dim 26 septembre 2021 - 08:09

Que gardent les gardiens ?

Alors que nous commençons à retrouver une vie presque normale, nous sommes en train de retrouver quelques-uns de nos vieux démons : par exemple, la violence, le racisme et le déni. Ainsi, un jeune voleur de scooter s’est récemment fait passer à tabac par les forces de l’ordre… Les familles de ceux qui ont perdu la vie suite à des interpellations très musclées reviennent réclamer légitimement justice.
Mais au fond, le monde n’a pas changé depuis les affaires Malik Oussekine en 1986 ou du métro de Charonne en 1962. « Ils sont pas lourds en février, à se souvenir de Charonne, des matraqueurs assermentés qui fignolèrent leur besogne » chantait déjà Renaud en 1978, dans son très décapant Hexagone… Quarante-deux ans après, rien n’a changé, à part un petit détail : nous sommes entourés d’écrans, de caméras, de détecteurs et d’analyseurs, un peu comme dans le panoptikon de Bentham. Ce qui veut dire que la trace de ce qui s’est déroulé sous l’objectif d’une caméra est désormais susceptible d’être vu par un œil humain. Et avec les réseaux sociaux, ce sera vu par des millions d’yeux. Donc plus personne ne pourra jamais détourner les yeux sur les violences des représentants du pouvoir. Je ne crois pas utile de commenter la situation aux Etats-unis ni celle en France, je ne suis pas assez compétent pour ça et d’autres le feront bien mieux que moi. Je donnerai juste mon avis de pratiquant d’arts martiaux : les prises de cou sont extrêmement dangereuses et doivent être proscrites hors d’un dojo ou d’une salle d’entraînement. Il existe d’autres techniques d’immobilisation, plus efficaces que des étranglements : tous les kyos d’aïkido, par exemple. Il est réellement temps de rouvrir les dojos, ne fût-ce que pour comprendre la fragilité de l’Autre et notre propre fragilité.
Normalement, nul n’est au-dessus des lois. Les représentants de la loi doivent donc être exemplaires. C’est l’éthique déontologique de la plupart des Etats. Toutefois, j’ai entendu dans la bouche d’un ministre un propos très grave, à propos d’une manifestation non autorisée : « l’émotion dépasse les règles juridiques ». Outch ! J’ai mal à mon Voltaire ou à mon Kant, et encore plus mal à mes Lumières ! Il y a aussi mes cours de droit qui ont pris un sacré coup. L’émotion dépasse les règles juridiques ? Donc, si je ressens une forte colère (émotion) vis-à-vis d’un de mes collègues et si je lui mets un coup, je peux plaider l’émotion et n’avoir aucun problème avec la justice ? On peut aussi tâter le fessier d’une personne ou en violer d’autres par pure émotion sexuelle ? Ou frauder le fisc parce que la tristesse de payer ses impôts serait plus forte que le droit fiscal et les devoirs associés ? Ou tirer à vue sur une personne, sans sommation, parce qu’on aura eu peur, autre émotion fondamentale ? Donc, on balaie l’héritage des Lumières, qui consiste à faire passer la raison avant les passions. Les droits de l’Homme, avec la loi qui est la même pour tous ? So 1789 ! Non, l’émotion prime sur les règles juridiques. En tant que Franc-maçon, ça me heurte, puisque nous travaillons à contenir nos passions et leur bouillonnement, et nous nous exerçons à la pratique de la raison.
Mais puisque l’émotion prévaut désormais sur le reste, je vois une question assez grave, et qui doit être posée : si la loi n’est plus, que gardent les gardiens ?
Plus précisément, les forces de l’ordre sont-elles au service du pouvoir et des puissants ou au service du peuple, qui a mis en place ledit pouvoir ? La mission des forces de l’ordre est-elle de maintenir le statu quo du pouvoir (et les intérêts associés, incluant les émotions de tel ou tel groupe de pression) ou bien de s’assurer du respect de la loi et du maintien de la paix sur le territoire ?
Laisser le champ libre à l’émotion, c’est ouvrir la boite de Pandore : l’ignorance, ce Mauvais compagnon, engendre la peur, qui justifie la violence. Le fanatisme et l’ambition engendrent d’autres émotions et sentiments tels que la colère, le ressentiment, la haine et tant d’autres passions tristes. Si l’émotion l’emporte sur le droit, alors à quoi sert tout le travail de civilisation ? Doit-il être intégralement balayé d’un revers de la main ?
Pour en revenir à des choses plus concrètes, oui, il existe un vieil héritage des mesures d’urgence prises en 1961 et qu’on n’a pas vraiment abrogées. Un problème d’émotions mal digérées, je suppose. Oui, les personnes d’apparence non occidentale ont plus de chance de se faire contrôler au faciès en 2020. A cause de la peur qu’elles inspirent ? Oui, les préfectures sont plus mesquines pour les titres de séjour avec les non-européens ou hors Schengen, ce qui est une catastrophe pour les étudiants étrangers, effrayants pour les services divers, submergés par l’émotion et qui ne peuvent plus appliquer le droit. Oui, on voit des images de violences exercées par les forces de l’ordre, images qui doivent être analysées et décryptées. Donc, oui, il existe des comportements non éthiques (litote). Et ils ne sont pas forcément le résultat d’émotions. Et donc oui, il existe des biais de pensée chez les fonctionnaires de police qu’on envoie trop jeunes dans les secteurs les plus difficiles, où ils doivent contempler le pire de l’humanité à peine sortis de l’école. Et il y a de quoi devenir dingue ou misanthrope. Ou raciste si on se laisse aller à généraliser. Par commodité, on aimerait, sans mauvais jeux de mots, que tout soit tout noir ou tout blanc, mais quelques années de pratique du Pavé mosaïque m’ont enseigné qu’en fait de noir et de blanc, on a surtout un nombre infini de nuances de gris et qu’il est impossible de catégoriser les êtres humains de manière aussi manichéenne. Ou alors, c’est déjà trop tard.
Abandonner le travail de civilisation au profit de l’émotion, qui prévaudrait sur le droit ? Non. En tant que Franc-maçon, je ne peux tout simplement pas m’y résoudre. Je ne nie pas l’importance des émotions. Mais nous sommes des êtres civilisés (encore que l’on puisse en discuter), ce qui implique de faire passer les émotions en second plan derrière la civilisation. La civilisation a besoin d’une force coercitive pour se maintenir. Elle a aussi besoin de règles, donc d’éléments purement rationnels, chose incompatible avec les émotions. Alors quand un dirigeant explique que les émotions dépassent le cadre juridique, c’est tout l’édifice de civilisation qui est menacé.
Hum, on vote bientôt, non ?
Ne nous laissons plus faire.
J’ai dit.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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