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En grève pour ou contre le climat (2): le renversement transgénérationnel

J’étais en Loge le soir du discours de la jeune militante Greta Thurnberg à l’Assemblée Nationale. Je ne me suis pas intéressé à proprement parler au discours, dont il était possible de deviner la teneur : moins de dégradation de l’environnement. Ce qui est plus intéressant, c’est la réaction des parlementaires face à ce discours. Les plus réactionnaires ont boycotté la séance, arguant du fait que la place d’une adolescente, c’est à l’école et que le rôle des enfants, c’est de la fermer et de ne l’ouvrir qu’une fois devenus adultes. Je ne crois pas utile de gloser sur la personnalité de la jeune Greta Thurnberg, ni sur son apparence aussi lisse que celle d’un technocrate qui ne montre aucune émotion ni aucune prise.

Je serais tenté de penser comme certains que la place de ces jeunes est à l’école et que c’est aux adultes de s’occuper des questions de grandes personnes sérieuses, mais avec mon Maillet et mon Ciseau, j’ai voulu aller un peu plus loin, beaucoup de choses me gênant dans cette histoire. Par exemple, le fait que des enfants donnent des leçons (ou plus précisément récitent des rapports du GIEC), et le fait que nos représentants se comportent comme les gosses qu’ils vilipendent… J’aimerais proposer une analyse basée sur les travaux du psychanalyste Sandor Ferenczi.

Pour résumer, Ferenczi a observé que dans les familles dysfonctionnelles, les enfants très jeunes développaient une intelligence et une maturité intellectuelle dignes d’un adulte (la maturité n’est qu’intellectuelle mais rarement, voire jamais affective) comme défense à un environnement dangereux. La traduction généralement observée est « bébé savant ».
Quand ces enfants deviennent plus grands, il arrive que ce soit eux qui prennent les rennes de la famille, quand il y a un défaut d’autorité des parents. Attention, ce n’est pas tout à fait le même phénomène que l’enfant-roi, c’est-à-dire l’enfant auquel le parent se soumet par culpabilité de ne pas le contenter et par peur de perdre son amour. On parle plutôt de renversement transgénérationnel.
Dans le cas des enfants « bébés savants » devenus grands, la prise de pouvoir n’est possible que parce que le parent est démissionnaire ou à défaut, inapte à sa mission de parent, notamment la protection des plus jeunes. C’est comme ça qu’on peut voir des adolescents diriger les familles et se comporter en adultes face à des adultes dépassés. Ce décalage peut provoquer un sérieux malaise pour un observateur extérieur. Mais il s’explique très bien avec des outils tels que l’analyse transactionnelle : l’adulte se comporte en enfant, l’enfant en adulte, et cette inversion est très dérangeante.

Dans le cas de la jeune Thurnberg et des pouvoirs publics, on peut appliquer cette même grille de lecture. L’institution du pouvoir (législatif et exécutif) est dans ce cas une figure de père défaillant ou démissionnaire, puisque les décisions ne vont pas dans le sens du bien commun, ni dans la protection des jeunes.
Face à cette figure de parent démissionnaire, la descendance (en l’occurrence, les jeunes) développe comme les sujets de Ferenczi une certaine maturité intellectuelle, ou quelque chose s’en approchanti (j’en veux pour preuve leur connaissance des rapports du GIEC), alors que le parent s’enfonce davantage dans la démission ou le déni.

D’où le malaise: une bande d’ados (figure d’enfant, par définition) se révèle peut-être plus mûre et plus responsable que les parlementaires (figures de père).

En Franc-maçonnerie, les choses sont un peu différentes. Les Apprentis ont le devoir de se taire pour apprendre à juguler l’expression de leurs passions. Etre contraints au silence leur permet de développer leur écoute ou leur capacité d’observation. Les rôles sont clairement définis, et il est rare, très rare qu’un Apprenti ou un Compagnon n’ose s’opposer à un Maître. Domination ou soumission volontaire ? Pas tout à fait. La Franc-maçonnerie étant une démarche initiatique, chaque Frère possède un certain nombre de clés que des Frères de degré inférieurs ne possèdent pas. La transmission par l’Initiation invite à la patience et au silence, alors que l’énorme déversoir de savoir que constituent les nœuds de l’Internet n’invite qu’au chaos. Sur le Web, tout est accessible : la doxa, les opinions dissidentes, les avis éclairés ou les brèves de comptoir sont également disponibles, ce qui est intéressant pour qui sait trier l’information, mais dangereux pour des personnes incapables de discernement. A chacun de prendre son Maillet et son Ciseau et de dégrossir la Pierre Brute pour en tirer quelque chose de plus ordonné. Parmi les éléments gênants, c’est l’absence de discernement des différentes parties : les décisionnaires qui confondent intérêts personnels et intérêt général, les contestataires sûrs d’eux-mêmes et n’ayant pas forcément les outils pour étayer leur pensée. J’aimerais qu’un de ces jeunes rétorque un peu de Corneille à nos parlementaires : « je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ».

Si j’en reviens à ma grille d’analyse, on pourra considérer que nos parlementaires sont en fait des parents démissionnaires et les enfants, par réaction prennent le pouvoir face à la catastrophe à venir. Le malaise est accentué par un problème de reconnaissance : ces jeunes ne sont pas reconnus par les pairsii (attention, zone de jeux de mots lacaniens), contrairement à des experts dans n’importe quel domaine. On ne reconnaît pas ces jeunes comme pairs ni experts, ce qui est normal vu leur âge. Ils sont donc en passe de se passer de cette reconnaissance, de « tuer le père ». Ils nous font ainsi bien comprendre qu’ils n’ont plus vraiment besoin de nous.

Et c’est dérangeant, parce que nous, adultes, savons que nous avons tort de persévérer dans cette voie et que nous avons des choses à nous reprocher, notamment de n’avoir pas protégé nos enfants, qui en retour, nous en veulent, avec une certaine légitimité.
Qui sait si les réactions de rejet dont sont l’objet ces jeunes ne sont pas des manifestations de notre propre sentiment de culpabilité face à la dégradation de l’environnement que notre civilisation post-indstrielle engendre? Nous n’avons pas su protéger nos enfants, qui en retour, se révoltent. Toujours la même histoire depuis l’aube des temps…

J’ai dit.

i Petit bémol : je doute que beaucoup de ces jeunes incollables sur les rapports du GIEC ne sachent résoudre à 16 ans les équations de Lorentz ou de Navier-Stokes, utilisées en modélisation de phénomènes météorologiques. On peut avoir un certain savoir sur la question en se renseignant bien, sans avoir nécessairement la connaissance du fonds du problème, qui nécessite un apprentissage approfondi… à l’école ! Néanmoins, nos édiles et notables, ministres intègres doivent être tout aussi incapables de comprendre les subtilités de la modélisation… Sauf qu’ils le cachent par de la com’. Et prennent le risque de rédiger des politiques publiques sur la base d’erreurs d’interprétation !

ii Dans tout domaine universitaire, la qualité de chercheur est reconnue par les pairs, c’est-à-dire d’autres experts dans le même domaine, qui autorisent le chercheur à publier ses résultats après évaluation des travaux.

« Connais-toi toi-même » Une illusion?

Quasiment, nous tous, avançons qu’il faut d’abord explorer son temple intérieur avant de vouloir bâtir le temple extérieur hors de la loge. La Franc-maçonnerie n’innove pas en l’occurrence : beaucoup de philosophes ont tenu cette position. Socrate qui n’en est pas l’auteur comme je l’entends dire, disait « Comment puis-je connaître les autres si je ne me connais pas moi-même ? » Or ce que nous prétendons c’est que la méthode maçonnique est une aide précieuse pour y parvenir. Je n’y crois pas trop car nous avons tendance, au contraire, à nous fortifier dans nos certitudes et préjugés. Pourtant plusieurs d’entre nous savent profiter de deux situations en tenue et sur les parvis pour mieux se connaître. En fait, je crois que cela s’apprend en partie. Je vais expliquer ma position qui n’entraîne que moi, bien entendu.
Je ne reviens pas sur le fronton du temple de Delphes sauf à dire qu’au-dessous de la maxime fut gravé plus tard « Rien de trop ». Ah ! voilà qui est important pour celui, celle qui mène son introspection. En effet, le sens primitif devait être : « Sois tempéré ; reste humble ; ne te mesure pas avec les dieux ». En outre il n’y a jamais eu de « …et tu connaîtras l’univers et les dieux » à la suite de l’injonction. C’est un rajout tardif, Pourtant je l’ai entendu mille fois en tenue.
En bref Socrate semble bien être celui qui a donné à la phrase son sens actuel. Voici, entre autres, une de ses déclarations : : « Personne ne peut penser à ta place, personne ne peut philosopher à ta place, personne ne peut décider de ta conception de l’existence à ta place. N’interroge pas que les connaissances des hommes mais aussi ta propre connaissance, ta conscience, tes propres interrogations et consulte aussi ton inconscient, ton « daimon ». C’est fort, non ? Un tournant dans la pensée occidentale. C’est ainsi que le « Qui suis-je ? » eut un premier retentissement philosophique. Les religions, les occultismes de toutes natures n’apportèrent pas de réponse satisfaisante. J’entends par là ce qui rend compte de la personnalité issue de la génétique, de l’enfance, de l’environnement et de la société. Pour en observer en soi les effets comme Montaigne le fit dans ses superbes Essais.. Mais il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour que les chercheurs en sciences humaines s’efforcent d’analyser le psychisme plus rationnellement sinon plus scientifiquement. Le grand tournant qui, selon moi, s’inscrit dans l’histoire de l’humanité, est l’invention de la psychanalyse. Elle est aujourd’hui très décriée, passée de mode au profit d’approches cognitives et comportementales, essentiellement. Je suis sûr que désormais, d’une manière ou d’une autre, elle reviendra. Elle dit trop de choses dérangeantes sur l’inconscient humain pour qu’il n’y ait pas ces multiples résistances y compris chez des personnes évoluées. On les reconnait vite ces pourfendeurs des profondeurs : ils n’ont pas, eux-mêmes, bénéficié d’une psychanalyse. Je ne citerai pas de noms français mais leur détenteur sont caractéristiques de cet effroi qui les glace. Et motive leur croisade. Les Francs-maçons de sont pas de reste. J’entends souvent déclarer avec (trop) de certitude : «  La Franc –maçonnerie n’est pas une thérapie ; elle n’a rien à voir avec le personnage (louche, ajoute -t-on parfois) de Sigmund. »
Et je suis en grande partie d’accord, la Voie n’est pas une thérapie mais elle peut y conduire. Dans un de mes livres, je maintiens néanmoins qu’elle est, pour certains, une thérapie du lien. Mais je m’égare.

« Se connaître soi-même » ne conduit pas nécessairement à une thérapie. D’ailleurs ce n’est pas du tout le propos de notre Voie. Il s’agirait plutôt de changer quelques-uns de ses comportements, voire de modifier un peu ses attitudes. Et toujours en référence aux valeurs humanistes de l’Ordre. La question qui se pose donc est la suivante : « Que fait le rituel pour nous amener à nous connaître nous-mêmes ? » La réponse est sèche : « Rien !» en apparence.
Mais quand j’observe et analyse soigneusement ce qui se dit et se fait en tenue, je découvre que notre dispositif peut nous mener à l’introspection. Je dis bien « peut » Pourquoi ? Parce que la majorité des adeptes n’ont pas une pratique bien claire qui leur aurait été transmise. C’est sans doute un axe de progrès dans l’évolution de la Voie. Nos anciens ont su enrichir notre chemin en y adjoignant le « Connais-toi toi-même », avec une superbe intuition. Je ne sais pas d’ailleurs de quand date sa première mention et serais intéressé si l’un-e d’entre vous pouvait me le préciser. En fait, la transmission de la nécessité de l’introspection se fait inconsciemment, et de deux façons. Allons-y !

La première occasion surgit à chaque fois qu’une Frère, une Sœur nous fait part de l’impression que nous lui faisons, que ce soit en trois mots ou en développant. Du genre : « J’aime bien quand tu prends la parole ; ça me plaît » Je peux réagir en répondant quelque chose comme : « Je te remercie, ça me fait plaisir » ou « Je m’efforce toujours d’être clair » ou bien encore : « Ce serait bien que tous les maîtres parlent, mais on n’y est pas ! » Dans ces cas, je n’ai pas avancé d’un millimètre dans la connaissance de moi. Rappelle-toi une de nos phrases-clefs : « Mes Frères, mes Sœurs me reconnaissent pour tel ». C’est à eux de me confier l’impression que je leur fais. On touche là une des représentations cruciales de notre Voie : Ce qui importe, chez nous, ce n’est pas ce que nous croyons être. Ce que nous devons connaître en nous, c’est notre personne sociale amenée à aider ses semblables, à instaurer dans la société, par exemple, le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité…ou tout autre de saveur humaniste.
Conséquence :La pratique logique est de ne pas louper une occasion d’explorer ce que les autres ressentent à notre égard. Dans l’exemple, j’enchaînerais sur le compliment ainsi : « Tu peux me préciser, s’il te plaît, ce qui te plaît quand je parle ? » Les réponses sont multiples. Imaginons que la Sœur précise ainsi : « Tu as un ton joyeux et tu souris ; moi j’aime bien. C’est ce que je ressens d’abord avant d’écouter tes idées ». Fort bien. Je mets donc, dans ma galerie personnelle : « Quand je parle, je suis enjoué et souriant ; je ne le croyais pas autant ; je vais demander à un autre ; on verra ».
Évidemment, la partie que je joue est agréable puisqu’il s’agit d’un compliment ; mais elle est de rigueur aussi quand on me dit quelque chose qui ne me plaît pas. Exemple : « Je n’ai rien compris quand tu nous as expliqué la maïeutique ». Alors, je ravale ma salive et vais à la pêche : « Je m’y suis sans doute mal pris ; peux-tu me préciser pourquoi ? Je t’en remercie » Je pourrais entendre peut être quelque chose comme : « C’était embrouillé, pas net. Tu as évoqué Socrate, d’accord ; mais dans le même temps, tu as évoqué Athènes et l’influence sur Platon et le lycée d’Aristote. Excuse-moi mais je t’ai trouvé très confus ». À ranger dans mon armoire de « Mes frères, mes Sœurs me reconnaissent comme tel » avec une micro-décision du genre : « Quand j’expliquerai une notion complexe, je me tiendrai à cette notion sans l’encombrer avec d’autres sujets. Maintenant il faut que je vérifie si je donne souvent cette impression, si c’est un de mes comportements caractéristiques ». Passons maintenant à la seconde occasion en tenue, qui m’aide à cerner ma personnalité sociale. Elle n’est pas facile à mettre en œuvre car elle nous pousse souvent dans nos retranchements et nous regimbons !

Quand un adepte prend la parole que ce soit pour une planche ou spontanément dans les échanges, j’écoute bien entendu ce qu’il a à dire. Mais si je veux descendre un peu en moi, je vais ajouter autre chose : les émotions que j’éprouve. Se connaître n’est pas du tout ou bien peu, avoir conscience de ses raisonnements, de ses connaissances, de ses principes et même de ses valeurs. Tout cet attirail est le fruit superficiel des arbitrages inconscients entre mon inconscient et les demandes sociétales de tout genre. Tout cela repose sur un matelas d’émotions qu’il nous faut découvrir ou, si cela est fait, valider avec des situations concrètes. En tenue, ce sont les prises de parole. La technique est la suivante : Telle Sœur lit sa planche sur, par exemple, l’éducation nouvelle des enfants. Elle dit : « Il faut que dès trois ans, les enfants apprennent à utiliser une tablette, un portable… » Je suis choqué et je cherche à qualifier mon émotion. J’ai trouvé : « Ces technologies abîment les gosses et moi je suis toujours un défenseur des enfants ! » La planche terminée, la parole circule. Un Frère se lève et annonce son point de vue : « Ces technologies sont inévitables mais elles apportent le meilleur comme le pire… » Il développe trois minutes. Voici que je ressens une vive émotion d’admiration pour ce Frère, tant pour son allure, toujours souriante que pour ce qu’il vient de dire. Ma question, toujours la même est « Qu’est-ce qui se joue en moi  actuellement? J’en conclus deux choses. D’abord je suis vite séduit par les visages souriants ; ensuite mon admiration vient du fait qu’il doute. Et je n’aime pas les gens trop sûrs d’eux ; d’ailleurs je ne le suis pas. C’est pour cela que j’aime ce Frère. À la fin de la tenue, les interventions. En voici une qui m’apprend sur moi-même : « Nous devrions faire nos planches entre les colonnes, sans lire. Plusieurs loges le font. » Mon sang ne fait qu’un tour et j’identifie mon émotion qui est double : Mais oui bien sûr, cela favorise la spontanéité et je me sens assez spontané ; peut- être pas assez. Et puis je ressens autre chose : la peur. Je crois en effet que j’aurais peur de parler ainsi sans notes et je me sentirais minable par mes hésitations. Il y a de la peur en moi ; il faudra que je cherche ce qui la déclenche.
Voilà donc cette technique : la qualification des émotions que l’on éprouve. Bien sûr une seule fais ne suffit pas pour affirmer que je suis ainsi. Il y faut des années si on veut aller assez loin dans la connaissance de soi. J’ajoute que le rituel lui-même est un déclencheur d’émotions qu’il ne faut pas rater ; en particulier les cérémonies de passage. Quasiment tout repose sur l’émotionnel. C’est peut-être pour cela que nos anciens ont décrété le « Connais-toi toi-même » Dans leur intuition géniale ils ont senti que le rituel faisait naître des émotions très variées, utiles à chaque adepte pour qu’il résonne avec son cœur plus qu’avec son cerveau.
Attention à un écueil. Il est hélas favorisé par une véritable faiblesse de l’idéologie maçonnique : le dualisme qui ne fait aucune nuance entre deux « vérités », ce qui nous est bien confortable. Dans l’introspection, le dualisme consiste à classer ses émotions en qualités ou en défauts ; Ce n’est pas réaliste car tout dépend du contexte. Par exemple, la colère peut être utile dans certains cas ; l’admiration peut être dangereuse dans d’autres. Et demain, l’introspection sera-telle toujours hautement recommandée ? Je le crois vraiment car elle profite à tous : aider l’autre à mieux se connaître a souvent pour effet de mieux se connaître soi-même. Frédéric Nietzsche l’affirma : « Plus d’un qui ne peut briser ses propres chaînes a su pourtant en libérer son ami. »

Oui, car la vie humaine se complexifie d’un côté et se standardise de l’autre. Le libre arbitre, à mon sens, deviendra une pierre de touche du bonheur. Et il passe par la connaissance de soi. Projetons-nous pour imaginer comment cela pourrait bien prendre forme. Et là, je me réfère à Socrate et à la maïeutique. Comment l’éviter ?
Le philosophe athénien parvenait à aider l’autre à « accoucher » de son âme. Sa mère, en effet, était accoucheuse et la comparaison est très parlante. Nous pouvons accoucher de nous-mêmes. L’entrée par la porte basse, lors de l’initiation, nous le rappelle. Du moins pour ceux et celles qui vivent ce moment comme une naissance. La maïeutique, très bien. Mais comment Socrate s’y prenait-il ? D’abord il partait du principe suivant. Lui ne savait rien, savait qu’il ne savait rien et qu’il n’avait rien à apprendre de l’échange. Mais son interlocuteur, à propos de la connaissance de lui-même, était dans la même situation. Sauf que, lui, il avait à apprendre sur lui-même. Et Socrate savait l’aider à découvrir les vérités qui étaient en lui. En posant des questions sur les raisonnements, les croyances, les émotions de son interlocuteur. Sans jamais le juger de quelque manière que ce soit, par ses mimiques, ses gestes ou ses mots. Néanmoins il se plaisait à relever les contradictions chez l’autre car elles révèlent souvent des vérités ignorées. Pas question dans cet article d’aller plus loin. Juste le début d’un petit exemple « Mon Frère Marc, tu as travaillé sur l’équerre. Qu’évoque-t-elle pour toi ? » Réponse « la rectitude du jugement, la loi morale…C’est un outil sévère. » Et le maître : « Je t’entends. Mais que penses-tu de ce qu’a dit la Sœur Liza, à savoir que pour elle, l’équerre, c’est un refuge ? » Et Marc se tait un instant puis « Je ne ressens pas ça du tout. J’ai eu l’impression qu’elle voulait exprimer qu’elle se sentait au chaud au fond de l’angle. Moi pas du tout » « Et pourquoi ? » reprend le philosophe. Le Frère Marc n’hésita pas : « Cette idée d’être dans un ventre chaud m’étouffe ; la froideur de l’équerre me laisse libre ! ». L’Athénien est catégorique : la vie ne vaut rien sans ce travail sur soi-même.

Je n’en dirais pas plus. Sauf à ajouter que je crois que dans l’évolution inévitable de la Franc-maçonnerie, la transmission qui nous est chère, passera entre autres par la capacité des maîtres à pratiquer avec les plus jeunes et entre eux, cette maïeutique. Elle va si bien avec nos valeurs : respect de l’autre, entraide, tolérance, modestie…Bien sûr, les maîtres se formeront à cela : aussi simple que cela puisse paraître, il y faut néanmoins un peu d’entraînement. Pour un résultat passionnant : aider son Frère, sa Sœur à se connaître lui-même.

Terminons sur une citation puissante de Schopenhauer : « On peut aussi …comparer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l’endroit, et, dans la seconde, que l’envers ; ce dernier côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître l’enchevêtrement des fils » C’est tout l’enjeu du « connais-toi toi-même », l’humilité et la sagesse.

Jacques Fontaine. Août-Septembre 2019.

Le droit à la mort

J’étais en Loge un soir, et j’ai eu le plaisir d’écouter une planche sur l’évolution des Droits de l’Homme. Le Frère qui planchait faisait en effet partie d’un comité de rédaction d’une future déclaration de droits et devoirs. Un travail vraiment fouillé, et très intéressant. Néanmoins, l’odieux salopard que je suis lui a posé la question qui dérange (et qui soit dit en passant, est une question très importante, qui nous concerne absolument tous) : si on a bien établi le droit à la vie, quid du droit à la mort ?

En France, nous avons hérité de valeurs chrétiennes et catholiques très fortes. Parmi ces valeurs, il y a la préservation de la vie à tout prix. C’est au nom de cette valeur de préservation de la vie à tout prix que certains se croient fondés à gêner les centre de plannings familiaux ou tourmenter les médecins pratiquant l’interruption volontaire de grossesse. C’est au nom de cette valeur que des groupes minoritaires pro-vie luttent contre les dispositifs de fin de vie, quitte à faire maintenir en vie des personnes qui ne le sont plus vraimenti.

Dans l’esprit de ces gens-là, la vie est un don de leur divinité, et on est prié de faire comme eux, et tant pis pour les conséquences. Tant pis si une femme doit donner naissance à un enfant qui sera gravement handicapé et qui souffrira toute sa vie (sa mère aussi, mais bon, volonté divine etc.). Tant pis si une femme doit donner naissance à un enfant issu d’un viol ou d’une relation non consentie. Tant pis si l’enfant n’est pas désiré et doit en souffrir toute sa vie. Volonté divine, qu’on vous dit. Evidemment, l’intervention de la volonté divine annule le libre-arbitre, et participe de la transformation du sujet en objet. Comme quoi, la religion, ça peut être violent. Surtout quand des religieux minoritaires tentent d’imposer leur point de vue par la force à l’ensemble, qui n’en demande pas tant…

L’espérance de vie augmente dans notre beau pays, mais l’espérance de vie en bonne santé diminue. On peut alors se poser la question du droit à la mort. Doit-on être maintenu en vie quand on n’est plus qu’une enveloppe charnelle et que le cerveau est détruit ? Doit-on être maintenu en vie quand on est atteint d’une maladie grave, incurable, handicapante, mortelle ? Dans notre culture catholique, la réponse est oui. Volonté divine ! Il faut savoir que le suicide est pour les catholiques un péché mortel, qui prive le défunt de sa place au paradis. Dans cette optique, on doit souffrir et offrir sa souffrance à la divinité. Je suis sûr qu’un patient en phase terminale de cancer ou de maladie dégénérative invalidante doit être ravi. Notons que dans cette même optique, les mêmes se croient fondés à déconseiller la péridurale, parce que l’accouchement, selon l’omniprésente volonté divine, doit se faire dans la douleur. Notons aussi que ces mêmes militants pro-vie et pro-souffrance sont souvent les premiers à manifester si un centre d’accueil de personnes en difficultés graves doit être monté près de chez eux. Charité chrétienne, mais pas trop non plus, il ne faut pas exagérer. La souffrance, c’est surtout bien chez les autres.

Après, doit-on être maintenu en vie au nom de principes religieux, auxquels on n’adhère pas forcément ou au nom d’une religion qui n’est pas nôtre? N’est-ce pas une forme de violence de la part d’une minorité que d’imposer des principes religieux dans un état laïc à des gens qui souffrent et qui se contrefoutent de ladite religion ? La laïcité sert à lutter contre cette forme de violence sociale qu’induisent les comportements religieux, de quelque religion que ce soit. Quelle que soit la religion, l’imposition d’un comportement religieux par une minorité dans l’espace commun (donc partagé par tous) est une forme de violence et une forme d’accaparement de l’espace public. Notons que ces petites guerres de territoires sont celles qui nous affectent le plus…

Si l’on regarde au-delà des frontières (les vraies frontières, hein ? Pas le périphérique !), on s’aperçoit que le droit à la mort est à peu près entré dans les mœurs de pays protestants, et historiquement libéraux. Ainsi, il existe aux Pays-bas, en Suisse et même dans la catholique Belgique, des cliniques spécialisées dans l’euthanasie. Régulièrement, nos censeurs et éditorialistes s’indignent de l’existence de ces cliniques. La Suisse et les Pays-bas sont des pays où la culture religieuse dominante est protestante. Or, pour les protestants, le rapport à la divinité est différent, avec la prédestination. Grosso modo, si un protestant veut se suicider, c’est son problème. L’individualisme qu’induit cette forme de pensée mène à considérer le suicide comme forme ultime du contrôle de sa vie ou encore comme forme ultime d’expression de sa liberté ou de son libre-arbitreii. Cet individualisme justifie aussi de pouvoir échapper à la souffrance. Ainsi, la jeune comédienne néerlandaise de stand-up Lisanne Herderiii a choisi de se faire euthanasier à 25 ans, pour échapper à sa condition physique devenue insupportable. De la même manière, toujours aux Pays-Bas, une jeune femme s’est fait donner la mort, à 18 ans, pour échapper à la souffrance induite par un long harcèlement et par une série de viols. Ses harceleurs et violeurs vont bien, merci pour eux. Pour notre point de vue français, c’est choquant. Notre culture et nos lois, fortes de cet héritage chrétien catholique nous font préférer la vie à tout prix, au point que l’Etat interfère avec la vie elle-même en forçant au maintien en vie de personnes désormais non viables. La mort devient alors la seule échappatoire à l’emprise d’un Etat trop présentiv.
Mais si on nuance la valeur de vie à tout prix, on peut le voir autrement. Certes, chaque histoire est différente, chacune est un drame. Mais elles permettent d’interroger nos valeurs. Dans ce cas, il ne s’agit plus de « la vie à tout prix », mais de « la vie, à quel prix ? » ou encore de « la vie, mais pas au prix de ma dignité ».

Dans le premier article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, il est écrit que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » et que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ». Peut-être est-il temps d’approfondir la notion de dignité et qu’il est temps de se poser la question du droit de choisir non seulement sa vie, mais aussi sa mort, pour espérer mourir dans la dignité. Peut-être est-ce là le combat d’avant-garde : se battre pour le contrôle de sa vie et la liberté de mourir dignement ?

Montaigne écrivait que philosopher, c’était apprendre à mourir. La philosophie doit nous mener à la vie bonne, tout comme l’Initiation qui nous fait vivre une mort symbolique, mais pourtant puissante. Et si l’Initiation nous menait de la vie bonne à la bonne mort, la vraie euthanasie ?

J’ai dit.

i Toute référence à l’affaire Vincent Lambert serait purement fortuite.

ii J’emprunte cette analyse au chanteur du groupe de death metal Sentenced, qui expliquait dans une interview en 1998 que dans la vie quotidienne en Finlande, il était courant d’entendre le bruit des balles des suicidés. Il expliquait également que le suicide était « la forme ultime de contrôle de sa vie ».

iii Lisanne Herder (1990-2015) était une comédienne et humoriste néerlandaise, qui s’était fait connaître par le télé-crochet « Holland’s got talent ». Atteinte de graves troubles physiques et neurologiques puis psychiques, elle était très gravement handicapée, sans espoir de rémission, avec une aggravation régulière de son état. Elle a choisi l’euthanasie en 2014 et été euthanasiée volontairement en 2015 pour échapper à sa condition, qui lui était réellement insupportable. Selon ses propres termes, elle considérait sa mort à venir comme une libération.

ivOn pourra visionner à ce propos sur le site Philonomist.com l’analyse de la philosophe Anne-Sophie Moreau.

De la vengeance à la justice

J’allais en Loge hier soir et comme j’avais un peu d’avance, je me suis arrêté à une terrasse de café pour passer le temps. J’en ai profité pour écouter la rumeur publique écrite, ou plus précisément consulter mes pages de réseaux sociaux. En fin de compte, rien de bien intéressant. Il ne s’agit que de propos dignes du café du commerce, sans l’élégance des brèves de comptoir de Jean-Michel Ribes. Il y a toutefois quelque chose qui m’a saisi. Sur une page (dont je tairai le nom) était affichée une lettre signée d’un fonctionnaire de préfecture, refusant à une personne sa naturalisation sous un motif purement administratif. Je pourrais gloser sur l’éthique de mes collègues ou m’interroger sur l’équité des décisions administratives, mais ce n’est pas ce qui m’a marqué.

En fait, le principe fondateur du réseau social est qu’un usager affiche un contenu que tout un chacun peut commenter à l’envi tel élément multimédia (texte, son, vidéo, photo et même commentaire…) et la lecture des commentaires est à mon sens, un bon instantané des idées des membres des groupes. Dans ce groupe, où la décision administrative était affichée (sans le nom de l’usager requérant mais avec le nom du fonctionnaire signataire), les commentaires ont fusé. Bien évidemment, des invectives envers la méchante administration et l’affreux fonctionnaire, avec les sempiternelles rodomontades. Plus insidieux, un contributeur disait avoir fait une recherche sur le nom du signataire et en avoir trouvé plusieurs… Autrement dit, des gens cherchent des noms de fonctionnaires pour leur demander des comptes voire faire pire, comme les lyncher dans le cyberespace. Je crois utile à ce stade de rappeler que l’outrage à fonctionnaires ou agents dans l’exercice de leurs fonctions relève du Code Pénal et est passible de 6 mois à 2 ans d’emprisonnement et de 7 500 à 30 000 Euros d’amende. Les différentes voies de fait sont également sanctionnées par la loi. A bon entendeur…

Ce petit coup de gueule passé, je m’interroge sur notre lien à la justice et aux institutions. Pour en revenir à ce micro-événement, il faut savoir que des recours existent. Nous connaissons le système en trois pouvoirs qui s’équilibrent, système proposé par Montesquieu (ciel, encore un Franc-maçon !) : législatif, exécutif, et judiciaire. Le bon fonctionnement d’une société repose sur le fragile équilibre entre ces pouvoirs et la tyrannie commence quand l’un des trois prend le pas sur les deux autres. L’autre condition majeure de fonctionnement du système repose sur la raison éclairée des citoyens. Montesquieu pensait en effet que son système ne pouvait fonctionner qu’avec des citoyens éclairés, formés au bon usage de la raison, capables de distinguer le vrai du faux ou la croyance et la connaissance. Tiens, c’est très actuel, cette préoccupation du XVIIIe siècle.

Je crains que nous ne soyons en train de vivre ce moment de déséquilibre, quand je vois l’état affolant de l’institution judiciaire et les dispositions législatives issues de l’état d’urgence entrées dans le droit commun. Ce système fait partie du contrat social, qui nous fait passer du Béhémoth (la guerre de tous contre tous, décrite par Hobbes dans son ouvrage éponyme) à Léviathan (soumission à un tiers médian, également décrit par Hobbes dans son autre ouvrage éponyme). A mon sens, la principale motivation des sociétés humaines est la conservation des équilibres et la réparation des préjudices engendrés par les déséquilibres. La grande évolution des sociétés est le passage de la vengeance (relation d’égal à égal) à la justice (relation de soumission envers le tiers-médian, qui a pour fonction de rétablir l’équilibre et de réparer le préjudice). De Béhémoth à Léviathan, donc. Néanmoins, quand je lis certaines tribunes ou quand j’entends mes semblables, j’ai l’impression que nous passons de Léviathan à Béhémoth, et que la justice cède petit à petit face à la vengeance. En fait, l’institution justice est tellement mise à mal par l’exécutif depuis des années que le moindre litige met des années à être réglé tant nous manquons de juges. Je ne parle même pas de l’état lamentable des tribunaux. Ces dysfonctionnements couplés à notre hyper-individualisme nous amènent à devenir des vengeurs, parfois masqués dans l’anonymat des réseaux sociaux. Un peu comme dans la vision que nous avons de la société américaine, avec ses vengeurs masqués qui remplacent l’Etat trop faible ou corrompu.

Nous-mêmes cherchons à venger ou à obtenir justice de la mort du père fondateur de la Franc-maçonnerie. Toutefois, devons-nous assassiner les Mauvais Compagnons ou les arraisonner et les livrer à la justice ? Malgré une satisfaction somme toute très volatile, la vengeance amène à la vengeance en raison de la binarité de la relation. C’est pour cela que nous, Francs-maçons, devons pratiquer la vertu en préférant à toute chose la justice et la vérité. Parfois, souvent même, cela consiste aussi à renoncer à la jouissance de l’expression de la colère ou de la pulsion de destruction. Le renoncement pulsionnel fait partie de l’œuvre de perfectionnement de l’Initié. La justice et l’équité restent toutefois des valeurs fondamentales pour que nous puissions vivre ensemble. A ce propos, au XIXe siècle, Anton Tchekhov écrivait dans L’ile de Sakhaline-notes de voyages à propos du résident de cette société composée de repris de justice, d’exilés, devenus des hommes frustes : « si la justice n’existe pas parmi les hommes placés au-dessus de lui, alors d’année en année, il tombera dans l’amertume et l’extrême scepticisme ». Le monde n’a pas changé…

Derrière les révoltes récentes des gilets jaunes ou le comportement (inexcusable) des membres de groupes de réseaux sociaux qui veulent agresser des fonctionnaires, je vois surtout un ressentiment très fort dû à un sentiment d’injustice. Le problème est politique, bien sûr, mais va plus loin. Certes, des décisions prises par l’administration peuvent être iniques et c’est à la juridiction compétente de le décider. Mais plutôt que commettre une voie de fait, pourquoi ne pas voir le problème autrement ? Pourquoi ces gens-là, prétendument prompts à défendre la veuve et l’opprimé ne montent-ils pas un comité de soutien aux personnes ? Certes, c’est moins viril, ça met moins les pectoraux et autres appendices caudaux ou assimilés en valeur, mais plus constructif, et plus utile. Qui plus est, ça demande plus de travail que de cracher son fiel. C’est peut-être là la différence entre un râleur de café du commerce et une personne de bien : la capacité à s’engager pour une cause et à construire quelque chose. Tiens, bâtir des ponts plutôt que des murs, c’est pas un peu maçonnique, ça ?

Il y a quelques années, la collectivité qui m’emploie avait lancé une réflexion sur les manières d’améliorer les services aux usagers. A la lecture de Tchekhov et de Montesquieu, je crois qu’on s’est trompé d’angle d’analyse : ce ne sont pas les services, mais bien l’usager qu’il faut améliorer.

J’ai dit.

Quand le homard fait bisquer

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J’étais en Loge hier soir et forcément, au moment des agapes, nous avons évoqué la démission d’un ministre, pincé à cause d’un homardi… La Roche Tarpéienne n’est décidément pas loin du Capitole.
Bien entendu, la dramaturgie est toujours la même : un média montre qu’un homme politique a eu des frais de bouche pharaoniques ou joui d’avantages indus, les tenants du parti opposé en appellent à l’indignité et à la sanction, alors que les défenseurs du mis en cause poussent les cris d’orfraie de circonstance, jusqu’au moment où un autre homme politique se fait épingler et ainsi de suite. Ainsi fonctionne le spectacle lamentable de la vie politique française. On a une petite variation de ce thème : le démantèlement des assurances sociales (santé et chômage) au nom d’une idéologie d’avant-guerre un peu rance. C’est ainsi que nos ministres annoncent sans rire une loi pour la précarité… Loi qui restreint désormais les cotisants d’une assurance sociale obligatoire l’étendue des prestations pour lesquelles ils ont pourtant payé. La fin du solidarisme est en marche, mais je crains que peu de monde ne s’en rende compte, tant nous sommes conditionnés à accepter la perte de certains droits au nom d’un impératif d’économie. Pour le franc-maçon que je suis, c’est une catastrophe. Non pas à cause de la perte d’un acquis social, mais plutôt à cause d’une victoire obscurantiste. Nos dirigeants sont imprégnés de l’œuvre de penseurs réactionnaires plutôt fascisants des années 30, qui estimaient que les avantages sociaux et les assurances sociales allaient créer des profiteurs de la manne de l’argent public. Précisons que lesdits penseurs ne parlaient que des travailleurs, pas des parlementaires ni des gouvernements…

Pour en revenir à notre ministre amateur qui crût que les choses allaient se tasser avec son homard, sa démission montre un signe intéressant. Dans la tradition politique française héritée de la monarchie de la fin de l’Ancien Régime, les puissants et les aristocrates s’étourdissent de fêtes et banquets somptueux, les bourgeois font des affaires et le peuple crève de faim. A en juger par les éditoriaux que je lis et entends à droite et à gauche, il semble que le monde n’ait guère changé. Néanmoins, en dépit de l’offensive toujours plus abrutissante des acteurs de la société du spectacle, j’ai l’impression qu’il y a une exigence d’éthique publique, similaire à celle en vigueur dans les pays scandinaves. En fait, dans les pays du Nord de l’Europe, la vie publique est très contrôlée et les habitants, en raison d’un fait religieux fort, sont très regardants sur leur propre comportement et celui de leurs dirigeants. On a ainsi vu une ministre scandinave contrainte de démissionner de son poste pour avoir payé une barre de chocolat avec sa carte de crédit professionnelle… Prise de conscience éthique ? Sursaut luthérien ? Je ne le crois pas. Je pense plutôt qu’il s’agit d’une saturation. En fait les pouvoirs publics et les politiques imposent depuis des décennies une politique de rigueur et d’économies, qui nous tuent à petit feu. Ainsi, des lignes de train, des écoles, des filières universitaires, des services publics sont fermés ou à défaut, réduits au nom d’économies. Dans n’importe quelle entité (associative, publique ou privée), chaque Euro dépensé doit pouvoir être justifié, contrairement à ce que clament des parlementaires, outrés qu’on ose leur demander des comptes sur l’utilisation de leur budget issu de l’argent public.

En Loge, comme nous sommes des associations de loi 1901, nous avons un compte en banque, un budget, dont une partie est reversée à nos obédiences, qui doivent rendre compte devant les représentants des Loges de la bonne utilisation des deniers des Frères. Les trésoriers doivent également rendre compte de l’exercice financier devant les Frères. Concernant le tronc de bienfaisance, c’est plus compliqué. Le montant est en général connu du Frère Hospitalier et du Vénérable et est utilisé à la discrétion du Vénérable. Il faut évidemment une certaine éthique et une certaine rigueur pour échapper à la tentation de mal utiliser le Tronc de la Veuve. Ethique que la fréquentation des plus hautes valeurs morales nous permet d’atteindre, contrairement à nos hommes politiques.

A propos d’éthique, certaines obédiences ont commis quelques abus de bien sociaux, qui leur ont valu une mise sous tutelle judiciaire, mais c’est une autre histoire. Même un Franc-maçon est susceptible de commettre un abus de bien social. Abus qui peut provoquer un certain ressentiment pouvant amener à la destruction de l’Obédience. Après, les frais de représentation et les frais de bouche peuvent s’expliquer tant qu’ils restent dans un domaine raisonnable.

En fait, quand on explique au personnel d’un service que le budget va être réduit, que le recrutement et les salaires vont être gelés pour faire des économies, il devient alors insoutenable de voir des représentants du peuple se goinfrer à ses frais. Il est aussi insoutenable de demander davantage d’efforts à une population qui vit la réalité du déclassement social et des fins de mois difficiles. Il est encore plus insoutenable de voir des parlementaires, des représentants élus du peuple se gaver avec des fonds publics quand la redistribution des assurances sociales est restreinte arbitrairement, au nom d’un principe d’économie (qui est un vaste mensonge, mais c’est une autre histoire).

On dit qu’un peuple a le gouvernement qu’il mérite. Ainsi lassé des vieux barbons, aveuglé par les sirènes de la nouveauté et ayant cru s’y fier, il finit crucifié.

J’ai dit.

i Vous me pardonnerez les mauvais jeux de mots et jeux littéraires susceptibles fleurir dans ce billet… Pour ma défense, je subis la très mauvaise influence de mon jovial Vénérable bien en chair (bisous JL).

Tempus fugit : Ordo ab Chao

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J’étais en Loge hier soir, et comme nous avions une Tenue administrative, j’ai trouvé le temps long, très long. Il faut dire que les bilans comptables, rapports moraux et autres formalités bureaucratiques ne me passionnent pas vraiment. J’ai donc repensé à une conversation que j’ai eue au dojo où je vais m’entraîner avec ma partenaire d’arts martiaux K, avec qui nous avons parlé du temps et de ses déclinaisons.

Remontons aux Egyptiens anciens. Traditionnellement, ils disposaient d’un modèle de lecture du temps qui passe : la règle à 24 divisions, encore utilisée dans nos Loges, qui symbolise les 24 portes que franchit la barque du dieu Râ.
Plus proche de nous, les grecs anciens avaient plusieurs perceptions du temps, symbolisées par différents dieux primordiaux (antérieurs aux Titans). Il y avait ainsi Chronos, dieu du temps en tant que temps linéaire et limité (passé, présent et avenir), traditionnellement représenté sous forme d’un vieillard ailé équipé d’une faux et d’un sablier (à ne pas confondre avec le Titan Cronos, fils d’Ouranos). A Chronos est associé Kairos, le temps opportun, dieu représentant l’instant à saisir. La troisième représentation du temps est Aion ou Eon, dieu de l’Eternité. Contrairement à Chronos, Aion n’a ni commencement ni fin.
L’existence de plusieurs dieux pour le même concept montre combien il est difficile de définir ou d’appréhender le temps. Néanmoins, il me paraît important à ce stade de préciser que la notion est propre à chaque civilisation : les civilisations des autres continents ont des notions du temps très différentes de nos notions occidentales, et ne s’en portent pas si mali. Le temps en Chine ou en Afrique est très différent du temps européen. Mais c’est une autre histoire.

Plus proche de nous, en Europe, les horlogers ont rivalisé d’inventivité pour créer des indicateurs de temps : cadrans solaires, montres, horloges, sabliers, clepsydres, chronomètres, etc. Mais chacun de ces appareils ne fait que donner une information, elle-même déduite de mouvements mécaniques. Ainsi, ma montre me donne une heure, qui est en fait une information relative : je lis la position des aiguilles que j’interprète comme une date et une heure, mais rien ne me garantit qu’il ne s’agisse de l’heure exacte. Je ne fais que lire la position sur un cadran de 2 aiguilles, dont le mouvement précis vient lui-même des propriétés piézoélectriques d’un cristal de quartz. De même, sur une horloge comtoise, l’heure affichée n’est que la lecture d’un mouvement issu d’un mécanisme subtil de mouvements de poids et de contrepoids. En fin de compte, c’est moi qui donne à ces horloges le sens de l’heure qu’il est.

Dans le fond, qu’est-ce que le temps ? Une date ? Une durée ? Une mesure ? La question est très difficile à résoudre. En fait, ce que nous appelons temps dans le sens de durée est la perception de l’évolution de notre organisme et de son environnement : naissance, croissance, déclin, mort de l’organisme et transformation de la matière associée. La perception durée pourrait être la perception de d’un ensemble très complexe de phénomènes physico-chimiques irréversibles. Nous avons la sensation de trouver le temps long parce que notre système nerveux est fait pour agir. L’inaction nous pèse en raison de cette configuration de système nerveux. Pour ceux que ça intéresse, je vous encourage à lire le célèbre Eloge de la Fuite du professeur Henri Laborit, ou à défaut, d’en visionner l’adaptation cinématographique Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, avec le jeune Gérard Depardieu. Considérons donc l’hypothèse suivante : le point faible de l’humain est qu’il ne supporte pas l’ennui.

Vers la fin du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, l’ingénieur Frédérick Taylor propose d’organiser scientifiquement le travail, en vue d’obtenir un rendement maximal. On résume très simplement ce paradigme : time is money. Il est possible que notre rapport au temps ait évolué à ce moment là : le temps est devenu ressource, voire monnaie d’échange. Il est intéressant de noter que les horloges de ville montées vers la fin du Moyen-âge, durant les grandes réformes de Frédéric II étaient financées par les marchands. De là à penser que la division du temps est un outil destiné au service du capital, il n’y a qu’un pas. Je vous invite à lire les travaux de David Graeber à ce sujet.
L’homme occidental met donc un point d’honneur à mesurer, quantifier et occuper utilement le temps. Il y a en effet un fait de civilisation : on considère dans l’occident judéo-chrétien que l’oisiveté est la mère de tous les vices. Ce fait social peut expliquer l’obsession des représentants du patronat ou les détenteurs du capital à toujours vouloir faire travailler tout le monde, avec les injonctions paradoxales que cela engendre, mais c’est une autre histoire. Gloire au travail ? Mon œil !

Depuis le XXe siècle, nous savons grâce aux travaux d’Albert Einstein et de sa femme Mileva que le temps est un phénomène relatif : son écoulement varie avec la vitesse du corps en mouvement. La contraction du temps ne nous concerne pas dans la vie de tous les jours, il faut être à des vitesses phénoménales pour le percevoir. On peut toutefois retenir l’idée qu’il n’existe pas de temps ou de date absolue dans l’univers.
A propos de relativité, il est vrai qu’en Loge, le temps peut être très long. Même si nous vieillissons ensemble du temps passé en Loge, la perception de ce temps varie grandement selon la subjectivité de chacun. Une même Tenue peut être perçue comme courte quand 2 heures se sont écoulées par l’un et comme très longue par un autre…

Désormais, dans notre monde, le temps disponible est devenu une ressource rare et précieuse. Et comme toute ressource, elle est convoitée. On se souvient de l’ancien dirigeant de TF1 qui affirmait sans rire vendre à une célèbre marque de soda du « temps de cerveau disponible » (d’où la qualité des programmes…). Actuellement, notre temps nous est volé soit par le travail sous forme de temps de transport, soit sous forme de sollicitations diverses : notifications, mails, vidéos putaclicks, publicités sans cesse plus envahissantes pour nous faire acheter des choses superflues mais auxquelles nous nous sentons obligés de répondre, dans le sentiment d’urgence que nous laissons s’installer. Le hic est que ces urgences (qui dans le fond, n’en sont pas) nous éloignent de l’essentiel ou de l’important : prendre du temps pour soi, se poser, penser.
Ainsi, toutes ces sollicitations constituent un véritable chaos, qui nous rend prisonniers de nous-mêmes : nous régressons vers le stade oral de l’intelligence. Je clique, j’appuie, je sollicite, je dois donc être servi immédiatement. Toujours ce paradigme d’occupation, qui devient aussi, dans une certaine mesure, du vol d’attention, voire du vol de temps.

Tous nos gestes et nos comportements sont minutés, afin d’être toujours plus efficaces. Ainsi, dans le cas du soin, les soins apportés au patient doivent être minutés, calibrés, comme sur une chaîne de montage. Le soignant doit accomplir sa tâche en temps limité, comme un ouvrier et passer à la tâche suivante. Le problème très simple et pourtant à l’origine de la très grave crise que traversent nos institutions de soin des plus fragiles, c’est que le soignant doit avoir l’efficacité d’un robot et que le patient (ou sujet) n’est plus qu’un objet. Or, transformer un sujet en objet est une définition de la violence. C’est de cette façon que l’institution de soin, par mesure d’efficacité et d’économie, transforme son personnel soignant en robots, qui sont censés prendre soin des patients, eux-mêmes devenus de facto objets. Si ce n’est pas une institutionnalisation de la violence, ça en a l’aspect. Les dirigeants d’institutions ont, je le crains, oublié la dimension majeure du soin : le temps. Le soin, ce n’est pas changer des pansements, poser un cathéter, ou faire la toilette à vitesse supraluminique. Le soin, c’est aussi prendre le temps d’écouter le patient, d’où le terme patient, notons-le. Les psychanalystes ne s’y sont pas trompés : la première éthique de la psychanalyse, c’est l’écoute. Le problème est qu’écouter prend du temps, et donc de l’argent… C’est peut-être là le nexus du problème : l’application d’un paradigme industriel à une institution humaine et la recherche de rentabilité dans un secteur qui n’a aucunement à l’être. Peut-être est-il temps de cesser d’appliquer le taylorisme à l’hôpital avant que d’autres dramesii ne surviennent…

Ce qui est valable pour le soin l’est aussi pour d’autres domaines : pourquoi vouloir tout faire toujours plus vite, alors qu’il existe une limite physique au temps et à la matière ?

L’avantage que nous procure l’Initiation est de nous recentrer, dans la Loge qui est un espace hors du temps (même si le temps peut paraître long). Peut-être est-ce là la vraie maîtrise : être capable d’ordonner nos priorités dans le chaos que constitue notre monde malade de ses trop nombreuses connexions ? Dans le fond, peut-être est-il temps d’apprendre à reprendre le temps ?

J’ai dit

i Petite anecdote à ce propos : lorsque les sud-américains descendants des peuples autochtones passaient les tests de QI occidentaux, ils les rataient systématiquement, se faisant cataloguer comme idiots. Idiots, vraiment, les descendants d’un peuple d’astronomes et de mathématiciens ? En fait, non. La raison était que les sud-américains traditionnels ne connaissaient pas la notion d’exercice en temps limité… et n’étaient donc pas préparés aux exercices d’évaluation du QI. Ethnocentrisme, quand tu nous tiens !

ii Références aux cas de maltraitances institutionnalisées dans les EPAHD ou dans les hôpitaux régulièrement recensés dans la presse.

La question du mal (2): l’histoire de L

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J’étais en Loge hier soir, mais ce n’est pas ce que je vais partager avec vous aujourd’hui. Je vais plutôt vous parler de L. Qui est L ? Une initiale, pour préserver son anonymat, mais ce n’est pas le plus important. L est comme moi, fonctionnaire, mais travaille dans un service déconcentré de l’État. L travaille dans le corps des secrétaires administratifs. Contrairement à d’autres, L n’occupe pas un « bullshit job » et sa plus-value est non seulement réelle, mais mesurable. L a toujours eu de très bonnes évaluations. Sa hiérarchie s’en est toujours remise à L pour régler les nombreux problèmes que connaissent son service et ses usagers. L étant en poste depuis très longtemps, les procédures n’ont plus aucun secret. Et comme L est une personne très joviale, L est très appréciée de l’ensemble des agents du service. En fait, chacun d’entre eux a pu un jour être secouru par L. Le service fonctionnait bien. Et puis le drame est arrivé.

Il y a moins de deux ans, un nouvel encadrement a été désigné. Appelons X le représentant de ces nouveaux cadres, qui est le supérieur direct de L. X a souhaité marquer son autorité par un coup de force : les agents allaient désormais devoir pointer sur une badgeuse (version high tech et connectée de la pointeuse). Nouvelle liberté ? Que non point ! Un moyen de les forcer à ne pas générer d’heures supplémentaires convertibles en journées de RTT. Nouvel usage : heures supplémentaires interdites. Et la qualité du service (qui requiert selon les périodes quelques efforts)  ? On s’en fout. On doit trouver des solutions pendant les heures de bureau, pas après l’heure officielle de sortie. L, connaissant son métier et refusant de transiger avec sa mission de service public, n’a pas accepté de jouer ce jeu. L a toutefois badgé, faisant monter son compteur de jours de RTT. Car pour L, on ne laisse pas un usager ou un agent en plan. Jamais. L a toutefois pu s’accommoder des mesquineries. Alors, a commencé un ballet infernal. Ainsi, impossible de dialoguer d’un bureau à l’autre, on passe par des mails. Pour faire son travail, L devait répondre (immédiatement) aux sollicitations écrites de X, dont le poste était dans le bureau d’en face. Puis ça a continué : les dossiers de L lui ont été retirés pour être répartis ailleurs, et L a dû passer du temps sans activité, alors que les besoins du service et des usagers étaient toujours là.

Cette répartition rationnellement inexplicable a engendré une baisse de la qualité de service. X a multiplié les rapports contre L, heureusement toujours sans effet. Par contre, la santé de L a commencé à dangereusement décliner : L a perdu du poids, a perdu le sommeil et selon ses propres termes, a vu sa vitalité se faire siphonner. L a consulté un médecin qui l’a orienté vers un psychiatre. L a donc basculé dans la spirale des antidépresseurs, somnifères et anxiolytiques.

Récemment, X et son encadrement ont convoqué L pour lui administrer une sanction. Heureusement, L a pu démontrer son innocence et sa bonne foi et s’en sortir honorablement, mais du mal a été fait.

Dernier coup en date : X a refusé les congés de L, estimant que ces jours de congés et de RTT étaient indus. L a craqué. L a ravagé le bureau de X, et X ne doit sa survie qu’à l’intervention d’un collègue. L a dû rentrer à l’hôpital, et n’en sortira pas avant un moment. L est désormais en longue maladie, sous médicaments et avec un suivi médical lourd. L ne reviendra pas travailler. Plus jamais.

Il est arrivé à L un processus terrible : L a décompensé après deux années de harcèlement. Le harcèlement est une chose terrible : on est réduit à un état d’objet, et la subjectivité est annulée. On est pour ainsi dire coupé de sa propre humanité. En termes cliniques, on appelle ça la dépersonnalisation. Et ce phénomène de dépersonnalisation peut mener à la violence physique, voire à la mort. Même une personne supérieurement entraînée peut tomber sous le poids de la dépersonnalisation. Même un Maître Franc-maçon.

L, c’est n’importe lequel d’entre nous : compagnon, compagne, époux, épouse, parent, enfant, ami, vous, moi… L, comme trop de monde est victime de ces cheffaillons de malheur, ces pervers minables qui confondent pouvoir et domination, et dont la vie est tellement vide qu’il leur faut détruire leur entourage. Ces gens là sont sous la coupe des tristement célèbres Mauvais Compagnons, l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition. X ignorant tout du service a tenté d’imposer sa loi par la force, ce qui n’est jamais une bonne idée. X n’a jamais voulu admettre ses erreurs, et s’est enferré dans son comportement. Plus grave encore, X nourrit une certaine ambition professionnelle et n’hésitera pas à écraser les personnes sous ses ordres pour arriver à ses fins. Le problème qui se pose, c’est que les gens comme X sont de plus en plus nombreux : petits chefs zélés, prêts à appliquer une politique manageriale par la terreur dans un service public sans jamais faire preuve de discernement. Ces gens là n’ont rien à faire en Loge. Rien. Nous ne serons jamais sûrs d’être à l’abri de gens comme X. D’où l’importance des enquêtes et du bandeau, pour éviter de faire entrer le loup dans la bergerie. De toute façon, des gens comme X ne sont pas dans une démarche de perfectionnement spirituel ou intellectuel. Mais restons vigilants.

Nous autres Francs-maçons avons pour devoir d’élever des temples et creuser de sombres prisons au vice. J’ai pris mes outils pour préparer celle de X et ses semblables.

Alors, L, bats-toi ! Je suis avec toi, en toute fraternité. Ce qui s’est passé n’est pas ta faute, mais bien celle de ton encadrement malveillant.

J’ai dit.

Et si les maçons se trompaient d’interprétation sur la méthode ?

Depuis toujours, la méthode maçonnique repose sur le postulat suivant : action > réaction. Un principe basé sur la ligne du temps que nous retrouvons sur la règle à 24 divisions.

Prenons comme exemple le travail de la Pierre brute. Elle est d’abord extraite de la carrière, puis grâce au savoir-faire maçonnique, elle va peu à peu se polir et marquer ses angles. Chaque coup de ciseau est destiné à aboutir au produit fini, nommé Pierre cubique. En définitive, le tailleur de pierre décrète préalablement la forme finale. C’est ainsi que sont préconçues la forme des pierres, celle du mur et… la construction du Temple tout entier. Ce dernier doit d’ailleurs correspondre en tous points au plan initial de l’architecte.

Le travail en Loge du maçon sur lui même suit-il ce même processus ?
OUI ! Pourtant, il me semble que la réponse devrait être NON !

On pourrait ainsi considérer que bon nombre de maçons se trompe d’interprétation sur la méthode.

La problématique de ces derniers réside précisément dans la compréhension de cette mécanique aléatoire et au demeurant incertaine. Ils mémorisent des méthodes et des réflexes et capitalisent ainsi jusqu’à la totale maîtrise des enchaînements des causes et des effets. C’est ce qu’on nomme habituellement des conditionnements. Prenez l’exemple des joueurs d’échecs. Le travail des grands maîtres repose sur la mémorisation par bloc de milliers de parties passées. Ainsi, ils musclent leur mémoire à court terme qui est appelée « mémoire de travail ». Leur pratique devient ainsi le résultat d’un lent processus pour forger des mécanismes automatiques. La finalité du joueur consiste ensuite à tout oublier pour laisser son instinct totalement disponible afin de réagir aux actions de l’adversaire. Lorsqu’on sait qu’il existe 4 milliards de combinaisons pour les 3 coups à venir, on comprend aisément que la formation à un conditionnement est la seule voie de l’efficacité pour gagner.

Le travail de l’alchimiste est précisément le contraire. Il reproduit ce qui pourrait sembler être une technique apprise et renouvelée des centaines de fois, alors qu’en réalité, il pratique l’acte unique. Chaque manipulation n’a pas pour objectif de renouveler les gestes en améliorant le savoir-faire. Le but est de générer des réalités nouvelles, jamais observées avant, et ce, dans un état de disponibilité mentale absolue. C’est justement dans ces nouvelles réalités qui apparaissent furtivement, que l’alchimiste va conduire ses recherches pour explorer, en totale résonance avec son être, l’art qu’il tente de développer.

A l’image d’un comédien qui rejoue 500 fois la même pièce sans jamais retrouver le même public, la même énergie de jeu… ni la même magie finale. C’est ce qui rend la pièce totalement unique et c’est pour cela qu’on le nomme « Art ».

« Quel rapport avec la Franc-maçonnerie » me direz-vous. Je vais y venir.

Toutes les personnes qui sont en Loge à nos côtés sont le résultat d’une sélection totalement aléatoire, car elles ne sont pas rentrées en même temps, ni sélectionnées par le même groupe. Par conséquent, lorsqu’on intègre une Loge normalement constituée, on entre dans une communauté parfois disparate, mais jamais uniforme. C’est pourquoi, les passions du maçon sont ensuite soumises à rude épreuve. Il faut avouer que l’interaction avec toutes ces personnalités différentes vient chatouiller l’orgueil pour les uns, les petites certitudes pour les autres et sans aucun doute pour tout le monde, le sentiment de l’inconnu et du manque de contrôle. Tout cela est de nature à secouer le maçon qui vient en Loge pour chercher à se réfugier des problèmes du monde extérieur.

C’est alors là qu’il doit faire face à des difficultés relationnelles. Il essaie de plaquer sur des problématiques nouvelles des méthodes anciennes qui ne fonctionnaient déjà plus au dehors. L’attitude de certains êtres dit réactionnels est de prendre le contrôle du groupe. Nous voyons alors apparaître la cratophilie[1] dans toute sa splendeur. Bienvenue dans le monde de la course aux grades et aux fonctions. Dans l’autre camp, celui des êtres dit inhibés, nous observons des maçons qui se referment, immobiles en attendant la fin du conflit. Ils sont tétanisés et restent hors de l’action. Dans toutes les querelles de Loges, vous voyez ceux qui se bagarrent pour obtenir leur trophée et le troupeau loin derrière qui attend pour compter les points. Chacun a une bonne raison d’agir comme il le fait et tout cela devient le travail alchimique de la Loge.

En réalité, il n’y a ni bons ni méchants dans cette affaire, il n’y a que des expériences humaines vécues. Le seul point qui me pose problème, c’est le sens donné au travail dans la Loge. Combien de maçons affirment haut et fort qu’ils ne sont certainement pas venus en Loge pour vivre cela !

C’est là qu’ils comment une grave erreur. Soit ils se comportent en technicien et viennent en Loge pour reproduire inlassablement ce qu’ils connaissent déjà, soit ils viennent pour donner un sens nouveau à des expériences déjà connues, tel l’alchimiste. Et là, une transmutation peut s’opérer pour que le maçon devienne qui il est réellement. Il opère alors le « Connais-toi toi-même » par des réponses nouvelles à des questions habituelles.

Ce point de questionnement est absolument crucial et très peu de Frères abordent la notion du chaos dans ce sens. Je vous propose donc d’envisager quelques instants cette nouvelle façon de penser grâce à un exemple précis.

– Vous prêtez 100 € à votre jumeau de Loge. Ce denier ne vous le rend pas le jour convenu. Comme à l’habitude vous prenez le téléphone et vous menacez jusqu’à ce qu’il cède, du moins si vous êtes dans le groupe des réactionnels. Sinon, vous courbez l’échine, vous vous plaignez de l’ingratitude et du manque de Fraternité, du moins si vous êtes dans le groupe des inhibés. Vous avez gagné, il vous rembourse dans le premier cas. Vous avez perdu, vous êtes victime dans le second. Dans tous les cas, les apparences vous donnent raison… du moins temporairement, car l’harmonie entre votre jumeau et vous est rompu. Quant à vous, vous avez expérimenté  en Loge le même comportement qu’au dehors. Était-il réellement utile de se faire initier ?

Observons maintenant la même situation avec des outils maçonniques. Aucune Loge ne pourra vous prémunir contre les Frères qui ne remboursent pas. Il n’existe pas de communauté humaine qui ne créé pas des discordes ou des conflits. Travaillons donc avec nos outils symboliques et commençons par le fil à plomb. Il symbolise la rectitude, c’est à dire ce qui est juste et aligné. Posez-vous la première question :

a) est-ce qu’il vous arrive souvent de vous faire mentir ou vous faire abuser dans les engagements pris ?
Il est possible que cette mésaventure avec votre jumeau vous permette de prendre conscience de la récurrence de certaines situations. Auquel cas, la deuxième question est :

b) comment je réagis habituellement ? (confrontation, fuite, rancune, vengeance…) ?

Votre Loge devient dans cet exemple un laboratoire humain où vous pourrez expérimenter de nouvelles réactions inhabituelles afin d’obtenir des résultats différents grâce à vos Frères de Loge.

Pour le prix de 100 €, il serait utile par exemple d’aller rencontrer en tête à tête et très calmement le jumeau et l’interroger sur ce qui a pu l’autoriser à croire qu’il avait le droit de vous léser de cette somme. Cela vous permettra peut-être de comprendre ce qui se dégage de vous et qui engendre cette répétition infernale de situations. L’intérêt de cette épreuve, vous l’aurez compris, n’est pas de s’améliorer dans le recouvrement de vos créances, mais bien de comprendre ce qui vibre assez fort chez vous pour créer des situations répétitives. Vous pourrez ensuite commencer à travailler sur votre centre (le fil à plomb) et aussi sur votre comportement (la matière du niveau). Une fois les deux alignés, vous serez dans une élévation, une maîtrise pourrait-on dire… et vous conduire ensuite vers la leçon n°2, car la première sera totalement acquise par votre conscience.

Mon propos n’est certainement pas de vous donner des combines pour régler vos conflits en Loge. Il s’agit uniquement de comprendre que lorsqu’un conflit naît, il faut au minimum 2 intervenants : L’autre et vous ! Et si vous entrez en guerre contre tous les autres, le problème principal (vous) restera toujours le même. Vous ne pourrez pas tuer l’ensemble des méchants de cette terre, il en naît de nouveaux chaque matin.

Cet autre est venu à votre rencontre pour vivre l’expérience du conflit. La raison est la suivante : votre vibration et la sienne sont entrées en harmonie. Si vous changez votre vibration, l’attirance de cet autre disparaîtra comme par enchantement. Voilà ce qu’on nomme la loi d’attraction. Il s’agit tout simplement de deux fréquences silencieuses qui s’unissent pour vivre des expériences utiles sur le chemin de la sagesse. C’est le même principe qui attire deux êtres dans l’amour. Tant que la leçon n’est pas comprise, on continue son chemin jusqu’à la prochaine rencontre et ainsi de suite jusqu’au changement de fréquence. C’est un peu comme un autoradio qui traverserait la France et qui rencontrerait dans chaque ville des stations de radio qui diffusent des programmes différents… mais toujours de même nature musicale.

Comment procéder pour progresser et sortir de ce cycle. C’est très simple, commencez par vous observer et voyez quels sont vos mécanismes habituels. Puis, faites le pas de côtés, le temps de prendre le recul nécessaire. Et enfin, tournez le bouton de la fréquence afin de produire un autre résultat en vous. Ensuite, vous pourrez continuer le chemin et essayer de comprendre les tenants et aboutissants de chaque expérience. En résumé, la Loge est un lieu d’expérimentation où on travaille le Solve et Coagula alchimique. Au lieu de réagir instinctivement pour protéger votre territoire acquis, la question qui doit venir à l’esprit pour chaque épreuve devrait-être : « Que dois-je faire de ce qui m’arrive ? ». Or la plupart des gens se disent : « Pourquoi cela m’arrive t’il encore ? ». On tourne en rond et cela peut durer toute une vie.

Comme le disait Rita Mae Brown : « La folie consiste à faire la même chose encore et encore et à attendre des résultats différents. ». C’est peut-être en cela que la Franc-maçonnerie est très intelligente. Elle ne sert aucunement à changer les choses. Elle sert à modifier notre regard, afin de les envisager dans leur réalité profonde. C’est cela et uniquement cela l’alignement et la rectitude dont nous parlons dans le fameux V.I.T.R.I.O.L.. Tout le reste ne ressemble qu’à la force qui conduit à la rigidité. On connait tous la fin de l’histoire. Jean de La Fontaine nous en avait déjà parlé avec son chêne et son roseau.

Franck Fouqueray

[1] L’amour du pouvoir

La question du mal

J’étais en Loge hier soir, et comme souvent, j’ai réfléchi et travaillé à ma quête personnelle, la question du mal. En fait, je cherche la part du libre-arbitre dans le choix du mal, délibéré ou non et ce qui se passe dans la tête de gens qui font littéralement du mal. Ainsi, je me demande ce qu’avait dans la tête le fonctionnaire qui a rédigé le plan de sauvegarde de la Grèce (processus orwellien, le plan de sauvetage était le plan d’application d’une politique d’austérité impitoyable qui a mis sur la paille des milliers de personnes et tout le pays à genoux). Question d’autant plus importante que dans ce processus impersonnel, personne n’était responsable des conséquencesi. De la même manière, je me demande ce que les chargés d’urbanisme ont dans la tête quand je vois les catastrophes sur les voies publiques : travaux à répétition, construction inepte d’ouvrages, aménagement de lotissements en zone inondables. Toujours dans cette même optique, j’essaie de comprendre les motivations des chefaillons ou des PDG qui érigent le harcèlement en mode de management, harcèlement qui peut mener le travailleur à la mort. D’ailleurs, je suis avec beaucoup d’intérêt le procès de France Télécom que je considère être le procès du mal moderne : la domination et la quête du profit au détriment de l’humain.

Dans un ordre d’idée tout à fait différent, j’ai appris l’existence de chaines YouTube où des parents torturent littéralement leurs enfants sous couvert de farces ou de canulars, qu’on appelle des pranks (non, je ne donnerai pas les références de ces chaines, je me sens déjà assez sale comme ça !). Ainsi, on voit les parents dévaster une pièce et accuser et punir leurs enfants des dégâts occasionnés. Ou encore les parents s’adonner dans la bonne humeur à la torture mentale et physique de leurs enfants, en les faisant se battre ou en les secouant la tête en bas. Il paraît que c’est à la mode… Comme ces chaînes respectent les standards américains, elles permettent auxdits parents d’engranger des bénéfices dus au visionnage de leurs œuvres. Et comme elles sont très suivies, je vous laisse analyser l’équation : des parents se font de l’argent en s’exhibant en train de torturer leurs enfants, avec la bénédiction de Youtubeii et des lois américaines. Mais que peut-on avoir dans la tête pour faire ça ? La réponse est chez Hannah Arendt : rien.

Hannah Arendt, suite au procès d’Adolf Eichmanniii, avait introduit le concept de « banalité du mal », qu’elle associait à une incapacité crasse à penser. Eichmann avait utilisé l’argument de l’obéissance pour sa défense : il s’était contenté d’obéir aux ordres et de concevoir son système de planification de trains, système étrangement très performant, prétendant ne pas savoir ce qu’il y avait dans les trains. Hannah Arendt avait donc formulé son concept de banalité du mal en arguant du fait qu’Eichmann était doté d’une incapacité à penser et d’une extraordinaire superficialité. La réalité a montré ultérieurement qu’Eichmann était un nazi convaincu et savait pertinemment ce qu’il faisait, et pour quoi il le faisait. Mais le concept est resté : au sens d’Hannah Arendt, le mal naît de l’incapacité à penser et à se projeter.

Pour ma part, je ne suis pas aussi optimiste : je pense que nous avons une propension innée à faire souffrir autrui ou détruire ce qui nous entoure et en tirer une certaine jouissance, un bénéfice immédiat ou un intérêt quelconque. Ce sont les manifestations des pulsions sadiques et de destruction mises en valeur par Freud, et dont l’étude sera approfondie par ses disciples. Concernant la banalité du mal et la superficialité, le psychanalyste Erich Fromm a approfondi le concept en posant l’hypothèse que destructivité et spiritualité étaient inversement proportionnelles dans son ouvrage phare La peur de la liberté. Toujours selon Fromm, l’être humain peut choisir une voie du mal en soutenant le despotisme, la dictature ou le totalitarisme pour lutter contre sa propre peur ou sa propre angoisse, ou encore par identification à l’image de l’autorité du père. On comprend mieux à la lecture de Fromm le soutien ou la collaboration de la population avec des régimes dictatoriaux ou totalitaires…

Remontons plus loin encore. Le philosophe latin Epictète voyait comme réponse à la question du mal un argument très important : la peur de la mort. Cette peur nous pousse à commettre le mal lorsque nous lui cédons. Freud reformule le même argument avec l’ambivalence et l’angoisse de la mort, ou encore le principe de plaisir et le principe de réalité. Ainsi, la peur de la mort et des maux associés ou liés tels que la peur de la pauvreté qui engendre le goût du pouvoir, la peur du manque qui engendre le goût du luxe ou l’appât du gain, la peur de vieillir qui engendre la haine que nous ressentons à l’égard des plus jeunes nous pousseraient à choisir la voie du mal ou commettre le mal. La théorie freudienne rajoute à l’argument d’Epictète les pulsions et jouissances sadiques et sexuelles.

Quid du mal en franc-maçonnerie, me direz-vous ? Hé bien, le mal est présent chez nous. Plus précisément, nous savons que le mal est en nous. Il existe en effet dans notre mythe fondateur les Mauvais Compagnons, que nous sommes tous susceptibles de devenir un jour. Néanmoins, la Franc-maçonnerie étant une démarche très raisonnée, nous sommes en mesure de faire avec ce mal intrinsèque. Ainsi, nous pouvons nous accommoder de la peur de la mort avec l’Initiation, qui à l’instar de la philosophie, nous apprend à mouririv. Notre système nous apprend à occuper à tour de rôle toutes les fonctions, des plus illustres aux plus humbles, afin de nous faire réaliser l’importance de chaque moment. Nous adoptons un idéal de fraternité et devons considérer notre prochain comme un Frère, avec l’ambivalence que cela suppose : « le Frère est celui qu’on connaît mais qu’on aime quand même ». Bref, le Rite et le rituel doivent empêcher notre mal inhérent de s’exprimer ou comme dans les arts martiaux, le laisser s’exprimer là où il ne fera pas de dégâts. La pratique du Rite, qu’on peut interpréter comme une démarche spirituelle nous permet au sens de Fromm de limiter l’expression de notre destructivité. Nous savons aussi que chacune de nos actions a une conséquence et travaillons normalement à ce que les conséquences de notre action ne soient pas néfastes mais bénéfiques, ou à défaut, neutres. En un sens, nous pratiquons une forme d’éthique conséquentialiste : les conséquences de l’action comptent plus que l’action elle-même.

Si j’en reviens aux parents irresponsables qui mettent en ligne leurs exactions sur leurs enfants, je dirai qu’ils agissent dans un principe de plaisir immédiat : se faire remarquer, « liker », gagner de l’argent facilement et qu’ils ne font preuve d’aucune éthique ni de réflexion sur les conséquences de leurs actes. Seuls comptent la jouissance et le profit immédiats, et tant pis pour les conséquences. Encore qu’à ce niveau, je ne suis pas sûr que ces individus n’aient une idée des conséquences de leurs actes.

De manière similaire, un dirigeant de grande entreprise qui va chercher à réaliser davantage de bénéfices pour plus de gains sans redistribution et au détriment de ses employés ne fait montre d’aucune éthique lui non plus. En tout cas, d’aucune éthique conséquentialiste. La jouissance du profit, les gains, les « économies » ? Oui. La vie des salariés qui justement créent la valeur? Non. Et tant pis pour les conséquences que la rapacité des dirigeants engendre pour le salarié : mal-être au travail, harcèlement, injonctions paradoxales, dépressions, suicides… Peut-être écrirai-je un jour un billet sur le mal et le management. Il y a de quoi dire.
Quoi qu’il en soit, dans les deux cas (parents et chefs d’entreprise), penser aux conséquences nécessite comme condition première de penser… Et penser, c’est se questionner, faire preuve d’esprit critique.

On en revient à Hannah Arendt : le mal est banal. Dans son optique, le mal consiste en une absence, en une chose qui n’est pas. Le paradigme platonicien est que personne ne peut faire le mal volontairement, dont en découle la proposition d’universalité du bien. Il est fondamental de noter que le mal est souvent commis par des personnes n’ayant jamais pris la décision d’être bons ou mauvais (à l’exception des sociopathes, psychopathes et autres pervers). D’où l’effarement dans mes exemples de parents et de chefs d’entreprises face aux conséquences de leurs actes. Ils n’avaient tout bêtement pas pensé.

Dans le fond, je crains que la réponse à la question du mal ne soit dans cette réplique de la série Hokuto no Kenv : « les temps comme les œufs sont durs et la bêtise humaine n’a pas de limite ».

J’ai dit.

Pour aller plus loin : Hannah Arendt, Considérations morales, Payot et Rivage, qui synthétise son travail sur la banalité du mal.

i On pourra lire pour aller plus loin l’excellent ouvrage de Marcel Gauchet : Comprendre le malheur français

ii Il semblerait que les choses aient un peu changé et que certaines vidéos aient été démonétisées…

iiiAdolf Eichmann, nazi, est l’ingénieur planificateur des trains de la mort ayant amené les déportés dans les camps.

iv Montaigne : « Philosopher, c’est apprendre à mourir ».

v Célèbre série animée japonaise futuriste post-apocalyptique, très inspirée de l’univers de Mad Max et destinée à un public de jeunes adultes, cette série a été diffusée dans une émission pour enfants. La violence des histoires et des images a incité les doubleurs à faire des dialogues humoristiques, adaptés à un jeune public. La version française est devenue ainsi culte. Je recommande la lecture du manga, certes très incohérent et démodé, mais très intéressant dans la quête du bien et de l’ordre juste dans un monde dévasté et revenu au chaos.

Dieu est mort… assassiné par les Francs-maçons

Voila quelques années qu’à chaque fois que je prends la parole en Loge pour comparer maçonnerie et religion, je pose une question qui pourrait être interprétée comme provocatrice, alors qu’en réalité, elle est bien réelle. Je vous la soumets aujourd’hui : « Comment peut-on être à la fois Franc-maçon et Chrétien sans être schizophrène ? »

En 1888, dans « Le Crépuscule des idoles » Friedrich Nietzsche écrit la chose suivante : « En renonçant à la foi chrétienne, on se dépouille du droit à la morale chrétienne. Celle-ci ne va absolument pas de soi (…). Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l’on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité. »

Je doute que le philosophe prusse ait été un jour Franc-maçon. Je vous confirme que pour ma part, je ne suis pas philosophe. Pourtant, nous nous rejoignons totalement sur ce constat. Travailler à la gloire de Dieu (ou en son nom pour certains autres), ne peut s’effectuer qu’avec la toile de fond de la foi du croyant. C’est là qu’une incohérence profonde apparaît !

Pour ce qui concerne la maçonnerie, son fondement indiscutable repose sur le doute, ou la quête de la gnose si vous préférez. Un Franc-maçon qui œuvrerait dans la foi d’une vérité révélée serait comme un chrétien qui admettrait le doute sur l’existence de son Dieu unique. Dans les deux cas c’est totalement incompatible.

A chaque fois que j’ai posé la question à un adepte de la fusion du dieu en tablier, il m’a répondu par des pirouettes du genre :

  • « Je suis chrétien et voila 30 ans que je concilie parfaitement les deux »
  • « Il ne faut pas prendre les choses au pied de la lettre, la foi peut être considérée comme une simple boussole »
  • « Il suffit d’être dans la foi durant les offices religieux et s’ouvrir au doute durant les Tenues »

Vous vous souvenez de la réplique de Jean Gabin dans le film Le Président : « Y’a aussi des poissons volants mais qui ne constituent pas la majorité du genre. » Pour moi, le mélange des genres entre la foi et la quête de la gnose conduit tout simplement à une schizophrénie certaine. Je ne condamne, ni ne juge aucune voie spirituelle dans mon propos. Il s’agit uniquement d’incompatibilité entre deux voies d’élévation. Je connais des derviches tourneurs qui tournent et des méditants bouddhistes qui méditent immobiles. Les deux voies peuvent conduire au même sommet. Mais si vous demandez à Mathieu Ricard de commencer à faire des rotations physiques durant ses méditations vous risquez de perturber le pauvre homme jusqu’à le rendre fou.

S’adapter à un système dysfonctionnant ou contre nature ne le rend pas normal par la quantité de pratiquants. Vous conviendrez avec moi qu’à l’époque ou l’église nous faisait croire que la terre était plate, cela n’a pas influencé d’un millimètre la circonférence de notre planète. Il en est de même avec cet assemblage surprenant de la foi et de la quête de la gnose. Ce n’est pas parce que de nombreuses Loges le pratiquent que cela devient pour autant logique ou efficace.

Certains vont sauter sur l’occasion pour me vendre leur laïcité qui lave plus blanc que blanc. Je vous préviens tout de suite, j’ai encore plus de mal à comprendre ceux qui viennent en Loge pratiquer un Rituel maçonnique pour glorifier la laïcité. Cela revient en quelques sortes à organiser un méchoui pour les végans !!! C’est tout aussi incompatible.

Soit on pratique un Rituel car on reconnait la force du non visible, soit on est purement rationnel et on zappe de ses tenues tous ces pitreries à commencer par l’initiation qui entre-nous soit dit, n’a rien de très cartésien.

En résumé, il me semble que la maçonnerie initiatique est une voie de spiritualité dont le moteur est la recherche de la vérité. Parmi tous ses pratiquants, certains sont arrivés avec leurs bagages chrétiens et d’autres avec leurs valises anticléricales. Tout cela porte le même nom : maçonnerie et nous sommes censés être tous Frères. Je vous avoue qu’avec un tel constat on peut comprendre qu’il y ait parfois des querelles entre frangins.

Ah à propos, avant la bagarre, si parmi vous, quelqu’un peut répondre à ma question du début, j’en serai heureux. Merci d’avance.

Franck Fouqueray