René Guilly n’appartient à personne, le Rite Français retrouve son chantier

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Trois mois, jour pour jour, après la consécration du Chapitre de Recherche René Guilly par le Grand Chapitre Général Opéra, l’événement prend la forme d’un premier anniversaire symbolique. Non pas encore celui de la durée, mais déjà celui de la trace. Trois mois suffisent parfois pour mesurer qu’un acte rituel n’est pas seulement une date inscrite dans un calendrier, mais une pierre posée sur le chantier de la mémoire, de la recherche et de la transmission.

Cette consécration mérite donc mieux qu’un simple rappel d’agenda

Elle vient rouvrir une question essentielle pour le Rite Français Traditionnel.

Qui peut aujourd’hui porter l’héritage de René Guilly sans le réduire, sans le capturer, sans le transformer en propriété mémorielle ou en magistère savant réservé à quelques dépositaires exclusifs de la tradition.

Pierre Mollier
Paul Paoloni

Le samedi 28 mars 2026, le Grand Chapitre Général Opéra, juridiction des hauts grades du Rite Français Traditionnel au sein de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), a donc consacré le Chapitre de Recherche René Guilly, en présence notamment d’Évelyne Guilly, fille de René Guilly, de Pierre Mollier et de Paul Paoloni.

Ce chapitre, inscrit sous le numéro 16 sur le rôle du Grand Chapitre Général Opéra, travaille dans l’horizon des hauts grades classiques du Rite Français, ceux du siècle des Lumières, avec une attention particulière portée aux rituels, aux manuscrits, aux variantes textuelles, aux écarts signifiants et aux interprétations symboliques qui peuvent en naître.

La mémoire de René Guilly ne peut être enfermée sous une seule lampe

Il faut mesurer la portée de cette consécration. René Guilly, que l’on connaît aussi sous le nom de René Désaguliers, ne fut pas seulement un historien de la Franc-Maçonnerie. Il fut un passeur, un restaurateur, un chercheur inquiet, un homme de sources, de rituels, de comparaisons, de fidélités et parfois de ruptures. Il fonda en 1970 Renaissance Traditionnelle, revue qui se donna pour ambition de mieux faire comprendre et mieux aimer la tradition maçonnique dans sa double dimension historique et spirituelle. La revue est aujourd’hui dirigée par Roger Dachez et éditée sous l’égide de l’Institut maçonnique de France.

Mais précisément, cette filiation intellectuelle ne saurait épuiser l’héritage de René Guilly.

Signature de la Convention entre Évelyne Guilly et Nicolas Penin au GODF le 18/04/2025 (Crédit photo Évelyne Guilly pour 450.fm)

Elle en constitue une branche majeure, brillante, souvent féconde, mais non le tronc tout entier. Un héritage vivant n’est pas un domaine réservé. Il est une pierre transmise, une flamme reçue, une tâche confiée. La création d’un chapitre de recherche au sein du Grand Chapitre Général Opéra rappelle opportunément que le Rite Français Traditionnel ne se laisse pas réduire à une seule école, à une seule revue, à une seule lecture, ni même à une seule autorité maçonnologique.

Le Grand Chapitre Général Opéra entre discrétion, transmission et reconquête

Le Grand Chapitre Général Opéra occupe ici une place singulière. Il est lié au Rite Français Traditionnel au sein de la GLTSO, obédience masculine et traditionnelle qui revendique aujourd’hui 4200 Frères, 250 Loges et six rites pratiqués, dont le Rite Français Traditionnel.

Son organe de réflexion, Tradition[s], publié aux Éditions de la Tarente, témoigne déjà d’un travail régulier sur les Ordres de Sagesse, leur formation, leur portée historique et symbolique, avec des contributions de Pierre Mollier, Colette Léger, Paul Paoloni ou Jean-Pierre Brach.

L’élection de Jérôme Minski, le 12 avril 2025, comme Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général Opéra, avait déjà indiqué une volonté de réforme, de structuration et de relance. Son projet portait notamment sur la transformation du Grand Chapitre en véritable réseau, l’ouverture d’espaces de recherche, le dialogue avec les juridictions homologues et la consolidation des effectifs.

Le Chapitre de Recherche René Guilly s’inscrit donc dans ce mouvement

Jérôme Minski

Il ne naît pas comme une coquetterie mémorielle, mais comme un outil de travail. Son ambition annoncée consiste à étudier les rituels, principalement manuscrits, à comparer les versions, à dégager les effets de sens et les différences signifiantes, tout en convoquant les productions philosophiques, ésotériques ou spirituelles contemporaines. Autrement dit, il ne s’agit ni de faire de l’histoire froide, ni de produire une spiritualité sans archives. Il s’agit de tenir ensemble la rigueur du document et la respiration du symbole.

Un caillou salutaire dans la chaussure des récits trop bien installés

Cette consécration dérange utilement. Elle rappelle que l’histoire du Rite Français Traditionnel ne peut être racontée depuis un seul pupitre. Elle oblige à rouvrir les dossiers, à relire les correspondances, à reprendre les filiations, à comparer les rituels, à regarder les zones de lumière comme les zones d’incertitude.

On connaît l’importance du Chapitre Jean-Théophile Désaguliers, créé par René Guilly le 30 novembre 1963, souvent présenté comme l’un des lieux décisifs de la renaissance contemporaine des Ordres du Rite Français. Plusieurs sources rappellent cette date et cette fonction de matrice dans la résurgence des hauts grades du Rite Français en France.

Mais là encore, une date fondatrice ne doit jamais devenir une clôture

La fidélité à René Guilly ne consiste pas à répéter indéfiniment un récit devenu intangible. Elle consiste à reprendre une méthode. Or cette méthode fut précisément celle d’un chercheur qui interrogeait les textes, comparait les versions, questionnait les filiations, corrigeait les certitudes trop commodes et revenait sans cesse aux sources, afin de ne jamais confondre la tradition avec l’habitude, ni l’autorité avec la preuve.

C’est en ce sens que le Chapitre de Recherche René Guilly peut devenir un caillou salutaire dans la chaussure des lectures trop propriétaires de l’héritage guillien.

Non pour contester l’apport de celles et ceux qui ont travaillé, depuis des décennies, à faire connaître son œuvre, mais pour rappeler qu’aucun héritage initiatique ne saurait être capté par une seule voix, une seule école ou une seule mémoire. Nul ne détient seul la clef d’un chantier ouvert par un chercheur qui n’a jamais cessé de chercher.

On pourrait dire que René Guilly n’a pas laissé derrière lui un monument clos, mais une méthode en mouvement

Il n’a pas transmis une citadelle doctrinale, mais un atelier. Il n’a pas demandé que l’on s’agenouille devant une version définitive de la tradition, mais que l’on reprenne les outils, que l’on vérifie les pierres, que l’on relise les plans, que l’on écoute les silences des textes et que l’on ose, avec prudence, humilité et exigence, poursuivre le travail.

Le Rite Français Traditionnel comme chantier, non comme musée

Il y a dans cette initiative une leçon plus large. Le Rite Français Traditionnel n’est pas seulement un corpus rituel. Il est une manière de poser la question de l’origine, du passage, de la continuité, de la rupture, de la restauration et de l’interprétation. À travers lui se joue une tension essentielle de toute Franc-Maçonnerie vivante. Comment revenir aux sources sans devenir antiquaire. Comment transmettre sans immobiliser. Comment interpréter sans trahir. Comment honorer les anciens sans transformer leur œuvre en relique.

Le choix de réunir le chapitre deux fois l’an, au temps des équinoxes, ajoute une belle profondeur symbolique. Les équinoxes sont les moments de l’équilibre, lorsque le jour et la nuit se répondent, lorsque la lumière et l’ombre se mesurent sans s’abolir. N’est-ce pas exactement ce que doit accomplir une recherche initiatique sérieuse. Tenir l’équilibre entre l’archive et l’expérience, entre la lettre et l’esprit, entre le passé retrouvé et le présent à éclairer.

René Guilly demeure un appel au travail

Trois mois après la consécration du Chapitre de Recherche René Guilly, il faut donc saluer moins un événement institutionnel qu’un signal. Le Grand Chapitre Général Opéra rappelle que le Rite Français Traditionnel demeure un chantier vivant. Il rappelle que la mémoire de René Guilly doit être servie par des ouvriers, non gardée par des propriétaires. Il rappelle enfin qu’en Franc-Maçonnerie, la tradition ne vaut que si elle oblige à travailler davantage.

La vraie fidélité n’est pas de conserver une lampe sous vitrine. Elle est de la rallumer, de la porter plus loin, de la confronter au vent, aux manuscrits, aux contradictions, aux Frères, aux archives, aux rites, aux silences et aux questions.

René Guilly n’appartient à personne.

C’est peut-être pour cela qu’il peut encore éclairer tout le monde.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES