflexion sur les racines humanistes de la démarche maçonnique.
Pic de la Mirandole n’était pas maçon, la Franc-maçonnerie spéculative n’existait pas encore. Mais il portait en lui quelque chose que nous reconnaissons : la conviction que l’homme grandit en s’ouvrant, que la vérité se construit dans la rencontre des différences, que la liberté est irréductible et que la dignité humaine n’est pas un acquis mais une tâche.
Ce n’est pas une mince leçon.
