Avec On a marché sur la Lune, Hergé n’offre pas seulement à la bande dessinée l’un de ses sommets narratifs.

Il compose une méditation sur le passage, sur l’arrachement, sur ce moment redoutable où l’être quitte le monde connu pour avancer dans une clarté qui ne réchauffe pas.
Dès les premières pages, tout est déjà là !
Le silence des communications interrompues, l’angoisse à Sbrodj, la menace invisible, puis la fusée soudain retrouvée dans le noir cosmique. Nous ne sommes pas dans l’ivresse du progrès. Nous sommes dans une traversée. La science y devient une ascèse, presque une discipline de l’âme.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Hergé fait sentir que l’aventure spatiale est d’abord une mise à nu
Dans la cabine, les corps perdent leur pesanteur, les gestes se dérèglent, les habitudes humaines deviennent inopérantes. Le whisky flotte en bulles absurdes, les hommes se cognent aux parois, les repères s’effacent, le ridicule s’invite au cœur même de l’exploit. Or cette part burlesque n’affaiblit en rien la grandeur du récit. Elle lui donne au contraire sa profondeur.

Elle rappelle que l’homme, même lancé vers les astres, demeure un être inachevé, maladroit, vulnérable, exposé à sa propre insuffisance. Dans une lecture initiatique, cette apesanteur vaut bien davantage qu’un effet de fantaisie. Elle figure la perte des anciens appuis. Elle dit l’instant où l’impétrant ne peut plus compter sur les certitudes ordinaires et doit apprendre une autre loi, un autre équilibre, une autre façon d’habiter l’espace et le temps.
La Lune elle-même n’est jamais un paysage de conquête au sens vulgaire

Hergé en fait une terre de dépouillement. Quand Tintin descend l’échelle et pose le pied sur le sol lunaire, la scène n’a rien d’un triomphe tapageur. Elle relève presque du rite. Un homme s’avance, seul, mesuré, contenu, sur une matière que nul n’a encore foulée. Cette marche lente, cette trace imprimée dans la poussière, cette attention au souffle et au moindre mouvement donnent à la séquence une densité symbolique considérable.

Nous touchons ici à une vérité profondément maçonnique. Le pas n’est jamais seulement un déplacement. Il engage l’être tout entier. Il mesure ce que nous sommes devenus. Il révèle si nous savons avancer avec rectitude dans un monde où tout peut nous faire dévier. La Lune de Hergé n’est pas un astre romantique. C’est une chambre d’épreuve.
Cette épreuve prend d’ailleurs plusieurs visages

Il y a le manque d’oxygène, qui transforme chaque minute en question vitale. Il y a l’astéroïde Adonis, masse errante qui rappelle la précarité de toute route humaine. Il y a surtout le déchaînement intérieur que Hergé introduit par l’infiltration du traître et par la figure de Frank Wolff. Ce personnage donne soudain à l’album une gravité morale qui le porte très au-delà du récit d’aventures. Frank Wolff n’est pas un simple complice de circonstance. Il est une conscience fracturée, un homme tombé hors de la ligne juste, puis ramené au bord de lui-même par la vue de l’abîme.

Son geste final, silencieux et terrible, possède la grandeur sombre des réparations qu’aucune parole ne peut accomplir. Dans une perspective maçonnique, il incarne cette vérité sévère que nul ne peut durablement trahir la fraternité sans se perdre, mais que l’homme peut encore, à l’ultime instant, tenter de retrouver en lui une part de vérité. Sa disparition dans le vide ne relève pas seulement du drame. Elle touche à l’expiation.
Autour de cette ligne tragique, Hergé déploie pourtant un contrepoint d’humanité souvent admirable

Les Dupondt, avec leurs mésaventures capillaires, leur présence déplacée, leur inquiétude comique, introduisent dans le récit une faiblesse familière qui empêche toute héroïsation abstraite. Même le capitaine Haddock, emporté hors de la fusée et dérivant dans l’espace avant d’être sauvé de justesse, devient la figure bouleversante de l’homme qui, dans son emportement et sa générosité mêlés, s’expose au néant.

Rien n’est abstrait chez Hergé. Le cosmique n’abolit jamais l’humain. Il le révèle. La grandeur n’efface ni la peur, ni le comique, ni l’erreur, ni la fatigue. Elle les traverse. C’est ce qui donne à cet album sa justesse si rare.
Georges Remi (1907-1983), dit Hergé, n’a cessé d’ordonner son œuvre autour d’un double mouvement de clarté visuelle et d’approfondissement moral.
Créateur de Tintin, mais aussi de Quick et Flupke et de Jo, Zette et Jocko, il a porté la bande dessinée à un degré de lisibilité, d’exigence graphique et de tension intérieure qui continue d’en faire l’un des grands artistes narratifs du XXe siècle.

De Le Lotus bleu à Tintin au Tibet, de L’Étoile mystérieuse à Objectif Lune, sa bibliographie dessine moins une suite d’exploits qu’un long travail sur la droiture, le regard, la fidélité, la peur, l’amitié et le sens du vrai. On a marché sur la Lune s’inscrit au cœur de cette œuvre comme un livre d’altitude et de rigueur, où la ligne claire devient presque une ligne de conduite.
Ce qui nous touche si profondément dans cet album, c’est qu’il ne célèbre jamais la domination

La fusée rouge et blanche n’y règne pas comme un étendard de puissance. Elle monte comme un signe d’interrogation lancé à l’humanité. Qu’allons-nous chercher si loin, sinon la mesure de notre propre fragilité. Que découvrons-nous sur cet astre mort, sinon l’exigence de mieux habiter la terre des hommes. Sous l’apparence du récit scientifique, Hergé nous parle de la maîtrise de soi, du courage, de la faute, de la réparation, de la fraternité mise à l’épreuve. Il nous parle de ce moment où l’homme, croyant conquérir un monde, rencontre surtout sa conscience.
C’est pourquoi On a marché sur la Lune demeure, aujourd’hui encore, un grand livre initiatique.

Non parce qu’il délivrerait un enseignement fermé, mais parce qu’il met les personnages, et avec eux ses lecteurs, devant cette question essentielle : faisons-nous vraiment bon usage de la lumière que nous avons reçue.
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Les aventures de Tintin – On a marché sur la Lune
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €
