lun 08 décembre 2025 - 11:12

Les cinq sens du Compagnon Franc-maçon

Le mot «sens» est considéré comme un diamant de la langue française par François Cheng parce qu’il permet d’exprimer les trois états de l’être : sensations, directions, explications. Les sensations apparaissent lorsqu’un organe est capable de différencier la présence d’un stimulus particulier, identifié parmi beaucoup d’autres, dans l’environnement interne ou externe. Les sensations sont des phénomènes psychophysiologiques, engendrés par l’excitation de l’organe considéré. L’esprit donne un sens à la réalité, l’environnement, grâce aux sens, qui jouent le rôle de médiums, de capteurs. La conscience de l’environnement à travers les sens s’appelle PERCEPTION. Mais cette réalité puise ses racines à partir de chacun de nous individuellement et indépendamment.

Cependant ces capteurs ne sont pas infinis, pas sans faille et pas exhaustifs pour accéder à l’ensemble de la réalité qui nous entoure. Il est donc courant de porter sur les cinq sens (goût, odorat, ouïe, toucher, vue) des jugements de médiocrité pour la perception du réel ; loin d’être infaillibles ils se révèlent souvent insuffisants, voire trompeurs ; nos perceptions sensorielles sont si rustiques qu’elles nous font perdre le sens des réalités supérieures subtiles qui nous gouvernent. Ne pas se fier à ses yeux, tout ce qu’ils montrent ce sont des limites.

« Les jouissances que procurent les sens sont les matrices des peines à venir »

Krishna

On ne peut nier que les sens ne peuvent nous donner qu’une image infidèle de la réalité. « Saches tout d’abord, que tes sens essaieront de te tromper continuellement afin que tu ne discernes plus rien d’autre que l’état le plus lourd de la matière. Tes yeux ne peuvent rendre visible ce qui est invisible car seul ton Esprit conscient peut percevoir la vraie lumière et le monde véritable qui t’entoure. »

Gœthe ne cessait de se poser la question suivante : n’existe-t-il pas, pour l’âme humaine, une possibilité de se libérer des représentations qui sont le fruit de la perception sensible, et de saisir un monde suprasensible par une pure aperception spirituelle car comme l’écrivait Anatole France ; « les yeux et tous nos sens ne sont que des messagers d’erreurs et des courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu’ils ne nous instruisent » ? « Comprenons que nous n’observons jamais un objet extérieur mais toujours sa représentation symbolique, un objet intérieur purement mental, constitué par un assemblage synthétique de signaux sensoriels, culturels et mémoriels. Il est constamment limité au champ de l’expérience sensorielle par les bornes de nos sens, comme il est limité au champ de la connaissance intellectuelle par les possibilités actuelles de notre cerveau. L’expérience du réel est extrêmement limitée car, au sein du cosmos immense, nous n’avons accès expérimentalement qu’à l’espace intérieur ridiculement réduit de notre propre corps. Nous ne pouvons consciemment explorer qu’une infime fraction de cet infime espace. Tout le champ observable est à l’extérieur, et ce que nous en percevons n’est qu’un reflet léger et déformé » (L’illusion de la connaissance sur le site de Jacques Prévost)

Cependant, les sens sont le lien avec l’expérience, ils en permettent la mémorisation. Les considérations de Saint Thomas d’Aquin illustrent cette remarque : « Il est naturel à l’homme d’atteindre les intelligibilia à travers les sensibilia parce que toute notre connaissance a son origine dans les sens. » L’expérience sensible est le seul prisme à travers lequel nous observons le monde. La question est donc par quoi nos sens perçoivent

Le premier voyage, qui est effectué lors de la réception au 2ème degré du franc-maçon « afin que le Septentrion, l’Orient et le Midi soient les témoins de [la] résolution d’être reçus Compagnons Francs-maçons », permet de découvrir, sur le plateau du Frère Hospitalier, un cartouche sur lequel sont inscrits les noms des cinq sens : Vue, Ouïe, Toucher, Goût, Odorat.

À la fin du premier voyage, le Vénérable Maître commente ce voyage, en expliquant ceci :
« Mon F∴ Récipiendaire, ce voyage représente la transformation de l’Apprenti en Compagnon. 
Apprenti, vous avez appris à tailler la pierre, Compagnon il vous faudra la transformer en un Cube parfait dont le poli et l’élégance sont dignes de l’édifice que la Franc-Maçonnerie est appelée à construire. 
Mais comment travailler la pierre si on n’en connaît ni la nature ni les aspérités ? Souvenez-vous donc du précepte qui était gravé en lettres d’or sur le fronton du Temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ». 
Apprenez à bien connaître votre nature profonde pour ne jamais vous mentir à vous-même.
En outre, pour être un bon Compagnon, vous devrez désormais développer vos cinq sens, car ils constituent le moyen de contrôle indispensable pour cette recherche, comme ils sont les outils nécessaires à la prise de contact avec l’extérieur. 
»

En Franc-maçonnerie, on parle de cinq sens, de cinq ordres d’architecture. Lors du quatrième voyage symbolique de la cérémonie de réception au deuxième degré, il est fait rencontrer cinq Grands Initiés. Le nombre cinq est au cœur du symbolisme de ce degré, comme en témoignent aussi l’âge de cinq ans, les cinq branches de l’Étoile flamboyante, les cinq temps de la Marche de Compagnon, ou encore les cinq coups de la batterie du grade, pour n’en citer que les principaux. Le nombre cinq, symbole d’accomplissement et de complétude, est comme un signe de reconnaissance pour le Compagnon Franc-maçon.

Le premier voyage, celui des cinq sens, parle de chacun des postulants, de son propre regard sur lui-même. Il parle des instruments dont son corps dispose pour appréhender l’univers qui l’entoure et l’intégrer, le ressentir, créer en lui une réminiscence, une sensation. Une interrogation. Il parle de l’ordre intérieur.

Chacun des cinq sens est une faculté que nous possédons de percevoir le milieu extérieur. Mais la perception ne serait rien si elle ne conduisait pas à un ressenti, à une émotion, qui vont entraîner une réaction.

Pour l’initié, l’enjeu est d’introduire un filtre entre la perception et la réaction. Ce filtre, c’est le jugement, le discernement. Chacun parviendra ainsi à développer sa clairvoyance, à acquérir davantage de subtilité.

La vue est probablement le premier sens sollicité.

Paradoxalement, la première fois que l’impétrant été introduit dans le Temple de sa future loge, c’était privé de la vue, les yeux bandés, pour l’épisode du passage sous le bandeau. Privés de la vision, il ou belle a pu se concentrer sur ce qui lui était demandé, mais aussi et surtout sur ce qu’il ou elle répondiez. L’impétrant a recouvré la vue quelques temps plus tard, pour découvrir l’espace inquiétant du cabinet de réflexion, et tenter de comprendre le sens des symboles offerts à son regard. Sa vue a été à nouveau occultée lors de la cérémonie d’initiation, jusqu’au moment où le bandeau lui a été ôté, après que le Premier Surveillant ait répondu au Vénérable Maître qui lui demandait ce qu’il demandait pour vous par cette phrase qui est restée dans la mémoire de beaucoup d’entre-nous : « Que le bandeau lui soit enlevé, qu’il voie et qu’il médite ! ».

C’est à ce moment que vous avez rapidement découvert le Temple, faiblement éclairé par les Étoiles placé sur le Plateau du Vénérable Maitre et des deux Surveillants, et par le Delta au-dessus du siège du Vénérable Maître. Et au centre du Delta, le récipiendaire a aperçu l’œil, qui le ou la regardait. On passe ainsi de l’œil organe de la vision à l’œil organe symbolique.

L’observation conduit à l’action en harmonie avec ce qui se donne à voir. C’est ce qu’écrivait Luca Pacioli : «l’œil est dit, par la sagesse populaire, la première porte par laquelle l’esprit comprend et savoure». 

On peut évoquer ici le troisième œil, l’œil intérieur, l’œil de l’âme, une métaphore mystique et ésotérique qui désigne, au-delà des yeux physiques, un troisième regard, celui de la connaissance de soi. Dans certaines traditions orientales, on figure ce troisième œil sur le front, entre les sourcils. C’est aussi l’œil du cœur de la tradition islamique.

Que ce soit la vue qui vous permet de découvrir progressivement l’ensemble des symboles, des outils et des décors de la Loge, ou la vision au sens ésotérique, la vue est donc un sens essentiel à l’enseignement maçonnique.

Dans la comparaison hiérarchique des sens, Michel Serres accorde la victoire à l’ouïe sur la vue : ouïe contre vue, ouille contre œil, Hermès tue Panoptès (voit tout) en l’endormant avec la syruise (la flûte de pan).

L’ouïe est essentielle dans une tradition orale.

En fait, pour l’initié, il ne s’agit pas seulement d’entendre. Il faut véritablement écouter, c’est-à-dire comprendre le sens dont les mots que nous entendons sont porteurs.D’abord entendre, c’est-à-dire capter la vibration sonore. La vibration, c’est le propre de ce qui vit. «Captée par notre oreille, l’onde sonore, qui est une vibration des molécules autour de leur position d’équilibre (ou état de repos) se propageant à la suite de la perturbation du milieu, le plus souvent l’air, mais qui peut aussi être solide ou liquide, met en mouvement le tympan, point de départ de la stimulation de l’oreille et de la perception de l’information sonore». Les sons influencent le psychisme. La cloche d’église, frappée de l’intérieur, qui sonne sol-la de 529 à 890 hz éveille les sens, connecte la communauté, augmente les émotions et équilibre les pensées positives. La cloche de pagode, frappée de l’extérieur, qui sonne ré-mi de 417 à 569hz aide à éliminer le blocage mental, les émotions et tout ce qui est compliqué, elle apaise par ses basses fréquences

Je vous invite à réfléchir à une vibration particulière, à un son particulier, en fait à une parole particulière. Il s’agit ici de la Parole primordiale, de la Parole créatrice, celle qu’évoque Jean dans le Prologue auquel est ouvert le Volume de la Loi Sacrée pour créer, avec le Compas et l’Équerre, l’espace sacré de la Loge.
« Au commencement était le Verbe », au commencement était la parole ou le Logos.

Bien sûr, aucun humain ne peut imaginer ce qu’était ce son primordial, ce souffle qui a animé l’Univers, ce son qui serait, en quelque sorte, la voix du Grand Architecte de l’Univers.
Mais y penser lors de l’ouverture des travaux, c’est mettre en œuvre notre ouïe, non seulement celle qui permet de suivre le rituel, d’écouter les planches, d’apprécier les passages musicaux choisis par le Maître de Musique, mais aussi l’écoute spirituelle, la perception, tout au fond de nous, de la résonance de cette vibration primordiale.

Le Toucher

Plutarque rapporte aux substances primitives les sens naturels, qui sont également au nombre de cinq(5). La correspondance entre les cinq sens et les cinq éléments (où le toucher est associé à la terre, le goût à l’eau, l’ouïe à l’air, l’odorat au feu, et la vue à l’éther) s’inspire d’Aristote qui associe la vue à l’eau, et le goût (qu’il rapproche du toucher), à la terre. Sous une forme moins systématique, Platon dans le Timée associe également certains sens à des éléments : l’ouïe à l’air, la vision au feu, les odeurs à la fumée ou vapeur (intermédiaire entre l’air et l’eau) ; le toucher (qui concerne le corps tout entier et n’a donc pas d’organe spécifique) est, semble-t-il, associé aux quatre éléments, et le goût est associé à l’eau et aux sucs. Sur l’idée qu’en dernière analyse toute sensation chez Platon est une sorte de toucher, et que la sensation est fondamentalement une opération de mesure.

Le toucher n’est certes pas le sens le plus sollicité en Loge. Mais il est présent dans nos rituels, à dire vrai plus dans les instructions que dans la pratique quotidienne, sous la forme de l’attouchement. Vous connaissez naturellement la séquence « Qu’est ceci ? C’est l’attouchement d’Apprenti Franc-Maçon. Que signifie-t-il ? C’est la demande du Mot Sacré. ».

Le signe de reconnaissance que constitue l’attouchement est un élément traditionnel commun à tous les Rites. La question « A quoi reconnaîtrai-je que vous êtes Franc-Maçon » ? et sa réponse « A mes Signes, Mots et Attouchement. » sont connus de tous les Maçons du monde et permet, symboliquement, de connaître le degré initiatique de son interlocuteur. Vous avez déjà noté que l’attouchement du Deuxième Degré diffère, légèrement il est vrai, de celui du Premier Degré.
L’art du toucher requiert de la délicatesse et de la subtilité.

Le Goût trop oublié

Le goût est également présent dans nos rituels : souvenez-vous du verre d’eau brutalement devenu amer lors de l’initiation. Transposé au plan symbolique, le goût serait la faculté d’apprécier la valeur, la justesse, de ce qui nous est proposé.

L’odorat enfin

L’odorat n’est guère sollicité dans les cérémonies aux deux premiers degrés, et nous nous garderons bien de parler ici de ce qui peut en être par la suite. Mais il est facile de relier ce sens à la notion de flair, d’intuition, de discernement, et, ici encore, de subtilité.

Les cinq sens sont l’expression de notre intégrité physique et psychique, au sens de notre capacité à ressentir le monde qui nous entoure. Ils sont aussi, métaphoriquement, le symbole de notre intégrité spirituelle, au sens de notre capacité à comprendre et à évaluer les signaux perçus.

Ce que nos sens peuvent percevoir et capter est essentiel, bien sûr, mais c’est ce que notre esprit en fera qui déterminera notre réaction.

Grâce au discernement apporté par la taille de la pierre/apprenti, le toucher devient délicatesse et tact (Perfectionnez le toucher jusqu’à en faire un tact, alors l’intelligence remontera de vos mains jusqu’à votre cerveau écrit Bergson.), la vue devient vision et intuition, l’ouïe permet l’entendement de la voie intérieure et l’écoute de l’autre, le goût donne l’appréciation des valeurs spirituelles et l’odorat unit l’intelligence au savoir.

Avec un peu de malice, on pourrait y ajouter ce qu’il est convenu d’appeler le sixième sens. Ce sens, qui n’est pas supporté par un organe récepteur particulier, mais qui mobilise notre hémisphère droit tout entier, c’est notre intuition, notre sensibilité.

C’est la clairvoyance, la capacité de communiquer en empathie avec autrui. Un Franc-Maçon accompli ne peut en être totalement dépourvu !

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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