Prix Laurent Kupferman 2026, Nora Bussigny reçoit le Prix spécial du jury pour « Les Nouveaux Antisémites »

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Une année durant, Nora Bussigny – que les lecteurs de 450.fm connaissent déjà – est descendue, le visage couvert, parmi les visages couverts. Des cortèges aux boucles numériques, des salles municipales aux amphithéâtres, elle a regardé se souder ce que notre temps nomme la convergence des luttes. Elle en revient avec un témoignage qui ne console pas et qui nous oblige. Sous la bannière neuve de l’antisionisme, elle a reconnu le plus ancien des visages, celui que les ouvriers de la Lumière croyaient avoir scellé sous les décombres du siècle passé.

Il est une façon d’enquêter qui relève de l’épreuve, et Nora Bussigny en a fait sa discipline

Journaliste au Point et à Franc-Tireur, elle avait déjà traversé en immersion, avec Les Nouveaux Inquisiteurs publié chez Albin Michel en 2023 et couronné du prix Joséphine-Baker, les milieux militants que notre époque qualifie de « woke », y gagnant la réputation d’une plume qui regarde longuement avant de juger. Survaillante, chez Favre en 2018, puis Mille yeux, aux Éditions de la Rémanence en 2021, avaient été les premiers apprentissages d’un même métier, celui de se faire invisible afin de mieux voir. Avec Les Nouveaux Antisémites, que publient les Éditions Albin Michel en 2025, elle a repris la caméra et le masque, et nous comprenons dès les premières pages que la nuit où elle s’enfonce sera plus épaisse que toutes les précédentes.

Cette descente a la forme d’une katabasis

Comme les voyageurs des anciens mystères qui devaient franchir les régions souterraines avant d’espérer la clarté, Nora Bussigny pénètre, masquée elle aussi, dans un monde où chacun avance dissimulé. Les militants y portent le keffieh, la capuche, le pseudonyme, et derrière l’écran de Wikipédia ils effacent et réécrivent l’histoire sous des noms d’emprunt. L’autrice oppose son propre masque au leur, non pour s’y perdre, mais pour atteindre ce que tout cheminement intérieur recherche, la vérité qui se tient sous le voile. Car il s’agit bien de cela, dévoiler. Et ce qu’elle dévoile, patiemment, c’est que sous le mot d’aujourd’hui dort la haine d’hier.

Ce voyage vers le bas a quelque chose de l’œuvre au noir

Nos anciens nous enseignaient de descendre au plus profond de la terre pour y chercher la pierre cachée, et c’est une descente comparable que Nora Bussigny accomplit, sauf qu’au fond de cette terre-là elle ne trouve aucune pierre, mais une matière qui se dérobe et se corrompt. La foule qu’elle décrit forme une sorte d’égrégore inversé, une puissance collective qui n’élève pas ceux qu’elle rassemble mais les dissout dans une même fureur. Ce qui devrait mener vers la clarté reconduit ici aux ténèbres, et celle qui était entrée pour comprendre ressort en se demandant si quoi que ce soit peut encore l’être.

L’intuition qui traverse l’ouvrage, Nora Bussigny l’emprunte à George Orwell, lequel observait que rien ne fédère une foule comme un ennemi commun

Cet ennemi, elle le voit désigné de cortège en cortège, et c’est le juif, devenu pour la circonstance le « sioniste ». Autour de cette figure unique se rassemblent des forces qui, hors d’elle, n’auraient rien à se dire, antiracistes et islamistes, féministes et tenants d’un islam politique qui méprise les femmes, militants des droits homosexuels et soutiens d’un mouvement qui, à Gaza, torture et tue les homosexuels au nom de la charia. Le lecteur initié reconnaît là, sous une autre lumière, le mécanisme que René Girard avait nommé celui du bouc émissaire, cette violence de tous contre un seul qui réconcilie la communauté à bon compte. La convergence des luttes apparaît alors pour ce qu’elle est aux yeux de l’auteure, une fraternité retournée, une union qui ne se fonde plus sur l’amour du semblable mais sur la désignation d’un coupable.

Or rien ne devrait nous être plus étranger qu’une telle contrefaçon

La fraternité que nous travaillons à édifier ne connaît pas d’ennemi désigné, elle se reçoit comme une exigence et jamais comme une arme. Voir le lien fraternel perverti en machine d’exclusion, le voir vociférer la mort sous les couleurs de la justice, voilà ce qui, à la lecture, serre le cœur autant que l’intelligence.

Nora Bussigny ausculte avec une finesse particulière la corruption du langage, et c’est peut-être là que son livre touche au plus près notre propre quête.

Les mots se sont retournés

La « résistance » nomme le massacre, le « génocide » qualifie celui qui se défend, l’« intifada » réclamée dans les rues de Paris se voudrait pacifique. Quand Elias d’Imzalène, devant un tribunal, jure que ses appels à l’intifada n’étaient qu’invitation à l’espérance, nous mesurons l’abîme qui sépare la parole de son sens. Nous qui faisons du Verbe un objet de patience et de reconquête, nous qui cherchons la parole perdue, comment ne pas frémir devant ce vertige où le langage ment méthodiquement. Babel n’est pas seulement la confusion des langues, elle est aussi cette langue commune où plus aucun mot ne tient parole.

Il y a, dans ces pages, des voix de femmes que la clameur étouffe

Nora Bussigny décrit ces rassemblements dits féministes où des hommes, toujours les hommes, hurlent dans les haut-parleurs et recouvrent la voix des militantes venues lire leur texte. Elle décrit le « je te crois » devenu sélectif, ces agresseurs présumés réintégrés parce qu’utiles à la cause, ces féministes juives encerclées le 8 mars 2024 à Bruxelles aux cris, traduits de l’arabe, « ce sont des sionistes, encerclez-les ». Viviane Teitelbaum, qui avait échappé de peu au pogrom et dont l’amie Vivian Silver fut brûlée vive, raconte l’épaule meurtrie et la fuite. Diane Richard, militante de longue date et ceinture noire de karaté, dit le harcèlement de ses propres sœurs de combat le jour où elle refusa de se taire. Ces solitudes courageuses sont le sel du livre. Elles rappellent que la conscience qui s’éveille se paie toujours d’un arrachement à la meute, et que l’homme debout, ou la femme debout, demeure d’abord celui qui ose se séparer.

L’enquête remonte vers les sources, vers l’école et vers l’université, vers Columbia et Sciences Po où une promotion se réclame de l’intifada

Elle n’oublie pas les noms de Samuel Paty et de Dominique Bernard, ces professeurs assassinés pour avoir enseigné, et nous ne pouvons les lire sans songer que la transmission du savoir est elle-même un acte sacré, le premier que vise toujours l’obscurantisme. Car c’est bien la matrice républicaine que certains, Houria Bouteldja ou Elias d’Imzalène, disent vouloir abattre, rêvant d’écoles séparées, de banques séparées, d’une contre-société close sur sa propre haine. À cette clôture, l’esprit que nous servons oppose depuis toujours l’atelier ouvert, la laïcité comprise comme l’espace où les consciences se rencontrent sans avoir à se renier, l’école émancipatrice dressée contre le catéchisme du ressentiment.

Nora Bussigny insiste sur l’emprise nouvelle des réseaux et sur cette jeunesse que des influenceurs galvanisent, une génération qui votera pour la première fois aux échéances de 2026 puis de 2027 et dont la colère se laisse façonner avant même de s’être pensée. Il y a là de quoi nous arrêter longuement. Former un jugement libre, apprendre à se défier des passions de la multitude, polir patiemment la pierre brute de l’âme jusqu’à ce qu’elle réfléchisse une clarté qui ne soit pas celle des torches agitées, voilà l’exact contraire de cette ferveur qui se transmet en quelques images et se nourrit de l’oubli. L’autrice montre des enfants de six ans à qui des adultes ont mis entre les mains des pancartes qu’ils ne savent pas lire, et cette scène dit à elle seule le dévoiement d’une transmission.

Le livre culmine dans un portrait d’une intensité singulière, celui de Rima Hassan

Nora Bussigny y retrace une trajectoire presque tragique, celle d’une jeune femme qui apprenait l’hébreu, souhaitait à son ami juif Raphaël les fêtes de Kippour et de Roch Hachana, confiait avoir conçu de l’amour pour le peuple juif, avant de devenir l’eurodéputée que l’obsession d’Israël paraît dévorer. Sous la plume de l’auteure, ce basculement n’a rien d’une caricature, il a la pesanteur d’une chute et le mystère d’une âme qui s’est murée. Il y fallait une honnêteté de regard que beaucoup auraient sacrifiée au plaisir de la polémique.

Il faut le dire nettement, ce livre est un livre de combat, partial parce qu’engagé, traversé d’une colère qui ne se cache pas.

Nora Bussigny ne prétend pas à la froideur de l’observatrice, elle prend parti, et il appartient au lecteur de faire la part du témoignage et celle de la thèse. Mais l’honnêteté de la démarche, la précision des faits qu’elle privilégie toujours, la place laissée aux nuances et aux contradictions, tout cela élève l’ouvrage très au-dessus du pamphlet.

Sur tout ce parcours veille une présence, celle de Régine Skorka, déportée, résistante, témoin au procès de Klaus Barbie, auprès de laquelle l’autrice s’était engagée à être « la mémoire de sa mémoire ».

Cette parole éclaire le livre entier

Notre tradition tient en effet la mémoire pour sacrée, elle sait que transmettre le souvenir des disparus est un travail d’éternité, et que le négationnisme, qui rôde dans ces pages sous des noms que nous devinons, n’est jamais que l’ultime meurtre, celui qui prétend tuer jusqu’au souvenir des morts. Se faire la mémoire d’une mémoire, voilà une vocation que nous comprenons de l’intérieur.

Au terme de sa descente, Nora Bussigny n’a pas trouvé la clarté qu’espèrent les voyageurs des mystères

Elle livre ce qu’elle nomme elle-même non une conclusion mais un cri, et son dernier mot tombe comme une sentence, à savoir que désormais nul ne pourra plus dire qu’il ne savait pas. C’est peu et c’est immense. Savoir, puis nommer ce que nous savons, est déjà une forme de résistance, la plus humble sans doute, et pourtant celle sans laquelle aucune autre ne tient debout. Le veilleur n’a pas pour charge de dissiper la nuit, il a celle de tenir la lampe allumée et de nommer ce qu’il voit, et c’est à cette tâche modeste autant que nécessaire que ce livre nous renvoie.

L’enquête de Nora Bussigny laisse en nous la vibration d’une alarme

Elle ne réclame pas notre approbation entière, elle réclame que nous regardions. Et ce regard, lucide et sans haine, demeure peut-être la seule lumière que nous puissions opposer à ceux qui ont fait de l’obscurité une bannière, la seule manière, pour les ouvriers de la Lumière que nous tâchons d’être, de refuser à la nuit le dernier mot.

Les Nouveaux Antisémites – Enquête d’une infiltrée dans les rangs de l’ultragauche

Nora Bussigny – Albin Michel, 2025, 272 pages, 20,90 € – numérique 14,99 € / Le SITE de l’éditeur

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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