Le mercredi demeure le jour consacré au cinéma. Présenté au public français le 22 mars 2023, Sur les chemins noirs de Denis Imbert adapte librement le récit de Sylvain Tesson, écrivain et essayiste, devenu l’une des grandes figures contemporaines de la littérature de voyage. Le film dépasse pourtant largement le voyage pédestre et le récit de convalescence. Sous les pas blessés de Jean Dujardin se déploie une méditation profonde sur la chute, la lenteur, la solitude, l’amour, la France oubliée et le relèvement.

Pour le Franc-Maçon, cette traversée prend la forme d’une remontée hors du tombeau intérieur.

Il faut parfois qu’un homme tombe pour que la terre lui soit rendue
Pierre Girard, écrivain voyageur que Jean Dujardin habite avec une retenue douloureuse, a vécu dans le mouvement, l’excès et la fuite en avant. Une nuit, le corps cesse d’obéir au rêve de toute-puissance. La chute mesure huit mètres. Elle brise les os, déchire le visage, plonge l’homme dans le coma et réduit l’horizon à la blancheur d’une chambre d’hôpital. Celui qui parcourait le monde doit réapprendre à tenir debout, prisonnier désormais de son propre corps.
Denis Imbert aurait pu faire de cette histoire le récit attendu d’une reconstruction héroïque

Il choisit une voie plus secrète. Le film ne célèbre ni l’exploit sportif ni la volonté triomphante. Il suit un homme qui avance avec ses failles, ses remords et la mémoire de ceux qu’il a blessés. La marche ne devient jamais une guérison miraculeuse. Elle demeure une négociation quotidienne avec la douleur. Chaque pas l’arrache à l’immobilité sans lui rendre l’homme qu’il fut. Le chemin exige un visage nouveau.
La sensibilité maçonnique entend ici l’écho d’une légende fondatrice.
La chute d’Hiram n’est évidemment pas celle de Pierre Girard. Pourtant, une même question se lève dans l’obscurité. Comment relever celui qui gît à terre. Il faut chercher la prise juste et le geste fraternel grâce auquel l’être humain retrouvera la verticale sans nier la profondeur où il a séjourné.
Pierre Girard ne se relève pas d’un seul mouvement
Il se relève pendant 1302 kilomètres. Son relèvement a la longueur d’un pays. Il commence dans la vallée des Merveilles, au cœur du Mercantour, parmi les pierres gravées par des hommes depuis longtemps retournés à la poussière. Les signes rupestres y inscrivent la présence humaine dans une durée qui excède les existences particulières. Avant même de retrouver son histoire, Pierre Girard pose ses pas sur une terre où d’autres hommes ont confié à la roche leurs prières et leurs effrois.

Le film est scandé par les kilomètres, comme si chaque distance franchie devenait une station du chemin intérieur. Au kilomètre 17, la vallée des Merveilles ouvre l’itinéraire. Au kilomètre 138, Braux accueille une apparition silencieuse de Sylvain Tesson. Puis viennent Séguret, Vallon-Pont-d’Arc, la Truyère, le Cantal, la Creuse, la Loire, le Mont-Saint-Michel et le Nez de Jobourg. Les nombres deviennent les grains d’un chapelet profane. Ils comptent moins l’espace franchi que les résistances vaincues et les illusions abandonnées.
Les chemins noirs apparaissent sous forme de traits sombres sur les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière
Ils appartiennent à la géographie du retrait. Ils offrent une échappée hors de la massification, du règne des flux et d’une société qui confond volontiers la vitesse avec le progrès.
Le noir appelle une lecture hermétique. Dans l’alchimie, la nigredo désigne la dissolution où les formes anciennes se défont afin qu’une autre naissance devienne possible. Pierre Girard marche dans l’œuvre au noir de sa propre vie. Son corps a été brisé, son amour a été perdu, sa mère s’éloigne vers la mort et ses certitudes se sont fendues. Le chemin devient l’athanor où la matière intime se décompose et cherche une cohérence nouvelle. La lumière gagne par degrés, dans une respiration plus ample, dans un visage regardé sans fuite, dans la capacité retrouvée d’aimer ce qui demeure.
L’expression « la Confrérie des chemins noirs » possède dès lors une profondeur particulière.
Elle nomme une fraternité sans registre, sans préséance et sans temple bâti. Elle réunit les marcheurs, les solitaires, les blessés et les êtres que la vie a contraints à ralentir. Sa Chaîne d’union se prolonge dans les traces laissées par des inconnus qui ne se rencontreront peut-être jamais.
Jean Dujardin porte ce voyage avec une intensité qui mérite que nous le nommions ici Dujardin, le Grand

Cette grandeur ne tient ni à la puissance ni à l’éclat. Elle naît de l’effacement. Jean Dujardin accepte de perdre les signes extérieurs de la maîtrise. Son visage porte la cicatrice, sa démarche demeure incertaine et son souffle se brise dans les montées. Il ne cherche jamais à dominer le paysage. Il s’y mesure, puis consent à y devenir minuscule. Dujardin, le Grand, ne joue pas la victoire. Il joue l’effort pour ne pas renoncer.
Son interprétation rappelle que la dignité humaine ne réside pas dans l’absence de fragilité, mais dans la manière de l’habiter
Le Maître maçon n’est pas celui qui se croit au-dessus de la chute. Il est celui qui a regardé le tombeau, entendu le silence de la perte et compris que toute verticalité demeure précaire. Jean Dujardin rend sensible cette connaissance sans la commenter.
La magnificence des territoires traversés donne à la France une ampleur presque mythique
Denis Imbert et Magali Silvestre de Sacy font dialoguer le Mercantour, l’Ardèche, la Truyère, le Cantal, la Creuse, la Loire, le Mont-Saint-Michel et les falaises du Cotentin. La caméra montre la douceur et la rudesse, l’accueil et l’indifférence. La montagne ne console pas Pierre Girard. Elle lui offre la possibilité de se confronter à une mesure plus vaste que la sienne.
Cette mesure donne au film son admirable éloge de la lenteur.
La marche rétablit la durée, la fatigue, l’attente et la répétition. Une douleur ne disparaît pas parce que la volonté l’exige. Le chemin impose son temps, comme le rituel impose le sien. La lenteur est la condition d’une action devenue consciente.

« Chacun marche à son rythme » pourrait être la règle fraternelle de l’œuvre
Pierre Girard doit accepter le pas boiteux, les arrêts, les rechutes et l’humiliation d’un corps qui ne répond plus avec docilité. Nul ne progresse intérieurement selon un calendrier identique. Les degrés ne garantissent rien. Les fonctions ne prouvent rien. La marche véritable se reconnaît à la qualité d’attention acquise en chemin.
La solitude de Pierre Girard constitue l’espace où les présences retrouvent leur vérité

Anna, incarnée par Joséphine Japy, sa sœur Céline, portée par Izïa Higelin, son ami Arnaud, joué par Jonathan Zaccaï, sa tante Hélène, interprétée par Anny Duperey, et la voix maternelle de Marie-Christine Barrault accompagnent la marche sans l’envahir. L’amour traverse le film comme une blessure plus profonde que celle du corps. La marche lui apprend que l’amour ne se possède jamais. Il demeure une dette de présence.
Le film porte aussi un constat douloureux sur la société française

Au fil des villages, les commerces ferment, les rues se vident, les services disparaissent et les panneaux de vente se multiplient. La massification concentre les activités dans les grandes agglomérations, tandis que les territoires périphériques deviennent les chambres silencieuses d’un pays qui ne sait plus prendre soin de toutes ses pierres. Le Temple humain exige pourtant que soient reconnues les pierres délaissées par l’économie du flux.
La musique de Wouter Dewit épouse le souffle et laisse au silence une place souveraine.
Ce silence n’est pas une privation de parole, mais une chambre d’écoute. L’Apprenti se tait afin de découvrir ce qui, en lui, parle avant les mots.
Sylvain Tesson, né en 1972, géographe de formation, voyageur, essayiste et prosateur, appartient à cette lignée d’écrivains pour lesquels la géographie devient une discipline de l’âme

Ses expéditions à travers l’Asie, ses retraites dans les forêts et son goût des hauteurs ont façonné une écriture où le déplacement extérieur éprouve sans cesse la vérité intérieure. L’Axe du loup, Une vie à coucher dehors, Dans les forêts de Sibérie, Bérézina, La Panthère des neiges, Blanc et Les Piliers de la mer jalonnent une œuvre où l’aventure extérieure se retourne en examen intérieur. Sylvain Tesson n’écrit pas pour la Franc-Maçonnerie. Pourtant, sa méditation sur le silence, l’épreuve, la verticalité et la liberté rejoint plusieurs exigences de la voie initiatique.
Pierre Girard ne marche pas seulement pour échapper au monde. Il marche pour comprendre ce qu’il a fait aux autres et ce que l’amour exige d’un homme tenté par toutes les absences.
La vie se révèle plus forte que la mort, non parce qu’elle effacerait celle-ci, mais parce qu’elle accepte de la porter. La mère de Pierre Girard meurt tandis qu’il avance. Le marcheur découvre cette vérité placée au centre du grade de Maître. La mort se traverse par la mémoire, la transmission et la reprise de l’ouvrage. Le relèvement fonde une conscience nouvelle de la perte.
Lorsque le Mont-Saint-Michel apparaît au loin, pierre dressée entre le sable, l’eau et le ciel, l’image prend une dimension d’Orient

L’abbaye rassemble la montagne, l’échelle, la forteresse et la Jérusalem céleste. Pierre Girard poursuit pourtant vers le Nez de Jobourg, jusqu’à cette avancée rocheuse où la terre paraît s’achever dans la mer. Le parcours ne conduit pas vers un sanctuaire clos, mais vers l’ouverture. Après les pierres gravées du Mercantour vient l’horizon sans limite.
Sur les chemins noirs nous laisse devant une évidence sévère et consolante
Nous portons tous une chute. Elle peut prendre le visage d’un deuil, d’une faute, d’une maladie, d’un amour perdu ou d’une parole trahie.
Le travail initiatique ne consiste pas à prétendre qu’elle n’a pas eu lieu.
Il consiste à découvrir ce qui, en nous, accepte encore de se lever. Il faut parfois une main fraternelle, parfois la solitude, mais toujours un premier pas.

Pierre Girard atteint le Nez de Jobourg après 1302 kilomètres
Le corps demeure marqué, les morts ne reviennent pas et l’amour blessé ne retrouve pas magiquement sa forme ancienne. Pourtant, l’homme se tient face à la mer. La chute l’avait précipité vers le bas. La marche lui a rendu l’horizon. Dujardin, le Grand, laisse paraître moins une victoire qu’un consentement.
Peut-être est-ce cela, finalement, le relèvement.
Non pas redevenir celui que nous étions, mais recevoir la force de marcher avec ce que la vie a brisé, jusqu’à ce que la blessure elle-même devienne une ouverture vers la lumière.

