En quoi la progression initiatique, pour soi-même et pour l’humanité, peut-elle éclairer le progrès de la science ?
On entend par progression initiatique une démarche d’approfondissement de la connaissance de soi-même, conduite en soi-même et pour soi-même, mais qui ne saurait exister sans le miroir formé par l’assemblée des Frères et Sœurs, sans le support du Rite et des outils symboliques et rituéliques qui en sont le support.
Il est essentiel d’ajouter que cette démarche n’aurait ni sens ni valeur si cette connaissance approfondie de soi, en nous façonnant, en nous transformant au sens de nous donner pleinement forme, ne nous conduisait à transformer le monde qui nous entoure.
En quoi ce progrès pour soi-même et pour l’humanité peut-il éclairer le progrès de la science ?
En quoi peut être utile à la connaissance de l’univers la recherche des Mots véritables du Maître Maçon, dont nous ne connaissons que des substituts en accédant au 3ème degré après nous être préparés aux deux degrés précédents ?
Le lien est simple, et s’impose de lui-même : la recherche du Franc-maçon comme la recherche du scientifique ont, plus ou moins directement et exclusivement, le questionnement sur l’Homme comme objet. Cela signifie que la perspective de l’homme doit être sous-jacente à toute recherche, voire en être le fondement.
Lorsque la science s’efforce de décrypter l’infiniment petit comme de décoder l’infiniment grand, de percer les mystères de l’intimité de nos cellules vivantes comme ceux de l’immensité des galaxies tournoyant dans l’espace en expansion, c’est fondamentalement pour comprendre notre environnement, notre origine, notre destinée, notre place dans la Création.
Homme parmi les hommes, le scientifique ne peut échapper à sa condition, non plus qu’à ses limites. Il n’est jusqu’à sa perception de l’infini et de l’éternité par exemple qui ne soient certainement qu’un pâle reflet de ce que sont ces deux abstractions, compte tenu des limites imposées à nos sens, par rapport à ce qu’elles sont probablement dans la vérité de l’univers.
Notre rigueur, notre volonté de décrire l’univers au-delà de nos propres limites, nous conduisent sans doute à les dépasser en théorie, dans l’abstrait. Mais savoir est une chose, connaître, qui comporte une dimension d’appropriation et de conscientisation, en est une autre.
L’humain cherche à comprendre l’univers non seulement par curiosité, mais avec l’idée d’en prévoir voire d’en prévenir les débordements, d’en utiliser au mieux les ressources, en un mot d’y trouver sa juste ou sa meilleure place et de s’y comporter en sujet plutôt qu’en objet…
Il ou, elle veut connaître et comprendre l’univers pour ne pas avoir la désespérante sensation de n’y être qu’une infinitésimale particule sans destin particulier, et sans capacité d’agir sur ce destin.
En d’autres termes, le chercheur scientifique, comme le philosophe auquel pourtant on voudrait l’opposer, mène sa quête dans un esprit où la curiosité conduit à la liberté, et à la responsabilité qui en est le corollaire.
La démarche maçonnique telle que l’entend notre Rite Ecossais Ancien et Accepté est initiatique et constitue à cet égard pour le chercheur un soutien, un support dont la pertinence et la convergence avec la démarche scientifique deviennent de plus en plus évidentes à mesure que l’on s’élève dans les degrés traditionnels du rite.

A ceux qui s’étonnent et jugent le propos paradoxal, on peut faire remarquer que quoique fortement ancrée dans la tradition, remontant dans ses fondements bien en amont de la constitution des premières obédiences spéculatives modernes au début du 18ème siècle, la Franc-maçonnerie, et en particulier le Rite Ecossais Ancien et Accepté, est profondément tournée vers le présent et plus encore l’avenir.
Le Franc-Maçon ou la Franc-maçonne s’efforce en effet de mieux se connaître et de mieux se comprendre lui-même, de mieux connaître et de mieux comprendre l’univers qui l’entoure. Il conduit cette recherche non pas tant au plan descriptif, qui serait celui du pur observateur scientifique qu’à ce plan particulier qui a pour perspective d’améliorer son rapport à lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure.
La démarche initiatique du R.E.A.A. a en cela quelque chose de profondément écologique au sens étymologique du terme, qui renvoie à la connaissance de l’environnement dans lequel on vit, sa « demeure » au sens large.
La démarche maçonnique initiatique telle que nous l’entendons et la vivons se veut donc à la fois traditionnelle dans ses racines et prospective dans ses objectifs.
Et à ceux qui considèrent, sans la connaître, notre démarche comme aliénatrice de notre liberté, il est aisé montrer comment, alors qu’elle est fortement organisée par la pratique rituélique, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté est source de libération.
C’est qu’il ne faut pas en effet se méprendre sur le rôle du rituel. Celui-ci vise uniquement à créer les conditions d’une ouverture de l’esprit à d’autres dimensions du réel que celles immédiatement perceptibles dans l’agitation du dehors. Le rituel favorise l’écoute de soi-même et l’écoute de l’autre. L’autre dont le regard sur le monde aide à construire le sien propre, en le confortant ou en le contredisant, peu importe, mais toujours en l’enrichissant. Le rituel est ainsi source de liberté de pensée, d’autant qu’il ne véhicule aucune vérité dogmatique à laquelle chacun devrait se soumettre.
Mais comment défendre cette idée alors que nos travaux sont obligatoirement ouverts « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ».

Cette invocation obligée ne constitue-t-elle pas un dogme ? Il est clair qu’il faut voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception. Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni à aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.
La Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en se plaçant sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions spirituelles. Cette attitude est défendue avec fermeté par les diverses Grandes Loges; et elle ne doit pas être confondue avec les positions, radicales et souvent militantes au point d’en devenir paradoxalement dogmatiques, d’autres obédiences se réclamant dans notre pays de l’héritage maçonnique.
Au demeurant, dans cette conception du principe que nous nommons Grand Architecte, il est fait référence à un ordre, à des lois mathématiques, physiques, chimiques, qui régissent l’évolution et le fonctionnement de l’univers en chacune de ses composantes et de ses structures depuis l’origine et sans que l’on puisse leur envisager un terme ni dans le temps ni dans l’espace.
Dès lors, la relation entre démarche maçonnique initiatique et démarche scientifique apparaît pour ce qu’elle a d’ontologique et d’intrinsèque. Et la revendication, l’impérieuse nécessité de placer l’homme au centre de la démarche scientifique se justifie de la même manière qu’il est par nature au centre de la démarche maçonnique initiatique.
Dire que nous cherchons à être hommes de conscience revient à dire que nous sommes en recherche de sens. Sens de notre vie, sens de la vie.
Nous cherchons à comprendre ce qui nous anime au plus profond de nous-même, pour contenir les bas instincts qui sont la réminiscence de ces mauvais Compagnons si difficiles à éradiquer définitivement. Nous cherchons à donner du sens à notre vie en nous fondant sur des valeurs qui s’appellent Liberté, Égalité Fraternité, mais aussi Loyauté, Probité, Rigueur, pour ne citer que celles-là.
Cette quête de sens, ce retour vers les valeurs n’est pas l’apanage des seuls Francs-Maçons, et faire le constat que notre monde contemporain semble en quête de sens et de valeurs n’est guère original. Mais il faut relever le paradoxe que représente la simultanéité de l’accroissement de cet appauvrissement spirituel et moral avec une progression exponentielle de la prospérité économique et des savoirs scientifiques et techniques.

Il y a là un dramatique et dangereux « effet de ciseau« . (situation dans laquelle deux phénomènes vont évoluer de manière opposée, un accroissement et une baisse. Si l’on représente ces deux courbes sur un graphique, cela donne l’image d’une paire de ciseaux.)
Il nous revient donc d’appeler les chercheurs et les institutions, tant publiques que privées, en charge de la recherche biomédicale et pharmaceutique à cultiver cette synergie, cette symbiose féconde entre science et conscience dans la pratique de leur expertise.
Il n’est pas nécessaire pour cela qu’ils se convertissent à un culte quelconque. Il leur suffit d’inscrire leur expertise dans un ensemble de connaissances plus vaste. Dans une telle démarche, transdisciplinaire, ils ne pourront méconnaître l’homme. S’ils savent ne jamais le perdre de vue, ils seront devenus humanistes, sans rien perdre ni compromettre de leur statut d’expert.

Sans entrer dans un développement complexe, il peut être intéressant de souligner ici le caractère par nature transdisciplinaire de la recherche en médecine, puisqu’elle inclut, comme nous l’avons vu, à la fois la dimension des sciences et techniques – biologie, biochimie, biophysique… – et celle des sciences cognitives – psychologie en particulier -.
Or les chercheurs en sciences exactes sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à l’approche transdisciplinaire.
L’un d’entre eux, Richard Welter, a récemment rappelé le sens même de cette démarche, et en particulier que « c’est le développement de la conscience qui permettra le plus sûrement d’incarner les trois « piliers » de la transdisciplinarité (la logique du tiers inclus, l’existence de niveaux de réalité différents et la complexité) et de réunir ainsi science et conscience à l’extérieur, mais surtout à l’intérieur de notre propre humanité« .
La Canadien Michel Camus, dans un ouvrage paru en 2002, nous convie à une interrogation essentielle : « Qu’y a-t-il en amont, entre, à travers et au-delà de toutes les disciplines ? C’est la question que pose la transdisciplinarité sans y apporter aucune réponse dogmatique, mais en intégrant dans toute recherche disciplinaire, ou pluridisciplinaire, la question socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Là réside pour ces chercheurs le cœur de leur démarche. Or les Francs-maçons de Rite Écossais font eux aussi de ce questionnement dont le dogmatisme est exclu un mot d’ordre, le mot d’ordre permanent de ce qu’ils appellent la recherche de la vérité, et qui est avant tout la recherche d’eux-mêmes, pour mieux s’inscrire dans l’ordre universel.
Pour devenir vivante et concrète, donc avoir du sens, la question socratique conduit à rechercher l’auto-transformation par l’auto-connaissance, la transformation de soi par la connaissance de soi.
Ainsi le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables Maçons.
La démarche humaniste qui est celle à laquelle invite la franc-maçonnerie initiatique, précisément parce qu’elle vise « le bonheur de l’humanité » dans le sens le plus global et le plus complet de l’expression, cherche à faire coïncider amélioration du statut moral et amélioration du statut matériel.
Le Rite Écossais Ancien et Accepté tel que le pratiquent les plus importantes obédiences maçonniques dans le monde – ne se mêle ni de politique « politicienne » ni de revendications sociales à la manière d’un syndicat ou d’un parti.
Mais il œuvre au progrès et au bonheur de l’humanité en fortifiant dans le cœur et l’esprit de chaque Frère cette conscience mais aussi cette dimension de la transcendance.
Pour nous, l’humanisme a un fondement et des développements spirituels.
« Spiritualité », le mot est lâché. Et certains de le rapprocher voire de le confondre avec Religion. Or la Franc-Maçonnerie n’est ni le prolongement ni l’antithèse de la pensée religieuse. Elle n’en est pas non plus le syncrétisme, c’est à dire la fusion.
La Franc-Maçonnerie de REAA est cependant spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -. Ainsi pour le Franc-Maçon la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.
A ce titre, la Franc-maçonnerie n’apporte aucune réponse toute faite et s’affirme comme une philosophie de la question.
A ceux qui pensent que cette vision spiritualiste fait de nous les adeptes d’une religion, il faut répondre qu’il n’en est rien, et que le Franc-Maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Le Franc-maçon est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.
Ainsi, pour celui qui est à la fois scientifique et Maçon, son enjeu en tant que chercheur – cherchant est de s’efforcer de tendre vers le meilleur équilibre entre humanisme et utilitarisme.
Cette forme de pragmatisme cynique est la règle que veulent pratiquer certaines institutions de recherche, encouragées parfois par certaines autorités politiques. De tels choix, que l’on espère inenvisageables sous nos climats et jusqu’ici fort heureusement rejetés en Europe continentale et notamment en France, sont évidemment aux antipodes de la démarche humaniste, pour laquelle chaque individu, et donc chaque vie, compte.
Il faut savoir borner strictement le champ des recherches et s’opposer, au nom des principes fondamentaux de l’éthique humaniste, à celles mettant en œuvre des procédés et des techniques qui imposeraient l’instrumentalisation du l’être humain, ou même simplement de son corps.
On objectera sans doute que nécessité ici doit faire loi. Et l’on imagine l’âpreté des débats que nous nous garderons bien de trancher, ni au plan scientifique et technique, non plus qu’économique ou éthique. Mon propos est ici simplement de mettre en évidence le type de questionnements que l’on ne saurait éviter, sous peine de perdre toute maîtrise sur notre avenir et celui de notre société. Et de souligner que la Franc-Maçonnerie est l’une des voies les mieux à même de donner un cadre à ces réflexions, une enceinte et une méthodologie à ces controverses.
Reprenant à notre compte l’appel lancé par Axel Kahn qui estimait qu’il faut que la communauté des chercheurs invite chacun de ses membres à un engagement ferme et résolu : »Il faut un effort incessant, procédural et éthique, pour canaliser l’utilisation de moyens nouveaux, utilisés au profit de l’homme…et de son humanité« , nous pouvons y apporter la contribution spécifique qui est la marque de la démarche maçonnique telle qu’y invite le Rite Écossais Ancien et Accepté. Celle du questionnement permanent, du refus des certitudes immuables et pré-établies, des jugements définitifs et préconçus.
Là sont les lumières que doit apporter à ce siècle la Franc maçonnerie initiatique.
On peut préciser ici que l’approche de la Franc-Maçonnerie est en effet d’autant plus complémentaire de celle proposée par la science qu’elle ne vise pas comme cette dernière à élaborer des réponses, mais bien davantage à poser des questions. Notre progression initiatique fait de nous par nature des cherchants, en quête de Connaissance.
La démarche du scientifique le conduit au statut de chercheur, en quête de Savoir.
Les deux démarches ne s’opposent pas, mais se complètent.
Celle-ci, c’est-à-dire notre démarche de cherchants – en quelque sorte, a vocation à structurer le champ de celle-là, – la démarche du chercheur – à en organiser le sens, en ne s’imposant qu’une seule contrainte, toutefois essentielle : avoir l’homme, l’humanité, leur bonheur et leur progrès pour finalité.
Lorsque le chercheur est également un cherchant, sa pensée, son système de valeurs, le conduisent à orienter et à donner tout son sens à sa recherche scientifique.
Ainsi il fait progresser non seulement le savoir, mais aussi la connaissance.
Son action est pleinement, véritablement, constructrice d’avenir, puisqu’elle est orientée vers la Lumière, l’Universel, l’Éternel.L’homme de science Franc-Maçon poursuit dans son travail de recherche le travail commencé dans le Temple.
Homme ou femme en quête de vérité et d’absolu, responsable, empli d’amour pour l’Homme, il ou elle conduit sa double démarche, celle de chercheur et celle de cherchant, dans le vaste, l’infini domaine de la pensée et de l’action, l’une donnant sens à l’autre, l’une étant la lumière sur le chemin de l’autre…
Le prochain article envisagera de questionner le thème: Progression Initiatique, progrès en médecine
