Jiri Pragman face à l’intelligence artificielle, beaucoup de circuits, peu de lumière !

Certains livres ouvrent une porte. D’autres installent une sonnette connectée devant le Temple et croient avoir réinventé l’initiation. Avec Intelligence Artificielle & Franc-Maçonnerie – La Pierre et la Puce, Jiri Pragman, pseudonyme de Philippe Allard, ex journaliste et ex maçon du GOB, actif promoteur de l’antimaçonnisme en France au travers de son blog où il diffuse ses aigreurs et règle ses comptes personnels avec ses ennemis Francs-maçons… et il en a beaucoup, arrive malheureusement une fois de plus en retard avec son opus. Il revient sur un terrain qu’il connaît bien, sur lequel il intervient régulièrement depuis plusieurs années, celui du numérique appliqué à la Franc-maçonnerie. Si son dernier ouvrage sur l’antimaçonnisme arrivait après les deux ouvrages très complets de Yonnel Ghernaouti (Antimaçonnisme et Abécédaire de l’antimaçonnisme ), cet ouvrage arrive un an après celui de son grand ami Franck Fouqueray qui avait déjà couvert abondamment le sujet avec le même thème et plus de clairvoyance (L’intelligence Artificielle va-t-elle transformer la Franc-maçonnerie).

Le sujet est considérable. Il est même essentiel

L’intelligence artificielle entre déjà dans les usages maçonniques, par les planches préparées avec des assistants conversationnels, les images générées, les archives explorées, les communications rédigées, les colloques annoncés, les synthèses produites, les invitations mises en forme. Le sommaire annonce d’ailleurs tout ce qu’il faut pour faire sérieux, histoire de l’IA, souveraineté cognitive, biais, mémoire, transmission, prompt maçonnique, modèles génératifs, obédiences, gouvernance, charte, observatoire, laboratoire, postface sur l’usage de l’IA dans l’écriture du livre.

Tout y est. C’est bien le problème. Tout y est, sauf peut-être ce qui devrait y brûler.

Car à force de vouloir tout embrasser, l’ouvrage donne déjà, par son architecture même, l’impression d’un catalogue

Image inspirée de Jiri Pragman (Philippe Allard), librement produite par une IA de qualité

On retrouve ici une manière d’écrire déjà repérable dans plusieurs de ses ouvrages. Le sujet est bon, le titre est habile, l’air du temps est capté, les mots-clés sont rangés sur les étagères.

Mais la question demeure. Où est la pierre ? Où est le travail ? Où est la taille ? Où est le risque intérieur ?

L’IA, en Franc-Maçonnerie, ne se réduit pas à une question d’usage

Elle touche à la parole, à la présence, à la lenteur, à la mémoire vivante, au silence, à l’épreuve de la pensée personnelle. Une planche maçonnique n’est pas seulement un texte bien tourné. Elle est une mise à nu. Elle engage celui qui parle, celui qui écoute, celui qui reçoit, celui qui se tait. Elle suppose une maturation. Elle exige une traversée. Or l’IA sait assembler, résumer, reformuler, séduire. Elle ne sait pas trembler. Elle ne sait pas rougir. Elle ne sait pas attendre dans la Chambre du Milieu que le mot juste vienne de plus loin que le clavier.

C’est là que le livre, tel qu’il se présente, paraît manquer son cœur

Il parle de vigilance, de méthode, de responsabilité, de gouvernance. Fort bien. Mais la vigilance devient vite une posture lorsque l’on ne descend pas vraiment dans la mine. La méthode tourne court lorsqu’elle se contente d’aligner des usages. La responsabilité devient élément de langage lorsqu’elle ne dit pas clairement ce qu’il faut refuser.

Le paradoxe est piquant

Depuis des années, les chroniques consacrées à Jiri Pragman pointent une même tendance. Transformer ce qui devrait relever de l’expérience initiatique en fiches, en listes, en recettes, en petites prudences bien rangées. On l’avait vu avec la planche maçonnique, réduite à un mode d’emploi. On l’avait vu avec Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, ouvrage déjà jugé trop général, trop prudent, trop peu opératif. On l’avait vu avec le Cahier de vacances du Franc-Maçon – Apprenti, où le trait de Jiho apparaissait, à nos yeux, plus convaincant que l’appareil textuel. On l’avait vu encore avec L’antimaçonnisme actuel, où l’inventaire du soupçon risquait de devenir, malgré lui, une boîte à outils pour ceux qui soupçonnent. On l’a vu enfin, de manière presque caricaturale, dans Organiser un salon du livre maçonnique, ouvrage déjà sévèrement critiqué par 450.fm pour son caractère jugé auto-référentiel et insuffisamment opératif. Le dossier critique est désormais suffisamment nourri pour que chaque nouveau livre arrive précédé de son ombre.

Avec La Pierre et la Puce, cette ombre se prolonge

L’auteur parle d’intelligence artificielle comme il parlait d’Internet, de planche, de cahier ou de salon. Il repère le sujet, l’encadre, le découpe, le nomme, le ventile. Il donne l’impression d’un arpenteur muni d’un GPS dans un sanctuaire dont il oublie que le centre n’est pas une coordonnée mais une expérience.

« La Pierre et la Puce », le sous-titre lui-même mérite arrêt

Tout est là. La pierre est lourde, silencieuse, résistante. Elle demande la main, l’effort, la patience, l’erreur, la reprise. La puce, elle, calcule, accélère, transmet, exécute. Entre les deux, la Franc-Maçonnerie doit choisir son ordre. Non pas rejeter la puce, ce serait absurde. Mais refuser qu’elle devienne le maître d’œuvre. L’outil numérique peut aider. Il peut classer, traduire, transcrire, chercher, faciliter l’accès à certains savoirs. Mais il ne doit jamais se substituer à l’épreuve de l’homme devant lui-même.

Le livre promet d’aborder l’art du prompt maçonnique

Voilà bien une formule révélatrice. Le prompt, dans son sens technique, consiste à formuler une demande à une machine. Mais en Loge, la vraie question n’est pas de mieux demander à la machine. Elle est de savoir ce que l’on demande encore à soi-même. L’initiation n’est pas une optimisation de requête. Elle n’est pas une ingénierie de sortie textuelle. Elle n’est pas un assistant contextuel paramétrable. Elle est ce lent dépouillement par lequel l’homme apprend à ne pas confondre la réponse disponible avec la vérité conquise.

Plus troublant encore, Jiri Pragman annonce publiquement présenter ses « créations numériques » à Masonica Tours, aux côtés de ses livres consacrés à l’antimaçonnisme numérique et à l’intelligence artificielle. Le terme est habile.

« Création numérique » sonne mieux qu’image générée, avatar algorithmique, composition assistée ou production de machine.

On baptise, on embellit, on signe. Mais la question demeure

Que signifie signer une image lorsque la main n’a pas dessiné, lorsque l’œil a choisi parmi des possibles calculés, lorsque l’imaginaire a été médiatisé par un modèle entraîné sur le travail d’innombrables créateurs invisibles ?

Ce point n’est pas anecdotique

Il touche au cœur de la démarche maçonnique. Dans l’Art Royal, l’outil ne vaut que par la main qui l’emploie et par la conscience qui le gouverne. Le maillet n’est rien sans le discernement. Le ciseau n’est rien sans la mesure. Le compas n’est rien sans l’esprit de rectitude. L’IA, elle aussi, exige cette discipline. Mais elle la rend plus difficile, car elle donne l’illusion du résultat sans l’épreuve du chemin.

Le danger n’est donc pas que l’IA écrive mal

Elle écrit parfois très bien. Le danger est qu’elle écrive trop facilement. Qu’elle donne au Frère pressé une planche sans nuit intérieure. Qu’elle fournisse à l’orateur une profondeur d’emprunt. Qu’elle produise une spiritualité de surface, bien cadencée, bien articulée, parfaitement présentable, mais sans cette brûlure discrète qui distingue le texte vécu du texte fabriqué.

Il aurait fallu, sur ce sujet, un livre qui ose vraiment trancher

Dire ce qui peut être fait. Dire ce qui ne doit pas l’être. Dire qu’un assistant peut aider à retrouver une référence, mais ne doit jamais composer à la place du Frère la parole qu’il doit à la Loge. Dire qu’une IA peut transcrire une conférence, mais ne peut pas transmettre l’égrégore d’une Tenue. Dire qu’un modèle génératif peut produire une image de Temple, mais ne saura jamais ce qu’est la lumière reçue sous le bandeau. Dire qu’une obédience peut utiliser des outils numériques, mais qu’elle trahirait sa vocation si elle confondait mémoire initiatique et base documentaire automatisée.

Au lieu de cela, on devine une prudence englobante, un panorama, une mise en fiches de l’époque

Le vocabulaire est là. Les chapitres sont là. Les annexes sont là. Le prix aussi. Mais la densité initiatique, elle, semble encore attendue sur le parvis.

Jiri Pragman est souvent présenté comme membre du Grand Orient de Belgique depuis 2001. Les sources publiques disponibles ne permettent pas de confirmer son statut maçonnique actuel au 7 juin 2026. Si l’on retient l’information selon laquelle il serait aujourd’hui « en sommeil » du GOB, il convient donc de la formuler avec prudence, comme une indication donnée selon certaines informations et non comme un fait publiquement établi.

Reste le livre. Ou plutôt ce qu’il symbolise

L’IA méritait une vraie méditation maçonnique, une descente dans les profondeurs, une confrontation avec le silence, le secret, la parole, la mémoire, la liberté intérieure. Elle méritait que l’on interroge la machine non comme un gadget de plus, mais comme le miroir froid d’une époque qui confond la vitesse avec la pensée et la production avec la présence.

Intelligence Artificielle & Franc-Maçonnerie – La Pierre et la Puce aurait pu être un livre de seuil

Il risque de n’être qu’un livre de plus dans cette bibliothèque contemporaine où l’on empile des guides pour éviter d’entrer vraiment dans le Temple. La pierre attend toujours. Elle n’a pas besoin d’une puce pour être taillée. Elle attend seulement une main, une conscience, une lenteur, un Frère capable de comprendre que toute lumière obtenue sans effort finit par n’éclairer que la surface.

Et c’est peut-être là, finalement, que se joue le vrai débat. L’intelligence artificielle peut-elle tuer la pensée maçonnique ? Non. Mais une Franc-Maçonnerie trop heureuse de déléguer sa parole, son imaginaire et sa mémoire pourrait parfaitement s’en charger elle-même.

Quand la taille de la pierre paraît céder devant le cliquetis de la machine, quand un livre câblé, mais sans véritable initiation ou encore quand la puce bavarde, la pierre attend toujours !

Intelligence Artificielle & Franc-Maçonnerie – La Pierre et la Puce

Jiri Pragman – Éditions Numérilivre, 2026, 118 pages, 22 €

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