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Dialogue entre chien et loup

Lorsque le crépuscule tombe sur la ville, enveloppant toutes choses d’une ombre mystérieuse, deux individus mâles pénètrent avec une égale précipitation dans une ruelle pavée et mal éclairée, à l’écart d’une avenue passante. Qui sont- ils ? Que se confient-ils ? Qu’espèrent-ils ?

Curieusement les deux sujets sociaux s’immobilisent à proximité l’un de l’autre. Eux-mêmes paraissent impressionnés par la similarité de leur marche en ce quartier de Paris où à la lisière du jour et de la nuit, l’esprit devient plus réceptif à l’évanouissement  des formes ou à la fuite des corps. Ces deux là viennent de constater qu’ils manifestent la même intentionnalité, par ce regard qu’ils dirigent vers le haut des portes cochères pour évaluer les numéros de l’impasse : sont-ils sur la même piste ? Dans la même quête ? Pour une même maraude ?

Stoppés dans leur progression par la curiosité, voire la méfiance, chacun jauge l’autre en silence : quel est cet inconnu aux allures semblables à soi ?  Quid de son identité ? Pourquoi sa présence proche d’un couvent abritant de belles et spirituelles créatures ? Dangers ? Menaces ? Concurrences ? Instinctivement, l’un vers l’autre, ils s’approchent comme pour s’affronter, avec une commune radicalité « d’homme à homme ». L’urgence tient là : évacuer le doute qui les tenaille quant à leur identification respective : ami ou ennemi ? Bonne ou mauvaise rencontre ? Chien ou loup ?

Il est vrai que  loup et  chien se ressemblent beaucoup : tous deux  sont comme le coyote, le renard ou le dingo d’Australie, de la famille des canidés mais dans cette famille, le loup et le chien depuis la nuit des temps, tiennent à leur superbe, chacun convaincu de sa supériorité animale et instinctive !

Le premier à parler décline qu’il est chien ! Sans porter la voix, sans aboiement craintif ou surfait. Il tient des propos élitistes et assure qu’il n’est pas n’importe quel  chien, mais un chien au-delà de trois ans, aguerri à la lutte de valeurs essentielles par des années d’affrontement civique,  fidèle à des principes de courage et de vaillance comme le furent ses pères qui sont aux cieux. Usant alors d’un latin savant, « chacun peut les apercevoir », dit-il, « si bien sûr on est averti d’astronomie, dans les constellations du Grand Chien (« Canis Major ») qui abrite  Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel, celle du Petit Chien (« Canis Minor ») qui accueille Procyon, l’étoile se levant juste avant Sirius, et la constellation boréale des Chiens de Chasse (Canes Venatici) ». Alors qu’il allait faire suivre l’exposé sur sa famille céleste, par l’inventaire de ses qualités telles l’intelligence, la loyauté, la fidélité et insister sur la popularité de lui et des siens auprès de l’humanité toute entière, l’autre l’interrompt.  

Le dardant d’un regard glacial de ses deux yeux jaunes, il précise qu’il est loup !  Afin d’éviter tout malentendu il ajoute qu’il n’est ni un loup vulgaire ni le loup affamé des fables de La Fontaine ou des contes de Perrault, mais le loup grand commandeur des Carpates. Profitant de l’effet de surprise sur son vis-à-vis, il lui confie qu’il demeure (même s’il aime la solitude des grands espaces), à la recherche d’une nouvelle meute à protéger, à inspirer, en encourageant chaque membre à comprendre le Grand Mystère et la Vie. Son seul but sur terre, quel qu’en soit le coût, est l’Harmonie Universelle et non pas la résolution de problématiques domestiques ou la recherche d’un bancal modus vivendi !

A la fin de cet envoi d’un grand lyrisme, la lune qui se dévoilait de quelques nuages, est venue accorder avantage au loup sur le chien, en renforçant à point nommé, la charge prestigieuse du surnaturel et de l’énigme. Eclipsées alors la fierté du chien quant à ses ascendants, sa popularité auprès des humains, son immuable servitude à ses maîtres ! L’apparition de l’astre lunaire resituait en argument majeur cette alliance mémorielle passée avec le loup, une alliance qui lui dispense depuis toute éternité de l’énergie psychique et accorde à son inconscient du savoir et de la sagesse ! (En clair : être avec le loup intensifie de beaucoup la métaphysique et la spiritualité !)

Au travers d’un dialogue serré, alors que l’obscurité s’étendait, ils se sentirent devenir compères car les deux se reconnaissaient inspirés par un certain idéal d’unité et de rassemblement.  Ils convenaient que chacun puisse ici bas avoir son rôle à jouer car le pragmatisme, l’ardeur et le rêve pouvaient y cohabiter. Leur but se révélait identique : protéger les faibles, les affamés, les opprimés quelque soient leur genre ou leur sexe ! A minuit bien passé, ils avaient même pu déterminer comment tracer de nouvelles règles et consolider un esprit de concorde qu’ils allaient étendre d’ici jusqu’au désert du Golan en passant par le cercle polaire, sans oublier les trottoirs de Manille et le massif des Ardennes ! Lorsque les étoiles ont pâli et que l’horizon blanchissait, ils se sont quittés frères et amis, persuadés qu’ils pouvaient désormais aller chacun de leur côté dans le monde pour faire advenir la vérité et un bien meilleur temps pour la planète !

Codicille : si entre ces deux représentants du Vivant, le dialogue ne manqua pas de chien, l’échange fit toutefois grand honneur au loup qui avait pu attester toute la nuit de son alliance avec la lune ! L’histoire du pacte entre chien et loup se transmit assez vite dans la famille des canidés même si Goupil, le renard, a tenu à en rabattre un peu : « Ne faites pas un fromage de toute cette histoire ! » disait il, lorsqu’il la rapportait à  ses petits compagnons et compagnonnes lors de veillées tenues au fond des bois. Et il conseillait : « Restez dans la vigilance et la persévérance et préférer la Grande Lumière au Grand Soir ! »

Embrasser

1.BOULOMIE : LA FRANC-MACONNERIE, DEMAIN

Réussir vraiment à embrasser, dès les parvis

La Sœur Zélande, arrive sur les parvis. Une dizaine de maçons bavardent. Et Zélande, tout sourire, agite la main et clame à tout vent : « Bonsoir tout le monde ! ». Puis elle se dirige vers Marie-Désiré qu’elle aime bien. Et les bévues continuent ! Elle lui claque, dans le vide, trois baisers secs. Ce n’est pas tout ! Car elle est affectueuse, Zélande !

Voici Aïcha qui se retourne tout sourire vers elle. Cela mérite bien une accolade furtive, un bras autour des épaules, surtout sans trop appuyer; de petites tapes de ci de là; résultat : Zélande se sent bien accueillie. La tenue peut commencer. Et bien pas du tout, ma Sœur. Tu « embrasses » comme la majorité le faisait en 2025. La si triste accolade ! Il faut revoir tout ça car le corps parle très fort et tu l’as oublié. Ce faisant tu n’es pas bien prête pour la tenue. Car, justement, elle commence sur les parvis !

Embrasser, c’est toucher

Toucher physiquement l’autre pour le toucher dans son cœur. Mais pas n’importe où et n’importe comment. Observons maintenant cette promesse d’affection échangée grâce à des gestes soigneux. Voici Maldoror et Isidore. D’abord, ils serrent leur corps l’un contre l’autre. Ça, ce n’est pas venu tout seul pour Isidore, gêné par le contact des bas-ventre. Mais ça y est, il a pigé. Puis, ils s’enlacent avec un bras sur l’épaule de l’autre. Ils soulignent bien la pression. C’est essentiel pour ressentir la protection affectueuse. Enfin ils s’embrassent les joues trois fois chacun. Pour de vrai. Pas de petits frôlement en fantômes de lèvres sur les pommettes figées. Par leur étreinte fraternelle Maldoror et Isidore sont dès lors plus proches. Oh ce n’est pas par les mots; ils le ressentent physiquement sans s’en douter !

L’enfant naît par la peau touchée.

Toute initiation, sous la mise en scène de son époque – les symboles, les mythes, les rites – bégaie depuis la nuit des temps, l’aventure initiale : le ventre et sa sortie. La revivre est le point d’éclosion quantique de la vie. Et cela commence par le corps tiré aujourd’hui de sa couveuse électronique. Avant c’était l’expulsion brutale; aujourd’hui c’est l’accueil par le toucher des mains du naisseur. Mais, dans les deux cas le toucher qui diffuse le bien-être au petit corps.

Les embrassades sur les parvis sont les conditions indispensables pour tous. Ils, elles entrent en état inconscient et bien réel d’affection fraternelle partagée.

Zélande, ma Sœur, tu arrives sur les parvis : ta renaissance commence : embrasse., embrasse, embrasse; tu te sentiras confusément  nouvelle, Zélande !

Au nom de la Rose : quel amour me tient?

Sans doute parce qu’elle est la plus cultivée au monde et qu’elle séduit par sa beauté et sa senteur, la rose est la reine des fleurs sur toute la planète. Son symbolisme inépuisable est parfois  difficile à cerner. Elle et son rosier ouvrent un univers qui émerveille et laisse entrevoir combien  l’esprit humain peut être touché par le « non dit »  …

Vous êtes amoureux ? Sans hésitation, offrez une rose à longue tige et elle communiquera d’elle-même vos sentiments intimes… Quelques conseils peuvent vous être utiles dans cette démarche où le nombre comme la couleur de la fleur crédibilisent la teneur de vos pensées pour l’Autre !

Exemples : vous présentez une seule rose ?  Le cadeau touchera car la rose quelque soit sa variété, est belle, raffinée, somptueuse même. Par ailleurs une seule rose n’écornera pas vos économies si vous la prenez dans la jarre bien garnie du fleuriste de votre quartier ou si vous l’avez cueillie sur votre balcon pour l’offrir tout simplement la main tendue. La fragilité d’une seule fleur fait un présent romantique, un symbole de vie attentionné et délicat. Si vous optez pour une douzaine de roses, l’élue de votre cœur saisira votre souhait de passer au bureau des mariages. Préalablement une précaution aura été assurée : après  une cour appuyée avec des chuchotements doux glissés dans le creux de son oreille mais aussi la récitation de poèmes d’amour courtois suivis de déclarations enflammées, vous lui aurez opportunément fait déposer à son adresse : trente six roses pour annoncer conjointement amour et fiançailles !

Si vous êtes déterminé à ne rien cacher de la passion dévorante qui tourmente vos sens, faites livrer 101 roses et pas une de moins car c’est bien avec 100 jours accomplis que se comptent la grâce et l’extase !  Un petit plus et un geste de fantaisie achèveront la conquête de l’aimée : faites l’acquisition d’un drone intelligent et chargez le des 101 roses rassemblées en bouquet, puis avec dextérité dans le maniement du pilotage aérien, par la fenêtre ouverte de sa chambrette, guidez l’engin volant. Et là, d’une poussette décisive sur le clavier, décrochez toutes les roses sur la couche de la belle ou au mieux sur le tapis au pied de son lit ! Votre déesse érudite (ou pourquoi pas votre héros cultivé ? ) se rappellera que la première nuit d’amour entre Cléopâtre et Marc Antoine s’était déroulée sur un lit de pétales de roses de quarante-cinq centimètres d’épaisseur (même si leur histoire d’amour comme toutes les histoires d’amour entre deux forts caractères se terminent mal en général !)

Veillez au choix de la couleur de vos roses car dans le langage des fleurs chacune parle secrètement de vous-même. Avec des pétales d’un rose un peu pâle, la rose évoque votre affection présente et un instant précieux. Par contre, de nature blanche elle suggère un amour qui soupire ou une sagesse profonde. Venue de Chine, la rose est plus particulière, plus complexe car on peut être amené à penser que votre âme se tient à la lisière de la sympathie et qu’il subsiste quelque incertitude pour l’avenir de votre rapprochement. (D’ailleurs la Rose de Chine ne tient elle pas plutôt de l’hibiscus ?).

Jaune la rose, même en bouton, peut gâter les débuts d’une entente qui pouvait être prometteuse. Cette couleur est chargée d’histoire : si le jaune rappelle la couleur des étoiles et du soleil, une fois tombé de la voûte céleste, son innocence chez les hommes a été perdue ; Judas avait une robe jaune quand pour quelques deniers d’un or grisâtre, qui furent le prix de sa trahison, Jésus Christ a été arrêté par la garde romaine. Si le jaune suggère la trahison, elle quémande aussi de celui qui choisit d’offrir une rose jaune, un pardon précisément après une tromperie déjà accomplie ! Le pardon est réellement la clef de nos relations avec Dieu et les hommes. L’esprit de pardon opère des miracles, brise les cœurs les plus durs, rétablit des foyers désunis et change les situations les plus désespérées. A la vue de la rose qui certifie la supplique, l’Etre aimé est confronté à une situation difficile à gérer qui force son estime et sa confiance comme issue à un temps de désarroi apocalyptique !

Par contre tendre au poing une rose d’un rouge profond témoigne de son impétuosité amoureuse voire de son idéalisme : le geste ne peut  laisser l’Autre insensible surtout quand il  brûle aussi d’un désir de  transport partagé et de lendemains qui chantent ! A ne pas négliger l’éventualité de proposer une rose de couleur pastel ou nuancée telle la  « rose thé » : elle laissera deviner quel doux plaisir est le vôtre à la vue de l’aimé(e) ; quant à la rose trémière elle affiche une simplicité de bon aloi et, au-delà du rustique, elle transmet un message sincère !

Bleue ? Vous dites vouloir sur le revers de votre veste, tel un blason, «  une rose bleue » ? Soyez rassuré : cela existe ! La rose d’un bleu-lilas exprime un certain sens des réalités quotidiennes mais elle préserve tout de même un peu de mystère. Au mieux, son présent atteste de ce pari fou que cultive la jeunesse qui envisage avec enthousiasme des amours éternels jusqu’au…. printemps prochain !

Bleu, blanc, jaune, rouge, rose, orange, violette…, l’étendue de la palette de couleurs des roses dévoile l’attente de métamorphoses bienvenues dans nos parcours de vie, mais évitons celles liées au roses noires : elles sont symboles de deuil et de chagrin !

A la rose et à son rosier – car on ne peut les dissocier l’un de l’autre – s’attache une spiritualité profonde. Représentée sans épines, la rose fait référence à l’Immaculée Conception et à l’absence de péchés. Dans ce cas, elle est d’une blancheur laiteuse, pour évoquer la pureté et la virginité. Dans les litanies de Lorette, Marie elle-même est surnommée la « rose mystique » et les grains du rosaire sont souvent gravées de roses. Christique, est la rose rouge qui incarne la coupe qui recueille le sang du Christ. Si d’ailleurs, dans l’Antiquité, sont nées les premières roses rouges au sein de la mare de sang déversé d’Adonis, l’amant massacré d’ Aphrodite, plus tard, sur les lieux même de la mort du Christ, au début des temps chrétiens, en une nuit, un rosier pourpre s’est dressé, tout droit vers le ciel céleste, exhalant un parfum enivrant…

Les Rose Croix, ordre hermétiste et chrétien, ont pour emblème une rose flamboyante à cinq pétales. Figurée au centre de la croix, cette rose évoque la tension vers la perfection de l’adepte intronisé Chevalier de la Rose et pèlerin de la paix en nos vertes vallées. Quant à l’origine de la Rose, certaines légendes la prétendent écossaise, sans pour autant qu’elle ait la couleur des kilts mais plutôt une sorte d’intensité envoûtante qui séduit le passant qui se penche vers son calice…

Qui m’a confiée tout cela ? Mon amie la Rose ce matin au jardin ! En m’éraflant légèrement la peau de la main, lorsque j’ai coupé sa tige, elle m’a soufflée de me souvenir que « l’on n’est bien peu de choses » et qu’au fond de nos âmes nues, se cache toujours une petite part de bonheur à trouver.   

DETRAD vous invite samedi 12 juin, à partir de 12h12, à la dédicace du roman 12 de Éric de L’Estoile

DETRAD vous invite samedi 12 juin, à partir de 12h12, à la dédicace du roman 12 de Éric de L’Estoile

La librairie DETRAD – mais aussi fabricant de décors, bijoux et accessoires – 18 rue Cadet, Paris IXe vous invite à rencontrer l’auteur de 12 à découvrir ce nouveau roman paru dans la collection « EnQuête Initiatique ».

Save the Date ! Et venez nombreux.

Relisez l’annonce de la parution de 12, ici-même : https://450.fm/2021/05/07/12/

Pour en savoir plus sur DETRAD – libraire, éditeur, fabricant de décors, bijoux et accessoires, pour en savoir plus :

Tailler SA pierre

Tailler une pierre est le premier travail effectué par l’apprenti lors de sa cérémonie d’initiation.

En hébreu, la pierre, Eben, est un mot composé des lettres alef, beth, noun, (ן ב א). Alef est la lettre de l’unité non encore manifestée, de valeur 1, elle est de ce fait ce qui était avant le commencement. La lettre beth, deuxième lettre, symbolise la demeure, le monde créé. La lettre noun symbolise l’homme. Eben, la pierre, signifierait : la transcendance trouve demeure dans la pierre pour se révéler à l’homme.

Deux grands courants initiatiques du perfectionnement de l’être sont proposés par la Franc-Maçonnerie: la Franc-Maçonnerie chevaleresque et la Franc-Maçonnerie des constructeurs pour laquelle, on s’en doute, la pierre constitue un symbole central.

Mais, de même que dans l’architecture, la pierre est positionnée selon sa nature et sa fonction, la pierre ne se taille pas, ni ne se place dans une démarche strictement isolée, mais grâce à un cadre, un plan architectural dans lequel s’organise une transmission et une réception ; c’est cet accompagnement qui rend possible la construction. On comprend, ainsi, pourquoi le cheminement lithocentrique comme métaphore principale s’est imposé naturellement à la Franc-Maçonnerie des constructeurs. La philosophie morale, qui en découle, insiste, dans ce but d’élaboration de l’être, sur la prépondérance d’une démarche axée sur les représentations du dénuement, celles du vide, étroitement associées à l’adaptation de la forme de la pierre, «tailler sa pierre» en étant l’expression la plus explicite. Cette parabole lapidaire est en rapport didactique avec l’expression «enfants de la veuve». Par itérations métaphoriques mettant en œuvre le vide, la pierre, d’abord pierre brute et informe, va pouvoir devenir pierre cubique, puis pierre cubique à pointe pour s’ouvrir et laisser apparaître une étoile flamboyante au cœur de laquelle se trouve la pierre philosophale[1]. Pour passer de la pierre brute à la pierre taillée, l’intervention de l’homme, sa volonté individuelle ou son désir sont impératif. Or, une telle démarche n’est pas spontanée, elle implique d’être conscient d’un projet d’ensemble ou d’une œuvre à construire.

Toutefois une interrogation surgit, la pierre doit-elle être nécessairement taillée afin de  la rendre propre à l’usage auquel on la destine ? La pierre brute n’est-elle pas apte, dans sa singularité, ses aspérités et son opacité, à trouver une place dans l’édifice, ne serait-ce que par le rapprochement avec les autres pierres ? Faut-il lui donner nécessairement un aspect autre, la rendre homogène, la standardiser pour l’insérer dans le dessein collectif de la construction du temple de l’humanité ?

 

Ce faisant,  ne risque-t-on pas ainsi de lui retirer ce qui fait sa beauté ou son originalité ?

Si tailler une pierre est une soustraction, tailler sa pierre est un remplacement, en soi, de ce à quoi on renonce pour accueillir l’élargissement d’une conscience plus éveillée et plus spirituelle. Et ce,  jusqu’à ce que sa forme remplace la pierre brute en repoussant ses limites. «Chaque être humain est un trésor enfoui dans une cage de préjugés historiques, marqué par la famille, la société la culture, l’histoire» (Alejandro Jodorowsky). C’est pourquoi, il convient de penser que celui (ou celle) qui taille sa pierre, n’est ni dans le renoncement ni dans l’abnégation de ce qu’il est. Il est dans l’épuration de son être, parvenant ainsi à la découverte de ce qui est caché en lui pour faire résonner, dans sa conscience, l’écho de l’unité de l’esprit et de la matière.

«Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même», écrivait Friedrich Wilhelm Nietzsche.

Tailler sa pierre c’est lui donner des facettes pour mieux réfléchir la lumière.

… Et s’il ne s’agissait pas de tailler SA pierre pour se transformer mais de passer du travail de découverte de LA pierre brute au travail SUR la pierre cubique ?


[1] Solange Sudarskis, Que signifie tailler sa pierre ? éd. de La hutte, 2015 ; 2e édition, Éditions Ledifice.com, 2021.

Don Juan l’initié – I


I
 
VOIR SA MORT

Se réveiller de sa mort pour s’éveiller à sa vie. Pour que l’homme prenne conscience du destin qu’il doit accomplir, il faut qu’un événement fort, une épreuve de l’existence le conduise brusquement à s’interroger sur le néant qu’il y mène, afin de ne pas y sombrer et de se relever en renaissant à lui-même dans un sursaut de vie.

La « metanoïa »

Il existe un deuxième Don Juan, que Prosper Mérimée a immortalisé dans Les âmes du purgatoire. Celui que j’ai qualifié d’initié a pour prototype un certain Don Miguel de Maraña, qui « était sans nul doute la personnification de l’Esprit satanique sur la terre, il était le magnifique. Possédé », écrit Lorenzi de Bradi[1]. Rien moins !

Mais écoutons Prosper Mérimée. Il décrit la scène qui va transformer le personnage, l’événement qui va bouleverser sa vie, le déclic qui va convertir son regard et, du même coup, convertir son être et donner un sens à son existence.

C’est, en quelque sorte, la « metanoïa » la métamorphose de l’initié dans les anciens Mystères – ce qu’on traduit en philosophie par « un changement de point de vue radical » et qu’Albert Camus qualifie de « saut existentiel » dans Le mythe de Sisyphe.

Qu’entend-il par là ?

Un épisode change irrévocablement l’individu et modifie ses comportements, lui faisant réaliser que le monde n’est pas aussi absurde qu’il lui paraît, et que chaque homme a un destin s’il veut bien le rechercher puis l’accomplir.

Pour chacun de nous, au travers d’un événement qui nous réveille et qui nous révèle, il s’agit de découvrir la place de notre pierre dans l’édifice de l’humanité.

Le mythe initiatique du Don Juan de Mérimée

Comment cela s’est-il passé pour Don Juan ?

Résumons le récit en reprenant quelques éléments de l’œuvre de Mérimée.


Don Juan rentre chez lui, un soir de débauche, d’un pas tranquille, la cape jetée sur l’épaule. Au détour d’une rue, il aperçoit « deux longues files de pénitents portant des cierges allumés [qui] précédent une bière couverte de velours noir, portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l’épée au côté. La marche était fermée par deux files de pénitents en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s’avan­çait lentement et gravement. On n’entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l’on eût dit que chaque figure glis­sait plutôt qu’elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des Statues.

À ce spectacle, don Juan éprouva d’abord cette espèce de dégoût que l’idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s’éloigner, mais le nombre des pénitents et la pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s’ouvrir avec bruit, don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges et lui demanda poliment quelle était la personne qu’on allait enterrer. Le pénitent leva la tête : sa figure était pâle et décharnée comme celle d’un homme qui sort d’une longue et douloureuse maladie. Il répondit d’une voix sépulcrale :

  • C’est le comte don Juan de Maraña.

Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de don Juan ; mais l’instant d’après il reprit son sang-froid et se mit à sourire.

  • J’aurai mal entendu, se dit-il, ou ce vieillard se sera trompé. Il entra dans l’église en même temps que la procession.

Les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l’orgue ; et des prêtres vêtus de chapes de deuil entonnèrent le De profundis. Malgré ses efforts pour paraître calme, don Juan sentit son sang se figer. S’approchant d’un autre pénitent, il lui dit :

  • Quel est donc le mort que l’on enterre ?
  • Le comte don Juan de Maraña, répondit le pénitent d’une voix creuse et effrayante. Don Juan s’appuya contre une colonne pour ne pas tomber. […] Enfin, faisant un effort, il saisit 1a main d’un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.
  • Au nom du ciel ! mon père, s’écria-t-il, pour qui priez-vous ici, et qui êtes-vous ?
  • Nous prions pour le comte don Juan de Maraña, répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son âme, qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du comte don Juan de Maraña.

[…] Don Juan s’écria : « Jésus ! » et tomba évanoui sur le pavé[1]. »

L’épreuve de l’existence

Ce Don Juan voit sa propre mort, là, devant lui : son cadavre dans un cercueil. Mieux encore : il ne voit pas seulement sa mort ; il la touche. Alors il ne peut plus dire à la statue du Commandeur et au Dieu qu’elle représente, comme dans le Don Juan profane, celui dont Tirso de Molina a tracé le modèle : « Bien lointaine est votre échéance ! »

Non ! Il est maintenant confronté à sa propre mort, qu’il palpe du doigt ; et ce doigt, c’est celui de la justice (divine). Face au vide de son existence, devant son propre corps qui se décompose entre ses mains qui l’effleurent avec incrédulité pour s’assurer de sa réalité, il n’y a plus de délai, plus de compromis, plus de tergiversation possible. Il faut choisir définitivement sa mort… ou tenter une rédemption ! Même si la vie est absurde, Camus nous y invite : Il faut la vivre comme si elle ne l’était pas. Il faut lui donner un sens.

Quel est le message du Don Juan de Mérimée ?

Il dit : Pour que l’homme prenne conscience du destin qu’il doit accomplir, il faut qu’un événement fort, une épreuve de l’existence le conduise brusquement à s’interroger sur le néant qu’il y mène, afin de ne pas y sombrer et de se relever en renaissant à lui-même dans un sursaut de vie.

C’est un « saut existentiel » qui fait basculer ce « vaut-rien » vers un système de valeurs qui porte sens[2] ; c’est le « retournement du croyant » vers la foi – à l’exemple de Saint Paul sur le chemin de Damas – ; c’est la « lumière de l’initié » qui le conduit vers l’éveil de la conscience et du cœur.

Il s’agit, dans tous les cas, d’une conversion psychologique et spirituelle…

Pierre PELLE LE CROISA, le 21 mai 2021


[1] MÉRIMÉE P., Les âmes du Purgatoire in Romans et nouvelles de Prosper Mérimée (éd. N.R.F., coll. Bibliothèque de la Pléïade, Paris, 1942).

[2] CAMUS A., Le don juanisme 30 in Le mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde (éd. Gallimard, Paris, 1942).

[1] BRADI L. de, Don Juan. La légende et l’histoire (éd. Librairie de France, Paris, 1930).

La Revue Maçonnique « Points de Vue Initiatiques » fête son 200ᵉ numéro !

« Points de Vue Initiatiques » est la revue trimestrielle de la Grande Loge de France. Elle se focalise sur des sujets foncièrement maçonniques et spirituels, allant du symbolisme à l’histoire de la maçonnerie, en passant bien sûr par un regard sur les mystères de l’initiation.

Tirée autour de 5000 exemplaires pour chaque numéro, créée il y a plus de 57 ans et éditée quatre fois par an, cette revue souhaite lier la maçonnerie traditionnelle à son univers contemporain. Les différentes rubriques veulent aller aux sources de la Tradition, dans sa richesse et complexité, tout en restant abordable et lisible.

Tous les numéros proposent un message de l’actuel Grand Maître de la GLDF ; pour autant, elle se veut ouverte à tout le paysage maçonnique, et même au-delà, car elle invite ouvertement les profanes intéressés à la lire !

« Il n’y a pas de pensée maçonnique ou non-maçonnique, dans le sens où c’est la pensée des hommes. Si certains sont séduits par les sujets que l’on traite, pourquoi les empêcherions-nous de s’y intéresser ?  » me raconte avec cœur le rédacteur en chef, Olivier Balaine, tout en reniant tout prosélytisme.

Chaque numéro est organisé autour d’une thématique particulière. Si des francs-maçons de la GLDF font partie de l’équipe rédactrice, des invités profanes sont parfois appelés afin de contribuer à la richesse de la revue. Ainsi, scientifiques, philosophes et autres experts dans leurs domaines peuvent être appelés à participer aux recherches de cette publication périodique.

Son 200ᵉ numéro sera titré « Du bon usage des symboles », et le rédacteur en chef et son équipe ont souhaité qu’exceptionnellement, 200 pages soient proposées à ses lecteurs. Un numéro qui s’annonce déjà collector, allant à l’épicentre de la Franc-Maçonnerie et de sa pratique moderne, qui présentera un grand intérêt pour tous ceux, initiés ou non qui auront à cœur de la lire.

« Il n’y a pas de démarche maçonnique sans symbole », me confie Olivier Balaine. « Les symboles sont communs à tous les francs-maçons ; mais, comment sont-ils utilisés, comment vont-t-ils nous aider à comprendre le monde ? » Quelques questions auxquelles la prochaine édition de cette revue tentera de répondre, et d’aller bien plus loin encore.

L’abonnement à « Points de Vue Initiatiques » peut être acquis à travers à la boutique internet de la GLDF: https://boutique.gldf.org/. Sortie officielle de ce numéro le 23 juin 2021.

Enfin, afin de fêter ce numéro très spécial, une visioconférence ouverte à tous (profanes et initiés) est proposée le 24 juin à 19 h 30, sur le thème détonant « Symboles et mythes, toujours actuels ? » (avec déjà plus de 1000 inscrits !) Vous pouvez vous enregistrer à celle-ci grâce au lien suivant : https://zoom.us/webinar/register/WN_IOfCfrH2SjW7TOq5CUQIpg,

Merci à Olivier Balaine, rédacteur en chef de PVI d’avoir accepté de répondre à quelques questions afin de pouvoir rédiger cet article avec plus de précision.

EPREUVE

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« Vous êtes admis à passer les épreuves de l’initiation »

Même si les langues diverses en ont largement diversifié le fonds commun indo-européen, l’idée première est celle de la croissance, du développement. Ce qui autorise des rapprochements, sans aucun doute étonnants, nés du grec *phusis, *phullon, du latin *folium, *flos-floris, *fuo, du gaulois *blad. Ainsi s’avance le cortège sémantique de la physique, de la chlorophylle, du néophyte, de la feuille et de la fleur, du trèfle et du cerfeuil, de la marguerite qu’on effeuille pour fleureter ou flirter, des livres en folio ou florilège. Ainsi les idées effleurent-elles la conscience et le fleuron de la jeunesse s’en trouve-t-il nourri. Les parlers germaniques et le gaulois, par le *blad, ont semé le blé dans les champs qu’ils avaient déblayés ou remblayés…

Le latin a perçu dans cette idée de croissance vitale le futur et, en préfixant le radical *pro-bhos, a nommé « ce qui pousse droit » et les moyens de le rendre tangible. D’où *proba, la preuve, ce qui rend croyable, probable, qui en justifie l’approbation, en toute probité et sans réprobation.

L’épreuve de l’initiation est un exercice probatoire. On y éprouve et renouvelle des sensations oubliées, une relation inédite au monde, on y met à l’épreuve ses présupposés ordinaires. Une relativisation nécessaire de ses certitudes, qui ouvre le champ à un autre probable, à une liberté neuve entrevue.

Puisons chez Oscar Wilde ce conseil d’apparente légèreté « On devrait toujours être légèrement improbable »… Annick Drogou

Les mots de Jean

Du premier mot, “épreuve“, on pourrait ne retenir que la difficulté de l’obstacle à franchir, douloureuses épreuves que toute vie réserve et qu’il faudra bien surmonter pour ne pas mourir, ou bien épreuves sportives dont on sort victorieux après l’effort récompensé et, là, l’obstacle n’est plus qu’un jeu qui associe la difficulté à la joie. Il y a toujours un après à l’épreuve, une espérance et un accomplissement à condition de franchir l’épreuve : « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».

Quel contraste avec le deuxième mot, “éprouver“, si proche, si loin ! Tant de sentiments que nous éprouvons, et que nous éprouvons par rapport à une circonstance ou à un autre être vivant qui ne nous laisse pas indifférent. Quand on affirme éprouver, ce qui est ressenti est généralement très fort : amour, haine, peur, joie, plénitude…

Toute épreuve ne peut être réellement vécue que dans la mesure où elle s’éprouve. On ne peut lui rester extérieur. L’épreuve initiatique n’est pas qu’un ressenti, c’est un franchissement qui transforme. Éprouvette ou athanor ? Et dans cette éprouvette, quelle expérience alchimique ? L’épreuve peut-elle produire sa preuve ? Seulement la preuve que la vie est plus grande que ses apparences et que nos conditionnements.

Jean DUMONTEIL

Lao Tseu et le Tao Te King au présent

Lao Tseu est-il l’inventeur du Tao donc du Taoïsme ?

Officiellement il conviendrait d’écrire « Laozi et le daodejing » puisque la transcription du chinois devrait s’effectuer désormais en pinyin zimu et non dans celle de l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO), ceci suivant des traités internationaux co-signés par la France. La prononciation « anglaise » ayant pris le pas sur la prononciation « française ». Laozi en anglais se prononce simplement Laotseu. Donc cela commence bien. L’existence historique de Lao Tseu est d’ailleurs fortement contestée. Il aurait donc vécu aux alentours de 600 Av. J.C. et avant de disparaître dans la nature aurait confié ce manuscrit à un petit bouvier. Laozi (ou Lao Tseu) n’est évidemment pas son nom puisqu’il s’appelait Li Er et qu’on le nommait communément Taishang Laojun soit « Lao Seigneur Suprême ». Pourtant on le donne comme « père fondateur du taoïsme » qu’on aurait donc pu appeler Laoïsme (Laojia) pour prendre exemple sur Confucius ou sur Bouddha. Mais Laojia en chinois signifie « ancienne école – ancienne dans le sens de vénérable » ce qui lui aurait apporté un avantage considérable sur les deux autres et aurait rompu une certaine harmonie. En Chine ce qui est vieux, donc honorable ou vénérable est bien. Les jeunes manquent d’expérience donc de savoir-faire. On ne peut donc pas trop leur faire confiance. Lao Tseu signifie, d’ailleurs, le « vieil enfant », presque le « vieil enfançon », puisque qu’il aurait vécu quatre-vingts années dans le sein de sa mère. A pratiquer le fameuse « respiration embryonnaire » ou « respiration du Ciel Antérieur » (littéralement « avant d’avoir vu le jour ») qui existe toujours dans le « Qigong du Tao » (Tao-Yin ou daoyin en chinois et Do In en japonais – c’est la même chose) . En réalité, dans cet ouvrage Lao Tseu passe le plus clair de son temps à expliquer comment les choses se passaient « avant ». Donc il ne fait que de relater des faits. Il ne les engendre pas ni ne les imagine. C’est très proche d’un rapport de gendarmerie qui aurait été rédigé par un haut gradé lettré et quelque peu poète. Mais pas trop. Le taoïsme, dans son principe et dans ses pratiques corporelles, rituelles, énergétiques, philosophiques, initiatiques, spirituelles et même religieuses (sic) existait donc bien avant Lao Tseu. Le fait qu’on ait retrouvé et publié trois ouvrages, le Lao Tseu, le Tchouang Tseu, le Lie Tseu ne confère pas à leurs auteurs, aussi éclairés fussent-ils, le titre de « Pères du Taoïsme ». Probablement sur quelques milliers d’ouvrages disparus ou passés sous silence. Ou rédigés sur des carapaces de tortues ou des os de bovins et de félins broyés pour utilisation dans la pharmacopée traditionnelle (les fameux os de Dragons !). Ou coulés dans du bronze fondu pour obtenir des armes à l’époque des Royaumes Combattants (Ve siècle Av. J.C. 220 Av. J.C.). Après ces quelques amorçages il est temps de lancer le pavé dans la mare.

Mettre le Tao au présent !

 Les Chinois, depuis des millénaires, fonctionnent au présent. Ils ne disent pas « hier j’étais à Paris et demain je serai à Reims » mais « hier je être (à)Paris demain je être (à) Reims ». Ce sont de simples caractères, ou sinogrammes, bien choisis, qui se suivent sans complications. Mon professeur chinois Wang Zemin, qui parlait parfaitement français puisqu’issu d’une grande famille et élevé chez les Jésuites à Canton, me disait « En réalité nous parlons et écrivons comme les Sachems des films américains » : « Ce soir soleil rouge couchant sur grande plaine réchauffe cœur homme ». Ce qui écorche évidemment les oreilles des littéraires de nos Facultés. Je vous laisse donc réécrire cette phrase qui n’en est pas une.
Et nous allons immédiatement avoir cinquante versions différentes avec de nombreux effets de manche et des superlatifs de bon aloi. Au chapitre XV du Tao Te King lorsqu’il est écrit « Dans les temps anciens ceux qui savaient pratiquer la Voie étaient… » il faudrait donc lire « De tous temps ceux qui pratiquent la voie sont… » et on passe alors du comte de fée au compte de faits. La première proposition est « Autrefois dans un pays lointain » (« long ago and farewell » ou far away) et on se retrouve avec des princesses, des lapins roses, des formules et des baguettes magiques et tout un tintouin mystico-gélatineux qui n’augure rien de très sérieux. Une espèce de Disney World à la chinoise. Donc de l’affabulation. Celle qui suit est simplement réaliste « de tous temps si on pratique on obtient un certain résultat ». C’est ce qu’affirme, d’ailleurs, Tchouang Tseu
« C’est en marchant sur le chemin qu’il se trace. La juste mesure permet la pratique. Pratiquer c’est chercher à atteindre un résultat. Etre proche du résultat c’est se rapprocher de (du) Tao. Il faut affirmer ce fait » (Tchouang Tseu ou Zhuangzi Œuvre Complète II – Réduction ontologique). Notons au passage, avec un deuxième pavé dans la mare aux grenouilles, que les Chinois disent simplement Tao ou dao, lui laissant le bénéfice du doute. Nous avons pris l’habitude bien française de lui coller une paire de moustaches et des attributs virils. Il est donc devenu par la force des choses et de l’habitude LE Tao. Il n’en demande pas tant. La simple référence à un passé révolu voire suspect de complaisances permet simplement de laisser croire que ce qui était possible jadis et ailleurs ne l’est plus ici et maintenant. Et donc que toutes celles et ceux qui pratiquent encore le font uniquement pour passer le temps. Ce qui n’est pas forcément le cas. Lorsqu’il est écrit « Les énergies légères et subtiles montèrent pour former le ciel tandis que les énergies plus denses descendirent pour former la terre… » on se retrouve dans une espèce de genèse où Dieu, pardon Tao, se reposa le septième jour. Et s’en lava les mains. Alors que dans la compréhension des « praticiens de la Voie » le ciel et la terre continuent de se former. Le dimanche tandis que Dieu se repose, Tao prolonge son effet. Au présent.

Quelques difficultés et complications de traduction. D’où le comte de fée.  

Mais revenons à Lao Tseu car « Le retour est le mouvement de Tao ». Sa première proposition donc I (chapitre) est « dao ke dao fei chang dao » la première ligne de son ouvrage, se compose de six caractères dont trois se répètent (dao). Normalement sans ponctuation donc sans même de virgule. Le deuxième caractère représente une interjection méprisante, presque un son de métal, (Ke) indiquant le rejet. Brutalement dit « Tao pouark Tao ». Compréhensible mais intraduisible. Et pourtant chaque version du Tao Te King propose sa mixture.
« Le Tao qu’on peut exprimer n’est pas le Tao » (Henning STROM -You Feng) « La voie qui peut s’énoncer n’est pas la voie pour toujours »(François Houang Edition du Seuil) « Le sens que l’on peut exprimer n’est pas le sens éternel » (Richard Wilhelm Ed. De Medicis) « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même » (Marcel Hertsens – Ed Le Centurion) « La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante » (Duyvendak Ed Maisonneuve) « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même » (Liou Kia-Hway Ed. NRF Gallimard) « Sans nom (inqualifiable)est la voie ». (Richard Payette Ed. RTPM Taichi) « Le Tao qui peut être dit n’est pas le Tao éternel »… « Le Tao qui peut être discuté n’est pas le chemin transcendant »… « Voie qu’on énonce n’est pas la voie » (Claude Larre Institut Ricci) à qui nous laisserons le dernier mot. Au moins on ne peut pas trop les accuser de s’être plagiés. Mais cette proposition définitive n’empêche pas Lao Tseu de rédiger 84 chapitres. Les Chinois disent d’ailleurs « salles » comme les pièces d’un palais.  Soit dit en passant 84 = 8+4 = 12 ; 1+2 = 3. C’est une somme ! La totale. Lao Tseu explique doctement « Tao engendre Un »(Tao Sheng Yi) ; « Un engendre Deux » (Yi sheng Ar) ; « Deux engendre Trois » (Ar Sheng San) ; « Trois engendre Multitude » (San Sheng Wan). Wan explique l’Empereur Kangxi est « la multitude, la myriade des fourmis volantes obscurcissant le ciel avant l’orage ». Elles sont innombrables donc on ne peut pas les compter. C’est le fait de la myriade. Mais dans la plupart des traductions on se retrouve avec « dix mille ». « Les dix mille êtres s’adossent au Yin et embrassent le Yang ». Et du comte de fée on se retrouve chez le comptable du notaire. Puisqu’on vous dit qu’on ne peut pas les compter. Lao Tseu donne ici une recette jamais démentie de manipulation. Une première hypothèse (le ciel est bleu), une deuxième hypothèse (non il est gris), une troisième (c’est probablement la faute des Martiens) et immédiatement naissent une foultitude d’élucubrations sur les Martiens. Et donc sur le complotisme.  La première hypothèse, qui était juste, passe donc en 8497eme position. Et le tour est joué. A côté la stratégie militaire de Sunzi (Sun Tseu) et de ses « Treize Articles » c’est du gros godillot.

La vertu c’est simplement l’efficace donc l’utile.

 Tao Te King (ou daodejing) signifie simplement Voie (doit-on d’ailleurs traduire Tao ?) Efficace (Te ou de) Traité (King ou jing). Te, de, la « vertu » c’est simplement ce qui est efficace, utile.
Sans nécessairement de notion de morale. C’est la « Vertu du Prince » de Machiavel, c’est la vertu du sixième couplet de la Marseillaise (« Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus, nous y trouveront leur poussière et la trace de leurs vertus »), c’est « la vertu des simples » dont la phytothérapeutique et l’utilisation rationnelle des plantes dans le langage de nos grands-parents.
Tao, comme la plante, comme le souffle (Qigong) est « naturellement »(simplement) (Ziran ou Tseu Jan) efficace mais si on en connaît la vertu on le rend plus efficace encore. Mais Tao, comme la plante ou le souffle, n’a pas à se justifier. (Il) (Tao) est. C’est donc le Traité qui « rend la Voie plus efficace encore ». Tao Efficace Traité. Simplement. Il permet notamment de définir ce qui est « essentiel, important, secondaire et superflu » et de s’en accommoder au mieux. « Après la perte de Tao vient l’efficace (Te). Après la perte de l’efficace vient la bienveillance (Ren). Après la perte de la bienveillance vient l’équité (Yi). Après la perte de l’équité vient la convenance (Li)… ». La convenance (Rituel) est probablement superflue mais quand même bien utile en société. Wang Zemin, mon professeur chinois affirmais souvent « Combien il est difficile de demeurer taoïste dans un pays qui ne respecte pas même Confucius ».
Georges Charles

« Origine et gouvernance du Rite Écossais Ancien et Accepté par un Grand Commandeur »

« Origine et gouvernance du Rite Écossais Ancien et Accepté par un Grand Commandeur »

Vendredi 11 juin 2021 à 18h, Château Saint-Antoine à Marseille, « Le Comptoir du livre » organise une dédicace précédée d’une causerie autour du livre de Claude Collin, Souverain Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil de France (SCDF).

Origine et gouvernance du Rite Écossais Ancien et Accepté par un Grand Commandeur est un ouvrage publié le 10 mars dernier (Le Mercure Dauphinois, 366 pages, 18,50 €) et préfacé par Jacques Rozen, actuel Grand Commandeur du SCDF.

Nous vous invitons à prendre connaissance de la 4e de couverture :

« Homme de conviction et d’action, Claude Collin a placé sa vie au service de la cité. Ingénieur de l’École Centrale Marseille, il a exercé entre autres, des fonctions de Direction Générale touchant à la sécurité sous toutes ses formes dans la cité phocéenne, tout en s’impliquant dans d’autres associations dont un Institut créé en 1991 destiné à la prévention et à la gestion des risques sur les territoires et qui fonctionne toujours. Humaniste intransigeant sur les valeurs essentielles, son investissement auprès de la collectivité ne pouvait que trouver un prolongement naturel dans une vie maçonnique riche, commencée à l’âge de vingt-deux ans à la Grande Loge de France où il a rempli offices et missions d’importance. Entré dans la Juridiction voilà plus d’un demi-siècle, il a gravi tous les degrés initiatiques du Rite Écossais Ancien et Accepté jusqu’à une cooptation en 1992 qui l’a conduit en 2009 à l’investiture de vingt-deuxième Grand Commandeur du Suprême Conseil de France. Rares ont été les legs écrits des hauts dignitaires, d’où la valeur du témoignage de son auteur, apportant non seulement sa profonde connaissance d’un Rite remontant à l’aube de l’humanité pensante, s’appuyant parfois sur des documents inexploités à ce jour, mais de plus nous faisant partager la vision d’une Institution avec laquelle il n’a fait qu’un et qu’il contribue à pérenniser. Sous sa plume trempée dans plus d’un demi-siècle au service de l’Ordre initiatique, nous assistons à l’émergence du Rite Écossais Ancien et Accepté du cadre légendaire de la Tradition pour s’inscrire dans les jalons de l’histoire. Nous côtoyons tous ceux qui ont tracé son chemin pour transmettre le flambeau à d’autres afin qu’ils poursuivent leur œuvre, pour in fine donner à ce Rite une sagesse, une force et une beauté lui permettant de traverser imperturbablement les âges et s’inscrire dans l’éternité. »

Pour mémoire, le Suprême Conseil de France, fondé en 1804, est l’un des organismes maçonniques français chargés de gérer les hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il est à l’origine de la création de la Grande Loge de France en 1894.

Claude Collin, Souverain Grand Commandeur honoraire du Suprême Conseil de France, était présent lors de l’inauguration du nouvel Hôtel de la Grande Loge de France à Marseille le 1er juin 2018.

L’accueil sera assuré dès 17h, le bar et « Le Comptoir du livre » seront ouverts. La fin de la causerie est prévue pour 20h30. Tout ceci, bien sûr, sous réserve des restrictions réglementaires Covid.

Cet événement marquera la reprise des manifestations maçonniques au Château Saint-Antoine, qui, pendant toute la crise sanitaire, avait seulement accueilli les Tenues des Loges.

Infos pratiques :

Le Comptoir du livre

Librairie de l’Orient et Bibliothèque au Château Saint Antoine

10 Bd Jules Sebastianelli – 13011 Marseille

Et sur comptoirdulivre.fm

contact@comptoirdulivre.fm

librairiedelorient@gmail.com