Quand la Règle reprend le glaive – « Joaben » n°27 face au règne de la Force

Avec ce 27e numéro, la revue du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France propose une méditation collective sur la Règle, la Loi, la Force et la démocratie. Ses auteurs interrogent le Rite Français comme une école de liberté intérieure, de mesure et de responsabilité civique. La Règle devient la forme vivante d’un accord entre êtres libres, l’architecture fragile d’un monde commun menacé par le retour des puissances brutales.

Lorsque l’outil devient une question adressée à la civilisation

Il est des heures où un outil quitte l’établi pour devenir une question adressée à la civilisation. La Règle appartient à cette famille d’instruments dont l’apparente discrétion dissimule une exigence redoutable. Elle trace, mesure, vérifie, rectifie. Elle sépare l’impulsion de la maîtrise, l’arbitraire de la proportion, le désir individuel de la responsabilité commune. Son véritable mystère se tient dans l’intervalle qu’elle institue entre la puissance et son usage, entre la volonté de chacun et l’espace où tous doivent pouvoir demeurer libres.

Philippe Guglielmi donne au volume sa tonalité fondamentale. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France et Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général, il inscrit sa parole dans une conception républicaine, humaniste et adogmatique de la Franc-Maçonnerie. Jean-Michel Gelin explore le récit hiramique et les Ordres de Sagesse, tandis que Charles Coutel, philosophe de la laïcité et des Lumières, prolonge une œuvre consacrée à l’instruction et à l’autonomie. Jean-Claude Laroche, Frédérique Ferrand, Antoine Godbert, Étienne Colin, Michel Bouchaud et Patrick Tible ouvrent la réflexion vers le numérique, l’égalité, l’Europe, le fait social, la démocratie territoriale et l’histoire maçonnique américaine. Cette pluralité réalise déjà une construction commune où l’accord ne détruit ni la nuance ni la liberté du jugement.

Le Centre de l’Union contre la fatalité de la séparation

Philippe Guglielmi rappelle que la Franc-Maçonnerie des Modernes naît d’un projet de coexistence. Le Centre de l’Union ne désigne pas une sociabilité aimable, mais un travail contre la fatalité de la séparation et contre la violence comme mode d’organisation du monde. La Règle devient une architecture de la relation. Elle délimite afin que chacun puisse agir sans abolir la liberté d’autrui. Elle protège l’intérêt général sans dissoudre les singularités. Elle donne au conflit une forme susceptible d’être traversée par la parole plutôt que tranchée par la brutalité.

Cette pensée prend une gravité particulière lorsque la distance entre gouvernants et gouvernés, l’érosion de la représentation et la démesure des inégalités font apparaître la Loi comme une puissance étrangère. Beaucoup ne la reconnaissent plus comme leur œuvre. Dans le même temps, la Force retrouve les prestiges du chef, de la décision immédiate, de la richesse transformée en droit naturel et de la technologie élevée au rang de destin.

La Règle n’est pas l’ennemie de la liberté

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Toute la profondeur du volume tient dans le déplacement qu’il opère. La Règle n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en constitue la condition de durée. La Force doit être convertie et placée sous l’autorité de la justice. Comme l’alchimiste conduit le feu vers la transmutation, le Maçon ne prétend pas abolir ses passions. Il les reconnaît, les éprouve et les soumet à une conscience devenue capable de choisir.

Cette conversion de la Force constitue l’une des grandes leçons initiatiques du numéro. Une énergie abandonnée à elle-même ne bâtit rien. Elle disperse, fracture et consume. Une Règle privée de toute puissance demeure pour sa part une intention impuissante. L’œuvre commence lorsque la Force accepte la mesure et lorsque la Règle reçoit l’énergie nécessaire pour devenir effective.

Le mot substitué marque l’aube d’une responsabilité

Jean-Michel Gelin conduit cette intuition jusqu’au cœur du récit d’Hiram. Hiram n’apparaît plus uniquement comme la figure lumineuse du Maître accompli. Il devient aussi l’image possible d’une autorité qui concentre en elle seule le plan, la parole et la légitimité. L’assassinat provoque l’effondrement d’un régime où l’Un détenait seul le pouvoir de dire le Temple.

Le mot substitué acquiert alors une dignité inattendue. Il n’est plus seulement le signe d’une perte. Il marque l’aube d’une responsabilité. La Parole passe entre les mains des Maîtres et le sacré change de lieu d’épreuve. Il se manifeste désormais dans l’acte par lequel des êtres incomplets acceptent de porter ensemble la charge du sens.

La Parole substituée ne remplace pas ce qui fut perdu comme une copie viendrait combler une absence. Elle ouvre un temps nouveau, celui d’une communauté qui ne peut plus attendre d’une autorité supérieure qu’elle lui dicte le plan du Temple. Les Maîtres doivent désormais chercher, délibérer et construire. La perte devient le lieu même où peut naître la liberté.

La première police de la parole demeure intérieure

L’ignorance, l’hypocrisie et le fanatisme deviennent trois maladies de la parole. L’ignorance manque des mots capables de saisir les choses. L’hypocrisie dissimule les choses derrière les mots. Le fanatisme substitue les mots aux choses jusqu’à rendre le réel invisible.

Cette triade tend un miroir à notre espace public, saturé de formules qui ne cherchent plus à nommer mais à vaincre. Le Rite invite pourtant à poursuivre ces trois Compagnons en nous-mêmes avant de les dénoncer chez autrui. La première police de la parole demeure intérieure.

La leçon possède une portée considérable. Le régime de la Force ne commence pas seulement dans les palais du pouvoir ou les systèmes de domination. Il apparaît chaque fois que nous voulons imposer notre parole sans consentir à l’écoute, chaque fois que nous transformons une conviction en clôture et que nous préférons triompher plutôt que devenir plus justes.

Le pont relie une liberté reçue à une liberté conquise

Zerubbabel (Zorobabel) personnage des Livres d’Esdras, d’Aggée et Zacharie (Bible hébraïque et de l’Ancien Testament)

Zorobabel occupe dès lors une place centrale. Sa libération par Cyrus ne suffit pas. Il lui faut franchir le pont, reprendre possession de sa terre et combattre ce qui s’est installé dans son propre domaine. Le pont du troisième Ordre relie une liberté reçue à une liberté conquise.

Cyrus peut ouvrir la prison, mais nul souverain ne peut accomplir à la place de Zorobabel le passage intérieur. La captivité extérieure prend fin par un décret. L’aliénation intime réclame une lutte. Le pont devient le lieu d’une reconquête de soi, le passage étroit où le Maçon cesse d’attendre sa délivrance d’un autre et accepte de redevenir le gardien de son propre territoire intérieur.

Le puits et le bijou d’Hiram prolongent cette symbolique. La Parole perdue repose dans une strate enfouie de l’être, mais retrouver ne signifie pas répéter. L’héritier authentique reçoit, discerne, transforme et transmet. Une tradition digne de ce nom n’enferme pas l’avenir dans les formes du passé. Elle confie aux générations nouvelles une lumière qu’elles devront elles-mêmes éprouver.

La limite ne ferme pas nécessairement. Elle peut ouvrir

Charles Coutel donne à cette dynamique une assise philosophique décisive. La Règle protège à la fois du dogmatisme et du scepticisme. Le premier veut imposer au réel une forme déjà décidée. Le second renonce à toute mesure et livre le champ au rapport de puissance. Entre ces deux abîmes, la régulation ouvre une voie.

La limite ne ferme pas nécessairement. Elle peut ouvrir. Le symbole lui-même maintient l’esprit au bord d’un sens qui se donne sans se livrer entièrement. Être adogmatique ne signifie ni vivre sans convictions ni renoncer à distinguer le juste de l’injuste. Cela signifie refuser de transformer une vérité cherchée en idole possédée.

La Règle devient ainsi une discipline de l’humilité. Elle ne réduit pas la pensée. Elle l’empêche de se prendre pour l’absolu. Elle ne réclame pas que nous abandonnions nos certitudes, mais que nous acceptions de les soumettre au travail de la raison, de l’expérience et du dialogue.

Obéir en résistant

La formule d’Alain, « obéir en résistant », condense cette sagesse. L’obéissance seule engendre la servitude. La résistance seule peut dissoudre tout ordre commun. Leur union exige une conscience adulte.

Obéir en résistant signifie reconnaître la nécessité d’une règle commune tout en conservant le droit et le devoir de l’interroger. Résister en obéissant signifie contester sans détruire l’espace qui rend la contestation possible. L’égalité et la verticalité intérieure se soutiennent alors comme le niveau et le fil à plomb.

Cette tension n’offre aucun repos. Elle correspond pourtant à la maturité initiatique. Le Maçon ne reçoit pas la Règle pour s’y soumettre aveuglément. Il apprend à en comprendre la nécessité, à en éprouver la justice et à participer à sa transformation lorsque celle-ci ne sert plus l’œuvre commune.

Le code exécute, il ne délibère pas sur la justice

Jean-Claude Laroche transporte cette problématique dans le domaine numérique. Les systèmes algorithmiques et l’intelligence artificielle avancent à une vitesse que les institutions peinent à suivre. Le droit arrive souvent après l’usage, lorsque les intérêts se sont consolidés et que les dépendances sont déjà installées.

La croyance selon laquelle le code pourrait remplacer la Loi constitue une illusion dangereuse. Le code exécute. Il ne délibère pas sur la justice de la finalité qui lui est assignée. Présenter l’algorithme comme une règle neutre revient à dissimuler une volonté humaine sous l’apparence d’une nécessité technique.

Une société qui abandonnerait ses décisions à des systèmes opaques ne supprimerait pas la puissance. Elle la rendrait invisible. La vigilance maçonnique trouve ici un territoire nouveau. Elle doit interroger les architectures numériques, les intérêts qui les façonnent et les valeurs qu’elles inscrivent silencieusement dans nos existences.

L’égalité formelle ne suffit pas à faire advenir l’égalité réelle

Frédérique Ferrand rappelle que la règle juridique n’agit jamais dans un espace vierge. Elle rencontre des structures anciennes et des habitudes de domination capables de se réorganiser. L’égalité entre les femmes et les hommes en offre l’exemple le plus manifeste.

La norme peut proclamer l’égalité, imposer la parité et sanctionner les discriminations. Elle demeure confrontée à un ordre social où le masculin a longtemps défini l’universel à son image. L’égalité formelle devient une promesse insuffisante lorsqu’elle ignore les conditions matérielles de son exercice.

Le droit demeure indispensable, mais il doit être accompagné d’un travail profond sur les représentations, les habitudes et les pouvoirs invisibles. Une règle peut ouvrir une porte. Elle ne garantit pas à elle seule que chacune et chacun pourra la franchir avec une égale liberté.

Le glaive protège l’espace où la truelle peut travailler

pommeau d'épée maçonnique sur fond blanc
pommeau d’épée maçonnique

Le glaive et la truelle acquièrent ici une portée essentielle. La truelle seule laisserait le chantier sans défense, tandis que le glaive seul ramènerait l’œuvre à l’affrontement. Leur association signifie que la construction du juste réclame la fermeté de la limite.

Antoine Godbert montre que l’Europe ne peut défendre ses règles sans puissance stratégique. Étienne Colin rappelle que le monde social ne transforme les rapports de force en droits durables qu’à travers la négociation et l’organisation collective. Le glaive protège l’espace où la truelle peut travailler. Il ne devient légitime que lorsqu’il demeure au service de la construction.

Michel Bouchaud souligne qu’une démocratie éloignant la décision de l’expérience quotidienne produit de l’impuissance et du ressentiment. Patrick Tible montre pour sa part combien l’idéal fraternel américain a pu cohabiter avec des frontières religieuses, raciales ou institutionnelles. L’universalisme maçonnique doit toujours mesurer l’écart entre ses principes et ses pratiques.

La fatigue démocratique peut devenir un désir d’autorité

Les textes consacrés aux Lumières sombres donnent au numéro sa dimension la plus directement politique. Curtis Yarvin, Nick Land, Hans-Hermann Hoppe et Peter Thiel composent un imaginaire où la démocratie serait trop lente pour accompagner l’accélération techno-capitaliste.

L’État devrait être dirigé comme une entreprise, le pouvoir concentré entre les mains d’un chef exécutif et la liberté réduite au droit de partir. Cette vision transforme la fatigue démocratique en désir d’autorité. Elle promet l’efficacité au prix de la délibération, la vitesse au prix de la justice et la puissance au prix de l’égalité.

La séduction de ces doctrines ne doit pas être sous-estimée. Elles répondent à l’impatience, au sentiment d’impuissance et à la lassitude provoquée par des institutions devenues difficiles à comprendre. Leur réponse consiste cependant à supprimer la démocratie plutôt qu’à la rendre plus vivante.

Deux conceptions du dépassement humain

Le conflit porte alors sur deux conceptions du dépassement humain. L’initiation appelle l’être humain à dépasser son égoïsme afin de rejoindre plus profondément l’Humanité. Le posthumanisme oligarchique propose de dépasser l’Humanité afin de se soustraire à toute obligation envers elle.

GCG Rite Français GODF

L’un travaille à l’universalité. L’autre prépare la sécession des puissants. L’un cherche une élévation qui agrandisse la responsabilité. L’autre rêve d’une puissance affranchie de toute dette envers le monde commun.

Cette opposition constitue peut-être la ligne de fracture la plus profonde du volume. La transformation initiatique ne prétend pas arracher l’être humain à sa condition. Elle lui demande de l’habiter plus justement, de reconnaître dans chaque autre être une part de cette Humanité qu’il travaille à construire en lui-même.

La Loge n’est pas un parlement réduit

La richesse de ce dernier opus de Joaben n’interdit pas une réserve. La lecture politique des rituels risque parfois de refermer le symbole sur une signification unique. Voir dans Hiram la domination possible de l’Un demeure fécond, mais Hiram reste aussi la figure d’une parole qui refuse de céder à la violence.

La Loge n’est pas un parlement réduit. Son silence, ses épreuves et son rapport à la mort symbolique échappent à toute traduction exclusivement civique. Le travail initiatique possède une profondeur qui ne peut être entièrement convertie en programme politique.

Cette tension constitue pourtant la force du volume. Le Rite Français porte une vocation humaniste et politique tout en demeurant une voie initiatique. Il cherche à faire rayonner les Lumières dans la cité sans renoncer à la profondeur du symbole.

La raison maçonnique ressemble à une étoile qui oriente sans supprimer la nuit

L’initiation ne donne pas au Maçon le privilège de savoir ce que le monde doit devenir. Elle lui impose une obligation accrue de discernement, de travail et de modestie.

Joaben apparaît ainsi comme une anthropologie maçonnique de la limite. L’être humain n’est libre ni lorsqu’il obéit aveuglément ni lorsqu’il refuse toute obligation. Il le devient lorsqu’il reconnaît ce qui, dans la limite, protège la possibilité d’agir avec les autres.

Le mot substitué, le bijou retrouvé, le Temple en ruine et le pont de Zorobabel rappellent ensemble que toute liberté extérieure exige une conquête intérieure. La démocratie elle-même ne peut vivre durablement que si les citoyens acceptent de devenir les auteurs vigilants de la Loi commune plutôt que ses spectateurs méfiants.

Une alliance entre la verticalité de la conscience et l’horizontalité de la fraternité

La Règle ne ressemble plus alors à une ligne froide posée sur la matière. Elle devient une alliance entre la verticalité de la conscience et l’horizontalité de la fraternité. Elle demande que nous demeurions assez fermes pour défendre l’Humanité, assez libres pour interroger nos propres lois et assez humbles pour reprendre l’ouvrage lorsque nos constructions menacent de trahir leur lumière.

Le glaive cesse dès lors d’être l’arme de la Force. Il devient le gardien du passage, tandis que la truelle rassemble, pierre après pierre, ce que la violence voulait maintenir à perpétuelle distance.

JOABEN – La Revue « LA RÈGLE – La légitimité face à la force »

Grand Chapitre Général du Grand Orient de France Rite Français 1728- 1786

Collectif – Conform édition, N°27, juin 2026, 96 pages, 14 €

Conform édition, le SITE / Abonnement JOABEN France métropolitaine / Abonnement JOABEN Étranger et hors métropolitaine

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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