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Fahrenheit 451

Comme je ne vais plus en Loge jusqu’à nouvel ordre, j’en profite pour me relire quelques séries de bandes dessinées. Notamment Corto Maltese, mais aussi les Passagers du Vent de François Bourgeon. J’en profite, car au vu de la situation, je redoute un jour que des pompiers de la censure ne viennent me les confisquer pour les brûler, comme dans le futur sombre de l’oeuvre de Ray Bradbury (et ceux que la littérature de science-fiction rebute pourront se rabattre sur l’excellent film de François Truffaut adapté du livre en 1966). Les Passagers du Vent est une superbe fresque historique, une très belle romance sur fond de marine à voile au XVIIIe siècle, avec des reconstitutions d’une grande fidélité. Pour beaucoup de raisons, j’adorais cette histoire à 15 ans. La mer, l’aventure, l’amour aussi… De quoi faire rêver. Toutefois, il existe un point qui peut être litigieux à notre époque de dictature de l’émotion, où certains se croient fondés à nier un passé dont ils ignorent les nuances : le commerce triangulaire. En effet, les héros de l’histoire parviennent à fuir l’Europe à bord d’un navire négrier. L’auteur, François Bourgeon y explique très bien le mécanisme : les marchandises partent d’Europe, de ports comme Bordeaux ou la Rochelle, naviguent vers les comptoirs d’Afrique de l’Ouest où ils échangent marchandises contre esclaves et repartent vers les colonies antillaises ou américaines. A l’époque où l’on déboulonne des statues d’anciens négriers au nom de crimes passés (qualifiés rétrospectivement comme tels), où l’on réclame de débaptiser des rues ou des lycées, où l’on s’attaque à Colbert au motif qu’il a rédigé le Code Noir, je m’inquiète. Bon, réduire Colbert au Code Noir, c’est faire preuve d’une grande ignorance (tiens, un Mauvais Compagnon). Déboulonner des statues d’armateurs qui ont littéralement fait les villes du commerce triangulaire, c’est oublier leur paradoxale dimension de bâtisseur. Rangez vos fourches et vos bûchers, je m’explique. Au XVIIIe siècle, les Occidentaux se voyaient comme les vrais êtres humains, et l’ignorance du siècle les portait à croire que les asiatiques comme les africains n’étaient guère plus que des animaux. Ne parlons pas des Conquistadores qui ont commis quasiment un génocide sur les peuples indigènes d’Amérique… Il faudra attendre longtemps avant d’admettre que oui, les africains et les asiatiques sont des êtres humains à part entière. Plus précisément que l’Autre est humain comme Moi. Le concept de race n’a été réfuté que très récemment. Et encore, je ne suis pas sûr que tout le monde l’ait admis.

Donc, oui, ces gens dont on déboulonne les statues et dont on veut éradiquer les noms ont été des négriers, et au regard de nos critères d’éthique contemporains, ce seraient des criminels. Mais au regard des critères de leur temps, ils ont été des bâtisseurs, des investisseurs et parfois, des philanthropes. Vouloir nier ou éradiquer le passé sans l’interroger, c’est risquer de compromettre l’avenir. L’Ignorance est un très Mauvais Compagnon.

Donc, avec cette censure au nom d’une morale basée sur la sensibilité de quelques uns, je m’inquiète. Si on doit détruire tout ce qui a trait au commerce triangulaire ou la traite des noirs, on risque de détruire aussi le jazz et le blues (les chants des esclaves), la capoeira (la danse des esclaves), le rhum (« c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » dit à Candide un esclave dans l’oeuvre de Voltaire), ou le vaudou (tradition inspirée des rites des peuples d’Afrique de l’Ouest). Donc, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…
Toujours à propos du commerce triangulaire, je crois que les militants ont oublié un détail très important : les européens ne venaient pas déporter les esclaves dans les villages africains, loin de là. Les esclaves qu’ils achetaient étaient en fait des prisonniers de guerre. Autrement dit, les pourvoyeurs d’esclaves étaient les souverains africains eux-même… Sans mauvais jeu de mots, je crains que personne ne soit tout noir ou tout blanc dans cette histoire. Oui, l’esclavage est criminel, même si toute société a besoin de ses esclaves pour se construire. Oui, les Européens ont été de grands cyniques en vendant des humains (même si dans le contexte de l’époque, un esclave n’était pas un homme, mais la contextualisation est une autre histoire). Mais n’oublions pas que les Européens ont eu des complices : parmi eux, les souverains africains, qui leur vendaient leurs prises de guerre. Du coup, leurs statues ou monument, on les déboulonne aussi ?

Et puis, déboulonner les statues, changer les noms de rue… Au nom de quoi ? De quelques uns qui réclament justice pour leurs ancêtres ? Soit. Petite expérience de pensée, si un français va s’expatrier en Allemagne, va-t-il exiger de déboulonner les statues de Bismarck au motif que la Prusse a pris des mesures dures pour la France après la défaite de Sedan et que ce Bismarck est, du point de vue de l’histoire, un ennemi de la France ? Absurde, non ? Quoique, pas plus que de dégrader les statues de Victor Schoelcher, grand artisan de l’abolition de l’esclavage, au nom de l’antiracismei… Ou encore, la statue d’Albert Pike, grand humaniste (si si, voir ici : https://www.hiram.be/washington-la-statue-dalbert-pike-abattue/)…
En fait, détruire des symboles qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas comprendre, au nom d’une idéologie, ça porte un nom : la barbarie. La même barbarie qu’exerçaient les inquisiteurs face à ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils qualifiaient de païen, pour masquer leur Ignorance. Toujours ces Mauvais Compagnons, Ignorance, Fanatisme et Ambition…

Sinon, la culture, « ce qui reste quand on a tout oublié », ça peut aider. Au lieu de déboulonner les statues ou de vouloir détruire le passé, pourquoi ne pas tenter de mieux le comprendre pour mieux l’accepter ? Evidemment, c’est plus difficile, parce que ça demande un peu de travail, un peu de distanciation, et en plus ça fait sortir du rôle pratique de victime, qui sert à justifier un certain nombre d’exactions. Et oui, il est toujours plus difficile de voir les choses en nuancé plutôt qu’en binaire basique… Sortir de la barbarie, c’est du travail. C’est le fameux Travail de « Gloire au Travail ».

C’est ce que nous enseigne le travail maçonnique : apprendre à composer avec notre ambivalence, ces parts d’ombre et de lumière que nous avons tous, mais aussi nous élever pour repousser la barbarie.

Peut-être que je m’inquiète pour rien, et que le temps des censures à la Staline est un temps révolu. Pour me détendre, je vais visionner un grand classique que j’aime beaucoup : Autant en emporte le vent. Ah ben non, en fait. Le film a été suspendu de plates-formes de vidéo à la demande au motif qu’il y aurait des éléments racistes dedansii
Dans un registre un peu différent, une marque de riz va changer son identité visuelle pour cause d’accusation de racisme. Du coup, je m’inquiète : Le 5e Elément, raciste ou pas raciste ? The Cosby Show, raciste ou pas ? L’Arme fatale, Seven, Dear white people, Scary Movie etc., films racistes ou pas ? L’excellentissime American gangster de Ridley Scott, mettant en scène Denzel Washington dans le rôle d’un baron du trafic de drogue, raciste ou pas ? Et Barbe-Rouge, avec le personnage de Baba, l’esclave affranchi, raciste ou pas ? Et Tintin, raciste ou pas (question récurrente) ? Ou encore les clips de gangsta rap ou de trap, mettant en scène des rappeurs dans des rôles de petits truands scandant des multisyllabes qu’on pourrait juger violents, obscènes ou haineux et montrant un usage dégradant du corps féminin, ainsi réduit à un objet de jouissance ? Racistes ou pas ?

Certes, mon questionnement relève de la mauvaise foi. Mais à notre époque de sensibilité exacerbée, sans nuance, où « l’émotion l’emporte sur le juridique », tout, absolument tout, est prétexte à déclencher un conflit sur la base d’affirmation d’individualité ou de différence. Tout est prétexte à se sentir victime et utiliser ce statut pour exercer une violence sous forme de vengeance. Justifiée ou pas, là n’est pas la question. Par contre, je m’inquiète de cette disparition de la nuance, de la tempérance, ou du recul. On passe au binaire : tout ou rien. Un auteur soupçonné de racisme/homophobie/transphobie/validisme/spécisme/antisémitisme/sexisme/phallocratie/climatoscepticisme/etc. (biffer la mention inutile) ? On va appeler les pompiers de la censure et faire un autodafé de son œuvre… L’auteur et son œuvre (car les deux ne font qu’un, c’est bien connuiii…) serontainsi marqués du sceau de l’infamie, pour avoir produit une oeuvre contre l’ordre moral établi.

Finalement, Fahrenheit 451 n’est pas si loin…

Plus que jamais, restons vigilants.

J’ai dit.

iRéalité très complexe et à nuancer : https://www.franceculture.fr/histoire/abattre-le-racisme-en-faisant-tomber-des-statues . Derrière le symbole de Schoelcher, il y a une idée plus conflictuelle de renversement d’ordres sociaux divers.

iiIl semblerait que la réalité soit beaucoup plus complexe, et particulièrement sordide : HBO, qui a pratiqué la censure serait aux ordres des autorités chinoises, très à cheval sur la moralité: https://www.numerama.com/politique/482807-censure-en-chine-game-of-thrones-se-regarde-sans-scenes-de-sexe-ou-de-violence.html. Il est possible que cette censure ait pu avoir pour but de ne pas donner aux minorités vivant en Chine l’idée de se rebeller (analyse empruntée au blog de l’Odieux Connard, que vous pourrez lire ici : https://unodieuxconnard.com/2020/06/17/recontextualisons/). La question est grave, et doit faire l’objet d’une enquête approfondie.

iiiEt si vous n’avez perçu ni l’ironie, ni l’antiphrase dans mon propos, je ne peux plus rien pour vous.

Essayons ensemble le « Mikado Maçonnique » !

Il y a un petit jeu de société que nous pourrions instaurer entre Francs-maçons, il s’agit du « Mikado Maçonnique ». Le principe est simple, on jette sur la table tout ce qu’on connait de la maçonnerie et le jeu consiste ensuite à retirer un à un les éléments en présence. Le but consiste à vérifier si le tas qui reste est toujours de la Franc-maçonnerie.

Vous trouvez cela idiot ? Essayons pour voir :

  • Si on retire… les Planches, est-ce toujours de la maçonnerie ?

Réponse : Le Rite Émulation n’a pas de Planche et cela se passe très bien.

  • Si on retire… le Rituel, est-ce toujours de la maçonnerie ?

Réponse : Certains ont essayé en France dans la première partie du XXè siècle et ils n’ont pas tardé à constater que les Tenues étaient devenues des assemblées générales vides de sens.

  • … (à vous de jouer maintenant)

Nous pourrions retirer un à un tous nos éléments et nous constaterions assez rapidement qu’au final, certaines parties sont indissociables de notre Art : « Les Symboles, les Rites, les Mythes… »

Tout le monde sera d’accord pour reconnaître que les Symboles peuvent avoir une lecture polysémique ou encore, que nos Mythes doivent se faire ouvrir le ventre[1] !

Mais que reste-t-il de notre Art lorsque son étude se limite à l’apprentissage de son histoire, à la seule considération esthétique du Rituel ou encore à la composition en Loge d’un groupe socialement et financièrement homogène (appelé aussi Club Service) ?

L’injonction « Laissez les métaux à la porte de la Loge » ne semble pas engendrer la même lecture chez tout le monde. Certains doivent probablement envisager cela dans l’esprit des aéroports avec le détecteur qui fait bip bip s’il détecte vos clés restées dans la poche.

Pour ma part, cela se traduit par « Laissez hors de la Loge, tout ce qui n’est pas du domaine de la spiritualité ». Il reste évidement à définir ce qui est spirituel. Devons-nous nous référer à la définition philosophique qui distingue le monde de l’esprit de celui de la matière, ou devons-nous plutôt nous référer à la définition religieuse qui scinde le corps de l’âme en la reliant au principe divin (qui reste à prouver) ?

Il me semble que ce vieux débat dure depuis des siècles et personne n’a su donner une réponse indiscutable. Lorsqu’on ne trouve pas de solution à un problème, c’est le problème qu’il faut revoir. Il serait donc utile de proposer une autre hypothèse. Imaginons par exemple que tout ce qui rentre en Loge doit être filtré par les lois indiscutables de l’univers (principe de gravité, d’unité, de dualité, La lumière, La substitution, La palingénésie…).

Les livres dits sacrés qui nous enseignent ce qu’est le bien ou le mal sont sujet à une remise en question avec le temps. Ils rament forts les exégètes pour nous expliquer le sens profond du rédacteur s’exprimant au nom du tout puissant (Exemple : l’Ecclésiaste (3-8) « Il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix » Conclusion, Dieu est favorable à la guerre !). Alors que s’appuyer sur des lois immuables de notre univers, cela devient tout de suite plus compliqué à remettre en question, car cela s’applique à tous et partout.

Exemples concrets : « Le maçon doit faire le bien plutôt que le mal ! ». Qui peut affirmer que le bien est universel ? Les églises ou les nations qui envoient leurs enfants se faire tuer sur les champs de bataille le font toujours au nom de l’amour de leur patrie ou du Dieu qu’ils vénèrent. Pourtant, combien d’entre-nous sommes dociles face à cette injonction ?

Le maçon ne répond donc pas aux lois sociales, mais plutôt aux lois universelles. Ainsi, une phrase plus équitable serait : « Le maçon se doit de respecter le juste ! ». La différence entre les deux est fondamentale, le bien et le mal sont définis par des autorités humaines subjectives et partiales, alors que ce qui est juste est variable et fait appel à la conscience du temps et de ce qui nous entoure. Le fil à plomb est notre premier modèle en la matière. Le premier exemple ci-dessus (bien et mal) impose l’obéissance, alors que le second (Juste et non juste) nécessite du discernement. Cela signifie que les maçons doivent développer un sens critique et surtout une intelligence universelle (ce n’est pas gagné pour tout le monde je vous l’accorde).

Pour arriver à ce niveau de réflexion, il me parait utile de faire un long travail de dépollution mentale que nous pourrions aussi appeler « déconditionnement », puis de reconstruction à la lumière des lois intangibles dont je parlais ci-dessus. Cela peut il se faire à raison de 4 heures de Tenue par mois ou encore de travaux à base de discussions futiles sur les sujets de société ou sur des querelles à propos d’offices ou de plateaux ?

Là encore, le chemin me parait long avant de trouver le Graal ! La question finale qui se pose sera donc : « Est-ce que la maçonnerie pourra survire à cette époque hyper matérialiste ? », je dois vous avouer que je suis très inquiet pour notre futur !

Fraternellement à toutes et tous.

Franck Fouqueray

[1] Expression empruntée à Daniel Béresniak

Comparaison n’est pas raison chez les maçons

La pensée occidentale s’appuie sur un vieux principe hérité de l’époque romaine : la comparaison !

Au quotidien, elle nous rend bien des services. Mais lorsqu’il s’agit de la Franc-maçonnerie, il s’agirait plutôt d’un réflexe parasite qu’il faut éliminer au plus vite de nos habitudes. Je m’explique !

Dans le monde profane, la comparaison est un rapport d’analogie qui permet de situer un comparé et un comparant, afin de leur attribuer une valeur et permettre ainsi de les positionner… parfois pour s’informer mais aussi très souvent pour se rassurer.

Dans le monde maçonnique, univers sacré par excellence, chaque adepte s’efforce de « rassembler ce qui est épars ». Il n’y a donc aucune place à la division, à la discrimination, à la séparation… ou à la comparaison. Tout doit se réunir pour atteindre l’unité.

Avouez que dans une société de compétition et d’excellence ou le mot d’ordre est : « gagner », il n’est pas aisé de maîtriser ce concept. Pour ceux qui douteraient encore du postulat de non séparation en Loge, il ne vous aura pas échappé que chez les porteurs de tablier, il n’existe pas un Dieu et un Diable avec pour mission ultime de faire un choix entre les deux afin de rejoindre le paradis ou l’enfer. Chez nous il y a un concept assez élaboré qui permet de sortir de cette dualité manichéenne : il se nomme : « ternaire ».

Les exemples foisonnent : pas question de sacrifier le noir ou le blanc du pavé, on prend le joint intermédiaire et hop le problème est réglé. Idem avec la Lune et le Soleil, c’est le Maître de la Loge qui fait office de 3ème élément. Il en est de même entre le Maître des Cérémonies qui tire avec sa canne et l’expert qui pousse avec son épée, les deux sont harmonisés par le maçon qui se trouve au centre durant les déplacements. La liste pourrait être longue des ternaires observables dans nos Rituels.

Partant de ce postulat, de nombreuses questions se posent. La première que je porte à votre attention est :

  • « Comment un maçon peut-il s’impliquer activement dans une discussion sociétale dualiste ? »

J’avoue ne pas avoir de réponse à cette énigme !!!

La solution logique et évidente consisterait pour le maçon à proposer une troisième voie intermédiaire sans entrer dans le débat.

L’autre question qui me taraude concerne la religion :

  • « Comment être le dimanche dans la foi d’un Dieu et le lundi soir en Tenue dans le doute, propre à la Franc-maçonnerie ? »

Puisque les questions sont chez nous plus importantes que les réponses, je vais continuer sur ma lancée :

  • « Comment certains maçons peuvent-ils demeurer dans la discrimination des genres en Loge (masculin / féminin) ou encore l’éternel choix des maçons régulier et des Loges dites sauvages pour les autres. »

Tout cela n’est-il pas contre-nature chez nous ?

Vous vous doutez bien que je n’ai pas de réponse à ces questions. J’en ai toutefois une concernant ma réflexion globale. Je me suis réveillé un matin en prenant conscience qu’on est tous l’idiot de quelqu’un d’autre. A vouloir séparer le monde sacré du monde profane, ou encore les bons maçons des mauvais maçons, on finit par ressembler à ceux qu’on fustige. J’ai donc décidé qu’il n’y avait plus de séparation là non plus et je me suis souvenu d’un enseignement bouddhiste.

Ce vieux Maître sans tablier prenait l’exemple du lotus. Il disait que le lotus pousse toujours dans une eau boueuse. Il y a donc le beau lotus au dessus et la vilaine boue au dessous. Si on veut nettoyer la boue, on tue de facto le lotus. Et ce jour là, j’ai compris qu’il n’y avait pas de bon et de mauvais maçons, nous sommes tous les porteurs d’une forme de ternaire des 2 éléments réunis.

Depuis ce jour là, je dois vous avouer que mes travaux sont devenus nettement plus sereins.

A bientôt et prenez soin de votre Lotus et de ce qui l’entoure.

Franck Fouqueray

Gloire au Travail ? Mon œil ! Eloge de Bertrand Russell, Paul Lafargue, Tom Hodgkinson, David Graeber et tous ceux qui luttent contre l’asservissement par le travail

Un titre un peu long, certes, mais important. Nous sommes dans le Monde d’Après, ce monde sans joie que contre lequel d’autres et moi-même luttons. Mais je pense que nos dirigeants, en plein effet Dunning-Krueger n’ont désespérément rien compris à la situation. Certes, je pourrais m’étendre sur la mondialisation, l’holocauste des vols low-cost, le mal que nous faisons aux écosystèmes et qui force les humains à cohabiter avec des espèces porteuses de virus etc. D’autres le feront mieux que moi. A mon petit niveau d’ingénieur, je me contenterai d’analyser une facette de notre mal-être collectif et de mettre la lumière sur certaines fadaises et autres aberrations que j’entends trop souvent. Je veux parler du travail, du labeur, de l’emploi etc.

Pendant le Confinement (et même après), j’ai lu et pris conscience de pas mal de choses, notamment de notre lien toxique au travail. J’ai lu notamment l’Eloge de l’oisiveté, de Bertrand Russel. Un admirable réquisitoire contre le travail et la valeur travail, déjà dénoncés par Max Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme.
Selon Russell, la civilisation a pu se construire parce qu’une classe dirigeante avait du loisir, pendant que la classe opprimée trimait. Typiquement, la Grèce antique suivait ce schéma. Certes, les esclaves publics (ancêtres des fonctionnaires) faisaient tourner la machine. Ces esclaves étaient parfois mieux traités que des travailleurs contemporains, mais c’est une autre histoire. Toujours est-il que les dirigeants bénéficiaient du loisir instructif, que les traducteurs de Russell qualifient d’otium, un temps d’étude, de recul ou d’approfondissement.
Il faisait également la distinction entre les travailleurs qui déplacent de la matière (les ouvriers, les agriculteurs, artisans etc.) et « ceux qui leur disent comment faire », autrement dit les « analystes symboliques » chers à Marx. A ces deux classes s’ajoutent celles des conseillers (d’autres analystes symboliques), qui expliquent aux donneurs d’ordre comment diriger ceux qui déplacent la matière. Nous avons été conditionnés depuis quelques décennies (les années 60, je crois) à nous placer dans la catégorie des analystes symboliques, afin de bénéficier du loisir propre aux classes dirigeantes. Car dans ce paradigme, le travail manuel, c’est pour les pauvres !

Or, concernant le travail manuel et industriel, nous disposons désormais dans nos usines, du moins celles qui n’ont pas été délocalisées, de machines. Ces robots et automates programmables ont permis un gain de productivité énorme. Au point qu’à objectif de production égal, on peut diviser largement le temps de travail par deux ou trois, et ainsi laisser plus de temps de loisir à l’ouvrier. Russell l’explique dans son Eloge de l’oisiveté, Paul Lafargue aussi, dans l’Eloge de la paresse. Keynes lui-même pensait qu’à partir de 1945, on ne travaillerait plus que deux à quatre heures par jour. Les outils de production permettant largement de couvrir les besoins de la population, il n’y a donc pas lieu de maintenir ce régime de 40 heures hebdomadaires. Et pourtant…

En fait, une idéologie a pris le pas sur les autres : le néolibéralisme. Ainsi les Friedman, Greenspan et autres charlatans en sont venus à instiller l’idée qu’il fallait augmenter les profits des dirigeants d’entreprise ou d’Etats (les deux n’étant pas incompatibles, cf. les USA), cesser de contribuer à l’État et à la communauté et de mutualiser les pertes. Dans cette optique, certains cyniques n’ont pas hésité à fermer des usines françaises pour les relocaliser ailleurs, avec la bénédiction des politiques. On a envie de leur chanter le « Merci patron » des Charlots, tiens… Donc pour augmenter le profit de ces braves gens, qui vont nous expliquer que le travail, c’est une valeur (enfin, celui des autres, qu’ils pillent allégrement, parce que eux, « c’est pas pareil »), il faut trimer toujours plus. Mais pourquoi faire ?

Par ailleurs, une autre idée fausse s’est instillée grâce à ces braves gens : toujours augmenter la croissance. Toujours croître, croître, croître. Sauf que, la croissance infinie supposerait de disposer de matière et donc d’énergie en quantité infinie, ce qui n’a aucun sens en sciences physiques. Alors, nous travaillons. Nous déplaçons de la matière ou nous disons à ceux qui déplacent la matière comment ils doivent le faire sans être capables d’en transporter le dixième. Ceux qui ont un emploi sont essorés au maximum, et ceux qui n’en ont pas sont laissés au bord de la route. Pire, avec les conséquences des crises sanitaire et économique que nous vivons, ceux qui ont un emploi devront travailler encore plus quand les plus fragiles (incluant les jeunes) seront sacrifiés. Cette idée nous est répétée à longueur de temps par les charlatans de l’économie et du monde médiatique, ceux-là mêmes qui dirigent des think-tank qu’on entend trop souvent nous débiter les mêmes fadaises, sans recul, sans analyse critique.

Peut-être que le temps de loisir ou d’otium pourrait être utilisé pour se rendre compte que tous ces discours ne sont que calembredaines, et les personnes au pouvoir n’ont aucun intérêt à ce que le peuple s’en rende compte…

Le problème est qu’à force de déplacer de la matière à tout va au nom d’une croissance qu’on suppose infinie, nous allons détruire irrémédiablement notre environnement, déjà bien abîmé. Les transports que nous utilisons chaque jour polluent. Les matériaux de chauffage, les installations industrielles polluent. L’agriculture industrielle pollue. Nous polluons en consommant des objets inutiles que nous croyons indispensables, mais qui se dégradent automatiquement pour nous forcer à les remplacer… Pire, nous travaillons plus pour payer les crédits que nous prenons pour consommer ces machins. L’emploi est devenu un véritable levier de soumission des peuples.

Et pourtant, le Confinement a montré que l’industrie était néfaste pour tout le monde et que s’arrêter faisait du bien (quand on le peut bien sûr… Les « Premiers de corvée » n’ont pas forcément le même avis). Ce moment nous a montré aussi qu’au fond, bien des emplois n’apportaient rien à la société ou, et c’est pire, lui étaient nuisibles. Mais nos caciques au pouvoir préfèrent pratiquer le déni. Il y a un « effort de guerre » à fournir pour leurs profits. Et tant pis pour les travailleurs. Tant pis pour nous tous. Il faut, je cite, « travailler et produire davantage ». Bon, vouloir produire toujours plus avec des ressources limitées, ça ressemble à de la folie… Sauf que cette folie, cette « passion du travail » nous amène à notre propre destruction. Quel dommage de ne pas savoir maîtriser ses passions !

Je pense qu’il est temps d’engager un vrai débat sur le travail et l’emploi. Nous prenons conscience que les emplois les plus utiles sont aussi les plus mal payés et les plus mal considérés. Peut-être que la Franc-maçonnerie peut apporter sa pierre à ce débat que j’appelle de mes vœux ? Nous autres Francs-maçons avons une idée particulière du travail, mais aussi de la tempérance, qui doit nous faire savoir quand nous arrêter, et qui passe par une connaissance de soi et un travail de perfectionnement (le travail de Gloire au Travail). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, peut-être devrions-nous nous battre pour travailler moins et consommer moins, ce qui sauverait le travail ?

« La morale du travail est une morale d’esclave et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage » écrit Bertrand Russell. Plus que jamais, reprenons notre liberté !

J’ai dit.

Pour aller plus loin :

-Pierre Larroutouru, Dominique Méda : Il faut réduire le temps de travail
Tom Hodgkinson, L’art d’être oisif dans un monde de dingues, Les Liens qui Libèrent
James Livingstone, Fuck work, Champs
Rutger Bretman, Utopies réalistes, Seuil
-David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui Libèrent

Confusion à propos de la distanciation spirituelle

Est-il utile de rappeler que la Franc-maçonnerie vise à se perfectionner pour améliorer l’humanité dans son ensemble ? Cela passe par une maîtrise des passions. La recette est assez simple, il suffit de creuser des tombeaux pour les vices et d’ériger des autels à la vertu. Pour atteindre cet objectif, la caisse à outils du maçon est composée essentiellement de symboles et de pratiques rituelles.

Tous les pratiquants vous confirmeront que le maçon est un animal grégaire. Il est impératif de le regrouper pour que la magie initiatique opère avec efficacité. C’est là que le bât blesse, car depuis quelques mois, un maudit virus à décidé de briser les chaines d’union de notre Art. Il a réussi, car tous les tabliers et les gants restent désespérément blottis au fond de nos sacoches noires.

Il y a longtemps déjà que les virus et les humains flirtent bon gré malgré. Jeffery Amherst, le funeste commandant des forces britanniques en Amérique du Nord, eu la délicate idée en 1763 d’offrir aux Indiens Delaware des couvertures sciemment infectées par la variole. Il en résultat le premier génocide issu d’une guerre bactériologique.

Heureusement, tout le monde n’est pas aussi cruel qu’Amherst. C’est pour cela que nous devons le principe de la distanciation sociale à Max Starkloff, ce médecin de St Louis, Missouri qui durant la grippe espagnole de 1918 eu l’idée de limiter à 20 personnes les rassemblements afin de contenir la pandémie.

Plus récemment, c’est à notre président Emmanuel Macron que nous devons l’idée du confinement total. Finie les limites à 20 personnes de 1918, durant 8 semaines plus de sortie, durant 6 mois plus de tenues maçonniques et le grand concept à la mode se nomme désormais : « Distanciation sociale ».

Très franchement, entre-nous, vous connaissez beaucoup de gens vous, qui ont attrapé des virus à cause d’une trop grande proximité sociale ou spirituelle ? Je peux vous assurer que mon réseau social comprend quelques milliers de relations et pourtant, nous pourrions échanger durant des années sans qu’un seul virus risque de nous atteindre. Le seul qui serait à craindre serait celui de nos ordinateurs.

On a donc fait un amalgame grave entre la distanciation sociale et la distanciation physique. Quel en sera le préjudice pour nous les maçons ? C’est une question de fond qui mérite d’être creusée. Si nous nous laissons convaincre que l’autre, le Frère ou la Sœur devient le danger par lequel son corps véhicule le virus et peut-être même la mort, que reste t’il de notre art ?

Revenons à la réalité et sortons de l’hypnose collective dans laquelle nous sommes tous entrés en mars dernier. Comme le rappelais avec sagesse et bon sens le philosophe André Comte-Sponville, La grippe dite asiatique de 1958 à tué 2 millions de personnes. 10 ans plus tard, la grippe de Hong Kong a fait un million de morts dans une indifférence générale. Parlons maintenant du cancer qui tue chaque année 10 millions de personnes. Devons-nous intégrer dans nos statistiques la malnutrition qui tue annuellement 9 millions d’êtres humains, dont 3 millions d’enfants ? Alors sans banaliser les 420 000 morts du Covid19 de cette année, nous sommes encore loin des 650 000 morts chaque année de la grippe saisonnière. Pensez-vous à la lumière de ces chiffres que la folie médiatique et le suicide économique actuels étaient proportionnés au risque ? Avouez que le virus médiatique fera plus de victime que le virus biologique. Je n’ose même pas parler du stunami économique qui nous attend dans quelques mois.

Pour revenir à des conditions maçonniques, nous cultivons le mythe de la mort et de la renaissance de l’architecte, pourtant, très étonnamment nous tremblons comme des feuilles mortes à la moindre épidémie et devenons plus silencieux qu’une colonne d’Apprentis. Avouez que tout ceci mérite réflexion, non ? Soit la maçonnerie est un art et auquel cas, elle puise dans ses ressources les moyens de sa survie. Elle traite alors le risque avec équité et justesse. Soit elle n’est qu’un loisir pour s’extirper des programmes TV ennuyeux, et là, nous avons du souci à nous faire.

Pour ma part, je ne suis pas certain du tout que les maçons aient bien travaillé la maîtrise des passions dans cette affaire. Ils n’auront toutefois rien à se reprocher car ils seront restés bien sagement avec le troupeau. Et la question finale reste posée par KrishnaMurti : est-ce un signe de bonne santé que d’être adapté à une société malade ?

Restez bien prudents surtout.

Franck Fouqueray

Que gardent les gardiens ?

Alors que nous commençons à retrouver une vie presque normale, nous sommes en train de retrouver quelques-uns de nos vieux démons : par exemple, la violence, le racisme et le déni. Ainsi, un jeune voleur de scooter s’est récemment fait passer à tabac par les forces de l’ordre… Les familles de ceux qui ont perdu la vie suite à des interpellations très musclées reviennent réclamer légitimement justice.
Mais au fond, le monde n’a pas changé depuis les affaires Malik Oussekine en 1986 ou du métro de Charonne en 1962. « Ils sont pas lourds en février, à se souvenir de Charonne, des matraqueurs assermentés qui fignolèrent leur besogne » chantait déjà Renaud en 1978, dans son très décapant Hexagone… Quarante-deux ans après, rien n’a changé, à part un petit détail : nous sommes entourés d’écrans, de caméras, de détecteurs et d’analyseurs, un peu comme dans le panoptikon de Bentham. Ce qui veut dire que la trace de ce qui s’est déroulé sous l’objectif d’une caméra est désormais susceptible d’être vu par un œil humain. Et avec les réseaux sociaux, ce sera vu par des millions d’yeux. Donc plus personne ne pourra jamais détourner les yeux sur les violences des représentants du pouvoir. Je ne crois pas utile de commenter la situation aux Etats-unis ni celle en France, je ne suis pas assez compétent pour ça et d’autres le feront bien mieux que moi. Je donnerai juste mon avis de pratiquant d’arts martiaux : les prises de cou sont extrêmement dangereuses et doivent être proscrites hors d’un dojo ou d’une salle d’entraînement. Il existe d’autres techniques d’immobilisation, plus efficaces que des étranglements : tous les kyos d’aïkido, par exemple. Il est réellement temps de rouvrir les dojos, ne fût-ce que pour comprendre la fragilité de l’Autre et notre propre fragilité.
Normalement, nul n’est au-dessus des lois. Les représentants de la loi doivent donc être exemplaires. C’est l’éthique déontologique de la plupart des Etats. Toutefois, j’ai entendu dans la bouche d’un ministre un propos très grave, à propos d’une manifestation non autorisée : « l’émotion dépasse les règles juridiques ». Outch ! J’ai mal à mon Voltaire ou à mon Kant, et encore plus mal à mes Lumières ! Il y a aussi mes cours de droit qui ont pris un sacré coup. L’émotion dépasse les règles juridiques ? Donc, si je ressens une forte colère (émotion) vis-à-vis d’un de mes collègues et si je lui mets un coup, je peux plaider l’émotion et n’avoir aucun problème avec la justice ? On peut aussi tâter le fessier d’une personne ou en violer d’autres par pure émotion sexuelle ? Ou frauder le fisc parce que la tristesse de payer ses impôts serait plus forte que le droit fiscal et les devoirs associés ? Ou tirer à vue sur une personne, sans sommation, parce qu’on aura eu peur, autre émotion fondamentale ? Donc, on balaie l’héritage des Lumières, qui consiste à faire passer la raison avant les passions. Les droits de l’Homme, avec la loi qui est la même pour tous ? So 1789 ! Non, l’émotion prime sur les règles juridiques. En tant que Franc-maçon, ça me heurte, puisque nous travaillons à contenir nos passions et leur bouillonnement, et nous nous exerçons à la pratique de la raison.
Mais puisque l’émotion prévaut désormais sur le reste, je vois une question assez grave, et qui doit être posée : si la loi n’est plus, que gardent les gardiens ?
Plus précisément, les forces de l’ordre sont-elles au service du pouvoir et des puissants ou au service du peuple, qui a mis en place ledit pouvoir ? La mission des forces de l’ordre est-elle de maintenir le statu quo du pouvoir (et les intérêts associés, incluant les émotions de tel ou tel groupe de pression) ou bien de s’assurer du respect de la loi et du maintien de la paix sur le territoire ?
Laisser le champ libre à l’émotion, c’est ouvrir la boite de Pandore : l’ignorance, ce Mauvais compagnon, engendre la peur, qui justifie la violence. Le fanatisme et l’ambition engendrent d’autres émotions et sentiments tels que la colère, le ressentiment, la haine et tant d’autres passions tristes. Si l’émotion l’emporte sur le droit, alors à quoi sert tout le travail de civilisation ? Doit-il être intégralement balayé d’un revers de la main ?
Pour en revenir à des choses plus concrètes, oui, il existe un vieil héritage des mesures d’urgence prises en 1961 et qu’on n’a pas vraiment abrogées. Un problème d’émotions mal digérées, je suppose. Oui, les personnes d’apparence non occidentale ont plus de chance de se faire contrôler au faciès en 2020. A cause de la peur qu’elles inspirent ? Oui, les préfectures sont plus mesquines pour les titres de séjour avec les non-européens ou hors Schengen, ce qui est une catastrophe pour les étudiants étrangers, effrayants pour les services divers, submergés par l’émotion et qui ne peuvent plus appliquer le droit. Oui, on voit des images de violences exercées par les forces de l’ordre, images qui doivent être analysées et décryptées. Donc, oui, il existe des comportements non éthiques (litote). Et ils ne sont pas forcément le résultat d’émotions. Et donc oui, il existe des biais de pensée chez les fonctionnaires de police qu’on envoie trop jeunes dans les secteurs les plus difficiles, où ils doivent contempler le pire de l’humanité à peine sortis de l’école. Et il y a de quoi devenir dingue ou misanthrope. Ou raciste si on se laisse aller à généraliser. Par commodité, on aimerait, sans mauvais jeux de mots, que tout soit tout noir ou tout blanc, mais quelques années de pratique du Pavé mosaïque m’ont enseigné qu’en fait de noir et de blanc, on a surtout un nombre infini de nuances de gris et qu’il est impossible de catégoriser les êtres humains de manière aussi manichéenne. Ou alors, c’est déjà trop tard.
Abandonner le travail de civilisation au profit de l’émotion, qui prévaudrait sur le droit ? Non. En tant que Franc-maçon, je ne peux tout simplement pas m’y résoudre. Je ne nie pas l’importance des émotions. Mais nous sommes des êtres civilisés (encore que l’on puisse en discuter), ce qui implique de faire passer les émotions en second plan derrière la civilisation. La civilisation a besoin d’une force coercitive pour se maintenir. Elle a aussi besoin de règles, donc d’éléments purement rationnels, chose incompatible avec les émotions. Alors quand un dirigeant explique que les émotions dépassent le cadre juridique, c’est tout l’édifice de civilisation qui est menacé.
Hum, on vote bientôt, non ?
Ne nous laissons plus faire.
J’ai dit.

Des chiffres et des maux (2)

Nous sommes dirigés par des Shadoks. Vraiment. J’en veux pour preuve la déclaration d’une secrétaire d’État un matin à la radio, qui expliquait doctement que tout le monde allait devoir faire des efforts pour lutter contre la crisei. En très gros, il faudrait s’attendre à produire un « effort de guerre » (même si on n’emploie plus ce vocable, étrangement) et consentir à une baisse des revenus et un recul des droits pour les salariés. Certes, il est peut-être question de demander aux grands patrons et autres toucheurs de dividendes de se restreindre un peu. Bonne idée, demandons-leur, poliment. Ce qui reviendrait à dire à un tigre prêt à bondirii « couché kiki » ! D’ici là, tapons sur les salariés, car « pour qu’il y ait le moins de mécontents possibles, il faut taper sur les mêmes », principe Shadok bien connu. Sauf que, tout comme les Cauchemars d’Iznogoud, les Shadoks sont une satire, mais en aucun cas un manuel politique.

D’un autre côté, en lisant la presse, j’ai appris qu’un grand patron d’entreprise française (bénéficiant d’aides d’État) allait toucher un bonus d’environ 800 000 Euros au titre de l’exercice 2019. Autrement dit, une rémunération en plus de son salaire normal (que je ne connais pas, s’il en touche un).

Certes, en comparaison de bonus invraisemblables, la somme de 800 000 Euros est petite, ridiculement petite. Mais elle a quand même un sens. En fait, elle représente plus que ce que la plupart d’entre nous toucherons dans toute notre vie. Ainsi, ces 800 000 Euros représentent près de 33 années de salaire à 2 000 Euros mensuels. Soit plus que toute la carrière d’un enseignant, d’une infirmière, d’un éboueur ou d’une caissière… Plus que le salaire d’un travailleur de « première ligne ». D’où mon questionnement : qu’est-ce qui justifie un tel écart de salaire? Pourquoi un type qui siège dans un conseil d’administration reçoit-il en une année plus que ce que d’autres gagneront difficilement en une carrière ? A l’inverse, pourquoi des gens dont l’emploi est indispensable à la société ont-ils autant de mal à joindre les deux bouts ?

L’anthropologue David Graeber énonce cette « loi d’airain du capitalisme » : l’utilité de l’emploi est inversement proportionnelle à sa rémunération. Si on peut ratiociner sur les origines de cette situation d’inégalités, décidément insupportables, la question que nous devrons nous poser est : jusqu’à quel point supporterons-nous encore ces inégalités dans notre pays ? Et surtout, comment nous en sortir ?

Le symbolisme maçonnique nous amène à tous nous réunir sur le Niveau, au même âge, et ce, dépouillé des Métaux. Autrement dit, à faire abstraction des distinctions sociales. Par conséquent, le fait qu’un homme puisse, par sa seule présence, gagner en quelques mois plus que ce que d’autres gagnent en une vie nous est difficilement explicable, voire supportable (ou alors, je n’ai rien compris). Les ouvriers doivent toucher le salaire qui leur est dû, mais face à ce type d’inégalité, que dire, que faire ?

Par ailleurs, on peut voir la situation autrement. On demande aux salariés des sacrifices pour sauver la société ou l’entreprise. Soit. Leurs salaires vont potentiellement baisser et la charge de travail augmenter. Soit, même si c’est très injuste. Mais dans ce cas, cet effort consenti pour sauver la société ou l’entreprise n’implique-t-il pas de sacrifier sa vie ou sa famille à ladite société ou entreprise? Mais surtout, l’entreprise ou la société en fera-t-elle autant pour ses salariés ?
Quand les grands patrons reçoivent des bonus équivalents à 400 fois un salaire, on est en droit de se douter que non, et que les salariés se feront taper dessus, ou sacrifier, en bonne chair à canon. Logique Shadok, vous dis-je. Taper sur les mêmes pour limiter le mécontentement…
Créer de la valeur, c’est bien, mais partager équitablement cette valeur, c’est mieux. Car il ne faudrait pas oublier que ce sont les salariés, les ouvriers qui font vivre la boite, pas les gestionnaires.

C’est un peu pareil en Loge. Une loge qui n’aurait plus qu’un ou deux Maîtres sur les Colonnes et son Collège d’officiers serait condamnée à mourir ! Ce sont ses Ouvriers qui maintiennent le chantier et le font vivre. Un Ouvrier qui ne perçoit plus son salaire, c’est un Frère perdu et une Loge qui se délite irrémédiablement. Alors pour protéger la Loge, protégeons ses Ouvriers, en leur donnant envie de rester.

Et faisons pareil dans le monde profane : la valeur, la vraie vient du travail fourni par les salariés, les ouvriers, les travailleurs « de base », pas des bullshit jobs. Ceux qui perçoivent ces bonus indécents ne devraient pas l’oublier…

J’ai dit.

ihttps://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-03-juin-2020

iiClin d’oeil à un sketch de Franck Lepage

Le soin ou la santé ? Telle est la question.

Depuis l’intervention d’André Comte-Sponville sur France Inter, intervention durant laquelle il faisait part de son inquiétude sur l’érection de la santé comme valeur suprême, le débat est ouvert. Doit-on sacrifier la liberté, les droits les plus élémentaires au nom de la santé publique, qui est elle-même un leurre à en juger par les politiques de destruction de l’hôpital public depuis plus de 30 ans, et accélérées depuis 2017 ?

Le confinement avait pour effet de ne pas saturer les hôpitaux, dont le nombre de lits disponibles était clairement insuffisant, nous le savons tous. Si nous commençons à revenir à une forme de normalité (qui consiste à ne faire que travailler et à s’interdire de vivre), je crains qu’on n’assiste aussi à une vague de pathologies psychologiques. D’après un certain nombre d’études, l’épidémie a aussi mis en lumière un certain nombre d’inégalités sociales : accès au soin, décence du logement, reconnaissance du statut etc. D’ailleurs, en reconnaissance de leurs efforts, les soignants auront droit à une médaille. Bon, recruter du monde, augmenter décemment les salaires, payer les heures supplémentaires, rouvrir les lits, en finir avec les politiques délétères inspirées des moments les plus sombres du management et de l’austérité, ça, visiblement, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Sinon, il m’est venu une autre inquiétude, à la lecture du numéro de Charlie Hebdo du 13/5/20, numéro spécial santé. Les éducateurs spécialisés y faisaient part de leur questionnement et de leurs craintes sur les conséquences du confinement sur les patients dont ils avaient la charge : enfants, ados ou jeunes adultes à risques, et dont il faut prendre soin. Les décisions politiques sont, et ce depuis 30 ans, très défavorables à la psychiatrie. Les accueils de jours ferment régulièrement, mettant à la rue des patients légers et les condamnant à la mort, autant sociale que physique. Parmi les SDF et marginaux que nous croisons dans les grandes villes, combien devraient être en structure d’accueil ? Combien devraient être suivis par des éducateurs et des praticiens? Mais la vraie question serait plutôt : dans quels critères RH rentre la santé mentale des plus fragiles…

En France, nous avons gardé en mémoire les grandes épidémies qui ont régulièrement décimé la population : la peste, le choléra, la rage, etc. Les grandes découvertes médicales du XIXe siècle, telles que l’ensemble des travaux de Louis Pasteur, la découverte du bacille de Koch (responsable de la tuberculose) en 1882 par le médecin éponyme, ou encore la découverte du bacille de Yersin (responsable de la peste) en 1894, avec le courant de pensée scientiste de cette époque, nous incitent à penser que la science peut tout, doit tout résoudre… Y compris les grandes épidémies ! Bon, la grippe espagnole de 1917, la grippe asiatique de 1967, le SRAS issu du virus SARS-Cov-2 ont montré que même la science avait ses limites. Limites d’autant plus restreintes qu’elles peuvent être issues de décisions politiques, comme abandonner un programme de recherche en virologie en 2004, consacré aux coronavirus (cf. Charlie du 13/5 et l’appel du virologue Bruno Canard). Et ceci, sans compter les innombrables conflits d’intérêt de personnes politiques inféodées aux grands laboratoires pharmaceutiques, ceux-là même qui s’approprient le résultat de la recherche publique pour en tirer une rente (cf. la polémique sur les médicaments contre l’amyotrophie spinale vendus à un prix prohibitif, d’autant plus indigne qu’aucun investissement n’est à rembourser par les fabricants). Tout n’est pas rose non plus dans le beau monde de la science : querelles d’ego, politiques mesquines etc. font que le vrai travail critique et le vrai examen scientifique (clarté des hypothèses, choix des variables, reproductibilité de l’expérience etc.) se réduit souvent à des attaques ad personam pour de sombres histoires somme toute bien humaines.

Mais si ces querelles de chapelle ont toujours existé dans l’histoire de la recherche, il en est une autre que notre société industrielle a totalement occultée. Cette question fut posée par un de nos Frères, un certain François-Vincent Raspaili. Il s’agit de la corrélation entre la maladie et la situation sociale.
Ainsi, Raspail avait réfléchi aux causes sociales de la maladie. Il pensait entre autres, outre sa théorie sur les vers et animalcules (à soigner par son remède miracle, la liqueur de camphre Raspail et le système Raspailii…), que l’hygiène et les conditions d’habitat jouaient un rôle majeur dans la propagation des épidémies. Il militait donc pour une république sociale, capable de permettre à tous d’habiter dans un logement sain et non un infâme bidonvilleiii. Cette idée a été rapidement abandonnée au profit des campagnes de vaccinations et des mesures prophylactiques initiées entre autres par Pasteur. Peut-être parce qu’elles sont moins coûteuses à mettre en place qu’une vraie politique de création de logements salubres, éclairés, aérés, ou une vraie politique d’urbanisation qui éviterait de mettre les bureaux d’un côté et les logements beaucoup plus loin. J’espère que nos politiques se poseront cette vraie question d’aménagement urbain configuré de manière à limiter la propagation d’agents infectieux… Ce serait une belle revanche pour notre Frère Raspail !

Et pour en revenir au soin et à la santé : le coup de gueule (salutaire) d’André Comte-Sponville dénonçait l’avènement de la santé comme valeur suprême. Je pense qu’on peut aller plus loin. S’il s’agissait réellement de l’érection de la santé comme valeur suprême, aurait-on fermé les cabinets de psychiatrie, de psychologie, d’orthopédie, de médecine spécialisée, bref, de tout ce qui constitue le soin ?
Je me demande si on n’a pas plutôt érigé un ersatz de santé publique, une forme de santé se réduisant à des indicateurs statistiques ou RH, comme la variable aléatoire que constitue le nombre de morts de la pandémie, ou pire, la santé comme l’absence de maladie ! Ce qui serait stupide, car au sens de l’OMS, la santé se définit comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».

Décidément, comme disait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Et là, on est en plein dedans ! En fait, le problème que pose cette décision de confinement, c’est qu’au nom de la santé comme absence de maladie, on détériore la santé en tant qu’état de bien-être physique, mental et social (déjà bien entamée par 30 ans de politiques hospitalières plutôt inhospitalièresiv). Comment peut-on oser décemment évoquer la santé publique quand on ferme des hôpitaux de jour ou des structures de soin ?

En un sens, la santé (en tant qu’absence de maladie) ne doit pas devenir une valeur. Par contre, le soin, ou le care comme disent nos contemporains peut en être une, dans le sens où elle contribue au bien-être de l’humanité. Une belle valeur, même. Pourquoi ? Parce qu’elle fait appel à ce que nous avons de meilleur en nous, le sens de l’hospitalité, elle-même à rapprocher de la fraternité, qui est une valeur éminemment républicaine et maçonnique.

« Le meilleur des chefs, c’est celui qui se bat pour la dignité des plus vulnérables» dit Arthur à Lancelot dans Kaamelot. Or, le soin, c’est justement s’occuper de la dignité des plus vulnérables. Malheureusement, tant que perdureront les dogmes de rentabilité et de virilité imbécile qui voient le chef comme le plus mariole ou qui autorise les plus grands profits, le soin sera considéré comme attribut féminin, donc mineur, par l’entièreté de la phallocratie institutionnelle. Il suffit de voir comment les petit cons aux manettes considèrent les femmes, et plus particulièrement les femmes enceintes, au nom du mythe de l’homme viril n’ayant besoin de personnev

Et si on se réhumanisait un peu ? Et si on apprenait à prendre soin de soi, mais aussi des autres ? Et si on créait une vraie politique du soin, en réajustant en profondeur les travaux liés au soin ? Vaste chantier, peut-être, mais peut-être le plus important de tous.

Ne nous laissons plus faire !

J’ai dit.

i On peut lire sa biographie dans l’ouvrage Les aventuriers de la République-Ces Francs-maçons qui ont fait notre histoire de Jacques Ravenne et Laurent Kupferman

iiMerci de ne pas faire d’amalgame avec la crise actuelle, où un virologue renommé (et iconoclaste) tente de faire son travail de médecin alors que la presse, les politiques, etc. lui tombent sur le râble au nom d’une rigueur qu’ils n’exercent pas forcément sur leurs propres travaux.

iiiAh Seigneur mon Dieu, qu’aurait-il dit en voyant l’état déplorable des logements actuels dans les « quartiers », ou les centres des grandes villes ?

ivJe devrais avoir honte de faire des jeux de mots aussi douteux !

vVoir à ce titre le numéro de Cash Investigation consacré aux inégalités homme/femme : https://www.france.tv/france-2/cash-investigation/1470509-egalite-hommes-femmes-balance-ton-salaire.html

Bienvenue dans le monde d’après!

Comme j’avais un rendez-vous, j’ai dû sortir de ma retraite de confinement. Je devais me rendre dans un quartier normalement animé, avec des cinémas, des théâtres, des bars, des restaurants et des bistrots. Tout était fermé ! Quelle tristesse, vraiment. On se serait cru dans un roman post-apocalyptique de Pierre Bordage, tel que Les derniers hommes ou les Chroniques des Ombres ou encore dans le monde de Dragontown, sur la Brutal Planet d’Alice Cooperi, ce fabuleux dyptique de rock-indus-opéra. Par contre, la rue commerçante était moins inanimée : les petits magasins et les grandes enseignes étaient bien ouvertes. Certes, il fallait faire la queue pour entrer, porter un masque, se laver les mains, etc. Mais tout est fait pour que le commerce se porte bien. Même les librairies commencent à rouvrir. Bon, il est dommage que les jardins, plages, forêts, bref, tout ce qui peut apporter de la vie, du plaisir ou contribuer au bonheur reste irrémédiablement fermé et donne un aperçu de ce que peut être un camp de travail (toutes proportions gardées, bien évidemment). Nous n’en sommes certes pas encore aux conditions de l’île de Sakhaline, telle que les décrit Anton Tchékhov, mais quand même, on tend de plus en plus vers le modèle de société du Village, le cadre de la série Le Prisonnier. Grosse différence, on n’a pas besoin de badge, nos smartphones nous suffisent. Et au Village, il y avait quand même des concerts, des séances de théâtre et de cinéma. Et on pouvait aller sur la plage pour y jouer aux échecs, ou s’asseoir dans un parc…

Bien évidemment, plus de Tenues jusqu’à nouvel ordre. Prendre les transports ? Oui (et encore). Bosser ? Bien évidemment. Consommer ? Naturellement, il faut relancer l’économie, vous savez, ce processus indirectement responsable de ce que nous vivons en ce moment. Mais le reste ? Retrouver des amis ? Non, sauf chez soi. Aller prendre un verre ou un repas ailleurs ? Non. Aller au cinéma, au théâtre ? Et puis quoi encore ! Vivre et trouver d’autres intérêts que la consommation ? Vous n’y pensez pas ! Rendre visite à un membre de sa famille qui vient d’avoir un bébé? Inconcevable!

Bref, nous voilà condamnés à faire œuvre au noir. Mais rappelons-nous que c’est aux heures les plus noires que point la lumière. C’est ainsi pendant le Confinement que j’ai reçu une grande nouvelle.

Malgré le contexte difficile que nous vivons, j’ai la joie de vous annoncer la sortie prochaine de mon ouvrage : l’Ethique en Franc-maçonnerie, chez Numérilivre-Editions des Bords de Seine (https://numerilivre.fr/fr/accueil/174-166-l-ethique-en-franc-maconnerie-142.html#/35-type_ouvrage-livre_papier). J’ai fêté ça aussi dignement que notre existence actuelle le permet : soirée pizza avec des amis chez moi. Il nous reste encore ça, profitons-en.

Vivement que nous retrouvions un semblant de vie normale, que je puisse avoir la joie de vous rencontrer en salons ou en librairie, et peut-être même en Loge !

J’ai dit.

PS : l’ouvrage est disponible sur le site de l’éditeur en pré-commande et aussi en librairie à partir de juin. Mais si vous m’en voulez vraiment, vous pouvez le commander sur le site fondé par Jeff Bezos, l’homme aux mille milliards de dollars.

iSoit dit en passant, Alice Cooper a sorti un single confiné, avec ses musiciens, fort justement intitulé Don’t give up. Je vous encourage à l’écouter, et à visionner le clip. Une belle chaîne d’union virtuelle.

Dîner de cons

Nos dirigeants sont cons.

Ce n’est pas un jugement de valeur ou un quelconque mépris de classe, mais bien une réalité. Prenons l’exemple de la gestion de la crise sanitaire. Dès décembre 2019, nos dirigeants ont été avertis de la présence d’un virus dangereux en Chine. Ont-ils pris les précautions nécessaires (au hasard commander des tests, du matériel médical adapté ou vérifier le bon état des réserves stratégiques de masques et de médicaments etc.) ? Non. Il faut dire qu’en décembre 2019, la priorité de nos dirigeants était plutôt la gestion du mouvement social de contestation de la très impopulaire (et inutile) réforme des retraites, décidée unilatéralement, passée en force et contre la volonté générale. Alors, la pandémie… « Gouverner, c’est prévoir », dit-on. Visiblement, nous avons porté au pouvoir une clique d’incompétents notoires, incapables de voir à quelques semaines ! C’est bien la peine de vanter les « Grandes Ecoles », la « méritocratie », qui n’est qu’une forme dévoyée d’aristocratie pour en arriver à ce désastre causé par cette incapacité d’anticipation et cet aveuglement, quand il ne s’est pas agi de mentir délibérément au peuple.
Ceci dit, ces braves gens ont quand même été prévoyants : en prévision des plaintes qui ont été déposées contre quelques uns, leurs séides dans les deux Chambres tentent de faire passer un amendementi, qui exonérerait les décideurs et autres édiles de leur responsabilitéii… Un genre d’amnistie préventive, en fait. Affaire à suivre de très près.

Un confinement et une catastrophe économico-psycho-sociale plus tard, nous allons retourner au travail (et pas retrouver une vie normale, j’insiste là-dessus). Bon, je ne crois pas utile d’alimenter la polémique sur le retour à l’école, l’obligation basée sur le volontariat de remettre les enfants à l’école, qui n’est au fond qu’un prétexte pour remettre les travailleurs au travail et contribuer aux dividendes des grandes entreprises du CAC40iii. Là, ce n’est pas de la connerie, mais de la malveillance, voire de la haute trahison. Mais la vraie connerie est ailleurs.

Maintenant que nous allons retrouver une portion de liberté de circuler, les dirigeants d’entreprises de services et d’administrations ont décidé de ramener leurs salariés dans leurs locaux et bureaux. Et visiblement peu leur importe si les conditions de transport ne garantissent pas la protection des travailleurs… Le paradoxe est que dans les services divers (et parfois dispensables, mais c’est une autre histoire), le télétravail a plutôt donné de bons résultats. Donc pourquoi imposer une présence dans des locaux inadaptés (les open spaces et autres déclinaisons du Panoptikonivdestinés à humilier l’Autre sous couvert d’efficacité), quand on a montré qu’elle n’était pas nécessaire ?

J’en viens donc à me demander comment et pourquoi dans les structures entrepreneuriales ou administratives, on en vient à désigner des incompétents, des abrutis ou des malveillants aux postes de management ou de commandement. J’ai donc cherché des réponses et j’en ai trouvé : les biais cognitifs (et je remercie mon Frère et ami Franck Fouqueray de me les avoir fait connaître par son travail à paraître : http://www.lesyndromedupachyderme.com/).

Parmi ces biais, j’en ai trouvé deux dont la combinaison est aussi dangereuse que le sodium et l’eau :

l’effet Dunning-Kruger, ce biais cognitif qui incite les personnes incompétentes à se croire plus qualifiées qu’elles ne le sont, et les empêche de se remettre en question.

le principe de Dilbert, créé par le cartoonist Scott Adams dans son comic Dilbert, qui est une satire de la vie en entreprise. Ce principe consiste à élever les salariés les plus incompétents à un poste plus élevé afin de s’en débarrasser et à empêcher la promotion d’éléments compétents afin qu’ils continuent à faire les tâches qui font vivre l’entreprise.

Ajoutons à cela les intérêts de la classe dirigeante des cadres, qui préféreront avoir à leur disposition des adjoints qui ne remettront jamais en cause leurs décisions pour conserver leurs privilèges minables, sachant que ces cadres sont eux-mêmes des planneursqui planifient des réformes et des restructurations inutiles ou nuisibles, sauf pour les maîtres qu’ils servent. Le problème est qu’on enseigne à ces cadres qu’il faut toujours protéger l’adjoint, pas la victime, ou encore les intérêts de la direction, pas ceux des personnes.

On dispose ainsi de l’ordre social suivant :

  • les plus incompétents (et les plus nuisibles) sont reconnus et promus soit parce qu’ils ont exécuté des ordres sans se poser de questions soit, pour les retirer d’un service, avec une peine d’exil déguisée en promotion.

  • ceux qui tentent de faire leur travail et qui le font avec soin et compétence ne le sont pas et sont amenés à rester à leur poste, sans reconnaissance. Ceux là sont irrémédiablement condamnés à stagner ou plus rarement à se révolter.

  • Ceux qui tentent de protéger leur dignité sont neutralisés d’une manière ou d’une autre.

  • Les managers s’imaginent être des chefs et croient qu’ils vont être obéis en raison de leur simple estampille de chef, ou peuvent en toute impunité humilier ou mettre en danger leur subordonnés parce qu’on leur enseigne que leur hiérarchie les protège. C’est ainsi que des harceleurs sont promus et des victimes neutralisées. En effet, la transgression des règles est permise du chef vers le subordonné, mais surtout pas l’inverse.

  • Enfin, c’est dans cette optique que des incompétents se retrouvent à des postes qu’ils ne méritent pas, et pour lesquels ils ne sont pas aptes et détruisent des vies, parce qu’ils estiment en avoir reçu l’ordre, comme actuellement ces chefaillons qui font revenir leurs ouailles dans les bureaux quand les instructions diverses demandent à maintenir les postes en télétravail pour ne pas saturer les réseaux de transport…

Faire courir un risque inutile pour une vulgaire satisfaction d’exercice d’un simulacre de pouvoir, c’est être con. Ou ignorant. Or l’Ignorance est un mauvais compagnon du Franc-maçon. A ce propos, Camus, dans la Peste nous avertit : « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. ». Le problème de nos dirigeants et managers, c’est ce biais, cet effet Dunning-Kruger. Ainsi, sûrs d’eux et voulant contenter leurs maîtres, ils restent sourds et aveugles à la réalité en prenant les pires décisions sans jamais douter. L’ignorance les maintient dans leur bêtise, et leur volonté de plaire les amène au désastre.

Garde à moi de ne pas devenir comme ces gens que je méprise. Heureusement, la Franc-maçonnerie et plus particulièrement le Rite Ecossais Ancien et Accepté me donnent des garde-fous et m’aident à lutter contre l’Ignorance. Ce qui me rappelle le grand secret maçonnique qui m’a été révélé quand j’étais apprenti : « Avant, j’étais con. Maintenant, je le sais. ».

Ne nous habituons pas au désespoir, car comme l’écrivait Camus, toujours dans la Peste : « l‘habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même ».

Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

ihttps://www.franceinter.fr/justice/responsabilite-penale-des-elus-que-dit-la-loi?

iiLe Canard Enchaîné, 6/5/2020, « Le front de maires effraie ». Il semblerait que la loi d’amnistie ne soit pas de mise, mais restons vigilants !

iiiPetit parallèle freudien :  CAC40 se lit « caca-rente ». De là à penser que ces entreprises sont réellement pestilentielles, il n’y a qu’un pas…

ivConcept de surveillance de prison inventé par le philosophe anglais Jeremy Bentham, permettant à un gardien de surveiller l’ensemble des prisonniers depuis sa place.

Pour aller plus loin:

Christian Morel, les décisions absurdes, Folios Essais, Gallimard, 2002.