Antimaçonnisme numérique, douze ans après, beaucoup d’algorithmes, peu de lumière
Douze ans après L’antimaçonnisme actuel, Jiri Pragman revient avec Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon. Le sujet est majeur.
Il aurait mérité une grande œuvre de lucidité, de hauteur, de méthode et d’exigence initiatique.
On découvre surtout une mise à jour tardive, un inventaire élargi, une cartographie anxieuse des réseaux et des plateformes, mais bien peu de pensée véritablement neuve. Le livre prétend démonter la mécanique du soupçon. Il en épouse trop souvent la forme.
Jiri Pragman, pseudonyme de Philippe Allard, ex-journaliste et ex-maçon du GOB (Grand Orient de Belgique) appartient à cette petite catégorie d’auteurs qui ont fait du commentaire maçonnique une posture, presque une occupation du terrain. Ancien éditeur du Blog Maçonnique, figure familière d’un web maçonnique volontiers querelleur, il revient ici sur un domaine qu’il connaît, celui des circulations numériques, des rumeurs, des emballements, des fantasmes et des hostilités dirigées contre la Franc-Maçonnerie. Le sujet est grave. Il touche à la sécurité des personnes, à la réputation des institutions, à la santé démocratique du débat public, à cette vieille passion triste qui veut toujours transformer le Temple en cabinet noir, le symbole en preuve, le silence en aveu, la discrétion en complot.

En 2014, avec L’antimaçonnisme actuel, publié chez Télélivre (maison d’édition belge) et préfacé par Éric Giacometti – auteur de renommée internationale –, Jiri Pragman proposait déjà un panorama des accusations antimaçonniques.
L’ouvrage avait ses mérites. Il recensait, classait, rappelait les grandes familles du soupçon, les vieilles haines religieuses, les obsessions politiques, les fables sataniques, les délires judéo-maçonniques, les vieux fantômes de Léo Taxil et leurs métastases modernes.

Mais il portait déjà sa faiblesse dans son titre
Dire actuel, c’est contracter une dette envers le temps. Or l’actualité vieillit vite, surtout sur Internet. Ce qui prétend saisir le présent doit accepter d’être révisé, corrigé, dépassé. Sinon, le livre devient archive avant même d’être boussole.
Douze ans plus tard, Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon arrive donc comme une réédition mentale, une sorte de ravalement algorithmique du même chantier
La plume et la chaire d’hier deviennent TikTok, Telegram, YouTube, deepfakes, IA générative, plateformes, bulles de recommandation et économie de l’attention. Le décor change. La méthode, elle, demeure largement la même. Jiri Pragman inventorie, juxtapose, aligne, repère, nomme, classe. Le vieux catalogue de 2014 reçoit une couche numérique. Les accusations se modernisent. La pensée, beaucoup moins.
C’est là le premier problème du livre. Il confond trop souvent actualisation et approfondissement.
Ajouter Telegram à l’abbé Barruel, TikTok à Léo Taxil, QAnon aux vieilles fictions lucifériennes, le transhumanisme aux paniques sanitaires, le wokisme aux terreurs identitaires, ce n’est pas encore penser.
C’est déplacer les fiches d’un classeur
C’est remplacer les coupures de presse par des captures d’écran. C’est substituer à l’ancien cabinet de curiosités une salle de serveurs. Mais la question décisive demeure. Qu’est-ce que l’antimaçonnisme révèle de l’époque, du besoin d’ennemi, de la haine du symbole, de la peur de l’initiation, du refus de l’intériorité, de l’impossibilité contemporaine à supporter le secret comme pédagogie du voile et non comme technique de dissimulation.
Sur ce point, l’ouvrage reste court. Il observe le feu, mais descend peu dans la forge.
Il décrit les fumées, mais cherche rarement la racine spirituelle de l’incendie
L’antimaçonnisme n’est pas seulement un phénomène informationnel. Ce n’est pas seulement une maladie de plateforme. C’est une pathologie de l’imaginaire. C’est une incapacité à lire symboliquement. C’est la transformation du signe en indice policier, de l’œil en surveillance, de l’équerre en instrument de domination, du compas en preuve d’un pouvoir occulte. C’est une lecture profane du sacré, une lecture littérale du mystère, une lecture paranoïaque de la fraternité. Voilà ce qu’un livre vraiment initiatique aurait dû mettre au centre.
Pragman parle de flux, de visibilité, de soupçon, d’algorithme, de propagation. Fort bien… Mais l’antimaçonnisme n’est pas seulement amplifié par l’algorithme. Il est d’abord rendu possible par la misère symbolique. Une société qui ne sait plus lire les signes finit par les dénoncer. Une société qui ne comprend plus le rite finit par l’imaginer criminel. Une société qui a perdu le sens du secret intérieur ne peut plus concevoir qu’il existe des espaces de silence qui ne soient pas des lieux de manipulation. Là se trouvait la grande occasion manquée du livre. Jiri Pragman pouvait faire de cette matière un essai de profondeur. Il livre surtout un manuel de veille.
La comparaison avec 2014 est cruelle
À l’époque, L’antimaçonnisme actuel avait au moins l’excuse de venir avant certaines grandes mutations numériques. Il précédait l’explosion massive de TikTok, la centralité de Telegram dans certaines sphères radicales, la banalisation de l’IA générative, le déferlement des vidéos courtes, l’esthétique du montage conspirationniste, la circulation virale des images truquées, la rhétorique QAnon, les recompositions post-Covid, les obsessions transhumanistes et sanitaires.
En 2026, l’auteur ne découvre pas un monde nouveau. Il arrive après la bataille.
Il dresse la carte d’un territoire déjà largement parcouru par ceux qui observent sérieusement les radicalités en ligne, les complotismes, les propagandes numériques et les industries de l’attention.
Le retard est d’autant plus frappant que Jiri Pragman intervient depuis longtemps sur le numérique maçonnique

Il connaît ce terrain. Il l’a labouré, commenté, parfois saturé. On pouvait donc attendre autre chose qu’une prudente synthèse tardive. On pouvait attendre une pensée de la responsabilité numérique maçonnique. On pouvait attendre une critique des effets de miroir entre les sites maçonniques, les querelles d’ego, les billets d’humeur, les attaques personnelles, les caricatures, les règlements de comptes et l’alimentation involontaire du bruit antimaçonnique.
Car le soupçon ne prospère pas seulement chez les ennemis déclarés de la Franc-Maçonnerie. Il se nourrit aussi des médiocrités internes, des petites haines éditoriales, des rancœurs mises en ligne, des sarcasmes transformés en doctrine.
C’est ici que le livre devient presque ironique
Celui qui prétend analyser la fabrique numérique du soupçon appartient lui-même à un écosystème où le commentaire acide, le trait personnel, la mise en scène de l’adversaire et la querelle publique occupent une place considérable. Il ne suffit pas d’écrire contre l’antimaçonnisme pour s’en purifier. Encore faut-il ne pas en reprendre les réflexes, les procédés, les micro-violences symboliques, les allusions appuyées, les petites scènes de tribunal numérique. La Franc-Maçonnerie n’a pas besoin de vigies qui confondent veille et ressentiment. Elle a besoin de guetteurs capables de silence, de mesure, de discernement.
Le livre semble pourtant vouloir se donner une posture d’utilité. Il propose de comprendre, d’ajuster, d’agir sans nourrir la bête. La formule est juste. Elle pourrait même être excellente.
Mais elle se retourne contre l’auteur. Car nourrir la bête, c’est parfois lui offrir exactement ce qu’elle demande.
Des listes, des scénarios, des catégories, des noms, des récits, des enchaînements de griefs, une galerie d’accusations, des noms de frères en pâture…
Le livre prétend démonter l’armurerie du soupçon. Mais à force de détailler les armes, il finit par ressembler à un catalogue. En son temps déjà, 450.fm avait pointé cette ambiguïté. L’ouvrage voulait déminer, mais pouvait fournir le plan du champ de mines. En 2026, le danger est plus grand encore. À l’âge des IA génératives, une compilation structurée devient matière première. Ce qui était jadis inventaire devient prompt. Ce qui était documentation devient combustible.
Il y a là un angle mort considérable
Un livre sur l’antimaçonnisme numérique devrait s’interroger sur sa propre exploitabilité numérique. Comment écrire sur les fantasmes antimaçonniques sans les rendre plus accessibles, plus indexables, plus recyclables, plus faciles à reformuler par des machines, plus aisément convertibles en vidéos, en fils X, en scripts TikTok, en images générées, en faux dossiers, en pseudo-enquêtes. Cette question devrait hanter chaque page. Elle ne semble pas suffisamment gouverner l’ensemble. La prudence affichée ne suffit pas. Il fallait une ascèse éditoriale. Il fallait une méthode de dépollution. Il fallait dire moins parfois, mais dire mieux. Il fallait opposer à la saturation complotiste non pas une contre-saturation, mais une architecture de clarté.
Le problème est aussi stylistique
Le livre paraît vouloir rassurer par son plan. Cinq parties, vingt chapitres, des accusations rangées, des acteurs classés, des réponses proposées, des perspectives ouvertes. Cette architecture donne une impression de sérieux. Mais elle trahit aussi une pensée de fiche. Tout est là, ou presque, mais comme à plat. L’anticatholicisme supposé, l’antichristianisme, le satanisme, le fantasme judéo-maçonnique, l’accusation antimusulmane, le péril woke, la pédocriminalité fantasmée, la technocratie sanitaire, les géographies mondiales, les stratégies de réponse, le prebunking, l’observatoire agile. Tout passe. Rien ne brûle vraiment. On traverse une exposition de griefs comme on visite un musée des poisons sous éclairage froid.
Or la Franc-Maçonnerie n’est pas seulement une victime de discours hostiles
Elle est aussi une tradition initiatique qui sait quelque chose de la transformation de l’obscur en intelligible. Elle sait que la lumière ne consiste pas à tout exposer brutalement, mais à rendre visible selon un ordre. Elle sait que le symbole ne se défend pas par bavardage, mais par justesse. Elle sait que la parole doit être tenue, pesée, taillée comme une pierre. Face à l’antimaçonnisme, la réponse maçonnique ne peut pas être seulement numérique. Elle doit être éthique, spirituelle, culturelle, historique, éducative. Elle doit redonner aux mots leur poids, aux images leur profondeur, aux rites leur dignité, aux institutions leur cohérence. Sur ce terrain, le livre reste trop extérieur à son propre objet.
On peut également s’interroger sur les proximités éditoriales et événementielles qui entourent ce petit monde
Quand le nom de Jean Dumonteil apparaît dans l’environnement du livre, et quand ce même Jean Dumonteil reçoit un prix dans le cadre de Masonica Tours, salon auquel Jiri Pragman est associé de près dans l’imaginaire et l’histoire de la marque Masonica, le lecteur peut légitimement lever un sourcil.
Il ne s’agit pas d’affirmer une manœuvre. Il s’agit de constater un entre-soi. Dans le monde maçonnique, où les prix, les salons, les préfaces, les tables rondes, les recensions et les réseaux de notoriété se croisent sans cesse, la transparence devrait être une règle d’hygiène.
L’entre-soi n’est pas un délit. Mais il devient vite troublant quand il prétend ensuite distribuer les brevets de rigueur, de sérieux et d’indépendance.
Ce point n’est pas accessoire
L’antimaçonnisme se nourrit précisément des zones grises, des connivences supposées, des réseaux interprétés comme complots. Un auteur qui prétend lutter contre cette mécanique devrait être exemplaire dans la lisibilité de ses liens. Il devrait prévenir le soupçon au lieu de lui offrir des angles d’attaque. Il devrait savoir que, dans l’espace public, le symbole de l’indépendance compte autant que l’indépendance elle-même. Là encore, la question dépasse les personnes. Elle touche à une écologie de la parole maçonnique. Comment parler de transparence quand les circuits de légitimation semblent parfois tourner entre les mêmes noms, les mêmes salons, les mêmes préfaciers, les mêmes sites, les mêmes scènes
Le plus sévère, finalement, tient au bilan

Que reste-t-il de neuf entre 2014 et 2026. Des plateformes. Des exemples. Des paniques contemporaines. Des mots de l’époque. Des chapitres sur le numérique. Une place donnée à l’IA, aux deepfakes, aux réseaux sociaux, à la viralité. Mais l’apport doctrinal paraît mince. L’auteur constate que le soupçon change d’outil. Il ne montre pas assez que le soupçon change aussi de régime ontologique. Nous sommes passés d’une antimaçonnerie du pamphlet à une antimaçonnerie de l’ambiance, d’une accusation formulée à un climat permanent, d’un texte hostile à une économie affective de la défiance. Ce point est essentiel. Il aurait fallu en faire la colonne vertébrale du livre. Il apparaît plutôt comme un constat parmi d’autres.
Dans un essai vraiment fort, l’algorithme ne serait pas seulement un amplificateur
Il serait pensé comme un miroir noir de la psyché collective. Il serait relié à la vieille question du double, du simulacre, de l’idole, du faux prophète, de la caverne platonicienne, de l’image qui remplace l’épreuve, de la rumeur qui se substitue à la connaissance. Une lecture maçonnique aurait pu convoquer la caverne, le cabinet de réflexion, le voile d’Isis, la lumière graduée, l’épreuve du silence, la différence entre voir et comprendre. Elle aurait pu montrer que l’antimaçonnisme numérique est une initiation inversée. Il promet une révélation sans purification, un dévoilement sans travail, une vérité sans ascèse, une certitude sans doute, une communauté sans fraternité. Voilà le cœur du sujet. Il n’est qu’effleuré.
Le livre veut combattre le complotisme, mais il reste trop souvent prisonnier de son langage opératoire
Il parle de veille, de réponse, de stratégie, de survie numérique. Ces mots ont leur utilité. Ils n’ont pas d’âme. Une Franc-Maçonnerie réduite à une gestion de crise informationnelle perdrait ce qui fait sa force. Elle ne répondrait plus par la rectitude de la pierre, mais par le communiqué. Elle ne transmettrait plus une méthode intérieure, mais des éléments de langage. Elle ne formerait plus des consciences, mais des modérateurs de flux. La vraie réponse à l’antimaçonnisme n’est pas seulement de corriger des erreurs. C’est de former des hommes et des femmes capables de ne pas céder à la peur, à la rumeur, à l’idolâtrie du visible, à la jouissance de dénoncer.
C’est pourquoi Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon laisse une impression paradoxale
Il est utile comme répertoire. Il est insuffisant comme pensée. Il est actuel dans ses exemples, mais déjà daté dans son ambition. Il veut éclairer, mais éclaire surtout l’écran. Il parle de lumière, mais reste au niveau du dispositif. Il veut protéger le Temple, mais demeure sur le parvis numérique, là où les bruits du dehors couvrent encore la voix intérieure. Le lecteur y trouvera des repères, certes. Mais il n’y trouvera pas la grande méditation attendue sur la haine du symbole, sur l’époque de la suspicion, sur la responsabilité maçonnique face au chaos informationnel.
En 2014, Jiri Pragman avait livré un livre de veille sur l’antimaçonnisme contemporain. En 2026, il livre un livre de veille sur l’antimaçonnisme numérisé
Entre les deux, le monde a changé plus vite que sa pensée. La machine s’est perfectionnée. Le diagnostic s’est allongé. Le regard, lui, ne s’est pas assez élevé.
La Franc-Maçonnerie méritait mieux qu’un inventaire tardif des poisons qui la visent. Elle méritait une véritable pharmacopée de l’esprit, une réflexion sur la parole juste, sur l’image, sur le secret, sur le symbole, sur la lenteur, sur la fraternité comme antidote à la haine circulante. Elle méritait qu’on réponde au soupçon non par un nouveau dossier, mais par une lumière plus haute.
À force de vouloir cartographier l’ombre, Jiri Pragman oublie que le travail maçonnique ne consiste pas à devenir spécialiste des ténèbres, mais à apprendre patiemment à faire lever le jour.

Création numérique (Tom) – Image créée par IA
