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De notre confrère cubain fr.cibercuba.com
La pression exercée par les autorités cubaines sur la franc-maçonnerie indépendante connaît un nouvel épisode. José Ramón Viñas Alonso, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33ᵉ degré pour la République de Cuba, affirme avoir été soumis à un interrogatoire par la Sécurité de l’État avant de se voir imposer une nouvelle mesure de contrainte. Il devra se présenter chaque mercredi devant les autorités, ne pourra pas circuler librement et se voit interdit de quitter le territoire cubain.

Cet épisode s’inscrit dans un conflit qui oppose depuis plusieurs années la direction maçonnique cubaine au ministère de la Justice. Au-delà d’un différend administratif, cette affaire révèle une lutte plus profonde autour de l’autonomie d’une institution historique, implantée dans la société cubaine depuis des générations et considérée comme l’une des rares organisations civiles à avoir conservé une marge d’indépendance face à l’État.
Une mesure de contrainte après un interrogatoire
Selon le récit de José Ramón Viñas Alonso, diffusé dans une vidéo relayée par CubaNet et repris par CubaNet/CiberCuba, l’interrogatoire a été mené par un instructeur pénal du Département des crimes contre la Sécurité de l’État. Les autorités lui reprocheraient un présumé délit de « désobéissance ».
À l’issue de cette audition, une mesure de contrainte lui aurait été notifiée. Elle comporte plusieurs obligations :
- Une présentation hebdomadaire devant les autorités, chaque mercredi à 14 heures.
- Des restrictions concernant ses déplacements.
- Une interdiction de quitter Cuba.
- Le maintien d’un contrôle policier sur ses activités et ses mouvements.
À sa sortie du commissariat, le dirigeant maçonnique a déclaré : « Ils viennent de me mettre une mesure de précaution. De chez moi, je ne peux pas sortir, au niveau du genou, tout est pareil. » Cette déclaration, rapportée par le média, traduit la dimension concrète de la mesure : au-delà de sa qualification juridique, celle-ci limite directement la liberté de déplacement de l’intéressé.
Le terme de « mesure cautelaire » ou de mesure de précaution désigne, dans ce contexte, une restriction imposée avant l’issue définitive de la procédure. Elle ne constitue donc pas, en elle-même, une condamnation pénale. Mais elle place le dirigeant maçonnique dans une situation de surveillance et de vulnérabilité particulièrement lourde.
D’un litige administratif à une affaire de Sécurité de l’État
Le point central soulevé par José Ramón Viñas Alonso concerne la compétence des services de sécurité dans cette affaire. Le conflit initial opposerait le ministère cubain de la Justice, le MINJUS, au Conseil suprême maçonnique. Il s’agirait donc, à l’origine, d’une question administrative portant sur la représentation et la direction de l’institution.
Le dirigeant s’interroge publiquement : « Nous ne comprenons pas comment un litige administratif entre le ministère de la Justice et le Conseil suprême est devenu un intérêt pour la Sécurité de l’État. »
Cette question est au cœur du dossier. Elle exprime l’incompréhension de la direction maçonnique face à la transformation progressive d’un conflit institutionnel en affaire pénale et sécuritaire. L’intervention d’un instructeur relevant du Département des crimes contre la Sécurité de l’État donne à l’affaire une dimension qui dépasse largement le simple désaccord de gouvernance.
Pour Viñas Alonso, l’explication résiderait dans le poids historique de la franc-maçonnerie cubaine : « La seule idée que l’on pourrait avoir est le prestige, l’appel, l’histoire de la franc-maçonnerie. Il doit toujours y avoir une préoccupation à propos de l’institution maçonnique. »
Autrement dit, ce ne serait pas seulement la personne du dirigeant qui attirerait l’attention des autorités, mais l’existence même d’une organisation disposant d’une mémoire, d’une influence sociale et d’une capacité de mobilisation autonome.
Un conflit ancien avec le pouvoir cubain
L’épisode actuel ne constitue pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une séquence de pressions qui aurait commencé au moins en juillet 2021. À cette époque, José Ramón Viñas Alonso avait été convoqué pour la première fois par la Sécurité de l’État après avoir signé une lettre critique à l’égard du président Miguel Díaz-Canel et de la répression consécutive aux manifestations du 11 juillet.

Les manifestations du 11J ont constitué l’un des mouvements de contestation les plus importants connus par Cuba depuis plusieurs décennies. Dans ce contexte, toute prise de position publique émanant d’une institution disposant d’une légitimité historique pouvait être perçue par le pouvoir comme un acte de défiance politique.
La signature de cette lettre semble avoir marqué une rupture. Depuis lors, la relation entre les autorités et la direction maçonnique s’est progressivement détériorée. Le conflit ne se limiterait plus à la liberté d’expression d’un responsable, mais concernerait désormais le contrôle de la structure dirigeante et de son autonomie juridique.
La tentative de remplacement de 2025

En mai 2025, le ministère de la Justice aurait tenté d’imposer Lázaro Faustino Cuesta Valdés comme dirigeant intérimaire, en remplacement de José Ramón Viñas Alonso. Cette initiative aurait été accompagnée de menaces concernant le retrait de la reconnaissance officielle de l’organisation et le gel de ses fonds.
La question de la reconnaissance administrative revêt une importance décisive pour toute organisation légalement enregistrée. Elle conditionne notamment :
- La capacité à disposer de locaux et de biens.
- La gestion de comptes et de ressources.
- La reconnaissance des représentants légitimes.
- La possibilité d’exercer publiquement ses activités.
- Les relations officielles avec les institutions de l’État.
Dans un système fortement centralisé, le retrait de la reconnaissance ou le gel des ressources peuvent constituer des instruments de pression particulièrement efficaces. Une organisation peut continuer à exister symboliquement, mais perdre les moyens matériels de fonctionner.
La tentative de remplacement est donc apparue, aux yeux de la direction maçonnique, comme une intervention directe dans ses affaires internes. Elle posait une question essentielle : qui désigne les dirigeants d’une institution maçonnique ? Les membres, selon leurs propres règles et procédures, ou l’administration, par le biais d’une validation imposée ?
Des procédures pénales contre les dirigeants maçonniques

Le 30 juillet 2025, les autorités cubaines auraient engagé des procédures pénales contre José Ramón Viñas Alonso et Juan Alberto Kessel Linares, Grand Maître de la franc-maçonnerie cubaine. Quelques jours plus tard, Viñas Alonso aurait été interrogé par la Sécurité de l’État dans le cadre d’un présumé délit de trafic de devises.
Cette succession d’accusations et d’auditions a contribué à faire basculer le conflit dans un registre pénal. Le dossier n’est plus seulement celui de la reconnaissance d’une direction ou du fonctionnement administratif d’une association. Il devient une affaire dans laquelle les dirigeants sont personnellement exposés à des poursuites.
L’utilisation d’accusations pénales dans un conflit institutionnel est un élément particulièrement préoccupant pour les observateurs et les membres de l’organisation. Elle peut avoir un double effet :
- Affaiblir les responsables contestataires en les plaçant sous la menace d’une condamnation.
- Dissuader les autres membres de prendre publiquement position ou de soutenir la direction en place.
Le soupçon pénal devient alors un moyen de pression, indépendamment de l’issue finale de la procédure.
Le rassemblement du 7 août 2026

Le 7 août 2026, des francs-maçons cubains se sont réunis à La Havane pour apporter leur soutien à leur dirigeant, confronté à une nouvelle tentative d’intervention du MINJUS.
Cette mobilisation est importante à double titre. D’une part, elle montre que le conflit ne se joue pas uniquement entre un responsable isolé et les autorités. D’autre part, elle suggère qu’une partie significative de la base maçonnique entend défendre ses propres mécanismes de représentation.
Dans un contexte où les rassemblements indépendants sont étroitement surveillés, la réunion de maçons autour de leur dirigeant constitue un acte de solidarité, mais aussi une affirmation de l’existence d’une communauté organisée. Elle rappelle que la franc-maçonnerie cubaine ne se résume pas à ses responsables administratifs : elle repose sur des loges, des membres, des traditions et une mémoire collective.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui occupe une fonction. Elle porte sur le droit d’une communauté à définir elle-même ses règles et ses représentants.
« Légalement, pour vous, je ne le suis pas ; fraternellement, mes frères me reconnaissent »

José Ramón Viñas Alonso résume le paradoxe auquel il est confronté par une distinction entre légalité administrative et reconnaissance fraternelle : « Légalement, pour vous, je ne le suis pas et nous l’acceptons pour ne pas désobéir. Mais fraternellement, mes frères me reconnaissent comme tel. »
Cette phrase est particulièrement révélatrice du fonctionnement d’une institution initiatique. La fonction de Souverain Grand Commandeur ne relève pas uniquement d’une nomination administrative. Elle procède aussi d’une reconnaissance interne, liée à des règles, à des votes, à une tradition et à l’acceptation par les membres.
Le pouvoir de l’État peut contester la validité juridique d’une fonction. Il lui est plus difficile d’effacer instantanément la reconnaissance symbolique et fraternelle accordée par les membres de l’institution.
Deux légitimités entrent ici en tension :
| Légitimité administrative | Légitimité maçonnique |
|---|---|
| Découle de la reconnaissance de l’État. | Découle des règles internes et du vote des membres. |
| Peut être retirée ou suspendue par une autorité publique. | Se construit dans la continuité de l’institution et la confiance fraternelle. |
| Définit le statut juridique de l’organisation. | Définit la légitimité symbolique et initiatique de ses responsables. |
Cette opposition est au cœur de la crise. La direction maçonnique accepte de se conformer aux décisions légales afin de ne pas être accusée de désobéissance, mais elle affirme que cette conformité ne suffit pas à effacer la reconnaissance accordée par les frères.
Des élections attendues en septembre
Concernant l’avenir de la direction, José Ramón Viñas Alonso rappelle qu’il ne lui appartient pas de décider seul, pas plus qu’il ne revient à l’État de le faire. Il annonce qu’en septembre, la Haute Chambre devra examiner la question et déterminer si des élections pourront être organisées.
« Toutes les décisions que nous prenons au Suprême Conseil sont par vote », affirme-t-il.
Cette précision est fondamentale. Elle oppose une logique de gouvernement interne, fondée sur la délibération et le vote, à une logique de nomination ou de substitution imposée de l’extérieur.

La question des élections ne sera donc pas seulement une question de calendrier. Elle déterminera la capacité de la franc-maçonnerie cubaine à maintenir un espace d’autogouvernement. Si les autorités imposent une direction intérimaire, elles prennent le risque de créer une fracture durable entre la structure reconnue par l’État et celle reconnue par les membres.
La crise pourrait alors produire une double représentation :
- Une direction administrative reconnue par les autorités.
- Une direction fraternelle reconnue par les loges et les membres.
Une telle situation fragiliserait durablement l’unité de l’institution.
Pourquoi le pouvoir s’intéresse-t-il à la franc-maçonnerie ?
La franc-maçonnerie cubaine regrouperait des dizaines de milliers de membres et aurait historiquement constitué l’une des rares organisations civiles disposant d’une certaine autonomie à l’égard de l’État. Cette caractéristique expliquerait, selon José Ramón Viñas Alonso, l’acharnement des autorités à vouloir la contrôler.
Dans un régime politique fortement centralisé, l’existence d’une organisation :
- Ancienne et structurée.
- Dotée de réseaux locaux.
- Capable de réunir des milliers de personnes.
- Porteuse d’un langage moral et civique.
- Organisée autour de règles internes.
- Susceptible de s’exprimer sur la situation du pays.
peut être perçue comme une source potentielle d’indépendance.
La franc-maçonnerie ne constitue pas nécessairement un parti politique ni une organisation d’opposition. Mais elle peut représenter un espace de sociabilité autonome, avec ses propres références, ses cérémonies, ses élections et ses formes de solidarité. Dans un contexte autoritaire, cette autonomie suffit parfois à susciter la méfiance.
Le pouvoir ne contrôle pas seulement les partis ou les médias ; il peut chercher à surveiller toutes les institutions susceptibles de produire un lien social indépendant.
Le prestige historique d’une institution
La franc-maçonnerie cubaine possède une histoire ancienne. Elle a participé à la formation de sociabilités urbaines, à la circulation d’idées politiques et à l’organisation de solidarités. Son existence ne se résume pas aux seules pratiques rituelles. Elle s’inscrit dans un patrimoine institutionnel qui a traversé plusieurs périodes politiques.
C’est précisément ce que souligne José Ramón Viñas Alonso lorsqu’il évoque « le prestige, l’appel, l’histoire de la franc-maçonnerie ».
L’histoire peut devenir une force politique indirecte. Une institution ancienne bénéficie d’une mémoire, d’un langage et d’une légitimité que le pouvoir ne peut pas créer artificiellement. Elle peut survivre aux changements de régime, aux crises économiques et aux transformations sociales.
Pour les autorités, cette profondeur historique peut être rassurante lorsqu’elle est contrôlée. Elle devient préoccupante lorsqu’elle permet à une organisation de revendiquer une identité propre.
La franc-maçonnerie cubaine face au dilemme de l’autonomie
Le dossier met en lumière un dilemme classique pour les organisations civiles dans un État très centralisé :
- Pour exister officiellement, elles doivent obtenir une reconnaissance administrative.
- Pour rester fidèles à leur vocation, elles doivent conserver une autonomie interne.
- Mais cette autonomie peut être interprétée comme une contestation du monopole institutionnel de l’État.
La franc-maçonnerie cubaine se trouve précisément dans cet espace de tension. Elle ne revendique pas nécessairement une confrontation politique directe. Elle défend d’abord son droit à choisir ses dirigeants, à appliquer ses propres règles et à préserver sa structure.
Ce qui est en jeu dépasse donc la personne de José Ramón Viñas Alonso. L’affaire porte sur le droit d’une organisation historique à disposer d’une vie interne indépendante.
Une affaire qui dépasse les frontières cubaines
L’évolution de ce dossier est suivie par de nombreux francs-maçons à l’étranger. La franc-maçonnerie fonctionne en effet comme un réseau international de relations, de correspondances et de solidarités. Lorsqu’une obédience ou une institution maçonnique est confrontée à des pressions politiques, les autres juridictions peuvent s’interroger sur la manière de réagir.
La situation cubaine renvoie à plusieurs préoccupations internationales :
- La liberté d’association.
- La liberté de conscience.
- La protection des organisations civiles.
- L’indépendance des institutions non gouvernementales.
- Le droit de choisir ses représentants.
- La protection des responsables soumis à des poursuites contestées.
Elle rappelle aussi que la franc-maçonnerie, souvent perçue en Europe comme un réseau de sociabilité et de réflexion, peut prendre une dimension beaucoup plus risquée dans certains contextes politiques. Là où toute autonomie est suspecte, l’existence même d’une loge indépendante peut devenir un acte de résistance civile.
Une nouvelle étape dans un feuilleton qui dure
Sur 450.fm, les développements de cette affaire ont déjà été suivis à plusieurs reprises. Le nouvel épisode concernant José Ramón Viñas Alonso confirme que la crise n’est pas résolue. Au contraire, elle semble entrer dans une phase plus tendue, marquée par :
- L’intervention directe de la Sécurité de l’État.
- L’imposition d’une mesure de contrainte.
- La limitation des déplacements du dirigeant.
- La perspective de nouvelles décisions judiciaires.
- L’incertitude concernant l’organisation d’élections.
- La mobilisation de membres en soutien à leur responsable.
Le calendrier de septembre pourrait constituer un moment déterminant. La décision de la Haute Chambre dira si le processus électoral pourra se dérouler selon les mécanismes internes de l’institution ou si les autorités maintiendront leur contrôle sur la direction.
Dans les deux cas, la crise laissera des traces. Elle a déjà mis en évidence une fracture entre la légalité imposée par l’État et la légitimité reconnue par les membres.
La liberté maçonnique comme enjeu de société
L’affaire cubaine pose finalement une question plus large : une société peut-elle être pleinement libre si les organisations qui la composent ne peuvent pas s’administrer elles-mêmes ?
La liberté ne se réduit pas au droit de voter à intervalles réguliers. Elle existe aussi dans la capacité des citoyens à se réunir, à créer des associations, à débattre, à élire leurs représentants et à défendre leurs traditions sans subir de pression politique.
À Cuba, la franc-maçonnerie apparaît comme l’un des lieux où cette liberté résiduelle se manifeste encore. Le conflit autour de José Ramón Viñas Alonso ne concerne donc pas uniquement une dignité maçonnique ou un différend administratif. Il touche à la question fondamentale de l’autonomie de la société civile.
Lorsque le pouvoir cherche à déterminer qui doit diriger une institution qui possède ses propres règles, il ne contrôle pas seulement une organisation : il cherche à maîtriser la capacité des citoyens à s’organiser en dehors de lui.
Conclusion : une fraternité sous surveillance
La nouvelle mesure imposée à José Ramón Viñas Alonso marque une étape supplémentaire dans la pression exercée sur la franc-maçonnerie cubaine. Interrogatoire par la Sécurité de l’État, obligation de présentation hebdomadaire, restrictions de déplacement et interdiction de quitter le pays : la situation du dirigeant maçonnique illustre le degré de tension atteint entre le pouvoir et une institution historique.
Le dossier demeure évolutif et les informations disponibles proviennent principalement du récit de l’intéressé, relayé par des médias indépendants. Les accusations évoquées par les autorités devront donc être distinguées des faits établis et des interprétations politiques.
Une chose apparaît néanmoins clairement : à Cuba, la franc-maçonnerie ne défend pas seulement la continuité d’un responsable. Elle tente de préserver une autonomie institutionnelle, une mémoire collective et le droit de ses membres à décider de leur propre avenir.
Dans ce face-à-face, la question essentielle n’est peut-être pas de savoir qui occupera demain la fonction de Souverain Grand Commandeur. Elle est de savoir si une institution civile ancienne pourra encore choisir librement ses dirigeants, délibérer selon ses propres règles et transmettre son héritage sans l’autorisation permanente du pouvoir.
À l’approche de l’examen annoncé pour septembre, la franc-maçonnerie cubaine demeure donc suspendue à une décision qui pourrait engager bien davantage qu’un mandat. Elle pourrait déterminer la place future de toute organisation indépendante dans la société cubaine.
